Le Docteur et le Voleur
Le choc venait à peine de retentir que Edgar bondit hors du taxi, ses gestes amples et assurés tranchant avec la panique ambiante.
— « Écartez-vous ! Je suis docteur ! » cria-t-il, sa voix dominant le brouhaha de la foule.
Les badauds, surpris, reculèrent d’un pas, ouvrant un cercle autour du corps inerte. À ses côtés, Arthur profita de l’agitation. Tandis qu’Edgar simulait une urgence médicale, il s’accroupit, feignant de venir en aide. D’un mouvement rapide, précis, il dégagea discrètement la couronne des doigts du mourant et la glissa dans son sac de toile.
Ses yeux croisèrent ceux d’Agnès, un simple regard suffit : elle avait compris. Le jeune homme au sol, un occidental à la barbe fine, avait cessé de respirer. Ses traits déformés par la douleur, il semblait avoir fui quelque chose… ou quelqu’un. Edgar, penché sur lui, prit son pouls, soupira, puis murmura à voix basse :
— « C’est fini. »
Avant de se redresser, il glissa la main dans la veste du défunt et en retira quelques papiers pliés. Un coup d’œil furtif, puis il les dissimula dans sa poche intérieure. Déjà, au loin, des sifflets de police retentissaient.
— « On dégage, » lança Arthur.
Ils se fondirent dans la foule qui se referma sur la scène, comme si la ville elle-même avalait le drame.
Le Regard de Sashanal
Agnès, restée légèrement en retrait, balayait les alentours du regard. Quelque chose clochait. Une silhouette, assise à l’arrière d’une voiture noire garée un peu plus loin, l’observait fixement. Sous un large chapeau de paille, un visage qu’elle reconnut immédiatement : celui de Rose Meadham, ou plutôt Sashanal. Leurs yeux se croisèrent une fraction de seconde deux abîmes d’intelligence et de haine mêlées. Agnès sentit un frisson courir le long de son échine. Puis la voiture démarra en douceur, s’éloignant sans hâte dans le flot des véhicules, jusqu’à disparaître au coin de la rue. Arthur la rejoignit alors, essoufflé.
— « J’ai la couronne. »
— « Elle était là, Arthur… Sashanal. Elle nous a vus. »
Il se figea, blêmit.
— « Alors elle sait que nous avons la couronne. »
— « Oui, » répondit Agnès.
Sous le Masque des Ombres
Ils s’éloignèrent rapidement du centre, prenant les ruelles étroites où l’odeur d’épices et de poussière masquait encore celle du sang. Edgar les rejoignit quelques minutes plus tard, haletant :
— « La police arrive de partout. Si on reste habillés comme des étrangers, on va se faire repérer. »
Ils pénétrèrent dans une petite boutique de vêtements traditionnels, à demi dissimulée derrière un rideau de perles. Le vendeur, un vieil homme au regard vif, les jaugea d’un air méfiant avant qu’Agnès ne glisse quelques billets sur le comptoir. Quelques minutes plus tard, les trois investigateurs ressortirent vêtus à la mode indienne : saris clairs, turbans et longues chemises en coton. Arthur sourit malgré lui.
— « Je n’aurais jamais cru que ça m’irait. »
— « Ne t’y habitue pas, » lança Edgar, en ajustant son turban de travers.
Dans une petite ruelle adjacente, à l’abri des regards, Agnès sortit la couronne de son sac. Sous la lumière, le métal doré scintillait, magnifique, presque sacré. Mais en y regardant de plus près, quelque chose clochait. Les gemmes étaient mal serties, les gravures grossières, les symboles déformés.
— « C’est un faux, » souffla-t-elle, déçue.
Arthur écarquilla les yeux.
— « Impossible… »
Les Indices du Mort
Edgar, qui avait pris soin d’examiner les papiers récupérés sur le cadavre, les étala sur une caisse en bois.
— « Voyons voir ce qu’il avait sur lui. »
Il sortit deux cartes de visite, légèrement tachées de sang :
— « L’une au nom de R. Akswith, British Museum. L’autre, celle de Kuntekar. Les deux liés à l’affaire de la couronne, c’est clair. »
Puis il montra une boîte d’allumettes décorée d’un logo sobre : Hotel Fairlway. Sur le côté, un chiffre écrit à la main : 217.
— « Probablement un numéro de chambre, » dit-il.
Enfin, il tira d’une poche une serviette de table brodée, encore légèrement parfumée au thé. On y distinguait l’enseigne d’un salon de thé élégant de Calcutta, un lotus doré entouré d’arabesques fines. Arthur releva la tête :
— « Le genre d’endroit où un Anglais en mission discrète irait parler affaires… »
Agnès hocha lentement la tête.
— « Alors c’est notre prochaine étape. »
Elle replia la fausse couronne dans un foulard de soie, la rangea précautionneusement dans son sac, puis lança :
— « Si la vraie existe toujours, quelqu’un là-bas le sait. Et Sashanal aussi, sans doute. »
Edgar ferma la marche, jetant un dernier regard vers la rue où, quelques minutes plus tôt, un homme avait trouvé la mort.
— « Nous sommes en retard d’un pas, » dit-il sombrement.
Arthur répondit, la main sur la lanière de son sac :
— « Alors rattrapons-les. »
L’Hôtel Fairlway
Le Fairlway Hôtel s’élevait au cœur du vieux quartier colonial de Calcutta, bâtiment d’un autre âge aux balcons de fer forgé et aux murs blanchis par la poussière et la chaleur. Le portier, engoncé dans un uniforme immaculé, s’inclina à peine à leur passage. À l’intérieur, l’air sentait le bois ciré, le thé et l’humidité. Agnès s’approcha du comptoir, ajustant son sari pour se fondre dans le décor. Elle demanda poliment à utiliser le téléphone de la réception, le ton posé mais le regard alerte. Quelques instants plus tard, la ligne grésilla.
— « British Museum, service des antiquités, bonjour ? »
— « Ici Agnès… Dites-moi, le conservateur Reginald Askwith, est-il toujours en Inde ? »
Un silence. Puis une voix posée, étonnée :
— « En Inde ? Pas du tout, madame. Monsieur Askwith est ici, à Londres, dans son bureau.
Le cœur d’Agnès fit un bond.
— « Puis-je lui parler ? C’est… urgent. »
Après quelques secondes d’attente, une voix masculine, légèrement lasse, se fit entendre à l’autre bout du fil.
— « Askwith à l’appareil. À qui ai-je l’honneur ? »
— « Agnès Mac Léod, je… nous enquêtons sur votre visite en Inde. »
Un rire bref, presque incrédule.
— « Ma visite ? Mais je n’ai jamais quitté l’Angleterre, mademoiselle. En revanche… oui, j’ai été contacté par un de mes élèves, Tulsidas Vickmatji. Il prétendait avoir retrouvé la couronne avec un associé. Je n’ai plus de nouvelles depuis trois jours. »
— « Savez-vous où il logeait ? »
— « Il m’a parlé du Gran Hôtel, près du Maidan. S’il n’est pas revenu, c’est que quelque chose est arrivé. Faites attention. La couronne attire des gens dangereux… »
La ligne coupa net, comme si la distance entre Londres et Calcutta venait d’être avalée par le silence. Agnès rejoignit ses compagnons qui l’attendaient près des ascenseurs.
