La Route de Bourg-Radieux
Ils quittèrent Baraz-Thrum comme on fuit un mauvais rêve, sans se retourner. Les profondeurs du vieux bastion nain avaient failli les engloutir, la cloche, les créatures, la mère monstrueuse tapie dans le noir et leurs corps portaient encore les marques de ce combat. Mais il n'était pas question de s'attarder. Le Heaume de Paix, soigneusement emballé dans les sacoches de Tinuviel, attendait d'être remis à Ceawin le Généreux à Bourg-Radieux, et la route était encore longue.
— On coupe par la Forêt Noire, dit Elarwen en consultant les traces du terrain d'un œil calme. Deux jours de marche, peut-être moins. Nous rejoindrons les Marches Inférieures avant la fin du second jour.
Personne ne discuta. Quand Elarwen parlait de la route, on l'écoutait. La forêt les accueillit dans son silence habituel, ce silence qui n'en était pas vraiment un, peuplé de craquements lointains, de frôlements invisibles et de l'odeur lourde de l'humus ancien. Mais pour une fois, la Forêt Noire sembla presque clémente. Tinúviel marchait en tête par intermittence, reconnaissant des signes que ses compagnons ne savaient pas lire, la courbure d'une branche, la mousse sur les pierres. Elarwen complétait son instinct par une logique froide et précise, anticipant les zones boueuses, les sous-bois trop denses, les détours inutiles.
C'est Tinúviel qui repéra l'ancien sentier elfique. Il était là, presque effacé sous des siècles de végétation, mais indéniable pour qui savait le voir, des pierres plates posées avec intention, un alignement trop régulier pour être naturel. Elle s'y engagea sans un mot, et le groupe gagna ainsi plusieurs heures de marche, avançant d'un pas plus léger sur ce fil de mémoire oublié.
— Quelqu'un est passé ici avant nous, murmura-t-elle en laissant ses doigts effleurer l'écorce d'un vieux hêtre. Il y a longtemps.
Barwulf grogna doucement, non par désaccord, mais parce que c'était sa façon d'acquiescer. Ce fut Alucare qui les sauva. Le chien-loup se figea le premier, les oreilles dressées, un grondement sourd remontant du fond de sa gorge. Barwulf posa aussitôt une main sur sa hache sans même réfléchir, c'était un réflexe, entre eux deux. Puis ils les entendirent tous : des pas feutrés, lourds, encerclant. Six Wargs émergèrent des arbres avec leur chef en tête, une bête massive aux yeux jaunes et à la gueule écumante. Le combat fut violent et bref, comme tous les combats dans cette forêt. Épuisés, les membres encore douloureux des épreuves de Baraz-Thrum, ils auraient pu fléchir. Mais Tinúviel entonna alors le chant de combat, une mélodie, âpre et montante, qui semblait puiser dans quelque chose de plus profond que la simple bravoure. Ses compagnons la reprirent, maladroitement pour certains, avec ferveur pour tous. Et ce souffle nouveau suffit. Thorodin abattit le chef de meute d'un coup de hache que rien ne semblait pouvoir arrêter. Les Wargs survivants prirent la fuite entre les arbres noirs, leurs grognements s'estompant dans l'obscurité. Le silence revint.
Cette nuit-là, alors qu'ils cherchaient un endroit pour camper, Thorodin s'arrêta devant une pierre fendue à demi enfouie dans la mousse. Il s'accroupit, passa ses doigts épais sur la surface et reconnut des runes naines gravées dans la roche, vieilles, usées, mais lisibles pour qui connaissait l'art.
— Un campement, dit-il simplement. Des nains, il y a longtemps.
Qui ils étaient, d'où ils venaient, pourquoi ils étaient passés par là autant de questions sans réponse. Thorodin sortit son burin et, sans cérémonie particulière mais avec un soin évident, grava ses propres initiales dans la pierre. Une façon de dire je suis passé ici moi aussi. Je n'ai pas oublié. Ils dormirent sous les frondaisons, comme ils l'avaient fait trop souvent ces derniers temps. Au matin, Thorodin fut le dernier à se lever. Il resta un moment assis, les bras sur les genoux, le regard perdu dans les profondeurs vertes et grises de la forêt. L'atmosphère pesait différemment sur lui que sur ses compagnons, cette obscurité permanente, ce ciel qu'on ne voyait jamais vraiment, ces arbres trop serrés qui semblaient se refermer doucement. Les elfes et les rôdeurs pouvaient la tolérer, peut-être même l'aimer. Lui, il étouffait.
— On repart, dit Elarwen.
Le nain se leva sans un mot. Mais quelque chose dans ses épaules, ce matin-là, semblait porter un poids que la hache ne pouvait pas aider à soulever.
Les Marches Inférieures
En milieu de matinée, le sentier elfique s'évanouit et trois chemins s'offrirent à eux dans la pénombre des sous-bois. Elarwen et Tinúviel les étudièrent en silence. Le premier serpentait vers le nord, trop incertain. Le second s'enfonçait davantage dans les profondeurs, hors de question. Le troisième, lui, semblait pointer droit vers la lisière. Plus court, plus direct. Trop direct, peut-être. Les premières toiles apparurent peu après. De fines membranes d'abord, accrochées entre les branches basses, presque invisibles dans la lumière glauque. Puis de plus en plus épaisses, de plus en plus larges, tendues entre les troncs comme des voiles de navires abandonnés. Ils étaient sur le territoire des araignées.
— On continue, dit Thorodin d'une voix plate.
Personne ne protesta. L'oppression de la forêt pesait depuis le matin sur leurs esprits comme une main posée sur la nuque et ils n'avaient plus rien à manger. Les talents de chasseur de Barwulf, redoutables en terrain ouvert, ne servaient à rien ici. Pas un gibier, pas une piste, pas un bruit de vie comestible. Seulement le silence, les toiles, et la faim qui commençait à creuser. Ils avancèrent donc, lentement, avec une discrétion que l'épuisement rendait paradoxalement plus naturelle. Moins d'élan, moins de bruit. Alucare trottait au plus près de Barwulf, rasant le sol, instinctivement silencieux. Thorodin retenait jusqu'à sa respiration dans les passages les plus encombrés de soie. Les araignées ne vinrent pas.
En fin d'après-midi, une lueur changea la qualité de l'air, plus chaude, plus franche. Tinúviel la sentit avant de la voir. Puis les arbres s'espacèrent, le ciel apparut enfin, immense et gris-bleu, et ils sortirent de la Forêt Noire comme on remonte à la surface de l'eau. Devant eux s'étendaient les Marches Inférieures, des steppes vastes et vierges, balayées d'un vent doux, sans fin apparente vers l'ouest et le sud. Après des jours sous les frondaisons, la simple vision de l'horizon fit l'effet d'une délivrance. Ils marchèrent encore une heure, mettant de la distance entre eux et la lisière sombre, avant de monter le camp à la nuit tombée.
