L’Embrasement des Ombres
Le plan, une fois tissé, fut aussi délicat qu’un fil d’argent dans la nuit. Tinúviel et Munan, les plus silencieux du groupe, se glissèrent dans les conduits des cheminées comme deux esprits invisibles. Au-dessus d’eux, les petites salles annexes du rez-de-chaussée attendaient, la dissimulés dans l’ombre, ils se placèrent chacun près d’une ouverture, arcs bandés, prêts à faire pleuvoir la mort sur les créatures de l’Ombre lorsque l’heure sonnerait. Pendant ce temps, Thorodin et Barwulf, tapis dans l’escalier du sous-sol, préparaient l’étincelle qui déclencherait l’incendie.
« C’est maintenant, » souffla Thorodin, levant sa hache.
Et il frappa la pierre du mur d’un coup sec, puis d’un autre, le son métallique résonnant dans les couloirs comme un glas. Dans la pièce supérieure, les deux orques qui jouaient aux osselets tressaillirent.
« Hé ? T’as entendu ? »
« Une bête qui gratte dans les murs, j’te dis ! »
Méfiants, mais curieux comme le sont toujours les stupides, ils sortirent par l’arcade et descendirent à pas lents vers l’escalier, les armes tirées. Lorsqu’ils arrivèrent à hauteur des deux héros, ce fut trop tard : Thorodin jaillit comme un marteau nain frappant l’enclume, tandis que Barwulf déjà frémissant sous l’odeur du sang et la promesse du combat chargea tel un ours déchaîné. Le premier orque mourut sans comprendre, sa gorge ouverte par un revers brutal. Le second tenta de crier, mais Barwulf le souleva presque du sol avant de l’écraser contre la pierre. Aucun son n’eut le temps d’alerter la salle principale.
La Rage du Béornide
Mais cette mise à mort, bien trop rapide et trop simple, fut une étincelle que Barwulf ne put contenir. Le sang chaud sur ses mains, la puanteur des orques, le grondement sourd qui montait de la salle principale… tout attisait en lui la colère sauvage de son peuple. Ses yeux s’assombrirent, ses muscles se bandèrent, et un rugissement monta de sa poitrine.
« Barwulf ! Attends ! »
Mais le cri de Thorodin ne fut qu’un souffle perdu. Le Béornide rua dans l’escalier, grimpant quatre à quatre les marches comme un animal traqué, son ombre projetée par les flammes des fourneaux dansait telle une bête monstrueuse. En un battement de cœur, il déboucha dans la grande salle principale. Les quatre gobelins, penchés sur une marmite fumante, se retournèrent en même temps, leurs yeux ronds d’effroi. Les quatre orques lâchèrent leurs écuelles. Le troll des collines, assoupi, grogna et remua, ouvrant un œil miniature et mauvais. Barwulf poussa un hurlement sauvage qui fit vibrer les murs.
Tinúviel et Munan entendirent ce cri, plus clair que n’importe quel signal. Ils échangèrent un bref regard, un hochement de tête. Et leurs arcs se tendirent.
« Maintenant… » murmura Tinúviel.
« Que les vents du destin nous soient favorables, » répondit Munan.
Puis ils tirèrent. Les premières flèches sifflèrent dans l’air, frappant la salle principale comme une pluie de mort silencieuse, annonçant le début de la bataille pour Zirakinbar une bataille qui déciderait du sort des Terres du Nord. Et déjà, Barwulf chargeait. Et déjà, le troll ouvrait grand sa gueule. La tour elle-même semblait retenir son souffle.
La Salle en Furie
La vaste pièce résonnait d’un vacarme assourdissant, où se mêlaient hurlements de gobelins, grondements de troll et chocs d’acier. Comme l’avaient décidé les héros, les premières cibles furent les gobelins et les orques ces petites vermines agiles capables d’encercler un homme sans qu’il s’en aperçoive. Barwulf, plongé dans cette transe de rage qui faisait de lui un être presque primordial, frappait sans retenue. Les entailles qu’il recevait des griffures, des lacérations, des morsures même n’étaient pour lui que des caresses d’épines. Il ne les sentait pas, tout entier dévoré par le souffle brûlant de sa fureur. Autour de lui, les flèches de Tinúviel et Munan tombaient comme une grêle mortelle. Chaque tir était précis, chaque trait prenait une gorge, un œil, une clavicule. Les gobelins s’écroulaient avant même de comprendre d’où venait la mort. Puis un rugissement secoua la pièce. Thorodin, ayant repoussé ses orques, leva les yeux… juste à temps pour voir le troll saisir un énorme tonneau cerclé de fer.
« Par Mahal… »
Le projectile siffla dans l’air et le nain n’eut qu’un souffle pour bondir de côté. Le tonneau explosa contre la pierre, envoyant des éclats de bois dans toutes les directions et renversant une table entière. Le troll poussa un hurlement guttural, attrapa son marteau de pierre et chargea Thorodin, qui, dans un réflexe quasi instinctif, leva son bouclier. Le choc fut titanesque. La salle entière sembla trembler, et Thorodin fut arraché du sol comme une poupée, projeté à plusieurs mètres. Il roula, heurta violemment une table qui se brisa sous son poids, puis s’effondra, inerte. La violence du coup n’avait pas brisé ses os par miracle mais l’impact avait suffi à le plonger dans une inconscience lourde et dangereuse.
L’Ombre Se Resserre
Ce fracas attira aussitôt deux orques d’une petite pièce annexe. Ils déboulèrent en hurlant, armes levées. Barwulf, encore écumant de rage, tourna la tête vers eux comme une bête dérangée.
« VENEZ ! » rugit-il, les yeux rouges de fureur.
À ses côtés, Alucare, le chien-loup, bondit, crocs découverts. L’affrontement fut bref, sanglant. Les orques tombèrent, déchirés et brisés, sans même avoir compris qu’ils n’avaient aucune chance. Pendant ce temps, il ne restait plus en vie dans la salle que le troll un géant massif, haletant, tournant sur lui-même pour identifier la prochaine proie.
Munan, voyant l’occasion, se précipita vers la grande manivelle rouillée qui retenait en hauteur l’énorme rocher le piège de la porte principale. Si ce bloc tombait, il pourrait écraser le troll ou au minimum l’isoler. Mais à peine eut-il posé la main sur l’acier qu’un grondement fit vibrer l’air. Le troll se retourna d’un coup, sa massue s’abattant là où Munan se trouvait une seconde plus tôt. Barwulf, débarrassé de ses adversaires, hurla et se rua sur le troll, frappant de son arme et de ses poings, oubliant sa propre sécurité. Ce cri bestial se répercuta dans la salle… et atteignit les oreilles de Thorodin, encore étendu, à demi noyé dans l’obscurité de l’inconscience. Tinúviel glissa jusqu’à lui, posa une main sur son front et murmura une prière elfe avant de glisser sous sa langue une plante guérisseuse qu’elle avait gardée pour les moments les plus critiques. Quelques secondes passèrent. Thorodin inspira brusquement, comme frappé par une décharge de vie. Ses yeux se rouvrirent, encore voilés mais déterminés.
« Le combat… n’est pas… fini, » grogna-t-il, se redressant malgré la douleur fulgurante qui lui traversait le flanc.
Tinúviel lui tendit son marteau et son bouclier.
« Relève-toi, fils de la pierre. Le troll t’attend. »
Et Thorodin se remit sur ses jambes, tel un roc refusant de s’effondrer, prêt à rejoindre Barwulf et Munan dans la tourmente. Le troll poussa un hurlement sauvage, balayant une table du revers de sa massue. Et la bataille reprit dans toute sa fureur.
Sous l’Ombre du Rocher
Le combat contre le troll était devenu insoutenable. Chaque coup de sa massue faisait trembler les fondations de la tour. Chaque rugissement résonnait dans les entrailles de la pierre. Et chaque souffle brûlant de la créature promettait une mort certaine. Les héros le savaient : nul ne vainc un troll des collines par la force seule il fallait user de l’ingéniosité des Nains et de la ruse des Elfes. Tinúviel s’avança alors, légère comme une ombre.
« Hé, monstre ! » lança-t-elle dans la langue commune, ses yeux brillants d’une détermination froide.
Le troll tourna vers elle sa face difforme, un filet de bave coulant de sa gueule béante. Elle voulait l'attirer. L’amener exactement là où elle avait décidé qu’il mourrait. Le troll chargea, la massue levée. Tinúviel bondit sur le côté, virevolta, glissa sous ses jambes, le monstre hurla, se retourna avec une lenteur de montagne en mouvement. Mais l’elfe, fluide comme la brume, était déjà ailleurs. Elle recula, pas à pas, menant le troll jusqu’à l’endroit exact où, au-dessus de sa tête, pendait le gigantesque rocher maintenu par la roue rouillée le piège décrit dans les pages du grimoire.
« Viens… suis-moi… » murmura-t-elle comme si le troll pouvait comprendre.
Il suivit. Et le piège se referma. Pendant ce temps, Thorodin rejoignit Barwulf et Munan près du mécanisme. Tous trois savaient que chaque seconde comptait.
« Par Mahal, cette roue est soudée par un siècle de rouille ! » grogna Thorodin en abattant sa hache sur le métal figé. Barwulf, revenu de sa transe de rage mais encore ivre de force brute, posa ses mains sur la roue. Ses muscles tendus ressortaient comme des câbles d’acier sous sa peau. Munan, lui aussi, saisit la roue et murmura entre ses dents :
« Pour Dale… pour Erebor… pour la Terre du Milieu ! »
Trois forces différentes, unies en un seul acte. La roue céda dans un crissement strident. Elle tourna enfin, libérant le mécanisme…
La Chute du Rocher
Au même instant, Tinúviel, lucide et rapide, comprit le signal : elle se jeta en avant, plongeant au sol tandis que le troll levait sa massue pour l’écraser. Le rocher énorme, massif, noirci par les siècles se détacha dans un grondement profond, comme un tonnerre contenu depuis bien trop longtemps. Il tomba. Le troll leva les yeux. Un gémissement à peine humain s’échappa de sa gorge. Puis il fut écrasé dans un fracas qui fit vibrer toute la tour. La poussière s’éleva en un nuage épais. Puis le silence. Un silence lourd, presque sacré. Ce calme fut brisé par un hurlement titanesque. Un hurlement si puissant que la pierre elle-même sembla trembler. Les héros se figèrent. Puis se tournèrent vers les grandes ouvertures de la salle. Un souffle de chaleur anormal dans ce froid traversa l’air. Et Tinúviel, la première, comprit. Le Grand Ver avait atteint la tour de Zirakinbar. Le nuage noir qu’ils avaient vu au loin n’était plus qu’à quelques instants d’eux.
« Plus de temps à perdre ! » gronda Thorodin.
Il ramassa en hâte quelques plantes médicinales de quoi tenir quelques heures de plus, peut-être. Puis, tous ensemble, ils inspectèrent les pièces annexes. ,Dans l'une d’elles, une ouverture étroite s’élevait. Un escalier en colimaçon, sculpté directement dans la pierre, montait vers les hauteurs.
« La chambre des vents… » souffla Munan en reconnaissant la description du grimoire.
Ils échangèrent un regard. La décision était prise. Ils gravirent les marches prudemment, mais le cœur résolu.
La Chambre des Vents
L’escalier en colimaçon débouchait sur une salle circulaire d’une majesté oppressante. Les murs étaient taillés dans une pierre grise striée de runes effacées par le temps. Huit grandes ouvertures, semblables à des gueules béantes, percent la roche, chacune orientée vers un vent des montagnes. Mais une seule était ouverte. Et par cette brèche soufflait un vent glacial chargé d’une odeur putride une haleine lourde et fétide qui annonçait la présence du Grand Ver. Ce vent ne portait pas seulement la neige et la glace : il portait la mort. De part et d’autre de cette ouverture se tenaient deux silhouettes colossales, drapées dans l’ombre et l’acier : des Uruks du Mordor. Plus massifs, plus noirs, plus disciplinés que les orques ordinaires. À leurs mains, ils serraient chacun un anneau gigantesque d’une chaîne sombre et luisante : la Chaîne de Thangorodrim, forgée jadis par la main de l’Ombre pour asservir un monstre primordial. Cette chaîne vibrait déjà d’une énergie sinistre, répondant à l’approche du dragon qui avançait au-delà du tumulte des vents. Au centre de la salle brûlait un brasier énorme, alimenté par l’or volé, fondu et sacrifié en offrande ignoble. Des flammes dorées dansaient comme des serpents ; des étincelles fleuries de reflets d’argent et de rouge créaient un spectacle presque hypnotique. À côté de ce brasier se dressait une cage de fer forgé, tordue comme par une chaleur démentielle, et à l’intérieur, suspendu par des chaînes, un cadavre d’homme aux orbites vides et à la peau parcheminée. Mais ce cadavre n’était pas mort. Une lueur verdâtre pulsait dans sa poitrine. Et lorsqu’il tourna la tête vers les héros, un froid surnaturel envahit la salle. C’était le Roi au Gibet.
Le Spectre Parle
Devant cette apparition, même Barwulf sentit ses poils se hérisser. Tinúviel recula d’un pas instinctif, une ombre de terreur traversant son regard. Le spectre inclina lentement la tête, un sourire sans lèvres creusant ses joues effondrées.
« Vous êtes venus bien loin… pour mourir ici… » siffla-t-il d’une voix qui semblait émaner d’un profond tombeau.
« Votre résistance est vaine. Soumettez-vous… et peut-être l’Ombre vous épargnera-t-elle un instant. »
Ses mots se répercutèrent dans la salle comme des murmures de vent glaçant. Mais Thorodin avança, tenant fermement sa hache contre son torse. Sa voix, grave et puissante comme un tambour de guerre, résonna :
« Jamais les enfants de Durin ne plieront le genou devant un cadavre enchaîné !
L’Ombre périra, et la lumière renaîtra. »
Le Roi au Gibet ricana, un son grinçant qui ne venait d’aucune gorge vivante.
« Alors périssez… »
Le spectre leva un bras décharné. Les flammes du brasier se tordirent, projetant des ombres difformes sur les murs. Les Uruks postés aux côtés de la cage frappèrent du pied, comme un seul homme. De derrière le brasier surgirent quatre autres Uruks du Mordor, casqués de fer noir, armés de lames dentelées. Leurs yeux jaunes brillaient d’une haine pure, presque animale. Le Roi au Gibet pointa un doigt vers les héros :
« Tuez-les. Qu’ils servent d’exemple. »
Les Uruk-hai poussèrent un cri bestial et se ruèrent en avant.
Les Vents Libérés
La bataille éclata dans un fracas de métal et de hurlements. Barwulf, hurlant sa rage de Béornide, fit reculer le premier des Uruk-hai d’un coup si puissant que l’air lui-même sembla se déchirer. Tinúviel décocha deux flèches rapides, l’une touchant la gorge d’un Uruk, l’autre l’œil de sa cible. Celui-là s’abattit comme un tronc, sa lame raclant la pierre avec un grincement sinistre. Munan, le bras tendu, lâcha un trait qui se ficha dans la clavicule d’un autre Uruk, le déstabilisant. Thorodin, haletant, se fraya un passage et abattit sa hache dans le genou d’un ennemi, le forçant à ployer… mais l'Uruk, dans un sursaut de brutalité, lui asséna un coup de sa masse. Craquement. Le nain fut projeté en arrière, glissant sur les dalles, son bouclier arraché de son bras. Il se redressa pourtant, le souffle court, la mâchoire serrée.
« Je ne tomberai pas… pas tant que Durin veille sur moi ! »
Le Roi au Gibet, du fond de sa cage déformée, tourna vers Tinúviel son regard éteint et cependant transperçant. Des filaments de brume verdâtre s’échappèrent de ses orbites vides, s’insinuant vers l’elfe comme des doigts glacés.
« Tu ne peux me vaincre… douce enfant de la forêt… Abandonne-toi à la nuit.
Laisse-moi t’offrir l’oubli… »
Tinúviel chancela. Un instant, elle crut voir la forêt noire dévastée, ses proches agonisant, Barwulf empalé, Thorodin sans tête… visions de cauchemar surgi de l’esprit du spectre. Mais elle inspira profondément, ramenant ses mains contre son cœur.
« Laisse-moi, ombre fétide. Ta voix n’a pas d’emprise sur moi. »
Elle repoussa la corruption comme un voile de fumée, et ses yeux brillèrent à nouveau de la clarté elfique. Le Roi au Gibet gronda, furieux.
Le Vent du Sud
Thorodin, malgré la douleur qui déchirait ses côtes, tituba vers la porte sud. Il posa ses mains sur la lourde grille, grogna de toutes ses forces et poussa. Au début, la pierre résista… Puis un déclic retentit. La porte s’ouvrit d’un coup. Un torrent d’air furieux se rua dans la salle, projetant des étincelles hors du brasier central. Les flammes s’enflèrent, dévorant tout autour, et commencèrent à lécher le cadavre du Roi au Gibet. Une fumée épaisse et grise monta de son torse sec, et la lueur verte vacilla. Le spectre hurla, un cri qui n’était ni humain ni vivant. Mais il pouvait encore agir. Trois uruk-hai restaient, encerclant Barwulf, Munan et Tinúviel. Leurs lames frappaient avec une rapidité surprenante. Barwulf reçut une entaille profonde à l’épaule ; le sang jaillit, mais il rugit, ignorant la douleur. Tinúviel fit un saut gracieux en arrière et décocha une flèche qui se planta dans la tempe d’un Uruk. Il s’effondra dans un gargouillement rauque. Un fracas retentit du côté nord. La pierre se fendit, la tour gémit. Une massive griffe écailleuse, aussi grande qu’un cheval, perça l’ouverture du nord. Elle tâtonna, cherchant prise. La tour vibrait sous le poids monstrueux qui tentait de s’y agripper.
« Par les Valar… il grimpe ! » hurla Tinúviel.
« Et s’il passe la tête, les Uruk-hai lui passeront la chaîne ! » rugit Thorodin.
L’heure était comptée. Thorodin courait, titubant, vers la porte nord-est, tandis que Tinúviel et Barwulf retenaient encore les deux uruk-hai restants, leurs lames éclatant contre des armures d’acier noir. Munan, se plaçant en retrait pour mieux viser, banda son arc la corde grinça, son bras trembla mais sa flèche, emportée par un souffle glacé venu du nord, dévia et ricocha contre un pilier sans atteindre l’uruk portant la chaîne. Un uruk tenta d’embrocher Tinúviel mais elle glissa sous son bras, trancha les tendons de sa jambe et planta sa dague dans son cou. Barwulf, enragé, enfonça Mâcheloup dans la poitrine du dernier uruk, l’envoyant rouler sur les dalles dans un gargouillis affreux. Alors… La tête du dragon traversa la porte nord. Massive. Écailleuse. Les yeux brillant d’une rage glacée. Sa gueule s’entrebâilla un souffle blanc commença à s’y accumuler.
L’Ouverture des Portes et la Naissance du Chaos
Thorodin, malgré la douleur qui pulsait dans ses côtes et le sang coulant de son oreille, posa la main sur la poignée de la porte nord-est. Il tira. Et soudain, le monde explosa.
Un torrent de vents contraires se précipita dans la salle. La chambre des vents, violée par l’ouverture simultanée de deux courants majeurs, devint une tempête concentrée, une furie vivante, comme un ouragan enfermé dans l’ossature d’un géant de pierre. Le brasier central s’enflamma d’un coup, ses flammes montant jusqu’au plafond. Le cadavre pendu dans la cage, déjà sec comme du parchemin, s’embrasa. La peau se craquela, des fissures se dessinant comme des lignes magiques brisées. Un cri inhumain retentit, couvrant même le vacarme des vents :
« NAAAAAAAAAaaaaaaaaa »
Le spectre verdâtre, cette même forme brumeuse qu’ils avaient affrontée en Dorwinion, au Diwmerhorn, dans le désert maudit, s’arracha littéralement du corps brûlant. Une silhouette fantomatique, aux membres déliés, tourbillonnant dans le chaos des vents. Le vacarme était si violent que leurs tympans se déchiraient. Le sang coulait de leurs oreilles. Les pierres vibraient jusqu’à menacer de céder. Les uruks lâchèrent la chaîne, incapables de résister au cyclone meurtrier, et furent balayés comme des feuilles mortes, projetés contre les murs et brisés en un instant. Thorodin, déjà affaibli, tomba à genoux puis s’effondra.
« Thorodin ! » hurla Munan à travers la tempête mais il n’entendait même pas sa propre voix.
Tinúviel et Barwulf, proches de l’escalier par lequel ils étaient montés, purent reculer juste à temps, se jetant dans les marches, suivis d’Alucare dont la fourrure était hérissée de terreur. Mais Thorodin gisait… devant la porte Nord-est.
Le Choix Impossible de Munan
Munan ne réfléchit pas. Il courut. Ses pieds glissaient, son manteau battait dans les vents, ses yeux pleuraient sous la violence des bourrasques. Il atteignit Thorodin, s’agenouilla et le hissa sur son épaule comme un sac de pierre. Ses muscles hurlèrent, mais il tint bon. Il se redressa, chancela, faillit être arraché par un courant ascendant, mais il avança encore. Il franchit la porte nord-est d’un bond désespéré et juste avant de disparaître dans l’ouverture, il se retourna. Il vit le dragon. Immense. Furieux. Les mâchoires ouvertes dans un rugissement silencieux, son souffle glacial se déversant dans la tour, gelant tout sur son passage. Le spectre du Roi au Gibet se désagrégea comme de la cendre au vent. À peine sorti par la porte nord-est, Munan s’immobilisa. Le cœur battant à rompre, le souffle court. Devant lui : le vide. La porte s’ouvrait non pas sur un couloir mais sur une saillie rocheuse minuscule, à flanc de montagne. Sous ses pieds, à perte de vue, un précipice tombant droit vers les landes noires. Un faux pas… et lui et Thorodin seraient perdus. Dans un effort surhumain, Munan fixa Thorodin sur son dos à l’aide de sangles, puis se glissa par l’ouverture nord-est. Là, il entreprit une descente en aveugle, s’accrochant aux anfractuosités du roc glacé. Ses doigts engourdis s’accrochaient tant bien que mal. Il avançait centimètre par centimètre, les muscles brûlants, les dents serrées, l’âme en prière. Mais soudain… la roche céda sous son pied. Munan glissa, entraînant Thorodin avec lui.
« PAR LES VALAR ! »
Le vent se coupa dans sa gorge lorsqu’il bascula dans le vide. Il heurta la paroi, roula sur lui-même, les doigts griffant la pierre gelée, cherchant un appui, n’importe lequel et par un miracle insensé, il parvint à crocheter du bout des ongles un petit rebord, stoppant sa chute à l’arrachée. Il pendait là, haletant, Thorodin attaché à lui comme un fardeau de toute la Terre du Milieu, sa vie ne tenant qu’à quelques doigts glacés. Au-dessus de lui, un rugissement fit trembler la pierre. Le Grand Ver, furieux, s’acharnait sur la tour. Ses griffes lacéraient la façade, ses crocs arrachaient les pierres comme si elles étaient de la glaise. Une vapeur glacée couvrit toute la paroi nord, craquelant les murs et les tunnels. Puis, aussi soudainement qu’il était venu, le monstre se détourna et s’enfonça dans la Brande Desséchée, disparaissant en un grondement lointain. Munan, le front collé à la roche froide, osa respirer.
« Il… il est parti… mais je ne peux plus bouger… »
Il était bloqué, suspendu au flanc de la falaise, sans possibilité de remonter ni de descendre davantage.
Tinúviel et Barwulf – Le Retour à la Lumière
Pendant ce temps, Tinúviel et Barwulf, suivis d’Alucare blessé mais alerte, s’échappaient de la tour par les caves et les couloirs qu’ils avaient empruntés à l’arrivée. Ils débouchèrent au pied du pic, dans un chaos de rochers fracturés.
« Munan ! Thorodin ! » appela Tinúviel, la voix brisée par la panique.
Rien que le sifflement du vent. Barwulf renifla l’air, ses narines frémissant.
« Je ne capte aucune odeur… ils ne sont pas passés par ici. »
Tinúviel leva les yeux vers la paroi nord-est. Et soudain elle les vit. Deux silhouettes minuscules, plaquées contre la pierre, à peine visibles dans l’ombre.
« Là ! Là-haut ! Ils sont vivants ! »
Sans attendre, elle entreprit l’escalade. L’elfe grimpa avec une agilité surnaturelle, bondissant de prise en prise malgré le froid, la glace et la fatigue. Son cœur battait dans sa gorge, mais sa volonté la portait plus haut encore. Lorsqu’elle atteignit une petite corniche deux mètres sous Munan, elle comprit le plan.
« Munan ! Lâche-toi doucement… je rattraperai Thorodin ! »
« Si je lâche, nous tombons tous les deux ! » gronda le bardide, les bras tétanisés.
« Fais-le glisser ! Je peux le prendre ! »
Avec un sang-froid incroyable, Munan défit les sangles retenant le nain, qui glissa lentement vers Tinúviel. Elle saisit Thorodin par les épaules et l’attira sur la corniche, manquant de basculer elle-même dans le vide.
« Tu l’as !? » haleta Munan.
« Oui ! Descends maintenant ! »
Libéré du poids de Thorodin, Munan parvint à se laisser choir de quelques pieds et atterrit lourdement sur la corniche, y restant collé un long moment, tremblant, incapable de parler. nTinúviel sortit alors ses dernières herbes médicinales, broyant entre ses doigts les feuilles rares qu’elle avait conservées pour une urgence. Puis, appliquant la mixture sur les lèvres et les tempes du nain, elle chuchota en elfique :
« Echuial naur… éveillé par la flamme… reviens à nous. »
Après plusieurs minutes, un gémissement sourd monta dans la gorge de Thorodin. Il ouvrit les yeux, à moitié perdu, la peau encore marquée par la bataille dans la chambre des vents.
« Où… où suis-je… ? »
« Vivant. Et c’est déjà une victoire. » sourit Tinúviel avec douceur.
Une fois Thorodin suffisamment remis pour tenir debout, il examina la paroi. Son regard aguerri trouva une série de prises et de replats.
« Là… voyez-vous ? Ce passage… il nous mènera vers le contrefort. »
Tinúviel acquiesça, puis prit les devants, montrant la voie avec prudence. Barwulf, resté au pied de la tour, observait leur progression, anxieux, mais soulagé de les voir avancer. Quelques minutes plus tard, tremblants, meurtris et épuisés, les héros se rejoignirent enfin au pied du pic rocheux. Tous debout. Tous vivants. Et devant eux, la tour de Zirakinbar, éventrée et silencieuse, se dressait encore comme un gardien déchu, tandis que la Brande Desséchée grondait au loin de la fureur du dragon. La tour éventrée demeurait dressée sur son éperon rocheux, tel un géant fracassé mais non encore abattu. Les vents hantaient ses ouvertures et portaient dans leur plainte le souvenir des cris du Roi au Gibet, dissipé dans les rafales comme un mauvais songe ayant trop longtemps duré. Les héros, fourbus, tremblants et meurtris, avaient trouvé refuge dans les caves silencieuses que les orques avaient désertées. La pierre froide apaise souvent plus sûrement que les mots, et chacun sentit son esprit, encore meurtri de visions horribles, se dégager lentement du voile sombre qui les avait couverts.
Repos Sous la Montagne Creuse
Dans l’ombre des souterrains, Tinúviel banda les plaies de Munan avec un soin patient.
Barwulf, silencieux, resta près d’Alucare, caressant le pelage du loup pour l’assurer que les ténèbres étaient passées. Thorodin, lui, se releva contre un pilier effondré, frottant ses tempes encore douloureuses de l’assaut mental du spectre.
« C’est fini… pour l’instant, » murmura-t-il.
« Pour l’instant seulement, » répondit Tinúviel d’un ton grave.
Une demi-journée de repos, de sommeil lourd et sans rêve leur fut nécessaire avant qu’ils n’osent remonter. Lorsqu’enfin ils parvinrent au sommet, dans la chambre des vents dévastée, le silence y régnait en maître. La cage du Roi au Gibet n’était plus qu’un amas de métal tordu. Les flammes éteintes du brasier gisaient en cendres noires. Et, au milieu du chaos, la chaîne de Thangorodrim, brisée en divers fragments, reposait comme un serpent mort.Tinúviel avança la première vers les maillons brisés.
« Nous devons ramener ceci à mon peuple, dit-elle. Les sages de la Forêt Noire sauront ce qu’il faut en faire. »
Thorodin répliqua aussitôt, les yeux brillants d’un feu nain :
« C’est une œuvre qui concerne les nains, elfe. Elle a surpris la vigilance d’Erebor, et c’est à nous d’expier cette faute. Le Roi Dáin doit la recevoir. »
Les deux compagnons s’avancèrent, leurs mots se durcissant comme les vents de l’hiver. Munan posa la main sur la garde de sa lame ; Barwulf se redressa, prêt à intervenir. La tension grandit, et dans leurs yeux, l’un et l’autre virent un éclair sombre, comme si l’Ombre s’insinuait dans leurs pensées pour y allumer la discorde. Alors Barwulf frappa du poing contre la paroi.
« Assez ! » gronda-t-il.
« Si même nous, compagnons, nous nous querellons pour ces morceaux de malheur, qu’en serait-il de nos rois et de leurs conseillers ? »
Tinúviel et Thorodin se figèrent. Ils levèrent les yeux vers la chaîne : lourde, brisée, souillée par le mal. Un silence lourd tomba.
« Tu as raison… » concéda enfin Thorodin.
« Cet artefact ne doit appartenir à aucun des peuples libres. »
Tinúviel hocha la tête, grave.
« Il ne doit appartenir qu’à l’oubli. »
La Fin de la Chaîne Maudite
Le vent soufflait en bourrasques lorsque les héros traînèrent les maillons brisés jusqu’à la porte nord. La brande desséchée s’étendait loin en contrebas, parcourue de crevasses sans fond et de gouffres où même la lumière refusait de descendre.
« Que les montagnes grises referment leur secret, murmura Tinúviel. »
Un à un, les fragments furent projetés dans le vide, heurtant les parois avant de disparaître dans un grondement sourd. Le dernier maillon franchit le seuil et, dans un ultime cliquetis métallique, s’enfonça dans les profondeurs éternelles. Ainsi s’acheva l’existence d’un des objets les plus funestes que l’Ombre ait forgés. La chaîne détruite, il restait à trouver secours. Thorodin, observant les mécanismes complexes de la chambre, se rappela les enseignements du grimoire. Il actionna plusieurs leviers brisés, ajusta des panneaux de pierre, et, avec l’aide de ses compagnons, ils orientèrent les ouvertures selon les consignes.
« Les portes nord, est et ouest… alignées ainsi… les vents porteront nos mots jusqu’à Erebor… »
Le vent s’engouffra. Un grondement profond secoua la salle. Et chacun sentit le message filer dans l’air froid, porté par les souffles anciens de la tour.
La Retraite vers le Sud
Ils firent ensuite l’inventaire : nourriture, armes, fourrures. Le strict nécessaire. Les orques laissaient derrière eux des provisions grossières et sordides, mais suffisantes pour survivre. Ils quittèrent la tour au crépuscule, descendant les pentes rocailleuses des montagnes grises. Pendant quatre jours, ils marchèrent dans la neige et le froid mordant, surveillant le ciel que le dragon, heureusement, n’assombrissait plus. Puis, au cinquième jour, alors qu’ils atteignaient les plaines stériles du désert du Nord, un cri brisant l’air se fit entendre. Un corbeau descendait en piqué, portant un message accroché à sa patte.
Thorodin le reçut, le déroula, et lut à voix haute :
« Compagnie en route. Tenez encore. Nous venons. – Munin, Archiviste d’Erebor »
Cette nouvelle redonna force et courage. Deux jours plus tard, alors que le vent commençait à tourner à l’ouest, une troupe de nains casqués et lourdement armés apparut à l’horizon. Ils avançaient en rangs serrés, portant l’étendard du Roi Dáin, gravé d’une hache et d’une couronne. À leur tête, un capitaine fendit la neige et s’écria :
« Thorodin ! Barwulf ! Tinúviel ! Munan ! Par tous les marteaux de nos ancêtres, vous êtes en vie ! »
Les héros furent hissés dans un chariot, enveloppés de fourrures et abreuvés de soupe brûlante.
Six jours plus tard, ils rentraient sous les voûtes d’Erebor. Les salles splendides résonnaient du son des marteaux et du scintillement des torches. Conduits à leurs chambres, ils se retrouvèrent enfin devant un grand feu, chaleur douce et parfum de résine emplissant l’air. Tinúviel ferma les yeux, savourant la paix. Barwulf ronflait déjà, épuisé. Munan relisait encore une fois les notes du grimoire, certain que d’autres secrets y sommeillaient. Thorodin, les mains croisées, contempla les flammes avec un soulagement profond.
« Nous avons vaincu le Roi au Gibet, » murmura-t-il.
« Et sauvé le Nord. »
Un silence respectueux s’installa.
Puis Tinúviel, dans un souffle, ajouta :
« Mais l’Ombre n’est jamais entièrement vaincue. Elle attend… elle veille… et revient toujours. »
Et autour d’eux, les flammes d’Erebor dansaient, chassant pour un temps les ténèbres.
L’Absence du Corbeau
Au matin du septième jour, les héros levèrent les yeux vers le ciel blafard, guettant la silhouette familière d’un corbeau venu du sud. Mais les heures passèrent, et nul battement d’ailes ne troubla l’air glacé.
« Munin avait promis ce jour… » murmura Munan, le regard sombre.
Tinúviel fronça les sourcils. « Le Nord n’aime pas que l’on scrute ses secrets. »
Malgré cette absence inquiétante, la Compagnie ne pouvait se permettre l’attente. Le froid mordait, les vivres diminuaient, et chaque jour gagné ou perdu pouvait décider de leur sort. Ils reprirent donc la route, en silence, laissant derrière eux leurs doutes suspendus dans l’air gelé. En milieu de journée, alors que la lumière pâlissait déjà, Thorodin s’arrêta net. Sous la neige durcie, il venait de reconnaître des pierres disposées avec soin, presque effacées par le temps : une ancienne route naine, large et régulière, serpentant vers le nord-ouest.
Il s’agenouilla, passa la main sur la pierre froide.
« Cette voie menait jadis vers les Montagnes Grises. Elle est plus sûre… mais elle nous éloignera de notre but. »
Le choix fut longuement débattu. La route offrait un passage moins éprouvant pour les corps meurtris, mais au prix de jours supplémentaires. Continuer droit vers le nord, en revanche, signifiait affronter un terrain traître, rapide certes, mais mortel.
Finalement, Munan trancha, la voix lourde de responsabilité :
« Le temps nous est compté. Nous irons droit devant. »
La route des Nains fut laissée derrière eux, engloutie de nouveau par la neige et l’oubli.
La Chute de Thorodin
Peu après cette décision, alors que la vigilance semblait s’être relâchée d’un souffle, le sol céda brusquement sous Thorodin. Le nain disparut dans un cri étouffé, englouti par une crevasse profonde de plus de quatre mètres. Le cœur de Tinúviel se glaça.
« Thorodin ! »
Ils se précipitèrent, découvrant le nain étendu au fond de la faille, son souffle court mais vivant. Par chance, aucun os n’était brisé, mais son corps était meurtri de contusions profondes, et la douleur se lisait sur son visage crispé. Avec peine et solidarité, ils parvinrent à le hisser hors du gouffre.
« Cette terre veut notre sang, » grogna Thorodin en se relevant difficilement.
Les mètres suivants confirmèrent ses paroles : le sol était criblé de trous dissimulés, masqués par la neige et le givre. Chaque pas fut désormais pesé, chaque mouvement précédé d’un test prudent. Une fois cette zone perfide traversée, la Compagnie monta le camp pour la nuit, épuisée et silencieuse. Barwulf, malgré ses talents de chasseur, n’avait rien trouvé : le terrain était trop dangereux, trop vide, trop mort. Le repas fut maigre, les visages tirés. Tinúviel, fidèle à son devoir, tenta une nouvelle fois de percer les mystères du grimoire, tournant ses pages avec espoir… mais le livre demeura muet, comme s’il refusait encore de livrer ses vérités. Sous le ciel sans étoiles, le vent soufflait bas, et chacun comprit que le Nord ne faisait que commencer à éprouver leur résolution.
Le Corbeau du Savoir Retrouvé
Au matin du neuvième jour de décembre, alors que l’aube pâle peinait à percer le voile de brume et de froid, un battement d’ailes rompit enfin le silence pesant du désert du Nord. Un corbeau noir, marqué du sceau de Munin, se posa près du camp, secouant la neige de son plumage avant de tendre la patte chargée d’un message. Munan s’en saisit aussitôt, et à mesure qu’il lisait, ses traits se durcirent.
« Voilà donc ce que Munin a découvert… »
Il lut à voix haute, afin que nul ne demeure dans l’ignorance. Le Roi au Gibet, ancien maître des geôles de Dol Guldur, avait fui la forteresse avant l’assaut du Conseil Blanc. Sous sa forme spectrale, il n’était point un mortel ordinaire : les lames communes ne pouvaient l’atteindre, et seule la magie véritable avait prise sur son essence décharnée.
Tinúviel releva la tête, le regard inquiet.
« Alors il est immortel ? »
Munan secoua lentement la tête.
« Presque seulement. Munin affirme qu’une seule magie connue peut réellement le blesser… Mache-Loup. »
Tous les regards se tournèrent vers Barwulf, dont la hache reposait près du feu, sombre et silencieuse. Le Béornide serra le manche, sentant le poids de cette révélation.
« Alors, s’il doit tomber… c’est à moi qu’il reviendra de le frapper. »
Un silence grave suivit, chacun mesurant le prix que cette destinée pourrait exiger.
Un Jour Sans Trouble, Une Nuit de Révélations
La journée qui suivit se déroula sans heurt notable. Le ciel resta d’un gris uniforme, le vent mordant mais constant, et la Compagnie progressa avec une prudence accrue, désormais plus attentive que jamais aux signes de l’Ombre. À la nuit tombée, Munan prit la place de Tinúviel auprès du feu, le grimoire ouvert sur ses genoux. Ses doigts parcouraient les pages anciennes, ses lèvres murmurant les mots dans une langue oubliée, jusqu’à ce qu’un passage retienne son souffle. Soudain, il releva la tête, les yeux brillants d’une lueur nouvelle.
« J’ai trouvé… un autre secret de la tour. »
Les héros se rapprochèrent aussitôt. Munan expliqua que la tour de Zirakinbar ne se livrait pas seulement par ses portes visibles, une entrée secrète menait aux sous-sols. Mais cette entrée ne s’ouvrait qu’à ceux qui connaissaient son énigme :
« Une hache polie, par trois fois. »
Thorodin hocha lentement la tête.
« Les Nains ne laissaient jamais leurs secrets à la portée du premier venu. »
Ainsi, sous les étoiles froides du Nord, l’espoir renaquit timidement. La tour n’était plus seulement une menace lointaine : elle devenait un lieu que l’on pouvait atteindre, comprendre… et peut-être purifier.
Le Pont des Ennemis et le Poids de la Nécessité
Au matin, sans autre signe que le vent cinglant et la pâle clarté d’un soleil voilé, la Compagnie reprit sa marche vers le nord. Chaque pas les éloignait un peu plus des terres connues, et l’air lui-même semblait chargé d’une attente funeste. Vers le milieu de la journée, leur progression fut soudain arrêtée par une crevasse béante, large et profonde, coupant la route comme une blessure ouverte dans la neige et la pierre. Pourtant, là où tout espoir aurait dû s’éteindre, se dressait un pont de fortune, fait de poutres grossières et de planches mal équarries, jeté au-dessus du vide. Thorodin n’eut besoin que d’un regard pour comprendre.
« Des orques, » grommela-t-il en s’agenouillant pour examiner les assemblages. « Aucun autre peuple n’aurait bâti si vite, ni avec si peu de soin… et pourtant, cela tient encore. »
Usant de son savoir ancien, hérité des halls d’Erebor, il renforça les points faibles, coinça des pierres, resserra des liens gelés. L’ouvrage gémit sous leur poids, mais tint bon, et l’un après l’autre, les héros purent franchir l’abîme. Une seule chose ne passa point : la luge, trop lourde et trop encombrante. Ils la laissèrent derrière eux sans regret, car depuis plusieurs jours déjà, elle ne servait plus qu’à porter le souvenir de vivres épuisés. Désormais, seule la chasse maigre de Barwulf, miraculeuse en ces terres mortes, les maintenait en vie.
« Le Nord nous dépouille de tout, » murmura Tinúviel en jetant un dernier regard au traîneau abandonné. « Sauf de notre volonté. »
Les Hauteurs de la Tour et les Murmures du Vent
Le soir venu, tandis que le camp s’installait dans un repli rocheux à l’abri du vent, Munan reprit le grimoire, dont les pages semblaient s’ouvrir à lui avec une lente réticence. À la lueur vacillante du feu, il parvint encore à percer l’un de ses secrets.
« Écoutez ceci, » dit-il, la voix basse mais vibrante. « La tour de Zirakinbar possède un lieu nommé le Perchoir aux Corbeaux, situé à son dernier étage. C’est de là que les Nains observaient les cieux… et c’est aussi l’un des accès à la Chambre des Vents. »
Il marqua une pause, puis ajouta :
« Un escalier en colimaçon, étroit et dissimulé, relie ces hauteurs aux salles interdites. »
Thorodin hocha la tête, son regard déjà perdu dans l’architecture invisible de la tour à venir.
« Les anciens bâtissaient toujours plusieurs chemins vers leurs secrets. »
La nuit, cependant, ne leur offrit guère de repos. Longtemps après que le feu se fut réduit à des braises, un martèlement sourd monta depuis le nord, roulant comme un tonnerre étouffé depuis les Montagnes Grises. Ce n’était ni l’écho du gel, ni le fracas de pierres tombant seules. Barwulf se redressa, l’oreille tendue.
« Ce ne sont pas des avalanches. Quelqu’un… ou quelque chose… frappe la pierre. »
Tinúviel sentit un frisson courir le long de son échine.
« Des forges, peut-être… ou pire encore. »
Ainsi, sous le ciel glacé, la Compagnie demeura entre veille et sommeil, tandis que, là-bas au nord, des forces invisibles semblaient déjà œuvrer, martelant la nuit comme pour annoncer leur venue.
Au Seuil des Montagnes Grises
Le lendemain matin, lorsque la pâle lumière se leva sur l’horizon, les héros se trouvèrent enfin au pied des Montagnes Grises. Devant eux s’élevait une muraille de pierre et de glace, austère et silencieuse, dont les cimes disparaissaient dans des nuées lourdes et immobiles. Nulle trace de la tour de Zirakinbar ne se laissait encore deviner, mais tous savaient qu’elle se cachait quelque part là-haut, tapie parmi les rochers anciens comme un souvenir que le monde aurait voulu oublier.
« Voilà donc le seuil, » murmura Thorodin, levant les yeux vers les hauteurs. « Les Nains n’élevaient pas leurs tours en des lieux indulgents. »
L’ascension commença sous un ciel dur et sans couleur. Chaque pas arraché à la pente exigeait un tribut de souffle et de force, et le jour s’étira dans une lenteur pénible. La neige cédait parfois sous leurs pieds, laissant place à des plaques de glace traîtresses, et le vent s’insinuait jusque sous leurs vêtements, mordant la chair avec une patience cruelle.
À la tombée du soir, alors que les muscles tremblaient de fatigue, Munan découvrit une petite grotte, à peine plus qu’un renfoncement dans la roche, mais suffisante pour les abriter du vent hurlant. Là, ils allumèrent un feu chétif, juste assez vif pour cuire la maigre prise de Barwulf. La viande grésilla brièvement, emplissant l’abri d’une odeur rassurante, presque oubliée.
« Ce feu est un luxe, » dit Tinúviel à voix basse. « Et un risque. »
Ils décidèrent de l’éteindre avant la nuit, préférant l’obscurité glaciale à l’attention qu’une flamme aurait pu attirer dans ces montagnes sans pitié. Le froid, alors, s’abattit sur eux comme un poids vivant. Il rongeait les os, engourdissait les pensées, et grignotait peu à peu leur volonté. Munan, habituellement fidèle au grimoire, resta immobile, le livre serré contre lui sans l’ouvrir.
« Pas ce soir, » souffla-t-il simplement. « Les mots peuvent attendre… pas nos forces. »
Les Sentiers Cachés
Le jour suivant, Munan parvint à discerner des passages plus sûrs, serpentant entre les pentes instables. Ces chemins étroits, protégés des avalanches et des chutes de pierres, rendirent la marche moins meurtrière, bien que la fatigue demeurât lourde dans chaque geste. Le soir, ils trouvèrent refuge dans une faille profonde, sombre et étroite, mais relativement protégée. Cette fois encore, ils choisirent de ne point allumer de feu, se contentant de se serrer les uns contre les autres, partageant la chaleur de leurs corps et le silence. Pourtant, chacun le savait sans qu’aucun mot ne soit prononcé : plus ils s’élevaient, plus le froid devenait mordant, presque conscient. La nuit suivante, il leur faudrait sans doute braver le danger et rallumer une flamme, car nul ne pouvait survivre longtemps à une telle morsure. Au-dessus d’eux, les Montagnes Grises demeuraient muettes, mais leur silence n’était pas celui de la paix. C’était l’attente.
Vers les Cimes Voilées
Au matin du treizième jour de décembre, la compagnie reprit sa marche sous un ciel dur comme l’acier, tandis que les pentes se faisaient plus abruptes et que l’air lui-même semblait s’amincir. Chaque pas les rapprochait des cimes des Montagnes Grises, et dans le cœur de chacun naissait la certitude qu’ils entraient désormais dans le domaine où se dressait, ou se dressait jadis, la tour de Zirakinbar. Nul ne l’apercevait encore, mais sa présence se faisait sentir, lourde et silencieuse, comme un regard posé depuis les hauteurs.
« Nous sommes sur la bonne voie, » déclara Munan après un long moment d’observation, essuyant la neige de son manteau. « Ces roches portent la marque d’anciens travaux. Les Nains sont passés par ici. »
Thorodin acquiesça sans répondre, la main posée sur la pierre, comme s’il écoutait un murmure trop ancien pour être entendu.
La Flamme Nécessaire
Le soir venu, alors que la lumière mourante peinait à franchir les crêtes, les héros prirent une décision qu’ils savaient périlleuse : ils allumèrent un feu, et cette fois, ne l’éteignirent pas. Le froid était devenu trop mordant, presque insoutenable, et la fatigue risquait d’abattre leur vigilance plus sûrement qu’un ennemi. Les flammes dansèrent toute la nuit, projetant des ombres longues et tremblantes sur les parois rocheuses. Autour de cette lueur fragile, chacun trouva un répit, un semblant de chaleur et de courage retrouvé.
C’est là, profitant de cette veille forcée, que Munan replongea dans le grimoire ancien. Ses yeux parcoururent les runes avec une concentration farouche, jusqu’à ce qu’un passage cède enfin ses secrets.
« Écoutez ceci, » dit-il à voix basse, comme si les montagnes pouvaient entendre.
Il décrivit alors la grande salle principale de la tour, vaste et solennelle, mais protégée par un mécanisme redoutable : un rocher colossal, dissimulé dans la structure même de l’édifice, capable de s’abattre devant la porte principale et d’en sceller l’accès d’un seul mouvement.
« Un piège… ou une ultime mesure de défense, » conclut-il. « Ceux qui entraient sans être attendus n’en ressortaient pas. »
Thorodin serra les dents.
« Typique des ouvrages nains de l’Âge ancien. Mieux vaut condamner une porte que laisser tomber une forteresse. »
La nuit, cependant, ne fut point paisible. Au-delà du cercle de lumière, des bruits indistincts résonnèrent à plusieurs reprises : frottements sur la pierre, souffles lourds, échos de pas lointains. Orcs, trolls, ou créatures pires encore, nul ne pouvait le dire. Le feu, s’il leur avait sauvé la vie, avait peut-être aussi éveillé des regards affamés dans l’obscurité. Tinúviel, l’arc prêt, murmura :
« Ils savent que quelque chose vit ici… mais ils ne savent pas quoi. »
Grâce à leur position bien dissimulée et à une vigilance sans faille, aucun assaut ne vint troubler leur refuge. Pourtant, lorsque l’aube approcha, chacun savait que les Montagnes Grises n’avaient pas livré leurs menaces pour la dernière fois. La tour était proche désormais et avec elle, les périls qu’elle gardait encore.
La Gorge des Vents Contraires
Le lendemain, la route reprit sous un ciel dur et blafard, et la compagnie, éprouvée mais résolue, gravit les dernières pentes menant vers les hauteurs. En fin d’après-midi, ils atteignirent enfin ce qui semblait être la cime des Montagnes Grises ou presque. Devant eux s’ouvrait une gorge étroite, encaissée entre deux parois rocheuses abruptes, dont les flancs étaient criblés de cavernes béantes, certains larges comme des portes de forteresse, d’autres à peine visibles, pareilles à des gueules prêtes à se refermer.
De ces ouvertures s’échappaient des vents contraires, soufflant en spirales traîtresses, charriant odeurs et murmures d’un lieu que la lumière peinait à atteindre. Alors, dans l’esprit de Tinúviel, les paroles de Fanemain résonnèrent avec une clarté sinistre : le territoire des trolls des neiges, solitaires, mais dotés d’un odorat si fin qu’aucune proie ne leur échappe.
« Nous y voilà… » murmura-t-elle. « Le royaume de ceux qui chassent à l’odeur plus qu’à la vue. »
Le Passage Forcé
Les héros n’avaient guère le choix. Un détour les aurait condamnés à plusieurs jours supplémentaires dans ces hauteurs mortelles. Après une brève délibération, ils décidèrent de traverser la gorge, avançant lentement et en silence, se servant des vents capricieux pour dissimuler leur effluve et rompre toute piste olfactive. Alucare, les poils hérissés, grogna soudain devant l’entrée d’une vaste caverne, après une cinquantaine de mètres. Barwulf posa une main ferme sur son cou et murmura quelques mots apaisants, et tous passèrent sans bruit, le souffle retenu. Cinquante mètres plus loin, une autre cavité s’ouvrit devant eux, plus sombre encore. Tinúviel et Barwulf franchirent le passage avec la légèreté de l’ombre, mais Thorodin et Munan, moins discrets sur la pierre givrée, firent rouler un éclat de roc. Un grondement sourd répondit. De la caverne surgit alors un troll des neiges, plus petit que ses cousins des collines mais non moins terrifiant, haut de près de trois mètres et demi, le corps couvert d’une fourrure épaisse et blanchâtre, les bras terminés par de longues griffes noires, et la gueule hérissée de dents acérées luisant dans la pénombre. Un instant, l’hésitation saisit la compagnie. Fuir risquait d’éveiller d’autres monstres tapis dans la gorge. Combattre, c’était risquer la mort… mais aussi le silence retrouvé.
« Vite, et sans bruit, » gronda Thorodin. « Ou nous mourrons tous ici. »
Le Combat dans la Gorge
L’affrontement fut violent et bref, comme l’éclair dans la tempête. Tinúviel fut la première touchée : les mâchoires du troll se refermèrent sur son bras dans un craquement terrible, et elle étouffa un cri de douleur. La blessure était grave, mais non mortelle, et elle se dégagea d’un bond, le regard brûlant de colère. Thorodin, malgré ses plaies anciennes, se battit comme possédé, sa hache mordant à plusieurs reprises la chair et la fourrure de la créature. Barwulf, voyant l’ombre hésiter, alluma une torche, dont la flamme vive fit reculer le troll avec un grognement furieux ; le feu, manifestement, lui inspirait une crainte viscérale. La bête se pencha alors pour saisir Thorodin et l’écraser contre la roche. À cet instant précis, Munan, le souffle court mais l’œil sûr, décocha une flèche. Le trait transperça la main du troll, clouant ses doigts contre la pierre dans un rugissement de douleur.
« Maintenant ! » cria-t-il.
Thorodin n’hésita pas. D’un coup puissant, il abattit sa hache, brisant la mâchoire de la créature dans un craquement sinistre. Le troll chancela, tenta de hurler, puis s’effondra lourdement sur la pierre glacée, la vie quittant son regard terne.
La Poursuite dans le Brouillard
À peine le souffle leur était-il revenu que, dans le brouillard épais s’élevant derrière eux, une forme massive se dessina lentement, plus haute encore que la précédente, avançant avec une lenteur inexorable. Nul besoin de mots : un autre troll des neiges les avait pris en chasse, attiré sans doute par le sang, le feu ou l’écho du combat. Tinúviel fut la première à réagir.
« Courez ! » lança-t-elle d’une voix tranchante comme l’acier.