La Chambre 217
Le couloir du deuxième étage était plongé dans une pénombre feutrée, les lourdes moquettes étouffant le bruit de leurs pas. La porte 217 se tenait au fond, massive, vernie, portant une plaque de cuivre luisante. Arthur jeta un regard à Edgar, puis à Agnès.
— « On toque ? »
— « Oui, mais prudemment. »
Edgar frappa deux coups. Un silence. Puis une voix d’homme, légèrement tremblante :
— « Qui est là ? »
— « Docteur Karl Hammer, répondit calmement Edgar. Un homme vient d’avoir un accident. Nous pensons qu’il loge ici. »
Un cliquetis se fit entendre.
— « Entrez. »
Arthur dégaina discrètement son bâton laser. Edgar poussa la porte, s’engageant dans le couloir d’entrée de la suite. Agnès resta en retrait, sur le pas de la porte, surveillant le couloir. Tout semblait normal : un tapis, un miroir, une lumière jaunâtre filtrant d’une lampe à abat-jour. Mais l’air y était lourd, chargé d’une tension invisible. À mi-parcours, un craquement sec retentit. Une silhouette surgit d’une alcôve latérale : un homme blanc, costume impeccable, regard de prédateur. Sa main décrivit un geste vif, et un éclat argenté fendit l’air. Edgar eut juste le temps de se baisser : le shuriken, taillé dans une dent de serpent, alla se ficher dans le mur derrière lui. Sans réfléchir, il riposta d’un tir précis de son bâton laser. Le rayon frappa l’homme au flanc, et la peau de ce dernier se déchira comme une illusion, laissant apparaître des écailles verdâtres et humides. Arthur recula d’un pas, abasourdi.
— « Nom de Dieu… un homme-serpent ! »
Le Combat dans la Suite
L’homme-serpent poussa un sifflement rauque, ses pupilles fendues brillant d’une lueur surnaturelle. En un bond, il fut sur Edgar, crocs déployés, cherchant sa gorge. Edgar roula sur le côté, évitant la morsure de justesse.
— « Agnès, ferme la porte ! » cria-t-il.
Agnès s’exécuta, rabattant la lourde porte derrière elle. Le loquet claqua, les isolant du reste de l’hôtel. Arthur tenta de tirer à son tour, mais son tir heurta le mur dans une gerbe d’étincelles. L’homme-serpent se redressa, une plaie fumante à la hanche, grognant dans une langue gutturale : Il se jeta de nouveau sur Edgar, qui para le coup avec la crosse de son bâton laser. L’impact fit résonner un craquement sec le monstre grinça des dents, puis tenta de planter ses crocs dans son bras. Edgar força, repoussa la créature d’un coup de genou et cria :
— « Arthur, maintenant ! »
Le second tir fut le bon. Le rayon frappa le monstre en pleine poitrine : un sifflement, une odeur âcre de chair brûlée. La créature chancela, puis s’effondra, son corps reptilien reprenant sa forme véritable à mesure que la peau humaine se dissolvait. Arthur haleta, le front en sueur.
— « Fini… Il est mort. »
Il regarda son arme : le bâton laser clignotait, batterie vide.
— « Plus de jus. »
Edgar essuya le sang sur sa joue et lui tendit son propre bâton.
— « Prends le mien. Tu tires mieux que moi. »
Agnès, encore à bout de souffle, observait le cadavre.
— « Ils savent qu’on est là, murmura-t-elle. »
— « Alors on doit bouger vite, » répondit Edgar. « Et trouver ce Vickmatji avant qu’il soit trop tard. »
La Suite du Serpent
La suite 217 baignait dans un silence étrange, seulement troublé par le bourdonnement lointain des ventilateurs du couloir. Les trois investigateurs échangèrent un regard, conscients qu’ils ne pouvaient s’attarder. Edgar, le plus méthodique des trois, commença à fouiller les lieux d’un œil exercé. Les draps étaient impeccablement tirés, les oreillers encore bombés. Pas de valise, pas de vêtements, pas même un peigne oublié : comme si les occupants s’étaient évaporés ou n’avaient jamais dormi ici. Arthur, lui, poussa la porte de la salle de bain. La lumière grésilla avant de s’allumer, révélant une scène dérangeante : plusieurs cages métalliques alignées sur le carrelage, chacune contenant des rongeurs.
Dans le placard sous le lavabo, Arthur tira une malle de cuir noir, verrouillée. Il força la serrure à l’aide de son couteau. À l’intérieur, un dispositif cylindrique aux inscriptions étranges : un appareil Haftorang, cette bombe qu’ils avaient déjà croisée à Bornéo. Edgar pâlit. Agnès referma la mallette avec précaution.
— « On ne laisse pas ça ici. On l’emmène. »
Arthur acquiesça, glissant l’arme dans son sac.
— « Allons-nous-en avant que quelqu’un ne tombe sur ce cadavre. »
Ils quittèrent la suite, le pas rapide, l’air lourd de l’hôtel pesant sur leurs épaules. Derrière eux, les néons de la 217 grésillèrent de nouveau, comme si quelque chose d’invisible y respirait encore.
Le Gran Hotel
Une demi-heure plus tard, le Gran Hôtel se dressait devant eux, massif et imposant, tout en façades blanches et arcades coloniales. À la réception, Agnès prit les devants :
— « Deux chambres, s’il vous plaît. À l’étage, si possible. »
Le réceptionniste, moustache impeccable et ton las, leur remit deux clés en cuivre.
— « Troisième étage, chambres 309 et 311. »
Ils montèrent rapidement, évitant de trop attirer l’attention. Une fois leurs affaires déposées, Agnès rejoignit Edgar et Arthur dans leur chambre.
— « Nous devons trouver Vickmatji avant eux, » lança Edgar, ouvrant un carnet rempli de notes griffonnées.
— « Il a probablement encore la vraie couronne. » ajouta Arthur.
Agnès hocha la tête.
— « J’ai contacté des relations locales. Si tout va bien, on pourra se procurer des armes à feu ce soir. Rendez-vous dans un bar à Chowringhee, à vingt-deux heures. »
Edgar soupira, l’air grave.
— « Il était temps. On ne peut pas continuer à affronter des hommes-serpents avec des bâtons laser qui tombent en panne. »
Un silence. Puis un léger bruit venant de la fenêtre ouverte : le cri d’un oiseau, ou peut-être quelque chose d’autre.
L’Homme à l’Étage
Arthur, toujours sur le qui-vive, jeta un coup d’œil par la fenêtre donnant sur l’escalier extérieur de service.
— « Attendez… là. Regardez. »
Venant de l’étage supérieur, un homme d’une trentaine d’années, à la peau brune et au visage émacié, descendait précipitamment l’escalier, une sacoche battant contre sa cuisse. Son regard affolé, ses gestes nerveux, tout en lui évoquait Tulsidas Vickmatji, tel que l’avait décrit Askwith. Mais derrière lui, deux hommes blancs en costume sombre descendaient à vive allure, silhouettes massives et coordonnées, l’un d’eux dissimulant visiblement une arme sous sa veste.
— « Vickmatji, souffla Agnès. C’est lui ! »
— « Et ces deux-là ne sont pas des touristes. » ajouta Arthur.