— Huit jours environ, dit Elarwen en scrutant l'horizon méridonnial. Peut-être un peu plus selon le terrain. Je garderai la forêt en repère à l'est pour ne pas nous égarer.
— Et à manger ? demanda Thorodin.
Un silence.
— Demain, dit Barwulf.
Ils s'endormirent le ventre vide sous un ciel enfin ouvert, mais la faim était un mal infiniment supportable comparé aux ténèbres qu'ils venaient de quitter. Thorodin, en fermant les yeux, sentit pour la première fois depuis des jours le poids quitter ses épaules. Le vent soufflait sur les steppes. Au loin, la forêt se taisait.
Les Steppes et le Vent
Le lendemain matin, ils prirent la décision ensemble, sans grands discours. Barwulf partirait chasser pendant que les autres préparaient le voyage. Elarwen plia les couvertures avec méthode, Tinúviel vérifia leurs réserves, maigres et Thorodin étudia en silence les steppes qui s'étiraient vers l'ouest, cherchant des yeux un relief, n'importe lequel, qui pourrait les abriter du vent constant. Il n'en trouva pas. Barwulf revint une heure plus tard, Alucare sur ses talons, les mains vides mais le regard animé d'autre chose que la défaite.
— Rien à l'horizon, dit-il. Mais des rapaces, au sud. Qui tournent.
Il n'eut pas besoin d'expliquer davantage. Là où des oiseaux de proie tournaient en cercles patients, il y avait du gibier. Un troupeau, peut-être. De quoi manger. Ils prirent la direction du sud. En début d'après-midi, ils les virent, une cinquantaine de bovins à cornes, massifs et tranquilles, paissant dans le creux d'une légère dépression. La chance, enfin. Barwulf et Elarwen échangèrent un regard bref. Elle prit position sur le flanc, rabattant doucement le troupeau sans précipitation, guidant les bêtes avec une patience silencieuse. Barwulf attendit son heure, immobile, Alucare couché à ses pieds. Le coup fut propre. Un seul animal, abattu net. Le soulagement qui parcourut le groupe fut presque palpable. Thorodin laissa échapper quelque chose qui ressemblait à un soupir de contentement, chose rare chez lui.
— Trois jours de vivres, dit Barwulf en commençant à préparer la bête.
— Au moins, répondit Elarwen.
Peu avant la nuit, ce furent les yeux perçants de Tinúviel qui les arrêtèrent. Elle tendit le bras vers le sud sans un mot. Une ancienne pommeraie se devinait dans la lumière déclinante, et derrière elle les ruines d'une ferme, des murs effondrés, un toit depuis longtemps avalé par les ans. Plusieurs décennies d'abandon, au moins. Thorodin y alla seul en éclaireur, la hache à portée de main. Il s'approcha, s'arrêta à l'orée de la pommeraie, et n'alla pas plus loin. Les arbres avaient poussé de travers, pas comme des arbres grandissent naturellement, courbés par le vent ou la lumière, mais autrement. Des formes que la nature seule n'expliquait pas. Il revint vers le groupe, le visage fermé.
— On ne dort pas là.
Tinúviel le regarda un moment, puis se tourna vers Elarwen.
— Je veux savoir.
Elles entrèrent toutes les deux dans la pommeraie, se faufilant entre les troncs noueux, et poussèrent jusqu'à la ferme en ruine. L'intérieur était envahi de végétation, les pierres noircies par quelque chose qui n'était plus de la suie ordinaire. Et des ossements, humains, éparpillés avec une violence que le temps n'avait pas effacée. Un massacre. Ancien, mais réel. L'Ombre avait sévi ici, en des temps que personne ne se rappelait plus. Elles ressortirent sans traîner. Tinúviel ne dit rien, mais son visage portait cette expression particulière qu'elle avait parfois, comme si elle venait d'entendre une note fausse dans une mélodie qu'elle seule percevait. Le groupe s'éloigna de la pommeraie avant de monter le camp. Cette nuit-là, le vent leur rappela qu'il n'avait pas dit son dernier mot. Il avait soufflé tout le jour sur les steppes, d'abord presque agréable après l'étouffement de la forêt, puis de plus en plus insistant, de plus en plus froid, s'insinuant sous les manteaux et dans les articulations. Mais la nuit, il devint franchement éprouvant. Constant, têtu, impitoyable. Thorodin avait cherché un abri, une déclivité, un talus, n'importe quoi. Les steppes n'en offraient aucun. Rien que l'herbe rase et le vent. Ils se relayèrent pour maintenir le feu en vie, se levant à tour de rôle pour alimenter les flammes que les rafales s'acharnaient à éteindre. Le sommeil fut haché, ingrat. Au matin, leurs yeux étaient rouges et leurs humeurs brèves. Mais ils étaient encore debout. Et il y avait de la viande. La route vers Bourg-Radieux était encore longue.
Le Corbeau et le Canyon
Le 27 juillet 2951, la route reprit sous un ciel pâle. Le terrain changeait imperceptiblement, la plaine rase cédait la place à des broussailles clairsemées, et sous leurs pieds la terre molle se faisait rocailleuse, capricieuse. Les steppes se souvenaient qu'elles pouvaient avoir du caractère. Ce fut Barwulf qui remarqua le corbeau. Un oiseau sombre, posté sur un rocher lointain, qui les regardait. Puis sur un autre rocher, plus loin. Puis encore sur un autre. Trop patient pour être innocent, trop constant pour être une coïncidence. Des heures durant, il les escorta ainsi à distance, disparaissant et réapparaissant comme une ombre avec des ailes.
— Il nous piste, dit Barwulf à voix basse.
Personne ne répondit, mais tout le monde resserra imperceptiblement sa prise sur ses armes. Peu après midi, ils atteignirent une zone d'affleurements rocheux, des blocs de pierre grise surgissant du sol comme des dents, formant un passage naturel qui ressemblait trop à un couloir pour être rassurant. Le corbeau avait disparu. Tinúviel s'arrêta.
— Ils nous attendent là-dedans.
— Je sais, dit Elarwen.