Ils ne demandèrent pas leur reste. Abandonnant la gorge maudite, les héros se mirent à fuir à perdre haleine, glissant sur la roche givrée, trébuchant, se relevant encore, poussés par la peur plus que par la volonté. Le vent hurlait à leurs oreilles, le froid mordait leurs poumons, et leurs forces déjà entamées semblaient prêtes à les trahir. Après de longues minutes qui leur parurent une éternité, ils finirent par s’arrêter, haletants, le cœur battant à rompre la poitrine. Barwulf se retourna le premier, la hache levée, prêt à vendre chèrement sa vie… mais rien ne vint. Aucune silhouette, aucun rugissement. Le troll ne les avait pas suivis. Ils s’affaissèrent contre la roche, profitant de ce court répit pour panser leurs blessures. Tinúviel serra les dents tandis que Munan bandait son bras meurtri ; Thorodin, le visage dur, retira un éclat de pierre planté dans sa cuisse sans laisser échapper un son. Seul le vent leur tenait compagnie, sifflant comme un avertissement constant.
« Nous avons échappé au pire… pour l’instant, » murmura Barwulf.
« Le pire est encore devant nous, » répondit Thorodin d’une voix grave.
La Tour de Zirakinbar Alors, levant les yeux vers le nord, ils la virent. Au loin, se découpant dans la brume et la pierre, se dressait Zirakinbar. Ce n’était pas une tour bâtie de blocs et de mortier, mais une forteresse creusée à même un pic rocheux, taillée dans la montagne comme une cicatrice ancienne. Elle s’élevait sur trois niveaux distincts, au deuxième étage, huit grands orifices circulaires perçaient la roche, disposés avec une précision inquiétante. Tinúviel inspira lentement.
« La Chambre des Vents… Il ne peut y avoir de doute. »
Mais ce ne fut pas cela qui glaça leurs cœurs. Une fumée épaisse s’élevait de la tour, lente et lourde, se mêlant aux nuages bas. Pourtant, ce n’était pas la fumée âcre du bois brûlé ni celle d’un foyer ordinaire. Thorodin plissa les yeux, puis son visage se figea.
« Ce n’est pas du feu de tourbe… ni de charbon, » dit-il d’une voix sourde. « C’est de l’or. »
Tous se tournèrent vers lui.
« De l’or fondu ? » demanda Munan, incrédule.
« Pas fondu… brûlé, » corrigea le nain. « Les anciens le savaient. Le grimoire en parlait. Rien n’attire un grand ver plus sûrement qu’une grande quantité d’or chauffé et exposé à l’air. »
Un lourd silence s’abattit sur la compagnie, tandis que la fumée dorée continuait de s’élever vers le ciel gris.
« Alors ils ne se cachent pas, » murmura Tinúviel. « Ils appellent. »
Sous l’Ombre de Zirakinbar
Quelques centaines de mètres seulement séparaient encore la compagnie de la base de la tour, et pourtant chacun de ces pas semblait peser plus lourd que les précédents. Le chemin serpentait entre des éperons rocheux et des pentes gelées, tantôt à couvert du regard de Zirakinbar, tantôt exposé à ses ouvertures béantes, comme si la montagne elle-même observait leur progression. Ils avançaient avec une prudence extrême, parlant à voix basse, retenant parfois leur souffle lorsque le vent portait jusqu’à eux un son indistinct venu de la tour. Puis, dans un passage étroit et ombragé, où la roche formait une voûte naturelle, Tinúviel s’arrêta net.
« Attendez… » murmura-t-elle.
L’air était devenu plus froid encore, lourd, chargé d’une présence ancienne. L’ombre y semblait plus dense, presque tangible. Et soudain, sans bruit, une silhouette se forma devant eux. C’était un vieil homme, ou plutôt ce qu’il en restait : un corps spectral à l’allure cadavérique, vêtu de riches habits de seigneur, jadis somptueux, désormais déchirés et souillés d’une lueur blafarde. Son visage émacié portait les traces d’une avarice éternelle, et ses yeux creux brillaient d’un éclat maladif.
Munan pâlit.
« Je le reconnais… » souffla-t-il. « C’est l’ancien maître d’Esgaroth, du temps où Smaug régnait encore. »
Les souvenirs affluèrent. Cet homme avait gouverné la cité lacustre avant Bard, s’était enrichi sous l’ombre du Dragon, puis avait fui vers le nord lors de la Bataille des Cinq Armées, emportant avec lui or, pierreries et calices sacrés. Depuis lors, nul ne l’avait revu. Les héros comprirent alors la vérité : il avait péri ici, dans le Désert du Nord, enchaîné à sa cupidité. Le spectre parla, et sa voix résonna comme un écho venu d’une tombe ouverte.
« On m’a volé mon or… » dit-il lentement.
« Trois fois maudit, par l’avidité des Nains. Par ma propre trahison. Et maintenant… par le Roi au Gibet, qui ose s’en servir pour appeler un ver ancien. »
Sa voix se brisa en un râle mêlé de colère et de désespoir.
La Révélation des Terres Maudites
Alors le spectre leva lentement le bras desséché. Le vent se leva, hurlant comme une bête blessée, et le brouillard qui masquait l’horizon se dissipa soudainement. De l’autre côté des Montagnes Grises, les héros virent ce qui était jusqu’alors caché. Ce n’étaient pas des terres enneigées, mais une lande désertique et rocailleuse, noire et brûlée, hérissée de failles d’où jaillissaient par endroits des geysers de flammes et de fumées sulfureuses. La terre y semblait vivante, convulsée par une colère souterraine. Et au loin… un nuage sombre rampant sur le sol attira leur regard. Ce n’était pas un nuage. C’était une forme titanesque, immense, ondulant à une vitesse effrayante, faisant trembler le sol à chacun de ses mouvements. Une silhouette serpentine, longue comme une colline, avançant droit vers Zirakinbar.
« Un grand ver… » murmura Barwulf, la gorge sèche.
Tinúviel serra son arc.
« Il est déjà en route. »
Le spectre inclina la tête une dernière fois.
« Il viendra pour l’or. Et quand il arrivera… il n’y aura plus de retraite. »
Sur ces mots, sa forme se dissipa dans l’air glacé, laissant derrière elle un silence lourd de présages. Face à la tour, face au ver qui approchait, les héros comprirent que le temps leur était compté. La question n’était plus s’ils devaient agir, mais combien de temps il leur restait avant que le ciel et la terre ne s’embrasent.
Aux Portes de Zirakinbar
Parvenus enfin à proximité de la tour, les héros s’immobilisèrent à l’abri d’un chaos de rochers noirs, observant longuement la forteresse creusée dans le pic rocheux. Zirakinbar se dressait devant eux comme une plaie béante dans la montagne, ses étages taillés à même la pierre, et les huit grandes ouvertures du second niveau la Chambre des Vents, sans nul doute semblaient aspirer l’air nocturne avec un souffle inquiet. Trois voies s’offraient à eux, et aucune n’était sans péril. La première était le sentier principal, menant droit à la porte monumentale de la tour. L’un des battants de cette entrée gigantesque demeurait entrouvert, comme une invitation trompeuse. C’était le chemin le plus rapide… et le plus voyant.
« Trop simple, » murmura Munan depuis leur couvert. « Et donc trop dangereux. »
La seconde option était le perchoir aux corbeaux, tout en haut de la tour. Mais l’escalade de ces parois abruptes, battues par le vent et rongées par le gel, relevait presque de la folie : la moindre prise manquée condamnerait le grimpeur à une chute mortelle sur les rochers en contrebas. Restait la troisième voie, la plus discrète et la plus incertaine : le passage secret décrit dans le grimoire. Encore fallait-il le trouver.
La Pierre qui Écoute
Il fut décidé que Munan et Barwulf, accompagnés du fidèle Alucar, resteraient en retrait, dissimulés sous le couvert des rochers, prêts à intervenir. Tinúviel et Thorodin s’avanceraient seuls jusqu’à la base de la tour pour chercher l’entrée dérobée. La nuit leur fut favorable. La fumée lourde, exhalée par l’or chauffé dans les entrailles de Zirakinbar, se mêlait aux ombres, et les rochers irréguliers couvraient leur progression. Aucun cri, aucun pas ne trahit leur approche, et bientôt ils se trouvèrent au pied même de la tour naturelle, là où la roche semblait plus ancienne encore que les royaumes des Hommes.
Thorodin posa la main sur la pierre, ferma les yeux, et laissa parler son instinct de Nain, forgé par des siècles de savoirs et d’énigmes. Puis, lentement, il tira sa hache et inclina la lame pour capter la lumière de la lune. Le rayon pâle se réfléchit sur l’acier poli… et révéla ce que nul autre regard n’aurait pu voir. Une porte taillée à même la roche, invisible tant qu’on ne la cherchait pas de la bonne manière.
« La pierre ment aux yeux, » murmura Thorodin, « mais jamais à l’acier. »
Pourtant, aucune poignée, aucun mécanisme ne se laissait deviner. Tinúviel se souvint alors des mots du grimoire et posa doucement la main sur le bras du Nain.
« Une hache polie, par trois fois… Ce n’était pas qu’une énigme écrite. »
Thorodin hocha la tête, leva sa hache, et frappa la pierre trois fois, lentement, avec solennité. Le son résonna sourdement, comme étouffé par la montagne elle-même.
Un battement. Puis un autre. Et dans un grondement profond, la roche se mit à glisser, révélant une ouverture étroite menant à un tunnel maçonné, sombre et ancien, d’une facture indéniablement naine. Un souffle d’air froid en jaillit, chargé d’une odeur de poussière, de métal et d’ombre. Tinúviel esquissa un sourire grave.
« Nous sommes attendus… ou du moins, la montagne se souvient encore de ses maîtres.
Ils firent signe à leurs compagnons, qui les rejoignirent sans bruit. L’entrée secrète s’ouvrait devant eux, et avec elle le cœur obscur de Zirakinbar, là où se jouait peut-être le sort des terres du Nord. Sans un mot de plus, les héros s’engouffrèrent dans le tunnel, laissant derrière eux la nuit glacée et marchant droit vers l’ombre.
Sous la Montagne Creuse
Les héros s’enfoncèrent dans les entrailles de Zirakinbar, là où la pierre avait été taillée par des mains naines en des âges que nul chant ne comptait plus. Le réseau de caves s’étendait devant eux comme un labyrinthe oublié, voûté et silencieux, où la poussière s’était déposée en couches épaisses, intactes depuis fort longtemps. Ils avançaient lentement, chaque pas mesuré, éclairés seulement par la faible lueur d’une torche que Munan tenait haute, comme un défi fragile à l’obscurité. L’air y était froid et sec, chargé d’une odeur ancienne de suie et de métal, souvenir lointain d’un lieu jadis vivant. Dans l’une des vastes salles, ils découvrirent trois fourneaux massifs, béants et éteints, leurs parois noircies par des feux depuis longtemps disparus. Thorodin s’arrêta net, la main posée sur la pierre, et son regard s’assombrit.
« Je connais ces ouvrages, » murmura-t-il avec gravité. « Ils ne servaient pas à forger… mais à chauffer la tour. Leurs conduits montent vers les étages supérieurs. »
Sans un mot de plus, Tinúviel, la plus agile d’entre eux, s’avança. Elle se glissa dans l’un des fourneaux et, avec l’aisance d’un chat sylvestre, entreprit l’ascension du conduit. Lorsqu’elle passa la tête par l’ouverture supérieure, elle découvrit une petite salle du rez-de-chaussée, une ancienne cuisine abandonnée, aux tables brisées et aux murs nus. Une arcade ouverte donnait sur une autre pièce, d’où provenaient une lueur vacillante et des voix rauques d’orques. Tinúviel n’insista pas et redescendit en silence. Elle tenta un second fourneau. Le résultat fut le même : une autre salle, semblable à la première et toujours ces voix discordantes, grossières, souillant l’air.
« Les niveaux inférieurs sont surveillés, » conclut-elle à voix basse une fois revenue auprès des autres.
Les Plaintes de l’Ombre
Ils reprirent leur progression dans les caves, et bientôt leurs pas les menèrent à une salle où un escalier montait vers les étages supérieurs. Tous s’immobilisèrent en entendant distinctement des voix au-dessus d’eux. Les orques se plaignaient sans retenue, leurs paroles suintant la peur et l’amertume.
« Maudit roi des morts… » grognait l’un.
« Nous forcer à venir si loin au nord ! » gémissait un autre.
« Et pas de feu pour nous réchauffer… Il dit que le feu est réservé à l’or. À cet or maudit…
Thorodin serra les dents, et Munan échangea un regard sombre avec Tinúviel. Le roi au Gibet régnait ici par la terreur plus encore que par la promesse de butin. Plus loin encore, au niveau inférieur des caves, ils aperçurent un escalier descendant, d’où montait une lueur instable, plus vive. Tinúviel, silencieuse comme l’ombre d’une feuille, s’y glissa pour observer. L’escalier débouchait sur une petite salle étouffante, éclairée par le feu d’un fourneau actif. Là, un orque massif se tenait droit, surveillant deux gobelins qui, sous ses ordres aboyés, jetaient à pleines pelles de l’or pur dans les flammes. Les lingots et les pièces fondaient, rougeoyant avant de disparaître dans le brasier, emplissant la pièce d’une chaleur malsaine et d’une odeur âcre. Tinúviel recula sans bruit et revint auprès des siens.
« Ils brûlent l’or, » souffla-t-elle, le visage grave. « Non pour forger… mais pour appeler quelque chose. Et le roi au Gibet les tient en laisse par la peur. »
Le Feu et le Silence
Tandis que l’ombre continuait de régner sur les caves de Zirakinbar, Munan et Thorodin prirent position près de la salle où s’élevait l’escalier montant, se tenant immobiles comme des statues de pierre, l’oreille aux aguets et la main prête à l’arme. Aucun son ne devait leur échapper, car la moindre alerte pouvait condamner la compagnie tout entière.
Dans le même temps, Tinúviel et Barwulf glissèrent en arrière, empruntant un couloir secondaire, jusqu’à se retrouver dans le dos de l’orque et de ses deux serviteurs gobelins, occupés à nourrir le feu sacrilège de l’or volé. Le brasier crépitait doucement, ignorant le sort qui s’apprêtait à s’abattre sur ses gardiens. Deux gestes suffirent. Deux flèches partirent sans bruit, sifflant à peine dans l’air vicié, et se fichèrent dans les gorges des gobelins, qui s’effondrèrent sans un cri. Dans le même instant, Barwulf surgit, tel un ours libéré de ses chaînes, saisit l’orque à bras-le-corps et, dans un grognement sourd, le souleva avant de le projeter tête la première dans le fourneau enflammé. L’orque eut à peine le temps d’émettre un râle étranglé que le feu l’engloutit, et Barwulf referma la lourde trappe de métal avec un fracas étouffé. Le silence retomba aussitôt, plus pesant encore qu’auparavant.
Vers le Cœur de la Tour
Ils rejoignirent rapidement Munan et Thorodin, et sans perdre un instant, Tinúviel entreprit de monter l’escalier, fidèle à son rôle d’éclaireuse. Chaque marche était franchie avec une prudence infinie, son souffle à peine perceptible. L’escalier débouchait sur une pièce vide, nue et froide, dont les murs suintaient l’humidité ancienne. Une petite arcade s’ouvrait sur la salle suivante. Tinúviel s’approcha et observa. Au-delà se trouvait une pièce étroite, faiblement éclairée, où régnaient le désordre et la négligence. Quatre couchages de fortune y étaient disposés contre les murs, de simples amas de peaux et de chiffons. Près d’une table grossière, deux orques jouaient aux osselets, leurs rires rauques et étouffés résonnant comme une insulte au silence de la montagne. Une autre arcade, plus large, semblait mener vers la pièce principale de cet étage. Tinúviel se retira sans être vue et redescendit vers ses compagnons.
« Deux orques seulement dans la pièce voisine, » murmura-t-elle. « Ils gardent l’accès à une salle plus vaste… sans doute le cœur de l’étage. »
Après un bref échange de regards et quelques signes discrets, la décision fut prise. Tinúviel serait envoyée par le troisième fourneau, celui que nul n’avait encore exploré. Elle s’y glissa avec la souplesse d’une feuille portée par le vent, disparaissant dans le conduit de pierre noire, tandis que les autres retenaient leur souffle. Tinúviel se hissa avec précaution et déboucha dans une petite salle oubliée, jadis une réserve, où gisaient des étagères brisées et des amphores vides couvertes de poussière. Une arcade étroite s’ouvrait sur une pièce plus vaste. Cette fois, elle osa risquer davantage qu’un simple regard.
La Salle du Trône Brisé
Au-delà de l’arcade s’étendait la salle principale de la tour. Large et haute de plafond, elle portait encore les marques de la grandeur passée de Zirakinbar. Des bancs et de longues tables occupaient le centre, grossièrement réparés par des mains orques. Au centre de la salle, sur une estrade de pierre, trônait un siège taillé à même le roc, froid et austère, tourné vers la porte principale, dont l’un des battants demeurait entrouvert, laissant passer un souffle glacé venu de l’extérieur. À côté de cette porte se dressait ce que Tinúviel reconnut aussitôt : une immense roue rouillée, reliée par des chaînes épaisses à un énorme rocher suspendu dans la voûte. Le mécanisme décrit dans le grimoire de Munan. Un piège ancien, toujours prêt à s’abattre. Trois autres arcades donnaient accès à des salles secondaires, en plus de celle menant à la pièce des deux orques joueurs d’osselets. Et là, dans cette salle profanée, la vie grouillait. Quatre orques et quatre gobelins mangeaient et buvaient bruyamment, répandant graisse et ossements sur les tables. Près de la porte principale, un troll des collines, cuirassé de plaques grossières, dormait à moitié, sa lourde masse affaissée contre le mur, une arme massive reposant à portée de sa main. Tinúviel sentit son cœur se serrer. Un seul faux pas, et l’alarme serait donnée.
Le Conseil des Ombres
Elle se retira aussi silencieusement qu’elle était venue et redescendit par le fourneau, retrouvant ses compagnons dans les caves obscures. Tous se tournèrent vers elle, attendant ses paroles comme on attend une sentence.
« La salle principale est occupée, » murmura-t-elle. « Huit petites vermines… et un troll des collines, endormi près de la porte. Le piège du rocher est toujours en place. Trois accès secondaires. Si le troll se réveille, le combat sera terrible. »
Thorodin ferma les yeux un instant, visualisant l’espace, les distances, les mécanismes.
« Le rocher peut devenir notre allié, » dit-il lentement. « Mais il faudra le déclencher au bon moment… et s’assurer qu’aucun de nous ne soit dessous. »
Munan, lui, posa la main sur le grimoire.
« Chaque choix ici aura un prix. Mais si nous voulons atteindre les étages supérieurs et la Chambre des Vents, il faudra traverser cette salle. »
Ainsi, au cœur de la tour de Zirakinbar, entourés de pierre, de feu et d’ennemis, les héros se penchèrent sur leur sort et commencèrent à forger un plan, conscients que la moindre erreur pourrait sceller non seulement leur destin, mais celui de toutes les terres du Nord.
Paroles Graves sous un Toit de Pierre
La rencontre avec Gloin, ambassadeur d’Erebor, se tint dans la pénombre feutrée de son bureau, dont les murs de pierre épaisse semblaient faits pour garder les secrets mieux que n’importe quel coffre. Un feu discret brûlait dans l’âtre, et l’odeur du parchemin ancien se mêlait à celle du fer chauffé, souvenir lointain des forges de la Montagne Solitaire. Gloin ne tourna point autour des mots. Il posa ses larges mains sur la table, les yeux graves, et déclara d’une voix basse, presque contenue :
— « Je n’ai que peu d’informations, et moins encore de certitudes. Mais ce que j’ai reçu d’Erebor suffit à troubler le sommeil d’un roi. Dáin Pied d’Acier vous convoque. Tous les quatre. Quand un roi nain appelle ainsi, ce n’est jamais pour des futilités. »
Thorodin fronça les sourcils.
— « Si Dáin appelle, alors la pierre elle-même a parlé. »
Gloin hocha lentement la tête.
— « Vous serez escortés par Mím, l’un de mes plus sûrs serviteurs. Il connaît les routes d’hiver et les sentiers à l’abri des regards. Vous partirez demain à l’aube. Je ne puis vous en dire davantage non par défiance, mais par ignorance. »
Un silence lourd s’abattit alors sur la pièce. Chacun des héros comprit que la paix toute récente de Dale ne serait qu’une halte entre deux orages.
— « Erebor ne convoque pas sans raison, » murmura Munan.
— « Et rarement pour annoncer de bonnes nouvelles, » ajouta Barwulf, sombrement.
Gloin se redressa et conclut :
— « Reposez-vous cette nuit. Demain, la route vous rappellera ce qu’elle exige toujours :
du courage, et parfois plus que cela. »
La Dernière Nuit sous les Toits de Dale
Lorsque la réunion prit fin, les héros quittèrent la demeure de l’ambassadeur et regagnèrent les couloirs familiers du palais de Bard. La neige avait commencé à tomber, silencieuse, recouvrant Dale d’un manteau pâle qui étouffait les bruits et les pas. Ils préparèrent leurs paquetages avec méthode, gestes devenus presque rituels après tant de voyages. Chaque objet trouvé sa place : les armes soigneusement nettoyées, les herbes médicinales triées par Munan, les flèches comptées par Tinúviel et Thorodin vérifiant encore une fois les sangles de son armure, comme s’il redoutait qu’un simple oubli puisse sceller leur sort. Barwulf posa sa hache contre le mur et s’assit lourdement sur le lit.
— « J’ignorais à quel point un matelas pouvait être un trésor. Si c’est ma dernière nuit à Dale, je compte bien en profiter. »
Tinúviel esquissa un sourire mélancolique.
— « Les routes ne nous laissent jamais longtemps en paix. Mais peut-être qu’un jour, nous choisirons nous-mêmes de rester. »
Thorodin répondit sans lever les yeux :
— « Les montagnes appellent plus fort que les lits moelleux. »
Cette nuit-là, chacun trouva le sommeil à sa manière, certains rapidement, d’autres longtemps hantés par les ombres à venir. Au-dehors, le vent du nord soufflait doucement, comme un messager silencieux annonçant l’appel de la Montagne Solitaire. Car lorsque Dáin Pied d’Acier convoque des étrangers à son trône, ce n’est jamais pour conter des victoires passées, mais pour préparer les victoires ou les défaites de demain.
L’Aube de Glace et le Guide Silencieux
À l’aube pâle du lendemain, lorsque la lumière hésitante se glissa entre les nuages d’hiver, les héros retrouvèrent Mím aux portes du palais. Le nain était de ceux que les mots fatiguent vite : barbe sombre soigneusement tressée, manteau épais couvert de givre, regard dur mais sûr celui d’un guide qui connaît chaque pierre de la route. Il se contenta d’un signe de tête.
— « Suivez-moi. La montagne n’attend pas. »
La chevauchée se fit sous un ciel bas, où la neige étouffait les sons et rendait le monde presque irréel. Les montagnes se dressaient comme des géants endormis, leurs flancs blancs et tranchants, et les chemins serpentant entre rochers et ravins semblaient taillés pour éprouver la volonté autant que les jambes. Nul ne parla beaucoup ce jour-là. Seuls les pas des chevaux, le crissement de la neige, et parfois la voix grave de Mím indiquant un détour plus sûr rompaient le silence.
Le Pont des Sources et les Portes d’Éternité
Ce fut peu avant la tombée de la nuit qu’ils atteignirent le pont de pierre surplombant la naissance de la rivière Courante, là où l’eau claire jaillit des entrailles mêmes de la montagne. Devant eux se dressaient les portes d’Erebor : gigantesques, taillées dans un marbre clair veiné d’argent, gardées par la Garde de Pierre, des guerriers nains aux armures marquées par d’innombrables batailles, immobiles comme des statues mais aux yeux vifs comme l’acier fraîchement forgé. Le spectacle coupa le souffle à plus d’un. Thorodin s’arrêta un instant, posa la main sur son cœur, et dit à voix basse :
— « Peu de lieux au monde portent un tel poids d’histoire. »
Suivant le conseil de Thorodin donné la veille, chacun des héros déposa au sol un petit fragment de marbre, geste ancien édicté par le roi Dáin Pied d’Acier : offrande symbolique à la Montagne, signe d’humilité avant de pénétrer sous sa garde. Mím présenta alors son laisser-passer. Un cor grave retentit, et dans un grondement profond, les portes d’Erebor s’ouvrirent lentement, comme si la montagne elle-même consentait à les laisser entrer.
La Ville Vivante sous la Pierre
Ils franchirent le seuil. Aussitôt, la nuit du dehors fut remplacée par une clarté chaude,
celle des torches, des braseros et des forges. Les héros passèrent sous d’innombrables arches, descendirent et gravirent des escaliers monumentaux, sentant sur eux les regards méfiants et curieux de nombreux nains : artisans martelant l’acier, mineurs couverts de poussière, marchands discutant à voix basse. Ils débouchèrent enfin dans une immense caverne, où s’étendait une véritable ville souterraine. Erebor ne dormait jamais : le chant du métal, les pas pressés, et le souffle des fours emplissaient l’air d’une vie constante. Six escaliers colossaux s’élevaient depuis ce cœur de pierre, menant vers les différents quartiers de la Montagne. Mím en choisit un sans hésiter.
— « La vieille salle, » dit-il simplement.
La Salle des Souvenirs et la Porte Close
Après plusieurs minutes d’ascension, ils parvinrent à la grande salle de Thrain ancienne salle du trône, là même où avait reposé jadis l’Arkenstone, avant que la fureur de Smaug le Doré ne réduise ces lieux au silence. Aujourd’hui, la salle était presque vide. Les piliers se dressaient encore, majestueux, mais l’absence du joyau et du trône laissait planer un sentiment de grandeur fanée, comme un chant ancien dont il ne reste que l’écho. Ils descendirent ensuite un large escalier de pierre sombre. Mím s’arrêta devant une porte massive, ornée de runes anciennes. Il l’ouvrit lentement, puis se tourna vers eux et fit un pas en arrière.
— « Entrez. À partir d’ici, la parole n’est plus la mienne. »
Il demeura dans le couloir, tandis que les héros franchissaient le seuil, ignorant encore quelles vérités, ou quelles épreuves, les attendaient de l’autre côté. Ainsi commençait leur audience sous la Montagne Solitaire, là où chaque mot pèse comme l’or et chaque silence comme la pierre.
La Chambre des Mémoires de Pierre
Les héros franchirent le seuil avec gravité. Ils pénétraient dans la Chambre de Marzabûl,
la grande bibliothèque d’Erebor, là où la mémoire des Nains était gravée non seulement dans l’encre, mais dans la pierre elle-même. Les murs disparaissaient sous des étagères colossales, chargées de grimoires reliés de cuir sombre, de tablettes runiques et de parchemins anciens. L’air y était plus froid, plus sec, et portait une odeur de poussière sacrée et de savoir ancien. Au centre de la salle, penché sur une large table de pierre,
se tenait Dáin Pied d’Acier, roi sous la Montagne. Son armure portait encore les marques de la guerre, et son regard, dur comme le granit, ne quittait pas les cartes et les livres ouverts devant lui. À ses côtés se tenait un nain d’un âge presque inimaginable, vêtu d’une toge aux broderies effacées par le temps. Sa barbe blanche, longue et épaisse, touchait presque le sol. C’était Munin, le Grand Archiviste d’Erebor, gardien des mots anciens et des vérités oubliées. Dans les ombres, immobiles comme des piliers, se tenaient huit guerriers en plates complètes, haches à deux mains posées devant eux. La Garde de Fer : l’élite, la lame invisible et le dernier rempart du roi.
Paroles de Pierre et de Serment
Thorodin s’avança le premier et présenta chacun de ses compagnons selon l’usage nain,
nommant leurs hauts faits sans emphase inutile, mais sans en omettre la portée. Dáin releva enfin la tête.
— « Vos noms ont déjà parcouru ces halls » dit-il d’une voix profonde.
— « Et pas seulement pour vos victoires. »
Munin prit alors la parole, sa voix plus faible mais étonnamment claire, comme une lame ancienne que l’on tire lentement de son fourreau.
— « Il y a un an, presque jour pour jour, un homme se présenta ici…
Il se nommait Lockmand, marchand d’artefacts, disait-il. »
Il posa une main tremblante sur un vieux registre.
— « Il nous offrit un bouclier, qu’il affirmait avoir appartenu à Thrór, roi défunt d’Erebor. Après examen, l’objet était authentique. »
Dáin gronda doucement.
— « Nous payâmes en or. Il demanda davantage. »
— « L’accès à Marzabûl, » poursuivit Munin.
— « Ce qui lui fut refusé. »
Un silence pesa sur la salle.
— « La nuit suivante, » reprenait l’archiviste,
— « j’entendis du bruit ici même. Quand la Garde de Fer fouilla la bibliothèque, rien ne semblait avoir été déplacé. Aucune serrure forcée. Aucune trace. »
La Page Arrachée et la Tour Oubliée
Munin ferma les yeux un instant.
— « Une année passa. Puis vinrent les fêtes de Dale… et le nom de Lockmand réapparut, souillé de sang et de trahison. »
Il tira d’un coffret un grimoire épais, aux pages jaunies et aux runes profondes.
— « Alors, j’ai cherché de nouveau. Cette fois… j’ai trouvé. »
Il tourna les pages lentement. L’une d’elles manquait. Les bords étaient nets. Arrachés.
— « Ce grimoire traite de la tour de Zirakinbâr, fondée jadis par les Nains des Montagnes Grises. Une tour de guet, dressée pour surveiller la Brande desséchée, terre sèche et maudite où, selon les légendes, dorment encore les Grands Vers. »
Thorodin fronça les sourcils.
— « Zirakinbâr… On disait déjà cette tour abandonnée du temps de mon grand-père. »
— « Plus de cent ans, » confirma Dáin.
— « Et nul ne sait si elle est encore debout. »
Munin hocha la tête.
— « La page arrachée était… un plan. Les accès, les niveaux, et certaines annotations qui n’auraient jamais dû quitter ces murs. »
Le roi serra le poing.
— « J’ai envoyé des corbeaux. Aucun n’est revenu. »
La Théorie de l’Ombre
Une longue discussion suivit, les cartes étalées, les souvenirs confrontés, les récits du Roi au Gibet mis en regard des écrits anciens. Peu à peu, une vérité terrible prit forme.
— « L’armée du sud… » murmura Munan.
— « Une diversion. »
Tinúviel acquiesça.
— « Il voulait détourner les regards, épuiser les forces libres. »
— « Et gagner du temps, » ajouta Barwulf sombrement.
Dáin conclut, la voix lourde :
— « Son véritable objectif est au nord. Zirakinbâr. Mais pour quoi faire… cela, nous l’ignorons encore. »
Les héros échangèrent un regard. La décision était déjà prise.
— « Nous irons, » dit Thorodin.
— « Dès demain. »
Ils demandèrent que des Nains les accompagnent, mais Dáin secoua lentement la tête.
— « Cette affaire doit rester secrète. Je ne puis révéler à mon peuple que Marzabûl a été profanée. Pas encore. »
Il se redressa cependant.
— « Mais je ne vous enverrai pas nus dans la tempête. »
Il fit signe à Munin.
— « Vous emporterez ce grimoire. Peut-être y trouverez-vous, en chemin, ce que nous avons manqué. »
De plus, il ordonna que leur soient fournis vivres, fourrures, outils, et un traîneau solidement équipé, capable de les mener jusqu’aux Montagnes Grises. Cette nuit-là, les héros furent logés dans un quartier à l’écart, loin de l’agitation d’Erebor, mais doté d’un confort rare : lits chauds, pierres chauffées, et silence profond. Sous la Montagne, ils dormirent non sans songer que, dès l’aube, leurs pas les mèneraient là où même les Nains n’osaient plus regarder. Car au nord, au-delà des routes connues, les pierres se souviennent, et l’Ombre aussi.
L’aube aux Portes de Pierre
Au matin du 1er décembre, alors qu’Erebor s’éveillait lentement sous ses voûtes millénaires et que les marteaux des forges n’avaient pas encore repris leur chant, les héros se tinrent prêts à quitter la Montagne Solitaire. Leurs paquetages étaient bouclés, le traîneau chargé de vivres et d’outils, et chacun d’eux portait dans le regard cette gravité silencieuse propre à ceux qui savent qu’ils s’engagent sur une route dont on ne revient pas toujours inchangé. La veille, Mim, d’ordinaire avare de paroles, leur avait longuement parlé, non comme un simple guide donnant des indications, mais comme un témoin de vieilles peurs transmises de génération en génération.
Il leur avait décrit le vaste désert du nord qui s’étendait entre Erebor et les Montagnes Grises, une terre désormais abandonnée, qui en cette saison se transformait en une immensité de neige et de glace, où le ciel bas et pâle semblait écraser le sol sans relief. En ce mois d’hiver, leur avait-il dit, le froid ne relâchait jamais son étreinte : le vent soufflait sans répit, l’eau était souillée et impropre à la consommation, et rien de bon n’y poussait. Aucune bête digne de ce nom n’y trouvait refuge, hormis quelques insectes coriaces, des serpents engourdis et des créatures plus anciennes encore, dangereuses précisément parce qu’elles avaient appris à survivre là où toute autre vie s’était retirée.
À une question de Tinúviel sur la présence d’hommes dans ces contrées, Mim avait répondu sans détour que, s’il en restait, ils ne pouvaient être que des bandits, des exilés ou des parias rejetés par toutes les terres civilisées. Cette région, jadis déjà rude, avait été souillée par l’ombre de Smaug, et même après la mort du Grand Ver, la corruption persistait, incrustée dans la terre comme une brûlure qui refuse de cicatriser. Aujourd’hui, Nains, Hommes de Dale et d’Esgaroth l’avaient entièrement désertée, et sa traversée demanderait au minimum huit jours, à condition de ne pas s’y perdre.
Avant de les quitter, Mim leur avait cependant laissé un mince espoir : Munin, le grand archiviste, continuerait ses recherches et enverrait des corbeaux au troisième, au cinquième et au huitième jour de leur marche. Si de nouvelles informations venaient à surgir sur le Roi au Gibet ou sur la chaîne évoquée par Tinúviel, celle qu’elle avait aperçue au Dwimmerhorn, ils en seraient informés. Thorodin avait accueilli ces mots avec reconnaissance, conscient que, même dans ces terres désolées, ils ne seraient pas tout à fait coupés du monde.
La Blanche Désolation
Dès le premier jour de marche, Munan, qui avait pris sur lui le rôle de guide, comprit que sa tâche serait plus ardue qu’il ne l’avait imaginé. Ici, aucune piste ne subsistait, aucun arbre ne se dressait pour servir de repère, et la neige effaçait toute trace presque aussitôt qu’elle était laissée. Seule la silhouette sombre d’Erebor, encore visible au sud, lui permettait de conserver un cap approximatif, et il savait que, lorsque cette ombre protectrice disparaîtrait à l’horizon, la véritable épreuve commencerait.
La première nuit tomba sans incident, mais le froid fut mordant, s’insinuant jusque dans les os malgré les manteaux épais et les feux entretenus avec peine. Aucun cri ne troubla leur repos, aucune présence ne se manifesta, et ce silence absolu se révéla presque plus oppressant qu’un danger visible. À la lueur tremblante des flammes, Munan ouvrit le grimoire consacré à la tour de Zirakinbâr. Les runes anciennes, mêlées à des annotations plus récentes d’une main étrangère, se révélaient difficiles à déchiffrer, comme si le livre lui-même refusait de livrer ses secrets.
Sous un ciel sans étoiles, les héros s’endormirent, sachant que chaque pas les éloignait davantage des terres familières, et que le Nord Délaissé, muet et hostile, observait leur progression avec une patience inquiétante.
Quand les Repères Disparaissent
Le lendemain, la marche reprit sous un ciel bas, d’un gris uniforme, qui semblait s’étirer sans fin au-dessus des étendues neigeuses. Munan, en tête du groupe, avançait désormais sans aucun repère visible, Erebor ayant disparu derrière eux comme un songe de pierre englouti par la brume et la distance. Chaque direction se ressemblait, chaque dune de neige répondait à la suivante, et le vent, changeant et trompeur, effaçait les traces à mesure qu’elles étaient laissées.
Peu à peu, le doute s’insinua. Munan ralentit, hésita, consulta ses instincts plus que sa raison, puis, à contrecœur, dut se résoudre à l’évidence : ils s’étaient égarés. Le groupe fit demi-tour, retraçant ses pas dans un silence pesant, chacun conscient que cette erreur leur coûtait un temps précieux. Une demi-journée entière fut ainsi perdue avant que Munan ne retrouve un axe de marche qu’il jugea plus sûr.
« Ces terres ne veulent pas être traversées, » murmura-t-il enfin, la voix lasse mais ferme.
Barwulf hocha la tête sans répondre, tandis que Thorodin serrait les dents, conscient que chaque retard pouvait peser lourd sur la suite de leur quête.
Les Secrets de la Chambre des Vents
Le soir venu, alors que le camp était dressé à l’abri relatif d’un repli de terrain, Munan reprit l’étude du grimoire, déterminé à arracher au moins une victoire à cette journée éprouvante. À la lueur vacillante du feu, les runes finirent par céder, révélant un passage plus clair, plus précis que les précédents. Il décrivait une salle nommée la Chambre des Vents, située dans les hauteurs de la tour de Zirakinbâr.
Selon le texte, cette chambre était conçue pour capter et canaliser les courants d’air, permettant, par l’ouverture de portes orientées selon les points cardinaux, de transmettre des messages sur de très grandes distances, portés par les vents eux-mêmes. Mais le passage se terminait par un avertissement grave, gravé en lettres plus profondes que le reste.
« Si les vents soufflent du nord, » lut Munan à voix haute, « ne jamais ouvrir simultanément les portes nord, sud et nord-est, car les vents alors s’uniront et deviendront destructeurs. »
Un silence suivit cette révélation. Tinúviel releva lentement la tête.
« Ce lieu n’était pas seulement une tour de guet, » dit-elle. « C’était un instrument. Une arme, peut-être. »
Les Mouches de la Désolation
Plus tard dans la nuit, alors que le groupe reposait enfin, Barwulf, chargé du tour de garde, scrutait l’obscurité avec l’attention patiente du chasseur. Malgré la nuit profonde, quelque chose attira son regard : de petites formes mouvantes, à peine visibles, dont la teinte bleuâtre captait faiblement la lueur du feu. Des mouches, nombreuses, silencieuses, qui se posaient sur les manteaux, les sacs, et même sur le traîneau chargé de vivres. Il fronça les sourcils, une inquiétude sourde lui serrant la poitrine, et réveilla aussitôt ses compagnons. Tinúviel reconnut ces insectes presque immédiatement.
« Des mouches pondeuses du nord, » expliqua-t-elle d’une voix basse mais urgente. « Elles ne piquent pas, mais elles infestent la nourriture. Si nous tardons, nos réserves seront perdues. »
L’alerte fut donnée sans délai. Les héros s’affairèrent dans le froid, fouillant sacs et tonnelets, secouant les vivres, brûlant ce qui était déjà trop atteint. Grâce à leur réaction rapide, une grande partie des provisions fut sauvée, mais non sans pertes. Un jour entier de nourriture dut être abandonné à la neige et au feu. Lorsque tout fut terminé, le camp retomba dans le silence. Munan observa les maigres réserves restantes et soupira.
« Le désert commence à nous réclamer son dû, » dit-il.
Et chacun comprit alors que, plus que le froid ou les créatures tapies dans l’ombre, c’était le temps lui-même qui devenait leur ennemi.
Le Messager aux Ailes Noires
À l’aube, alors que le camp s’éveillait lentement sous un ciel livide, le battement lourd d’ailes fendit le silence glacé. Un corbeau surgit du sud et vint se poser non loin du feu mourant, son plumage sombre contrastant avec la neige immaculée. Munan s’approcha avec précaution et détacha le message scellé à sa patte : le signe de Munin, le grand archiviste d’Erebor.
Les lignes étaient serrées, écrites dans une hâte maîtrisée, mais leur contenu glaça plus sûrement que le vent du nord. Les recherches menées sur la chaîne aperçue par Tinúviel avaient porté leurs fruits. L’artefact portait un nom ancien et honni : la Chaîne de Thogorodrim. Forgée dans un âge obscur, elle avait jadis servi à asservir un grand Ver, pliant sa volonté à celle des maîtres de l’Ombre.
« Ce n’est donc pas un simple talisman, » murmura Thorodin, le regard assombri.
Tinúviel ferma les yeux un instant.
« Alors le Roi au Gibet ne cherche pas seulement la ruine… il cherche un fléau. »
Les soupçons qui pesaient sur leur mission prenaient désormais la forme d’une certitude inquiétante. La tour de Zirakinbâr n’était pas une relique oubliée : elle était une clef.
La Crevasse et le Regard qui Veille
La journée avançait lorsqu’un cri bref de Thorodin appela le groupe. En contrebas d’une crevasse étroite, à demi dissimulé par la neige et la glace, gisait le corps d’un orque, semblable en tout point à ceux affrontés lors des combats au sud. Autour du gouffre, les traces étaient nettes : une douzaine d’orques avaient poursuivi leur route vers le nord, et parmi leurs pas se distinguaient les marques profondes d’un fardeau lourd, traîné avec peine.
Tinúviel, agile et prudente, se laissa glisser dans la crevasse, six mètres plus bas, afin d’examiner le cadavre de plus près. Elle retourna le corps d’un geste assuré… et soudain, l’impensable se produisit. Les yeux de l’orque s’ouvrirent brusquement, irradiant d’une lueur verte malsaine, familière et haïe.
Un râle s’échappa de sa gorge figée, et une voix qui n’était pas la sienne murmura :
« Je vous vois… »
Puis la lueur s’éteignit, et le corps retomba dans une inertie définitive. Tinúviel remonta sans un mot, le visage grave, tandis que le froid semblait s’être fait plus mordant encore.
« Il n’est jamais loin, » dit-elle enfin.
« Même dans la mort, il observe. »
Le soir venu, Munan se replongea une nouvelle fois dans le grimoire, espérant y trouver un écho, un signe, une clé qui éclairerait les événements de la journée. Mais les runes restèrent muettes, et les pages, obscures. Aucune révélation ne vint rompre le silence pesant de cette nuit-là. Pourtant, malgré les présages et les ombres tapies aux confins de leur route, la nuit se déroula sans heurt. Aucun cri, aucun pas furtif ne troubla leur repos. Et cette tranquillité même, étrange et presque contre nature, pesa sur les cœurs comme une menace différée, annonciatrice d’épreuves à venir.
La Marche sans Repères
Au matin du quatrième jour, le désert du Nord s’offrit à eux sous son visage le plus trompeur : un horizon immobile, une neige sans trace durable, un ciel pâle où nul signe ne semblait vouloir guider les pas des vivants. La journée s’écoula sans attaque ni prodige, seulement rythmée par le souffle du vent et le crissement des pas sur la glace durcie. Pourtant, sous cette apparente quiétude, la lassitude gagnait les cœurs. Munan, qui marchait en tête, luttait contre un ennemi invisible : l’absence de repères. À plusieurs reprises, il s’arrêta, scruta l’horizon, consulta les rares marques laissées derrière eux… puis repartit, incertain. Lorsque le soleil déclinant se colora de cendres, la vérité s’imposa, cruelle et sans appel : la Compagnie était revenue exactement au point de son départ du matin. Un silence lourd tomba sur le groupe.
« Le désert se moque de nous, » gronda Thorodin en serrant les poings.
Munan baissa la tête, épuisé.
« J’en prends la faute. Ici, la terre ment. »
La Chasse contre l’Impossible
Face à cette perte de temps et à des réserves qui fondaient jour après jour, Barwulf prit l’initiative. Sans un mot inutile, il s’écarta du camp, l’instinct en éveil, lisant le sol là où nul autre n’aurait vu que neige et pierre morte. Beaucoup doutaient qu’une proie pût exister en ces terres souillées par l’Ombre, mais le Béornide avait appris que même les lieux maudits nourrissent parfois une vie chétive et honteuse.
Contre toute attente, sa chance fut presque miraculeuse. Avant la nuit, il revint chargé d’une maigre pitance : des créatures faméliques, à la chair dure et au goût amer, mais suffisantes pour nourrir la Compagnie et leur offrir un jour de répit.
« Ce n’est pas un festin de roi, » dit-il en déposant sa prise, « mais ce soir, personne ne dormira le ventre vide. »
Tinúviel esquissa un pâle sourire.
« En ces terres, c’est déjà un don précieux. »
Les Secrets des Grands Vers
La nuit venue, Munan, brisé par la marche vaine et les longues veilles passées à déchiffrer les runes anciennes, reconnut enfin ses limites. D’un geste las, il confia le grimoire à Tinúviel, dont l’esprit clair et la patience elfique s’accordaient mieux aux énigmes du passé. Longtemps, elle parcourut les pages à la lueur chiche du camp, jusqu’à ce qu’un passage attire son regard. Les mots parlaient des Grands Vers, ces terreurs antiques tapies aux confins de la Brande Desséchée. Elle lut à voix basse, et chaque phrase semblait lourde d’un savoir interdit.
« Il est écrit, » dit-elle enfin, « que nul feu ne doit être allumé en ces montagnes, car la flamme appelle leur courroux. Et plus encore… que l’or ne doit jamais être porté sans précaution. Ces créatures peuvent en sentir l’odeur, même enfouie sous la pierre et la chair. »
Thorodin posa instinctivement la main sur sa bourse, le visage fermé.
« Alors le Roi au Gibet ne joue pas seulement avec les morts, » murmura-t-il. « Il convoite la colère des anciens monstres. »
Le vent redoubla au-dehors, comme pour souligner la gravité de ces paroles. Tandis que le feu était étouffé avec soin et que chacun dissimulait ses richesses, la Compagnie comprit qu’au-delà du désert, quelque chose d’ancien et d’affamé pouvait déjà être en éveil.
Le Message du Corbeau
Au matin, un corbeau noir surgit du sud et vint se poser près du camp, ses ailes battant l’air glacé avec une gravité presque solennelle. Tous reconnurent sans peine l’oiseau de Munin, messager fidèle des savoirs enfouis. Munan déroula le parchemin avec précaution, et à mesure qu’il lisait, son visage se ferma.
« Les recherches de l’archiviste continuent, » dit-il enfin d’une voix grave. « Et elles confirment nos pires soupçons. »
Il expliqua alors que la Chaîne de Thogorodrim avait reposé durant des centaines d’années dans les galeries souterraines du mont Gram. Mais lorsque le Nécromancien avait réinvesti Dol Guldur, l’artefact avait été extrait de son sommeil de pierre et confié à celui qui gardait les geôles : le Roi au Gibet. Plus tard, lorsque le Conseil Blanc chassa le Nécromancien de la forteresse maudite, le spectre avait fait preuve d’une prudence retorse, envoyant la chaîne jusqu’au Dorwinion, sous prétexte de la préserver et de l’étudier loin des regards. Un silence pesant suivit ces révélations. Tinúviel rompit la quiétude d’une voix basse :
« Alors ce n’était pas seulement une relique… mais une clef. »
Thorodin hocha lentement la tête
« Une clef pour enchaîner un Grand Ver. »
Désormais, le doute n’avait plus sa place. Tout s’assemblait comme les pièces d’un sombre dessein : l’armée au sud, la diversion, la tour oubliée, et maintenant cette chaîne ancienne, destinée à soumettre une créature dont la colère pouvait ravager des royaumes entiers.
Vers les Montagnes Grises
La journée s’écoula sans heurts apparents, mais chacun sentait que le danger se resserrait autour d’eux comme un étau invisible. Cette fois, Munan parvint à retrouver la bonne piste, et les traces menant aux Montagnes Grises s’affirmèrent peu à peu dans la neige, plus nettes, plus lourdes aussi celles d’orques en nombre, mêlées à l’empreinte profonde de quelque chose de massif, traîné ou tiré avec peine.
À la tombée du soir, le camp fut dressé dans un silence studieux. Tinúviel reprit le grimoire, feuilletant ses pages usées avec l’espoir d’y trouver un autre avertissement, un autre fragment de vérité. Mais ce soir-là, le livre resta muet, comme s’il avait déjà livré tout ce qu’il consentait à révéler.
« Les anciens secrets savent quand se taire, » murmura-t-elle en refermant l’ouvrage.
La Marche Entravée
Le sixième jour de décembre, la Compagnie reprit sa route à l’aube, sous un ciel d’un gris lourd et immobile, comme s’il retenait sa colère. Munan, malgré toute sa vigilance, éprouvait toujours de grandes difficultés à lire ces terres sans repères, où le sol et le ciel semblaient se confondre. À plusieurs reprises, il dut faire halte, revenir sur ses pas, et finalement reconnaître l’erreur : une demi-journée de perdue, portant leur retard à deux jours entiers.
« Le Nord se rit de moi, » murmura-t-il, accablé.
Barwulf posa une main ferme sur son épaule.
« Ce n’est pas toi qu’il éprouve, ami, mais notre volonté. »
La Tempête Qui Dévore
Ce fut Tinúviel qui, la première, aperçut au loin les signes funestes : de vastes nuages lourds et mouvants, roulant bas sur l’horizon comme une marée de cendre.
« Une tempête… et elle vient droit sur nous, » annonça-t-elle, la voix tendue.
Le vent se leva presque aussitôt, mordant, sifflant, et bientôt la neige commença à tomber, d’abord en grains fins, puis en rafales aveuglantes. Thorodin, scrutant le terrain, repéra une crevasse profonde où ils pourraient se réfugier.
« Là ! Si nous restons ici, le froid nous tuera avant la nuit. »
L’accès cependant était traître : une pente raide, couverte de pierres acérées et instables. Thorodin et Munan s’y engagèrent avec assurance, glissant et se laissant porter par la pente. Barwulf et Tinúviel, eux, furent moins chanceux : leurs mains heurtèrent les roches vives, et le sang perla aussitôt sous leurs gants déchirés.
Fanemain, la Gardienne Déchue
Au fond de la crevasse, la tempête ne parvenait plus qu’en murmures lointains. Là, ils découvrirent une mare d’eau croupie, sombre comme l’encre, et en son centre se dressait un arbre décharné, couvert de mousse épaisse et de vers pâles qui rampaient sur son tronc mort. Lorsque les pierres dévalant la pente troublèrent l’eau, l’arbre s’anima. Ses racines se délièrent avec un bruit humide, et la chose se redressa jusqu’à atteindre trois ou quatre mètres de hauteur. Deux yeux malsains s’ouvrirent dans l’écorce, emplis d’une démence ancienne.
« Orques… » gronda-t-elle d’une voix raclée, comme issue de la terre elle-même.
La tension fut immédiate. Les armes furent prêtes, mais Tinúviel leva la main.
« Non. Nous ne sommes pas tes ennemis. »
Peu à peu, par des paroles calmes et anciennes, elle parvint à apaiser la créature, qui se nommait Fanemain. Celle-ci, méfiante, exigea de toucher l’elfe, afin de s’assurer de sa nature. Tinúviel s’avança, le cœur serré. Le contact fut profondément troublant : de longs ongles noirs frôlèrent son visage, tandis que des vers glissaient lentement sur sa peau. Tinúviel réprima un frisson et soutint le regard fou de la créature.
« Vivante… pas d’ombre en toi… » murmura Fanemain.
Les Aveux de la Folle-Racine
Dans une conversation décousue, oscillant entre lucidité et délire, Fanemain révéla ce qu’elle avait vu : des orques marchant vers le nord, traînant avec peine une chaîne immense, lourde d’une magie ancienne. Elle parla aussi d’un territoire plus au nord encore, où vivaient les trolls des neiges, solitaires, chacun retranché dans sa caverne.
« Un par antre… mais leur nez… leur nez sent la vie de très loin, » grinça-t-elle. « Prenez garde au vent. Toujours au vent. »
Puis son discours se fit plus sombre. Elle leur demanda de rester, de partager son refuge jusqu’à leur mort.
« Le Nord tue tout. Restez. Ici, vous mourrez plus lentement. »
Après de longues palabres, mêlant fermeté et compassion, les héros parvinrent à la convaincre de les laisser partir. Lorsque la tempête s’éloigna enfin, laissant derrière elle un silence glacé, la Compagnie quitta la crevasse et reprit sa marche vers le nord, plus consciente que jamais des horreurs qui les attendaient. La nuit tomba sans incident, et Tinúviel rouvrit le grimoire à la lueur chiche d’une lanterne voilée. Mais, une fois encore, aucun nouveau secret ne se révéla. Le Nord gardait ses réponses… pour l’instant.
Le Silence Avant la Tempête
La nuit touchait à sa fin, et une brume lourde s’élevait au-dessus du fleuve Celduin, charriant l’odeur fétide du sang des morts. Sous la lueur tremblotante des torches, les héros savaient que le répit ne durerait guère. L’avant-garde ennemie approchait. Dans l’auberge réquisitionnée en hôpital, Thorodin reposait, son corps robuste pansé de bandages imbibés de cataplasmes verdâtres. Les mains d’Amadisa, sûres et rapides, appliquaient les herbes de Tinúviel avec l’expérience d’une guérisseuse née. Le nain, bien que pâle et suant, reprenait peu à peu couleur et vigueur.
— « Tu vivras, fils de la pierre. Mais évite de t’enorgueillir de tes cicatrices avant qu’elles ne soient sèches, » lui dit Amadisa d’une voix douce mais ferme.