La Chasse Commence
L’air de Calcutta, saturé de poussière et de parfums épicés, vibrait sous la tension. Edgar jaillit de la chambre, le souffle court, dévalant les escaliers du Gran Hôtel quatre à quatre. Il bouscula un porteur qui protestait en hindi avant de franchir la porte d’entrée à grandes enjambées. Dehors, le tumulte de la rue l’engloutit aussitôt : les cris des marchands, les klaxons des rickshaws, le martèlement des sabots. Edgar balaya la foule du regard un seul des deux hommes en costume restait visible, sa silhouette massive tranchant sur la cohue. Sans hésiter, il s’élança à sa poursuite, bousculant passants et paniers de fruits.
Le Regard de Sashannal
Pendant ce temps, Arthur et Agnès avaient choisi une voie plus périlleuse. Arthur ouvrit la fenêtre de la chambre d’un geste vif et enjamba la rambarde.
— « Allez, dépêche-toi ! » lança-t-il à Agnès en tendant la main.
Elle le rejoignit sans hésiter, souple malgré sa robe trop longue. Ensemble, ils longèrent la corniche étroite, les bruits de la rue montant sous eux, jusqu’à atteindre l’escalier de service. Arthur aperçut encore l’homme indien Vickmatji sans doute qui s’enfonçait dans la foule, tandis que ses poursuivants disparaissaient à leur tour. C’est alors qu’une sensation glaciale parcourut la nuque d’Agnès. Quelqu’un la regardait. Elle leva la tête. Là, au quatrième étage, derrière une fenêtre entrouverte, Sashannal l’ancienne Rose Meadham les observait. Son visage demeurait d’une beauté inhumaine, figé dans un sourire énigmatique. Ses lèvres remuèrent lentement, articulant des mots qu’ils ne purent entendre, mais qu’Agnès comprit sans mal :
— « Rejoignez-moi. »
Arthur blêmit.
— « C’est une folie… »
Ils échangèrent un regard lourd de sens. Puis, d’un même mouvement, ils se dirigèrent vers l’escalier menant au quatrième étage. Le métal grinçait sous leurs pas, et à chaque pallier, la lumière semblait faiblir.
Invitation du Serpent
Le couloir du quatrième étage était silencieux, presque irréel. Les lampes diffusaient une clarté verdâtre, les murs transpiraient d’humidité. À mesure qu’ils s’approchaient, un parfum entêtant de jasmin et de sang séché emplissait l’air. Au bout du couloir, la porte 412 était entrouverte. Ils poussèrent la porte. Sashannal les attendait, assise dans un fauteuil de velours, baignée dans la lumière d’une lampe à huile. Sa peau, d’un éclat presque doré, paraissait briller d’une lueur interne. Ses yeux, deux fentes ambrées, les fixaient avec un mélange de mépris et de fascination.
— « Vous êtes venus… comme je le voulais, » dit-elle d’une voix douce mais chargée d’un écho étrange.
Course dans le Labyrinthe de Calcutta
La ruelle était une gorge étroite où s’amassaient les odeurs de poussière, de friture et de sueur. Edgar courait à perdre haleine, ses pas résonnant contre les murs décrépis. Devant lui, les poursuivants de Tulsidas Mais Edgar savait qu’il ne les rattraperait pas à pied. Ses yeux tombèrent sur un taxi jaune bringuebalant, moteur encore allumé.
— « Conduis ! Suis-les ! » lança-t-il au chauffeur médusé, en claquant une liasse de billets sur le siège avant.
Le conducteur, un vieil Indien au turban délavé, haussa les épaules et enclencha la première. Le taxi s’élança dans la circulation étouffante, klaxonnant à tout rompre, coupant entre des rickshaws et des vaches indolentes. Edgar se cramponna, les yeux rivés sur la ruelle parallèle où il espérait couper la route des hommes en costume.
Quelques minutes plus tard, il les vit l’un d’eux, du moins réapparaître à un carrefour poussiéreux.
— « Stop ! Ici ! » ordonna Edgar, bondissant du véhicule avant qu’il ne s’arrête complètement.
La Rue des Serpents
La ruelle qu’il prit alors était un couloir de vie grouillante. Les cris des vendeurs, la musique nasillarde d’un gramophone, et là, au détour d’un virage, un homme jouait de la flûte devant deux cobras dressés. Edgar ralentit, le souffle court, se baissant pour éviter qu’un serpent ne le frappe.
— Pas maintenant, bordel… pensa-t-il en se faufilant à travers la foule.
Il déboucha sur une artère principale, ébloui par la lumière. Des voitures, des tramways, des porteurs, tout semblait vouloir l’écraser. Il aperçut, de l’autre côté de la rue, le poursuivant en costume, qui suivait toujours Tulsidas à distance. Edgar serra les dents. Il n’avait pas le choix. Il s’élança. Il zigzagua entre les véhicules, manquant de peu de se faire happer par un bus. Un marchand hurla tandis qu’il renversait sa pyramide de bananes. Un cycliste jura, manquant de le percuter. Mais Edgar ne ralentit pas il courait pour rattraper un destin qui lui échappait. Au bout de la rue, il vit Tulsidas : l’homme indien, maigre et nerveux, venait de pousser la porte d’un restaurant bondé.
Le Chaos du Restaurant
Sans réfléchir, Edgar le suivit. À peine franchit-il le seuil que l’homme en costume entra à son tour. La salle était pleine, saturée de rires et de fumée. Edgar, dans un élan d’instinct, joua son va-tout :
— « À l’aide ! Cet homme veut me voler ! » hurla-t-il en pointant le poursuivant.
Un instant de confusion. Les clients se levèrent, les serveurs crièrent. Le colosse en costume tenta de se frayer un chemin, mais les tables renversées et les chaises volantes l’encerclèrent. Edgar, profitant du tumulte, se glissa derrière le comptoir et s’engouffra dans les cuisines brûlantes, où des cuisiniers médusés levaient leurs couteaux en criant.
— « Pardon ! Urgence médicale ! » lança-t-il en traversant les vapeurs d’épices et d’huile bouillante.
Il franchit la porte arrière d’un coup d’épaule, déboulant dans une ruelle sombre. Son cœur battait à tout rompre. Au loin, dans le chaos des bruits de la ville, il aperçut Tulsidas Edgar le suivit, silencieux, dissimulé dans les ombres. La poursuite l’amena jusqu’à une grande avenue bordée de lampadaires. Là, entre deux camions stationnés, Tulsidas s’engouffra par une porte de service surmontée d’une plaque ternie où l’on pouvait lire :
“Eastern Grand Hôtel”.
La Rencontre avec Sashannal
L’atmosphère dans la suite du quatrième étage était saturé d’un parfum entêtant, mélange d’encens et de venin. Sashannal, drapée dans une robe de soie écarlate, trônait devant la fenêtre ouverte d’où filtrait la rumeur de Calcutta. Sa beauté était inhumaine, son regard plus tranchant qu’une lame. À ses côtés, deux hommes en costume sombre, leurs visages impassibles, attendaient en silence comme des statues prêtes à frapper. L’air vibrait d’une tension palpable.
— « Vous… ici ? » souffla Arthur, la main crispée sur la crosse invisible de son arme déchargée.
Sashannal esquissa un sourire, froid et carnassier.
— « Oui, moi. Toujours là où le destin s’écrit. »
D’un geste gracieux, elle fit un signe à ses hommes.