Ils entrèrent quand même. Ils n'avaient pas le choix, et reculer n'était pas dans leur nature. Les javelots arrivèrent dès les premiers pas dans le canyon. Six hommes du Nord surgirent des rochers, des visages durs, des vêtements usés, mais des gestes précis et coordonnés. Des bandits, oui, mais pas des amateurs. Leur chef se tenait légèrement en retrait, une épée à la main, l'œil froid d'un homme qui avait fait ça des centaines de fois. Le groupe était prêt. Les javelots furent parés, esquivés, encaissés sur les boucliers. Tinúviel avait déjà son arc en main, la corde tendue. Sa flèche trouva sa cible avant que les bandits n'atteignent le contact. Puis quelque chose siffla près de son oreille, si près qu'elle sentit l'air déplacé sur sa joue. Elle pivota vers les hauteurs. Une jeune femme, là-haut sur le rocher, un corbeau posé sur l'épaule. L'arc encore levé. Tinúviel ne la connaissait pas. Mais ce visage, cette mâchoire, ces pommettes, cette façon de se tenir, elle l'avait déjà vu. Sur un homme mort. Valter, le chef des bandits qui se proclamait roi du Nord, tombé lors de la bataille contre les Béornides. Elle n'eut pas le temps d'y réfléchir davantage.
— Le Heaume, dit le chef des bandits d'une voix qui n'admettait pas la discussion. Posez-le et vous repartez avec vos têtes.
Thorodin cracha sur le sol.
— Hors de question.
Barwulf avait déjà fait un pas en avant, s'interposant entre le chef et le nain, les yeux dans les yeux avec l'homme.
— Toi et moi, dit-il simplement.
Ce qui suivit fut un combat comme ils en avaient trop connu, violent, rapide, sans gloire particulière. Le fer chantait sur le fer, Alucare grondait et mordait, Elarwen et Thorodin tenaient les flancs. Tinúviel, le sang sur la joue, encochait et tirait, encochait et tirait. Barwulf prit des coups. Trop. Le chef était bon, vraiment bon, et il le faisait payer chaque ouverture. Mais Barwulf était de ceux qu'on ne couche pas facilement, et il finit par trouver la faille, un mouvement trop large, un appui mal placé et ce fut terminé. Le chef s'effondra. Trois bandits morts. Deux en fuite entre les rochers. Le chef sur le dos, les yeux ouverts sur le ciel. Elarwen fut sur lui en trois enjambées, cherchant un souffle, un pouls. Rien. Elle se redressa sans un mot, le visage neutre mais les mâchoires serrées. Pendant ce temps, Tinúviel avait pivoté vers les hauteurs et décoché. La flèche toucha la jeune femme à l'épaule, elle la vit tressaillir, le corbeau s'envoler dans un battement d'ailes affolé, puis la silhouette disparut derrière les rochers. Tinúviel grimpa. Ses doigts trouvèrent les prises, ses pieds les appuis, et elle atteignit la position de la tireuse en quelques secondes. Personne. Mais une piste. Des gouttes de sang sombre sur la pierre claire, s'éloignant vers le nord-est. Quelqu'un qui fuyait vite malgré la blessure. Elle regarda la piste, puis l'horizon, puis la piste encore. Seule, blessée elle-même, sans savoir vers quoi cette femme la mènerait. Elle redescendit rejoindre ses compagnons. En bas, Barwulf était assis sur un rocher, Alucare couché contre ses jambes, tous deux reprenant leur souffle. Thorodin avait posé la main sur l'épaule du Béornide, geste rare, silencieux.
— La femme ? demanda Elarwen.
— Blessée, dit Tinúviel. Elle saigne. Mais je ne la suivrai pas seule.
Un silence passa sur le groupe, lourd des questions sans réponses. Qui était cette femme ? La fille de Valter ? Une héritière qui voulait récupérer ce que son père n'avait pas pu prendre ? Le chef des bandits ne répondrait plus.
La Piste Perdue et les Corbeaux
Quinze minutes. Le temps de serrer les bandages, d'évaluer les dégâts, d'avaler quelques gorgées d'eau. Puis ils se remirent debout.
— On la suit, dit Tinúviel.
Barwulf était déjà accroupi sur les rochers, Alucare le nez au sol, remontant la piste de sang vers le nord-est. Il avança méthodiquement, lisant le terrain comme d'autres lisent une carte, une goutte ici, une égratignure sur la pierre là, un caillou déplacé. La femme avait fui vite malgré sa blessure. Trop vite. Puis il trouva les bandages. Un linge grossier, roulé en boule et jeté derrière un bloc de grès, encore humide de sang sombre. Elle avait pris le temps de se soigner, juste assez pour tenir. Après ça, plus rien. Barwulf s'arrêta, se redressa lentement, et balaya les alentours d'un regard long et patient. De la rocaille à perte de vue. Pas une empreinte, pas une trace exploitable. Il secoua la tête.
— Elle connaît le terrain. Moi non.
C'était suffisant. On n'attrape pas quelqu'un qui choisit où disparaître. Ils abandonnèrent la filature sans se le dire vraiment, juste un silence partagé, puis des pas qui reprenaient la direction du sud. La femme au corbeau resterait une question ouverte. Pour l'instant.
En fin de journée, ce fut Thorodin qui fit la découverte qui réconcilia tout le monde avec l'existence, une petite grotte creusée dans la paroi rocheuse, basse de plafond mais profonde, parfaitement orientée pour bloquer le vent. Il y entra le premier, en ressortit avec une expression qui chez lui valait un large sourire.
— On dort là.
La nuit fut la meilleure depuis longtemps. Pas de vent, pas de feu à maintenir en vie à tour de rôle, pas de frondaisons qui craquaient dans le noir. Juste le silence de la roche et un sommeil lourd, mérité, sans interruption. Le lendemain, le terrain leur rappela qu'il n'avait pas dit son dernier mot. Le canyon se resserra encore, les obligeant parfois à progresser en file indienne entre des parois qui semblaient vouloir se refermer. Les pierres étaient traîtresses sous les pieds, instables, coupantes, jamais plates là où on en avait besoin. Ils avançaient lentement, prudemment, sans gaspiller leur énergie en paroles inutiles. Mais ils avançaient. Et le lendemain matin, le canyon s'ouvrit d'un coup, comme une main qui desserre son étreinte, et les steppes s'étirèrent à nouveau devant eux, larges, plates, indifférentes. Presque accueillantes, après ce qu'ils venaient de traverser. Les corbeaux apparurent en milieu de matinée. Pas un, comme la veille de l'embuscade. Des dizaines. Ils planaient en cercles larges au-dessus du groupe, se posant sur les rochers environnants dès que la compagnie marquait une pause, inclinant la tête de ce mouvement brusque et précis qui leur était propre. Des yeux noirs, brillants, fixés sur eux. Thorodin grommela dans sa barbe.