Thorodin esquissa un sourire fatigué :
— « Une bataille sans cicatrice n’est qu’un rêve d’enfant. »
Pendant ce temps, les autres héros et les hommes de Celduin s’activaient dans la nuit.
Munan supervisait les archers, faisant refaçonner les flèches avec des hampes de bois frais et des pointes récupérées sur les cadavres orques. Barwulf, infatigable, menait les hommes sur le pont, les forçant à renforcer les barricades et à colmater les brèches.
Et Tinúviel, silhouette élancée dans la pénombre, plaçait avec soin deux barils de salpêtre sous les corps d’orques étendus au milieu du pont. Le plan était audacieux, presque désespéré : lorsque le troll franchirait le pont, elle tirerait une flèche enflammée et le feu du ciel consumerait la bête. Mais tout devait être parfaitement synchronisé.
Les Premiers Tambours
Vers l’heure indécise où la nuit cède au jour, un battement sourd monta du sud non pas celui des tambours d’Isengard ou du Mordor, mais celui, plus frénétique, des pas de gobelins s’avançant à la course. Les héros prirent position. Munan et Tinúviel montèrent chacune dans une tour, leurs arcs bandés, les silhouettes fines et concentrées, guettant dans la brume les premiers mouvements. En bas, Barwulf et Thorodin, épaulés par Béoric et une demi-douzaine d’hommes du village, tenaient le pont, la grille à semi-ouverte, prête à se refermer au signal. La tension était palpable. On n’entendait plus que le clapotis du fleuve et le vent dans les tours. Puis, un cri. Et du brouillard surgirent des dizaines de gobelins, petits, noirs, armés de lames grossières et d’arcs rudimentaires. Leurs yeux jaunes luisaient comme des braises.
— « Tiens-toi prêt, nain ! » cria Barwulf, serrant la garde de sa hache.
— « Je le suis depuis que j’ai ouvert les yeux, » répondit Thorodin, son visage durci par la douleur contenue.
L’Assaut des Vermines
Les premiers gobelins bondirent sur le pont dans un chaos de cris et de coups désordonnés. Les flèches sifflèrent depuis les tours : Munan en abattit deux d’une précision parfaite, Tinúviel en transperça un troisième à travers l’œil. Le reste chargea, leurs petits sabres crissant sur la pierre. Thorodin, rugissant, reçut le premier assaut de plein fouet. Sa hache fendit l’air et ouvrit un crâne, puis un autre. Le nain semblait renaître dans la bataille, comme si chaque coup de son arme effaçait la douleur de sa blessure.
À ses côtés, Barwulf taillait, frappait, écrasait, son chien Alucare bondissant entre les jambes ennemies, mordant et tirant à la gorge. Les archers des tours redoublèrent leurs tirs. L’un après l’autre, les gobelins s’écroulaient, le pont devenant un charnier.
Leur sang noir se mêlait à la pluie de la nuit passée, glissant en rigoles le long des pierres. Enfin, après de longues minutes de tumulte, le silence retomba l’assaut était brisé.
Une dizaine de cadavres gisaient là, le reste des gobelins fuyant dans la brume.
Trois seulement échappèrent à la mort, s’enfuyant vers le sud, leurs cris se perdant dans la plaine.
Les Foyers de l’Ombre
Le calme n’eut guère le temps de s’installer sur les rives de Celduin. A peine les blessés pansés et les flèches ramassées que, de l’autre côté du fleuve, quatre lueurs s’allumèrent dans la nuit. Des feux gobelins, hautains et provocateurs, brûlant comme les yeux d’une bête affamée. Et dans la lueur de ces brasiers, la vérité du nombre apparut : non pas une poignée de vermines, mais une quarantaine de créatures, armées de torches et d’arcs courts, piaillant et se pressant à la lisière du pont. Puis, dans un hurlement guttural, leurs flèches de feu s’élevèrent dans le ciel non pas vers les tours de garde, mais par-dessus, plongeant en arcs brûlants sur les masures de bois du village endormi. Les toits s’embrasèrent aussitôt, le vent du sud attisant les flammes comme si le souffle même de l’Ombre guidait ce feu.
— « Par Durin ! Ils veulent nous fumer comme des rats ! » gronda Thorodin, le visage rougi par les reflets des flammes.
— « Abaissez la grille ! Tous au village ! Éteignez ces feux avant qu’ils ne nous dévorent ! »
À son cri, les hommes de Celduin lâchèrent leurs arcs, tirant sur les lourdes chaînes rouillées : la herse s’abattit dans un vacarme de fer, scellant pour un temps la voie du pont.
Les Flammes de Celduin
Barwulf, Thorodin et la plupart des villageois se ruèrent dans les ruelles. Les flammes léchaient déjà les toitures ; les seaux d’eau passaient de main en main dans une chaîne humaine haletante. Pourtant, malgré la confusion, une discipline s’installa la volonté farouche de survivre. Pendant ce temps, Tinúviel et Munan, postés dans les tours, observaient la rive sud à travers la fumée qui montait. Leurs visages étaient fermes, mais leurs cœurs battaient à tout rompre. Et soudain, dans le chaos des ombres, ils virent un mouvement une masse titanesque surgir entre les feux gobelins.
Le Monstre du Pont
C’était un troll des collines, cuirassé de plaques de fer rivetées dans sa peau écailleuse,
portant en main une massue énorme et un bouclier grossier taillé dans un tronc d’arbre.
Une dizaine de gobelins le fouettaient, le harcelaient, le poussant en avant sous les coups de leurs chaînes. La bête rugit, un cri qui fit vibrer les pierres du pont. Puis, dans une charge aveugle, elle s’élança vers Celduin.
— « Par les Valar… » murmura Tinúviel, le souffle court.
Munan, à ses côtés, décocha une flèche, mais le trait rebondit sur la cuirasse de la créature. Arrivée à mi-pont, la bête se dressa, frappant le sol de sa massue. Les pierres tremblèrent. Et là, dans ce vacarme, Tinúviel ferma les yeux. Elle posa la main sur son arc et appela à ses ancêtres, à la mémoire des anciens Elfes du Nord. Un souffle froid parcourut la tour. Sa flèche s’embrasa d’une lumière pure et dorée. Elle tira. Le trait fendit la nuit, guidé par quelque main invisible, et toucha les barils de salpêtre dissimulés sous les cadavres orques. Une explosion titanesque retentit.
Le Jugement du Feu
Une flamme aveuglante embrasa tout le pont. Les corps furent projetés dans les airs, et une onde de choc secoua jusqu’aux tours de guet. Un nuage noir s’éleva, cachant tout le pont, la bête, la rive ennemie. Les oreilles bourdonnantes, Barwulf et Thorodin accoururent. La grille tenait encore, bien que tordue et noircie. Et, à travers la fumée, ils virent la forme monstrueuse du troll, à moitié carbonisée, son bouclier en cendres, sa chair brûlante dégoulinant sur les pierres. Mais la créature vivait encore. Elle rugit et frappa la herse d’un coup de massue : le métal plia sous le choc.
— « Si elle frappe encore, tout cédera ! » cria Barwulf.
— « Alors nous frapperons avant elle ! » répondit Thorodin, déjà en marche.
Munan et Tinúviel, depuis les tours, criblaient la bête de flèches, leurs traits se plantant dans ses chairs calcinées. Chaque impact arrachait un cri d’agonie au monstre, mais il tenait debout, animé par une rage qui n’était plus de ce monde.
La Chute du Titan
Thorodin s’avança, la hache haute, son armure couverte de suie.
— « Ouvre la grille ! » hurla-t-il.
Les chaînes grinçantes obéirent. La herse se souleva juste assez pour laisser passer le nain. Il se rua en avant, esquivant un coup de massue, et frappa la jambe du troll, puis, levant son bouclier, il chargea, tout son poids dans l’impact, heurtant la créature à la hanche. Le troll chancela, vacilla, puis bascula dans un dernier hurlement, disparaissant dans les eaux sombres du Celduin. Un geyser d’écume noire s’éleva, puis le silence.
L’Aube sur le Pont de Celduin
Alors, comme si la nature elle-même saluait leur victoire, le soleil perça les nuages, jetant une lumière dorée sur les ruines fumantes du pont. Les gobelins restés sur la rive sud, témoins de la mort de leur bête, poussèrent des cris de panique et s’enfuirent dans la plaine, hurlant de terreur. Les défenseurs, épuisés, couverts de suie et de sang, s’adossèrent aux pierres du pont. Ils avaient tenu. Celduin vivait encore. Mais Tinúviel, regardant vers le sud, vit au loin, dans la brume de l’aube, des ombres plus vastes, plus sombres. Et dans un murmure, elle dit :
— « Ce n’était qu’un éclaireur du désastre. La vraie tempête vient encore… »
Et tous, en silence, sentirent le poids de cette vérité car la guerre du Nord venait de commencer.
Sous les remparts de fumée
Le jour se leva sur un ciel de cuivre et de suie. Les flammes de la nuit s’étaient éteintes, ne laissant derrière elles que des panaches gris et l’odeur âcre du bois brûlé.
Les rives du Celduin fumaient encore, le pont gémissait sous ses pierres noircies, et les eaux, jadis claires, charriaient des débris et des cendres. Celduin avait survécu mais c’était une victoire sans gloire, un sursis arraché aux ténèbres. Les hommes du village, le visage tiré, erraient entre les masures calcinées. Certains creusaient des fosses, d’autres ramassaient les restes du combat, mais dans leurs yeux, l’espoir s’effilochait.
Le silence pesait lourd, interrompu seulement par les coups de marteau de Thorodin sur les grilles tordues du pont.
Le marteau et la lassitude
Le nain, malgré sa jambe encore bandée, travaillait sans relâche. Chaque coup de son marteau sonnait comme un serment martelé contre le désespoir. Autour de lui, des étincelles jaillissaient, mourant aussitôt sur la pierre humide.
— « Par Aulë et ses forges éternelles… encore une journée, et cette maudite grille tiendra debout ! » grommela-t-il, essuyant la sueur de son front noirci.
Mais il savait, dans le secret de son cœur, que la herse ne serait jamais plus qu’un symbole. Face à l’armée qui marchait, aucun fer, aucune pierre, ne pourrait suffire à contenir la marée.
Les murmures du désespoir
Munan et Barwulf, eux, parcouraient le village, parlant à chacun, essayant de retenir les cœurs tremblants et de rallumer les braises du courage. Mais leurs paroles semblaient se perdre dans le vent froid. Les hommes les écoutaient en silence, les mains calleuses serrées sur leurs outils, et leurs regards disaient mieux que leurs mots : « Nous ne sommes pas des guerriers. Nous voulons vivre. »
L’ombre du Nord
Tinúviel, de son côté, était restée silencieuse. Après les tourments de la veille, elle avait rejoint l’auberge. À l’intérieur, sur un lit grossier recouvert d’une peau de mouton, gisait Béoric, le plus brave des hommes de Celduin. Une flèche sombre, dissimulée par la nuit du combat, s’était logée dans son flanc la veille, et nul ne l’avait remarqué tant la confusion avait été grande. Maintenant, la blessure avait tourné et la mort rôdait dans la pièce comme une ombre silencieuse. Tinúviel, penchée sur lui, murmurait des prières anciennes en elfique. Ses mains fines, tremblantes, appliquaient sur la plaie une pâte d’herbes qu’elle avait préparée à la hâte. Mais le regard qu’elle échangea avec Amadisa en disait long : il n’y avait plus d’espoir.
— « Ses jours s’achèvent, » murmura la guérisseuse, la voix brisée.
— « Il a besoin de paix, non de guerre. »
Tinúviel hocha lentement la tête et sortit de sa besace de petites fioles emplies d’un liquide ambré.
— « Ces herbes viennent de la clairière des Iris, » dit-elle doucement. « Elles apaisent le feu du corps… et adoucissent le chemin des âmes. »
Lorsque le soleil fut à son zénith, elle se leva, ceignant sa cape verte, reprenant son arc et son poignard. Dans ses yeux brillait la détermination tranquille des anciens Eldar. Elle rejoignit ses compagnons au pont, là où Thorodin martelait toujours, et où Munan traçait dans la boue des lignes de défense.
— « Repose-toi, Tinúviel, tu en as besoin, » dit Barwulf en la voyant approcher.
Elle secoua la tête, un sourire las aux lèvres.
— « Le repos viendra après la guerre. Je pars au nord. Il faut savoir si Dale se met en marche. Si l’armée du roi Bard arrive, nous aurons encore une chance. »
Thorodin leva son marteau et gronda :
— « Et si tu ne reviens pas ? »
Elle lui lança un regard empli de douceur et de feu :
— « Alors, gardien des ponts et forgeron des destins, veille sur les tiens. Les eaux du Celduin ont vu la chute d’un troll, elles verront peut-être la naissance d’une légende. »
Et, sans attendre réponse, Tinúviel s’éloigna vers le nord.
Rencontres sous le ciel d’acier
Tinúviel chevauchait seule, son manteau battant au vent, le regard fixé sur la ligne grise des collines où, peut-être, s’étendaient les armées de Dale. Le vent portait l’odeur humide du fleuve et la menace du fer. Ses pensées s’éparpillaient comme les feuilles de l’automne : chaque battement de sabot résonnait comme un compte à rebours avant la tempête. Mais soudain, deux silhouettes surgirent à l’horizon. Deux cavaliers, harnachés pour la guerre, se détachèrent sur la plaine blanchie de rosée. Quand ils furent plus près, le cœur de l’elfe se serra : elle reconnut le port droit de Galia, l’elfe chasseresse, et la haute stature du Béornide Gerold, son regard clair comme la rivière au printemps.
— « Par les Valar ! » s’écria Tinúviel, un sourire rare illuminant son visage.
— « Je ne croyais point revoir de visages amis sur cette terre de désolation. »
Gerold fit claquer la bride de son cheval, un sourire franc sous sa barbe blonde.
— « Nous avons trouvé ton mot, dame des bois. Il ne convenait pas à deux champions de Dale de rester à banqueter pendant que les héros combattaient. »
Galia ajouta, d’une voix douce mais grave :
— « Le vent portait ton nom et celui du Celduin. Nous savions où aller. »
Ils étaient seuls. Leurs chevaux portaient encore la poussière du long voyage,
et leurs visages fatigués témoignaient des jours passés sans repos. Tinúviel leur demanda s’ils avaient vu une armée en marche. Gerold secoua la tête.
— « Aucun renfort n’est encore parti de Dale. On parle de guérisseurs elfes arrivés pour soigner les intoxiqués… mais les nains d’Erebor ne sont pas encore prêts. »
Le silence tomba, lourd comme une épée sur une enclume.
— « Alors, » conclut Tinúviel, « nous serons seuls. Encore. »
Et tous trois tournèrent bride vers Celduin, où la rivière charriait déjà les reflets sanglants du crépuscule.
Les Cœurs Éprouvés de Celduin
Lorsqu’ils arrivèrent, le visage de Munan s’éclaira d’un espoir ténu, tandis que Barwulf les accueillait avec une tape fraternelle sur l’épaule de Gerold. La fatigue se lisait sur tous les visages : ceux des héros, des villageois, et même du fleuve dont le grondement semblait s’alourdir à mesure que la nuit approchait. Tinúviel exposa les nouvelles ou plutôt, leur absence. Alors, Munan prit la parole, sa voix grave et ferme résonnant sur la place du village :
— « Personne ne vous retiendra ici de force. Ceux qui veulent vivre doivent fuir maintenant vers le nord. Ceux qui veulent défendre leur terre… qu’ils restent. »
Il y eut un long silence. Puis les hommes de Celduin échangèrent des regards inquiets. La peur, plus forte que la loyauté, se glissa dans leurs cœurs. Les uns après les autres, ils baissèrent la tête et s’en allèrent, le pont, la tour et l’honneur du village aux vents du destin. Seuls six restèrent, les plus jeunes et les plus téméraires, guidés par la voix de Munan et le regard ferme de Barwulf. Thorodin observa cette poignée d’hommes et hocha lentement la tête.
— « Six hommes… et nous six. Cela suffira. Par Durin, cela devra suffire. »
Le Marteau et le Bouclier
Gerold, fidèle à sa stature de montagnard, rejoignit Thorodin sur le pont,
où la grille encore tordue par le combat de la veille grinçait dans le vent.
Tous deux, côte à côte, travaillèrent sans relâche à redresser les barres d’acier et à huiler les rouages. Les marteaux résonnaient dans l’air froid, tandis que le nain donnait ses ordres d’une voix ferme et méthodique :
— « Là, soulève ! Non, pas ainsi ! Si nous voulons qu’elle tienne, elle doit se plier à la pierre, pas lutter contre elle. »
Gerold, suant sous l’effort, répliqua avec un sourire :
— « Chez moi, les ours savent frapper, pas forger. Je fais au mieux ! »
Thorodin éclata d’un rire bref, un éclat de chaleur dans ce jour sombre.
— « Alors frappe comme un ours, mon ami, mais que ton coup soit juste ! »
À la tombée du jour, la herse put enfin se lever et redescendre sans gémir. Le vieux métal semblait avoir retrouvé une seconde jeunesse, et Thorodin, les bras croisés, contempla son œuvre avec la fierté d’un artisan de Khazad-dûm.
Les Veilleurs du Crépuscule
Pendant ce temps, Galia se tenait à l’auberge, veillant sur Béoric. Amadisa était à son chevet, le visage épuisé mais digne. La chasseresse posa une main douce sur l’épaule de la guérisseuse.
— « Il n’a plus mal, maintenant. Les herbes de Tinúviel ont fait leur œuvre. »
Amadisa hocha la tête, un sourire triste aux lèvres.
— « Il dort comme il n’avait pas dormi depuis longtemps. »
Dehors, la nuit s’annonçait. Les flambeaux furent allumés le long du pont et des tours.
Et tandis que le vent du soir balayait les cendres et les doutes, les héros, réunis autour du feu, échangèrent un dernier regard silencieux. Le sort du Nord reposait sur leurs épaules et sur une poignée de cœurs décidés à ne pas céder avant l’aube.
Les Ailes de l’Espoir Brisé
La nuit venait à peine d’étendre son manteau sur les rives du Celduin. Un silence pesant s’était abattu sur le village ce silence d’avant la tempête, où même le fleuve semblait retenir son souffle. Les torches jetaient sur les tours une lumière vacillante, et le vent du nord portait avec lui une âcreté de fer et de pluie. C’est alors qu’un cri fendit la nuit.
Un des six villageois restés pour défendre le pont pointait du doigt le ciel.
— « Regardez là-haut ! Une ombre ! Quelque chose vole vers nous ! »
Thorodin leva la tête, plissant les yeux. Sur fond d’étoiles, une silhouette noire décrivait de grands cercles avant de piquer vers la rive nord. Le nain sentit un frisson parcourir sa barbe humide.
— « Ce n’est point une ombre… c’est un corbeau ! Un messager d’Erebor ! » s’écria-t-il.
Mais à peine eut-il prononcé ces mots qu’un sifflement aigu fendit l’air et la mort s’abattit.
Une flèche, tirée depuis l’autre rive, perça l’aile du messager. Le cri de l’oiseau résonna, lugubre, tandis qu’il s’abattait en spirale vers le fleuve, ses plumes noires brillant un instant dans la lumière des torches avant de disparaître dans les eaux sombres du Celduin. Pourtant, avant de heurter la surface, Thorodin vit clairement un petit parchemin s’échapper de sa serre et tournoyer dans le vent.
— « Là ! Par les feux de la forge, il a lâché un message ! »
Sans attendre, Tinúviel s’élança, souple et vive, suivie du nain. Ils dévalèrent la berge boueuse, les bottes s’enfonçant dans la vase, et retrouvèrent le rouleau, à demi trempé, coincé entre deux racines. Thorodin brisa le sceau de cire marqué du marteau de Dale. La lueur de la lanterne vacilla sur son visage alors qu’il lisait
“Tenez le pont. À l’aube, l’armée sera là.”
Il leva les yeux vers Tinúviel, dont les prunelles luisaient comme deux éclats d’argent.
— « Alors nous devons survivre jusqu’à l’aube… et tenir, quoi qu’il en coûte. »
Le Dernier Messager d’Erebor
Pendant ce temps, sur la rive nord, Munan et Barwulf guettaient, tapis dans l’ombre des saules. Le courant rapide charriait déjà le corps inerte du corbeau, ses ailes écartées flottant comme les voiles d’un navire brisé.
— « Alucare, va ! » ordonna Barwulf à son fidèle compagnon.
Le chien-loup bondit dans l’eau glacée, bravant le courant, et ramena l’oiseau entre ses crocs, le déposant avec douceur sur la berge. Le corbeau, haletant, ouvrit les yeux.
Sa voix rauque, presque humaine, s’éleva dans le silence nocturne :
— « Combattez… l’Ombre… par l’eau… ou le feu… »
Puis sa tête retomba, et la vie s’éteignit dans son regard d’encre. Munan posa une main sur son plumage trempé et murmura :
— « Même les messagers d’Erebor donnent leur sang pour cette bataille. Puisse ton âme voler jusqu’aux halls de Thorondor. »
Barwulf releva la tête. Son regard se fixa sur l’horizon, où une lueur rougeoyante commençait à s’étendre, comme un brasier qui dévorerait la nuit.
L’Ombre aux Mille Pas
Munan grimpa aussitôt dans la tour de garde, scrutant la plaine au sud. Et alors, il la vit.
Une marée mouvante, noire et grouillante, ondulant dans la pâle clarté de la lune.
Les échos de tambours montaient de la vallée lents, sourds, terrifiants. La lune se reflétait sur des lances, sur des casques de fer grossiers, sur des peaux tannées de bêtes.
Des dizaines, des centaines d’yeux rouges brûlaient dans l’obscurité. L’armée avançait.
— « Ils viennent… » murmura Munan, la gorge serrée.
Puis, d’une voix plus forte :
— « Barwulf ! Thorodin ! Ils sont là ! Par les Valar, ils sont là ! »
Les héros accoururent, leurs silhouettes se découpant dans la lueur des torches.
Tinúviel, revenue du fleuve, leva son arc et scruta la plaine.
— « Combien sont-ils ? » demanda-t-elle d’une voix tendue.
— « Deux cent cinquante, peut-être un peu plus. » répondit Munan.
Thorodin grogna :
— « Assez pour nous écraser comme des moucherons… mais pas assez pour conquérir Dale. »
Un silence pesant suivit. Tous échangeaient des regards graves, le vent soufflant entre eux comme un murmure d’outre-tombe. Tinúviel fronça les sourcils, songeuse.
— « Si ce n’est pas la conquête qu’ils cherchent… alors c’est la destruction. Une diversion, peut-être, ou un rite plus ancien… »
Barwulf posa sa main sur la garde de sa hache, son regard perdu vers les feux orques qui s’allumaient peu à peu dans la plaine.
— « Peu importe leur but. Qu’ils viennent. Le pont de Celduin ne tombera pas tant que nous respirons. »
Alors, au-dessus d’eux, le vent du nord se leva, sifflant dans les tours et faisant vaciller les flammes. Et dans le grondement lointain de l’armée ennemie, on crut entendre comme un rire sinistre celui du Roi au Gibet, dont les chaînes invisibles s’étendaient déjà sur la rivière endormie.
L’Espoir venu du Nord
Alors que la noirceur de la nuit commençait à s’installer et que les feux ennemis dansaient sur l’autre rive du Celduin, un grondement sourd monta du nord non pas celui des tambours orques, mais un écho plus noble, plus rythmé : le martèlement des sabots sur la pierre. Les gardes de la tour levèrent aussitôt les yeux vers la route, et les silhouettes se précisèrent dans la brume : dix cavaliers, capes flottant au vent, les lances brandies.
En tête chevauchait un homme grand, blond comme l’orge mûr, le regard vif malgré la fatigue du voyage. Lorsque la lumière des torches frappa son visage, Barwulf le reconnut et un sourire, rare dans une telle nuit, vint fendiller la pierre de ses traits.
— « Ceawin ! Par les Valar, Ceawin le Généreux ! » s’écria-t-il en descendant les marches pour aller à sa rencontre.
Le chef des Hommes des Bois, seigneur de Bourg-Radieux, sauta à bas de sa monture et serra la main de Barwulf.
— « Nous avons suivi les orques quittant la lisière orientale de la Forêt Noire, dit-il, haletant. Les marchands du Dorwinion parlaient d’un rassemblement monstrueux de l’autre côté du Celduin. Nous avons compris que la tempête soufflait vers le nord… alors nous sommes venus ! »
Ses cavaliers, des hommes rudes mais braves, mirent pied à terre et saluèrent les défenseurs du pont. Ceawin balaya du regard la herse réparée, les barricades et les visages tendus.
— « Vous avez bien œuvré. Le pont tiendra, je le sens. Et si Dale tarde encore, mes hommes se battront à vos côtés. »
Thorodin posa sa main sur son épaule :
— « Voilà des paroles d’acier, ami du bois. Par ta venue, les chances se rééquilibrent… »
Mais il n’eut pas le temps d’achever sa phrase. Un hurlement déchirant monta depuis le cœur du village un cri de femme, à la fois d’effroi et de désespoir. Tinúviel, Munan et Barwulf se tournèrent d’un même élan.
— « Amadisa ! » s’écria Tinúviel, déjà en train de courir.
Le Roi se Lève une Dernière Fois
Ils franchirent la porte de l’auberge transformée en hôpital de fortune. L’odeur des herbes médicinales et du sang séché emplissait la pièce. Des chandelles tremblaient, projetant des ombres difformes sur les murs. Et là, au centre de la salle, Amadisa rampait à reculons, ses yeux fous fixés sur la table où gisait le corps sans vie de Béoric. Mais ce corps il bougeait. Ses mains se crispèrent, son torse se redressa lentement, et un souffle de givre parcourut la pièce. Les flammes des bougies vacillèrent et s’éteignirent presque, comme étouffées par une présence invisible. La voix qui s’éleva ne fut pas celle d’un homme, ni même celle d’un mort. C’était une voix ancienne, rauque et glaciale, qui semblait venir d’un gouffre sans fond :
— « Vous allez être massacrés… » dit le spectre.
— « Les Hommes, les Nains, les Elfes… tous vous ont abandonnés. Il n’y a ni secours, ni salut pour vous. Soumettez-vous, et la mort vous prendra sans douleur. Résistez, et vous connaîtrez la damnation éternelle. »
Un froid surnaturel se répandit dans la salle. Les larmes d’Amadisa se figèrent sur ses joues. Munan, le souffle court, sentit son cœur se serrer comme pris dans un étau.
Même Barwulf, pourtant aguerri, recula d’un pas, les yeux emplis d’ombre. Mais Tinúviel, la lumière de Lórien dans le regard, s’avança d’un pas ferme. Sa voix, claire comme le chant des étoiles, fendit les ténèbres :
— « Fuyez ce corps, engeance de l’Ombre ! Tu as été chassé des halls des vivants, et tu le seras encore ! Ce soir sera ton dernier sur les Terres du Milieu ! »
Le mort ou plutôt ce qu’il restait de lui leva la tête. Un rictus tordu fendit son visage livide.
Et alors, du fond de sa gorge, s’échappa un rire démoniaque, un écho que nul être de chair ne pourrait produire.
— « Alors périssez… avec le pont que vous défendez. L’aube sera rouge… rouge de votre sang. »
Puis soudain, la tête de Béoric retomba lourdement sur la table. Son corps se figea, vidé à nouveau de toute vie. Le silence s’abattit. Tinúviel s’agenouilla auprès d’Amadisa, qui tremblait de tout son être.
— « Il n’a plus d’emprise, dit-elle doucement. Il est parti. »
Mais au fond d’elle, elle savait que l’esprit du Roi au Gibet n’en avait pas fini avec eux.
Les Tambours du Jugement
Dehors, le vent se leva soudain, comme une bête qu’on réveille. Puis vinrent les tambours. Graves. Lourds. Implacables. Thorodin, posté près de la herse, leva les yeux :
sur la rive sud, des centaines de torches s’étaient allumées, formant une ligne de feu.
Les orques hurlaient, les wargs grondaient, et les tambours battaient la mesure de la mort. Barwulf rejoignit ses compagnons à la grille.
— « C’est l’heure, dit-il simplement. »
Les héros prirent place, chacun à son poste, le visage fermé. Leurs armes brillaient sous la lueur rougeoyante du ciel. Et tandis que l’armée ennemie s’ébranlait, on aurait pu croire voir le monde lui-même retenir son souffle. Tinúviel, les yeux tournés vers l’horizon, murmura :
— « Le Roi au Gibet veut l’aube rouge… qu’il en soit ainsi. Mais c’est son sang, pas le nôtre, qui teintera le fleuve. »
Alors, les tambours du Jugement résonnèrent une dernière fois, et la bataille de Celduin commença.
L’Ombre enchaînée
Sur la rive sud du Celduin, le tumulte se mua en un silence oppressant. Les orques s’écartèrent, comme des vagues cédant le passage à une marée plus sombre encore.
Alors, les héros virent apparaître le cœur même de l’abomination. Un chariot de fer, colossal, monté sur des roues gravées de runes nécromantiques, avançait lentement, mû non par des chevaux ni des bœufs, mais par une force invisible. Des chaînes cliquetaient et un souffle verdâtre s’en échappait, comme une brume pestilentielle. Au centre, enfermé dans une cage aux barreaux tordus, se tenait un cadavre, vêtu d’oripeaux royaux, la couronne de son supplice clouée à même son crâne décharné. Le visage, mi-chair, mi-ombre, leva ses orbites vides vers le ciel. Et d’une voix sifflante, pareille au vent qui souffle dans les gibets, il prononça quelques mots dans la langue noire de Dol Guldur. Les chaînes du chariot se mirent à vibrer, la terre trembla, et soudain, la herse du pont du péage explosa dans un rugissement de métal. Les pierres volèrent en éclats, le souffle balaya les premiers rangs, et une odeur de mort et de soufre envahit l’air. Alors, le Roi au Gibet leva la main, et d’un simple geste, il lança sa horde. Des centaines de gorges orques poussèrent un cri unique, un hurlement guttural qui fit vibrer le pont tout entier. Et comme une vague noire, la masse des gobelins, des orques et des bêtes fondit sur le pont de Celduin.
Les Défenseurs du Pont
Les héros n’avaient plus le choix. Fuir aurait été condamner les terres libres du Nord.
Ils échangèrent un dernier regard, celui de compagnons liés par le sang et la flamme, puis s’élancèrent sur le pont, épées et arcs levés vers la tempête. Barwulf, en tête, le visage durci par la résolution, avançait d’un pas sûr malgré la peur qui grondait autour. À ses côtés, Thorodin, hache en main, le regard incandescent, jurait en khuzdul de ne pas céder un pouce de pierre tant qu’il respirerait. Derrière eux, Gerold le Béornide, Ceawin le Généreux et ses hommes formaient un rempart humain, serrés comme des pierres d’une même muraille. Et, dominant la mêlée depuis les tours de garde, Tinúviel, Munan et Galia décochaient flèche après flèche, leurs traits sifflant dans la brume, fauchant les assaillants. Les orques hurlaient, trébuchaient dans le sang, mordaient la poussière,
mais toujours la marée revenait, inépuisable, sauvage, hurlante. Puis un cri jaillit : Alucare, le fidèle chien-loup, bondit sur un orque qui menaçait Barwulf et le fit choir dans le fleuve. Mais un trait noir, tiré du chaos, vint le frapper au flanc. Il gémit, s’écroula, et son corps cessa de bouger.
— « Alucare ! » hurla Barwulf.
La fureur monta en lui comme un torrent en crue. Son cœur battit la mesure d’un tambour de guerre, ses veines se gonflèrent, et ses yeux s’embrasèrent d’un éclat sauvage.
La rage des Béornides, don et malédiction mêlés, s’éveilla. Alors, il rugit un rugissement si terrible que les orques hésitèrent, un instant, face à lui. Ses coups devenaient tonnerre, sa hache, tempête. Autour de lui, les ennemis tombaient comme des épis fauchés.
Le sang noir éclaboussait ses bras nus, et chaque respiration était un cri de défi aux ténèbres. Mais nul ne peut porter longtemps le fardeau de cette rage.
Sous les coups, sous les flèches, sous la fatigue et la douleur, le corps de Barwulf céda.
Ses genoux fléchirent, ses mains tremblèrent, et il s’effondra non par blessure mortelle, mais épuisé, vidé de toute force. Ceawin bondit aussitôt, le saisit sous les épaules et cria
— « En arrière ! Qu’on l’éloigne du pont ! »
Gerold prit sa place sans un mot, son regard plein de respect pour celui qui venait de tomber. La mêlée reprit avec plus d’âpreté encore, le pont tout entier vibrant du choc des armes.
L’Avancée du Roi au Gibet
Alors, le flot s’ouvrit à nouveau, et dans un grincement sinistre, le chariot du Roi au Gibet s’engagea sur le pont. Les orques se taisaient presque, terrifiés par leur propre seigneur,
et derrière lui, une marée noire de serviteurs de l’Ombre s’étendait, hésitant entre ferveur et horreur. La cage de fer s’illumina d’un éclat verdâtre. Des filaments de lumière malsaine serpentaient sur les chaînes, Le cadavre leva lentement la tête, ses yeux morts fixant les héros, et sa voix se fit entendre à travers le vacarme grave, déformée, résonnant dans les esprits plus que dans l’air :
— « Vous ne tiendrez pas… Celduin sera mon fleuve, et Dale, mon tombeau. »
Un vent glacial balaya la rive, faisant vaciller les torches et gémir les portes du village. Les défenseurs sentirent leur courage chanceler, mais Thorodin, serrant sa hache, rugit à son tour :
— « Tant que mes bras porteront cette lame, jamais un spectre ne foulera les terres libres ! Viens, Roi maudit ! Viens chercher ta fin ! »
L’Ombre de la Terreur
La peur s’abattit sur le pont de Celduin comme un manteau de plomb. Même les plus braves sentirent leur cœur faiblir et leurs armes s’alourdir. Car l’apparition du Roi au Gibet n’était pas celle d’un simple ennemi c’était l’incarnation même de la désolation, un souffle glacé venu d’un âge où les ténèbres régnaient sans partage. Les orques eux-mêmes, pourtant esclaves du mal, avançaient en tremblant, repoussés par la volonté impie qui les forçait à marcher. Sur le pont, le chariot du Roi grinçait à chaque mouvement, et le son de ses chaînes ressemblait à des rires lointains. L’air vibrait d’une énergie sinistre, et chaque torche semblait vaciller à son approche. Dans les tours, Tinúviel, Munan et Galia se tinrent droites malgré la peur. Leurs arcs bandés, elles décochèrent des flèches enflammées, une pluie ardente qui s’abattit sur la cage maudite.
Les flammes léchèrent le métal, brûlèrent les oripeaux du cadavre, mais celui-ci ne prit pas feu.
— « Par Eru… il rit ! » cria Galia, blême, en voyant le cadavre sourire dans sa cage.
Un froid surnaturel envahit leurs membres, et les flammes des torches s’éteignirent sur la tour. La peur, lente, insidieuse, s’infiltra dans leurs cœurs.
Le Souffle du Corbeau
Alors Thorodin, vacillant sur le pont, se remémora les paroles du corbeau d’Erebor,
les dernières avant sa mort héroïque :
« Combattez l’ombre par l’eau ou le feu… »
Le nain frappa le sol de son poing et gronda :
— « L’eau, par Mahal ! Jetons-le dans le fleuve ! »
Sans attendre, il courut vers le chariot, suivi de Gerold, qui brandissait sa masse à deux mains. Ils se heurtèrent au métal noir, d’une lourdeur inhumaine. Ils poussèrent, haletants, les veines saillantes, mais la roue du chariot ne bougea pas d’un pouce. La cage semblait ancrée à la pierre elle-même.
— « Il faut plus d’hommes ! » rugit Gerold.
— « Il n’y a plus de place ! » répondit Thorodin entre deux grognements.
Et soudain, le Roi au Gibet leva ses bras décharnés. Ses doigts, longs et tordus, désignèrent les héros. Un souffle glacial traversa le pont, et les visions commencèrent.
Les Visions de l’Ombre
Tous furent frappés. Leurs yeux se voilèrent, leurs esprits se tordirent. Tinúviel vit la Forêt Noire en flammes, les siens massacrés sous les lances de fer. Munan vit Dale en ruine, les cris des enfants noyés sous la cendre. Et Thorodin, lui, vit les couloirs d’Erebor, son clan effondré sous la montagne, leurs visages tordus de reproche. Il tomba à genoux, les mains sur le visage, hurlant à la mort.
— « Non ! Assez ! Ce n’est qu’un rêve ! »
Mais la voix du spectre s’immisça dans son esprit, chuintante et glacée :
« Non, Thorodin fils de Gror. Ce sont des souvenirs à venir. »
La douleur fut si vive qu’il crut sa tête se fendre. Au-dessus, les flèches enflammées continuaient de voler inutiles. La chose avançait, pas à pas, invincible, inexorable.
La Force des Trois
Alors, au milieu du désespoir, Thorodin leva les yeux. Un instant, il aperçut à travers la brume le visage inanimé de Barwulf sur la rive. Ce fut assez pour rallumer sa fureur.
— « Assez ! Ce pont ne tombera pas tant qu’un seul de nous respire ! »
Gerold, haletant, serra sa masse :
— « Alors mourons debout, frère ! »
Ils agrippèrent les barres du chariot, leurs muscles criant sous l’effort, leurs bottes glissant sur les pierres couvertes de sang. Et soudain, une ombre massive surgit à leurs côtés. Barwulf. Le Béornide, le visage blême, encore chancelant, avait repris conscience. Ses yeux flamboyaient d’une lueur de défi.
— « Reculez ! Je pousse avec vous ! »
À trois, ils rugirent d’une même voix. Le pont vibra sous leur force. Le métal gémit. Et dans un fracas titanesque, le chariot bascula, lentement d’abord, puis plus vite jusqu’à chuter dans les eaux furieuses du Celduin.
Le Hurlement du Roi
L’eau entra en contact avec la cage, et un cri retentit un hurlement si aigu que le monde entier sembla s’arrêter. Une lumière verdâtre jaillit du fleuve, montant dans les airs comme un feu follet monstrueux. De la carcasse du Roi s’échappa un esprit sans forme, vaguement humain, aux yeux comme deux abîmes. Il hurla sa rage, son échec, sa promesse :
« Je reviendrai… et vous me supplieraient d’oublier vos noms ! »
Puis l’ombre se dispersa, aspirée dans les nuages. Le silence tomba. Les orques, terrifiés, reculèrent. Certains se jetèrent eux-mêmes dans le fleuve pour fuir le lieu maudit.
D’autres prirent la fuite vers le sud, hurlant à la malédiction.
L’Ombre qui Ne Fuit Pas
La victoire sur le Roi au Gibet n’avait été qu’un souffle d’espoir dans une nuit de désolation. Les flots du Celduin s’étaient refermés sur le spectre hurlant, mais au sud, dans la plaine ravagée, l’armée de l’Ombre n’avait point fui. Privée de son maître, elle demeurait, féroce et confuse, comme une bête blessée. Les orques hurlaient, les tambours résonnaient encore, et dans la brume qui montait du fleuve, on voyait luisant les yeux de dizaines de gobelins errants. Tinúviel, observant du haut d’une tour à demi effondrée, murmura :
— « Ils hésitent… mais ils reviendront. Et s’ils chargent, Celduin ne tiendra pas. »
Barwulf, le visage couvert de sang séché, serra son poing.
— « Alors, qu’ils viennent ! Je leur offrirai ma rage avant de tomber ! »
Mais Thorodin, malgré le feu de la bataille encore dans ses veines, secoua la tête avec gravité.
— « Non, frère. Nous ne tiendrons pas une seconde marée. Le Roi est tombé, mais son armée reste. Si nous voulons sauver Dale et ces terres, il faut rejoindre nos frères d’armes.
Munan, d’une voix calme mais ferme, acquiesça.
— « Oui. Nous avons fait ce que nul autre n’aurait pu faire. À présent, la bataille doit être livrée à la lumière du jour, non dans les ombres. »
Alors, sans tarder, ils donnèrent l’ordre du repli. Les morts furent bénis, les blessés hissés sur les chevaux encore valides. Puis, au galop, les héros quittèrent Celduin le pont fumant encore, et les eaux charriant les débris de la bataille passée.
L’Alliance du Nord
Le jour s’était à peine levé que, sur les routes du nord, un grondement se fit entendre : le pas d’une armée. Les héros, harassés mais vivants, franchirent une colline et découvrirent, au loin, une vaste compagnie en marche. Leurs bannières claquaient au vent : celle de Dale, rouge et or, frappée du corbeau royal, celle d’Esgaroth, bleue et argentée, aux reflets d’eau, et enfin, celles d’Erebor et du Royaume sylvestre le marteau des nains et la feuille d’argent des elfes. Ils étaient là : les Peuples Libres du Nord, unis pour la première fois depuis la Bataille des Cinq Armées. Cent cinquante hommes de Dale et d’Esgaroth, cinquante nains d’Erebor menés par un capitaine à la barbe tressée d’argent, et une vingtaine d’elfes aux yeux clairs, guidés par un seigneur du nom de Laerion, messager de Thranduil. Lorsque Tinúviel et ses compagnons rejoignirent la colonne, les guerriers les acclamèrent. Et Elstan, capitaine de la garde royale, les salua d’un ton grave :
— « Vous avez tenu là où nul n’aurait survécu. Vous avez retardé la tempête. Dale vous devra sa lumière, mes amis. »
Thorodin hocha la tête, le regard déjà tourné vers le sud.
— « Les morts attendront nos remerciements. L’ennemi vit encore, et le fleuve saigne. Laissons le soleil juger cette armée. »
Le Jugement du Soleil
Lorsque le soleil atteignit son zénith, l’armée du Nord arriva sur les hauteurs de Celduin.
Sous eux s’étendaient les plaines calcinées, et, sur la rive sud, la horde orque se reformait tant bien que mal. Des chefs se disputaient, des wargs se battaient entre eux c’était une armée sans tête, sans maître, et sans gloire. Alors, Elstan leva son épée et cria
— « Pour Dale ! Pour Bard et pour le Nord libre ! »
Et le tonnerre répondit à son cri : le martèlement des boucliers, le grondement des cors,
le rugissement des nains et des hommes, et les flèches des elfes qui obscurcirent le ciel. Le choc fut terrible. Les rangs orques, encore engourdis par la peur du spectre, furent balayés comme des herbes sous la faux. Les wargs hurlèrent, transpercés par les lances, et les gobelins fuirent vers le sud, traqués sans pitié. Sur le pont, Tinúviel tira sa dernière flèche, celle qui mit fin au chef orque restant, le frappant droit dans le cœur ou ce qu’il en restait. Le fleuve Celduin, témoin de tant de sang, se para alors d’une teinte rouge sombre, comme s’il voulait sceller pour toujours la victoire des Peuples Libres.
Les Dernières Paroles du Bienheureux
Avant que la grande armée ne se disperse, Tinúviel chercha des yeux Ceawin le Généreux, le chef des hommes de Bourg-Radieux, dont le courage avait aidé à sauver Celduin du désastre. Elle le trouva, debout sur le champ encore noirci par la bataille, le manteau couvert de boue et les traits marqués par la fatigue, mais dans son regard brillait la lueur tranquille de ceux qui savent avoir accompli leur devoir.
— « Ceawin, » dit-elle d’une voix douce, « avant que tu ne reprennes la route de l’est,
as-tu nouvelles de nos frères des bois, ceux du côté occidental de la Forêt Noire ?
Je crains que l’ombre ne s’étende de nouveau, plus sombre que jamais. »
Le Bienheureux poussa un soupir et répondit avec gravité :
— « Depuis les premiers frimas, les sentiers sont devenus périlleux. Les orques rôdent à nouveau près du Goulet de la Forêt, et plus au sud, du côté de Bourg-Eaux-Noires,
on dit qu’ils ont repris les anciens tunnels laissés par les serviteurs de Dol Guldur. Peut-être cela est-il lié à cette armée qui marchait sur Dale… ou peut-être est-ce la preuve que Mordred disait vrai à Rhosgobel, lorsqu’il parlait de rassemblements autour de Château Pont-Marais. »
Tinúviel hocha la tête, le regard fixé vers les brumes du sud.
— « Alors, la guerre n’est pas terminée, seulement repoussée. »
Ceawin posa une main lourde sur son épaule.
— « L’hiver vient. Laisse les flèches reposer dans leurs carquois pour un temps, mais garde ton arc près de toi. L’ombre ne dort jamais longtemps. »
Ils se séparèrent sur ces mots, le Généreux reprenant la route de l’est tandis que l’armée victorieuse reprenait le chemin de Dale.
Le Retour des Triomphants
Dix jours de marche ramenèrent les héros aux portes de Dale, le 24 du mois de novembre de l’an 2949 du Troisième Âge. Les rues pavées de la Cité du Lac étaient calmes,
et si des couronnes de laurier ornaient les arches du palais, l’allégresse des victoires passées s’était muée en un silence de deuil et de lassitude. Car Dale, bien que victorieuse, pleurait ses morts : les gardes tombés au pont, les jeunes soldats fauchés au matin de la bataille, et ceux encore allongés dans les infirmeries, victimes du poison des fêtes. Lorsque les héros franchirent la grande place, les habitants s’inclinèrent, non dans la liesse, mais dans une gratitude silencieuse, empreinte de respect. Et c’est sous un ciel gris, chargé de neige à venir, qu’ils furent introduits dans la salle d’audience du roi Bard. Le monarque, assis sur son trône de pierre et d’or, avait à ses côtés Reinald, son premier conseiller, ainsi qu’Elstan, capitaine de la garde, et Gloin, l’ambassadeur d’Erebor au cœur franc et à la barbe flamboyante. Bard se leva à leur approche et parla d’une voix ferme :
— « Vous avez tenu Celduin contre l’ombre et permis au Nord de respirer encore.
Vous êtes les boucliers de Dale, et nul chant ne dira assez vos mérites. »
Alors, devant la cour assemblée, il les fit citoyens d’honneur de Dale, leur accordant le droit de résidence à vie dans le palais. Thorodin, incliné, murmura simplement :
— « La pierre se souvient, Majesté. Et moi, je me souviendrai. »
À quoi Bard répondit :
— « Que tes enfants et les miens gardent cette amitié tant que coulera le Celduin. »
Les Jours de Repos et le Poids du Silence
Les jours suivants furent emplis d’un calme étrange. Les héros, blessés et épuisés, goûtèrent pour la première fois depuis longtemps au repos que donne la paix fragile, incertaine, mais précieuse. Barwulf soignait son fidèle Alucare, encore marqué par les crocs des wargs ; Munan passait ses soirées à observer la rivière depuis les tours,
traçant des plans et des schémas de défense qu’il ne cesserait jamais d’améliorer ; Thorodin, malgré ses blessures, visita la forge royale, offrant ses bras et son savoir aux artisans nains d’Erebor venus réparer les armes brisées. Quant à Tinúviel, elle chantait à la cour chaque soir, apportant réconfort et lumière aux âmes meurtries par la guerre. Mais sous cette paix retrouvée, un pressentiment demeurait. Les vents du sud portaient des murmures d’inquiétude, et la Forêt Noire semblait plus sombre encore sous la neige.
La Convocation du 29 Novembre
Le cinquième jour après leur retour, à l’aube du 29 novembre, un messager du palais vint les trouver dans leurs quartiers. Il portait le sceau du marteau d’Erebor. D’une voix pressée, il annonça :
— « L’ambassadeur Gloin vous requiert dans sa demeure, sans délai. »
Les héros échangèrent un regard inquiet. Depuis la fin des combats, Gloin n’avait quitté la salle du conseil que pour échanger des lettres avec le Roi Dáin II Pied d’Acier,
et son visage, toujours jovial, s’était fait grave ces derniers jours. Ils traversèrent donc les rues enneigées de Dale, le vent du nord sifflant entre les colonnes de pierre,
jusqu’à la demeure de l’ambassadeur nain. De la cheminée s’élevait un panache de fumée bleue, et la porte, déjà ouverte, laissait entrevoir la lumière d’un feu ardent. A l’intérieur, Gloin les attendait, assis devant une grande table de chêne, des rouleaux de parchemin étalés devant lui.
Le Captif du Malin
L’orque gisait inconscient, les poignets liés de cordes grossières, le visage maculé de sang et de poussière. Munan, le visage fermé, le hissa sans ménagement sur l’arrière de son cheval.
— « Voilà un fardeau qui n’est guère noble, mais il faudra bien qu’il parle, » dit-il, ajustant la corde pour qu’il ne tombe point durant la chevauchée.
Thorodin, resserrant les sangles de sa monture, ajouta d’un ton grave :
— « Nous verrons si le fer et la peur délient mieux sa langue que la bonté. »
Le groupe se remit en route, galopant à vive allure à travers les landes. Le vent sifflait à leurs oreilles, soulevant la poussière humide de la terre froide. Seul le martèlement régulier des sabots troublait le silence.
Le Prisonnier du Pont
Vers minuit, ils aperçurent enfin, au loin, les premières silhouettes de Celduin. La lune, timide, perçait à travers les nuages, dessinant les contours du vieux pont de pierre et des maisons sombres, endormies. Avant d’entrer dans le village, Barwulf leva la main, stoppant la troupe.
— « Inutile d’amener ce démon parmi les vivants avant qu’on ne sache ce qu’il sait, » dit-il à voix basse.
L’orque, ranimé par les secousses de la chevauchée, grogna, roulant des yeux fous. Munan tira une outre d’eau et en versa quelques gouttes sur son visage.
— « Réveille-toi, charogne. Il est temps de parler. »
L’être noir ricana, sa voix râpeuse grésillant comme du charbon.
— « Vous croyez arrêter l’Ombre ? Vous êtes déjà morts. L’armée du Roi au Gibet marche, et vos murs tomberont. »
Tinúviel s’avança, ses yeux d’argent brillant dans la nuit.
— « Parle, misérable. Combien sont-ils ? Quand franchiront-ils la rivière ? »
Mais l’orque se contenta d’un sourire carnassier, ses dents tachées de sang.
— « Libérez-moi, et je vous le dirai. Sinon… vous verrez bien quand vos têtes orneront les pieux. »
Un silence pesant suivit. Thorodin, le regard sombre, posa sa main sur le manche de sa hache.
— « Assez perdu de temps. Qu’il garde ses mensonges. »
Munan serra la corde, fit taire la créature d’un coup de poing bref, puis lui noua un bâillon rêche sur la bouche.
— « Nous saurons ce qu’il faut sans lui. »
Celduin, Village du Silence
Ils reprirent leur route, franchissant les dernières lieues dans un calme spectral. Les sabots de leurs chevaux claquaient sur les pavés détrempés, résonnant étrangement entre les maisons closes. Celduin semblait désert. Pas un cri, pas une voix, pas même le chant d’un chien. Seule la lueur tremblante d’une lanterne accrochée au fronton de l’auberge, unique bâtiment de pierre du hameau, offrait un semblant de vie. Mais ils connaissaient ce village, ses ruelles, ses âmes simples. Alors, plutôt que d’aller à l’auberge, ils guidèrent leurs chevaux jusqu’à la maison du bourgmestre, un solide bâtiment de bois et de pierre au toit pentu. Une lueur vacillante filtrait à travers les volets clos. Barwulf frappa trois coups secs à la porte.
Les Filles du Vieil Erik
Un grincement répondit, et le battant s’ouvrit lentement, dévoilant deux fillettes jumelles, aux cheveux couleur de blé et aux yeux grands comme la lune. Elles avaient peut-être douze ans, et malgré la nuit, leur visage trahissait un mélange de crainte et de curiosité. Mais lorsque la lumière de leur lanterne vacillante tomba sur le visage de Tinúviel, un sourire éclaira leurs traits.
— « C’est la dame aux cheveux d’argent ! Celle qui nous avait chanté les étoiles ! » s’écria l’une d’elles, avant que l’autre ne l’attrape par le bras.
L’elfe eut un léger sourire, empreint de mélancolie. Elle posa un genou à terre, leur parlant d’une voix douce :
— « Oui, c’est moi. Et vous avez bien grandi, petites fleurs du Celduin. Mais où est votre grand-père ? Nous devons lui parler sans attendre. »
Les fillettes échangèrent un regard inquiet. L’une d’elle tourna les talons et s’enfonça dans la maison, laissant sa sœur tenir la lanterne, tremblante. Un long moment s’écoula, troublé seulement par le murmure de la pluie et le souffle lourd de l’orque ligoté. Enfin, la porte s’ouvrit à nouveau. Un vieil homme en sortit, droit malgré son âge, vêtu d’une cape brune rapiécée. Il portait sur ses épaules la fatigue des années et sur son visage la marque des batailles anciennes. Ses yeux, blanchis par la cécité partielle, ne voyaient plus qu’à demi, mais son port demeurait celui d’un homme qui n’a jamais plié devant personne.
— « Par les Valar, que faites-vous ici à cette heure ? Et pourquoi amener cette... créature ? » lança-t-il d’une voix dure, en désignant l’orque.
Les héros échangèrent un regard. Barwulf s’avança, tenant la bride de son cheval.