— « Fouillez leurs chambres. Ramenez ce qui leur sert d’armes… et surtout, le sceptre. »
Les deux colosses s’exécutèrent sans un mot. Agnès voulut protester, mais Sashannal leva une main.
— « Inutile, ma chère. Vous n’êtes plus dans la position de discuter. »
Quelques minutes plus tard, les hommes revinrent, tenant le sceptre de Tyrannish et les bâtons laser des investigateurs. Sashannal s’approcha, effleurant du bout des doigts le sceptre sacré. Sa peau frissonna à son contact, comme si elle y puisait une force ancienne.
Le Plan de Sashannal
Elle se tourna alors vers eux, un éclat étrange dans les yeux.
— « Tyrannish va trouver la couronne. Bientôt, elle l’unira à son pouvoir et appellera le sceptre à elle. Et avec le sceptre, viendra sa porteuse… vous, Agnès. »
Agnès sentit un frisson glacé lui parcourir l’échine.
— « Vous voulez dire que je… que je vais être forcée de venir à elle ? »
Sashannal acquiesça lentement.
— « Oui. Vous êtes liée, par le sang et par l’esprit. Et c’est précisément ce dont nous avons besoin. »
Elle fit quelques pas, ses talons claquant sur le parquet comme un métronome infernal.
— « Voici le plan, mes chers agents involontaires : laissez la prophétie suivre son cours. Laissez Tyrannish vous appeler. Vous irez à elle… et là, vous déclencherez ceci. »
Elle fit glisser sur la table la mallette contenant la bombe Haftorang, puis déposa le sceptre devant Agnès, comme une prêtresse accomplissant un rite.
— « Une explosion assez puissante pour désintégrer un être divin, même celle que vous appelez votre reine. Simple, non ? »
Arthur fronça les sourcils, la mâchoire crispée.
— « Et pourquoi nous faire confiance ? Pourquoi ne pas la tuer vous-même ? »
Un rictus fendit le visage de Sashannal.
— « Parce que moi… je ne peux pas l’approcher. Tyrannish me reconnaîtrait. Vous, en revanche, vous êtes son appât idéal. »
Un Pacte Empoisonné — Les Ordres du Serpent
Elle claqua des doigts et les deux hommes en costume s’inclinèrent, prêts à sortir.
— « Mes hommes vont retrouver l’Indien. Il sait où se trouve la véritable couronne du Cobra. Quand ils l’auront, je vous contacterai. »
Sashannal s’approcha d’Agnès, si près que leurs visages se frôlèrent. Son parfum avait une note métallique, presque sanglante.
— « N’oubliez pas, porteuse : votre destin n’est plus entre vos mains. Mais si vous réussissez, vous pourrez peut-être choisir votre fin. »
Elle remit le sceptre dans les mains tremblantes d’Agnès, puis tendit la mallette à Arthur.
— « Tenez-vous prêts. Quand je vous appellerai, ce sera pour l’ultime acte. »
Puis, dans un bruissement de soie, elle quitta la pièce, suivie de ses deux gardes. La porte se referma doucement, comme le battement d’une paupière reptilienne.
Le Silence Après la Tempête
Un long silence s’abattit dans la chambre. Arthur posa la mallette sur la table, fixant Agnès avec un mélange d’incrédulité et de rage.
— « Elle se fout de nous. Elle veut qu’on fasse son sale boulot. »
Agnès, le regard perdu sur le sceptre, répondit d’une voix éteinte :
— « Peut-être… mais si elle dit vrai, Tyrannish va m’appeler. Et je ne suis pas sûre de pouvoir lui résister. »
Arthur serra les poings.
— « Alors il va falloir qu’on trouve un moyen de contrôler le jeu, cette fois. »
Agnès releva enfin les yeux, déterminée malgré la peur.
— « Oui. Et la prochaine fois, c’est nous qui déciderons qui manipule qui. »
Dans les Ombres du Eastern Grand
L’air chaud et lourd de Calcutta vibrait encore du vacarme de la circulation lorsque Edgar s’enfonça dans la ruelle attenante au Eastern Grand Hôtel. Son manteau clair maculé de poussière, il se faufila par la porte de service, son cœur battant à tout rompre.
À l’intérieur, la fraîcheur du marbre et le parfum sucré du thé dissimulaient à peine une tension sous-jacente. Il balaya rapidement le hall du regard aucune trace de Tulsidas Vickmatji. Mais une enseigne, à demi dissimulée derrière un paravent, attira son attention : Williard’s Tea Room. Le nom fit tilt dans son esprit. La serviette brodée trouvée sur le corps de l’occidental, mort sous les roues du camion… Elle portait ce même emblème.
Une Rencontre dans la Pénombre
Edgar poussa la porte du salon de thé. L’intérieur baignait dans une lumière tamisée ; le murmure discret des conversations se mêlait au cliquetis des tasses de porcelaine.
Et là, au fond de la salle, dans une alcôve isolée, un homme dissimulé derrière un grand journal suranné tremblait à peine perceptiblement. Ses doigts, tachés d’encre et de sueur, trahissaient une nervosité palpable. Edgar s’approcha, le pas assuré, et s’assit sans invitation face à lui. L’homme baissa lentement son journal. Tulsidas Vickmatji. Ses yeux rougis par la fatigue et la peur se posèrent sur Edgar avec méfiance.
— « Qui êtes-vous ? » murmura-t-il d’une voix brisée.
— « Quelqu’un qui peut vous aider. » répondit Edgar calmement, il ajouta d’un ton posé :
— « Je sais que vous cherchez à fuir… mais si vous voulez que cela arrive, vous devez d’abord me donner la couronne. »
Le Fardeau de Tulsidas
Vickmatji jeta un regard paniqué autour de lui, comme s’il craignait que chaque client du salon ne soit un assassin déguisé.
— « Vous ne savez pas ce que c’est… » souffla-t-il. « Cette chose… je voulais la vendre, oui, mais je ne savais pas… je ne savais pas ce que j’avais entre les mains ! »
Il se passa une main sur le visage, les traits déformés par la peur.
— « Ils sont venus aujourd’hui. Deux hommes… non, pas des hommes. Des monstres à peau froide. Ils ont tué mon associé sous mes yeux. Et depuis, je cours. »
Edgar resta impassible, penché légèrement en avant.
— « Alors écoutez-moi bien, M. Vickmatji. Vous êtes en danger, et je suis la seule personne capable de vous sortir du pays. Donnez-moi la couronne et je vous promets un billet pour Londres. »
Le regard de Vickmatji vacilla entre peur et espoir. Il hocha lentement la tête.
— « Très bien. Pas ici… pas maintenant. Trop d’yeux. Revenez ce soir, à vingt heures précises. »
Edgar se leva, glissant quelques billets sur la table pour ne pas attirer l’attention, puis quitta le salon sous le tintement discret des tasses.
L’Ombre du Serpent
Dehors, la lumière du jour déclinait sur la ville moite et agitée. Edgar inspira profondément, cherchant à calmer la tension qui lui serrait la gorge. Il venait peut-être de retrouver la véritable couronne du Cobra, mais à quel prix ? Il remonta la rue jusqu’à l’avenue principale et héla un taxi bringuebalant.