— Encore eux.
— Peut-être d'autres bandits, dit Elarwen sans quitter les oiseaux du regard.
— Peut-être, dit Tinúviel.
Mais rien ne vint. Pas de javelots, pas d'embuscade, pas de silhouette sur les hauteurs. Juste les corbeaux, patients et silencieux, compagnons de route que personne n'avait invités. En fin d'après-midi, Barwulf s'écarta du groupe et revint une heure plus tard avec du petit gibier, pas de quoi festoyer, mais assez pour ce soir et le lendemain. Il déposa sa chasse sans cérémonie et commença à préparer le feu. Les corbeaux regardèrent depuis leurs perchoirs. La nuit tomba sans heurt, et pour une fois le vent eut la décence de souffler ailleurs.
Les Veilleurs des Cimes
Le jour suivant s’écoula dans une tension muette, mais sans heurts visibles. La barque avançait lentement entre les eaux sombres des Long Marais, guidée avec une précision constante par Elarwen. C’est alors que leurs regards furent attirés vers les hauteurs. Perchées dans les branches tordues qui surplombaient les eaux stagnantes, des silhouettes immobiles les observaient. D’immenses chauves-souris. Leurs ailes repliées formaient des masses sombres, presque indiscernables de l’écorce, mais leurs yeux eux brillaient faiblement dans la pénombre. Barwulf murmura :
« Je n’aime pas ça… »
Thorodin grogna :
« Et tu fais bien. Ces créatures ne traînent jamais loin des gobelins. »
Elarwen, sans lever la voix, ajouta :
« Alors ne leur donnons aucune raison de nous remarquer. »
Ainsi, la compagnie passa sous ces sinistres sentinelles sans bruit ni geste brusque. Et les créatures… ne bougèrent pas. Au fil de la journée, Tinúviel remarqua autre chose. Des signes discrets, presque invisibles pour un œil non averti. Des entailles dans l’écorce, des symboles grossiers tracés à la sève. Elle posa la main sur l’un d’eux, le regard sombre.
« Des marques territoriales. »
Elarwen s’approcha.
« Gobelines ? »
Tinúviel hocha la tête.
« Oui. Et récentes. »
Un silence. Puis Barwulf, d’une voix basse :
« Alors nous ne faisons plus que passer… nous entrons chez eux. »
Le soir venu, la décision fut prise sans débat. Aucun feu, aucune lumière. Ils s’installèrent dans l’obscurité, mangeant en silence, leurs sens en alerte. Et cette nuit-là, plus encore que les précédentes, chacun ressentit le poids d’un territoire qui ne leur appartenait pas.
Le Labyrinthe Vivant
Le lendemain, la progression devint plus éprouvante encore. La Forêt Noire s’imposait davantage, ses racines plongeant profondément dans les eaux, ses branches s’étendant comme des bras cherchant à entraver leur passage. La barque se frayait un chemin à travers un véritable labyrinthe vivant. Mais Elarwen, à la barre, faisait preuve d’une maîtrise remarquable. Chaque geste était précis, chaque décision, mesurée.
« À gauche… maintenant, » murmura-t-elle.
La barque glissa entre deux racines massives, évitant de justesse un enchevêtrement fatal. Thorodin, impressionné malgré lui, lâcha :
« Sans toi… nous serions déjà engloutis. »
Elarwen ne répondit pas mais un léger sourire passa sur ses lèvres. En fin d’après-midi, la brume s’écarta légèrement et devant eux apparut une petite île de boue. Sous les derniers rayons du soleil déclinant reposait une masse immense, un troll des marais. Sa peau grisâtre se confondait presque avec la terre humide, mais son souffle lourd trahissait son sommeil. Tinúviel murmura :
« Ne le réveillez pas… »
Elarwen inclina doucement la barre, cherchant à s’éloigner sans bruit. Mais soudain l’eau bougea. Des lianes surgirent des flots, rapides et sinueuses, cherchant à agripper la barque.
« Attention ! » cria Barwulf.
Mais déjà, Elarwen réagissait, d’un mouvement vif, elle fit pivoter l’embarcation, évitant les premières prises.
« Tenez-vous ! »
Les lianes fouettèrent l’air, manquant de peu leurs cibles, puis, profitant du courant, Elarwen laissa dériver la barque, s’éloignant rapidement de l’île. Le troll remua légèrement… mais ne s’éveilla pas. Après quelques instants, le danger fut derrière eux. Un long silence suivit, puis Thorodin souffla :
« Ce lieu… est vivant. »
Alors que le soir approchait, ils atteignirent une butte rocheuse rare élévation solide dans cet océan de boue. Au sommet se dressait une pierre ancienne, dressée là, comme un vestige oublié. Thorodin et Tinúviel descendirent pour l’examiner. La mousse recouvrait presque entièrement sa surface mais après l’avoir nettoyée, les runes apparurent. Gravées profondément, usées… mais encore présentes. Thorodin fronça les sourcils.
« Ancien nain… mais… je ne parviens pas à tout lire. »
Tinúviel s’approcha, effleurant les inscriptions.
« Ces formes… elles ressemblent aux pierres elfiques de balisage. »
Elle releva les yeux.
« Une borne. »
Un silence chargé de sens. Thorodin murmura alors :
« L’une de celles de l’ancienne route des nains… »
Elarwen, restée en retrait, comprit aussitôt.
« Cela signifie… »
Tinúviel termina :
« Que nous touchons à la fin des marais. »
Ils établirent leur camp un peu plus loin, sur un terrain légèrement plus sûr.
Le Seuil de Terre Ferme
Au matin du vingt-deuxième jour de juillet de l’an 2951, la compagnie s’éveilla dans un silence étrange, presque irréel. Les eaux des Long Marais s’étendaient encore derrière eux, mais devant… s’ouvrait un autre monde.
Sans un mot inutile, ils dissimulèrent leur barque parmi les roseaux épais, la recouvrant de branchages et de boue, jusqu’à ce qu’elle ne soit plus qu’une ombre indistincte parmi les ombres.
« Si nous revenons… » murmura Barwulf.
Thorodin acheva la pensée :
« Elle devra encore être là. »
Ils chargèrent leurs provisions, ajustèrent leurs armes, puis firent leurs premiers pas sur un sol ferme, dur, stable mais trompeur. Car ils entraient désormais dans la Forêt Noire. Leur destination était connue, Baraz-Thrum, ancien relais nain de la route de l’Est.
« Deux jours, » dit Elarwen.