— « Erik, vieil ami, il n’y a pas de temps à perdre. Cette créature est un éclaireur. Une armée marche vers Celduin. Si nous n’agissons pas, le village sera balayé avant la fin du mois. »
Le vieil homme fronça les sourcils.
— « Ces petites-filles n’ont pas à entendre cela, » dit Tinúviel doucement. « Fais-les rentrer, je t’en prie. »
Mais Erik secoua la tête.
— « Ce sont les dernières de mon sang, dame elfe. Elles resteront près de moi tant qu’il me restera un souffle. »
Thorodin, exaspéré par la lenteur des échanges, saisit alors l’orque par la corde et le poussa brutalement vers l’avant. La créature tomba à genoux dans la boue, grognant et se débattant. Les fillettes poussèrent un cri de terreur et reculèrent précipitamment, l’une d’elles lâchant la lanterne qui se brisa au sol dans un éclat de verre.
— « Par les ancêtres ! Êtes-vous devenus fous ?! » hurla Erik, la colère montant à sa voix. « Vous apportez le mal dans mon village ! »
Il recula d’un pas, puis attrapa le battant de la porte et tira sur une petite corde dissimulée près du chambranle. Un instant plus tard, le son clair d’une cloche retentit dans la nuit. Un signal. Un appel. Le bruit se répercuta dans tout Celduin, d’abord discret, puis de plus en plus fort à mesure que d’autres cloches répondaient à l’écho. Des portes s’ouvrirent, des silhouettes apparurent dans les ruelles. Des torches s’allumèrent. Le village tout entier s’éveillait, alarmé. Tinúviel s’avança d’un pas, tentant d’apaiser le vieil homme.
— « Erik ! Ce n’est pas une menace, c’est un avertissement. Cette créature est un éclaireur. Elle précède une armée immense, dirigée par un spectre ancien, celui qu’on appelle le Roi au Gibet. Si Celduin ne se prépare pas, il sera perdu. »
— « Attendez-moi sur la place du village. Je vais rassembler les hommes. »
Le Rassemblement des Veilleurs
Quelques minutes plus tard, les héros se tenaient au centre de la place, près du vieux puits de pierre. Les habitants arrivèrent peu à peu une vingtaine d’hommes robustes, des fermiers, des charpentiers, quelques chasseurs armés de leurs arcs. Les femmes et les enfants, eux, observaient depuis les portes closes, les yeux pleins d’angoisse. Erik, drapé dans sa cape sombre, se plaça sur la margelle du puits. Sous la lueur tremblante des torches, la place du village de Celduin baignait dans une atmosphère pesante, saturée d’incompréhension et de méfiance. Le vent froid charriait les senteurs de pluie et de terre, tandis que les villageois, massés en demi-cercle, observaient les héros venus du Nord avec un mélange d’étonnement et de suspicion. Munan, prit la parole d’une voix forte et claire, que seul l’écho des murs vint troubler :
— « Gens de Celduin ! Nous venons de Dale, porteurs de la parole du roi Bard lui-même. Une armée immense s’avance depuis le sud, composée d’orques, de gobelins et de bêtes des ténèbres. Elle marche sous la bannière d’un spectre ancien, le Roi au Gibet, qui jadis régna sur les geôles de Dol Guldur. Son but est clair : ravager les terres du Nord, réduire vos foyers en cendres et franchir la rivière par votre pont le seul passage encore praticable. »
Un murmure d’effroi parcourut la foule, mais Erik, le vieil édile, frappa le sol de son bâton, faisant taire les chuchotements.
— « De belles histoires pour effrayer les enfants, Munan de Dale ! » lança-t-il d’une voix tremblante mais assurée. « Voilà plus d’un siècle que les ombres se sont retirées des marches du Sud. Aucun spectre ne commande une armée. Et s’il en venait une… alors qu’elle vienne ! Nous n’avons rien à voir avec les querelles de Dale ou des rois. Si ces créatures veulent passer, qu’elles paient le péage, et elles iront leur chemin. Je n’exposerai pas mon village pour des promesses d’un roi qui ne m’a jamais rien donné. »
Thorodin serra les poings, ses yeux lançant des éclairs sous ses sourcils épais.
— « Tu parlerais autrement, vieil homme, si tu avais vu Dol Guldur se réveiller, ou si tu avais senti la chair se flétrir sous le souffle du Roi au Gibet ! Ce n’est pas un conte pour taverne. C’est une guerre qui approche. »
Mais Erik ne céda pas.
— « Les guerres des grands ne sont pas celles des humbles. Je protège les miens, voilà tout. »
À ce moment-là, Barwulf, jusque-là silencieux, s’avança, posant la main sur l’épaule de Thorodin.
— « Laisse, ami. Parlons à celui qui peut nous en dire plus. »
Il désigna d’un geste l’orque, toujours ligoté, à demi conscient, le visage barbouillé de boue et de sang séché. Deux hommes du village reculèrent à sa vue. Sous les torches, ses yeux jaunes luisaient d’un éclat mauvais. Barwulf le traîna au centre de la place et le força à s’agenouiller.
— « Parle, créature. Dis à ces gens ce que tu nous as dit sur ton armée. »
L’orque ricana, ses crocs luisant sous la pluie.
— « Armée ? Ha ! Balivernes ! Ces fous m’ont capturé dans la Forêt Noire. Il n’y a pas d’armée, pas de spectre, rien que leurs mensonges pour effrayer les idiots et se faire passer pour des héros. »
Un grondement monta dans la foule. Certains hochaient la tête, d’autres regardaient les héros avec défiance. Erik haussa les épaules, satisfait :
— « Vous voyez ? Même vos ennemis nient vos dires. Je ne risquerai pas mes gens sur des rumeurs. »
Mais avant que Barwulf ne réponde, une voix s’éleva du fond de la place. Une femme s’avançait, portant un manteau de laine brune. Ses cheveux sombres encadraient un visage ferme et marqué par le travail. Dans ses bras, elle tenait une besace de cuir d’où dépassaient des herbes séchées.
— « Vieil Erik, permettez, » dit-elle en s’inclinant légèrement. « Je suis Amadisa, guérisseuse de Celduin. Vous savez aussi bien que moi qu’on ne peut se fier à la parole d’un orque. Et si ces voyageurs disent vrai, alors il ne faut pas fermer les yeux, car le mal avance toujours dans le silence des hommes qui doutent. »
Elle tourna ses yeux vers Tinúviel, et il y eut entre elles comme une reconnaissance immédiate deux femmes guidées par l’instinct du cœur plus que par la peur.
— « Si armée il y a, il faut des preuves, dit Amadisa. Mon mari, Béoric, connaît les landes du sud mieux que quiconque. Qu’il parte avec l’un d’eux pour aller voir. Si leurs dires sont vrais, alors Celduin saura quoi faire. »
Tinúviel s’inclina légèrement.
— « J’irai avec lui, » dit-elle. « Mes yeux voient loin, et mes pas sont légers. Nous saurons vite la vérité. »
Erik hésita un instant, puis acquiesça lentement, le visage fermé.
— « Soit. Béoric partira avec toi, elfe. Que vos pas soient prompts et vos langues sincères. »
Les torches s’éteignaient peu à peu, et les villageois se dispersèrent sous la pluie. Erik rentra chez lui, emmenant ses petites-filles, tandis qu’Amadisa restait un instant près des héros.
— « Si vous dites vrai, alors que le ciel nous vienne en aide. Venez ce soir à l’auberge. Quelques-uns ici vous croient encore. »
Les Veilleurs de la Nuit
Plus tard, sous la toiture basse de l’auberge, la flamme d’un foyer dansait doucement. Munan et Barwulf, assis près du feu, parlaient à voix basse avec la guérisseuse et sept villageois au regard grave. Amadisa joignit les mains.
— Je crains que le vieil Erik soit trop ancré dans son orgueil pour écouter. Mais s’il voit le danger de ses propres yeux… peut-être se décidera-t-il à agir. »
Pendant ce temps, Thorodin, exténué par les jours de chevauchée, était allé trouver refuge dans la salle commune de l’auberge. Il dormit tout habillé, la hache posée contre le mur, tandis que dehors la pluie tambourinait contre les vitres.
Et dans la nuit, sous la pâle lueur des étoiles, Tinúviel et Béoric partirent déjà vers le sud, leurs chevaux glissant sur la boue, porteurs du destin du village.
Sous les cieux d’acier
Quelques heures de cheval se passèrent lorsque Tinúviel et Béoric parvinrent au sommet du promontoire. Le vent du sud, lourd d’humidité et de cendres, leur fouettait le visage. La pluie s’était tue, mais l’horizon restait comme voilé d’une brume sale, où la terre et le ciel se confondaient en une même obscurité mouvante. Tinúviel, debout sur les roches glissantes, plissa les yeux. Ses pupilles elfiques traversèrent la distance et les voiles de brume et ce qu’elle vit lui glaça le sang.
— « Par Elbereth… les ténèbres marchent. » murmura-t-elle.
Béoric, haletant, la rejoignit. Il leva à son tour les yeux et pâlit. Au loin, se déployant entre les ravines et les bosquets morts, une escouade d’éclaireurs se mouvait avec la régularité d’un serpent. Une dizaine de wargs, montés chacun par des orques en armure sombre, reniflaient le vent en grognant. Mais plus loin encore, dans les plaines détrempées, un mouvement plus vaste se dessinait un flot d’ombres, des torches vacillantes, des bannières déchirées : l’avant-garde d’une armée. Des dizaines de gobelins s’y mêlaient à des orques plus massifs, et, au centre de cette horde, un géant de chair et de pierre avançait à pas lents, traînant une massue noueuse : un troll des collines carapaçonné, bardé de plaques de bronze terni et d’ossements humains.
— « Par les Valar… » souffla Béoric. « C’est une marée… et elle vient pour nous. »
Tinúviel demeura silencieuse un moment, les yeux fixés sur le lointain. Puis, d’une voix grave, elle estima :
— « Les éclaireurs seront à Celduin demain, à la tombée de la nuit. L’avant-garde suivra de près. Si le village ne se prépare pas maintenant, il sera balayé avant la seconde aube.
Ils restèrent encore quelques instants, figés dans le souffle glacé du matin, avant de tourner bride et de repartir au galop vers le nord.
L’heure des décisions
Lorsque les sabots de leurs chevaux martelèrent les pavés de Celduin, le soleil se levait à peine au-dessus des collines. Le village semblait encore engourdi par le sommeil — mais à peine Tinúviel eut-elle franchi la première ruelle que les cloches sonnèrent à nouveau. En moins d’un quart d’heure, tout le village fut réuni sur la grande place. Les hommes, les femmes, les enfants et les vieillards formaient un cercle autour d’Erik, appuyé sur son bâton, tandis que les héros s’avançaient à grands pas. Les visages étaient tirés, les yeux cernés, et une peur sourde parcourait la foule comme un frisson.
Tinúviel prit la parole, d’une voix claire qui s’éleva au-dessus du murmure des villageois :
— « Nous avons vu ce que l’ombre prépare. Les orques sont là, à deux journées de marche à peine. Dix wargs en éclaireurs, une avant-garde d’une cinquantaine d’orques et de gobelins, et avec eux, un troll des collines, cuirassé et massif comme un bastion de pierre. Si nous ne tenons pas le pont, ils franchiront la rivière, et rien n’arrêtera leur marche jusqu’à Dale. »
Un silence pesant suivit ces paroles. On n’entendait plus que le souffle du vent glacial et le craquement des planches. Puis, des voix s’élevèrent dans la foule :
— « Fuyons ! » cria une femme. « Nous ne pouvons rien contre une armée ! »
— « Non ! » répondit un jeune homme. « Si nous fuyons, ils brûleront tout ! Nos champs, nos maisons, nos morts ! »
— « Et Dale ? Bard nous a-t-il envoyé des soldats ? » lança un autre. « Nous allons mourir pour rien ! »
Erik leva la main, et le tumulte s’apaisa lentement. Le vieil homme semblait vieilli de dix ans depuis la veille, ses épaules voûtées, son visage marqué par une fatigue qu’aucun repos n’effacerait. Il observa tour à tour les héros, puis les habitants et dans ses yeux gris se mêlaient tristesse et devoir.
— « Peuple de Celduin, » dit-il d’une voix lente, « le moment est venu de choisir. Nous ne pouvons tous rester ici. Si Tinúviel et ses compagnons disent vrai, alors ce pont deviendra bientôt un champ de bataille. Les enfants, les vieillards, les femmes doivent fuir vers le nord, vers les terres sûres. Quant à vous les autres, les hommes valides… »
Il s’interrompit, serra le poing sur son bâton, et reprit d’un ton plus ferme :
— « … vous tiendrez le pont. »
Un murmure d’émotion parcourut la foule. Les regards se croisèrent, inquiets mais résolus. Amadisa, la guérisseuse, s’avança et posa une main sur l’épaule de son mari.
— « Alors je resterai aussi. Mes soins seront utiles à ceux qui combattront. »
Béoric hocha la tête en silence.
— « Dix-huit hommes en état de se battre, » dit-il d’une voix grave. « Ce n’est pas une armée, mais ce sera suffisant pour retarder l’ennemi. »
Barwulf s’approcha d’Erik et posa une main sur son épaule.
— « Vous avez choisi la voie du courage, vieil ami. Le roi Bard ne l’oubliera pas. »
Et dans ce matin d’acier où le vent portait déjà les échos lointains du mal, Celduin, humble village des marches, devint pour un temps le rempart du Nord, où vingt âmes et quatre héros allaient écrire une page nouvelle du courage des Hommes.
Le village s’agitait comme une fourmilière : marteaux, bêches et cordes circulaient de main en main. Les sabots claquaient sur la boue, et les ordres des héros résonnaient entre les maisons comme autant d’échos d’espoir. Le pont ce vieil ouvrage de pierre grise, battu par les flots glacés du Celduin allait devenir le seul rempart entre Dale et la mort.
L’art de la flèche
Sous un ciel d’ardoise, Munan s’était emparé d’un recoin de la place centrale pour y dresser un champ d’entraînement de fortune. Devant lui, sept hommes jeunes, des chasseurs ou des paysans, tenaient maladroitement leurs arcs encore humides de pluie. L’érudit car il était plus sage qu’homme de guerre avait revêtu le manteau du pédagogue.
— « Ne visez pas la mort, » leur dit-il, sa voix grave se mêlant au vent. « Cherchez le souffle. La flèche n’obéit pas à la force du bras, mais à la patience de l’instant. »
Il corrigeait un geste, redressait un coude, calmait une main tremblante. Les cordes vibraient, les flèches volaient, souvent dans le vide, parfois dans la cible de paille qu’on avait dressée contre un mur. Mais à mesure que la journée s’écoulait, les traits commencèrent à se ficher plus juste, les respirations à se caler sur le vent. Lorsque le crépuscule s’abattit sur le village, les hommes tiraient ensemble, dans un même mouvement. Le bois gémissait à l’unisson une symphonie naissante de courage et de corde tendue. Munan, les observant, murmura :
— « Ce ne sont pas des archers… mais ce sont des hommes. Et parfois, cela suffit. »
Le forgeron des tours
Pendant ce temps, Thorodin s’était enfermé dans les entrailles des deux tours du péage, épaules couvertes de suie et de rouille. La herse, rongée par le temps, refusait obstinément de descendre. Les chaînes avaient rouillé, les poulies grippées, et chaque tentative d’actionner le mécanisme faisait grincer tout l’édifice comme un animal blessé.
Le nain, fidèle à son art, travaillait avec une ardeur farouche. Ses mains calleuses maniaient le marteau et la clé comme d’autres manieraient la hache. De temps à autre, on l’entendait jurer dans un vieux dialecte de Khazâd :
— « Par la barbe de Durin ! Même une pierre pleurerait d’avoir été si maltraitée ! »
Il nettoya, graissa, reforgea même certains maillons à la forge abandonnée de Celduin.
Mais le soir venu, le métal demeurait capricieux, et Thorodin savait que s’il voulait rendre à la herse son souffle de vie, il lui faudrait encore une journée entière. Il sortit enfin, couvert de poussière et de sueur, et observa le ciel rougeoyant.
— « Donnez-moi le temps d’un feu de forge, » dit-il à Barwulf, « et ce pont deviendra une forteresse. »
L’ingénierie du désespoir
Sur la rive sud, Barwulf commandait une autre œuvre : la transformation du sol même en piège mortel. Les hommes, sous sa direction, démontaient les maisons les plus proches du pont les planches et les poutres devenant des pieux acérés que l’on fichait dans des fosses dissimulées sous des branchages et de la boue.
— « Ici, une rangée de piques ! » ordonnait-il. « Là, une tranchée ! Et que personne ne laisse d’espace, même pour un rat ! »
Ses bras nus, noirs de terre, maniaient la pelle autant que les autres. Il encourageait les plus jeunes, raillait les plus lents, et jurait comme un capitaine de guerre mais tous l’écoutaient. Les fermiers de Celduin, sous sa houlette, devinrent bâtisseurs et soldats.
À la tombée du soir, la rive sud commençait à ressembler à un champ de mort : fosses hérissées de pieux et barricades de chariots. Barwulf, observant son œuvre, souffla :
— « Si le pont doit tomber, ce ne sera pas sans leur faire payer cher chaque pierre. »
Vers le Nord, sur les ailes de l’inquiétude
Quant à Tinúviel, son cœur refusait le repos. Alors que ses compagnons s’activaient à Celduin, elle sella son cheval, tira sa cape sur ses épaules, et partit vers le nord. Le vent portait encore l’odeur des marais et du sel. Elle chevauchait seule, rapide et silencieuse, guettant les crêtes et les sentiers dans l’espoir de croiser une bannière de Dale, un éclaireur, ou un messager des nains. Mais les terres demeuraient vides, et le seul chant qu’elle entendait était celui des corbeaux qui planaient au-dessus des champs détrempés. Elle revint au matin suivant, le visage grave, le regard voilé.
— « Nul renfort en vue, » dit-elle simplement. « Le Nord reste sourd à nos appels. Nous sommes seuls. »
Le Repos Volé
La première nuit à Celduin fut courte et entrecoupée. Les torches vacillantes jetaient des ombres lentes sur les murs de l’auberge qu’Amadisa avait réquisitionnée pour abriter les blessés et servir d’infirmerie de fortune. Munan, harassé par les jours de chevauchée et les combats récents, y trouva enfin un lit où poser la tête. Son sommeil fut lourd, peuplé d’images de flèches et de ponts, mais il en sortit plus apte à penser et à conseiller les siens. Pendant ce temps, Thorodin ne trouva repos qu’à l’ouvrage. L’esprit d’un nain exilé au milieu des hommes le tenait éveillé : la herse du péage devait vivre. Il s’attela au mécanisme rouillé, marteau et burin en main, et bientôt la rumeur du fer à l’œuvre se mêla aux craquements des poutres. Barwulf, malgré la fatigue, resta à ses côtés et prêta sa force là où le nain manquait d’une seconde main. Ils travaillèrent jusqu’au petit jour, immobiles maîtres d’un métier ancien remettre en marche un cœur de pierre. Au lever du soleil, l’effort fut récompensé : la herse descendit avec un grondement sourd, les chaînes chuintèrent, et Thorodin, le visage noirci de suie et de sueur, la contempla comme un forgeron contemple une lame qu’il vient d’achever.
— « Par Durin, » souffla-t-il, essuyant sa main. « Qu’elle tienne quand il faudra. »
— « Elle tiendra, » répondit Barwulf d’un ton grave. « Comme tiendront ceux qui la défendront. »
Les Derniers Aménagements
La matinée apporta un bref répit : Thorodin et Barwulf se permirent enfin quelques heures de repos, bandant leurs plaies et murmurant des récits de vieilles écoles d’armes pour distraire des pensées trop lourdes. Munan, ne restant pas inerte, remonta sur la place et reprit le travail commencé la veille : il sélectionna six hommes archers novices mais robustes et se mit à les entraîner sans relâche. Il corrigea leur posture, leur enseigna à lire le vent, à choisir leur respiration avant de lâcher la corde. À la fin de l’après-midi, les traits plus droits, ces paysans avaient déjà l’allure de militaires. Sur la rive sud, Barwulf continua la funeste besogne des fosses et des pieux. Les jeunes du village creusèrent, aiguillonnés par ses ordres, plantèrent, dissimulèrent ; les barrières se multiplièrent comme des dents prêtes à fermer la mâchoire sur l’assaillant.
L’Œil qui Va au Sud
Tinúviel, après un bref repos, prit de nouveau la selle et partit vers le sud, légère comme une ombre. Ses pas de cavalière étaient des paroles qu’elle murmurait au vent. Le cœur serré, elle scruta l’horizon, elle put affirmer l’inévitable : les éclaireurs la meute de wargs et d’orques qu’elle avait aperçue atteindraient Celduin à la tombée de la nuit prochaine. Elle revint au village, visage fermé, pour faire son rapport à voix basse, comme si un mot de trop aurait pu appeler la peur.
— « Ils viennent par le sud, » dit-elle sans détour. « Les wargs ce soir. L’avant-garde derrière eux bientôt après. »
Les visages se fermèrent. La machine de défense, déjà mise en route, reçut une nouvelle urgence ; chaque geste fut désormais mesuré par le compte des heures.
Le Dilemme du Pont
En fin d’après-midi, Thorodin examina encore le vieux pont, ses pierres lézardées et ses arches naguère fières. Il fit le tour des parapets, palpant, écoutant, sentant le bois et la pierre comme on écoute une vieille chanson. Il y avait, pensa-t-il à voix haute, la possibilité d’user des deux tonnelets de salpêtre : une charge, un feu, et peut-être le tabernacle de pierre s’effondrerait, empêchant l’armée de passer. Mais la décision était amère. Détruire le pont reviendrait à sacrifier la route de ravitaillement, condamner les fermes en aval, et priver Dale d’un passage essentiel si la guerre tournait. Après une longue réflexion, assis sur une pierre humide, les quatre se réunirent. Munan, le regard sombre, parla le premier :
— « Le troll est une bête de pierre et de cuir. Le salpêtre peut lui fendre la chair ou faire tomber sa garde. Nous ne l’utiliserons pas pour faire sauter la pierre. Gardons-le pour l’heure du besoin. »
La décision fut prise d’un commun accord : les tonnelets resteraient en réserve, prêtés à l’urgence la plus noire à savoir, si le troll franchissait le pont et que seule une force d’explosion impromptue pouvait le renverser.
L’Attente sous la Lune
La nuit était tombée sur Celduin, froide et sans lune, comme si même les étoiles craignaient d’assister à ce qui allait suivre. Le vent portait avec lui l’odeur du fer et de la peur. Dans l’obscurité, le village se tenait muet, chaque maison retenant son souffle.
Le plan était en place une toile tissée par la prudence et le désespoir. Sur la tour de droite, Munan avait pris position avec quatre archers. Leurs arcs bandés étaient tendus vers les ténèbres, les yeux rivés sur la route qui serpentait jusqu’au pont. Le souffle de chacun se confondait avec le vent. Sur la tour de gauche, quatre autres archers et un jeune homme, désigné pour abaisser la herse au signal, se tenaient prêts, les mains moites sur les leviers de fer. Sous le pont, au milieu de l’arche, Tinúviel, légère comme un songe, attendait dissimulée entre les piliers. Ses yeux d’elfe distinguaient les moindres reflets sur l’eau noire, et sa main reposait déjà sur la garde de son arc. Enfin, sur la rive sud, dissimulés dans les ruines des maisons, Thorodin, Barwulf, Béoric, et les hommes valides guettaient, muscles tendus, le moment propice pour frapper. Alucare, le chien-loup de Barwulf, couché près de lui, grondait en silence, les crocs découverts. Tout Celduin était une embuscade prête à éclater une toile fragile tissée dans la nuit contre la meute qui s’avançait.
Les Ombres qui Viennent
Puis, le vent porta un premier hurlement. Grave. Lointain. Les guetteurs sur la tour se raidirent. Des silhouettes se détachèrent sur la route, sinistres et souples : douze wargs, massifs, noirs, leurs yeux rouges perçant la nuit. Chacun portait un cavalier orque, armé de fer grossier, et à leur tête trottait une bête plus grande que les autres, sa gueule écumante, chevauchée par un orque cuirassé, le chef de l’escouade. Ils approchèrent du pont, les pattes griffant le sol gelé, les naseaux exhalant une vapeur épaisse. Arrivés à quelques dizaines de mètres de la herse mi-ouverte, le chef leva son cimeterre et hurla dans la langue noire des montagnes :
— « Ouvrez la grille ! Laissez passer les fils de Mordor ! Ou nous brûlerons vos huttes et mangerons vos enfants ! »
Aucune réponse ne vint, sinon le murmure du fleuve contre les arches de pierre.
Un silence épais s’installa, presque surnaturel, avant que le hurlement du chef ne le brise à nouveau, plein de rage :
— « Traversez ! Tuez tout ce que vous verrez ! Laissez leurs têtes au gibet pour le Roi des Ombres ! »
Les Fosses de Celduin
Sous un ciel sans lune, les hurlements des wargs résonnaient comme mille marteaux battant les portes de l’enfer. Le pont vibrait sous leurs pas. Les yeux rouges des bêtes luisaient dans la brume glacée, et leur souffle empestait la chair et la mort. Mais Celduin n’était pas sans défense. Les premiers wargs s’élancèrent, leurs cavaliers brandissant leurs lances rugueuses, certains hurlant des injures en langue noire. Alors le sol s’ouvrit sous eux. Des fosses camouflées, profondes, hérissées de pieux aiguisés, s’effondrèrent sous les pattes des montures. Les cris des bêtes éventrées couvrirent le tonnerre de la bataille. Un warg et son cavalier furent empalés, d’autres, blessés et hurlants, jaillirent des fosses, écumant de rage. Le plan de Barwulf avait fonctionné partiellement. Derrière eux, les troupes de Celduin surgirent à revers, guidées par les torches des héros. Les archers de Munan décochèrent une volée précise sur les orques restés en arrière, tandis que sur le pont, Tinúviel jaillit de l’ombre comme un éclair d’argent, abattant d’une flèche le chef d’un warg qui s’effondra dans la rivière, puis disparut sous le pont avant que les orques puissent riposter, se fondant dans la nuit.
Quelques instants plus tard, elle rejoignit ses compagnons sur la rive sud, ses yeux brillant comme deux éclats d’étoiles.
Le Mur de Fer et de Chair
Les premiers wargs atteignirent alors la herse, qui se referma dans un fracas de chaînes.
Les bêtes, furieuses, bondirent contre la grille, cherchant à la renverser. Le fer grinça, mais tint bon. Derrière eux, les orques, rendus fous par la frustration, se ruèrent sur les tours du pont, cherchant à grimper par les murs, les doigts ensanglantés, leurs crocs luisant à la lueur des torches.
— « Tenez vos positions ! » cria Munan du haut de sa tour, décochant sans relâche.
— « Pour Dale et pour le Nord ! » rugit Barwulf, le visage éclaboussé de sang, sa hache décrivant des cercles de mort.
Sous leurs yeux, les archers novices du village, tremblants mais déterminés, continuaient à tirer. Une flèche, deux, trois et bientôt des orques chutèrent dans la rivière, leurs cris s’éteignant dans le courant glacé. L’air empestait la poudre, le fer chaud, le sang. Tinúviel, bondissant entre les ombres, frappait d’une précision elfique, chaque coup épargnant un camarade, chaque flèche trouvant un cœur ennemi. Alors que le combat faisait rage, Thorodin fit face à un warg plus massif que les autres.
La bête, gueule écumante, bondit sur lui, le nain roula, évita de justesse les crocs, et planta sa hache dans la gorge de la bête. Mais dans un dernier sursaut, le monstre lui mordit la cuisse, lui arrachant un cri rauque. Le sang jaillit, sombre et épais, tachant la pierre.
— « Thorodin ! » hurla Barwulf en se précipitant vers lui.
D’un revers de hache, il acheva le warg.
Silence sur le Pont
Enfin, après de longues minutes d’un combat sans répit, le silence tomba sur Celduin.
Les hurlements s’éteignirent un à un, remplacés par le crépitement des torches et le clapotis du fleuve rougi. Les corps des orques et des wargs jonchaient le pont et les fosses, comme un tapis d’ombre et de mort. L’odeur du sang et de la peur flottait dans l’air glacé. Les hommes de Celduin, haletants, comptèrent leurs morts : un seul homme avait péri, transpercé d’une lance, et quelques blessés étaient pansés à la hâte. Mais les éclaireurs ennemis étaient tous exterminés. La première vague venait d’échouer le pont tenait encore.
Les Soins du Nain
Thorodin, le visage pâle, fut transporté en urgence à l’auberge, transformée par Amadisa en salle de soins. Tinúviel, agenouillée près de lui, sortit une petite bourse contenant des plantes. Elle les écrasa dans un mortier de voyage et en fit une pâte qu’elle appliqua sur la plaie. Le nain gronda de douleur mais tint bon.
— « Que les Valar te bénissent, elfe, si ton remède fait effet… car je compte bien être debout avant que le soleil ne se lève. »
Tinúviel lui répondit avec un sourire doux :
— « Alors ne dors pas trop profondément, fils de la pierre. La nuit apportera pire que cette morsure. »
Dans la nuit sans étoiles, l’avant-garde du Roi au Gibet avançait déjà, lente et inexorable, comme une marée de ténèbres. Et tous savaient, au fond d’eux, que la véritable bataille de Celduin ne faisait que commencer.
Le Combat contre les Serpents
À peine le coffre refermé par les mains fermes de Munan, celui-ci bondit aux côtés de Barwulf. Le chasseur des bois avait déjà fendu en deux l’un des reptiles venimeux, mais trois autres sifflaient, leurs crochets dégoulinants cherchant la chair des convives affolés. Les lames et les bottes s’abattirent avec fureur : la hache de Barwulf fendit l’air, écrasant l’échine d’un serpent, tandis que Munan, armé de sa dague, empala une autre bête au sol, l’épinglant comme une vipère de marécage.En quelques instants, la menace grouillante fut réduite au silence, mais autour d’eux régnaient toujours les cris, la panique et les râles des blessés.
Le Dernier Souffle du Bouffon
De son côté, Tinúviel s’était précipitée vers Harold, qui gisait sur l’estrade, convulsant. Ses yeux roulaient dans leurs orbites, son visage était pâle, et ses mains déchiraient le bois dans un effort désespéré. Elle posa ses mains tremblantes sur sa poitrine et tenta, par des paroles apaisantes et des herbes de son sac, d’atténuer sa douleur. Le bouffon, crachant du sang noir, murmura d’une voix brisée :
— « Ce n’était… qu’une farce… Je devais… jeter l’or… ils devaient rire… Qu’est-ce qu’il m’a fait… ? »
Ses doigts se crispèrent une dernière fois sur la manche de Tinúviel, avant que la vie ne s’échappe de son corps, le laissant inerte, les yeux ouverts dans une expression d’incompréhension.
L’Appel de la Poursuite
Près de l’une des grandes ouvertures du chapiteau, Thorodin hurlait des ordres, bousculant les convives en proie à la panique pour éviter que la foule ne s’écrase sur elle-même. Sa voix portait, rugueuse comme l’acier :
— « Un par un ! Ne poussez pas, ou vous serez piétinés ! »
Alors qu’il parvenait à faire franchir les barrières à une poignée de rescapés, une main tira sa manche. C’était Belgo, le fils de Baldor, haletant d’avoir couru jusqu’à lui.
— « Seigneur nain ! J’ai vu… Lockmand ! Il a fui dès les premiers cris… il avait quatre guerriers avec lui… des orientaux ! Ils se sont précipités vers le port. »
Les yeux de Thorodin s’embrasèrent comme des braises.
— « Alors c’est lui… Le serpent véritable est là-bas ! »
Il tourna la tête et hurla de toute sa voix rauque :
— « Compagnons ! Au port, à la poursuite de Lockmand ! »
Deux Routes, Un Destin
Sans attendre, Thorodin s’élança, bousculant les survivants, la main sur la garde de sa hache. Barwulf, toujours haletant du combat, échangea un bref regard avec Munan et Tinúviel.
— « Je le suis ! Qu’il ne nous échappe pas, pas après ce qu’il a fait ! » cria-t-il avant de s’élancer dans les rues, son fidèle Alucare courant à ses côtés.
Munan, le souffle court et les mains encore tachées du sang des serpents, fit un pas en avant, mais Tinúviel posa une main sur son bras.
— « Non. Nous devons rester… Vois les blessés. Ces gens mourront sans aide. »
Il hocha la tête, le regard sombre, et se tourna vers les convives étendus, les cris de douleur emplissant encore la tente. Ensemble, ils entreprirent de porter secours, déchirant des nappes pour en faire des bandages, pressant les plaies, forçant les survivants à recracher le poison par l’eau et l’herbe.
Pendant ce temps, les pas de Barwulf et Thorodin résonnaient déjà dans les ruelles de Dale, lancés dans une chasse nocturne qui promettait d’être mortelle.
Le Navire en Fuite
Le port de Dale, désert à cette heure avancée, baignait dans une lumière froide où les torches se mouraient, leur flamme battue par le vent de la rivière. Devant eux, glissant sur les eaux sombres de la Rivière Courante, un navire déliant ses amarres commençait déjà à s’éloigner du quai. À son bord, éclairé par la clarté de la lune, Lockmand se tenait droit, et près de lui quatre guerriers aux armures d’airain, porteurs de lances et de cimeterres recourbés : des hommes du Rhun, les Orientaux dont les rumeurs disaient qu’ils servaient des maîtres obscurs. Le nain serra son poing et lança une invective grondante :
— « Traître ! Charogne de l’Est, ton nom ne sera bientôt plus qu’un crachat jeté dans la boue ! »
Mais avant qu’ils ne puissent courir au bout du quai, Barwulf arma sa lance de jet, prêt à l’envoyer, lorsqu’une voix familière s’éleva derrière eux.
Le Passé Ressurgi
Trois silhouettes s’étaient glissées hors d’une ruelle adjacente, bloquant leur route. En tête, un homme au visage couturé, une cicatrice barrant son front jusqu’à la joue : Kelmund, jadis voleur et coupe-jarret au service du Girion corrompu qui régna sur Esgaroth avant sa chute. Il tapota une bourse d’argent à sa ceinture et ricana :
— « On nous a payés pour arrêter les poursuivants. Mais on ignorait que ce serait vous… quelle aubaine. »
À ses côtés, se tenait le massif Jonnar, et derrière eux un troisième homme. Thorodin écuma de rage :
— « Assez de bavardage, chien de Smaug ! »
Le Duel sous les Torches
Sans attendre, il fit tournoyer sa hache et s’élança. Le choc fut brutal : l’acier mordit les os et le craquement sec résonna comme une sentence. Kelmund poussa un hurlement, puis s’effondra, son arme glissant de ses doigts inertes.
À quelques pas de là, Barwulf frappa du manche de sa hache contre le crâne de Jonnar, qui s’écroula, assommé net. Le troisième, les yeux écarquillés de terreur, tourna les talons et disparut dans une ruelle, ses pas claquant dans la nuit. Un instant, le silence retomba, seulement troublé par le clapotis de la rivière et le bruit des cordages qui se tendaient.
La Barque des Poursuivants
Mais déjà le navire s’éloignait, ses rames plongeant dans l’eau avec cadence, tandis qu’une voile se gonflait au souffle nocturne. Barwulf jeta un regard désespéré au quai :
— « Il nous échappe ! »
Sans hésiter, ils délièrent une petite barque de pêche, ses planches usées craquant sous leur poids. Chacun saisit une rame, et sous la force de leurs bras, l’embarcation se mit à glisser sur les flots, poursuivant la silhouette sombre du navire de Lockmand.
La lune se reflétait sur l’eau, argentant la traînée laissée par leur proie. Derrière eux, la ville de Dale s’éloignait, ses murailles se dressant dans l’ombre comme un souvenir lointain.
— « Tiens bon, Barwulf ! » gronda Thorodin, les yeux rivés sur le navire.
— « Par ma hache, il ne quittera pas ces eaux vivant ! »
Et la chasse commença, sur le courant puissant, entre les ténèbres et l’écume.
Sous le Chapiteau Dévasté
Dans l’immense chapiteau, l’odeur du vin répandu se mêlait à celle, plus âcre, du venin et de la peur. Les cris s’élevaient encore, mais peu à peu la panique cédait devant les gestes fermes de Tinúviel et de Munan. L’elfe, légère comme une flamme dans la nuit, bandait une plaie ici, apaisait une convulsion là, sa voix claire servant de baume aux âmes comme aux corps. Munan, la mâchoire serrée, allait d’un blessé à l’autre, sa main ferme stoppant les hémorragies.
Enfin, les renforts arrivèrent : une poignée de gardes haletants, visages crispés d’effroi devant le chaos des tables renversées, des convives effondrés, et des serpents écrasés encore convulsant dans leur agonie.
— « Seigneur Lockmand fuit par le port ! » lança Munan, sa voix dure comme l’acier.
Les gardes échangèrent un regard, hésitants, et l’un d’eux répondit avec amertume :
— « Nous sommes trop peu… notre devoir est ici. »
Tinúviel posa une main légère sur l’épaule du soldat :
— « Alors restez et veillez sur votre peuple. Le reste est désormais entre nos mains. »
L’Élan de la Décision
Sans attendre d’autre mot, Munan se redressa et ajusta son arc, jetant un regard à l’elfe.
— « Allons, Tinúviel. Si Thorodin et Barwulf sont déjà en marche, ils auront besoin de nous. »
Un bref signe de tête fut l’unique réponse de la sylvaine, son visage resplendissant d’une détermination glacée. Ensemble, ils s’élancèrent hors du chapiteau, franchissant les corps étendus et les torches renversées, leurs pas avalant les pavés encore luisants du vin et du sang mêlés.
Aux Abords du Port
Ils atteignirent enfin la jetée. Là, des traces fraîches de lutte : le bruit mat d’un corps jeté à terre, l’empreinte d’un pas profond sur les planches humides. Plus loin, une barque de pêche s’éloignait déjà, ses deux rames frappant l’eau avec vigueur Thorodin et Barwulf, lancés dans la poursuite. Au large, un navire plus massif fendait les flots, sa voile sombre gonflée par le vent, emportant Lockmand et ses guerriers du Rhûn vers l’ombre avalante de la rivière. Tinúviel siffla entre ses dents, ses yeux étincelant comme des lames.
— « Il ne nous échappera pas. »
Et déjà, Munan déliait une seconde barque, ses doigts agiles détachant les amarres avec une hâte brûlante.
La Barque des Héros
Les rames grinçaient dans l’eau sombre, et le souffle court des compagnons se mêlait au fracas du courant. Thorodin, malhabile sur les flots, entravait malgré lui les efforts de Barwulf, son large bras maladroit croisant la rame de son compagnon et ralentissant leur barque. Pendant ce temps, le navire de Lockmand glissait avec aisance, sa voile gonflée par le vent nocturne. Sur le pont du bâtiment ennemi, les guerriers du Rhûn avaient allumé un brasero : un cercle rougeoyant projetant des éclats infernaux dans la nuit. Des flèches enflammées furent plongées dans les braises, prêtes à pleuvoir sur quiconque oserait s’approcher.
La Flèche de Munan
Mais Tinúviel et Munan, plus rompus aux arts de la navigation, filaient droit comme des flèches sur leur propre barque. Leur embarcation fendait l’eau avec grâce et rapidité, dépassant celle de leurs compagnons en arrière.
— « Tiens bon ! » lança Tinúviel, son regard fixé sur la coque ennemie.
Munan lâcha brusquement ses rames, son arc déjà bandé. L’instant fut suspendu : le sifflement tendu de la corde, l’éclair d’une flèche traversant la nuit, et le cri bref d’un rhûnnien qui s’écroula sur le pont, une flèche fichée en plein cœur. Le brasero vacilla, les guerriers se hâtant de réarmer leur rang.
Le Feu dans la Nuit
Les flèches enflammées commencèrent à siffler dans les airs, tombant tout autour de la barque de Tinúviel et Munan. L’eau éclatait en gerbes bouillonnantes là où les traits plongeaient, mais aucun ne trouva encore sa cible. La barque heurta le flanc du navire avec un craquement de bois, et les cordages jetés s’accrochèrent à la rambarde.
Sans hésiter, Munan bondit sur le pont, son arc dans la main, et se trouva face à trois adversaires qui l’encerclaient déjà, leurs lames étincelantes sous la lumière du brasero.
La Chute de Tinúviel
Mais derrière lui, un cri étouffé résonna : Tinúviel, dans l’élan de son bond, avait trébuché sur le rebord humide de la barque. Sa main glissa, et son corps plongea dans les eaux glacées de la Rivière Courante.
Un instant, son éclat argenté disparut sous la surface noire. L’eau glaciale referma ses mâchoires sur son souffle, et la lueur du brasero se brouilla à travers les remous.
Munan, malgré le cercle des lames qui se refermait sur lui, jeta un regard vers la rivière et hurla :
— « Tinúviel ! »
Mais déjà les guerriers du Rhûn avançaient, hurlant leur défi.
L’Affrontement Implacable
Munan, cerné par trois lames étincelantes, parait de son mieux, mais son souffle se faisait court. Les guerriers du Rhûn, vétérans des steppes, frappaient avec une précision implacable. Les entailles s’accumulaient sur ses bras et son flanc, et déjà son sang luisait au clair de lune.
— « Tiens bon ! » cria-t-il d’une voix étranglée, sachant pourtant que ses forces l’abandonnaient.
Il recula d’un pas, son dos heurtant le bastingage du navire. Dans un ultime élan désespéré, il bondit par-dessus bord et retomba lourdement dans sa barque, ses armes glissant de ses mains.
Les Flèches des Steppes
Les trois Rhûnnien s’élancèrent vers la rambarde, leurs arcs levés dans un geste synchronisé. Les cordes claquèrent comme des fouets, et trois flèches sifflèrent dans la nuit. Une seule trouva sa cible : elle se ficha profondément dans l’épaule de Munan. Le bardide hurla avant de s’effondrer, inanimé, sa silhouette ballottée par les flots tandis que sa barque dérivait, impuissante.
La Résurgence des Compagnons
À cet instant, Barwulf et Thorodin parvinrent enfin au navire. Non loin d’eux, Tinúviel, transie par les eaux glacées, luttait encore pour reprendre son souffle. Barwulf, d’un geste ferme, lui tendit la main et la hissa sur la coque, son chien Alucare grognant furieusement contre les silhouettes au-dessus.
— « Plus de fuite ! » gronda Thorodin, la hache en avant, ses yeux brillants d’une lueur sombre.
Les trois survivants, malgré leurs blessures, grimpèrent à bord du navire de Lockmand. Le froid mordait leurs os, la fatigue pesait sur leurs muscles, mais la rage les soutenait.
La Fureur de la Bataille
Les trois Rhûnnien, surpris par cette soudaine résurgence, dégainèrent à nouveau leurs lames. Le combat fut bref mais d’une brutalité féroce : Thorodin, rugissant, abattit sa hache en un coup si puissant qu’elle fendit l’armure d’un des guerriers. Tinúviel, encore trempée, décocha une flèche à bout portant dans la gorge d’un autre. Barwulf, haletant et couvert de sang, acheva le dernier d’un revers de sa hache, son souffle se confondant avec celui de son chien qui s’élançait à ses côtés. Le pont du navire fut bientôt silencieux, jonché de cadavres. Les flots clapotaient doucement contre la coque, comme si la rivière, indifférente, avalait les derniers échos du combat.
La Dague et l’Or
Lockmand, acculé contre la rambarde du navire, le visage pâle et déformé par la peur, brandissait une dague dont la lame tremblait dans sa main moite. Ses yeux, autrefois pleins de morgue, roulaient comme ceux d’un renard pris au piège.
— « Attendez ! » s’écria-t-il d’une voix brisée. « De l’or ! J’ai des coffres, des cargaisons entières. Je vous les offre, tout, si vous me laissez partir cette nuit. »
Ses paroles tombèrent dans un silence de pierre. Thorodin s’avança, la hache toujours maculée du sang des Rhûnnien, et répondit d’une voix grondante :
— « Ton or n’a pas de valeur face à la trahison et au sang versé. »
La Prophétie des Ténèbres
Voyant l’inflexibilité des héros, Lockmand changea de ton. Ses traits se durcirent et, d’une voix glaciale, il déclama :
— « Vous êtes des aveugles ! Le Maître viendra, et vous ne pourrez l’arrêter. Une armée se lève, immense, faite de spectres, d’orques et de wargs. Elle déferlera comme la tempête, et Dale, votre précieuse capitale, sera réduite en cendres ! »
Ses paroles résonnèrent dans l’air humide de la rivière, comme un présage de malheur. Mais Barwulf lui enfonça la hampe de sa lance contre la poitrine et gronda :
— « Ton maître n’est qu’ombre et poussière. Et toi, tu répondras de tes crimes. »
Le Retour Vers Dale
Ligoté de cordes solides, Lockmand fut jeté au sol comme un sac inutile. Les marins, blêmes et tremblants, reçurent l’ordre de virer de bord. Tandis que les avirons plongeaient dans les flots noirs, les compagnons se rassemblèrent, épuisés mais déterminés. Sur le chemin du retour, ils aperçurent une silhouette flottant au gré du courant : la barque de Munan, ballotée par les flots. Le jeune homme reprenait tout juste conscience, son visage déformé par la douleur mais ses yeux encore vifs. Barwulf et Tinúviel le hissèrent à bord, et Thorodin posa une main lourde sur son épaule :
— « Tu es encore des nôtres, frère. »
Les Geôles et l’Audience
Lorsque le navire accosta enfin, les quais étaient vides, baignés par la lueur froide de la lune. Les héros, escortant leur prisonnier, se précipitèrent directement vers le palais. Lockmand, désormais réduit au silence, fut remis aux geôles royales, sous la garde de soldats de confiance.
Les compagnons, brisés par les combats et la fatigue, furent guidés jusqu’à l’infirmerie du palais. Là, on lava leurs blessures, on banda leurs chairs meurtries, et ils purent fermer les yeux et goûter à quelques heures de repos.
Les Rumeurs du Palais
À l’aube, les héros, encore las et meurtris, furent conviés dans la grande salle d’audience du roi Bard. Leurs pas résonnaient dans les couloirs de pierre, et à travers les portes entrouvertes ils surprirent les chuchotements des serviteurs du palais.
Certains, blêmes de crainte, parlaient de la malédiction du dragon, prétendant que Smaug, même mort, avait laissé une souillure sur Dale. D’autres murmuraient que les elfes étaient derrière l’empoisonnement, jaloux de la prospérité nouvelle de la cité. Quelques voix basses, teintées de rancune, accusaient les nains, toujours avides d’or.
Mais la rumeur la plus persistante, qui courait comme un feu sous la cendre, pointait un doigt accusateur vers les voisins d’Esgaroth. On disait qu’ils ne pardonnaient pas à Bard d’avoir déplacé le centre du pouvoir et des richesses à Dale, laissant leur cité s’étioler dans l’ombre. Les compagnons comprirent que le mal, à défaut de serpents ou de poison, rôdait aussi dans les esprits des hommes.
L’Assemblée du Roi Bard
Les lourdes portes s’ouvrirent sur la salle d’audience. Le roi Bard trônait dans sa haute chaise, la fatigue assombrissant son visage mais la flamme de la détermination brûlant toujours dans ses yeux. À ses côtés se tenait Reinald, son premier conseiller, vieil homme sage à la barbe grisonnante, et Elstan, capitaine de la garde, la main toujours posée sur la garde de son épée. Quelques gardes, immobiles comme des statues, encadraient la salle. Les héros s’inclinèrent respectueusement, et le roi les salua d’une voix grave :
— « Vous êtes revenus chargés de nouvelles sombres, et la nuit elle-même a enfanté d’autres malheurs. »
La Mort du Traître
Reinald prit la parole, son ton grave emplissant la salle :
— « Lockmand n’est plus. Cette nuit, il s’est ôté la vie dans sa cellule. »
Un silence pesant s’abattit. Thorodin serra les poings, Barwulf grogna une imprécation, et Tinúviel, pâle, sentit une lueur de colère et de tristesse s’éveiller dans son cœur. Munan brisa le silence :
— « Un lâche jusqu’au bout… Il a préféré la corde au jugement. »
Mais Reinald leva la main pour les apaiser et continua :
— « Malgré tout, nous avons pu l’interroger. Il a parlé. »
L’Ombre du Roi au Gibet
À ces mots, Elstan se redressa, et Bard lui-même posa son regard perçant sur les compagnons. Reinald poursuivit, sa voix résonnant comme un glas :
— « Une armée marche vers nous. Elle est menée par un spectre se faisant appeler le Roi au Gibet. Lockmand a dit qu’il fut autrefois le maître des geôles de Dol Guldur, un être qui se repaît des chaînes et des supplices. »
À l’évocation de ce nom, les héros échangèrent des regards lourds de certitudes. Ils le savaient, ils le sentaient : il s’agissait du même esprit qui avait possédé le crâne de Valter, qui avait assailli Dame Irimë, et dont l’ombre verdâtre avait empoisonné les terres du Dorwinion.
— « Nous l’avons affronté… » souffla Tinúviel d’une voix tremblante, ses yeux perdus dans le souvenir des ténèbres. « Et nous savons qu’il ne cédera pas sans répandre la ruine. »
Reinald hocha gravement la tête.
— « Ses forces sont nombreuses : spectres, orques, wargs, et autres bêtes abominables. D’après ce que nous savons, elles atteindront Dale et Esgaroth dans quelques semaines à peine. »
Le roi Bard se leva alors, et sa haute stature imposa le silence. Sa voix, ferme comme l’acier, résonna dans la salle :
— « Si l’Ombre revient, alors Dale se dressera encore comme un rempart pour les Peuples Libres. Mais nous aurons besoin de toutes les forces, de toutes les alliances, pour survivre à ce qui vient. »
La Carte des Terres du Nord
Une vaste carte fut déployée sur la table d’audience, ses coins maintenus par des poids de bronze. Elle représentait les terres du Nord : les Montagnes Grises au loin, la Forêt Noire et ses ombres, l’Anduin et ses méandres, et au centre, la rivière Courante, serpent d’argent menant jusqu’à Dale et Esgaroth. Autour, le roi Bard et ses conseillers se penchèrent, tandis que les héros prirent tour à tour la parole, leurs voix chargées de gravité.
La Voix de Tinúviel
Tinúviel, fine et claire, fut la première à s’exprimer. Elle posa son doigt sur les bois orientaux et dit :
— « La Forêt Noire recèle mille poisons, mais aussi mille remèdes. Les herbes médicinales qu’y cueillent mes semblables pourraient soigner les guerriers frappés par l’empoisonnement. Si l’armée de l’Ombre use encore de telles perfidies, nous aurons de quoi sauver des vies. »
Ses paroles furent accueillies avec des hochements de tête, et Bard ordonna que des messagers soient envoyés au plus vite dans les bois pour rassembler ces herbes.
L’Appel du Nain
Thorodin, droit comme un roc, posa sa main calleuse sur la carte, non loin d’Erebor.
— « Les Nains ne resteront pas sourds. Dáin Pied-d’Acier n’a jamais reculé devant l’ennemi, et son peuple connaît la valeur de Dale. Une armée se lève au Sud ? Alors les marteaux et les haches d’Erebor se lèveront aussi. Envoyez un messager à Dáin, et je gage ma barbe qu’il ne refusera pas l’appel. »
Son ton résonna comme une promesse d’acier, et Bard acquiesça d’un signe solennel.
Les Paroles de Sagesse de Barwulf
Barwulf, plus mesuré, regarda la carte mais aussi les visages autour de lui.
— « J’entends déjà les rumeurs : Esgaroth, disent certains, aurait trempé dans ce complot. Je ne crois pas à ces mensonges. Nos voisins sont des hommes comme nous, ils ont souffert du dragon, et ils souffriront encore si Dale tombe. Nous devons balayer ces murmures de trahison et tendre la main, car divisés, nous tomberons. »
Ses mots résonnèrent dans la salle comme une vérité simple mais puissante. Même Reinald, d’ordinaire méfiant, hocha gravement la tête.
L’Œil du Stratège
Enfin, Munan, le regard fixé sur la rivière Courante, parla avec la précision d’un stratège :
— « Cette armée doit franchir l’eau, et à cette saison, ses flots sont glacés et traîtres. Il n’existe qu’un passage possible pour elle : le pont de Celduin, à une semaine au sud. Là, nous pourrions les retenir, ralentir leur marche et gagner de précieux jours. Le sort de Dale ne se jouera peut-être pas ici, mais à cet endroit. »
Un silence suivit ses paroles. Tous comprenaient qu’il parlait vrai.
La Décision de Bard
Le roi Bard se redressa, son regard brûlant d’une flamme résolue.
— « Alors il en sera ainsi. Nous enverrons des coursiers à nos alliés : aux Elfes du Roi Thranduil et aux Nains d’Erebor. Nous enverrons aussi nos gardes prévenir les fermiers et rapatrier les civils derrière nos murs. Mais tout cela prendra du temps… et le temps, mes amis, doit être gagné par des hommes de courage. »
Il fixa alors les héros, son regard lourd de reconnaissance mais aussi d’espoir.