— « Le Gran Hôtel. Vite. »
Le Refuge Précaire
Arthur et Agnès l’attendaient dans la chambre du Gran Hôtel, l’air tendu. Edgar leur fit un résumé rapide : la rencontre, le marché, et le rendez-vous à vingt heures. Arthur fronça les sourcils.
— « Il va venir avec la couronne, oui… mais qui te dit qu’il sera encore vivant d’ici là ? »
Agnès, silencieuse, observait par la fenêtre le soleil rougeoyant qui plongeait sur les toits de Calcutta.
— « Peu importe. Ce soir, nous saurons si cette fois, c’est la bonne. » murmura-t-elle.
Ils quittèrent alors le luxueux établissement pour un petit hôtel de seconde zone, dans une ruelle humide et anonyme. Là, ils prirent trois chambres séparées, modestes mais sûres. Dans le silence poisseux du crépuscule, les investigateurs se préparèrent à la nuit une nuit où chaque promesse pouvait devenir un piège, et où le destin du monde reposait peut-être dans une boîte à thé.
Le Chaos du Eastern Grand
Le hall du Eastern Grand Hôtel baignait dans une lumière dorée et feutrée, où se mêlaient le cliquetis des couverts, le murmure des conversations en anglais et en hindi, et le parfum capiteux du thé noir. À 19h30 précises, les trois investigateurs firent leur entrée, le regard méfiant mais le pas assuré. Ils avaient une mission claire : rejoindre le salon Williard pour retrouver Tulsidas Vickmatji et enfin mettre la main sur la véritable couronne du Cobra. Mais à peine eurent-ils franchi le vestibule qu’une voix puissante déchira le calme du lieu
— « Vous ! »
Tous trois se figèrent. Un vieil homme à la prestance autoritaire, vêtu d’un costume clair, les pointait d’un doigt tremblant. Son visage, ravagé par la vieillesse mais animé d’une colère glaciale, leur était tristement familier : Joshua Meadham, le fondateur de Caducée. À ses côtés, un colosse chauve, rigide comme une statue, se détacha lentement du mur.
— « Canning. Tue-les. » souffla Meadham, d’un ton calme et dénué de toute émotion.
Terreur dans le Hall
La scène bascula en un instant. Le géant ouvrit la bouche… et un sifflement sinistre résonna avant qu’une langue écailleuse, longue de plus de dix mètres, jaillisse avec la vitesse d’un fouet. Elle frappa Arthur de plein fouet, s’enroulant autour de sa poitrine et de son cou, avant de le soulever du sol.
— « Aaaaaargh ! » hurla-t-il, tordu de douleur alors qu’un poison noirâtre s’infiltrait dans ses veines, dessinant des lignes sombres sous sa peau. Les clients paniquèrent, renversant tables et fauteuils, tandis que des cris d’horreur montaient dans tout le hall. Edgar dégaina colt45 et tira en direction du monstre. Le coup toucha la bête au torse, mais Canning ne broncha pas ses yeux reptiliens brûlaient d’une rage froide. Agnès, quant à elle, tira sur lui avant de hurler :
— « Arthur ! Tiens bon ! »
Mais la langue le propulsa brutalement contre un pilier, le faisant s’effondrer dans un craquement sourd.
La Fuite Sanglante
Le combat s’enlisa au milieu du chaos. Les trois compagnons tiraient, esquivaient, renversaient des tables pour se protéger, mais Canning avançait toujours, inarrêtable, sa langue sifflant dans l’air comme un fouet vivant. Edgar hurla :
— « Il est trop fort ! Par ici, vite ! »
Ils se ruèrent vers le couloir de service, bousculant les serveurs et les clients affolés.
Mais déjà, Canning défonçait les murs derrière eux, une créature déchaînée, mi-homme, mi-serpent, vomissant sa haine sur leurs pas. Arrivés près de la porte de secours, les investigateurs comprirent que la fuite serait impossible. Le monstre était sur eux. Arthur, blessé, se redressa péniblement, brandissant le bâton laser d’Edgar :
— « Pas sans moi, bande de sales reptiles ! »
Il tira. Une lumière rouge embrasa le couloir, frappant Canning en pleine poitrine.
Le monstre vacilla, puis hurla d’un cri inhumain avant qu’Edgar lui enfonce son poignard dans la gorge, libérant un geyser de sang noirâtre. Le colosse tomba, lourdement, son corps se disloquant comme une coquille vide.
Le Retour de Tulsidas
Essoufflés, couverts de sang et de sueur, les trois survivants jaillirent enfin à l’extérieur du bâtiment. Derrière eux, la panique régnait : la police coloniale accourait, alertée par les hurlements des clients et le chaos à l’intérieur du grand hôtel. Agnès tenait Arthur, à demi inconscient, le visage livide.
— « Il faut partir… maintenant ! » gronda-t-il.
Ils s’engouffrèrent dans une ruelle adjacente, à l’abri des regards, lorsque soudain une silhouette se détacha de l’ombre. Un homme indien, haletant, le visage marqué par la peur : Tulsidas Vickmatji.
La Négociation de l’Ombre
Le crépuscule teintait les ruelles de Calcutta d’un rouge poussiéreux. Dans une arrière-cour encombrée de jarres et d’ombre, Tulsidas Vickmatji tremblait encore. Devant lui, Agnès, Arthur et Edgar se tenaient dans la pénombre, les visages tirés par la fatigue, mais les yeux brûlants de détermination. Agnès s’approcha lentement, les paumes ouvertes. Sa voix se fit douce, presque maternelle :
— « Écoutez-moi, Tulsidas. Vous n’avez plus à fuir. J’ai parlé avec Askwith, votre mentor du British Museum. Il vous attend à Londres. Un vol part ce soir, à minuit, de l’aéroport Dum Dum, à dix-huit kilomètres d’ici. Votre billet est prêt. Vous n’avez qu’à y être. »
L’homme sursauta, méfiant, comme un animal blessé.
— « Vous mentez ! Ils me traquent, ces... ces démons ! Vous n’imaginez pas ce que j’ai vu
Arthur, accroupi à ses côtés, lui posa une main sur l’épaule.
— « On imagine très bien, croyez-moi. Mais si vous voulez vous en sortir, il faut nous dire où est la couronne. »
Tulsidas hésita, son regard se perdant dans le vide. Sa lèvre inférieure trembla, puis il finit par souffler :
— « La couronne... je ne l’ai pas. Il y a... un temple. Un temple mineur dédié à Mansa Devi, la déesse des serpents. Là-bas, dans le quartier de Bowbazar. Elle est en sécurité... du moins, je l’espère. »
Agnès échangea un regard inquiet avec Arthur.
— « D’accord. Nous allons nous y rendre. Quant à vous, assurez-vous de monter dans cet avion. »
Le Temple de la Déesse aux Serpents
La nuit tomba lorsque le taxi cahotant s’arrêta devant un vieux temple en pierre ocre, dissimulé entre des habitations branlantes. Des guirlandes fanées, des statues de cobras dorés et des cierges consumés ornaient l’entrée. Une atmosphère d’abandon régnait. Arthur observa autour de lui, l’instinct en alerte.
— « Pas un bruit. Pas même une prière. Ça ne me plaît pas du tout. »
Agnès s’avança, soulevant un pan de rideau poussiéreux pour pénétrer dans la nef.