« Si la forêt nous laisse passer. »
Ils s’engagèrent vers l’ouest et bientôt, la lumière disparut. Le premier jour s’écoula sans incident visible et pourtant, il pesa sur eux comme un fardeau. Car la forêt n’était pas seulement sombre, elle était vide, pas de vent, pas de chants, as même le bruissement des feuilles. Seulement leurs pas et leur souffle. Tinúviel murmura :
« Même les ombres semblent retenir leur mouvement… »
Thorodin serra la mâchoire.
« Je préfère encore les marais. Au moins, ils étaient honnêtes dans leur hostilité. »
Ce fut Elarwen qui porta le poids le plus lourd. Guide du groupe, elle avançait en tête, scrutant les sentiers invisibles, lisant les signes que la forêt refusait pourtant de révéler.
Mais ici… quelque chose résistait, son pas ralentit et son souffle se fit plus court. Barwulf le remarqua.
« Tu faiblis. »
Elle ne répondit pas immédiatement. Puis, d’une voix basse :
« La forêt… ne veut pas être lue. »
Tinúviel s’approcha.
« Repose-toi un moment. »
Elarwen secoua la tête.
« Non. Si je m’arrête… nous nous perdrons. »
Un silence. Puis Thorodin déclara :
« Alors nous avancerons à ton rythme. »
Le lendemain, la forêt ne changea pas ou peut-être empirait-elle. Le temps lui-même semblait suspendu, comme si les heures refusaient de s’écouler normalement. Mais enfin…vers la fin du second jour, quelque chose apparut entre les arbres. Une forme, une structure, une mémoire de pierre. Ils s’arrêtèrent. Devant eux se dressait Baraz-Thrum ou plutôt… ce qu’il en restait. Des murs effondrés, des arches brisées et des pierres noircies par le temps et l’oubli. Thorodin avança lentement, son regard parcourait chaque détail, chaque fissure, chaque ombre. Tinúviel et Barwulf échangèrent un regard car eux aussi reconnaissaient ce lieu. Ils y étaient déjà venus, quatre ans auparavant. Et pourtant…
« Rien n’a changé, » murmura Barwulf.
Thorodin hocha la tête, grave.
« Pas même la poussière… »
Tinúviel ajouta, presque en un souffle :
« Comme si le temps lui-même avait oublié cet endroit. »
La Décision Avant la Nuit
Le jour déclinait déjà lorsque Barwulf échangea un regard avec Tinúviel. Nul besoin de longs discours. Tous deux savaient ce qu’il convenait de faire.
« Une reconnaissance, » dit simplement Barwulf.
Thorodin hocha la tête, grave, et lui tendit la lanterne à faisceau qu’il avait lui-même contribué à façonner.
« Ne restez pas trop longtemps. Ce lieu… n’aime pas être dérangé. »
Tinúviel saisit la lampe.
« Nous serons rapides. Et silencieux. »
Sans un mot de plus, ils s’éloignèrent des autres et se dirigèrent vers les ruines de Baraz-Thrum. Ils connaissaient déjà l’entrée. Un bassin d’eau croupie, stagnant entre les pierres effondrées. Sans hésitation, ils s’y engagèrent. L’eau était froide, opaque, hostile. Ils avancèrent à tâtons, puis plongèrent pour franchir le passage immergé. Un instant suspendu puis leurs têtes émergèrent de l’autre côté dans une salle basse, à demi noyée dans l’obscurité. Tinúviel leva la lanterne, un faisceau pâle déchira les ténèbres. Devant eux s’étendait un étroit couloir de pierre, ils s’y engagèrent, leurs pas mesurés, leurs respirations contenues. Le passage débouchait sur une vaste salle, percée d’ouvertures sombres, comme autant de gueules béantes. Barwulf murmura :
« Rien n’a changé… »
Tinúviel acquiesça d’un léger mouvement de tête.
« Comme dans un souvenir figé. »
Au fond de la salle, ils savaient ce qu’ils trouveraient et bientôt, la lumière de la lanterne révéla le conduit, une cheminée de pierre noire. Ils levèrent les yeux, à plusieurs mètres au-dessus d’eux, la cloche, toujours fixée. Barwulf la contempla longuement.
« Quatre ans… et personne ne l’a touchée. »
Tinúviel répondit, à voix basse :
« Peut-être parce que certains objets… ne doivent pas l’être. »
Ils décidèrent alors d’explorer davantage. Avec prudence, ils s’engagèrent dans un premier couloir ouvrant sur la grande salle. La lumière révéla des alcôves creusées dans la pierre et dans ces renfoncements…des créatures. Petites, tordues, leurs griffes longues et recourbées reposaient sur la pierre, leur peau semblait malade et une odeur âcre emplissait l’air. Elles dormaient. Quatre. Ils reculèrent lentement, puis explorèrent un autre passage. Trois autres créatures, endormies également. De retour dans la grande salle, ils échangèrent un regard. Barwulf murmura :
« Nous pouvons les éliminer… une à une. »
Tinúviel réfléchit un instant, puis répondit :
« Et risquer d’en réveiller d’autres que nous n’avons pas vus ? »
Un silence, puis elle ajouta :
« Non. Pas maintenant. »
Barwulf acquiesça.
« Alors nous revenons avec les autres. »
Ils quittèrent les profondeurs comme ils y étaient entrés. Traversant de nouveau les eaux stagnantes, ils regagnèrent la surface, où leurs compagnons les attendaient. Thorodin fut le premier à parler :
« Alors ? »
Tinúviel répondit :
« La cloche est là. Intacte. »
Barwulf ajouta :
« Mais nous ne sommes pas seuls. »
Ils exposèrent ce qu’ils avaient vu. Un silence pesa sur le groupe après leur récit. Puis Thorodin déclara :
« Nous n’entrerons pas à l’aveugle. »
Elarwen hocha la tête.
« Non. Et pas de nuit. »
Barwulf conclut :
« Alors nous attendons. »
Ils s’éloignèrent des ruines, deux cents mètres, pas davantage mais suffisamment pour respirer. Là, au cœur de la Forêt Noire, ils établirent leur camp, sans feu encore une fois.