— « Vous partez dès aujourd’hui pour Celduin. Tenez ce pont autant qu’il vous sera possible. Chaque heure, chaque jour arraché à l’ennemi sera une pierre ajoutée à la forteresse de Dale. »
Le Serment des Héros
Thorodin posa le poing sur sa poitrine, Barwulf leva haut sa hache, Tinúviel inclina la tête avec la gravité des anciens serments elfiques, et Munan serra son arc comme on serre une promesse.
— « Nous irons, » dirent-ils d’une seule voix. « Et nous tiendrons. »
Le Fardeau des Missions Secrètes
À peine une heure après la fin du conseil, les héros s’étaient préparés. Leurs blessures pansées, ils reçurent de l’infirmerie des sachets d’herbes médicinales aux senteurs fortes, cueillies dans les recoins de la Forêt Noire et offertes par les guérisseurs de Dale. Plus précieux encore, deux petits tonnelets de salpêtre leur furent confiés, lourd fardeau que porteraient leurs chevaux, mais peut-être clef d’un dernier recours : faire sauter le pont de Celduin si l’ennemi devenait trop nombreux.
Tinúviel et Munan, avant de partir, confièrent une missive scellée aux gardes du palais. Elle portait l’appel pressant à Galia l’elfe chasseresse et à Gerold le puissant Béornide, leur demandant de rejoindre Celduin s’ils le pouvaient. Un geste désespéré, semblable à une bouteille jetée à la rivière du destin… mais en ces temps sombres, la moindre aide pouvait changer l’issue d’une bataille.
Les Coursiers du Roi
On mena devant eux les plus nobles montures du royaume : des chevaux rapides et endurants, caparaçonnés de simples couvertures de laine mais aux muscles fins et aux yeux vifs. Thorodin, mal à l’aise sur ces bêtes élancées, grogna mais ne protesta pas, car il savait que seule la vitesse comptait. Barwulf flatta l’encolure de son destrier sombre, tandis que Munan et Tinúviel se mirent en selle avec l’assurance d’anciens voyageurs. Alucare, le fidèle chien-loup, trotterait sans peine à leurs côtés, ses crocs brillants et ses yeux attentifs à la moindre menace.
Le Galop de l’Espoir
Au signal, la petite troupe s’élança à vive allure. Les sabots frappaient les pavés de Dale, résonnant comme un tambour de guerre, avant de s’élancer sur la grande route de pierre menant au sud. Les gardes aux portes de la cité les saluèrent d’un cri d’encouragement, et la population rassemblée regarda passer ces cavaliers avec des yeux emplis de crainte et d’admiration : les héros chevauchaient non pour leur gloire, mais pour retarder l’Ombre et offrir un sursis à Dale et à ses enfants.
Les Plaintes du Nain
— « Par mes ancêtres, » maugréa Thorodin en se cramponnant à Tinúviel. « Ce n’est pas la selle d’un cheval, mais la pierre sous mon pied qui fut toujours mon amie. Si je tombe, que l’on m’enterre debout, barbe au vent ! »
Barwulf éclata d’un rire bref malgré la gravité de l’heure.
— « Tiens bon, ami nain ! Le cheval sent la guerre qui vient, et il t’emportera plus sûrement que tes bottes ferrées. »
Tinúviel, en tête, jeta un regard en arrière, ses yeux étincelants sous la lueur du soleil déclinant.
— « Allons, mes amis ! Chaque battement du sabot rapproche l’ennemi du pont, et nous devons y arriver les premiers ! »
Vers le Pont du Destin
Le vent d’automne fouettait leurs visages, emportant avec lui les dernières lueurs dorées du soleil. Devant eux s’étendaient les plaines ondoyantes, striées de bois épars et des reflets argentés de la rivière Courante. L’air se chargeait déjà d’une tension invisible, comme si la terre elle-même retenait son souffle en attendant le choc à venir.
Ils chevauchèrent ainsi, silhouettes sombres contre l’horizon enflammé, porteurs d’un espoir fragile et d’une mission désespérée.
Les Vergers Menacés
Durant cinq jours, les héros chevauchèrent sans relâche à travers les Marches supérieures, ces terres fertiles qui nourrissaient Dale et Esgaroth. Partout s’étendaient vergers lourds de fruits tardifs, pâturages verdoyants, granges fumantes et villages serrés le long des rivières. Mais à chaque pas, leur esprit était assombri par la pensée d’une armée d’orques et de spectres traversant ces champs : ce seraient non seulement des massacres innombrables, mais une famine implacable qui suivrait, car ces terres étaient le grenier du royaume.
Barwulf serra les dents, le regard fixé sur ces campagnes qu’il savait fragiles :
— « Si les flammes de l’Ombre touchent ces champs, c’est plus que des vies qui seront perdues… c’est l’avenir même de Dale. »
Munan, l’œil dur, répondit en consultant les cartes dans son esprit :
— « D’où l’importance du pont. Si nous tenons Celduin, ces fermes resteront derrière un rempart d’eau et de pierre. »
Les Nuages de Corbeaux
Le 4 novembre, le ciel se voilà de nuées sombres. Là-haut, des corbines ces oiseaux noirs et intelligents qui servaient d’espions à l’Ombre tourbillonnaient en masses mouvantes, jetant des cris rauques qui glaçaient le sang. Tinúviel leva les yeux et son visage se durcit.
— « Les corbines précèdent l’armée. Elles hâtent sa marche et guident ses pas. »
Thorodin cracha par terre, le poing serré sur la hampe de sa hache.
— « Maudit soit leur maître ! Ces bêtes ne connaissent que l’odeur de la mort. »
Tous comprirent alors que le temps leur manquait. L’armée approchait.
Les Marches Inférieures
Deux jours de chevauchée restaient jusqu’au pont de Celduin, mais les paysages changeaient. Les Marches inférieures s’ouvraient devant eux, un no man’s land de roches arides et de collines battues par les vents. Ici, point de vergers ni de fermes, seulement la terre nue et stérile, marquée par d’anciennes batailles et les ruines d’avant-postes oubliés. La fatigue gagnait les montures mais aucun ne songeait à ralentir. L’idée du pont, fragile mais stratégique, les tirait en avant.
La Pluie du 5 Novembre
Le matin du 5 novembre, un déluge s’abattit sur eux. Une pluie battante et glacée, venue du nord, transforma les sentiers pierreux en torrents boueux et les manteaux en haillons détrempés. Le vent hurlait dans les branches rares, et les sabots des chevaux éclaboussaient l’eau stagnante. Alucare, l’échine hérissée, trottait près de Barwulf, grognant de temps à autre comme s’il sentait une présence invisible dans cette pluie aveuglante. Thorodin, trempé jusqu’aux os, grogna :
— « Même les pierres n’ont plus de fermeté, sous ce ciel maudit ! »
Mais Tinúviel répondit, ses yeux perçant la grisaille :
— « Courage, mes amis. La pluie ralentit l’ennemi autant que nous. »
Sous cette averse sans fin, les héros pressèrent encore l’allure, car chaque heure comptait désormais.
La Chevauchée Disjointe
Sous la pluie battante, la troupe dut se résoudre à se séparer. Tinúviel, fine cavalière, malgré le poids de Thorodin sur sa monture et le sol détrempé, menait l’allure sans faiblir, son cheval filant comme une flèche dans la grisaille. Mais Munan et Barwulf, lestés par leurs armures, leurs armes et la lourde carrure d’Alucare trottant à leurs côtés, ne purent tenir ce rythme. Par prudence et pour ménager leurs chevaux, ils ralentirent. Ainsi, le groupe se scinda en deux, à deux heures d’écart dans cette lande battue par les vents.
Sous les Derniers Flots de Pluie
Lorsque la nuit tomba, la pluie cessa enfin, laissant derrière elle un silence oppressant, ponctué seulement par le ruissellement des eaux le long des pentes. Chaque paire dressa son camp, éloigné l’un de l’autre, une maigre flamme protégée sous des manteaux trempés. Le sommeil était léger, troublé par le froid et l’inquiétude.
C’est dans les dernières heures de la nuit, alors que les étoiles pâlissaient à l’approche de l’aube, que Tinúviel, en sentinelle, aperçut à l’horizon quatre silhouettes mouvantes.
À travers la brume et les collines, son regard perçant reconnut le galop sinistre de wargs, portant chacun un orque armé de lances et d’arcs courts. Ils fonçaient vers le nord, l’écume aux crocs, sûrement en quête d’une ferme isolée à mettre à sac.
La Traque Silencieuse
Tinúviel secoua doucement Thorodin, qui dormait près du feu mourant. Le nain, grognon, ouvrit un œil, mais son regard se fit dur lorsqu’elle lui montra les cavaliers.
— « Des pillards… et déjà sur nos terres. »
— « Oui, mais ils sont peu nombreux. Si nous les suivons discrètement, nous saurons leur destination… et demain, nous pourrons frapper. »
Ils sellèrent aussitôt leur cheval, étouffant le bruit des harnachements, et s’élancèrent à distance prudente. Les sabots mouillés faisaient à peine plus de bruit que le vent dans l’herbe. À l’aube, ils virent les orques mettre pied à terre. Ces derniers se retranchèrent derrière de grosses pierres noircies par les siècles, dressant un petit camp pour se protéger du soleil naissant. Les wargs, eux, s’élancèrent aussitôt dans les landes, flairant gibier ou piste d’hommes.
La Réunion Nécessaire
Tinúviel jeta un coup d’œil à Thorodin :
— « Nous ne pouvons les attaquer seuls. »
— « Deux contre quatre, plus les bêtes ? Mauvais calcul. Nous retrouverons Munan et Barwulf. Ensemble, nous pourrons les traquer. »
Le nain acquiesça, songeur. Ils savaient qu’un détour leur coûterait du temps précieux, mais laisser ces pillards libres de semer le carnage était impensable. Les deux compagnons firent donc volte-face, repartant au galop vers leurs camarades, le soleil naissant projetant leurs ombres longues sur les landes.
La Jonction des Compagnons
Au matin blafard, sous un ciel encore chargé de lourds nuages, les deux groupes se retrouvèrent enfin. Les traits tirés, les armures encore luisantes de pluie, tous comprirent sans un mot que le temps pressait. Tinúviel raconta ce qu’elle et Thorodin avaient vu : les orques retranchés, leurs wargs en maraude.
Barwulf, fronçant les sourcils, posa sa main sur la nuque d’Alucare, son chien-loup qui grognait doucement.
— « Ces bêtes ne sont pas stupides, mais elles sont avides de chair. Nous pouvons les attirer en exposant nos chevaux comme appât. Quand les wargs chargeront, nous frapperons. »
Munan, le visage dur, hocha la tête.
— « Alors frappons vite, avant qu’ils n’atteignent une ferme. »
Leurs Chevaux comme Leurre
Les héros mirent en place le stratagème. Tinúviel resta auprès des chevaux, murmurant à leurs oreilles, calmant leur nervosité de ses mots doux et de ses gestes sûrs. Les bêtes, bien que frémissantes, tinrent bon sous sa garde. Thorodin, Barwulf et Munan, eux, se dissimulèrent dans les fourrés, armes prêtes, guettant la venue des prédateurs. Le vent portait déjà l’odeur fétide des wargs. Un premier hurlement retentit, rauque et cruel, et bientôt deux des monstres surgirent des landes, l’écume aux crocs. Aveuglés par leur faim, ils foncèrent droit sur les chevaux. L’embuscade se referma aussitôt. Thorodin abattit sa hache sur le flanc d’un warg, l’ouvrant jusqu’à l’os. Munan, rapide, décocha une flèche qui se planta dans l’œil du second, l’abattant net dans sa course.
L’Assaut par Derrière
Mais la ruse n’avait pris que la moitié de la meute. Deux autres wargs, plus prudents, flairèrent le piège et contournèrent les fourrés. Dans un silence mortel, ils surgirent dans le dos des héros. Barwulf eut juste le temps de pousser un cri d’alarme. Le premier warg bondit sur lui, et il roula dans la boue, sa hache lui servant de bouclier contre les crocs. Thorodin reçut l’autre de plein fouet, son armure raclant contre les crocs du monstre. Le combat fut bref et sanglant. Les lames mordirent, Alucare bondit sur la gorge d’un warg, et le second, frappé par Barwulf, s’effondra en hurlant.
Un seul parvint à s’échapper, couvert de plaies, disparaissant dans les landes vers le camp des orques.
L’Affrontement contre les Orques
— « Vite, avant qu’il ne donne l’alarme ! » s’écria Tinúviel.
Tous enfourchèrent leurs montures et lancèrent une chevauchée furieuse. Le vent sifflait, et bientôt la silhouette des orques retranchés derrière leurs pierres apparut. Prévenus, ils étaient déjà prêts : arcs bandés, lames dégainées. Le choc fut brutal. Les flèches sifflèrent, mais les héros brisèrent leur ligne dans un fracas de sabots et d’acier. Les lames croisèrent les lames, les cris des orques se mêlèrent aux hurlements des chevaux et au grondement d’Alucare. Barwulf fendit un crâne d’un coup de hache, Thorodin fit voler un bras noirci dans la poussière, Munan décocha ses flèches à bout portant, et Tinúviel, rapide comme l’éclair, tira une flèche dans le cœur d’un ennemi.
Lorsque le silence retomba, tous les orques gisaient morts sur la pierre, sauf un, assommé d’un coup de pommeau par Barwulf. Essoufflés, les héros se tinrent debout, haletants, leurs armes rouges du sang de l’ennemi.
— « Gardons-le vivant, » dit Munan. « Il saura nous dire ce que prépare cette avant-garde.
Là où le silence se nourrit
L’affaire fut conclue sans autre détour : les héros descendraient dans les entrailles oubliées pour ramener Run-Granak, la hache perdue des rois de Grisefosse. En échange, Ruithiel recouvrerait la liberté. Sous la surveillance inflexible de Polin et Pomin, un bandeau de toile rêche fut posé sur les yeux de chacun. Le bois humide du grand chêne se referma derrière eux, et leurs pas s’engagèrent sur l’escalier hélicoïdal creusé dans le cœur même de l’arbre, puis dans la pierre froide. Les marches, irrégulières et luisantes d’humidité, semblaient descendre vers un monde où la lumière n’avait jamais régné. Ils marchèrent longtemps, guidés seulement par la main ferme d’un nain sur leur épaule et le bruit creux de leurs pas résonnant dans les couloirs. Un parfum de terre profonde, mêlé à celui du métal ancien, emplissait leurs narines. Enfin, après ce qui leur parut une éternité, les bandeaux furent retirés. La pénombre des torches dévoila alors une vaste caverne, ses voûtes constellées de filons argentés qui miroitaient faiblement.
La porte du Silence
Devant eux, un boyau étroit s’enfonçait dans l’ombre, clos par une grille massive. Le fer, rongé par le temps, portait encore les marques d’un travail nain d’autrefois robuste malgré les siècles. Tout en haut, gravées en runes anciennes, des lettres s’étiolaient dans la rouille. Thorodin leva sa torche, plissant les yeux, et lut à voix basse :
« Que le silence garde la porte, car le son est sa faim. »
Ces mots résonnèrent comme une mise en garde. Barwulf jeta un regard à Munan, qui fronça les sourcils.
— «Une énigme, ou un avertissement… peut-être les deux. » murmura l’érudit.
Thorodin, penché sur l’ouvrage, passa ses doigts calleux sur le métal. Là, au milieu de la corrosion, il trouva un barreau fragilisé par le temps. Sans un mot, il dégaina un petit marteau à mine et, avec précision, le déscellement du fer se fit dans un clac étouffé. Sous le regard sévère de Polin et Pomin, les héros passèrent un à un à travers la brèche. La lanterne de Thorodin projeta leurs ombres sur les murs étroits du tunnel, et bientôt, ils disparurent dans la gorge obscure de la terre, laissant derrière eux la lumière et la sécurité relatives des salles naines. Les ténèbres, elles, les accueillirent comme un ventre affamé.
Là où la pierre écoute
La descente dans les entrailles muettes de la terre n’avait duré que quelques dizaines de pas lorsque la galerie s’interrompit brusquement, son couloir étroit à demi-obstrué par un éboulis. Les pierres, enchâssées les unes dans les autres comme par une main experte, ne portaient pas la marque du hasard. Thorodin, posant la paume sur la roche, en huma presque l’odeur avant de déclarer : — « Ce n’est point un caprice de la montagne… mais l’œuvre de mes semblables. Quelqu’un a voulu sceller cet endroit pour de bon. »
Sans attendre l’avis des autres, il tira de son sac un petit outil de mineur et commença à ouvrir un passage. Les coups précis et mesurés résonnaient comme des battements sourds dans le silence oppressant. C’est alors qu’au détour d’une pierre déplacée, de nouvelles runes apparurent, gravées dans le mur sombre :
« Gardien du silence, ici la pierre écoute. »
Les mots semblaient frissonner sous la lumière des torches, comme si la roche elle-même retenait son souffle. Finalement, après un long effort, un étroit couloir se dessina, juste assez large pour se faufiler de profil. Tinúviel s’y engagea la première, souple et silencieuse, suivie de Thorodin tenant la lanterne, puis de Barwulf, et enfin de Munan qui fermait la marche, torche en main.
La poussière qui trahit
Après quelques dizaines de mètres, les murs et le plafond se drapèrent d’une mousse phosphorescente, projetant une pâle lueur verdâtre qui semblait étouffer les flammes. Sous leurs pieds, l’humidité avait rendu le sol glissant et visqueux. Barwulf, fronçant les sourcils, ouvrit la bouche pour prévenir :
— « Ne respirez pas trop fort… cette mousse irrite la… »
Mais il n’eut pas le temps de finir : Tinúviel, à l’avant, sentit un chatouillement féroce lui grimper dans la gorge. Un éternuement éclata, net et sonore, ricochant le long des parois comme un glas. Immédiatement, tous se couvrirent bouche et nez de leur manteau ou d’un tissu. Thorodin prit la tête pour éviter que la guide elfique ne subisse seule les risques. Mais à peine avait-il fait quelques pas que le sol traître le fit chuter lourdement, une fois… puis une seconde, son armure sonnant comme un gong dans la voûte.
La faim ailée
Ce fut assez pour réveiller la voûte vivante. Des ombres ailées jaillirent de l’obscurité : une nuée de chauves-souris s’enfuit en piaillant… mais quatre d’entre elles, énormes et voraces, se jetèrent sur le groupe. Deux fondirent sur Thorodin et Munan. L’une s’emmêla dans la barbe du nain, ses griffes cherchant la chair, tandis que l’autre s’agrippait aux cheveux du bardide, plantant ses crocs menus dans sa nuque. Les deux autres assaillirent Barwulf et Tinúviel, frappant de leurs ailes membranes et mordant dès que possible.
Le combat fut bref mais brutal : flèches décochées à bout portant, coups de hache dans l’air étroit, et éclats de torche vinrent à bout de ces vampires du souterrain. Les ailes membranées tombèrent enfin, inertes, sur le sol spongieux. Thorodin, essoufflé, arracha la carcasse encore chaude de sa barbe, tandis que Munan essuyait le sang qui coulait de sa tempe. Tinúviel, d’un pas mesuré mais sûr, reprit la tête de la colonne. Ses bottes glissaient parfois sur la surface humide, mais l’elfe, souple comme un chat, se rétablissait sans bruit. Derrière elle, Thorodin, encore meurtri dans son orgueil et ses mains par la mésaventure précédente, observa le sol d’un air sombre.
Puis, d’une voix bourrue :
— « Parfois, il faut savoir céder au bon sens… »
Et, ignorant la dignité martiale qu’un nain guerrier devrait conserver, il se mit à quatre pattes, avançant avec une prudence de vieille tortue sur ce passage traître. Ses compagnons, malgré la tension, ne purent s’empêcher d’échanger un sourire discret.
La caverne oubliée
Après quelques minutes d’effort, le boyau s’élargit soudain, s’ouvrant sur une vaste caverne poussiéreuse. L’air y était plus sec, et dans la lumière vacillante des torches apparurent les vestiges d’un ancien campement de mineurs. Des sacs éventrés, des outils brisés, quelques meubles grossiers mangés par le temps… et un silence si profond qu’il en devenait presque palpable. La poussière épaisse recouvrait tout, comme si la main du temps s’était arrêtée ici.
Barwulf et Munan prirent position près des deux issues visibles, l’oreille tendue au moindre bruit, tandis que Tinúviel s’avança pour inspecter les ombres du plafond. Thorodin, lui, se laissa guider par un instinct presque intime. Il fouilla dans un vieux coffre de bois fendu, rejetant des hardes moisies, jusqu’à ce que ses doigts rencontrent un petit volume relié de cuir, tout craquelé par l’âge.
Les mots effacés
S’asseyant près de la lumière, il souffla sur la couverture, soulevant un nuage de poussière qui fit briller les filets de lumière verte de la mousse lointaine. Les pages, jaunies et tachées, semblaient vouloir se désagréger à chaque mouvement. Ses yeux exercés déchiffrèrent quelques fragments seulement, les autres mots ayant été effacés par l’humidité ou la moisissure :
« …elle bat… elle vit… le silence est vivant… ils sont venus un à un… »
Le nain releva la tête, le front plissé.
— « Cela n’a rien d’un registre de mine… Ce sont des notes, ou peut-être un avertissement. Le murmure de ses mots semblait troubler l’air même de la caverne, comme si les pierres s’étaient mises à écouter.
La galerie qui s’ouvrait au-delà semblait plus sombre, plus instable que tout ce qu’ils avaient franchi jusque-là. Dès qu’ils y posèrent le pied, Thorodin sentit sous ses bottes le frisson de pierres mal assises. Les parois vibraient à peine à chacun de leurs pas, mais c’était suffisant pour faire choir de menus éclats de roche dans un silence oppressant.
— « Cette galerie… elle n’a pas été creusée par des mains de nains. », murmura le nain en fronçant les sourcils.
L’assaut des entrailles de la terre
C’est alors qu’ils les virent : de petits trous circulaires alignés le long des parois, comme les alvéoles d’une ruche minérale. Une odeur d’humus pourri et de métal brûlé monta soudain, et dans un bruit visqueux, des créatures jaillirent. De gros vers d’un mètre de long, pâles comme l’ivoire malade, hérissés de crocs chitineux dégoulinant d’un liquide acide, s’élancèrent vers eux avec la voracité de bêtes affamées depuis des siècles. La galerie était trop étroite, les éboulis entravaient chaque mouvement, et leurs armes heurtaient parfois les murs avant de trouver chair. Les coups portés faisaient jaillir des gerbes de fluide corrosif qui, au contact du métal, rongèrent leurs armures en crépitant. Ils triomphèrent finalement, mais au prix d’un lourd tribut. Barwulf reçut une morsure profonde à l’un de ses bras, la chair brûlée par l’acide, tandis que Munan, saisi au torse par une gueule visqueuse, fut projeté contre la paroi et s’effondra, inconscient. Thorodin et Tinúviel, haletants, durent battre en retraite en tirant ou soutenant leurs compagnons jusqu’à la salle de l’ancien campement.
Le retour de Munan
Tinúviel, agenouillée près de Munan, sortit de son sac des herbes médicinales et les fit infuser dans une eau chauffée sur une petite flamme tremblotante. Thorodin, malgré la douleur de ses propres brûlures, aida à immobiliser le bras de Barwulf. Après de longues minutes, les yeux de Munan papillonnèrent, et un gémissement s’échappa de ses lèvres.
— « Où… sommes-nous ? » demanda-t-il d’une voix faible.
— « Encore sous terre… et pas près d’en sortir. » répondit Thorodin, un brin bourru mais soulagé.
Ils avaient pansé leurs plaies comme ils purent, resserrant les sangles d’armures ébréchées, puis reprirent leur route dans la pénombre oppressante des galeries. L’air y était plus lourd encore, saturé de cette odeur minérale et amère qui annonçait les entrailles profondes de la terre, là où la lumière du jour n’a jamais osé descendre.
La salle des battements cristallins
La galerie s’élargit soudain, débouchant sur une vaste caverne circulaire dont les parois luisaient d’une humidité séculaire. En son centre, sur un promontoire de pierre poli par des siècles d’érosion, reposait une grappe d’une dizaine d’œufs cristallins. Chacun mesurait près d’une cinquantaine de centimètres, et leur surface miroitante semblait parcourue de veines luminescentes. À intervalles réguliers, une pulsation sourde résonnait en eux, semblable au battement d’un cœur endormi.
L’éclaireuse
Tinúviel plissa les yeux, ses sens en alerte.
— « Restez ici… je veux voir ce qu’il y a derrière. » murmura-t-elle, avant de s’éclipser dans l’ombre de la paroi. Elle progressa lentement, épousant chaque relief, s’arrêtant à chaque grincement de cuir ou craquement de gravier sous son pas. Les œufs, au centre, pulsaient toujours, leur lumière se répercutant sur les stalactites comme des éclats d’émeraude et d’ivoire. Arrivée de l’autre côté de la caverne, elle découvrit une zone où la paroi s’était partiellement effondrée. Un éboulement ancien formait un amoncellement chaotique de blocs, et derrière cet amas, un son étouffé mais régulier se faisait entendre : un pulsar plus profond que celui des œufs, comme si une créature gigantesque ou un mécanisme colossal respirait derrière la pierre. Tinúviel tendit l’oreille, mais ne distingua rien d’autre. Le passage était trop étroit pour qu’elle y voie, et l’air y vibrait d’une manière presque organique.
Retour au groupe
Elle rebroussa chemin, toujours aussi silencieuse, et rejoignit ses compagnons qui guettaient son retour à l’entrée.
— « Ces œufs… et ce que j’ai entendu derrière la paroi… » dit-elle à voix basse, le regard grave. « Je ne sais pas ce qui dort là, mais cela respire… et ce souffle n’est pas celui d’une bête de surface. »
Barwulf serra la hampe de sa hache, et Thorodin fronça les sourcils.
— « Alors dépêchons-nous. Dans ces profondeurs, mieux vaut ne pas réveiller ce qui rêve encore. »
L’approche silencieuse
Les battements sourds des œufs emplissaient encore la caverne quand Tinúviel, souple et concentrée, se glissa dans l’ombre vers le promontoire. Ses pas, plus légers que le souffle du vent sur une feuille morte, ne faisaient qu’effleurer la pierre humide. Les yeux fixés sur la grappe luminescente, elle gravit les quelques marches naturelles et tendit la main vers l’un des cristaux vivants. Ses doigts effleurèrent la surface froide et lisse. L’œuf était plus lourd qu’elle ne l’avait pensé, et en le soulevant, un éclat étrange parcourut ses veines lumineuses, comme un signal envoyé à travers la roche.
Le rugissement des profondeurs
À peine avait-elle refermé la main dessus qu’un grondement terrible jaillit du flanc gauche de la caverne. La pierre explosa dans un fracas assourdissant, projetant des éclats tranchants tout autour, et un ver des profondeurs surgit des ténèbres. Sa peau chitineuse et d’un gris malsain reflétait la lumière des œufs. Mesurant plus de trois mètres, son corps annelé se mouvait avec la fluidité d’un serpent et la puissance d’un bélier.
Tinúviel, les yeux écarquillés, jeta l’œuf de toutes ses forces, l’envoyant rebondir au loin avec un éclat mat. Sur la ligne de tir, Munan arma aussitôt son arc, mais il patienta, son regard cherchant un point faible dans la carapace segmentée de la créature. Barwulf et Thorodin, eux, réagirent à l’instinct : ramassant des pierres, ils les projetèrent vers l’extrémité opposée de la salle, espérant détourner le monstre. Les échos se répercutèrent dans la caverne… mais l’odeur et la chaleur du sang de surface attiraient bien davantage le Gardien.
L’assaut du Ver
Le monstre fondit sur Tinúviel dans un sifflement glaireux. Sa gueule circulaire, hérissée de crocs chitineux, claqua dans le vide alors qu’elle pivotait de côté avec la grâce d’une feuille prise dans un tourbillon. Mais aussitôt, la bête, d’un spasme puissant, projeta vers elle un jet d’acide bouillonnant. Dans un réflexe désespéré, l’elfe se jeta de côté, et le liquide corrosif frappa la roche à l’endroit même où elle se tenait, la faisant crépiter et fondre dans une odeur âcre.
La diversion d’Alucare
Dans l’air lourd et chargé d’effluves minéraux, Barwulf comprit que leur survie dépendrait de la ruse autant que de la force.
— « Alucare, reste et aboie ! » ordonna-t-il d’une voix ferme.
Le chien-loup, oreilles dressées et crocs découverts, se posta à l’entrée de la caverne et, obéissant à la voix de son maître, se mit à émettre de puissants aboiements qui résonnèrent dans les galeries. Munan, campé près de l’ouverture, décocha une flèche sur la créature. Mais le projectile ricocha sur la chitine du ver dans un bruit sec, comme si l’on avait frappé une enclume.
Tinúviel, encore haletante, profita de l’instant pour se replier vers Munan et Alucare, tandis que le monstre, oscillant d’un mouvement sinueux, pivotait sa gueule circulaire vers elle. Son corps colossal fendait l’air, fauchant des éclats de pierre à chaque ondulation.
Les Eboulis révélateurs
De l’autre côté de la caverne, Barwulf et Thorodin s’étaient élancés vers la masse d’éboulis aperçue par Tinúviel. La poussière collait à leurs visages tandis qu’ils jetaient à mains nues blocs et gravats. Soudain, un éclat métallique jaillit sous la lueur vacillante : le manche ouvragé d’une hache ancienne. Un frisson parcourut Thorodin, qui reconnut l’ouvrage nain. Le son pulsant qui emplissait la caverne venait de là, comme si la pierre elle-même battait au rythme d’un cœur enfoui.
— « Continue… » haleta Barwulf, avant de se redresser, de brandir sa lance et de courir vers le Ver, décidé à détourner sa fureur. Son projectile vola… et se planta dans la roche, loin de sa cible.
Le combat pour gagner du temps
Munan banda de nouveau son arc. Cette fois, sa flèche trouva un interstice entre deux plaques de chitine et s’enfonça dans la chair du monstre. Un hurlement guttural, à mi-chemin entre le rugissement et le sifflement, emplit la salle. Tinúviel, arc en main, fit front. Elle esquivait les assauts, feintant, frappant là où elle le pouvait, mais surtout retenant l’attention du gardien pour permettre à Thorodin de libérer la hache. Enfin, dans un crissement sec, le nain dégagea Run-Granak, la légendaire arme de Grisefosse. Une lueur froide se répandit aussitôt dans la caverne.
Le dernier assaut
Le Ver se tourna aussitôt vers le nain, ses anneaux se contractant comme un ressort prêt à bondir. Mais avant qu’il ne fonde sur lui, un bruit de succion immonde se fit entendre : des dizaines de trous se creusaient dans les parois, d’où jaillissaient des vers plus petits, mais tout aussi voraces. Munan décocha alors une ultime flèche, qui se ficha profondément dans l’arrière du gardien. La créature, tordue de douleur, se replia sur elle-même et se retira à toute vitesse par l’ouverture béante par laquelle elle était venue.
Le groupe n’attendit pas qu’un second monstre prenne la relève. Serrant la hache, Thorodin se rua vers ses compagnons. Ensemble, ils traversèrent les galeries à grandes enjambées, fuyant les vers qui les poursuivaient par vagues sinueuses. Lorsqu’ils débouchèrent enfin à l’entrée, haletants, recouverts de poussière et d’éclats de pierre, Polin et Pomin les attendaient, armes au poing, le regard à la fois inquiet et avide, fixant l’arme légendaire que Thorodin portait.
L’ultime exigence
La lumière pâle des mousses luisantes baignait encore la caverne d’une clarté étrange lorsque Thorodin, tenant Run-Granak dans ses mains calleuses, s’avança d’un pas ferme vers Polin et Pomin. Son regard était celui d’un roc défiant la tempête.
— « Cette hache, dit-il d’une voix grave, ne vous sera rendue qu’en échange de Ruithiel… et de son arc. »
Un silence glacé tomba. Les deux frères se figèrent, puis échangèrent un regard lourd de tension. Des bruits sourds résonnèrent aussitôt dans le bois creux au-dessus de leurs têtes. Une trappe claqua, et une dizaine de nains surgirent, armés de haches et de marteaux, encerclant les héros. Polin, les traits assombris par l’indignation, gronda :
— « Pas de parole… Voilà ce que je vois dans vos yeux. Vous étiez venus pour un échange honnête, et vous menacez déjà de le rompre ? »
Thorodin, bien que seul nain parmi des frères en armes, ne baissa pas les yeux. Mais Barwulf posa une main sur son épaule.
— « Ce n’est pas le moment de livrer bataille, pas ici. »
Après un échange à voix basse entre les compagnons, ils cédèrent. L’arc resterait en possession des Gardebarbes. En contrepartie, Ruithiel leur serait rendue.
On les mena dans le chêne creux, au pied des escaliers taillés dans le bois, où quatre nains amenèrent l’elfe, enchaînée mais vivante. Sa tête portait encore une plaie fraîche, mais son regard brûlait de la même flamme orgueilleuse que le premier jour.
— « Sortons d’ici, » dit sèchement Munan, avant que d’autres paroles ne rallument l’orage.
La colère de Ruithiel
À peine eurent-ils franchi la limite du territoire des nains que Ruithiel s’arrêta net.
— « Mon arc est resté là-bas. Je ne pars pas sans lui. »
Les héros, un à un, tentèrent de la convaincre. Tinúviel surtout insista :
« Ce n’est pas le moment. Si tu y retournes maintenant, tu ne reviendras pas. Et tu mettras en péril plus qu’une arme. »
Les lèvres serrées, Ruithiel finit par tourner les talons… non pas pour rester, mais pour repartir seule, vers le palais du roi Thranduil. Aucune parole de gratitude ne franchit ses lèvres. Voyant la détermination farouche de l’elfe, Tinúviel comprit qu’elle ne pouvait la laisser porter seule un récit qui risquait d’embraser la vieille méfiance entre Elfes et Nains.
— « Je t’accompagne, » dit-elle simplement.
Et ainsi, sous la pâle lumière des étoiles filtrant à travers la canopée, les deux elfes s’éloignèrent vers l’est, tandis que Thorodin, Barwulf et Munan reprenaient leur traque du cerf blanc, seuls au cœur des bois obscurs.
L’écho d’un cor funeste
À l’aube, alors que la rosée encore suspendue aux feuilles reflétait une pâle lumière, un long cor retentit au cœur de la Forêt Noire. Son appel clair mais mélancolique se propagea de clairière en clairière, annonçant la fin de la chasse royale. Munan, Barwulf et Thorodin échangèrent un regard déçu : le cerf blanc était tombé sous les flèches d’un autre. Aucun mot ne fut nécessaire ; ils savaient que la traque touchait à sa fin. Sans empressement mais le cœur un peu lourd, ils reprirent la route vers le palais de Thranduil. Pendant six jours, ils cheminèrent sous la voûte sombre des grands arbres, traversant des sentiers couverts de mousse et longeant des ruisseaux dont le murmure semblait presque les narguer.
Le 25 septembre, enfin, les portes d’ivoire et de pierre du palais se dressèrent devant eux, gardées par des sentinelles à l’arc vigilant. Ils y retrouvèrent Tinúviel, arrivée la veille, qui avait déjà présenté leur version des événements au prince Legolas. Celui-ci, mesuré et attentif, leur assura qu’il se chargerait de poursuivre cette affaire et enverrait des émissaires rencontrer le roi Frar afin de chercher une issue pacifique à ce conflit ancien.
L’honneur d’une chasseuse
Le lendemain, dans la grande clairière du palais, se tint la cérémonie de clôture de la chasse. Les pavillons colorés claquaient au vent et les cors, cette fois joyeux, retentissaient pour saluer la chasseuse victorieuse : Galia, une elfe des bois. Si certains murmuraient encore sur le fait qu’elle vivait la plupart du temps parmi les Hommes, loin des sentiers de la Forêt, l’honneur lui fut tout de même rendu. Sa silhouette fière et ses yeux clairs ne trahissaient aucun regret. Après quelques jours de repos au palais, les héros se préparèrent pour leur prochaine destination : Dale, où la cité tout entière se parait pour une fête exceptionnelle, celle de la naissance de l’héritier ou de l’héritière du roi Bard et de la reine Uma.
Ils atteignirent les rives de l’Esgaroth le 1er octobre, et, franchissant les larges portes de Dale, furent accueillis par le tumulte des préparatifs. Là, ils retrouvèrent de vieux amis : Baldor et Belgo, père et fils reconnaissants ; Tom, Andy et Bill, anciens convoyeurs de la caravane de Dodinas et Donidas, qui avait déjà mille histoires à raconter. Les journées jusqu’à la fête furent consacrées au repos, aux repas partagés et aux retrouvailles, dans une cité vibrant d’attente et de réjouissance.
La ville en liesse
Le 28 octobre 2949, un carillon de cloches se répercuta sur les murs clairs de Dale, porté par le vent froid venu du nord. Partout dans la cité, on cria la nouvelle : Bain, fils du roi Bard et de la reine Uma, venait de naître. Les gardes souriaient, les marchands criaient leurs prix avec une voix plus chantante qu’à l’accoutumée, et l’air semblait plus vif, plus éclatant encore que les jours précédents.
Les festivités s’ouvrirent aussitôt. La ville, déjà bourdonnante de voyageurs venus de toutes parts, devint une mer humaine : les auberges regorgeaient au point que des tentes et des campements improvisés s’étendaient aux abords des portes. Dans les rues pavées, on se pressait entre étals colorés et tréteaux débordant de marchandises rares : épices du Dorwinion, fer ouvragé des Monts de Fer, colliers de nacre de la rivière Courante.
Du matin jusqu’au crépuscule, le grand marché s’anima de rires et de voix. On pouvait miser aux jeux de hasard, défier les anciens de la ville aux concours de devinettes, ou se risquer à un tournoi de chant.
C’est là que Tinúviel s’illustra : sa voix, claire et profonde, s’éleva au-dessus du tumulte, subjuguant l’auditoire et les juges. Sa performance, empreinte de la nostalgie des forêts anciennes et des échos d’étoiles, lui valut plus qu’un prix : une invitation officielle à se produire le soir-même lors du bal au palais.
Quant aux autres, ils flânèrent entre les allées : Munan observait avec intérêt les conteurs et joueurs ambulants, Thorodin marchandait âprement un travail de gravure naine sur une boucle de ceinture, et Barwulf goûtait aux spécialités fumées vendues à même la rue.
L’heure du discours
À la tombée du soir, la foule se massa sur la grande place devant le palais royal. En son centre, la fontaine sculptée représentait Bard, arc bandé, abattant le dragon Smaug, l’eau y coulait comme un sang purifié. Des torches innombrables éclairaient les pavés et se reflétaient dans les vitraux du palais.
Un silence solennel tomba lorsque le roi Bard apparut sur le balcon, drapé dans un manteau rouge profond. À ses côtés se tenait la reine Uma, tenant dans ses bras un petit paquet blanc : le jeune Bain.
Sa voix, claire et puissante, s’éleva au-dessus de la multitude :
— « Peuple de Dale, amis venus des montagnes, des bois et des plaines ! Ce jour célèbre non seulement la naissance de mon fils, Bain, mais aussi la vigueur retrouvée de notre cité, forgée dans le feu de la guerre et adoucie par la paix. Souvenons-nous de nos morts, des héros tombés lors de la bataille des Cinq Armées… et jurons ensemble de préserver cette lumière qui est la nôtre. Pour Dale, pour le Nord, pour les Peuples Libres ! »
La foule acclama, le bruit répercuté par les murailles semblant même réveiller, au loin, l’écho endormi des Montagnes Grises. Au sommet de la grande place, les portes du palais s’ouvrirent sur un flot de lumière et de musique. Les héros, vêtus pour l’occasion, furent introduits dans la salle du trône, transformée en un vaste salon de bal où lustres de cristal et tentures écarlates rivalisaient de splendeur. Selon une ancienne coutume du Dorwinion, tous les invités portaient masque : certains de soie fine, d’autres d’or ciselé ou de bois laqué, souvent ornés de plumes ou de gemmes.
Invités de marque
Autour de la grande piste, les noms prestigieux se mêlaient aux conversations et aux éclats de rire : Glóin, l’ambassadeur du roi Dáin Pied-d’Acier, portait un masque de métal martelé aux motifs runiques, Bombur, plus large que jamais et vêtu d’une cape verte brodée d’or, s’asseyait volontiers près des buffets garnis, son masque réduit à un simple cercle de velours sur le front. Girion, maire d’Esgaroth, se déplaçait d’un pas assuré, escorté de son conseiller Lockmand, marchand opulent dont la cape de pourpre traînait presque au sol. Elstan, capitaine de la garde de Dale, observait la foule avec l’œil attentif d’un soldat, bien que son masque argenté fût finement ouvragé et Harold, le bouffon du roi, vêtu d’un habit chamarré, sautillait parmi les convives, son masque imitant un sourire grotesque. Les héros eurent aussi le plaisir de revoir Sigmund, jeune sergent désormais auréolé d’un certain prestige depuis qu’il avait mené leur escorte lors du voyage de la princesse Uma. La soirée se déroula dans un tourbillon de danses, de musique et de conversations feutrées. Les accords de harpes et de flûtes emplissaient l’air tandis que les couples tournoyaient sous les hautes voûtes, leurs pas glissant sur le marbre poli.
Les héros, masqués mais reconnus par plusieurs invités, furent sollicités plus d’une fois pour conter leurs exploits. Tinúviel, vêtue d’une robe de soie couleur d’argent, s’avança au centre du cercle formé par les convives. Elle ôta son masque, révélant la douceur de ses traits et l’éclat de ses yeux qui semblaient refléter la lumière des chandelles. Elle inspira profondément, et sa voix s’éleva pure, fluide, et chargée d’émotion emplissant la salle d’un chant elfique ancien. Les paroles, incompréhensibles pour certains, évoquaient pourtant, par leur mélodie seule, les images d’aubes dorées, de forêts baignées de rosée et d’étoiles veillant sur des terres endormies. Certains invités, émus, restaient figés, une coupe à la main, comme si le temps s’était suspendu.
L’annonce de Lockmand
Peu avant minuit, les cors du palais sonnèrent pour annoncer la fin des danses. Au centre de la salle, Lockmand avança, son masque de soie noire légèrement relevé, révélant un sourire calculé. Sa voix grave résonna :
— « En l’honneur de Dale, de notre roi Bard, et de l’héritier Bain, j’ai l’immense joie d’annoncer qu’un grand tournoi se tiendra demain. Les épreuves seront ouvertes à tous : équitation, tir à l’arc, lutte, et enfin grande mêlée. Les participants seront fêtés comme il se doit et conviés à un banquet offert à mes frais, où nul ne manquera de vin ni de viande»
Un tonnerre d’applaudissements et de cris enthousiastes répondit à ses mots. Les musiciens reprirent un air vif pour clore la soirée, et les invités commencèrent à se disperser, portés par l’anticipation de l’événement à venir.
Les affiches aux couleurs de Dale
À l’aube, la ville tout entière semblait vibrer de l’annonce faite la veille. Sur les murs des tavernes, aux carrefours des rues pavées, et jusque sur les piliers de la grande place, des affiches aux couleurs vermeil et or proclamaient l’ouverture du tournoi en l’honneur du prince Bain. Les héros, parmi la foule bruissant, s’approchèrent du bureau d’inscription dressé devant le palais. Un jeune scribe, vêtu d’un manteau brodé du blason royal, les accueillit avec un mélange de respect et d’excitation. Les noms furent couchés sur le registre, les épreuves choisies, et chacun reçut un ruban distinctif qu’il devrait porter pendant les compétitions.
La lice d’équitation
Le tournoi se tenait hors des murailles, le long de la Rivière Courante, là où les prairies s’étendaient en ruban vert sous le ciel clair. La première épreuve l’équitation attira des dizaines de participants, cavaliers émérites et fiers destriers aux crinières tressées. La règle était simple : s’élancer au galop et, au passage, ficher une lance dans une cible fixée à hauteur d’homme. Thorodin, Barwulf et Munan s’élancèrent tour à tour, leurs montures projetant la terre humide derrière elles. Mais le destin, ou peut-être la main incertaine, les trahit : la lance de Thorodin effleura la cible sans l’atteindre, celle de Barwulf glissa sur le bois sans s’y planter, et celle de Munan heurta le bord sans force suffisante.
Le triomphe revint à Elstan, le capitaine de la garde de Dale, dont la frappe nette et puissante arracha une salve d’acclamations.
Les cordes d’if et les traits ailés
La deuxième épreuve était celle du tir à l’arc. On dressa, le long de la prairie, une série de cibles aux cercles concentriques, plus petites à chaque distance franchie. Munan et Tinúviel s’y inscrivirent, chacun ajustant son arc et jaugeant le vent. Les premiers tirs furent prometteurs, mais la difficulté augmenta : les cibles reculaient, et la précision demandée devenait presque inhumaine. Munan vit sa flèche dévier d’un souffle d’air, tandis que Tinúviel, pourtant fine archère, eut la pointe de son trait se planter un pouce trop à gauche.
La victoire revint à Galia, l’elfe chasseresse qui avait abattu le cerf blanc, son dernier tir, parfaitement centré, fit vibrer la cible comme un tambour de guerre, arrachant des applaudissements nourris.
Le cercle des lutteurs
Lorsque le soleil atteignit son zénith, les clairons sonnèrent pour annoncer le début de la lutte, troisième épreuve du tournoi. Une lice circulaire, tracée à la craie blanche sur la pelouse tassée, servait d’arène aux combattants. L’air était lourd d’odeurs de sueur, de cuir et de poussière, et les clameurs des spectateurs emplissaient la rive de la Rivière Courante. Tous les héros y étaient inscrits, et le sort plaça Munan et Tinúviel face à face dans un duel fraternel. Les deux se jaugeaient avec un mélange de respect et de défi. Tinúviel, vive comme un vent d’automne, tenta plusieurs prises agiles, mais Munan, prévoyant ses mouvements, opposa une défense patiente et finit par la faire basculer au sol dans un roulé maîtrisé.
En finale, Munan fit face à Gerold, un béornide au torse large comme un tronc de chêne, dont l’ombre couvrait presque toute la lice. Les premiers assauts furent d’une violence telle que la foule retenait son souffle, mais Munan choisit la prudence à la témérité : il esquiva, glissa hors des prises, et exploita la force brute de son adversaire contre lui-même. Dans un ultime mouvement calculé, il projeta Gerold hors du cercle, remportant ainsi la victoire. Des cris et des applaudissements éclatèrent, et on lui remit une ceinture tressée d’or et de cuir, symbole de son triomphe.
La grande mêlée
Au crépuscule, lorsque le ciel prit la couleur pourpre des feuilles d’automne, eut lieu l’épreuve la plus attendue : la grande mêlée. Tous les guerriers encore valides furent rassemblés, armés de lances émoussées, d’épées d’entraînement et de boucliers de bois. Le but était simple : être le dernier à tenir debout. Tinúviel, préférant garder ses forces et sa précision pour d’autres combats, ne prit pas part à la mêlée. Mais Barwulf et Thorodin, épaulés par Munan, se jetèrent dans la mêlée avec ardeur. Pendant plus d’une heure, le champ retentit de chocs sourds, de clameurs et de bruits de bois brisé. Peu à peu, les combattants furent balayés par la marée humaine, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que quatre hommes debout : Elstan, le capitaine de la garde ; Gerold, le géant béornide ; Barwulf, et Thorodin.
Le tirage opposa d’abord Thorodin à Elstan. Malgré sa détermination, le nain fut projeté au sol après une lutte acharnée, saluant son adversaire avec dignité. Barwulf, lui, se mesura à Gerold dans un affrontement de titans : force brute contre puissance sauvage. Dans un souffle final, il réussit à déséquilibrer le béornide, gagnant ainsi sa place pour la finale. La fatigue, hélas, pesait sur ses bras comme du plomb fondu. Face à Elstan, vif et inflexible, Barwulf se défendit vaillamment mais dut céder sous les assauts répétés du capitaine. Le terrain s’emplissait d’acclamations pour Elstan, victorieux de la grande mêlée, tandis que Barwulf, debout malgré la défaite, recevait de nombreux signes de respect pour sa bravoure.
Sous le Grand Chapiteau de Dale
À la nuit tombée, la ville s’embrasa de mille lueurs. Des torches plantées le long des rues jetaient leurs flammes dansantes sur les façades de pierre, et un gigantesque chapiteau, dressé sur la grande place, vibrait déjà du tumulte des festivités. Là, sous la toile colorée, la plupart des combattants et archers de Dale, ainsi que les participants aux différents concours, se pressaient autour de longues tables de bois massif. Les senteurs de gibier rôti, de pain chaud et de bière ambrée emplissaient l’air, enivrant presque autant que les cris de joie et les éclats de rire.
Une armée de serviteurs circulait sans relâche, remplissant chopes et écuelles, tandis que les ménestrels, juchés sur une estrade latérale, faisaient résonner vielles, harpes et tambours. Sur l’estrade d’honneur, une table plus richement garnie accueillait les vainqueurs des épreuves et les invités de marque. Elstan, fier mais modeste dans sa victoire, levait régulièrement sa coupe pour saluer la foule ; Galia, la chasseresse solitaire, écoutait avec un demi-sourire les félicitations qu’on lui adressait pour son tir précis ; Munan, ceint de sa nouvelle ceinture tressée, paraissait moins à l’aise sous les regards admiratifs que dans un cercle de lutte et enfin, Bombur, massif et jovial, occupait presque à lui seul l’espace de deux convives, une cuisse de dindon dans une main, une chope dans l’autre.
Les heures passaient dans un flot continu de divertissements : jongleurs faisant tournoyer torches et couteaux, bardes récitant de vieilles sagas, concours de devinettes où l’esprit rivalisait avec l’astuce. Mais le moment qui fit le plus rugir la foule fut le concours de boisson annoncé par un crieur à la voix puissante. À la grande surprise de tous, Gerold, le colosse béornide, se porta volontaire pour affronter Bombur, maître incontesté des tavernes. Tinúviel, espiègle, et Thorodin, poussé par l’honneur nain, se joignirent à la compétition, chacun se voyant remettre une série de chopes alignées devant lui. Les premières gorgées furent accueillies par des acclamations. Tinúviel abandonna la première, riant de bon cœur, suivie par Thorodin, dont les joues rouges et le rire sonore trahissaient déjà l’ivresse. Gerold tint quelques minutes encore avant de s’effondrer sur la table, vaincu. Bombur, imperturbable, vida sa dernière chope, essuya sa barbe et salua la foule sous une ovation.
Les prix des vainqueurs
Au centre du chapiteau, on dressa une petite estrade. Sur la table, trois bourses gonflées et un grand coffre ouvragé attendaient, symboles des récompenses. La rumeur joyeuse de la fête baissait d’un ton alors qu’une silhouette se détachait à l’entrée du cercle de lumière. C’était Lockmand, le riche marchand, instigateur et mécène des tournois, ou du moins, ainsi le croyait-on. Son visage était entièrement dissimulé derrière un masque ouvragé de cuivre et d’émail, figurant un sourire figé, et sa démarche, ample et assurée, lui donnait l’allure d’un acteur sur scène.
D’un geste théâtral, il porta la main à sa gorge, mimant la perte de sa voix. Or, tous se souvenaient l’avoir entendu encourager bruyamment les concurrents depuis les gradins. L’homme masqué monta sur l’estrade des récompenses et s’arrêta devant les lots tant convoités. Il mima un cavalier, tenant une lance invisible, puis lança une bourse d’argent à Elstan, vainqueur de l’épreuve équestre, qui la saisit dans un sourire. Ensuite, feignant de tendre un arc imaginaire, il adressa une seconde bourse à Galia, la chasseresse, qui l’attrapa au vol, inclinant légèrement la tête. Enfin, il imita le geste d’un lutteur écrasant son adversaire, et envoya la troisième bourse gonflée d’or à Munan, qui, un peu surpris, la réceptionna d’une main ferme. La foule applaudissait, riant de ce cérémonial étrange, les chopes claquant sur les tables.
Puis vint le moment du prix suprême : le grand coffre de bois sombre, cerclé de fer, orné des armoiries d’Esgaroth. Lockmand se pencha, souleva le lourd couvercle et y plongea ses deux mains, comme pour en retirer des pièces d’or et les lancer à la foule. Les convives se penchèrent en avant, les yeux brillants d’avidité. Mais ce qui jaillit n’avait rien du métal précieux : des serpents. Une grappe grouillante de reptiles au corps noir et aux crocs nacrés jaillit de ses mains et s’éparpilla sur les tables et le sol, sifflant et frappant.
La Panique
Un cri aigu déchira l’air. Puis un autre. Les bancs se renversèrent dans un fracas de bois, les chopes volèrent, la bière se répandit, mêlée au sang. Certains convives, frappés à la jambe ou au bras, s’écroulèrent, les yeux révulsés, le souffle court. La panique gagna toute la salle. Les serpents s’insinuaient sous les nappes, grimpaient aux pieds des tables, frappant au hasard. Au centre de l’estrade, l’homme au masque vacilla. Ses propres mains étaient criblées de morsures ; il chancela, cracha un flot de sang noirâtre, et fut pris de convulsions. Dans sa chute, son masque roula sur les planches. Et ce ne fut pas le visage de Lockmand qui apparut, mais celui grimaçant et exsangue de Harold, le bouffon du roi Bard. Ses yeux, déjà vitreux, fixaient un point invisible, tandis que ses lèvres tordues semblaient encore vouloir former un rictus.