L’intérieur était vaste et étrangement propre, comme si une main invisible entretenait le sanctuaire. Au centre trônait la statue de Mansa Devi, majestueuse, à visage humain et corps de serpent. Sur son front une couronne en pierre, ressemblant à s’y méprendre à la couronne du cobra. C’est alors qu’un bruit brisa la tension : un râle de douleur, suivi d’un cri étouffé, s’éleva du sol, tout près d’eux. Arthur s’agenouilla, l’oreille collée aux dalles froides.
— « Quelqu’un souffre... juste en dessous. »
Agnès tourna la lampe vers le côté de l’autel, où une ouverture dissimulée dans la pierre menait à un escalier étroit plongeant dans les ténèbres. Edgar sortit sa lampe de poche et la braqua dans l’obscurité du couloir.
— « On descend ? »
Arthur prit une inspiration lourde.
— « On n’a pas traversé la moitié du monde pour s’arrêter ici. Allons voir ce que cache cette déesse. »
Agnès alluma sa lampe à son tour, éclairant les marches de pierre moussues.
L’air devint plus humide, plus lourd. Le son des prières disparut, remplacé par un sifflement long et gluant venant des profondeurs.
— « Que Dieu nous protège... » murmura Edgar.
Et lentement, les trois descendirent vers le sous-sol du temple, là où les serpents et les hommes se confondaient dans l’obscurité.
Le Silence des Morts
L’air se fit suffocant dès que les trois investigateurs atteignirent le bas de l’escalier.
La lampe d’Edgar balaya une vaste salle circulaire, sculptée dans la pierre noire. Une odeur atroce de chair brûlée et de soufre flottait dans la pièce. Au centre, sur un piédestal brisé, se dressait une statue de Mansa Devi, la tête fièrement redressée, mais dépourvue de sa couronne. Tout autour, une vingtaine de corps gisaient, dans des postures de souffrance figées. Certains étaient carbonisés jusqu’à l’os, d’autres fondus partiellement, comme si une chaleur infernale les avait consumés de l’intérieur. Agnès posa une main sur sa bouche, écœurée.
— « Mon Dieu… qu’est-ce qui a pu faire ça ? »
Edgar s’agenouilla près d’un survivant, un homme dont le visage n’était plus qu’un mélange de chair et de cendres, respirant dans un râle brisé. Il ouvrit un œil vitreux, accrocha le regard du médecin et murmura d’une voix rauque :
— « Elle… elle est venue… la moitié femme… la moitié serpent… elle a pris… la couronne…
Puis sa tête retomba lourdement sur le sol, et le silence revint, seulement troublé par le grésillement d’une lampe mourante.
Arthur jura à voix basse :
— « Tyrannish. Elle est ici. »
À cet instant précis, le sceptre que tenait Agnès dans sa main vibra si violemment qu’elle en perdit presque l’équilibre. Un éclat doré jaillit de la pointe du bâton, et elle sentit une force irrésistible l’attirer vers la sortie, comme si une corde invisible tirait sur son âme.
— « Elle m’appelle… » souffla-t-elle d’une voix blanche.
Edgar voulut la retenir :
— « Agnès, attends ! On ne sait pas ce qui t’attend dehors ! »
Mais elle ne pouvait pas lutter. Ses pas la guidaient d’eux-mêmes, mécaniques, hypnotisés. Arthur et Edgar n’eurent d’autre choix que de la suivre, la lampe tremblante à la main, le cœur battant à tout rompre.
Le Chant du Portail
Ils débouchèrent dans la cour du temple, et la vision qui s’offrit à eux leur glaça le sang.
Sous la lumière blafarde de la lune, une cinquantaine d’hommes et de femmes indous étaient agenouillés en demi-cercle, psalmodiant d’une seule voix un chant guttural qui résonnait comme un écho venu d’un autre monde. Sur une estrade de pierre, drapée de soie écarlate, se tenait Tyrannish. Sa silhouette se balançait doucement, mi-humaine, mi-serpentine, sa peau parsemée d’écailles d’or et d’émeraude. Sur son front luisait désormais la Couronne du Cobra, irradiant d’une lumière reptilienne. Derrière elle, dans l’air même, un portail se formait : un cercle de lumière bleue, tremblotant, entouré de runes vivantes. Le sol vibrait à mesure que les incantations s’intensifiaient. Tyrannish leva lentement la main, et sa voix s’éleva, à la fois humaine et inhumaine, profonde et sifflante
— « Enfin… le monde ancien renaîtra. Le règne du serpent sera sans fin ! »
Agnès chancela, les yeux écarquillés, sentant le sceptre brûler entre ses doigts. Des filaments d’énergie s’en échappaient, répondant à la vibration du portail.
— « Elle me tire à elle… elle veut le sceptre ! » cria-t-elle.
Edgar l’attrapa par l’épaule :
— « Tiens bon, Agnès ! Résiste ! Si elle l’obtient, tout est perdu ! »
L’Appel de la Couronne
La chaleur dans la cour du temple monta d’un cran, vibrante, presque palpable.
Les fidèles, possédés par la ferveur ou la peur, s’écartèrent lentement devant Agnès, ouvrant un passage parfait jusqu’à l’estrade où se dressait Tyrannish, resplendissante, ceinte de la Couronne du Cobra. Chaque pas d’Agnès semblait dicté par une force invisible. Ses yeux vacillaient, son bras tremblait, le sceptre entre ses doigts pulsait d’une lumière reptilienne. Elle avançait, comme tirée par un fil, la foule se refermant derrière elle, l’enfermant dans un corridor de corps agenouillés et de chants rauques. Mais dans le tumulte de son esprit, les voix d’Arthur et d’Edgar résonnaient encore.
Des échos de fraternité et de raison qui la retenaient au bord du gouffre.
— “Résiste, Agnès… tu n’es pas à elle…”
Elle vacilla, serra les dents. Son souffle se fit plus fort, son regard plus clair. Elle continua d’avancer, lentement, volontairement cette fois une marche d’héroïsme déguisée en soumission. Elle savait qu’à chaque seconde gagnée, ses compagnons gagnaient du terrain, contournant la foule pour atteindre l’estrade par l’arrière.
Le Brasier de la Trahison
Soudain, une voix familière retentit derrière eux, grave et pleine de colère.
— « Tyrannish ! Ton règne s’arrête ici ! »
Joshua Meadham venait d’entrer dans la cour, son manteau de voyage ouvert, le visage ravagé par la fatigue et la rage. Mais avant qu’il n’ait le temps d’avancer d’un pas, Tyrannish leva une main. La couronne sur son front étincela d’une lumière verte et dorée. Un souffle d’énergie jaillit Meadham s’embrasa instantanément, ses cris d’agonie se répercutant sur les murs du temple. Son corps s’effondra en un tas de cendres encore fumantes. La foule hurla de terreur ou d’extase. Tyrannish, impassible, abaissa sa main et se tourna vers Agnès. Ses yeux reptiliens la fixèrent, transperçant son âme.