La Nuit Rompue
La nuit s’étendait, lourde et sans étoiles, sous les frondaisons étouffantes de la Forêt Noire. Au troisième tour de garde, Tinúviel veillait seule, assise à l’écart, son arc posé contre ses genoux, ses sens tendus vers l’obscurité. Et pourtant…même les plus vigilants peuvent faillir, car cette nuit-là, quelque chose altéra sa perception. Une lourdeur dans l’air, un souffle imperceptible, un instant d’inattention. Ce ne fut pas un bruit de pas, ni un frôlement mais un grognement. Alucare, le chien-loup de Barwulf se dressa d’un bond, les crocs découverts, le regard fixé sur l’ombre. Ce fut cet instant et cet instant seulement qui sauva Tinúviel. Car déjà, elles étaient là, trois silhouettes jaillirent des ténèbres. Tinúviel recula d’un pas, surprise fait rarissime puis cria :
« Aux armes ! »
Son cri déchira la nuit et aussitôt, le camp s’éveilla. Au même instant, quatre autres créatures surgirent, comme appelées par le sang et l’ombre. Sept en tout. Le combat fut immédiat, brutal, sans grâce. Barwulf fut le premier à se jeter dans la mêlée, sa hache décrivant un arc puissant qui fendit l’air et la chair.
« À moi ! »
Thorodin, déjà debout, brandit sa hache et frappa avec la force des anciens peuples, écrasant une silhouette contre le sol. Elarwen, plus en retrait, décocha ses flèches avec une précision glaciale, chacune trouvant sa cible dans le chaos mouvant. Tinúviel, reprenant pleinement ses esprits, entra dans la danse avec une détermination farouche.
Les créatures étaient rapides, leurs griffes sifflantes lacéraient l’air, leur puanteur emplissait les poumons mais elles n’étaient pas préparées, pas à une telle résistance. L’une d’elles bondit vers Barwulf et fut arrêtée net par Alucare, dont les crocs se refermèrent sur sa gorge.
« Bon chien ! » lança Barwulf en abattant sa lame.
Une autre tenta de contourner Thorodin, erreur fatale, la hache s’abattit sans appel. Bientôt, le combat tourna, les créatures tombèrent une à une, jusqu’à ce que la dernière blessée tente de fuir dans l’obscurité. Tinúviel la vit, sa main se leva, la flèche partit et trouva sa cible. La créature s’effondra dans un bruit sourd. Le souffle court, les héros restèrent un moment immobile mais rien ne vint. Barwulf essuya sa lame.
« Elles nous ont trouvés. »
Tinúviel, encore marquée par l’attaque, murmura :
« J’aurais dû les sentir… »
Elarwen posa une main légère sur son épaule.
« Même les ombres peuvent tromper les plus vigilants. »
Ils traînèrent les corps à l’écart sans cérémonie puis reprirent leur veille car nul n’osa se rendormir. Nul… sauf Elarwen. Les autres restèrent éveillés jusqu’à l’aube, les yeux tournés vers les ténèbres.
Le Choix de l’Acier
Au matin du vingt-quatrième jour de juillet, aucune hésitation ne subsistait plus. Sans un mot inutile, la compagnie se dirigea vers les ruines de Baraz-Thrum, et tous, cette fois, franchirent ensemble le seuil oublié. Ils traversèrent le bassin croupi, replongèrent dans les eaux froides, puis émergèrent dans la salle à demi immergée. Thorodin s’arrêta.
Puis, lentement, il revêtit son armure de maille, le cliquetis du métal résonna dans la pierre. Tinúviel tourna la tête.
« Tu vas nous annoncer à toute la caverne… »
Thorodin répondit, sans détour :
« Alors qu’ils viennent. »
Mais Elarwen secoua la tête.
« Non. Nous devons rester maîtres du moment. »
Après un court échange, il fut décidé que Thorodin resterait en retrait, au niveau du couloir. Barwulf, Tinúviel, Elarwen et Alucare s’enfoncèrent dans la grande salle. Ils atteignirent la cheminée. Tinúviel leva les yeux, la cloche était toujours là. Elle se tourna vers les autres.
« Je monte. »
Barwulf hocha la tête.
« Fais vite. »
Elle s’équipa du grappin de Thorodin, solidement attaché, puis entreprit l’ascension. Ses gestes étaient précis, mesurés mais à mi-chemin son pied glissa. Elle se rattrapa de justesse mais le grappin heurta violemment la pierre, le son résonna. Barwulf se figea, puis il tourna lentement la tête vers l’un des passages. Il s’approcha, se plaquant contre la paroi, prêt à frapper.
« Elles viennent… » murmura-t-il.
Derrière lui, Elarwen arma son arc, se tenant près de la cheminée, Alucare à ses côtés, les muscles tendus. Au-dessus, Tinúviel reprenait son ascension, le cœur battant. Elle atteignit enfin la cloche et lorsqu’elle posa la main dessus elle sentit quelque chose. Les runes, elles frémissaient comme vivantes, comme éveillées. Tinúviel serra les dents.
« Finissons-en… »
Elle fixa le grappin, ses doigts tremblant malgré elle. En bas, la première créature surgit.
Barwulf ne lui laissa aucune chance, sa hache trancha, la tête roula. Mais déjà, d’autres arrivaient, quatre. Thorodin, entendant le tumulte, se précipita vers eux.
« Tenez bon ! »
Mais derrière lui, un autre bruit, deux créatures surgirent d’un couloir opposé, il pivota, bouclier levé. Au-dessus, pressée par les cris, Tinúviel perdit patience. Le nœud céda, la cloche chuta et frappa le sol dans un fracas terrible. Le son résonna dans toutes les profondeurs de Baraz-Thrum. Un silence, puis des cris. La bataille devint chaos, les créatures affluaient. Barwulf combattait comme un mur vivant, Elarwen tirait sans relâche, Tinúviel, redescendue, se joignit à la mêlée. Puis vint le moment qui changea tout. Alucare bondit pour protéger Barwulf et reçut une morsure profonde. Le chien-loup s’effondra, inerte.
« NON ! » hurla Barwulf.
Alors quelque chose céda en lui. Sa douleur devint fureur, sa fureur devint tempête. Il frappa, encore, encore, sans retenue, sans peur. Seulement la destruction, les créatures tombèrent une à une, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que deux. L’une faisait face à Thorodin. Elle tenta de fuir mais le nain s’interposa.
« Tu ne passeras pas. »
L’autre, face à Barwulf, hésita puis tourna les talons et s’enfuit dans un couloir sombre. Barwulf ne réfléchit pas, il la poursuivit aveuglé par la rage et par la peur.
« Reviens ! » cria Tinúviel.
Mais déjà, il disparaissait dans l’obscurité, avalé par les profondeurs de Baraz-Thrum.
La Course dans l’Abîme
Sans attendre, Tinúviel et Elarwen s’élancèrent dans le couloir où Barwulf avait disparu, happées par l’urgence et la peur. Mais au seuil de l’ombre, Tinúviel s’arrêta net et se retourna, car elle seule portait la lumière. Son faisceau vacilla dans la grande salle… révélant Thorodin, seul, au milieu des ténèbres, engagé dans un combat âpre contre une créature griffue.