La panique se propageait déjà comme un feu dans la paille, lorsqu’un mal sournois frappa les convives. Ce ne furent pas seulement les sifflements des serpents ni le sang des morsures qui glacèrent les cœurs, mais une douleur qui vint de l’intérieur. Les héros eux-mêmes, aguerris à mille épreuves, sentirent leurs entrailles se contracter. Des crampes aiguës leur vrillaient le ventre, et nombre d’invités se pliaient en deux, vomissant entre les bancs, le visage blême.
— « Ce n’est pas le venin… » gronda Munan, les traits crispés par la douleur.
— « La nourriture… et la boisson… » haleta Tinúviel, se tenant le flanc. Tous comprirent : un poison, non mortel mais destiné à anéantir toute résistance.
Thorodin, Rempart des Portes
Malgré le feu qui lui rongeait le ventre, Thorodin bondit vers l’une des grandes entrées du chapiteau. Il écarta violemment deux convives qui, paniqués, se heurtaient et s’agrippaient l’un à l’autre.
— « Calmez-vous, bande de trolls sans cervelle ! » rugit-il, sa voix couvrant un instant le tumulte. Les épaules larges, il forma un rempart vivant, canalisant la foule pour éviter qu’une marée humaine ne piétine les plus faibles.
Barwulf contre les Serpents
Sur une table renversée, Barwulf se hissa d’un bond, malgré les spasmes qui secouaient ses jambes. Mâche-loup sifflait, tranchant les reptiles qui tentaient de se faufiler entre les convives. Chaque coup de lame éclatait le bois ou fendait le sol, mêlant au sang sombre des serpents l’odeur âcre des nappes brûlées par les chandelles renversées.
Munan et le Coffre Maudit
Voyant d’où venaient ces bêtes, Munan se précipita vers l’estrade, enjambant Harold dont le corps inerte gisait sur les planches. D’un geste sec, il rabattit le lourd couvercle du coffre, stoppant l’évasion d’autres créatures. Ses doigts cherchèrent à verrouiller les fermoirs, malgré la sueur froide qui lui collait aux paumes.
Tinúviel près du Bouffon
À quelques pas, Tinúviel se tenait, arc en main mais flèche non encochée, scrutant la salle. Son regard glissa un instant vers Harold, le visage livide, la bouche entrouverte comme pour souffler un dernier secret. Elle hésita à se pencher sur lui, mais son instinct lui cria que le danger ne venait pas que des serpents. Ses yeux balayèrent les alentours, cherchant celui, ou ceux, qui avaient transformé cette fête en guet-apens.
Des Jours de Guérison et de Vérité
Après le tumulte nocturne et le carnage sanglant, Castel-Pic retrouva un calme lourd et pensif. Le 6 juillet, à l’aube, des soins furent prodigués aux blessés. Les héros, fourbus, mais vivants, furent conduits vers un lieu plus sûr au sein de la forteresse. Le poids de l’attaque et de ce qu’elle révélait, pesait sur toutes les âmes.
Dans les jours qui suivirent, du 6 au 10 juillet, chacun trouva à sa manière un refuge, une paix relative avant les vents plus sombres encore à venir.
Thorodin, les mains noircies de poussière et de suie, se rendit utile dans les profondeurs des mines. Son œil nain perçut les failles, les veines instables et les points faibles. Il guida les mineurs dans la sécurisation des galeries, scellant certaines ouvertures susceptibles de servir à une nouvelle infiltration gobeline.
— « Ces murs ont plus de courage que bien des hommes… mais un peu d’ingéniosité naine leur donnera une chance de résister. » déclara-t-il à Hartfast.
Barwulf, de son côté, trouva enfin un souffle de chaleur au cœur de sa maisonnée. Alida, sa belle-mère, Freya, sa sœur et Tharim, son vieux père, le couvrirent de soins, d’histoires et de silences pleins de gratitude.
Avec Erik, son demi-frère, il partagea quelques entraînements et souvenirs, les mots peu nombreux, mais la fraternité réelle. Tinúviel et Munan, quant à eux, passèrent leurs journées auprès des anciens du clan. Ils écoutèrent les récits du passé, les chants anciens, les murmures sur les esprits de la montagne et les signes que certains croyaient voir dans les nuages.
Un Message dans le Vent
Le 7 juillet, alors que le ciel s’embrasait d’un crépuscule orangé, les héros confièrent à un pigeon voyageur un message destiné à Radagast le Brun. Un message codé, porté sur un petit parchemin roulé :
« Le ciel s’est obscurci. Les nuées du Nord se sont épaissies. La tempête que tu craignais approche. Nous volerons vers toi à tire-d’aile. Arrivée estimée : vers le 20e jour du soleil mûrissant. »
La Route vers l’Ouest – 11 juillet 2949
À l’aube, dans la fraîcheur des montagnes et les ombres persistantes des brumes du matin, les héros prirent congé de Castel-Pic.
Devant la grande porte, Hartfast, désormais sur pieds, bien que s’appuyant sur un bâton ouvragé, leur souhaita courage et fortune. Son regard, d’ordinaire austère, portait cette fois l’ombre de la reconnaissance.
À leurs côtés, quatre hommes de confiance furent désignés pour les escorter jusqu’à Rhosgobel, en gage de remerciement mais aussi de protection.
Parmi eux se tenait Erik, demi-frère de Barwulf, robuste et aux cheveux sombres comme la nuit, le regard sérieux.
Le Conseil du Magicien Brun
Lorsqu’après plusieurs jours de voyage paisible, les héros foulèrent de nouveau les sentiers ombragés de Rhosgobel, le soleil du 21 juillet jetait ses rayons dorés sur les toits moussus de la demeure du magicien. Les grands arbres de la forêt noire, drapés d’un calme trompeur, semblaient eux-mêmes écouter le vent qui portait les pas des voyageurs.
Radagast les reçut dans sa maison aussi chaotique qu’accueillante, ses bras couverts de traces de sève et de plumes, un jeune renard endormi sur une botte de foin à ses côtés.
Les héros firent un rapport détaillé de leur expédition : la trahison de Magric, l’ombre qui planait sur le Dwimmerhorn, les esclaves, la chaîne couverte de runes maudites, le temple noir et l’esprit ancien murmurant dans une langue oubliée.
Radagast écouta longuement, les traits de son visage se plissant comme un vieux parchemin. Puis, lentement, il hocha la tête.
« Vos paroles sont lourdes, mais elles résonnent avec ce que murmurent mes amis à plumes. J’attends encore que mes espions du ciel me rapportent leurs observations... mais déjà, je sais que je devrai m’entretenir avec les miens. Les sages de notre ordre doivent entendre cela. »
Il désigna le ciel, d’un doigt taché d’écorce :
« L’ombre s’organise. Et si elle bâtit ses forces dans le silence, alors les peuples libres doivent se préparer dans la lumière. »
Trois Jours de Paix et d’Attente
Durant trois jours, les héros restèrent à Rhosgobel, hôtes de la maisonnée enchantée du Magicien. Chacun à sa manière trouva un peu de repos :
Le 23 juillet, l’un des plus vieux hiboux des bois profonds, porteur de la sagesse des airs, revint au perchoir de Radagast. Ses plumes tremblaient encore d’un long vol.
« Le Dwimmerhorn est vide. Les forges sont froides. Les orques ont fui, les esclaves ont disparu. Même les wargs ne rôdent plus près du pic. Le mal s’est tu, mais non éteint. »
Vers l’Est, par Fort-Bois – Le 28 juillet
Les héros reprirent la route, les jours furent longs, mais sans menace.
Le 28 juillet, ils atteignirent Fort-Bois, accueillis par les hommes des bois comme des amis de toujours. Ingomer Briseur de Hache les salua avec une main rude et un regard perçant.
Là, ils s’arrêtèrent pour une nuit, partageant des nouvelles, des mets simples et un repos mérité. Le feu de camp crépitait tandis que les rumeurs se mêlaient aux rires : le fantôme sanguinaire avait refait surface tuant de petits animaux de façon récurrente. En revanche, les araignées géantes s’étaient retirées, mais tous sentaient que cela n’était que le calme avant une plus vaste tempête.
Trois Jours de Traque et d’Écoute
Alors que les vents d’août soufflaient à travers les frondaisons de Fort-Bois, les héros décidèrent, avant de poursuivre leur route, de consacrer un peu de leur temps à élucider le mystère du "Fantôme Sanguinaire", cette silhouette insaisissable dont la rumeur, sourde et persistante, courait de ferme en ferme.
Trois jours durant, ils arpentèrent les sentiers de chasse, interrogèrent les familles et dormirent sous les étoiles à l’orée des bois noirs, là où la peur avait pris racine dans le cœur des hommes.
À l’issue de leur troisième nuit, réunis près du feu, les héros firent le point.
« Une créature seule, petite, rusée… et cruelle » conclut Barwulf, caressant la tête d’Alucare, qui grognait faiblement en flairant le vent.
« Sa dentition ne correspond ni aux orques, ni aux gobelins... Peut-être une aberration, un rejeton de quelque magie ancienne » ajouta Thorodin en fronçant les sourcils.
Mais le devoir les appelait ailleurs, et le pressentiment qu’il s’agissait d’un prédateur isolé, et non d’un fléau en marche, les convainquit que Fort-Bois pourrait survivre quelque temps sans leurs lames ni leurs flèches.
Vers l’Est, à Travers les Terres Béornides
Au matin, salués par Ingomer Briseur de Hache et quelques enfants du village, ils prirent la route de l’est, longeant les collines brunes, traversant les champs fauchés d’été, et profitant de quelques haltes parmi les communautés Béornides.
Le 8 août, alors que le soleil tombait derrière les cimes de la Forêt Noire, l’Auberge Orientale se dessina à l’horizon comme un havre familier.
Des rires montaient depuis la cour et Dinodas et Dodinas, les maîtres des lieux, les accueillirent les bras chargés de pintes et les voix pleines de nouvelles du monde.
« Vous voilà enfin ! Entrez donc, entrez, le ragoût est prêt et le cidre frais coule à flots ! »
Soirée d’Amitié à l’Auberge Orientale
La nuit tombait doucement, l’Auberge Orientale, bâtie au carrefour de sentiers millénaires, brillait comme un phare de chaleur et de repos. Autour de la grande table de chêne, dans la salle commune, les quatre compagnons savouraient un repas bien mérité. La lumière dansait sur les murs de bois, et la voix des bardes rivalisait avec les rires des convives.
« Cela fait du bien » souffla Munan, une chope en main. « Un vrai toit. Une vraie table. »
« Et un vrai cuisinier » ajouta Thorodin, l’air grave, mais les joues empourprées « Je ne pensais pas dire cela un jour, mais… la cuisine de Dodinas mérite presque le respect qu’on donne à une forge d’Erebor. »
Barwulf, l’air heureux, leva sa coupe.
« Mes amis… Je crois que le moment est venu de faire d’un rêve un foyer. Dody, Dino… Et si nous devenions partenaires ? »
Un silence stupéfait accueillit cette proposition, vite remplacé par l’éclat des rires et l’effusion de poignées de main chaleureuses. Ainsi, Thorodin et Munan rejoignirent Barwulf dans l’affaire, devenant officiellement co-propriétaires de l’Auberge Orientale.
Plans et Projets pour une Nouvelle Aube
La discussion dériva vers l’avenir. Dinodas, pinceau derrière l’oreille, déroula un parchemin sur la table.
« Voici ce que nous imaginons : un second bâtiment, accolé au corps principal, avec des chambres supplémentaires pour les voyageurs. Et ici… » Il tapota une zone au bord du dessin. « Une palissade, pour tenir à distance les bêtes et les brigands, au besoin. »
« Et moi » ajouta Dodinas en se frottant les mains, « j’aimerais voir pousser une vraie cuisine extérieure, pour fumer le poisson et sécher les herbes de la forêt. On pourrait même avoir… un petit jardin ! »
Thorodin opina lentement.
« Il faudra du bois robuste et des mains sûres. Et si vous me laissez forger les gonds et charnières, ce ne seront pas de vulgaires ferrures de colporteurs. »
Tous sourirent. Un projet commun, bâti sur la sueur, la pierre et l’amitié. Mais avant cela, d’autres routes appelaient.
Vers la Cour Sylvestre
Au matin du 8 août, le ciel était clair, et la fraîcheur de l’aube emplissait les sentiers de senteurs de résine et de mousse. Les compagnons, leur paquetage prêt, saluèrent les clients encore endormis, et prirent la route du nord-est, vers les terres royales du Roi Thranduil.
À leur côté, les accompagnait désormais Dinodas, décidé à se rendre à Dale, non seulement pour assister aux grandes fêtes célébrant la naissance de l’héritier du Roi Bard, mais aussi pour négocier de nouveaux contrats commerciaux et refaire les stocks de l’auberge, dont la réputation allait croissant.
« Mes jambes ne sont plus toutes jeunes » soupira-t-il en tapotant son bedon, « mais j’ai promis à Dodinas de revenir avec les meilleurs vins du Dorwinion, des fromages de Dale, et, qui sait… peut-être une statuette en or pour la cheminée. »
La petite troupe s’éloigna alors, s’enfonçant entre les arbres aux feuillages denses.
Sous le Dôme des Feuilles Éternelles
Le sentier des Elfes, long ruban tissé au cœur de la vieille Forêt Noire, s’étira sous leurs pas pendant plusieurs jours. Bien que sûr et dégagé, gardé par les sentinelles invisibles du royaume sylvestre, l’ombre ancienne qui pèse sur la forêt semblait encore murmurer au vent, et peser sur les cœurs des voyageurs. Chaque craquement de branche, chaque feulement du vent entre les pins noirs rappelait que ces bois furent jadis le domaine du Nécromancien, et que toutes les plaies du passé n’étaient pas encore refermées.
Mais enfin, le 2 septembre, alors que le ciel s’embrasait d’or pâle à l’occident, les portiques d’argile blanche et les clairières suspendues du royaume de Thranduil apparurent, enchâssés dans les collines couvertes de mélèzes et d’ifs centenaires. Les hérauts elfes les accueillirent sans faste, mais avec politesse mesurée et gratitude discrète, guidant les héros à travers un sentier bordé de lanternes jusqu'à une petite masure de bois clair et de pierre vive, à l’écart de la demeure du roi.
« Un repos modeste… mais elfique. C’est déjà un honneur rare » commenta Thorodin, en posant sa hache à l’entrée.
« Tant que le toit est sec et que la bière ne chante pas trop loin, je ne me plains pas » souffla Barwulf.
Dinodas en Route pour Dale
Dans les jours qui suivirent, Dinodas Brandebouc, vaillant hobbit des collines et commerçant avisé, prit congé de ses amis. Il souhaitait gagner Dale au plus tôt, afin de préparer les festivités prévues en octobre pour célébrer la naissance de l’héritier du Roi Bard. Avant de partir, il prit Barwulf à part et, d’un clin d’œil complice, glissa :
« Je ne reviendrai pas les mains vides, mon ami. Un bon hobbit sait toujours trouver un tonneau de vin ou deux quand il s’agit de fêter une naissance… ou une victoire. »
Ils le regardèrent s’éloigner à dos de poney, petit point entre les colonnes d’arbres.
Une Liberté Mesurée
Durant la semaine suivante, bien que traités avec égards, les compagnons furent tenus à l’écart du cœur du royaume elfique. Thorodin, Barwulf et Munan n’étaient pas libres d’aller et venir comme bon leur semblait, logés dans une demeure de pierre blonde, au bord d’un ruisseau chantant, sous surveillance à peine voilée.
Pourtant, certains elfes du peuple de la forêt vinrent discrètement les visiter, portés par le murmure de leurs exploits et par leur lien avec Dame Irimë. Ils leur offrirent leurs respects silencieux.
« Nous savons ce que vous avez accompli » murmura un jeune garde elfe, posant deux doigts sur son cœur en signe d’honneur « Et ceux que vous avez sauvés vous en sont redevables. »
Nimloth et la Mémoire de Rodwen
Tinúviel, quant à elle, bénéficia d’une liberté relative. Issue d’une ancienne lignée d’elfes sylvestres, sa mère, Nimloth, vint à elle dès le deuxième jour, haute et grave, vêtue d’un manteau de feuillage pâle, les traits sculptés par les années et le chagrin discret des peuples anciens.
Nimloth s’entretint longuement avec les compagnons, sondant leurs regards, leur loyauté, leurs douleurs. Elle ne parla guère, mais ses silences étaient lourds de sens. Puis, seule avec sa fille, elle murmura :
« Les chemins que tu empruntes ne sont plus ceux du chant et de la lumière. Tu portes des ombres. Mais… je vois en toi la flamme d’Irimë. Garde-le. »
Tinúviel, portée par la mémoire, décida de retrouver les proches de Rodwen, cette elfe vaillante qu’elle et ses amis avaient côtoyée dans les ténèbres de Dol Guldur. Elle trouva ses parents dans un jardin suspendu au-dessus d’une cascade. À leur regard inquiet, elle conta le récit de leur fille.
Elle cacha les ténèbres des geôles, les chaînes, les cris dans l’eau noire. Elle leur dit qu’elle s’était battue avec courage et était tombée en défendant les innocents, au cœur du siège de Combefoin.
« Elle s’est tenue droite, jusqu’au bout. Elle est tombée en chantant, et son nom résonnera dans nos mémoires comme celui d’une héroïne. »
Le vieux père de Rodwen baissa la tête. La mère, muette, versa une larme mais une larme d’honneur.
L’Ouverture de la Chasse Royale
Le 8 septembre, alors que la brume se dissipait doucement sur les cimes dorées de la Forêt Noire, les compagnons foulèrent l’herbe nacrée d’une immense clairière, en plein cœur du royaume de Thranduil. Le soleil, encore bas, faisait étinceler la rosée suspendue aux feuillages tressés. Partout autour d’eux s’élevaient de somptueux pavillons elfiques, dressés à l’image des grandes maisons des elfes sylvestres, des bannières aux verts changeants, aux ors subtils et aux blasons anciens. Leur présence, des mortels au milieu d’immortels était donc, en soi, un choc silencieux dans les rangs elfiques.
Les regards se posèrent sur eux comme des flèches de glace. Quelques murmures, à peine étouffés par le bruissement des feuillages, trahissaient le trouble. Certains visages, d’ordinaire impassibles, s’étaient durcis à leur approche.
Puis, une voix claire, coupante comme la lame d’une lance, s’éleva au bord de la clairière « Cette farce a assez duré… Leur présence ici est une insulte aux traditions elfiques ! »
C’était Ruithiel, la gardienne du Sentier des Elfes. Grande, farouche et bardée de piques d’argent, elle s’avança de quelques pas,
« Qu’ont à faire des enfants des hommes et des nains dans une cérémonie réservée aux anciens ? »
Un silence pesant s’installa. Les gardes se figèrent. L’air lui-même sembla suspendre son souffle. Mais avant que l’orage n’éclate, une autre voix fendit la tension comme le chant d’un ruisseau clair sous le givre.
« Ruithiel. Ce sont nos alliés. Ils sont ici sur invitation royale. »
Le prince Legolas, fils de Thranduil, venait d’entrer dans la clairière, vêtu d’un manteau de feuilles d’automne cousu d’argent pâle, et portant au côté son arc ancestral. Ses yeux clairs fixaient Ruithiel sans animosité, mais avec cette autorité tranquille qu’aucun elfe n’osait défier.
« Tinúviel, fille de Nimloth. Thorodin de la lignée d’Erebor. Barwulf de Castel-Pic. Munan, du peuple des Hommes. Ce sont des noms à qui nous devons honneur et respect. N’est-ce pas Irimë elle-même qui l’a proclamé ? »
Ruithiel, visiblement contrariée, inclina lentement la tête, sans répondre.
L’Ouverture de la Traque
Alors que les derniers préparatifs touchaient à leur fin et que les premiers cors de chasse résonnaient sous la voûte feuillue de la Forêt Noire, Ruithiel, toujours droite comme une lance, s’approcha de Legolas qui s’entretenait paisiblement avec les héros. Son visage était dur, mais non sans noblesse, ses mots tombèrent comme le fracas d’un rocher dans l’eau d’un lac.
« Mon prince… un messager du nord-est est revenu ce matin. Dans la région de la Charmille, là où les hêtres millénaires dressent encore leurs silhouettes comme des gardiens d’un âge ancien… des bûcherons bardides ont abattu plusieurs d’entre eux. »
Elle marqua une pause, l’indignation vibrant dans sa voix.
« C’est une rupture du pacte. Un sacrilège. »
Un murmure d’incrédulité parcourut les elfes aux alentours. Legolas resta silencieux un instant, son regard se tournant vers les hautes frondaisons baignées de lumière.
« Non… cela ne peut être toléré » dit-il enfin d’un ton mesuré mais inflexible. « Je m’en informerai personnellement. Si le pacte a été violé, des comptes devront être rendus. »
Puis, avec un signe de tête solennel, il lança l’ordre d’ouverture de la chasse.
Une Traque Parallèle
Les groupes d’elfes, harnachés de grâce et d’arcs chantants, s’égaillèrent rapidement entre les grands arbres, en silence, glissant entre les racines comme le vent dans les herbes hautes. Aucun d’entre eux ne proposa aux héros de se joindre à leur bande.
Tinúviel observa un instant les pavillons se vider et les formes elfiques se fondre dans le vert doré des bois.
« Ainsi donc, malgré les mots du prince, la méfiance demeure... » murmura-t-elle.
Barwulf serra les sangles de sa tunique de cuir et jeta un regard à ses compagnons :
« Qu’à cela ne tienne. Je ne suis pas nés d’immortalité, mais la chasse coule dans mes veines. »
Il se tourna vers les sentiers sinueux entre les fourrés, ses yeux déjà en quête de traces, son jeune chien-loup Alucare trottant à ses côtés, l’oreille aux aguets.
Thorodin, haussant un sourcil, siffla bas :
« Si la chasse est un art, je préfère qu’elle ait un but... Un repas. »
Munan, l’ombre du sourire au coin des lèvres, ferma la marche, son arc souple dans le dos, les sens à l’écoute de la forêt.
Dans le Silence des Arbres
Durant les deux premiers jours, la chasse progressa sans encombre. Grâce à la connaissance qu’avait Tinúviel des lieux et à l’intuition naturelle de Barwulf, les compagnons réussirent à suivre la piste d’un groupe de cerfs sauvages descendant des hautes collines.
Chaque crépuscule baignait leur bivouac d’une lumière ambrée, et le chant discret des feuilles remplaçait les mots. La Forêt Noire, ici plus calme, semblait retenir son souffle, comme si elle reconnaissait les pas des compagnons.
L’Autel Enfoui
Ce fut au troisième jour de chasse, alors que le soleil déclinait lentement, que la forêt sembla changer. Les arbres, plus anciens ici, resserraient leur enchevêtrement comme des épaules voutées, laissant filtrer une lumière diffuse, presque cendrée. Les chants d’oiseaux s’étaient tus, remplacés par un silence tendu, oppressant, à peine brisé par le craquement des pas dans la mousse épaisse. Le vent, léger, portait avec lui une odeur d’humus et de choses oubliées.
« Nous ne sommes plus sous la bénédiction du Roi Sylvestre » murmura Tinúviel, ses pupilles s’élargissant à mesure que l’ombre s’épaississait.
C’est Thorodin, au pas lourd et assuré, qui fut le premier à remarquer une ouverture voilée entre les troncs tordus. Il écarta prudemment les rameaux, dévoilant une clairière circulaire, tapie dans une obscurité moussue. En son centre s’élevait un autel de pierre brisée, envahi par des racines et un lierre de teinte rouille, comme du sang séché accroché aux veines du monde.
Il émit un grondement sourd et recula d’un pas.
« Il y a… quelque chose ici. »
Munan, s’avançant prudemment, inclina la tête. Son regard s’attarda sur les gravures à demi effacées, sur les sillons taillés à même la roche, comme les rides d’un visage oublié.
« Un autel… dédié aux Esprits Sylvestres… aux Veilleurs des Bois. Il a été abandonné, ou pire… profané. »
À ces mots, Tinúviel s’approcha, son cœur serré par une étrange nostalgie. Elle posa une main délicate sur le lierre rougi et commença à le détacher, doucement, comme on redonne le souffle à un mourant.
Barwulf, fidèle à son instinct de chasseur, s’était positionné sur le pourtour de la clairière, ses yeux cherchant dans les frondaisons un mouvement, une ombre, un souffle.
Thorodin, resté près de l’ouverture, gardait sa hache en main, plantée dans le sol comme un avertissement. Il fixait l’autel, les mâchoires serrées.
« Je n’aime guère les pierres qu’on enterre... et qui se laissent déterrer. »
La Clairière Profanée
Le silence s'était refermé sur la clairière comme un linceul, lourd et saturé d’une tension que même les plus anciennes forêts ne devraient plus connaître. Et c’est alors, dans cette suspension étrange, que Tinúviel vit le lierre frémir. Mais il était déjà trop tard.
Des vrilles végétales, aussi vives que des serpents affamés, s’élancèrent et enlacèrent la jambe de Munan avec la brutalité d’un piège oublié.
« Attention ! » cria l’Elfe, mais l’alerte n’eut pas le temps d’être entendue qu’une seconde vrille jaillissait.
Barwulf, prompt à l’action, bondit vers son compagnon. Il abattit sa lame sur le lierre d’un coup sec, puis de l’autre main tira Munan à lui, le libérant de l’étreinte végétale. Tinúviel, en retrait, se saisit alors de son briquet et d’un torchon imbibé d’huile, mais ses mains tremblaient et les brindilles refusaient de prendre feu sous l’humidité de la forêt.
Pendant ce tumulte, Thorodin, resté près de l’ouverture de la clairière, restait figé par la scène surnaturelle. Les poings crispés sur le manche de sa hache, les yeux écarquillés sur les vrilles qui rampaient et sifflaient. Il ne vit pas venir la silhouette massive qui fondait sur lui.
L’Ours enragé
Un rugissement d’agonie et de fureur déchira la forêt, et Thorodin fut projeté au sol, emporté par l’impact d’une masse de chair et de rage. Un ours, autrefois noble bête des forêts, désormais corrompu par la malice ancienne, la gueule écumante, les yeux rougeoyants d’un éclat malade, se dressait au-dessus de lui, prêt à frapper.
Mais le Nain, vaillant entre tous, roula sur le côté, se releva avec une célérité insoupçonnée, et brandit son bouclier, encaissant le coup bestial. La griffe de la bête racla le métal dans un crissement sinistre.
Munan, à peine dégagé, bondit aux côtés de son compagnon. L’arc déjà bandé, il décocha une flèche qui se planta dans l’épaule de l’animal, puis une seconde, plus rapide encore, visant la gorge.
« Tiens bon, Thorodin ! »
Le Nain, grognant sous l'effort, tourna autour de la bête et, dans un cri de guerre, abattit sa hache sur le flanc de l’ours. La créature hurla, puis chancela.
Les Flammes Libératrices
Pendant ce temps, Barwulf, revenu près de l’autel, luttait encore contre le lierre possédé. L’un de ses bras et son cou étaient désormais entravés, la vigne noueuse se resserrant comme une main invisible, lui coupant la respiration. Il porta des coups, de plus en plus faibles, luttant contre l’étranglement et la brûlure de l’air manquant. Mais c’est alors que la flamme jaillit enfin.
Tinúviel, visage tendu et cheveux épars, réussit à enflammer le torchon, et l’approcha du lierre. Celui-ci s’embrasa aussitôt, comme si le feu répondait à un appel ancien. Les vrilles se tordirent dans une danse de souffrance végétale, libérant Barwulf, qui s’effondra, toussant et brûlé à l’épaule.
De l’autre côté de la clairière, l’ours, transpercé d’une dernière flèche de Munan, s’écroula lourdement, fauché par un dernier coup de Thorodin qui fendit sa nuque dans une gerbe de sang sombre.
Le Silence Retrouvé
Alors que les dernières volutes de fumée s’élevaient du lierre consumé et que le calme s’installait enfin sur la clairière blessée, un silence presque sacré enveloppa les héros. Et c’est à ce moment, comme venu d’un autre âge, que le vent souleva les frondaisons de l’orée orientale, révélant une silhouette aussi noble qu’éthérée.
Un cerf blanc, majestueux entre tous, au port royal et au regard empli d'une antique sagesse, se tenait là, immobile. Sa ramure haute comme les branches d’un jeune arbre captait les dernières lueurs du jour. Il les regarda, un instant seulement, puis, sans bruit, s’enfonça dans la forêt, laissant dans son sillage un sentiment de paix et d’humilité.
« Un signe… » souffla Tinúviel, les yeux écarquillés d’émotion.
« Ou une bénédiction » murmura Munan.
La Veillée de Prière
Les compagnons, en leur cœur, reconnurent la solennité de l’instant. Malgré les blessures, la fatigue, et l’inquiétude des ombres, ils décidèrent de passer la nuit dans la clairière, sur le sol foulé par l’esprit de la forêt.
À la lueur d’un feu discret, ils entreprirent de nettoyer l’autel, de débarrasser les dernières cendres, de redonner sa forme à la pierre usée. Munan traça un vieux symbole en langue sylvestre, une prière aux gardiens anciens, et Tinúviel chantonna un vieux cantique elfe, empreint de tristesse et de lumière mêlées. Thorodin, silencieux, grava quelques runes naines de protection à la base de l’autel, tandis que Barwulf répandait un peu de pain et de viande en offrande. Et sous les étoiles, ils prièrent ensemble.
Le Chêne Sentinelle
Le lendemain, à l’aube, un voile gris et froid recouvrit la canopée. La forêt noire s’assombrissait encore, comme si elle s’imprégnait des souvenirs de la nuit. Très vite, une pluie lourde et visqueuse commença à tomber : ni franche ni vive, mais lente et oppressante, collant aux peaux et alourdissant les pas.
Le groupe progressa malgré tout. Barwulf ouvrait la voie, sa cape ruisselante sur ses épaules, Munan, silencieux, scrutait le moindre signe de sentier sûr , Tinúviel murmurait à voix basse des encouragements, et Thorodin ruminait sous sa capuche, maudissant la boue dans sa barbe.
Ce ne fut qu’en fin d’après-midi, alors que les jambes ployaient sous l’humidité, que Thorodin désigna une éminence herbeuse.
« Là, au sommet… un arbre. Il me semble solide. Et le terrain, assez sec pour qu’on y campe sans se noyer. »
Ils gravirent la butte. Au sommet, un chêne ancestral, énorme et tordu, ouvrait ses bras noueux comme un vieux géant veillant sur ses enfants. Ses racines profondes formaient comme une enceinte naturelle, et son feuillage épais pourtant dépouillé par la saison offrait un toit contre la pluie.
« Voilà un trône digne d’un roi de la forêt » dit Munan en s’asseyant contre l’écorce.
« Ou d’un vieux nain râleur » ajouta Thorodin avec un rictus.
Sous les branches du chêne vénérable, les héros allumèrent un feu discret, partagèrent un repas frugal, et organisèrent leur tour de garde. La pluie tombait encore, mais ici, dans ce refuge sacré, le monde semblait loin.
Les sabots dans la brume
Sous les branches alourdies de pluie du vieux chêne, la nuit avançait, calme et détrempée. Munan, enroulé dans sa cape encore humide, veillait en silence. Le feu crépitait faiblement, protégé du vent, et ses compagnons dormaient d’un sommeil incertain. Mais l’homme du nord, au regard perçant, entendit soudain un bruit étrange : un martèlement léger, discret, mais régulier. Des sabots. Il se leva sans un bruit, tendit l’oreille, et le son se précisa. Non pas un, mais plusieurs pas, rythmés comme une procession. Il réveilla aussitôt Tinúviel, puis Barwulf et Thorodin, leur glissant à voix basse : « Quelque chose approche. Et ce ne sont ni orques, ni bêtes ordinaires… »
Sortant à l’orée de la clairière, ils virent alors ce que peu d’yeux mortels ont jamais contemplé : une procession spectrale de cerfs à l’allure éthérée, translucides et brillants d’un éclat bleuté, qui défilaient entre les arbres, les sabots ne touchant que l’ombre. Et derrière eux, archer droit et pâle comme une pierre de lune, un elfe spectral les pourchassait à distance, son arc brisé en main, ses yeux vides fixés sur l’horizon.
La Légende d’Anendil
Tinúviel, le regard grave et la voix basse, chuchota, comme portée par le souvenir d’un chant ancien :
« Ce n’est pas la première fois que les miens murmurent son nom… Anendil. C’était un chasseur émérite, fils de l’automne, ami des bois. Mais il brisa un serment antique en pourchassant les cerfs blancs hors du cadre de la chasse royale. Il fut maudit pour sa transgression, condamné à chasser éternellement les esprits des cerfs qu’il avait traqués jadis, incapable de trouver le repos. »
Elle se tourna vers le vieux chêne.
« La légende dit aussi que ses ossements furent ensevelis près d’un chêne millénaire, au cœur de la forêt… Et si… »
Barwulf, sans mot dire, hocha la tête, et les quatre compagnons se mirent à chercher, torche en main, contournant les racines profondes du vénérable arbre. Ils grattèrent la terre humide, sondèrent le sol entre les racines noueuses.
Ce fut Thorodin, les mains encore calleuses de son travail en mine, qui sentit sous ses doigts un vide dans la terre, puis des fragments d’os, soigneusement disposés. Il en tira un arc brisé, à la courbe fine et la corde rongée par le temps, puis une broche d’argent sertie d’une améthyste, ternie mais encore lumineuse.
Un éclat de convoitise brilla un instant dans son regard. Sans un mot, il glissa la broche dans son sac.
Le Dernier Repos du Chasseur
Sans tarder, les héros préparèrent une cérémonie de paix, éclairés par la lumière mourante de la lune. Tinúviel chanta un hymne ancien, en sindarin, appelant les esprits des bois à se recueillir. Munan récita une prière des hommes du nord, et Barwulf plaça l’arc brisé sur le petit tertre funéraire qu’ils avaient dressé. Thorodin, plus discret, grava quelques runes de paix sur une pierre plate. Au terme du rituel, le vent se leva doucement.
Les cerfs spectraux, figés à la lisière, se tournèrent à l’unisson, et l’elfe chasseur les rejoignit. Il s’immobilisa face au tertre, posa une main sur son cœur spectral, puis s’inclina lentement en direction des héros, dans un silence plus profond que la nuit.
Et puis, son image se dissipa, emportée par un souffle d’air, comme une feuille en automne.
Au-dessus d’eux, les nuages se déchirèrent, la pluie cessa. Un rayon pâle de lune toucha le sommet du chêne, comme une bénédiction tardive, et la clairière, purifiée, sembla reconnaître le repos.
Les traces du roi des bois
Lorsque les premières lueurs de l’aube percèrent les feuillages d’émeraude, les quatre compagnons s’éveillèrent au pied du chêne sanctifié. La chasse, suspendue par les présages de la veille, reprit avec une gravité nouvelle.
Barwulf, traqueur de grand renom, scrutait les feuilles et la terre avec la patience des chasseurs des bois. Tinúviel, légère comme une branche de saule, guidait ses pas à travers les sentiers oubliés. Thorodin veillait en arrière-garde, l’œil alerte et la hache prête. Et Munan, silencieux et concentré, scrutait chaque indice comme s’il lisait les lignes d’un vieux parchemin.
À la fin du second jour, au moment où le ciel se teintait de cuivre, les signes se précisèrent. Des empreintes dans la mousse, larges et profondes. Une brise venue du nord portant une odeur de sol humide et d’écorce ancienne. Les traces s’enfonçaient vers un territoire moins dense, là où les arbres se faisaient plus espacés et la lumière plus franche.
« Il est passé par ici... il y a moins d’un jour » murmura Barwulf en posant la main sur une marque fraîche dans la boue.
« Nous approchons » ajouta Tinúviel, son regard se perdant entre les troncs argentés.
L'Entrée du Gouffre
Les héros se trouvèrent devant un étroit canyon, où les rochers dressés formaient des murailles naturelles. La lumière y pénétrait avec peine, et les ombres ondulaient comme si elles vivaient.
Le sol y était boueux, marqué d’empreintes profondes, le cerf s’y était engagé...Barwulf, sans un mot, jeta un regard à ses compagnons. Il avança le premier, sa hache prête, et franchit le seuil de pierre.
Embuscade dans la Gorge Sombre
Ils avaient progressé à pas comptés dans l'étroit défilé, là où la roche semblait mordre le ciel et où la lumière du jour se faisait aussi mince qu’un fil d’argent. Les herbes y poussaient maigres, courbées comme soumises, et même les ombres semblaient se tapir, prêtes à fuir.
Lorsque soudain, un cri rauque déchira le silence, jaillissant de l’ombre même de la gorge.
Des formes bondirent des anfractuosités de la roche, silhouettes bossues et haineuses, armées de fer grossier. Une demi-douzaine de gobelins, aux peaux ternes et aux yeux fendus, plus grands et plus féroces que ceux des montagnes, s’abattirent sur les héros. Un orque de la Forêt Noire, au heaume clouté et aux crocs proéminents, menait la charge avec une violence contenue, ses ordres gutturaux résonnant comme des marteaux.
Le combat fut bref et brutal, un éclair de fureur dans les entrailles du canyon. Tinúviel décocha des flèches d’une précision mortelle, abattant deux ennemis avant même qu’ils ne lèvent leurs lames. Munan, dans le sillage de Thorodin, se battait avec une hargne farouche, ses flèches décochées à bout portant, enchaînant ses tirs dans un ballet létal. Le sang noir des gobelins s’écoula dans les fissures de la pierre comme une offrande maudite.
Quand le silence retomba, sept corps gisaient, disloqués, dans le lit froid du canyon. Pas un ennemi n’avait survécu. Les héros, haletants, souillés mais debout, reprirent leur souffle.
La Fosse dissimulée
Le lendemain, 17 septembre, la forêt s’était faite plus clairsemée. Les grands pins cédaient la place à des sous-bois silencieux et épars, où les fougères s’étiraient comme des doigts pâles dans la brume du soir.
À la recherche d’un lieu où dresser le camp, Thorodin s’arrêta soudain.
« Halte... Ne bougez plus. Ce sol n’est pas naturel. »
Il s’agenouilla, posant une paume calleuse sur la terre. Quelque chose, sous la couche de feuilles mortes, sonnait... creux. Tinúviel, prudente, saisit une grosse pierre et la lança à l’endroit désigné. Le sol s’affaissa aussitôt, dévoilant une fosse camouflée, piège oublié ou dissimulé avec soin.
Mais ce ne fut pas le vide ou l’obscurité qui attira leur attention... C’était un éclat d’argent, brillant comme un fragment de lune. Thorodin plissa les yeux. Tinúviel s’approcha avec précaution, et son souffle se coupa.
« Par les étoiles d’Elbereth... Penbregol... »
L’arc gisait là, enchevêtré dans les ronces de la fosse. L’arc de Ruithiel, célèbre gardienne du Sentier des Elfes.
« Mais... que fait-il ici ? » s’étonna Munan.
« Cela signifie que Ruithiel est passée par là. Et qu’elle est peut-être tombée dans un piège » conclut Barwulf sombrement.
Une Rencontre Sous Haute Tension
La brise se figea dans les ramures, comme retenant son souffle, lorsque le son sec et grinçant d’un mécanisme métallique résonna à travers les sous-bois. D’un grand chêne noueux s’ouvrit une porte secrète, camouflée par des branchages et la mousse.
De l’obscurité jaillirent deux nains en armes, les barbes tressées, les regards farouches. Le premier portait un casque à visière d’airain, le second une hache à double tranchant. Tous deux tenaient leur position, les muscles tendus comme des arcs.
« Halte là, étrangers ! Cette terre n’est pas la vôtre. Par Durin, une flèche décochée, et vos corps nourriront les racines de ce bois ! » gronda le plus ancien, sa voix rugueuse comme le gravier.
Tinúviel, sans ciller, réagit avec une vivacité instinctive, bandant son arc dans un geste fluide, la flèche déjà sur la corde.
« Abaissez vos armes, baraz’kurûn ! Nous ne sommes point vos ennemis... mais nous ne reculerons pas. »
Une tension sourde s’installa, l’air chargé d’électricité, comme juste avant un orage d’été.
Secrets Enfouis et Pacte Fragile
Le silence qui suivit la trêve se fit lourd de révélations. Tandis que le vent fredonnait à travers les frondaisons comme une plainte ancienne, les deux nains abaissèrent leurs armes, puis se présentèrent à voix basse, presque comme une incantation.
« Je suis Polin, fils de Noin, et voici Pomin. Nous sommes de la lignée des Gardebarbes. »
Un bref regard circula entre les compagnons. Ces noms, oubliés par les hommes et les elfes, résonnaient encore dans les chants les plus anciens des Nains. C’était un lignage austère, farouchement attaché à des serments aussi anciens que les racines de la montagne.
« Sachez-le, » poursuivit Polin d’un ton tranchant comme l’acier, « l’elfe est entre nos mains. Elle est vivante... pour l’heure. »
Le silence tomba, tranché net par la surprise. Munan, l’œil dur, fit un pas en avant, mais Barwulf posa une main sur son bras.
« Elle est notre prisonnière » reprit Pomin, « et nous attendons le retour de notre roi, Frar dit l’Imberbe, pour juger de son sort. »
À ces mots, Thorodin redressa la tête. Ce nom, il le connaissait. Il l’avait vu de ses propres yeux à Erebor, venu plaider sa cause auprès du roi Dain II Pied d’Acier.
« Frar ... On le dit tenace et amer. Il demande chaque année le soutien du roi pour reconquérir une place-forte oubliée. »
Polin acquiesça, son regard assombri.
« Grisefosse. Notre ancien domaine dans les Montagnes Grises. Pris dans les ombres il y a cent cinquante hivers. »
« Et Ruithiel ? » demanda Tinúviel d’une voix tranchante.
« Elle est la cause de sa disgrâce, selon lui. Il y a un siècle, lors d’un différend ancien, elle le défia en duel... et elle lui rasa la barbe. Un affront impardonnable. »
Tinúviel gardait le silence mais son cœur d'elfe, nourri aux souvenirs chantés par les aînés et aux récits oubliés des gardiens sylvestres, connaissait la vérité que le ressentiment des nains avait brouillée : ce n’était pas Ruithiel qui, un siècle plus tôt, avait tranché la barbe de Frar, c’était probablement l’ancien Gardien du Sentier
Dans le ventre du chêne
Munan, par sa verve posée et son œil clair, s'imposa comme médiateur. Il proposa, avec toute la diplomatie d’un érudit ayant voyagé dans mille contrées, de pouvoir rencontrer la prisonnière, non pour plaider sa cause, mais pour évaluer lui-même son état.
Après de longs murmures entre Polin et Pomin, les deux nains cédèrent. Mais un seul compagnon pourrait la voir, et il serait désarmé. Munan s’avança, et les nains s’inclinèrent, l’acceptant sans mot dire.
Ils ouvrirent une trappe de bois dissimulée au creux du tronc du chêne millénaire. Un escalier raide en colimaçon descendait dans les profondeurs, taillé dans la pierre même. Deux torches vacillaient, projetant des ombres longues et dansantes.
Munan fut conduit dans une salle austère, soutenue par de vieux arcs de pierre couverts de mousse. Là, quatre nains arrivèrent, escortant une silhouette frêle mais digne : Ruithiel, enchaînée aux poignets, une plaie vive à la tempe, mais les yeux flamboyants de colère et de fierté.
Le regard de l’elfe captiva Munan. Il n’était ni celui d’une captive brisée, ni d’une innocente soumise, mais d’une guerrière blessée dans son honneur, et furieuse.
« Qu’est-ce que tu fais là ? » grogna Ruithiel, d’une voix rauque. « Vas-tu toi aussi croire leurs sornettes ? Ces taupes ont vu l’ombre trop longtemps. Ils veulent me briser pour une offense que je n’ai pas commise. »
Ruithiel le fixa, sa colère faiblissant à peine. Puis elle ajouta d’un ton coupant :
« Sors d’ici. Va à Thranduil. Va chercher du renfort. Ces nains ne comprennent que le fer et la pierre. Ne perds pas ton temps en paroles vaines. »
Les nains interrompirent l’échange en ramenant la prisonnière à sa place. Ruithiel fut entraînée, fière jusqu’au bout, bien que titubante.
Le Pacte de la Hache Perdue
La discussion qui suivit fut rude, ponctuée de silences lourds et de regards méfiants. Mais peu à peu, les passions s'apaisèrent, et les esprits s'ouvrirent. Il apparut alors que les Gardebarbes eux-mêmes faisaient face à un péril croissant dans leurs galeries souterraines.
« Nous avons creusé trop profondément » avoua Polin. « Et dans une section ancienne, scellée depuis les jours de nos aïeux, nous avons retrouvé des traces... de quelque chose de sombre. Là, selon nos légendes, se trouverait Run-Granak, une hache appartenant à notre lignée, perdue depuis des générations. Aidez-nous à la retrouver » conclut Polin. « Et nous libérerons Ruithiel mais garderons l’arc. »
Les Ombres du Dwimmerhorn
Un Souffle de Vie
Alors que le silence retombait à peine sur les cadavres fumants et les eaux souillées, Munan se précipita vers l’homme effondré, dont le torse se soulevait à peine. Ses poignets ensanglantés portaient encore les traces de liens serrés et son visage, couvert de sueur et de crasse, n’était qu’un masque de douleur. Tinúviel, agenouillée à ses côtés, sortit de sa besace un petit flacon de verre bleu, renfermant l’un des souffles du vent, cette essence distillée par les hommes des bois, rare et précieuse. Elle ouvrit doucement les lèvres du blessé et y versa quelques gouttes. Pendant un instant, rien ne se produisit. Puis, comme si la lumière de la vie revenait par bribes, les paupières de l’homme frémirent, sa respiration s'accéléra et il émit un gémissement rauque.
— « Où… suis-je ? » balbutia-t-il.
Munan posa une main ferme sur son épaule :
— « Avec des amis. Tu vivras. Mais pas si tu parles trop fort. »
La Marée des Hurlements
Non loin de là, Thorodin et Barwulf s’étaient avancés à la lisière du petit îlot de terre où s’était déroulé le combat. Les brumes se reformaient rapidement, oppressantes, mouvantes comme des doigts glacés.
Soudain, un cri orque monta à travers les brumes. Puis un second, plus proche. Des hurlements de wargs leur répondirent. La forêt de roseaux vibrait de bruits de pas, de cliquetis d’armes, de grognements sauvages. Barwulf serra les dents, les doigts crispés sur sa hache.
— « Ils nous traquent. Et ils sont nombreux. »
Il allait revenir vers les autres lorsqu’une silhouette surgit à l’orée de la brume. Petite, trapue, encapuchonnée. Un hobbit. Ses pieds nus pataugeaient dans la boue, mais son pas était rapide et assuré. Il leva un doigt sur ses lèvres, puis fit signe de le suivre, disparaissant dans la brume sans bruit. Barwulf, interdit un instant, revint en hâte prévenir le groupe :
— « Par les Haches de l’Est… un hobbit ! Il veut nous guider ! »
Un Refuge Inespéré
Munan, sans discuter, hissa l’homme blessé sur son dos et le groupe se mit en marche derrière le petit guide silencieux, tous courbés, pieds s’enfonçant à chaque pas dans la terre fangeuse.
Ils ne firent qu’une cinquantaine de pas, mais le vacarme derrière eux s’intensifiait : des orques criaient des ordres, des wargs flairaient l’air, les bruits de traque devenaient plus pressants.
Soudain, le hobbit s’arrêta devant une butte de terre et de racines, écarta une touffe d’herbe humide, puis souleva une trappe de bois dissimulée sous des branchages. Un souffle d’air monta des profondeurs : une cavité, sombre, étroite, à peine plus grande qu’un terrier.
— « Dedans ! Vite ! » chuchota-t-il.
Un à un, les héros s’y engouffrèrent, s’entassant épaule contre épaule, genou contre genou, le prisonnier allongé entre eux. Le hobbit referma la trappe et l’obscurité devint totale. Puis… le silence et aussitôt après : des pas, tout proches.
Des voix rauques, brutales, criant dans une langue rude.
— « Ils étaient là ! Je sens leur puanteur ! »
— « Fouillez ! Ils ne peuvent pas être loin ! »
Des bottes martelèrent le sol au-dessus d’eux. Un warg grogna.
Puis, plus rien… si ce n’est le bourdonnement de mouches et le cœur de chacun qui battait comme un tambour. De longues minutes passèrent puis la trappe s’ouvrit. La lumière pâle du marais filtra entre les roseaux. Le hobbit réapparut, le visage calme.
— « Ils sont partis. Mais pas pour longtemps. Venez, vite. Vous ne pouvez pas rester ici. »
Le Hobbit du Brouillard
À peine avaient-ils quitté la cachette que le petit être trapu se retourna vers eux, tapotant la boue de son pantalon d’un revers de main. Ses yeux pétillaient d’une intelligence vive et malgré sa taille, il émanait de lui une certaine assurance, presque une autorité.
— « J’suis Byrgol »
Barwulf, surpris, échangea un regard avec Thorodin.
— « Tu vis… ici ? Depuis toujours ? »
Byrgol haussa les épaules.
— « Pas envie d’la guerre. Pas envie des grandes routes. Pas envie des grandes gens. J’préfère les joncs, les grenouilles et les nuits calmes. Mais bon, les choses bougent. Et pas dans l’bon sens. »
La Voix Brisée de Vlar
Pendant ce temps, l’homme blessé, reprenait lentement ses esprits. Sa voix était rauque, son regard hanté, mais la fièvre avait reculé.
— « Vlar… Je m’appelle Vlar. Marchand… j’étais marchand itinérant. »
Tinúviel s’agenouilla près de lui, l’encourageant d’un regard à poursuivre.
— « J’ai croisé Magric, il m’a dit qu’il connaissait les marais… qu’il avait repéré des plantes qui pourrait m’intéresser. Je… j’ai suivi… Mais il m’a trahi. Livré aux orques. »
Vlar, redressant un peu la tête, continua, la voix plus ferme :
— « Ils m’ont amené au Dwimmerhorn. Une forteresse, creusée dans la roche, noire, fendue. Il y a des orques, des dizaines. Non… des centaines. Ils… ils nous font creuser, forger… réparer les murailles. Des tonnes d’armes. Des haches, des lances, des armures. Ils construisent quelque chose. Une armée. »
Il marqua une pause, déglutit, puis chuchota :
— « Et il y a… un temple. D’où émane une lumière… verte. Malfaisante. Elle ronge l’air.
Munan, le regard assombri, murmura :
— « Cela ressemble… à l’Ombre que nous avons croisé. »
Un Retour Vers le Solitaire
— « Bon, écoutez, » coupa Byrgol en pointant son doigt vers les ombres grises. « Moi, j’ai pas de lit à offrir. Même pas un trou de terrier à partager. Mais y’a bien un vieux fou Arciyas. Lui, il a de l’espace. Et peut-être un peu plus de cervelle qu’il ne veut le montrer. »
Barwulf, les mâchoires serrées :
— « Il nous a chassés, la dernière fois. Mais nous n’avons pas d’autre choix. »
Byrgol acquiesça :
— « Et j’peux vous y mener. J’connais chaque touffe d’herbe d’ici. »
Le groupe s’ébranla, progressant à travers les bras liquides du marais, le ciel se teintant de cendres alors que la lumière du jour déclinait.
Sur le chemin, Vlar continua son récit, plus disloqué, plus haletant. Il parlait de tunnels, de cris d’esclaves, de chaînes chauffées à blanc.
Son souffle s’était apaisé et dans ses yeux fatigués brillait une lueur d’espoir ténu. Il parla à voix basse, comme s’il craignait que ses mots soient entendus par le marais lui-même.
— « J’ai fui… par miracle. Une nuit sans lune, des orques ivres, une faille dans la surveillance… »
Il fit une pause, puis, plus bas encore :
— « Il y a… un sentier. Un passage de chèvre, oublié. Étroit comme le fil d’un rasoir, mais praticable. Il serpente le long du flanc nord du Dwimmerhorn. Les orques nee le connaissent pas. »
Dans l’Antre du Solitaire
Enfin, la tanière d’Arciyas fut devant eux. La hutte organique, étrange mariage de lierre, d’os et de troncs courbés, semblait respirer avec le marais. Une faible lumière dansait derrière une ouverture et l’air y était chargé de senteurs mêlées : boue, moisissure et plantes médicinales.
À l’appel de Byrgol, le vieil homme était sorti, un bâton noueux dans une main. Son regard, moins égaré que la veille, glissa sur chacun d’eux… et s’attarda sur Vlar, puis sur Byrgol.