La Connexion
Tout sembla alors se dissoudre autour d’elles. Le monde s’effaça. Il n’y eut plus de foule, plus de temple, plus de chants. Seulement Tyrannish et Agnès, face à face, dans un espace irréel où le temps n’existait plus. La voix de la déesse s’insinua directement dans l’esprit d’Agnès :
— « Tu es à moi, porteuse. Ton destin est scellé depuis le premier souffle. Donne-moi le sceptre… et rejoins ton vrai peuple. »
Agnès chancela. Son cœur battait à tout rompre. Des images jaillirent des serpents couronnés, des cités d’or englouties, des rituels anciens… et un trône de pierre, immense, où une femme-serpent siégeait depuis la nuit des temps. Mais la voix d’Arthur résonna dans la réalité :
— « AGNES, NON ! »
Le Vol de la Couronne
Arthur surgit de la foule, bondissant sur l’estrade comme un fauve. Sans hésiter, il empoigna la Couronne du Cobra de ses deux mains et tira de toutes ses forces. Un hurlement déchirant retentit. Tyrannish, surprise, fut secouée par un spasme de rage. Un éclair de lumière jaillit, coupant le lien entre elle et Agnès dans une explosion psychique. Arthur sentit des visions l’envahir : des océans de serpents, des temples en flammes, l’agonie d’un monde ancien. Mais il tint bon. Sa volonté d’homme, forgée par la peur et la souffrance, résista à la folie antique. Edgar, voyant la déesse chanceler, attrapa la main d’Agnès et cria :
— « C’est maintenant ! On y va ! »
Tous trois bondirent ensemble vers le portail de lumière, dont les bords vibraient et s’effritaient. Ils y plongèrent, avalés par un tourbillon de lumière et de vent.
La Main de la Déesse
De l’autre côté, alors que le portail commençait à se refermer, ils virent une dernière image : celle de Sashannal, accompagnée de ses hommes, entrant dans la cour en flammes. Et derrière elle, Tyrannish, le front ensanglanté, la fureur dans les yeux. Elle tendit une main vers le portail, ses lèvres murmurant des mots impossibles à comprendre. Le sceptre vibra follement dans la main d’Agnès, avant d’être arraché par une force invisible et aspirée à travers la faille, retombant dans la paume de la déesse. Le portail se referma brutalement, dans un souffle d’énergie qui fit trembler les murs du temple. Et le silence retomba.
(Lire la suite de la Chasse à la Couronne dans la partie Le continent MÛ)
Sous le Signe du Cobra
La Agnès reçu un télégramme via l’un de ses anciens contacts du marché de l’art, La couronne du Cobra devait être exposé au musée indien de Calcutta, dans le cadre d’une collection archéologique exceptionnelle dédiée aux civilisations oubliées du sous-continent. Mais ils savaient tous trois qu’il ne s’agissait pas d’un simple artefact. Agnès, relisant encore le message froissé, murmura :
— « La couronne… c’est une relique du culte de Yig. Elle pourrait contrôler ou repousser les serpents. Tyrannish la veut. »
Arthur ricana faiblement :
— « Ou la Nuit Intérieure, ou Caducée. Bref, tout le monde. »
Edgar, lui, se contenta de rajuster son chapeau et de dire d’un ton sec :
— « Alors on la prend avant eux. »
Calcutta, la Cité du Chaos : 20 décembre 1925.
L’air moite du Bengale les enveloppa comme une chape humide dès qu’ils posèrent pied sur le tarmac. Le vacarme des moteurs, les cris des porteurs, le flot de voyageurs en turban et en uniforme colonial formaient un tumulte étourdissant après les semaines de silence new-yorkais. Edgar, Arthur et Agnès échangèrent un bref regard. Ils n’avaient pas dormi depuis deux jours. Mais leurs yeux brûlaient d’un même feu : la Couronne du Cobra. Le taxi cahotait dans les rues de Calcutta, mélange infernal d’élégance coloniale et de misère grouillante. Des rickshaws tiraient des clients en costards blancs, tandis que les enfants des bidonvilles jouaient nus dans les caniveaux. Le parfum d’encens se mêlait à l’odeur du charbon et des épices. Au loin, les dômes dorés du musée indien luisaient sous le soleil couchant. Agnès observait la ville défiler, les yeux perdus dans le vide. Elle murmurait presque pour elle-même :
— « Si la couronne est ici, il est déjà trop tard. Ils viendront tous. Caducée, la Nuit intérieure … et peut-être pire. »
Edgar répondit, le regard dur :
— « Alors on prend de vitesse les enfers eux-mêmes. »
Arthur, lui, regardait par la fenêtre avec une tension fébrile.
— « C’est drôle… J’ai toujours rêvé de voir l’Inde. Pas comme ça. Pas en fuyant deux armées et un déesse serpent. »
Le Musée Indien de Calcutta
Le taxi s’arrêta dans un crissement de pneus devant l’immense façade néoclassique du musée. Deux lions de pierre gardaient l’entrée, leurs gueules ouvertes dans un rugissement silencieux. À l’intérieur, le musée débordait de visiteurs élégants et de curieux occidentaux. Les couloirs résonnaient d’échos feutrés, de chuchotements et de pas sur le marbre. Mais les investigateurs n’étaient pas là pour admirer les reliques ils cherchaient un homme Monsieur Kuntekar. C’était le nom mentionné dans le télégramme d’Agnès, le prétendu conservateur responsable de la Couronne du Cobra. Si quelqu’un savait où se trouvait l’artefact, c’était lui. Ils s’approchèrent du comptoir d’accueil où une jeune femme en sari, tenta un sourire poli.
— « Nous souhaiterions parler à monsieur Kuntekar, le conservateur, s’il vous plaît », demanda Agnès d’une voix assurée.
La jeune femme hésita avant de répondre :
— « Je… je crains qu’il y ait une erreur, madame. Le conservateur du musée est monsieur Blize. Monsieur Kuntekar est… disons… un assistant de collection. »
Arthur et Edgar échangèrent un regard méfiant. Agnès poursuivit :
— « C’est pourtant son nom qui figure sur le programme de l’exposition. »
La réceptionniste se mordit la lèvre, puis finit par indiquer le grand escalier menant à l’aile administrative.
— « Vous pouvez toujours essayer de parler au directeur Blize. Mais il est très occupé, mais…
Un Conservateur sous Pression
Le bureau de Monsieur Blize, vaste et encombré de piles de documents, exhalait une atmosphère d’urgence contenue. Derrière son large bureau de bois sombre, le conservateur, un homme sec à la moustache soignée et aux lunettes rondes, leva la tête d’un air excédé à l’arrivée des trois étrangers.
— « Messieurs-dames, si c’est encore pour la Couronne du Cobra, je vous arrête tout de suite. Il n’y aura pas d’exposition. »
Edgar fronça les sourcils.
— « Pourtant, des articles en parlent. Des affiches dans la ville même annoncent… »
— « De vieilles affiches ! » coupa Blize avec agacement. « Des supercheries archéologiques. La couronne n’existe pas. Ce n’est qu’un mythe colonial repris par des chercheurs en mal de gloire. »
Agnès posa calmement son sac sur la table, plongeant son regard dans celui du conservateur.
— « Et pourtant, monsieur Kuntekar semblait y croire. »
Le visage de Blize se figea. Il marqua une courte pause avant de répondre, plus bas :
— « Kuntekar… Oui. Il travaille ici, un conservateur junior. Très intelligent, trop curieux peut-être. Il s’est mis en tête de retrouver cette couronne maudite. »
Arthur, d’une voix neutre :
— « Où est-il maintenant ? »
Blize soupira.
— « C’est bien là le problème. Il ne s’est pas présenté ce matin. Et hier… deux hommes sont venus le chercher. »
Le Vieillard et le Colosse
Le ton du conservateur se fit plus inquiet.