« Thorodin ! » lança-t-elle. « Avec nous ! »
Le nain hésita, un battement, sans lumière, il le savait il combattrait bientôt à l’aveugle. Il repoussa son adversaire d’un coup de bouclier, puis recula pas à pas avant de se retourner et de suivre ses compagnons. Mais la créature ne renonça pas, elle les poursuivit. Le couloir déboucha soudain sur un espace vaste circulaire, une caverne antique, creusée comme par des siècles de corruption. Des galeries s’ouvraient partout, telles des plaies béantes dans la roche. Tinúviel leva la lanterne et la lumière révéla l’horreur. Barwulf se tenait au centre, haletant, jetant au sol le corps brisé de la créature qu’il venait d’abattre. Mais devant lui…huit autres, alignées, protectrices. Et derrière elles une masse, immense, palpitante, une mère. Une chose gonflée de vie immonde, dont le corps suintait et frémissait comme une forge malade, pondant lentement l’abomination.
L’air était irrespirable, la puanteur écrasante. Elarwen murmura :
« Par les étoiles… »
La créature centrale bougea, un frisson parcourut sa chair, un cri monta grave et visqueux. Barwulf répondit par un rugissement.
« JE VAIS TOUS VOUS TUER ! »
Et il chargea. Les huit créatures se jetèrent en avant. Le choc fut brutal. Thorodin arriva à cet instant, suivi de la créature qui le traquait encore, et entra dans la mêlée sans ralentir.
« Tenez la ligne ! »
Mais la mère restait hors de portée, protégée, inaccessible. Elarwen décocha une flèche, puis une autre mais les gardiennes interceptaient. Tinúviel serra les dents.
« Nous n’y arriverons pas comme ça… »
Alors, un souvenir, des mains patientes, un maître artisan. Tinúviel porta la main à sa besace et en sortit une fiole.
« Reculez ! »
Elle murmura quelques mots en elfique ancien, la fiole s’embrasa et soudain la lumière éclata comme un lever de soleil au cœur des ténèbres. Les créatures hurlèrent, la mère elle-même se contorsionna dans un cri insoutenable. Leur chair fuyait la lumière, leur essence même semblait se fissurer.
« Maintenant ! » cria Tinúviel.
Elarwen n’attendit pas, ses flèches partirent précises, implacables. Elles frappèrent la mère encore et encore. Pendant ce temps, Thorodin et Barwulf taillaient un chemin. La hache du nain s’abattait avec régularité mais Barwulf, Barwulf était autre chose, une tempête, un ouragan de sang et d’acier. Il ne sentait plus ses blessures, il ne voyait plus que la cible. Finalement, il passa et atteignit la créature. Sa hache s’enfonça dans sa chair, un cri déchira la caverne. Thorodin le rejoignit et frappa à son tour. Mais le cri n’était pas seulement douleur., c’était un appel. Des galeries des dizaines de créatures, peut-être plus apparaissaient. Elarwen pâlit.
« Elles arrivent… »
La lumière elfique faiblissait déjà. Les créatures affluaient toujours plus nombreuses, la lumière diminuait et le cercle se resserrait. Barwulf chancela, puis tomba inconscient.
« Barwulf ! » cria Tinúviel.
Mais déjà, elles étaient sur eux. Elarwen et Tinúviel reculèrent jusqu’à Thorodin, dos à dos, trois contre une marée. Thorodin leva son bouclier.
« Tenez. »
Tinúviel murmura :
« Jusqu’au bout. »
Dans un ultime effort ils frappèrent encore et encore, jusqu’à ce que la mère s’effondre. Un dernier cri, long, désespéré puis le silence. Les créatures hésitèrent, troublées, désorientées, puis reculèrent et se dispersèrent, retournant dans les galeries pour un temps seulement.
Le Souffle Retrouvé
À peine la mère abattue, Tinúviel et Elarwen se précipitèrent vers Barwulf, dont le corps inerte reposait sur la pierre froide, marqué par les griffes et le sang.
« Il respire encore… » murmura Elarwen, déjà penchée sur lui.
Tinúviel, sans perdre un instant, fouilla dans sa besace et en tira une herbe soigneusement enveloppée, conservée depuis de longues saisons pour des heures désespérées telles que celle-ci.
« Que les anciens veillent sur toi… »
Elle passa la plante sous les narines de Barwulf, puis soudain un grand souffle, comme un homme remontant des profondeurs. Ses yeux s’ouvrirent, clairs, apaisés, la rage avait disparu.
« …Je suis encore là… » murmura-t-il, la voix rauque.
Elarwen l’aida à se redresser, soutenant son poids sans faillir. Non loin, Thorodin n’avait pas quitté la carcasse de la créature. Quelque chose avait attiré son regard, un éclat familier. Il s’avança, repoussant les chairs mortes, et découvrit un amas dissimulé sous la masse immonde, de l’or mais surtout de l’acier blanc pur et rare. Le souffle du nain se fit plus profond.
« Par les forges d’Erebor… »
Ses doigts se refermèrent sur le métal, il le reconnaissait, le sentait, c’était là une matière digne de l’œuvre de sa vie. Sans hésiter, il remplit son sac de ces fragments, chaque pièce résonnant comme une promesse. Puis, presque malgré lui, il prit aussi de l’or quelques poignées, attiré par son éclat ancien.
« Thorodin ! »
La voix de Tinúviel claqua dans la caverne.
« Nous devons partir. Maintenant ! »
Elarwen ajouta, plus grave :
« Elles reviendront. Et en nombre. »
Le nain se redressa. Un dernier regard vers les richesses, puis il hocha la tête.
« Alors ne tardons pas. »
Soutenant Barwulf, encore affaibli mais debout, ils quittèrent la caverne aux mille galeries. Ils traversèrent le couloir et retrouvèrent la grande salle, là, un mouvement, un gémissement, Alucare. Le chien-loup, blessé mais vivant, s’avança en boitant vers son maître.
« Mon brave… »
Barwulf s’agenouilla malgré la douleur et l’enlaça, le serrant contre lui avec une force mêlée de soulagement et de crainte. Sans attendre davantage, ils franchirent le bassin et émergèrent de l’autre côté. Dehors, le monde semblait presque irréel. La lumière pâle du petit matin baignait les ruines, silencieuse et paisible, comme si rien ne s’était produit sous leurs pieds.