Les Voix dans l’Obscurité
Dans la lueur vacillante du feu d’Arciyas, la nuit se fit profonde, plus noire encore que les ombres entre les arbres. Les héros, tassés sous le faible auvent de branchages et de peaux pendues, semblaient tout droit sortis d’un rêve brisé. Au centre de cette fragile lumière, le vieillard au regard dévoré de visions gardait le silence, comme s’il écoutait les racines murmurer. Mais le moment était venu de parler. Munan fut le premier à s’avancer. Il s’accroupit lentement devant le feu, posant ses bras sur ses genoux comme on dépose une offrande.
— « Le mal grandit ici, Arciyas. Il suinte du sol comme du pus d’une plaie oubliée. Et il ne t’épargnera pas. Tu peux croire que tu es en dehors du monde, que le marais te protège… mais lui aussi est vivant, et il souffre. Si nous tombons, il tombera avec nous. »
Le vieil homme ne répondit pas. Ses doigts tremblaient légèrement au-dessus de la flamme.
Barwulf prit la parole ensuite, sa voix grave résonnant doucement contre les murs de bois tressé.
— « On t’a trouvé au moment où on avait besoin de toi. Peut-être est-ce le fruit du hasard. Peut-être pas. Je crois aux fils du destin. Et je pense que tu en es un. Ne coupe pas ce lien. Garde Vlar avec toi. Protège-le. Aide-nous. Ce n’est pas la force que nous te demandons, mais ta présence. »
Arciyas leva lentement les yeux vers lui. Une lueur d’ancien courage traversa ses pupilles ternes.
Puis Thorodin s’approcha, le pas lourd, les mains jointes derrière le dos. Il s’inclina légèrement, selon la coutume de son peuple, et dit :
— « Je viens au nom de Radagast le Brun, ami des bêtes et des justes, qui siège aux côtés de Saroumane le Blanc. Tu dis être un serviteur de l’Ordre ? Alors je t’en conjure : agis comme tel. Montre que tu n’as pas oublié l’honneur, même si le monde l’a oublié autour de toi. »
Un silence suivit. Profond, pesant. On entendait le bois crépiter et plus loin, les grenouilles chanter la nuit comme les chœurs d’un monde ancien.
Le Serment au Feu
Finalement, Arciyas se redressa. Il s’approcha lentement de Vlar, allongé sur un tas de roseaux séchés, et posa deux doigts sur sa tempe.
— « Ce garçon est brisé, mais pas vaincu. Je le garderai. Je le soignerai. Pas par bonté… mais parce que vous avez semé des mots vrais. »
Il se retourna vers les quatre compagnons.
— « Vous pouvez dormir ici… devant ma hutte. Mais sachez-le : si vous me trahissez, les racines du marais vous engloutiront et les ombres ne vous rendront pas. »
Barwulf acquiesça.
— « Tu as ma parole. Et c’est plus qu’un serment. »
Tinúviel, silencieuse jusque-là, hocha doucement la tête. Elle regardait Arciyas avec une nouvelle nuance dans le regard, non plus de peur, mais de respect voilé.
Le feu fut ravivé, un peu de soupe fut servie, amère, herbeuse, mais nourrissante et chacun trouva un coin sec devant la masure pour s’y allonger.
La brume montait doucement, comme un manteau posé par la nuit et dans le silence revenu, une paix fragile s’installa.
29 juin 2949 : Le Départ au Premier Souffle du Jour
Lorsque les premières lueurs grises percèrent les brumes du marais, les héros s’étaient déjà levés, armes en main et regards déterminés. Vlar, toujours allongé dans la hutte d’Arciyas, leur serra la main avec force malgré sa faiblesse, murmurant :
— « Que les vents ne vous abandonnent pas… et que la pierre vous cache. »
Arciyas, plus taciturne que jamais, s’était contenté de leur tourner le dos, marmonnant des mots anciens à un feu qu’il n’alimentait plus.
Leur guide, Byrgol, les attendait à l’orée du campement, les pieds déjà dans la boue.
— « Allez, grandes jambes. Vous avez un pic à grimper et un secret à déterrer. Suivez-moi… et marchez comme si vous étiez des ombres. »
Face à la Forteresse Noire
Vers la mi-journée, la brume se dissipa peu à peu, laissant entrevoir une vaste plaine détrempée, hérissée de buttes et de ronciers, s’étalant comme un champ de bataille oublié.
Et là, à une centaine de mètres seulement, se dressait le Dwimmerhorn.
Un piton rocheux noir, haut d’environ quarante-cinq mètres, surgissant de la plaine comme une dent de pierre au milieu de la boue.
Au sommet, les remparts décrépis d’une forteresse ancienne formaient une couronne déchiquetée autour d’une citadelle centrale. Des sons montaient jusqu’à eux, lourds et terribles : le martèlement incessant de forges, les hurlements gutturaux d’orques, les claquements secs de fouets sur des dos d’esclaves et parfois, plus rauques encore, les aboiements des wargs enchaînés.
Un sentier principal serpentait sur le flanc sud du pic, taillé à même la roche. Il menait à une lourde porte de bois bardée de fer, encadrée par deux tours de guet aux créneaux garnis d’arbalètes. Mais les héros n’étaient pas là pour suivre la route des fous.
Le Passage Oublié
Byrgol, accroupi dans les herbes folles, tendit un bras vers l’est.
— « Par là. Il faut contourner. Rester bas. Les roseaux sont nos amis, mais pas pour longtemps. Le vent tourne. »
Ils progressèrent à travers les joncs, les fourrés détrempés et les maigres bosquets, courbés sous le poids du silence.
Leur progression fut lente, mais précise et nul cri d’alarme ne s’éleva des tours de garde.
En moins d’une heure, ils parvinrent à la face nord du pic, là où la roche tombait plus raide, plus rugueuse, baignée d’ombre même en plein jour.
Tinúviel, la première à s’approcher, leva les yeux vers la paroi.
Et là, presque invisible au regard profane, elle distingua le début d’un sentier oublié : un étroit ruban de pierre, creusé entre les crevasses, trop escarpé pour des patrouilles, trop discret pour des armées.
— « Le chemin est là. Vlar n’a pas menti. »
Thorodin, s’approchant du bord, grogna :
— « On dirait qu’un bouc y passerait à peine. Mais j’ai vu des nains grimper des parois pires que ça, en chantant. »
Le Partage des Chemins
À l’ombre du flanc nord du Dwimmerhorn, les héros se partagèrent le destin.
Munan posa une main sur l’épaule de Tinúviel, ses yeux pleins de sérieux :
— « Si le mal couve là-haut, il vous faut avancer vite et discrètement. Moi, je resterai ici avec Barwulf et Alucare. Si la tempête éclate… nous enverrons notre propre tonnerre. »
Barwulf, le visage fermé, ajouta simplement :
— « J’ai vu la mort assez souvent pour savoir que la folie serait de grimper à quatre. Deux suffisent. Grimpez, revenez, ou hurlez fort. »
Byrgol, en retrait, hochait la tête en silence, une main sur sa fronde. Il leur indiqua une butte d’observation, plus loin à l’est.
L’Ascension Commence
Tinúviel, souple et silencieuse comme une brise d’automne, fut la première à s’engager.
Le sentier de chèvre était bien là, mais plus traître que prévu : la roche, moussue par endroits, était glissante et la paroi inclinée donnait l’impression de marcher sur le fil d’un couteau.
Après une quinzaine de mètres, elle trouva une corniche étroite, s’y accroupit, puis dégagea de son sac une corde qu’elle fixa entre deux pitons naturels, qu’elle enfonça à coups secs dans la pierre.
— « À toi, Thorodin. Monte lentement. »
Le Faux Pas du Nain
Le nain, habitué à grimper dans les galeries étroites d’Erebor, s’engagea avec confiance… mais la roche noire n’était pas comme celle des montagnes du Nord.
Un pan friable, un instant d’inattention et la corde lui échappa des mains.
— « Par la barbe de Durin ! »
Son corps bascula en arrière, mais dans un réflexe désespéré, il se rattrapa à la corde d’un bras, s’y agrippant de toutes ses forces, le cuir de ses paumes brûlé par la friction, le dos heurtant violemment la paroi. Il resta là, suspendu au-dessus du vide, les dents serrées de douleur.
— « Je… suis… en vie ! Mais je crains que mes mains ne me le reprochent longtemps… »
La Main de l’Amitié
En contrebas, Munan n’attendit pas. Sans un mot, il s’élança sur le sentier, grimpant sans corde, avec une agilité de chasseur née. Il parvint jusqu’à une corniche sous Thorodin, puis, appuyant ses jambes contre la paroi, saisit le nain et l’aida à se stabiliser, le guidant lentement jusqu’à un point sûr.
— « Reste là. Respire. »
Tinúviel, du haut de son perchoir, les observait avec tension. Elle détacha rapidement la corde, la roula et la lança vers Munan, qui l’attacha solidement à un bloc saillant.
Thorodin, les mains douloureuses mais le cœur vaillant, prit une longue inspiration et descendit lentement jusqu’au sol, retrouvant Barwulf avec un soupir de soulagement douloureux.
Pendant ce temps, Munan reprit son ascension, sans corde, s’accrochant aux racines, aux fissures, au moindre relief et rejoignit Tinúviel au second palier, le souffle court, mais le regard clair.
La Dernière Lame de Pierre
Le vent s’était levé, froid et tendu comme la corde d’un arc, s’infiltrant dans les fissures de la roche et fouettant les visages des grimpeurs. Les brumes, plus bas, paraissaient flotter comme un manteau d’ombre abandonné sur les marécages. Là-haut, Munan, à demi accroupi, reprenait son souffle sur une corniche de plus en plus étroite.
— « Encore un effort… » murmura-t-il pour lui-même, fixant les derniers mètres d’ascension comme on jauge un fauve endormi.
Il grimpa les quinze derniers mètres avec prudence mais assurance, utilisant les anfractuosités du mur comme autant de prises naturelles, jusqu’à se retrouver adossé au rempart, dissimulé par un pan de créneaux effondrés. La muraille, à cet endroit, n’était pas bien haute, à peine deux mètres cinquante, un surplomb miné par le temps.
Il dégagea une prise sûre dans un recoin de pierre et attacha solidement sa corde autour d’un bloc, testant sa résistance de tout son poids. Puis, sans hausser la voix, il murmura vers le vide :
— « Tinúviel… corde en place. C’est à toi. »
L’Ombre monte en Silence
En contrebas, Tinúviel s’élança. Agile et précise, elle grimpa avec la grâce silencieuse des elfes, sa main effleurant à peine la corde tant ses appuis étaient sûrs. Chaque pas la rapprochait du sommet et bientôt, ses doigts touchèrent la pierre humide du rempart.
Munan tendit la main, la hissa sur la corniche et ensemble ils s’agenouillèrent sous un pan de mur effondré, à peine visibles de l’intérieur de la forteresse.
À Travers la Faille
Accroupis au pied du rempart décrépit, Tinúviel et Munan retinrent leur souffle. À travers les fissures effondrées et les interstices rongés par les mousses, elles observaient l’intérieur de la forteresse du Dwimmerhorn. Devant elles, au-delà d’une cour jonchée de gravats, se dressait un large bâtiment de pierre taillée, à l’architecture grossière mais robuste.
L’étage supérieur s’était effondré, mais déjà des dizaines d’esclaves humains, courbés sous la lassitude et enchaînés par le cou ou les poignets, s’attelaient à sa reconstruction.
Ils déplaçaient des blocs de pierre, creusaient, charroyaient des poutres, le tout sous les coups et les hurlements de plusieurs orques en armure de fer noir, qui patrouillaient autour d’eux comme des chiens de guerre.
Plus proche du rempart, à quelques dizaines de pas seulement, se dressait un autre bâtiment, plus étrange, plus sinistre. Un temple. Ses murs étaient faits d’une pierre noire, lisse, sans veines ni marques, comme fondue par le feu ou façonnée par une magie ancienne.
Des meurtrières étroites, percées en hauteur, laissaient filtrer une lueur verdâtre surnaturelle, vibrante comme une flamme captive, jetant des ombres sinistres sur les dalles de la cour.
Un frisson parcourut l’échine de Tinúviel. Elle reconnaissait cette lumière. Celle qu’elle avait déjà vue, jadis, dans la tente de Valter… Celle qui avait hanté les visions de Dame Irimë.
Ils échangèrent un regard. Munan, en un murmure :
— « Trop de regards ici. Il faut s’éloigner. Derrière le temple… il y aura moins de passage. »
Tinúviel hocha la tête. Ensemble, ils escaladèrent silencieusement le pan de mur lézardé, puis se laissèrent glisser sur le sol de l’autre côté, se fondant dans les ombres allongées par le soleil déclinant.
Ils serpentèrent dans les ruelles de décombres, longeant les fondations du temple, s’éloignant du fracas des chaînes et des ordres aboyés.
Le Parvis Oublié
Contournant le temple, ils atteignirent une zone plus calme. La lumière verte était plus forte ici, suintant entre les pierres comme du venin spectral.
Tinúviel, légère comme une feuille, s’avança seule jusqu’au coin du bâtiment. Là, elle se figea et observa.
Elle vit alors une autre partie du camp. Juste devant elle, à quelques pas, deux grilles de fer incrustées dans le sol exhalaient des gémissements étouffés, des cliquetis de chaînes, des chuchotements de désespoir. C’étaient des trappes de geôle. En contrebas, des esclaves, sans doute par dizaines, étaient entassés dans l’obscurité, sous la terre.
Des gardes armés d’arbalètes tournaient autour paresseusement, un air cruel peint sur leurs visages difformes.
Plus loin encore, un enclos de rondins tordus, recouvert de toiles poisseuses, laissait entendre les grognements sourds et l’agitation bestiale de wargs affamés. Leurs crocs claquaient dans l’ombre, leurs yeux luisaient comme des charbons.
Mais c’est au centre de cette scène que le cœur de Tinúviel se serra. Une double porte de fer noir, grande ouverte, dévoilant l’intérieur d’un vestibule obscur, baigné d’une lumière surnaturelle. Nulle sentinelle ne s’y tenait et pourtant, la peur vibrait dans l’air, comme si aucun être n’osait troubler ce seuil par la parole ou le pas.
Dans le Sanctuaire Profané
Munan, adossé à l’ombre d’un pan de mur effondré, observa Tinúviel s’éloigner sans un mot. Elle lui fit un bref signe de la main : Reste ici.
Il hocha lentement la tête, tirant une dague qu’il garda dissimulée contre sa cuisse, prêt à bondir si les ombres devenaient chair.
Elle franchit le seuil du temple comme une ombre fluide, son pas léger sur les dalles froides de pierre noire. La lumière verdâtre s’intensifiait à chaque pas, jusqu’à envelopper tout l’intérieur dans une clarté impie, malsaine, qui ne projetait pas d’ombre, mais semblait manger la lumière alentour.
L’air était lourd, presque suintant. Des volutes d’encens noir, porteurs de fragrances inconnues et dérangeantes, flottaient dans l’espace.
Au fond de la salle, entre deux colonnes cyclopéennes gravées de symboles illisibles, trois silhouettes se tenaient rassemblées. Un orc immense, difforme et bardé d’épaisses plaques d’acier riveté, tenant à deux mains un cimeterre aussi grand qu’un homme. Son visage, ravagé de cicatrices, évoquait plus une bête qu’un soldat.
À sa droite, un homme de stature moyenne, peut-être 1m70, vêtu de soieries et d’un manteau d’un vert profond brodé d’argent, une capuche ombreuse dissimulant ses traits.
Et enfin, entre eux, posé sur un autel de basalte, un cercueil ouvert. À l’intérieur reposait le cadavre d’un homme des bois, jeune encore, vêtu de haillons d’esclave. Mais son torse était traversé par une lumière verte, comme si une flamme sans chaleur y brûlait encore.
À côté, posé au sol, un coffre massif, dont le couvercle à demi ouvert laissait s’échapper une énorme chaîne noire, forgée d’anneaux aux formes hérissées, couverts de runes inconnues.
L’Oreille dans la Pénombre
Tinúviel s’approcha, lentement, épousant les ombres projetées par les piliers de pierre.
Le cœur battant, elle atteignit l’un des piliers massifs à quelques mètres seulement de la scène. Invisible. Mais non sans crainte.
Alors, les mots lui parvinrent. Étouffés par la réverbération du sanctuaire, mais clairs.
L’orc massif gronda, sa voix semblable au roulement d’un rocher dans un gouffre :
— « Ces asticots des montagnes veulent piller et guerroyer. Ils disent qu'ils ne sont pas venus dans le sud pour s'asseoir et attendre dans leurs trous. Ils veulent du sang ! Du sang, maintenant ! »
Il frappa du poing contre le coffre noir, faisant vibrer le sol. La chaîne dans son intérieur tinta comme si elle s’éveillait d’un rêve profond.
Mais l’homme à la cape verte, toujours calme, presque condescendant, secoua lentement la tête :
— « Nous ne sommes pas prêts. Il nous faut plus de temps. La chaîne ne nous est d'aucune utilité tant que nous n’en maîtrisons pas les secrets. »
L’orc allait répliquer, quand le cadavre dans le cercueil se redressa brusquement d’un soubresaut, ses lèvres tordues murmurant avec une voix caverneuse et inhumaine :
— « Contactez… les tribus des montagnes… Qu’elles attendent… sinon… elles seront massacrées… comme le reste… des habitants du Nord. Doublez les patrouilles. Si nous venions à être découverts, tout serait perdu.»
Tinúviel eut un haut-le-cœur. La voix n’était pas celle d’un homme. Elle n’avait rien de vivant. Elle était faite d’échos, d’outre-tombe, chargée de froid et de malédictions.
Le corps retomba, inerte, mais la lumière continua un instant de palpiter dans sa poitrine.
L’homme et l’orc s’agenouillèrent brièvement devant le cadavre, comme devant un roi noir. Puis, sans un mot, ils tournèrent les talons et quittèrent le sanctuaire, l’un d’un pas lourd, l’autre glissant comme un serpent entre les piliers.
La Chaîne et le Cœur du Mal
À peine les pas des conspirateurs s’étaient-ils estompés dans les ténèbres du sanctuaire que Tinúviel, muée par un instinct mêlé de témérité et de sens du devoir, sortit de sa cachette derrière le pilier. Son regard se posa immédiatement sur le coffre noir, toujours entrouvert et la chaîne qui s’en échappait comme un serpent endormi.
Elle s’approcha en silence, chaque pas résonnant faiblement contre les dalles noires.
La chaîne était massive, d’un métal qu’elle ne pouvait identifier, mais sa surface était gravée de runes, non pas elfiques ni même naines, mais des glyphes tordus, illégitimes, qui semblaient changer sous ses yeux comme un cauchemar en mouvement.
Et de ces symboles, émanait une noirceur vivante, un murmure, comme si le métal parlait, appelant à la haine, à la domination, au sang.
Elle tendit la main, hésitant à peine… mais avant que ses doigts n’effleurent le métal, une ombre jaillit derrière elle, froide comme une lame au clair de lune.
Une voix, profonde, sifflante, parla dans le Noir Parler, puis, l’ombre disparut. Dissoute comme un soupir dans l’air vicié.
La Fuite de l’Éclair
Les yeux de Tinúviel s’agrandirent, mais pas le temps de trembler. D’un coup, les grandes portes du temple, que nul n’avait refermées, commencèrent à grincer, se refermant lentement, comme mues par une volonté propre. Elle n’eut qu’une seconde et bondit.
Ses bottes effleurèrent à peine le sol, son corps se plia dans un saut impossible et elle franchit le seuil dans une envolée de cape et de cheveux de feu, juste avant que les battants ne se referment dans un fracas sourd, enfermant le silence derrière eux. Mais le calme ne dura pas, un premier cor retentit, profond, guttural. Puis un autre, plus proche et des hurlements.
— « ALARME ! INTRUS ! INTRUS ! » hurla un orque du haut d’une tour.
L’Échappée Sanglante
Munan, déjà en position, l’arc bandé, accueillit Tinúviel d’un regard sombre. Ils s’élancèrent en longeant le temple par l’arrière, jusqu’à atteindre la brèche du rempart par laquelle ils étaient entrés.
Mais là, deux orques les avaient repérés, armes à la main, bavant de rage.
— « Tuez-les ! »
Une flèche de Tinúviel vola, le premier orc chancela. Avant qu’il ne tombe, Munan l’acheva d’un second tir, net et précis, droit au cœur. Ils bondirent au sommet du mur, reprenant leur souffle, prêts à sauter. Mais l’autre orque, déformé de haine, envoya une lourde lance de guerre, qui fusa dans l’air comme un cri de mort. Le trait se planta dans le flanc de Tinúviel. Elle poussa un hurlement de douleur, chutant sur le côté, la main sur la plaie.
Munan la rattrapa en vol, la saisissant par le bras.
— « Tu tiens ?! »
— « Par les étoiles… Je tiens. Mais pas pour longtemps. »
Ils basculèrent tous deux de l’autre côté du rempart, disparaissant tandis que les cors hurlaient leur appel à la chasse.
La Descente des Égarés
Le fer hurlait encore derrière eux. Dans la forteresse noire, les cors résonnaient comme des tambours funèbres, appelant aux armes toutes les créatures cauchemardesques que le Dwimmerhorn pouvait cracher de ses entrailles. Mais pour Tinúviel et Munan, il n’y avait plus de place pour l’hésitation.
— « On n’a pas le temps de jouer les funambules. Il faut descendre. Maintenant. » lança Munan, ses traits durcis par la tension.
La plaie de Tinúviel, bien que profonde, n’avait pas entamé sa volonté. Elle serra les dents, noua sa cape autour de sa taille pour comprimer le sang et hocha la tête.
Le sentier de chèvre qu’ils avaient monté à la faveur de l’ombre n’était plus un chemin, c’était une lame verticale, glissante, criblée de pierres traîtresses. Mais la peur derrière eux fut plus forte que la peur devant.
À l’unisson, ils entamèrent la descente, glissant plus qu’ils ne grimpaient, sautant d’un repli à l’autre, se rattrapant aux racines, aux fissures, à tout ce qui offrait un appui. La corde installée plus tôt, encore en place, leur offrit un salut précieux, qu’ils utilisèrent à la limite de la rupture.
Un dernier bond, une chute amortie par la terre meuble et les bras de Barwulf, posté en bas comme une tour de garde vivante et ils étaient au sol.
Retrouvailles au Bord du Chaos
Tinúviel s’effondra à genoux, haletante.
— « Le temple… la chaîne… un mal ancien se réveille. Il faut fuir. Tout de suite. »
Munan, le visage marqué de suie et de sueur, confirma :
— « La forteresse est en alerte. Mais ce que nous avons vu… ce n’est pas une armée, c’est une plaie sur le monde. Il faut prévenir Radagast et les autres. »
Thorodin posa une main ferme sur l’épaule de Tinúviel.
— « Tu peux marcher ? »
Elle hocha faiblement la tête.
— « Tant que mes jambes répondent, je marcherai. »
À Travers la Mer des Roseaux
Sans attendre, le groupe s’élança dans la plaine, cachée sous les brumes épaisses, courant entre les buissons d’épines et les touffes d’herbes hautes, le souffle du vent noyant leurs pas. La citadelle noire s’effaçait peu à peu derrière eux, ses tours disparaissant comme un mauvais rêve.
Et là, au bord d’une légère éminence, Byrgol les attendait, son manteau de mousse lui donnant l’allure d’un lutin fatigué.
Il leva les bras, soulagé :
— « Par toutes les racines du marais ! Je vous croyais cuits ! »
Barwulf grogna :
— « Pas encore. Mais ça chauffe derrière. Faut partir. Maintenant. »
Byrgol fit un signe rapide et ouvrit la voie, disparaissant dans les roseaux.
Fuir l’Ombre, Gagner la Pierre
Une unique pensée unissait les cœurs de nos héros : fuir. Non par lâcheté, car ils avaient affronté l’ombre face à face, dans son sanctuaire même, mais par lucidité : ce qu’ils avaient vu, ce qu’ils savaient maintenant, devait parvenir aux peuples libres. Radagast, Hartfast, et au-delà, toute la Terre du Milieu devait apprendre que dans le creux oublié du Dwimmerhorn, la guerre se forgeait à nouveau.
— « Nous ne pouvons pas traîner, pas même pour dormir » lança Barwulf, serrant les mâchoires. « Ils sont sur nos talons et ce n’est pas une bande d’éclaireurs. C’est une meute. »
Munan acquiesça :
— « Alors on marche. Jusqu’à ce que nos jambes ne tiennent plus. Ou jusqu’à ce qu’on soit en sécurité derrière les murailles de Castel-Pic. »
Et ainsi débuta une marche forcée de quatre jours, âpre, sans répit, au travers des terres détrempées de l’Ouest de l’Anduin, entre rochers épars, bosquets oubliés et anciens sentiers chassés par les âges.
La Dernière Aide de Byrgol
Le premier jour, Byrgol, le petit hobbit du Champ d’Iris, se montra d’une aide précieuse, connaissant chaque creux, chaque arbre, chaque recoin du marais.
— « Là, vous évitez les mousses traîtresses… ici, ça grimpe sec, mais c’est sûr… et là-bas, c’est bourré de sangsues, alors on fait un détour. »
Grâce à lui, ils sortirent des zones fangeuses bien plus tôt que prévu, laissant derrière eux la brume poisseuse du marais, comme un mauvais rêve dissipé au matin.
Mais au milieu du deuxième jour, à la lisière de la dernière colline surplombant les vallées menant à Castel-Pic, Byrgol s’arrêta.
— « Mon rôle s’arrête ici. Ces jambes n’ont jamais vu les chemins de pierre et mon foyer est dans la brume. »
Il tendit une main minuscule à Barwulf, puis à Tinúviel, dont les traits restaient encore tirés par la douleur.
— « Que les vents vous portent. Moi, je retourne surveiller l’ombre qui rampe dans les marais. »
Et sans attendre de réponse, il disparut dans les fourrés, aussi furtivement qu’il était apparu.
Effacer les Traces, Tromper la Chasse
Les deux jours suivants furent une épreuve. Barwulf, chaque heure, s’appliquait à effacer leurs traces, détourner leur passage, lisser les herbes, briser les branches en sens contraire. Il utilisait tout le savoir ancestral des chasseurs des forêts, rendant leur piste aussi confuse qu’un vol de corneilles dans la brume.
Thorodin, quant à lui, marchait toujours en avant, le regard affûté, traquant les indices d’une patrouille ennemie, trouvant les chemins les moins évidents, grimpant parfois pour observer l’horizon.
— « Rien derrière. Pas encore. Mais ils sont là. Je le sens. » souffla-t-il en fin de deuxième nuit, tandis que les étoiles s’éteignaient.
Le 3 juillet 2949 : Le Cri de l’Os ancien
Alors que le soleil déclinait derrière les crêtes des Monts Brumeux, voilant les vallées d’un manteau doré et sombre, un son déchira le ciel, puissant, grave, ancestral.
Un appel si profond qu’il semblait émaner de la terre elle-même, réveillant les roches, ébranlant les oiseaux dans leur vol et glaçant jusqu’aux plus vieilles racines.
Le cor de Castel-Pic venait de sonner. Ce n’était pas un son ordinaire, ni même une alerte commune. C’était le cor légendaire, forgé dans un os de dragon blanc, vestige d’une ère oubliée, que l’on ne faisait résonner que dans les heures les plus noires, lorsque les ombres aux portes devenaient chair.
Munan s’arrêta net. Barwulf, lui, leva les yeux vers les crêtes, le visage figé dans la tension.
Tinúviel, appuyée sur son arc, haletante de douleur mais le regard perçant, ajouta :
— « Le cor n’annonce pas notre retour. Il annonce un temps de guerre. »
Et là, par-delà les derniers arbres, les murailles de Castel-Pic apparurent, dressées comme un rempart de légendes, taillées dans la pierre vive, éclairées par les torches embrasées des sentinelles.
Devant la Porte Fermée
Le vent hurlait entre les rocs, soulevant les pans de manteaux détrempés. Les héros poussiéreux, haletants, encore marqués par les griffures du marais et les morsures de l’ombre, atteignirent le pont de pierre suspendu menant à la grande porte de Castel-Pic.
Mais nulle clameur d’accueil, nulle réjouissance. En haut du rempart, douze archers les tenaient en joue, les arcs bandés, les yeux froids, tendus.
Au centre de la muraille, sur le chemin de ronde, Hartfast en personne s’avançait, la main levée et à ses côtés, debout, le regard noir et le visage faussement serein, Magric le trappeur.
Le cœur de Barwulf se serra.
— « Par tous les dieux, non… » souffla-t-il.
Les Accusations Tombent comme des Lames
La voix de Hartfast s’éleva, forte, tranchante, mais lourde d’amertume et de trouble :
— « Barwulf, fils de ce peuple, tu es revenu... mais pas en ami. »
Un murmure traversa les murailles.
— « Toi et ta compagnie avez tenté d’assassiner Magric, un serviteur fidèle ! Vous avez fui, puis pactisé avec les orcs, peut-être même leur avez-vous livré nos défenses ! »
Puis, plus dure encore :
— « Ton cœur n’a jamais trouvé ici de terre où s’enraciner, Barwulf. Tu portais la rancune dans ton ombre. Et toi, Thorodin, nain du Nord… on dit que tu lorgnes nos veines de fer et nos salles de pierre, comme ceux de ton peuple avant toi. »
Le silence fut écrasant. Mais alors, Barwulf s’avança d’un pas, mains levées, sans armes.
Sa voix, rauque, vibrante de vérité, fendit l’air comme un glaive de lumière :
— « Je n’ai jamais été tout à fait des vôtres, je le sais. Mon sang n’est pas né ici. Mais mon cœur, lui, s’y est forgé. C’est dans vos montagnes que j’ai couru enfant, c’est dans vos chants que j’ai appris à rêver. »
Il tourna un regard fier vers ses compagnons.
— « Cet homme, cette elfe, ce nain… ce sont mes frères d’armes. Nous avons versé le sang pour les peuples libres. Contre l’Ombre, contre les tyrans, contre la peur. »
Tinúviel s’avança à son tour, le regard ferme :
— « Nous avons uni les clans des bois. Porté secours à Dame Irimë, défendu l’espoir contre les spectres de Dol Guldur. Nous avons souffert et marché sans repos pour prévenir l’orage qui vient. Nous ne sommes pas vos ennemis. »
Munan, l'air grave, ajouta simplement :
— « Si nous étions alliés aux orcs… pourquoi serions-nous ici, fatigués, blessés, traqués ? Ce n’est pas le comportement de traîtres, mais celui de sentinelles. »
Le Geste qui Brise les Chaînes
Et puis, avant qu’Hartfast ne réponde, un cri perça le silence. Fréya, la sœur de Barwulf, se précipita des rangs, chassant les archers du chemin et se jeta aux genoux de Hartfast, la voix tremblante, le visage inondé de larmes :
— « Hartfast ! Ne laisse pas l’Ombre parler pour toi ! Tu le connais ! Tu connais ton peuple ! Rappelle-toi ce qu’il fut ! Ne les juge pas sans les entendre ! »
Le doute était visible dans les yeux d’Hartfast. Il posa une main sur l’épaule de la jeune femme, prêt à répondre… Mais ce fut alors que tout bascula. Magric, d’un geste vif comme le venin d’un serpent, dégaina une lame dissimulée dans sa manche et la planta violemment dans le dos de Hartfast.
— « Assez de palabres ! » siffla-t-il, avant de bondir vers le parapet.
Un cri d’effroi secoua les rangs. Hartfast s’effondra, le souffle court, du sang aux lèvres.
Tinúviel et Munan, d’un même réflexe, décochèrent leurs flèches. Mais le traître bondit dans le vide, chutant en contrebas vers le torrent déchaîné, ses rires s’évanouissant dans l’écume. Les flèches ne firent que mordre le vent.
Dans l’Attente du Jugement
À peine le corps blessé de Hartfast emporté à l’intérieur de Castel-Pic, Béranald, la mâchoire serrée par la tension, se retourna vers les héros encore debout, harassés de fatigue mais l’œil alerte.
— « Entrez. Mais pas un geste. Vous déposerez vos armes. Et vous resterez sous surveillance, jusqu’à ce que le chef puisse parler. »
Il fit un signe à deux gardes, qui, bien que réticents, s’approchèrent pour désarmer Barwulf, Tinúviel, Munan et Thorodin. Chacun obtempéra sans un mot, leur honneur trop meurtri pour protester davantage.
On les conduisit jusqu’à une petite masure de bois, nichée contre les remparts, usée par le temps mais chaleureuse, éclairée d’une lanterne et d’un feu naissant.
La porte se referma derrière eux avec un grincement sec.
Au Chevet du Vieux Chef
Une heure plus tard, alors que les torches de la cour flambaient encore, Barwulf et Tinúviel demandèrent à Béranald la permission de se rendre au chevet de Hartfast pour offrir leur aide. D’abord hésitant, l’homme finit par acquiescer, la douleur dans ses yeux remplaçant lentement la suspicion.
— « Très bien… mais si l’un de vous tente quoi que ce soit, je vous jette moi-même dans le gouffre du torrent. »
Tinúviel, douce mais ferme, s’agenouilla près du chef blessé, déchirant une bande de tissu propre, imbibée d’infusion aux herbes, pendant que Barwulf pressait la plaie.
— « Ce n’est pas une lame de traître qui va avoir raison de toi, vieil ours. » murmura Barwulf.
Hartfast, pâle mais conscient, esquissa un sourire douloureux.
— « Il faudra plus que Magric… pour me briser. »
Le Jour du Pardon
Le matin du 4 juillet s’éveilla sous un ciel clair, mais chargé d’un vent froid venu des montagnes. Une ombre, résiduelle, semblait encore flotter au-dessus de Castel-Pic, mais la suspicion s’était allégée. Dans la masure des héros, on frappa doucement. Puis Hartfast entra, soutenu sur un bâton noueux de frêne, une large bande serrée autour de son torse, mais les yeux clairs, dégagés de l’emprise du doute.
— « Je vous ai jugés trop vite. Et j’ai payé le prix de ma propre cécité. » déclara-t-il d'une voix grave.
Il tendit la main vers eux, un geste rare pour un seigneur de clan.
— « Vos armes vous sont rendues. Et mes excuses avec. Magric… m’a menti avec l’art d’un serpent. Mais son venin s’est retourné contre lui. »
Béranald, derrière lui, leur remit leurs lames, arcs et haches, le regard un peu moins dur qu’à l’accoutumée. Hartfast poursuivit :
— « Les orcs qui vous traquaient ont fait halte… puis repli. Sans doute craignaient-ils une défense trop solide. »
Puis, avec une sincérité franche :
— « Restez. Le temps qu’il vous plaira. Castel-Pic est votre refuge. »
Le Répit Avant l’Inévitable
Pendant deux jours, les héros retrouvèrent un peu de paix, soignèrent leurs plaies, discutèrent avec les habitants, partagèrent le pain et préparèrent leur retour à Rhosgobel, car Radagast devait apprendre la vérité du Dwimmerhorn, de la chaîne maudite et du complot en gestation.
Le 6 juillet, sous une nuit paisible, les quatre compagnons dormaient, les armes à portée de main, le souffle calme, pour la première fois depuis longtemps. Mais alors… Un fracas terrible déchira l’obscurité. La porte de la masure vola en éclats, projetée vers l’intérieur comme si une bête furieuse l’avait dévorée d’un coup de griffe.
Des silhouettes sombres apparurent dans l’embrasure, dans un vacarme de bois brisé et de cris rauques. Une odeur de sang et de terre s’infiltra dans la pièce. La paix venait de s’éteindre.
L’Éveil des Lames
Le hurlement du bois fracassé n’eut pas le temps de mourir que déjà Tinúviel et Munan se redressaient, les sens en alerte, les yeux brillant d’un éclat instinctif.
Quatre ombres bondirent à l’intérieur, deux orques armés de glaives courbes, deux pisteurs snaga, petits et tordus, le regard dément. Et derrière eux, une silhouette massive demeurait sur le seuil, c’était Ghor, l’orc gigantesque que Tinúviel avait entrevu dans le temple du Dwimmerhorn, son cimeterre à deux mains reposant sur son épaule, son rire guttural grondant comme l’écho d’un gouffre.
— « Faites durer… qu’ils sentent la peur… » souffla-t-il, se délectant.
La Danse des Blessures
Tinúviel décocha une flèche dès sa roulade hors du lit, elle perça le flanc d’un des orcs, qui hurla de rage mais tint bon. Munan, son poignard encore couvert de sommeil, affronta l’un des snaga dans un ballet de coups brefs et meurtriers. Ils tenaient bon, chacun esquivant, ripostant, reculant, avançant.
Mais l’assaut fut brutal. Les blessures se multiplièrent. Un coup mal placé trancha la manche de Tinúviel, entaillant sa chair ; Munan, quant à lui, reçut un coup de dague qui laboura son flanc gauche.
C’est à cet instant que Barwulf et Thorodin rejoignirent leurs compagnons, armes au poing, le regard chargé de colère.
— « Par le sang du Nord ! » rugit le nain, sa hache sifflant aussitôt dans l’air.
L’Épreuve de la Chair
Dans le fracas de l’acier, Barwulf fondit sur un des snaga, le terrassant d’un coup furieux, sa hache le fendant presque en deux. Mais Ghor, sans prévenir, se redressa hors de l’ombre et jeta l’une de ses haches comme on lancerait un tronc. La lame tournoya et se planta profondément dans la cuisse de Barwulf, le projetant au sol dans un cri rauque.
— « Barwulf ! » cria Tinúviel, les doigts tremblants sur son arc.
Mais l’orc massif ne s’arrêta pas. Il chargea. Le sol trembla sous son poids et les murs de la masure semblèrent résonner de sa rage. Il abattit sa seconde hache sur Thorodin, qui para de justesse avec le manche de son arme, reculant sous l’impact.
À l’arrière, Tinúviel, le souffle court, décocha une flèche. Elle atteignit l’orc blessé plus tôt, qui s’écroula, enfin vaincu.
Le Dernier Pari
Barwulf, à genoux, le sang coulant sur sa jambe comme une rivière de feu, leva les yeux vers le colosse. Il n’avait plus le choix. Il le savait.
— « Si je tombe… qu’on se souvienne de mon nom. » murmura-t-il.
Puis, dans un dernier élan, il bondit, son cri fendit la nuit et sa hache s’abattit, guidée par la douleur, par la rage, par l’amour des siens. La lame trouva sa cible. La tête de Ghor vola dans les airs, s’écrasant à quelques pas, les yeux encore ouverts dans l’étonnement éternel.
Le silence dura un battement de cœur. Puis, les trois ennemis restants, blessés, hagards, reculèrent d’un pas, puis d’un autre. Mais la masure n’offrait pas d’issue. Thorodin, Munan et Tinúviel, l’un après l’autre, les abattirent sans pitié.
La Nuit Retrouve son Silence
Dans la pièce ensanglantée, les corps fumants jonchaient le sol. Barwulf, haletant, s’était effondré, la main toujours crispée sur le manche de sa hache.
Tinúviel, agenouillée à ses côtés, posa une main tremblante sur son torse.
— « Tu vis. Tu vis encore. »
Il eut un faible sourire.
— « J’ai connu des réveils plus doux. »
Dehors, la garde de Castel-Pic, alertée par le tumulte, accourait déjà.
Les Brumes d’Imladris
Fondcombe. Imladris, la Dernière Maison Accueillante, nichée entre les bras des montagnes brumeuses, abritée du temps et de la haine du monde. C’est là que Tinúviel et Munan vinrent passer l’hiver, puis le printemps, après les épreuves de Dol Guldur et la dissolution de leur compagnie.
Sous les hautes voûtes de pierre blanche, dans les jardins où les feuilles ne tombent qu’en silence, et où l’eau chante des souvenirs plus vieux que les royaumes des Hommes, ils trouvèrent un refuge rare, et un peu de repos.
Tinúviel : Le Chant des Ancêtres
Tinúviel, jour après jour, arpentait les galeries de la bibliothèque d’Imladris.
Sous la lumière tamisée des lampes elfes, elle consultait les parchemins enluminés, les chroniques des Premiers Âges, les fragments de mémoire des sages Noldor.
Son esprit n’avait pas oublié la lueur verte du crâne porté par Valter, ni l’entité perfide qui avait pris la forme de Haleth, ni surtout l’esprit immonde qui avait hanté Dame Irimë.
Guidée par Erestor, le sage bibliothécaire, elle apprit des noms oubliés, des guerres livrées dans l’ombre, des esprits anciens, serviteurs du Seigneur Noir, qui n’avaient jamais été totalement détruits, seulement dispersés.
Entre ses recherches, Tinúviel assistait, le soir venu, aux cérémonies elfes, aux clairières sanctifiées par les étoiles, où l’on chantait la mémoire des elfes tombés lors des grandes guerres. Elle n’était pas de leur peuple, mais leur douleur résonnait dans la sienne, et ses chants, doux et sombres, s’y mêlaient comme une rivière aux flots anciens.
Munan : Le Guetteur dans les Brumes
Pendant ce temps, Munan ne restait pas inactif. Il passait ses journées dans la salle des cartes, observant les reliefs, les routes oubliées, les cols de montagne, les rivières détournées par le temps et la guerre.
Son esprit, toujours en mouvement, préparait déjà les futurs voyages, les chemins qu’il leur faudrait emprunter si l’Ombre venait à s’épaissir à nouveau.
Mais quand la nuit tombait, Munan quittait les murs de Fondcombe pour rejoindre les patrouilles elfiques.
Il apprit à marcher sans bruit sur les feuilles mortes, à lire les étoiles comme une langue, à écouter les pierres parler du pas de l’étranger. Il monta la garde sur les crêtes, guettant les ombres venues de l’est, partageant le silence avec les sentinelles d’Imladris.
Elrohir, un soir de garde, lui dit :
— « Ton regard est celui de ceux qui ont vu le mal… et qui le regardent encore. Peu d’Hommes du Nord ont marché si loin. »
Et Munan répondit simplement :
— « Le mal recule rarement. Il faut l’attendre. Et être prêt. »
Barwulf : Sous le Toit de l’Auberge Orientale
Lorsque Barwulf quitta Combefoin en compagnie de Thorodin, les vents froids du début de l’hiver soufflaient sur les rives de l’Anduin. Mais dans son cœur, le feu ne s’était pas éteint. Il savait que sa guerre n’était pas encore achevée, mais pour l’heure, le monde lui offrait un sursis.
Il retrouva l’Auberge Orientale dressée au carrefour des routes, havre de repos et d’échange, battue par les vents mais gardant le parfum des ragoûts fumants, des rires rauques et des souvenirs partagés.
Là, Dinodas et Dodinas, les deux frères hobbits aux mines rusées et à l’appétit inextinguible, l’attendaient de pied ferme.
— « Alors, mon grand, prêt à faire pousser des racines ? » lança Dinodas en levant une chope.
— « Ou au moins à planter une pierre dans cette terre, » répondit Barwulf en souriant, bien que son regard restât grave.
Les discussions furent longues, parsemées de vin chaud, de plans griffonnés sur des nappes et de rêves plus solides que les poutres. Finalement, Barwulf accepta de s’associer à l’expansion future de l’auberge, y investissant une part de ses économies… et de son avenir.
— « Ici, il y aura un jardin clos, là une étable digne de Béorn lui-même. Et si un jour le monde bascule, au moins les voyageurs auront encore une table et un toit. »
Mais Barwulf n’était pas homme à rester cloîtré entre les murs, même parfumés de bière et de feu de bois. Dès les premiers dégels, il prit la route vers Bourg-les-Bois, petite communauté paisible nichée dans les vallons moussus, réputée pour l’élevage et le dressage des chiens-loups, compagnons fidèles des hommes des bois.
Là-bas, il côtoya les maîtres-chasseurs, des hommes et femmes à la parole rare mais au regard perçant. Il écouta, observa, et s’initia à l’art subtil du lien entre l’homme et l’animal.
Parmi une portée née durant le solstice d’été dernier, un jeune mâle à la fourrure grise marbrée de noir attira son attention. Intrépide mais loyal, féroce mais doux de regard.
Il l’adopta et le nomma : Alucare.
— « Cela signifie “gardien d’ombres” dans le vieux parler des bois. »
Barwulf passa des semaines à l’entraîner, à courir à travers les fourrés, à l’appeler dans la brume, à le nourrir et à l’aimer. Bientôt, le jeune chien-loup ne quittait plus son flanc.
À Bourg-les-Bois, les anciens murmurèrent que Barwulf avait trouvé là plus qu’un compagnon.
— « Ils se ressemblent, » disait-on. « Deux bêtes de la forêt, marquées par la guerre, liées par le silence. »
Thorodin : Retour à la Montagne Solitaire
Après avoir accompagné Barwulf jusqu’à l’auberge orientale, Thorodin mit le cap vers l’est, jusqu’aux pieds majestueux d’Erebor, la Montagne Solitaire.
Là, les lourdes portes naines s’ouvrirent pour lui, non comme à un visiteur, mais comme à un fils revenu. Les forges résonnaient, les marteaux chantaient et les halls baignés de lumière rougeoyante semblaient ne jamais avoir oublié les pas du peuple nain.
Mais Thorodin n’était pas revenu simplement pour contempler les salles de ses ancêtres. Il portait en lui un dessein. Une œuvre. Une promesse : Il voulait forger une hache. Pas une arme ordinaire, mais un outil de justice, de mémoire et de puissance, gravée des runes de son peuple, trempée dans les feux de sa fureur, et dédiée à ceux qu’il avait perdus… et à ceux qu’il protégerait encore.
Mais une telle création ne se hâte pas. Il se rendit dans les forges profondes, où les soufflets sont mus par la vapeur de sources anciennes, et où l’on dit que les marteaux peuvent frapper l’âme aussi bien que le métal. Il dessina, consulta les maîtres forgerons, interrogea les légendes de ses aïeux. Il savait que cette œuvre lui prendrait des années.
Et alors qu’il cherchait un minerai digne de son ambition, il descendit plus bas encore, dans les couloirs scellés et les cavernes oubliées, là où même les nains posent rarement les pieds. Là, dans les profondeurs, sous une voûte de pierre millénaire, son œil averti aperçut un éclat bleuté, discret mais pur, comme une étoile piégée dans le roc. Du mithril. Il en extrayit un peu, avec respect, n’en prélevant que ce qu’il pouvait porter dans ses bras, chantant les paroles anciennes de gratitude. Car le mithril ne se prend pas. Il se reçoit.
En décembre 2948, son labeur fut suspendu. Une invitation lui parvint, scellée du blason du Roi Bard, souverain du peuple de Dale.
Un mariage se préparait : Bard et la princesse Uma de Dorwinion, alliance noble entre le Nord et le Sud. Thorodin, représentant ses compagnons, y fut convié comme témoin des épreuves traversées à l’ouest de la Forêt Noire.
Dans les grandes salles de Dale, parmi les étendards flottants, les chants de harpes et les festins parfumés, Thorodin parla avec gravité.
— « Nous avons marché dans les ombres, traversé les doutes, porté la mémoire des morts. Mais nous en sommes sortis unis, car même l’Ombre recule devant le pas décidé des justes. »
Les peuples réunis écoutèrent. Les mots du nain, sobres mais forts, résonnèrent comme un serment gravé dans la pierre. Et dans les jours qui suivirent, alors que les toasts montaient et que les danses s’ouvraient, Thorodin ne dansa pas, mais il sourit.
Et dans son cœur, la hache à venir prenait déjà forme.
L’Offrande de la Forêt Éternelle
Alors que les vents d’hiver caressaient les cimes gelées de la Forêt Noire et que la neige pesait doucement sur les toits d’Erebor, de l’Auberge Orientale et même des plus hautes terrasses de Fondcombe, chacun des anciens compagnons reçut une missive aux sceaux elfes d’une rare beauté.
Un papier fin, comme tissé dans la brume du matin, orné d’une écriture fluide et lumineuse. Le sceau de Thranduil, Roi du Royaume Sylvestre, luisait d’un éclat pâle.
À l’intérieur, un parchemin soigneusement roulé et glissées entre ses plis, deux petites pierres précieuses, l’une d’un bleu d’azur profond, l’autre verte comme la mousse en clairière : cadeaux de la cour elfique, signes de gratitude, mais aussi de respect.
« À ceux qui ont protégé la haute Dame Irimë dans les ténèbres,
le Royaume Sylvestre accorde un honneur rare.
Vous êtes conviés à la Chasse Royale du Cerf Blanc,
le huitième jour du mois de septembre, en l’an 2949 du Troisième Âge.
Qu’aucun pas profane ne foule habituellement ces sentiers.
Mais les étoiles ont parlé. Et vos noms sont dignes.
Venez en paix, dans l’ombre des feuilles anciennes.
— Thranduil, fils d’Oropher. »
C’était une faveur sans précédent. Car la Chasse du Cerf Blanc, qui menait les elfes dans les recoins les plus secrets de la Forêt Noire, était tenue comme sacrée, et nul hors du peuple des Premiers-Nés n’y avait jamais été convié.
Munan, à Fondcombe, sourit en lisant. Tinúviel sentit une chaleur douce l’envelopper.
Barwulf, dans sa salle de l’auberge, lut en silence et gratta distraitement derrière l’oreille d’Alucare, son fidèle chien-loup. Thorodin, dans les profondeurs d’Erebor, lut à la lumière rouge de la forge et leva un sourcil surpris, avant de murmurer :
— « Eh bien… que la forêt m’avale, j’ai été invité par un roi elfe. »
Le Message du Mage
Et alors que le printemps tirait sa révérence, que les torrents débordaient des neiges fondues, une seconde missive parvint à chacun d’eux. Plus modeste, roulée dans un parchemin brun, nouée d’un simple fil de lin. L’écriture y était tremblante, penchée, presque hâtive.
« Amis.
Des murmures courent entre les racines et les étoiles se taisent dans l’Ouest
J’ai besoin de vous, au commencement de l’été, à Rhosgobel.
J’ignore ce que je trouverai. Mais je sais que seul, je ne suffirai pas.
Apportez vos savoirs, vos armes, vos cœurs.
— Radagast le Brun »
Aucune autre explication. Aucun appel plus pressant. Mais tous comprirent que quelque chose couvait. Car Radagast n’écrivait que rarement. Et s’il le faisait… c’était que le monde avait commencé à frémir à nouveau.
Réunion sous les Ifs Roux
Le dernier jour du mois de mai de l’an 2949 du Troisième Âge, les bois bruissaient d’un chant ancien, celui de retrouvailles promises, de chemins croisés et d’un futur incertain.
Dans la clairière de Rhosgobel, là où les ronces s’inclinent devant le pas des justes, les compagnons d’autrefois se retrouvèrent enfin, comme les branches d’un même arbre après un long hiver.
Tinúviel et Munan, venus des hauteurs claires de Fondcombe, portaient encore le parfum des pins de l’ouest et la sagesse des chants elfiques. Thorodin, le front buriné de suie, les doigts encore marqués du feu d’Erebor, arriva à dos de poney des Montagnes Solitaires. Et Barwulf, accompagné d’Alucare, son chien-loup fidèle, vint depuis l’Auberge Orientale.
Ils s’étreignirent sans mots superflus. Car entre eux, le silence lui-même était un langage. Autour d’un feu crépitant et d’un repas préparé par les soins discrets des gens de Radagast, ils partagèrent vin doux, viande fumée, et souvenirs.
Des Noces et des Présages
Les nouvelles n’étaient pas toutes sombres. Tinúviel évoqua avec chaleur la beauté de Fondcombe au printemps, les voix d’Elrohir et d’Eladan dans les chants des clairières.
Munan raconta un duel amical avec un elfe, à qui il avait presque (presque) volé un point d’observation. Mais ce fut Thorodin qui, de sa voix grave, parla du mariage du Roi Bard et de la princesse Uma de Dorwinion, célébré avec faste en décembre dernier à Dale.
— « J’y ai été témoin, non en tant que prince, mais comme porteur de mémoire. Et cette union a porté plus qu’un fruit d’alliance… »
Tinúviel leva les yeux.
— « Une naissance est annoncée ? »
Barwulf confirma d’un hochement de tête.
— « Oui. À l’équinoxe d’automne, on dit que l’héritier naîtra. Des fêtes seront données en octobre à Dale. Et déjà les tavernes font chauffer leur hydromel. »
Des sourires s’échangèrent. La vie trouvait toujours un chemin.
L’Ombre entre les Branches
Mais l’heure n’était pas qu’à la joie. Lorsque les flammes baissèrent, Barwulf jeta un regard vers la lisière du bois, et sa voix se fit plus sourde :
— « J’ai entendu des choses. Trop de choses. Les hommes de Bourg-les-Bois parlent de la rivière sombre, entre leur village et Bourg-eaux-Noires. Les araignées y reviennent. Pas comme avant. En masse. Coordonnées. »
Thorodin gronda entre ses dents :
— « Ces vermines ne meurent jamais tout à fait. »
Barwulf acquiesça.