— « Un vieil homme d’abord, très maigre, il disait représenter une société scientifique. Et derrière lui, un colosse. Un homme immense, des mains comme des battoirs. J’ai d’abord cru à une mauvaise plaisanterie. »
Il essuya son front perlé de sueur avant d’ajouter :
— « Ils ont exigé de savoir où se trouvait Kuntekar. Le géant… m’a attrapé par le col et a soulevé ma chaise d’une seule main. Alors je leur ai donné son adresse. Que pouvais-je faire d’autre ? »
Agnès croisa les bras, le regard dur.
— « Vous avez eu raison. Sinon, ils vous auraient peut-être tué. »
Blize se leva, visiblement nerveux, et griffonna une adresse sur un morceau de papier jauni.
— « Voilà… c’est dans le quartier de Shyambazar, pas très loin du fleuve. Mais si j’étais vous, je n’irais pas. Pas seul, du moins. Calcutta a ses fantômes… et certains sont bien vivants. »
Arthur récupéra le papier, le glissant dans sa poche intérieure.
— « Merci pour votre aide, monsieur Blize. Si nous retrouvons Kuntekar, nous lui dirons que vous vous inquiétiez pour lui. »
En Route vers Shyambazar
Les investigateurs quittèrent le musée, la tension pesant sur leurs épaules comme un fardeau invisible. Dehors, les cris des marchands se mêlaient aux chants hindous, et l’odeur de curry se mêlait à celle du pétrole brûlé. Arthur héla un taxi motorisé, un vieux modèle bringuebalant aux pneus lisses.
— « Shyambazar, » ordonna Edgar en montant à bord.
Le moteur toussota avant de rugir. Le véhicule s’élança dans les ruelles bondées.
Les lumières des échoppes défilaient, les visages se succédaient ouvriers, prostituées, soldats, prêtres. Tous semblaient emportés dans le même tourbillon fiévreux.
Dans le silence du trajet, Arthur rompit enfin la tension :
— « Tu crois que le vieil homme, c’était Meadham ? »
Agnès ne répondit pas mais secoua la tête par l’affirmative.
La Maison de Kuntekar
Le taxi s’arrêta devant une ruelle étroite où s’alignaient de vieilles bâtisses en brique rongées par l’humidité. Une odeur de moisissure et d’épices fermentées flottait dans l’air.
Une ampoule vacillante éclairait à peine la porte branlante d’une petite maison à deux étages. L’adresse correspondait. Agnès inspira profondément.
— « C’est ici. »
La Maison de Sang et de Silence
La porte grinça sous la main d’Agnès, dévoilant une obscurité lourde, saturée d’une odeur âcre et fétide. Une chaleur poisseuse emplissait l’air, chargée de ce parfum indéfinissable de mort ancienne. Arthur alluma sa lampe-torche un cône de lumière jaillit, tremblotant, balayant la pièce principale. Et ce qu’ils virent les cloua sur place. Accrochée tête en bas à la cheminée, une femme indienne pendait, la peau lacérée, les bras ballants, le visage figé dans une grimace d’horreur. Au sol, juste en face d’elle, gisait le corps d’un homme vêtu d’un costume beige, le crâne réduit en bouillie comme écrasé par une main monstrueuse. Arthur détourna le faisceau de sa lampe, le visage blême.
— « Bon Dieu… » murmura-t-il.
Agnès, serrant la mâchoire :
— « C’est lui… Kuntekar. »
Edgar s’accroupit près du corps, observant la blessure. Son regard d’enquêteur expérimenté n’hésita pas une seconde.
— « Pas d’arme, pas d’outil… Juste une pression. Une main. Une force inhumaine. »
Il fouilla la veste du défunt, méthodique malgré l’odeur de putréfaction. Ses doigts heurtèrent un petit objet rectangulaire dans une poche intérieure : une boîte d’allumettes.
Il l’ouvrit, puis lut à voix haute :
— « Hotel Great Eastern, Calcutta. Et derrière… »
Il fronça les sourcils.
— « Reginald Askwish, British Museum. »
Agnès reprit la boîte, la fit tourner entre ses doigts.
— « Un conservateur britannique. »
Les Vestiges de l’Horreur
Tout autour d’eux, la pièce semblait figée dans un chaos soudain : des livres éparpillés, une table renversée, des éclats de verre et de porcelaine. Edgar, attentif, remarqua une petite fiole vide au sol. L’étiquette, à moitié arrachée, portait cependant un mot encore lisible : Domination.Il serra le poing.
— « Caducée. »
Agnès sentit une colère sourde monter.
— « Encore eux. Leur poison s’étend jusque dans les jungles et les musées. »
Puis, en se déplaçant près d’un berceau renversé, Arthur s’immobilisa. Deux petits ours en chiffon gisaient côte à côte sur le parquet ensanglanté.
— « Des enfants, » dit-il doucement. « Il y avait des enfants ici. »
Le silence s’abattit sur le groupe. Les flammes mourantes de la lampe à huile dans la cheminée vacillèrent, projetant l’ombre renversée du cadavre sur le mur.
Agnès détourna les yeux, les traits crispés.
— « Partons. Ce lieu pue la mort. »
Le Nom sur la Boîte
Dehors, la chaleur de Calcutta leur parut presque rassurante. Le vacarme des rickshaws et des marchés couvrait encore leurs pensées. Edgar hissa le col de sa veste pour échapper à la puanteur de ses vêtements imprégnés d’horreur.
— « Reginald Askwish, du British Museum. S’il est à l’hôtel Great Eastern, on doit le trouver avant qu’il disparaisse lui aussi. »
Arthur acquiesça :
— « Et s’il détient la couronne, il sait déjà que d’autres la cherchent. »
Agnès fit signe à un taxi motorisé.
— « Direction l’hôtel Great Eastern. Et vite. »
Le chauffeur, sans poser de question, lança le véhicule dans le flot incessant de la circulation. Les pensées d’Agnès tourbillonnaient. Caducée. Tyrannish. La couronne. Chaque piste semblait les rapprocher de quelque chose d’immense et de terrifiant et chaque fois, le sang coulait davantage.
L’Accident de la Rue de la Soie
Le taxi venait à peine de s’engager sur une grande avenue quand un jeune homme surgit d’une ruelle en courant, les yeux fous, un paquet serré contre sa poitrine.
Le chauffeur jura en hindi et freina brutalement, mais un camion chargé de fruits déboula à pleine vitesse dans l’autre sens. Le choc fut terrible. Le corps du jeune homme vola sur plusieurs mètres avant de s’effondrer lourdement sur les pavés. Des mangues éclatèrent dans un bruit mou, se mêlant au sang qui s’étalait lentement sur le sol. Agnès fut la première à sortir du taxi.
— « Mon Dieu… »
Le jeune homme gisait inerte sur le sol. Une de ses mains était entièrement bandée, l’autre crispée sur un objet qu’il refusait de lâcher même dans la mort, une couronne d’or ancien, ornée de gemmes vertes en forme d’écailles. Deux cobras s’enroulaient l’un autour de l’autre, leurs gueules ouvertes formant le cercle parfait. Edgar, abasourdi, murmura :
— « La Couronne du Cobra… »
Supplément : Le serpent à deux tête - Chapitre 7.