— « Pire encore… on dit qu’une immense araignée a été aperçue. De la taille d’un troll. Noire comme le puits le plus ancien. Et qu’elle semblait parler. »
Un silence pesa sur la table. Puis il reprit, plus grave encore :
— « Et près de Fort-Bois, un autre mal rôde. Quelque chose ou quelqu’un tue les animaux, et même un homme. Il ne laisse que des cadavres rongés, aucune trace. On l’appelle… le Fantôme Sanguinaire. Aucun chasseur ne l’a jamais vu. Mais il frappe toujours… »
Tinúviel serra la garde de sa dague. Munan, l’œil inquiet, murmura :
— « L’ombre change de visage. Mais elle revient toujours. »
Les Lueurs du Mage
C’est alors que Radagast parut à l’orée de la clairière. Son bâton frappait le sol doucement et autour de lui des oiseaux voletaient, inquiets, comme des messagers silencieux venus de terres en détresse. Son regard se posa sur les quatre héros. Il leur sourit, mais le poids de la fatigue et du souci assombrissait ses traits.
— « Merci d’être venus, mes amis. Il est temps de regarder sous les feuilles. L’ombre ne dort pas… et je crains qu’elle ne cherche à s’étendre à nouveau. »
Il tourna la tête vers l’ouest
— « Demain, je vous dirai ce que j’ai vu. Ce que j’ai entendu… et ce que je redoute. »
Et dans les cieux de la nuit, les étoiles semblaient briller d’un éclat plus froid que la veille.
La Cabane du Mage
Au matin du 1er juin 2949, la lumière perçait à travers le feuillage dense entourant Rhosgobel et les chants matinaux des oiseaux semblaient résonner plus bas qu’à l’ordinaire, comme retenus par un pressentiment silencieux.
Les quatre compagnons, après une nuit de repos interrompue par de sombres songes, se retrouvèrent autour de la table de Radagast, au cœur de sa demeure. Une bâtisse tordue par le lierre et le temps, aux murs disjoints et à la toiture étrange mais plus vaste qu’il ne semblait possible de l’extérieur, comme si la forêt elle-même y avait plié ses racines pour lui céder de l’espace.
Des tas de parchemins couvraient la table, entremêlés de plumes, de pots d’onguents, de cages à moitié ouvertes et de bols contenant des baies, des ossements ou de la mousse. Des hérissons s’y faufilaient librement, accompagnés de merles, de loirs et d’un blaireau somnolent. Radagast, vêtu d’une robe terreuse constellée de plumes, leva un regard vif vers les héros, tout en caressant une chouette perchée sur son épaule.
— « Mes amis… l’Ombre change de forme, mais son odeur est la même. »
Le Brouillard et les Rumeurs
Le mage posa une carte grossière sur la table, où les rivières serpentaient entre des taches d’encre représentant marais, forêts et collines.
— « Les marais du Champ d’Iris, à l’ouest, dissimulent quelque chose. Mes corneilles parlent d’ombres en marche. De feux la nuit. De grognements portés par le brouillard. »
Il tapota la carte du doigt.
— « Des orques. Nombreux. Rassemblés là où il n’y a jamais eu de fortins. Pas depuis les jours sombres de la Dernière Guerre. »
Barwulf, appuyé sur sa hache, acquiesça lentement.
— « Cela expliquerait les tensions. Mais... et les araignées ? Et cette rumeur du “Fantôme Sanguinaire” près de Fort-Bois ? Ce ne sont pas des orques qui tuent les bêtes … »
Radagast soupira.
— « Je n’en sais pas plus que les bardes et les vendeurs d’épices. Peut-être est-ce lié… peut-être non. Les fils du mal s’entrelacent sans toujours se connaître. »
Un Voyage Vers l’Ouest
Castel-Pic, la plus proche communauté humaine du Champ d’Iris, se situait à quelques jours de celui-ci, nichée dans les contreforts orientaux des Monts Brumeux. Radagast enjoignit les héros à y faire halte.
— « Hartfast, le chef, connaît mieux que quiconque ces terres noyées. Il saura, au moins, vous diriger vers quelqu’un qui y marche encore sans s’y perdre. »
Munan fronça les sourcils en observant les lignes tracées sur la carte.
— « Je n’aime pas ce terrain. Brumeux. Instable. Parfait pour une embuscade… et un piège. »
Radagast acquiesça.
— « Justement. C’est là que le mal aime croître : dans les lieux oubliés et humides. »
Tentation de Magie
Avant leur départ, Radagast ouvrit une armoire tordue par le temps, en tira plusieurs fioles de verre aux reflets verts et mordorés.
— « Je peux vous bénir, ou tisser autour de vous des sortilèges de discrétion. Mais sachez ceci : ce que la lumière protège… elle éclaire. Et l’ennemi pourrait voir ce que vous croyez dissimuler. »
Les quatre compagnons se consultèrent du regard. Ce fut Barwulf qui parla, la voix calme :
— « Nous avons traversé Dol Guldur sans capuchon magique. Ce n’est pas aujourd’hui que nous abandonnerons notre propre prudence. »
Thorodin hocha la tête.
— « Gardons les pieds sur terre. Mais ton onguent de soins ? Cela, je ne refuserai pas. »
Radagast sourit, amusé.
— « Alors prenez ceci : un tonique à base de racine de bise-morte, de fleur de sylfe et d’écorce d’if. Deux gouttes suffisent pour raviver un cœur affaibli. »
Les Chemins se Dessinent
Avant leur départ, alors que le ciel virait à l’azur pur de l’été naissant, Radagast les accompagna jusqu’à la lisière de la clairière. Son regard perça à travers les branches.
— « Restez unis. Le mal sait diviser les cœurs avant les corps. Et n’oubliez jamais : la lumière se cache parfois là où personne ne regarde. »
Puis, il tourna les talons et disparut parmi les fougères, suivi d’un écureuil portant un chapeau minuscule.
Le Départ sur l’Instant
À peine les paroles de Radagast s’étaient-elles éteintes dans le bruissement des arbres que les héros s’étaient levés, l’esprit en alerte et le pas décidé. Le danger n’attendait jamais que l’on soit prêt.
Ils n’avaient pas besoin de grands discours. Un regard échangé entre Munan, Tinúviel, Barwulf et Thorodin suffisait.
Leurs mains ajustèrent les sangles, vérifièrent les armes, et Thorodin siffla doucement pour appeler Balín, son poney trapu au pelage cendré qui attendait à l’orée du bois, l’air plus sage que bien des hommes.
— « Si la montagne ne peut pas venir avec moi, au moins elle m’envoie ses sabots, » grommela-t-il avec un sourire.
Leur itinéraire les mènerait vers Castel-Pic, mais plutôt que de suivre les pistes oubliées et hasardeuses, ils décidèrent de visiter en chemin les communautés des Hommes des Bois, pour glaner informations et présages. Car les cœurs simples voient souvent ce que les sages ignorent.
Le Refuge de Bourg-les-Bois
La première halte fut Bourg-les-Bois, ce hameau paisible tapi entre les grands troncs et les champs clairs. La paix y semblait encore tenir, fragile mais réelle, comme une flamme abritée du vent.
Ils furent accueillis à bras ouverts, notamment par Fridwald, le messager chef de la communauté, un homme au regard fatigué mais au sourire sincère. Il les mena sous le porche de la maison longue et fit préparer repas et litières de mousse.
— « Vous trouverez ici peu d’orgueil, mais beaucoup d’oreilles. Et quelques souvenirs trop récents, » dit-il en leur servant un vin doux aux herbes.
Au cours de la veillée, autour d’un feu nourri de copeaux d’if et de racines, les héros rencontrèrent plusieurs rescapés d’une attaque d’araignées survenue quelques semaines plus tôt.
Parmi eux, une jeune femme nommée Léodwyn, le bras en écharpe, raconta la scène de sa voix encore vibrante :
— « Elles ne viennent plus une par une, ni au hasard… Elles attendent. Elles encerclent. Et quand elles frappent… c’est comme une embuscade. Comme une patrouille. »
Les mots pesèrent dans l’air.
— « Et vous avez vu… autre chose ? » demanda Tinúviel.
Léodwyn hésita. Puis, lentement :
— « Oui… Une… chose. Tapie dans les ombres. Plus grande qu’un cheval. Ses pattes faisaient trembler les feuilles. Et… elle parlait. Pas comme nous. Mais les autres araignées la comprenaient. Elle… les commandait. »
Barwulf gronda, la mâchoire serrée :
— « Une reine, peut-être. Ou pire encore. Une descendante des monstres de l’ancien temps. »
Fridwald hocha la tête.
— « Mais elle ne resta pas. Car quelque chose se leva contre elle… »
Il fit un signe discret vers les rives de la rivière proche.
— « On dit que l’une des filles de la Rivière, Soleil Ombragée, s’éveilla et marcha dans le bois. Une lueur dorée flottait autour d’elle… et les araignées s’enfuirent comme le vent devant la lame. »
Munan murmura à mi-voix :
— « Même les ténèbres craignent les esprits anciens. »
Fort-Bois, Bastion du Passé
Leur second arrêt les mena à Fort-Bois, bâtie sur un tertre ancien, entourée de palissades robustes et de tours guetteuses, elle gardait encore le souffle des âges passés. Et c’est Ingomer Briseur de Hache en personne (le vénérable patriarche du clan, ancien chef du conseil des Hommes des Bois) qui les accueillit à bras ouverts.
— « Si mes vieux os savaient encore manier la hache comme vos bras savent lever l’espoir, j’arpenterais la forêt avec vous, mes enfants. Mais les miens sont désormais les mots et les souvenirs. »
Il leur offrit un repas dans la grande halle, sous les poutres sculptées des récits anciens, où chaque coupe levée semblait honorer le courage passé et à venir. Mais bientôt, les rires s’éteignirent et les mots sombres prirent place autour du feu.
Le Fantôme Sanguinaire
— « Il hante nos nuits depuis l’hiver » dit Ingomer, sa voix grave et lente.
Munan, attentif, croisa les bras.
— « Des traces ? Un cri ? Des témoins ? »
Ingomer secoua la tête.
— « Rien. Pas même une empreinte. L’air se glace, les torches faiblissent et on retrouve les restes au matin. »
Barwulf se racla la gorge.
— « Et puis ? Les rumeurs disent que cela s’est tu. »
— « Il y a un mois, oui. Une famille, des éleveurs du nord, ont perdu leur père. Pas dévoré. Juste… piétiné par ses propres bêtes, prises de panique. »
Tinúviel fronça les sourcils.
— « Cela ressemble à un signe de présence plus qu’à une attaque. »
Le silence pesa. Les regards cherchèrent dans le feu une réponse qu’il ne contenait pas.
La Ferme au Bord du Vent
Le lendemain, les héros décidèrent de prolonger leur halte d’un jour. Accompagnés par un jeune guide, ils prirent la direction de la ferme isolée où avait eu lieu le dernier incident. La veuve du fermier, une femme austère mais digne, les accueillit d’un signe de tête. Ses fils, jeunes mais fiers, gardèrent le silence pendant que les héros observaient le terrain.
Thorodin examina les enclos, les portails brisés, les traces dans la boue séchée. Munan ausculta les abords de la forêt, à la recherche de passages récents.
Mais tout semblait avoir été effacé par le temps… et par quelque chose d’autre, de plus ancien que le vent. Même les chasseurs de Fort-Bois, pourtant aguerris, n’avaient rien trouvé.
— « Il n’y a rien et pourtant tout hurle. » murmura Tinúviel en caressant l’écorce d’un vieux chêne noirci.
Ils en tirèrent au moins une chose : un périmètre. La bête (ou l’homme) rôdait au nord, entre les collines humides et les petits bosquets tordus. Un terrain difficile, taillé pour les prédateurs invisibles.
Le Devoir Avant le Doute
Au soir, de retour à Fort-Bois, les compagnons se réunirent dans le calme d’une clairière, à l’écart des festivités.
Barwulf était le premier à briser le silence :
— « Cela me ronge. J’ai vu les yeux de ces enfants. Ils attendent qu’on vienne venger leur père. »
Munan, sobre, répondit :
— « Mais nous avons un devoir plus pressant. Radagast a parlé d’un rassemblement d’orques. Et si cela n’était qu’un début ? »
Tinúviel, les yeux rivés sur les étoiles, souffla :
— « Si l’ombre avance à l’ouest, peut-être réveillera-t-elle aussi ce qui dort à l’est. Tout est lié. Mais pas tout de suite. »
Thorodin, laconique, posa sa main sur la garde de sa hache.
— « Alors, gravons ce nom dans la pierre. Le Fantôme Sanguinaire. Nous reviendrons. » Et tous hochèrent la tête.
Pierregué : Dernier Refuge de l’Est
Avant de quitter les terres civilisées, les héros firent halte à Pierregué, le fier village Béornide, là où la pierre se mêle à la mousse et où les vents murmurent les contes de l’Anduin. Ils furent accueillis avec honneur par Ada, que le destin avait élevée, depuis leur dernière venue, au rang de Thain de Béorn, autorité suprême des gens du fleuve en l’absence de leur seigneur.
— « Vous êtes toujours les bienvenus, compagnons de peine et de bravoure, » dit-elle avec solennité, son regard s’arrêtant un instant sur Barwulf.
— « Le fleuve se souvient de ceux qui ont versé leur sang pour les nôtres. »
La soirée fut simple mais chaleureuse, emplie de chants Béornides, de pain de miel, et de viande fumée. Le vent portait une odeur de fin de printemps et déjà, au loin, les collines de l’ouest semblaient s’assombrir comme pour rappeler aux voyageurs que le repos n’est qu’un prélude.
Le Passage de l’Anduin
Dès l’aube du 12 juin, les pêcheurs du village, hommes robustes aux bras tannés par le vent, guidèrent les héros sur leurs barques plates, fendant avec adresse les eaux larges et lentes de l’Anduin. Balín, le fidèle poney de Thorodin, traversa sur une embarcation à part, nerveux mais docile. Leur périple dans les Terres Sauvages de l’Ouest venait de commencer.
Le Bois-au-Loup : Souvenir de Ténèbres
Ils passèrent la première journée à longer la lisière du Bois-au-Loup, là même où Valter le renégat et ses pillards avaient dressé leur camp un an plus tôt.
Les arbres, hauts et noueux, paraissaient toujours chargés de murmures et de choses non dites. Le sol s’y faisait spongieux, le vent portait parfois une odeur de cuir moisi, de sang ancien.
Thorodin marmonna en jetant un regard vers les sous-bois :
— « Rien ne pousse sainement dans les souvenirs de la traîtrise. »
Deux Paires d’Yeux dans la Nuit
La nuit tomba, grise et sans lune. Tinúviel, éveillée lors du second tour de garde, perçut un frisson dans le vent.
Puis elle les vit. Deux silhouettes allongées, à la lisière du campement, à peine visibles entre les troncs : des wargs mâles, massifs et silencieux. Ils ne s’approchèrent pas, mais leurs yeux jaunes reflétaient la lueur des braises mourantes. Elle alerta les autres à voix basse. Ils restèrent sur leurs gardes, armes prêtes, mais les bêtes n’attaquèrent pas. Elles observaient. Et attendaient.
La Colère du Ciel et la Traque Silencieuse
Au matin, le vent avait tourné. Une pluie froide et battante les surprit dès l’aube. Elle dura toute la journée, martelant les capuches, lessivant jusqu’à l’humeur. Les wargs les suivirent à distance, encore. Ils ne se cachaient pas. Ils traquaient. Comme s’ils escortaient leurs pas. Au crépuscule, détrempés et à bout, Thorodin trouva une petite grotte, dissimulée dans un repli rocheux à flanc de colline. Ce n’était guère qu’un trou sombre, mais il les protégea de la pluie. Ils y allumèrent un maigre feu, gardé sous le regard vigilant de Tinúviel. Les wargs ne vinrent pas. Mais ils étaient là, en bordure de nuit.
La Colère des Petits Mâchoires
Quand le matin se leva, le ciel était enfin dégagé. Mais le soulagement fut bref. Des cris étouffés, des jurons, des démangeaisons insupportables : le camp avait été dressé sur un nid de fourmis mordantes, voraces et organisées. Elles avaient dévoré provisions, baudriers, lacets de bottes, et un coin de la cape de Barwulf, qui rugissait en secouant sa manche pleine de cloques.
— « Ma hache a vu tomber des trolls, mais jamais je n’ai tant souffert que cette nuit, mordu par des créatures grosses comme le petit doigt ! »
Munan, grattant son cou en grimaçant, ironisa :
— « Peut-être les wargs étaient là pour nous prévenir... »
Thorodin, mordue lui aussi, sourit faiblement.
— « Alors ils se contentent de rire avant de dévorer. »
Ils reprirent la route, piqués, irrités mais plus déterminés que jamais.
Surveillés par le Ciel et la Terre
La pluie s'était enfin tue, laissant la terre lourde sous leurs pas, mais la menace, elle, ne s'était pas dissipée. Toute la matinée, les deux wargs restèrent à distance, toujours présents, toujours tapis entre les collines, leurs silhouettes sombres apparaissant de temps à autre entre deux rochers ou derrière une crête. Ils ne cherchaient pas l’affrontement. Ils traquaient, méthodiques, comme s’ils attendaient un moment connu d’eux seuls.
Mais c’est au début de l’après-midi qu’un autre mal se manifesta. Un cri rauque, strident, déchira l’air. Tinúviel, la première à lever les yeux, aperçut une nuée d’ombres planant au-dessus d’eux. Barwulf, plissant les yeux, s’arrêta net, le visage figé.
— « Des faucons macabres… »
Il prononça le nom comme on crache un sort.
— « Ces oiseaux vivent dans les marais du Champ d’Iris. Charognards intelligents. Ils ne viennent jamais si loin à l’ouest. Sauf… s’ils suivent un cadavre… ou un présage. »
Munan, la main sur la garde de son épée, observa les branches :
— « Il y en a des dizaines. Trop pour que ce soit un hasard. »
Les oiseaux, noirs au ventre gris, se posaient par grappes sur les arbres autour d’eux, silencieux désormais, comme des sentinelles du mal, les yeux ternes braqués sur la troupe, insensibles au vent, au bruit, aux pierres qu'on lançait. Même Balín le poney semblait nerveux, ses naseaux frémissant à chaque battement d’ailes.
Thorodin gronda :
— « Que la prochaine bête qui nous suit vienne à pied ou à plume, je jure qu’elle goûtera à la morsure de mon fer. »
Mais les faucons ne bougèrent pas. Ils observaient, simplement.
La Disparition des Traqueurs
Le lendemain, la troupe reprit la route de bon matin, pressée d’atteindre les contreforts des Monts Brumeux. Mais à mesure qu’ils s’élevaient légèrement, quittant les collines basses pour les premières pentes pierreuses, un étrange silence s’installa. Plus de cris. Plus d’ailes. Les faucons macabres s’étaient évanouis. Et les wargs ? Rien. Pas une trace. Le sol, pourtant gorgé d’eau, ne portait plus d’empreintes. Comme s’ils s’étaient volatilisés dans la brume matinale, avalés par un monde invisible.
Munan, fronçant les sourcils, dit à voix basse :
— « Soit ils ont trouvé ce qu’ils cherchaient. Soit… ils attendent plus loin. »
Barwulf, l’œil sombre, murmura :
— « Ou bien ils rapportent à leur maître ce qu’ils ont vu. »
Tinúviel, elle, gardait les yeux vers le ciel, tendue comme une corde d’arc. Car les présages ailés sont rarement sans suite.
Le Contrefort et les Tours de Pierre
Ce ne fut qu’en milieu d’après-midi le jour du 16 juin qu’ils virent les premières murailles de Castel-Pic, émergeant des brumes comme un château endormi dans les griffes des montagnes. La forteresse des Hommes des Bois, bâtie sur un éperon rocheux, tenait encore bon, son bois renforcé de pierre, ses guetteurs postés le long des remparts. Une fumée s’élevait des cheminées, porteuse d’odeur de braise et de viande. Ils étaient arrivés.
Aux Portes de la Forteresse
Alors que le groupe approchait du pont, une voix rude fendit l’air, portée depuis les hauteurs du rempart.
— « Halte-là, voyageurs ! Vous entrez dans Castel-Pic. Donnez vos noms et vos raisons ! »
Tinúviel s’arrêta la première, ses mains bien visibles. Munan leva une main en salut pacifique. Mais ce fut Barwulf qui s’avança d’un pas, le visage levé vers la silhouette au sommet de la muraille.
— « Je suis Barwulf, fils de Tharim de Castel-pic. Et voici mes compagnons, en mission pour Radagast le Brun. Nous venons requérir audience auprès de Hartfast. »
Un silence suivi de murmures parcourut le haut du rempart. Puis la voix répondit, cette fois moins tranchante, plus étonnée.
— « Par les cornes de Béorn… Barwulf ? »
L’homme descendit la volée de marches le long du chemin de ronde. Quelques instants plus tard, il apparut en armure sombre, la hache au flanc : Béranald, capitaine des gardes de l’entrée. Il s’approcha lentement, l’œil méfiant sur les étrangers, mais plein d’une surprise sincère en fixant Barwulf.
— « Par les os de la montagne… c’est bien toi.»
Barwulf sourit,
— « Laisse-nous entrer Béranald. »
L’Entrée sous Surveillance
Béranald hésita, puis hocha la tête. Il désigna les autres du menton :
— « Qu’ils déposent leurs armes. Loi de Castel-Pic pour les étrangers. Même en compagnie d’un fils du clan. »
Thorodin, le visage fermé, tendit sa hache à contrecœur.
— « Si l’un de vous ébrèche le fil, je la récupérerai avec des intérêts. »
Tinúviel déposa doucement son arc, mais garda son poignard dissimulé, car les elfes savent que la confiance se donne en silence, non par le fer.
Munan, quant à lui, glissa sa lame dans le râtelier sans un mot, ses yeux verts observant déjà les tours et les meurtrières. Une fois les armes déposées, un garde plus jeune les prit en charge et les guida vers les mines, des mineurs aux visages noircis par la suie passèrent, jetant des regards curieux, certains même murmurant le nom de Barwulf.
Sous la Montagne : le Conseil
Au plus profond de Castel-Pic, là où la lumière du jour ne parvient plus, les héros rejoignirent Hartfast, seigneur des lieux, entouré d’un cercle de mineurs aux visages marqués par le labeur et la suie.
Hartfast, debout, imposait sa présence plus par son silence que par ses gestes.
Barwulf s’avança en premier, le regard droit.
— « Nous venons à l’appel de Radagast. Des ombres s’amassent à l’ouest, dans les marécages du Champ d’Iris. Il craint un rassemblement d’orques… ou pire. »
Hartfast croisa les bras.
— « Le Champ d’Iris… oui. S’il existe un endroit maudit dans ces terres, c’est bien celui-là. Surtout… autour du Dwimmerhorn. Une citadelle, jadis tombée aux mains des serviteurs du Nécromancien. Mais elle est étrange… elle semble… se mouvoir. Des voyageurs la voient à l’ouest, puis à l’est. D'autres ne la trouvent jamais. Comme si la pierre elle-même refusait de rester en place. »
Tinúviel, songeuse, murmura :
— « Le mal aime les lieux insaisissables. Comme un souffle qui se dérobe à la lumière. »
Les Coups Sous la Roche
Hartfast les interrompit d’un signe de la main, s’approchant du mur creusé dans le roc brut.
— « Venez. Posez votre oreille là. »
Un à un, les héros s’exécutèrent. Un silence, d’abord. Puis…Des coups. Métalliques. Rythmés. Le cliquetis d’outils contre la pierre. Barwulf releva la tête :
— « Ce sont des gobelins. »
Hartfast hocha lentement.
— « Oui. Depuis plusieurs nuits. Ils creusent, sans relâche. Cherchent un accès vers le cœur de Castel-Pic. Un tunnel ancien, oublié peut-être. Ils veulent frapper de l’intérieur. »
Thorodin, déjà accroupi au pied du mur, examinait les strates de roche, caressant la paroi du plat de la main.
— « Ils creusent à l’aveugle, mais pas sans méthode. Leur tunnel est stable… pour des gobelins. Il faudra boucher certains conduits anciens, détourner les failles naturelles. Et poser des pièges de son. Je peux dessiner un plan. »
Hartfast posa une main lourde sur l’épaule du nain.
— « Tu parles comme un frère des profondeurs. J’ai longtemps rêvé de voir Castel-Pic lié à un foyer nain. Une petite colonie ici, en paix, commerçant le métal, la pierre et le savoir. Si tu as l’oreille du Roi Dáin Pied-d’Acier… dis-lui que nous sommes prêts à ouvrir nos portes. Et nos coffres. »
Thorodin le fixa, grave, mais sincère.
— « Je ne promets rien, mais… je parlerai. Les nains n’oublient pas les amitiés offertes dans la roche nue. »
Repos Sous le Bois Ancestral
Alors que les derniers mots échangés dans la salle des mines s’éteignaient comme les braises sous la cendre, Hartfast posa sa large main sur l’épaule de Barwulf et d’un ton plus doux que celui de l’homme de guerre qu’il était, déclara :
— « Allez, reposez-vous maintenant. Vous avez marché loin et les jours à venir ne seront pas tendres. La maison longue vous est ouverte. Je m’assurerai qu’un guide vous rejoigne à l’aube. »
Les héros inclinèrent la tête, reconnaissants de cette hospitalité. Ils remontèrent lentement les tunnels, les pas résonnant sur la pierre, tandis que derrière eux, Hartfast et les mineurs retournaient à leur veille vigilante contre les gobelins fouisseurs. Mais alors qu’ils émergeaient dans la cour centrale de Castel-Pic, les torches allumées et les bruits de forge les saluant, une voix familière retentit.
— « Barwulf ?! Est-ce bien toi ? »
La Chaleur d’un Sang Partagé
Un homme solide, s’avançait vers eux, suivi de trois autres figures. Il portait un tablier de cuir et sentait encore la résine et la fumée : c’était Tharim, le père de Barwulf, ancien chasseur devenu maître-charpentier.
À ses côtés, une femme au regard clair et à la poigne décidée, Alida, sa belle-mère tenait un panier plein de pain chaud. Derrière eux, Erik, un jeune homme d’une vingtaine d’années, au port altier et aux traits proches de ceux de Barwulf, s’approcha en silence. Et enfin, Freya, une jeune femme rieuse, courut jusqu’à Barwulf pour l’enlacer, les yeux brillants. Barwulf resta un instant figé, sa gorge serrée. Puis il posa sa main sur la tête de Freya et murmura d’une voix rauque :
— « Tu as grandi, petite flèche. »
Des accolades suivirent, des larmes discrètes, des tapes dans le dos où se mêlaient émotion et fierté. Et rapidement, Tharim déclara, le ton joyeux :
— « Pas question que tu dormes ailleurs que chez les tiens ! Et tes compagnons aussi, s’ils l’acceptent, auront un repas chaud et du vin de baies à notre table. Venez ! »
Un Souper de Souvenirs
La maison familiale de Barwulf était bâtie en rondins massifs, solide, chaleureuse, ornée de trophées de chasse, d’un foyer rugissant et d’objets d’enfance qui rappelaient une vie ancienne, presque oubliée. Le dîner fut simple mais copieux : ragoût de lapin sauvage, galettes de châtaigne, fromage de brebis et vin épicé. Les récits volèrent comme les étincelles du feu : les histoires de Barwulf, celles de ses compagnons, mais aussi les chroniques locales, les espiègleries de Freya, les exploits de chasse d’Erik et les souvenirs du vieux temps contés par Tharim.
Tinúviel, attentive, souriait doucement à cette chaleur familiale qui contrastait avec tant de nuits froides passées en forêt. Munan se laissait gagner par l’atmosphère, bien qu’il gardât une vigilance tranquille. Thorodin, quant à lui, écoutait plus qu’il ne parlait, les yeux posés sur les murs comme s’il cherchait à graver dans sa mémoire ce que signifiait « maison ».
Au cœur de la soirée, Barwulf leva sa coupe.
— « À ceux qui veillent et à ceux qui rentrent. Puisse cette maison n’être jamais privée de l’un ou de l’autre. »
Les voix s’unirent dans un chœur simple :
— « À la maison. »
Repos Mérité
Lorsque l’heure fut venue de trouver le sommeil, Barwulf resta sous le toit de son enfance, dormant dans une couche qu’il n’avait pas foulée depuis de nombreuses années. Ses compagnons, eux, gagnèrent la maison longue, où des lits de foin moelleux les attendaient, bercés par le souffle du vent des montagnes et les promesses silencieuses de l’aube à venir.
L’Alerte dans la Nuit
La paix de Castel-Pic, chèrement gagnée au fil des générations, fut brutalement rompue au cœur de la nuit, alors que le silence alpin semblait pouvoir durer jusqu’à l’aube. Un cri rauque, perçant comme une lame d’air glacé, déchira les ténèbres.
— « À L’AIDE ! L’ENTREPÔT ! »
Le tambour battant des bottes résonna presque aussitôt sur les dalles de la maison longue. Munan fut le premier debout, suivi de Tinúviel dont les sens en éveil ne dormaient jamais vraiment. Barwulf, alerte malgré l’heure, jaillit de la maison familiale, la hache au poing, déjà prêt à se battre. Thorodin, fidèle à sa discipline naine, prit quelques instants de plus, le temps de passer sa cotte de mailles et de serrer ses courroies, grognant :
— « Qu’il soit dit que je mourrai vêtu de fer, pas de laine. »
Le Feu et la Falaise
En sortant dans la cour centrale, une odeur de fumée saisit leurs narines. Un panache rougeoyant montait vers le ciel nocturne : l’un des entrepôts de vivres était en flammes. Mais ce ne fut pas la seule vision frappante. Tinúviel, les yeux plissés vers les hauteurs, siffla entre ses dents :
— « Là ! Sur les contreforts… trois silhouettes ! Ils escaladent ! »
Un cri d’agonie répondit aussitôt et le corps d’un garde fut précipité du haut de la muraille, éjecté par une poigne invisible. Son corps disparut dans l’obscurité, avalé par le vide au-dessus du torrent glacial. Sans attendre, Barwulf lança sa lance avec la force d’un chêne tombant sous la tempête. Le projectile siffla et frappa l’un des gobelins en plein thorax, l’envoyant culbuter dans les rochers dans un craquement sinistre. Tinúviel, sans armes mais sans peur, s’élança vers le rebord, s’agenouilla, et vit le garde miraculeusement suspendu à une branche noueuse, au-dessus de l’eau noire et rugissante.
— « Il est vivant ! » cria-t-elle, déjà en train de descendre la falaise abrupte avec une agilité quasi surnaturelle, ses mains effleurant les prises comme si la pierre elle-même la soutenait.
La Porte Sanglante
Pendant ce temps, Munan s’était dirigé vers l’entrepôt en flammes, où les premières lueurs des torches révélaient l’horreur. Près de la porte ouverte, un garde gisait au sol, la gorge tranchée, son regard vide levé vers les étoiles. Un arc à moitié brisé reposait près de lui. Munan le ramassa, examina la corde d’un coup d’œil, la tendit. Encore fonctionnelle. D’un bond, il grimpa sur une caisse et visa les gobelins qui fuyaient, sombres silhouettes dans la lueur tremblante du feu. Il décocha une flèche… mais la distance était grande et les créatures se perdirent dans la pénombre de la montagne.
Le Sang, la Cendre et la Glace
Thorodin, enfin prêt, rejoignit les villageois en panique, coordonnant les seaux, brisant les chaînes de fumée avec des couvertures mouillées, aboyant des ordres comme un vétéran de mille sièges. Barwulf, revenu de la falaise, prit sa place dans la chaîne, hurlant d’une voix puissante :
— « À gauche ! Arrosez les poutres ! Coupez la propagation ! »
Tinúviel, en bas de la paroi, s’était glissée jusqu’à la branche, passant une corde autour du garde épuisé. Elle assura sa prise, le hissa légèrement et le ramena jusqu’à un replat où les cordes de secours purent enfin le remonter à la surface. Quand le feu fut enfin contenu, l’entrepôt n’était pas entièrement détruit, mais il porterait longtemps les cicatrices de l’attaque.
Une Nuit de Soupçons
La cour fut plongée dans une tension sourde. Les gardes se rassemblèrent. Les torches flamboyaient. Les habitants, éveillés en nombre, murmuraient. Hartfast arriva en armure légère, furieux.
— « Par les os de mes pères, ils creusent sous nos murs et maintenant ils volent par-dessus ?! »
Barwulf, la voix grave, déclara :
— « Ce n’était pas une simple escarmouche. Ils cherchaient à semer la peur… ou à tester nos défenses. »
Munan acquiesça.
— « Et ils savaient où frapper. L’entrepôt, la falaise, le feu. Ce n’est pas un raid de hasard. »
Le reste de la nuit fut calme, mais tendue. Les gardes furent doublés, les enfants enfermés, les forges rallumées.
L’Ascension vers le Burg
Au lever d’un soleil pâle, filtré par les brumes accrochées aux cimes des Monts Brumeux, Hartfast vint personnellement chercher les héros. Il était vêtu d’un manteau de fourrure grise, les traits encore marqués par la nuit agitée, mais son pas restait sûr, sa voix ferme.
— « Suivez-moi. Il est un lieu à Castel-Pic que peu ont vu. Il est juste que vous y alliez. »
Ils traversèrent la cour encore humide de la rosée nocturne, franchirent un escalier de pierre creusé dans le roc et atteignirent, après plusieurs paliers gardés, le sommet du Burg, la haute tour de garde qui dominait toute la vallée. Là, dans une salle circulaire bardée de poutres noircies et de tentures anciennes, reposait le trésor le plus sacré de Castel-Pic : un cor d’alerte, monumental, taillé dans l’os d’un dragon blanc tué il y a plusieurs générations, si l’on en croit les chants.
— « Le souffle de cette chose mit fin à trois lignées, » dit Hartfast en effleurant l’arête du cor,
— « Mais sa mort veille aujourd’hui sur les nôtres. Si jamais vous l’entendez… c’est que le fléau est à nos portes. »
Barwulf, humble, s’inclina légèrement. Thorodin, lui, ne cacha pas son admiration :
— « Le travail du cor est fin. Ce n’est pas un simple avertisseur, c’est une arme contre la peur. »
Hartfast hocha la tête, puis se tourna vers le groupe.
— « Pour hier soir… vous avez évité le pire. Castel-Pic vous le doit. Et c’est pourquoi je n’ai pas lésiné sur le choix de votre guide. Il connaît les marais comme d’autres leur propre maison. Il s’appelle Magric. Un peu rude, mais fiable. Il vous attendra dans une heure à la maison longue. »
Rencontre avec le Trappeur
Quand ils pénétrèrent dans la maison longue, l’air sentait encore la fumée du petit déjeuner et le cuir mouillé. Assis sur un banc, la capuche rabattue, les bottes boueuses déjà prêtes, se trouvait Magric, un homme de taille moyenne mais solidement bâti, le visage mangé par une barbe rousse et les yeux aussi froids que les eaux stagnantes du marécage.
À leur approche, il se leva d’un pas mesuré, croisa les bras, et parla sans détour :
— « J’suis Magric. On m’a dit que vous aviez besoin d’un guide pour traverser le Champ d’Iris. C’est pas un jardin, là-bas. Et moi, j’suis pas un conteur. »
Il les jaugea tous les quatre.
— « Si vous voulez vivre, vous suivez mes ordres. Pas d’exceptions. Pas de débats. Dans les marais, l’eau avale ceux qui doutent. J’vous montre où poser les pieds, j’vous dis quand courir et j’vous dis quand vous taire. Et on aura p’têt une chance de revenir entiers. » Tinúviel plissa légèrement les yeux, un brin d’ironie dans le regard, mais ne dit mot. Munan haussa une épaule.
— « Tant que tu connais la route, je n’ai rien contre l’ordre. »
Barwulf, d’un ton égal, répondit :
— « Un chef est utile dans les ténèbres. Tant que tu restes digne de la confiance qu’on t’accorde, tu l’auras. »
Thorodin, le ton bourru :
— « Et si tu sais faire fuir les moustiques, je te nomme roi des marais. »
Magric esquissa un sourire bref.
— « Alors on s’entendra peut-être. Prenez vos affaires. On part maintenant. L’air est sec, c’est rare. Le brouillard tombera au soir. Et là, faudra déjà être loin. »
Le Début d’un Long Chemin
Le départ depuis Castel-Pic s’était fait dans un silence de plomb, brisé seulement par le pas régulier de Magric, toujours en tête, le regard braqué vers l’est. Les collines s’abaissaient lentement derrière eux, cédant la place à des plaines bosselées, à la végétation humide, prophétie silencieuse de ce qui les attendait dans les marais du Champ d’Iris.
Le premier jour passa sans encombre : le ciel, clément, offrait une lumière douce et les chemins encore secs facilitaient la marche. Ils passèrent des ruisseaux clairs, contournèrent des bosquets tordus et établirent un camp modeste dans une clairière surélevée, à l’abri du vent. Mais dès le second jour, l’atmosphère changea.
Un Sentier Sous Surveillance
En fin d’après-midi, alors que les ombres s’allongeaient entre les rochers et les fougères, Magric s’arrêta net. Il leva un poing, signe de silence et sans se retourner, annonça calmement :
— « Ils nous suivent depuis trois bonnes heures. Une quinzaine de wargs. »
Barwulf fronça les sourcils.
— « Et tu attends maintenant pour nous le dire ? »
Magric se contenta de hausser les épaules :
— « Parce qu’avant, ils observaient. Maintenant, ils nous dirigent. Vers l’ouest. Vers les contreforts. »
Tinúviel, déjà en alerte, ferma les yeux un instant, humant l’air. Munan, l’arc en main, tourna la tête vers les collines proches.
— « On ne se défend pas contre une meute en terrain ouvert. Si on peut trouver un repli… un endroit à tenir… »
Magric hocha lentement la tête.
— « J’en connais un. Une terrasse rocheuse, plus au sud. On peut y tenir, ou fuir. Mais il faut s’y rendre avant la nuit. »
L’Odeur de la Mort Silencieuse
Après une heure de marche prudente, alors que le ciel virait à l’indigo, Tinúviel s’arrêta net. Ses narines se plissèrent.
— « Une odeur… forte. Humide, âcre… et corrompue. »
Munan, accroupi au sol, renifla à son tour.
— « Troll. »
Magric jura à mi-voix.
— « Ils nous poussent. Ils savent. Les wargs veulent qu’on entre dans le domaine d’un troll… Et que le monstre fasse le travail à leur place. »
Barwulf serra le manche de sa hache.
— « Alors on change les règles. Nous irons vers eux. Pas question de finir entre les crocs d’un troll, ni de faire leur jeu. Qu’ils viennent et qu’ils trouvent les morsures qu’ils méritent. »
Tinúviel, son arc déjà en main, murmura :
— « Mieux vaut les crocs que l’intelligence d’un monstre. Allons. Qu’on les rencontre à notre manière. »
La Charge des Premiers Ténèbres
À la lisière d’un bosquet de pierres levées, la troupe s’arrêta, en demi-cercle. Les armes furent préparées. Les torches allumées, pour faire hésiter les bêtes. Et lorsque la première étoile apparut, les wargs attaquèrent. Une ombre fondit du flanc, crocs en avant, mais Thorodin, fidèle à sa parole, lui fracassa le crâne d’un revers de hache. Munan, posté légèrement en hauteur, décochait flèche sur flèche, ralentissant les assauts. Barwulf, hurlant comme aux jours de rage, fendait l’air de sa hache en rugissant des noms oubliés.
Mais c’est Tinúviel, calme au cœur de la mêlée, qui vit le chef de meute : un monstre à la fourrure grise rayée de noir, plus large que les autres, les crocs tachés de vieux sang. Elle inspira lentement, visa malgré la pénombre… et lâcha sa flèche. Elle se ficha droit entre les deux yeux du chef warg. Un râle rauque, une plainte étouffée… puis silence. La meute, privée de son meneur, hésita… puis se dispersa comme du brouillard soufflé par le vent.
Sous les Étoiles, le Souffle Revenu
Les héros se tenaient haletants, mais indemnes. Quelques égratignures, des morsures superficielles, rien de grave. Magric, les yeux plissés, observait le sol où les corps de deux wargs gisaient.
— « Vous avez tenu parole. Et vous avez frappé vite. Bien. »
Barwulf, essuyant sa lame, répondit :
— « On ne fuit pas la peur. On l’enterre. »
Tinúviel, déjà tournée vers l’est, murmura :
— « Mais elle revient toujours. Et ce soir, elle avait des crocs. »
Ils établirent le camp sur la terrasse rocailleuse, les torches gardées hautes et montèrent tour à tour la garde. Dans le lointain, nul hurlement ne se fit entendre.
Le Murmure de la Rivière
À l’aube du troisième jour, le groupe s’éveilla au murmure clair d’une eau vive.
La rivière d’Iris, ainsi nommée pour les fleurs sauvages à la teinte violacée qui poussaient sur ses berges, s’étirait comme un ruban scintillant au milieu de collines en pente douce. Magric, accroupi près de la rive, observait le courant.
— « Elle est haute pour la saison. Mais pas traîtresse. On la suivra deux jours. Elle nous mènera droit aux Champs d’Iris. »
La troupe s’ébranla en silence, longeant les berges où le sol devenait plus meuble, la végétation plus dense, et l’air plus lourd, chargé de la senteur des mousses humides et de fleurs sauvages.
Le Premier Danger : L’Œil de Munan
La matinée du premier jour fut calme. Les chants d’oiseaux diurnes se mêlaient au bourdonnement régulier des insectes et rien ne semblait troubler l’équilibre du lieu.
Mais alors que le soleil était haut, Munan, toujours en tête avec Magric, s’arrêta d’un pas sec. Un frisson, un pressentiment. Ses yeux, rompus aux embuscades et aux chemins piégeurs, remarquèrent un léger affaissement du sol, bordé de touffes de joncs anormalement disposées.
— « Stop. » dit-il à voix basse.
Il s’agenouilla, écarta prudemment les herbes hautes et découvrit une cavité noire et fangeuse, d’où s’échappait un souffle glacial. Au fond, un nid grouillant de serpents d’eau, lovés les uns sur les autres, leurs écailles noires marbrées de vert et leurs langues bifides goûtant l’air.
— « Un pas de plus et j’y laissais la jambe… ou ma vie. » souffla-t-il en se redressant.
Barwulf grogna :
— « Même la terre cherche à nous mordre dans ces régions. »
Magric se contenta d’un hochement de tête approbateur.
— « Bien vu. La rivière teste ceux qui veulent l’apprivoiser. Tu as passé l’épreuve. »
Le Retour des Oiseaux Maudits
Le lendemain, à l’approche du soir, alors que le ciel se faisait d’ardoise, un son dérangeant monta dans l’air. Un froissement d’ailes. Une nuée sombre tournoyait au-dessus des arbres, se rapprochant du groupe comme une ombre vivante. Tinúviel, tendant l’arc, reconnut aussitôt :
— « Faucons macabres… à nouveau. »
Leur vol était bas, coordonné. Ils n’attaquaient pas… mais tournaient, toujours plus proches, comme s’ils annonçaient la venue de quelque chose.
Munan murmura :
— « Ils n’ont pas oublié notre passage… »
Mais avant que quiconque n’ait eu le temps de bander une corde, Magric s’accroupit, ferma les yeux et poussa une série de cris étranges : des gloussements rauques, des grincements secs, comme des appels imitant le cri d’un prédateur. Les faucons ralentirent, perturbés. Puis, dans un tourbillon confus, la nuée s’éleva plus haut dans le ciel… et s’éloigna.
— « Ils croient qu’un plus grand monstre rôde dans les fourrés. Parfois, la peur est plus puissante que les flèches. » dit-il simplement en reprenant la marche.
Thorodin lui lança un regard dubitatif :
— « Je ne sais pas si je dois t’admirer ou te craindre, Magric. »
Le trappeur ne répondit pas.
L’Aube du Marais
Le troisième matin, les roseaux devinrent rois. Le terrain s’ouvrit en une vaste étendue de plaines gorgées d’eau, où la végétation poussait en touffes désordonnées et où la terre n’était plus que mousse, vase et souvenirs engloutis.
Devant eux, le Champ d’Iris se déployait enfin, immense, noyé de brume et silencieux comme un tombeau ancien. Les iris, violets, bleus et blancs, parsemaient le paysage, émergeant des eaux comme des sentinelles florales. Mais leur beauté n’était qu’une illusion fragile, car sous cette surface se cachaient les pièges d’un monde où l’homme n’était qu’un hôte intrusif. Magric s’arrêta net, planta son bâton dans la vase et déclara :
— « Voilà. À partir de maintenant, le sol peut mentir. Le ciel peut vous trahir. Et le vent portera des mots qui ne sont pas les vôtres. Le Champ d’Iris ne pardonne pas les erreurs. »
Tinúviel, observant les brumes mouvantes, murmura :
— « Nous sommes dans un lieu où les ombres rampent sous les racines. »
Munan, le regard rivé à l’horizon, ajouta :
— « Alors avançons avant qu’elles ne se lèvent. »
Et la troupe pénétra dans le marais, chacun pesant ses pas comme on pèse des serments dans l’obscurité.
Brumes et Silences
La première journée dans le Champ d’Iris fut une épreuve… non pas de corps, mais d’esprit. Le terrain se faisait traître sous chaque pas, tantôt ferme, tantôt gorgé d’eau, où un pied pouvait s’enfoncer d’un instant à l’autre jusqu’au genou. Des brumes mouvantes ondulaient sur les eaux stagnantes, dissimulant les distances, brouillant l’horizon. Les iris, d’un violet funèbre, semblaient regarder les voyageurs comme des yeux endormis. Et dans l’air… les sons ne suivaient pas les lois du monde. Un craquement d’arbre pouvait résonner à droite alors qu’il venait de gauche. Des clapotis apparaissaient puis disparaissaient sans cause. Une présence intangible semblait suivre leurs pas.
Mais Magric, en guide aguerri, les menait avec une précision presque surnaturelle, évitant les fausses terres, contournant les eaux dormantes et indiquant de légers indices à lire : la courbe d’une herbe pliée, la fiente d’un héron, le frémissement anormal des roseaux.
— « Ici, on lit le marais comme on lit un vieillard : dans ses soupirs, pas dans ses mots, » disait-il à voix basse.
À la tombée du jour, les héros établirent leur camp sur une langue de terre surélevée, entourée d’eau comme une île oubliée. Et bien qu’aucun ennemi ne surgît cette nuit-là, nul ne dormit profondément.
Les Cendres des Orques
Le lendemain, sous un ciel sans vent, le groupe poursuivit sa lente progression, pieds dans la vase, regards perdus dans les mirages des roseaux. Puis, au début de l’après-midi, une odeur de chair brûlée se fit plus insistante. Et bientôt, les traces d’un ancien campement apparurent : cercles de feu noirci, os rongés, morceaux d’étoffes déchirées, et des tisons encore tièdes. Munan s’accroupit, jaugeant les lieux d’un œil exercé.
— « Une quinzaine, peut-être plus. Orques, sans aucun doute. Ils étaient là il y a deux jours… peut-être moins. »
Barwulf serra les dents.
— « Trop près. Et trop nombreux. »
Thorodin, fouillant du pied une cendre tiède, gronda :
— « Mais pourquoi sont-ils partis ? Et vers où ? »
L’Apparition du Vieil Homme
Soudain, un bruissement dans les roseaux. Un râle. Un souffle. Un homme surgit, maigre et décharné, vêtu de loques mêlées de plumes, de cuir durci et d’herbes tressées. Sa barbe, longue et emmêlée, tombait jusqu’à la ceinture. Ses yeux, troubles, mais perçants, luisaient de fièvre intérieure.
— « Vous n’avez rien à faire ici… C’est mon marais… à moi… Mon royaume. »
Barwulf avança d’un pas.
— « Nous ne sommes pas tes ennemis, vieil homme. Qui es-tu ? »
— « Je suis… Arciyas, envoyé du Blanc… le sage des tours… »
Tinúviel, méfiante, observa l’homme. Il parlait par saccades, entrecoupant ses phrases de chuchotements inaudibles.
— « Saroumane… il m’a donné ce lieu. Il m’a dit de veiller. Et je veille. Je regarde. Je murmure aux racines. Mais vous… vous dérangez tout… la vase vous rejette. »
Munan, doucement :
— « Nous cherchons le Dwimmerhorn. Connais-tu ce nom ? »
L’ermite haussa les épaules, puis pointa un doigt décharné vers le nord-ouest.
— « Là… dans les collines… une langue de pierre, un éperon, un œil creux. Il se montre parfois… Il s’éloigne. Puis il revient. Allez-y. Mais… ne revenez pas. »
Thorodin, fronçant les sourcils :
— « Tu vis ici seul… depuis quand ? »
— « Depuis que les orques rampent sous la mousse. Depuis toujours, peut-être… ou jamais. »
Magric, resté silencieux, s’approcha enfin de Barwulf et chuchota :
— « Il a l’air fou, mais dans ces lieux… la folie touche ceux qui savent trop. Ses mots sont peut-être plus vrais que ceux d’un roi. »
Choix et Soupçons
Après une courte délibération, les héros décidèrent de suivre la direction indiquée par Arciyas, bien que le doute plane toujours sur sa raison… et ses intentions.
Munan résuma leur pensée :
— « Nous n’avons que cela. Une direction, une parole bancale… mais c’est plus que le brouillard. »
Et tandis qu’Arciyas s’enfonçait à nouveau dans les roseaux, marmonnant des litanies sans queue ni tête, la troupe reprit la marche, vers l’étrange langue de pierre que le marais semblait tantôt cacher… tantôt offrir.
Le Frisson de l’Approche
Le jour déclinait lentement, avalé par les brumes épaisses du Champ d’Iris, quand Tinúviel, en tête de colonne, s’immobilisa soudain. Elle leva une main, tendit l’oreille, puis murmura :
— « Des pas… nombreux… Et le son rauque de bêtes. Wargs. »
Le silence retomba sur le groupe comme une chape de pierre.
Le vent, faible et tiède, portait par instant un halètement, un cliquetis métallique, un raclement lourd. Puis, d’entre les roseaux, un homme surgit. Son corps était couvert de boue, ses vêtements en lambeaux et ses poignets portaient les marques récentes de liens tranchés. Il chancela, puis, dans un râle, s’effondra aux pieds de Munan.
— « Ils… ils arrivent… » souffla-t-il faiblement, avant de perdre connaissance.
L’Apparition de l’Ennemi… et du Traître
À peine avait-il chuté que les roseaux explosèrent derrière lui. Une demi-douzaine d’orques, vêtus de peaux sombres et de fer crasseux, firent irruption, suivis de deux wargs aux babines retroussées et en tête, un Uruk, large d’épaules, au heaume fendu, tenant une hache à double lame.
Barwulf poussa un cri :
— « À couvert ! Formez ligne ! »
Mais un cri plus aigu le coupa net :
— « Embuscade ! » Magric.
Le guide, jusqu’alors à leurs côtés, venait de bondir en arrière, hors de portée, les yeux brillants d’une lueur folle, puis disparut dans la brume, son rire s’éteignant comme un cauchemar fuyant l’aube.
— « TRAÎTRE ! » rugit Barwulf.
La Danse des Armes
Le combat éclata dans la lumière mourante, sauvage et sans pitié. Tinúviel, déjà agenouillée, banda son arc. Sa flèche siffla dans les airs et frappa l’Uruk en pleine clavicule, le faisant tituber. Munan, sans attendre, tira à son tour : la flèche s’enfonça dans la gorge béante du chef orque, qui s’effondra sans un cri, son corps avalé par la vase.
Le choc fut brutal. Les orques, surpris mais enragés, chargèrent. Barwulf, rugissant comme les anciens berserkers de son clan, para une lame, pivota et abattit sa hache sur l’un des orques qui levait un cor d’alerte. La lame fendit le bois, le souffle fut tué dans l’œuf et le sang éclaboussa les roseaux.
Mais dans le tumulte, un autre orque, plus maigre, plus vif, profita du chaos pour filer à travers la brume, disparaissant dans l’épaisseur trouble du marais.
Thorodin, couvert de boue, dévia les crocs d’un warg de son bouclier, puis l’abattit à coups de hache, l’acier claquant contre l’os comme la foudre sur la pierre.
Silence et Souillure
Lorsque le dernier cri s’éteignit, le silence revint. Les corps d’orques gisaient dans la vase, les eaux autour d’eux déjà troublées de leur sang noir. Le warg encore en vie gémit un instant, puis s’effondra.
Barwulf, haletant, tenait encore son arme en main. Il s’approcha du prisonnier effondré.
— « Il vit encore. On saura qui il est. Et pourquoi il fuyait. »
Tinúviel, regardant en direction de la brume d’où Magric s’était échappé, murmura :
— « Il nous a menés jusqu’ici… jusqu’à eux. Il voulait nous voir morts. »
Munan, froidement :
— « Alors qu’il vive assez longtemps pour regretter sa trahison. »
Mais déjà, la nuit descendait. Et dans les marais, le sang appelle les hurlements.
Scénario 1 : L'Ombre des Marais (Source : issu du supplément Contes et Légendes des Terres Sauvages)
Scénario 2 : La Chasse Royale (Source : inspiré du supplément Ténèbres sur la Forêt Noire + création originale)
Scénario 3 : Le pont la rivière courante (Source : issu du supplément Contes et Légendes des Terres Sauvages)
Scénario 4 : La Sentinelle de la Brande (Source : issu du supplément Contes et Légendes des Terres Sauvages)