Le Retour au Royaume Sylvestre
Le quatorzième jour d’octobre, alors que les feuilles déjà roussies murmuraient sous les pas du vent d’automne, Tinúviel, Thorodin et Elarwen atteignirent enfin les confins du Royaume Sylvestre. Là, dissimulée au cœur d’une clairière que seuls les Elfes semblaient pouvoir trouver, se dressait une demeure de bois et de pierre, fine et harmonieuse, comme née de la forêt elle-même. C’était là que leur serait offert refuge non comme de simples voyageurs, mais comme des hôtes dont les actes avaient déjà trouvé écho parmi les ramures anciennes. Durant trois jours, ils y demeurèrent, pansant leurs corps et leurs esprits meurtris, tandis que la forêt murmurait autour d’eux comme une entité vivante et vigilante. Mais au troisième soir, alors que les étoiles s’allumaient une à une dans le ciel obscurci, le Prince Legolas vint à eux sans bruit.
« Le roi vous attend, » dit-il simplement.
Et ainsi commença leur marche vers le cœur du pouvoir elfique. Guidés par le prince Legolas lui-même, ils franchirent des portes dont la magie semblait respirer au rythme du roi, et pénétrèrent dans un palais qui n’était ni entièrement creusé, ni entièrement bâti, mais vivant un dédale de pierre, d’eau et de lumière.
« Ne vous égarez pas, » murmura Legolas d’un ton calme. « Peu d’étrangers ont foulé ces lieux… et moins encore en sont sortis seuls. »
Ils avancèrent en silence, croisant des gardes aux regards perçants, traversant des salles immenses où les échos du passé semblaient encore suspendus dans l’air. Enfin, ils parvinrent à une caverne vaste mais austère : la salle d’audience. Là, les attendait le roi.
Sur son trône de pierre et de racines, siégeait Thranduil, immobile et majestueux, tel un vestige des âges anciens. À sa droite, Legolas demeura en retrait, tandis qu’à sa gauche se tenait une elfe à l’armure sombre, dont le regard tranchant ne quittait pas les héros : Ruithiel, gardienne du royaume. Un long silence s’installa. Thranduil demeura là, au pied de son trône, immobile un court instant encore, les yeux posés non sur les héros, mais sur quelque vision lointaine que lui seul pouvait voir les plaines de Dagorlad peut-être, baignées de cendres et de sang, où les chants de guerre s’étaient éteints sous le fracas des armes. Puis, lentement, il reprit :
« Longtemps j’ai cru que certaines pertes ne pouvaient être réparées. Que certains départs n’étaient suivis d’aucun retour… sinon dans la mémoire. »
Sa voix était redevenue ferme, mais une gravité nouvelle y demeurait, comme une note plus basse dans une mélodie ancienne. Il posa enfin pleinement son regard sur eux.
« Et pourtant… vous avez défié cela. »
Le roi fit encore un pas, s’approchant à une distance qui, pour un souverain elfique, relevait presque de l’intime. Son regard, d’ordinaire si distant, si difficile à soutenir, ne portait plus ni jugement ni défi mais une clarté nue, presque humaine.
« Vous avez marché là où même mes propres guerriers n’auraient pas été envoyés. Vous avez affronté des ombres que mon peuple évite depuis des âges. Et vous avez ramené ce que le temps lui-même semblait avoir englouti. »
Un silence suivit, non pas vide, mais chargé de sens. Puis, plus doucement :
« Il n’existe ni or, ni gemme, ni faveur qui puisse égaler ce que vous avez accompli. »
Legolas inclina légèrement la tête, un éclat de fierté discret dans le regard.
« Peu d’actes, en ces terres, traversent les siècles, » dit-il. « Celui-ci en fera partie. »
Ruithiel, quant à elle, n’avait pas bougé. Mais quelque chose avait changé. Enfin, elle parla brièvement, mais sans dureté :
« Peu auraient survécu à un tel chemin. »
Ce n’était ni un compliment, ni une approbation. Mais venant d’elle, c’était déjà beaucoup. Thranduil se détourna alors, retournant lentement vers son trône. Mais avant de remonter les marches, il s’arrêta une dernière fois, comme retenu par une pensée qu’il ne pouvait ignorer.
« Oropher… » murmura-t-il, presque pour lui-même.
Puis, plus fort :
« Ce soir, les chants anciens seront réveillés. Ceux que l’on ne chante qu’aux heures où le passé rejoint le présent. »
Il leva légèrement la main, comme pour sceller ses paroles.
« Et dans ces chants… vos noms ne seront pas oubliés. »
L’Offrande de Vérité
Sans un mot, des serviteurs elfiques déposèrent les preuves arrachées aux ténèbres : la dague elfique, froide et silencieuse ; les pièces frappées du sceau royal ; et enfin les documents, fragiles mais lourds de conséquences. Le son de ces objets touchant la pierre résonna étrangement dans la salle, comme un écho venu d’un lieu plus profond que la simple caverne. Thranduil descendit alors de son trône. Chaque pas était mesuré, souverain, mais portait une lenteur calculée non celle de l’hésitation, mais celle d’un esprit qui refuse de se hâter vers une conclusion. Il s’arrêta devant les objets. Longuement. Ses yeux glissèrent de l’un à l’autre, sans qu’il ne tende la main, comme si le simple contact pouvait déjà être une concession.
« Cette dague… » dit-il enfin.
Sa voix était lisse, presque détachée, mais elle portait une précision implacable.
« Elle n’est pas destinée aux mains étrangères. Elle est forgée pour ceux qui servent sous mes bannières… et pour eux seuls. »
Ruithiel ne laissa pas le silence reprendre ses droits. Elle s’avança d’un pas vif, son regard dur comme l’acier sous la lune.
« Et ces pièces, » dit-elle en les désignant d’un geste bref. « Elles ne quittent pas ce royaume sans que nous le sachions. Elles ne circulent pas librement. »
Elle marqua une pause, les mâchoires serrées.
« Pour qu’elles se retrouvent entre les mains d’un inconnu… il faut qu’un des nôtres les ait livrées. »
Ces mots tombèrent comme une sentence. Legolas, plus en retrait, parla alors d’une voix grave mais maîtrisée :
« C’est précisément ce que nous redoutons. »
Ruithiel se tourna vers lui, et pour la première fois, une véritable colère perça dans son regard.
« Et tu as choisi de révéler cela ainsi ? En amenant des étrangers au cœur même de nos défenses ? »
Elle fit un geste vague vers les héros.
« Qui nous dit qu’ils ne sont pas les artisans de cette tromperie ? Que ces preuves ne sont pas forgées pour nous diviser ? »
Un silence tendu suivit ses paroles, comme si la salle entière attendait une fracture plus grande encore. Mais Legolas ne recula pas.
« Ceux qui servent l’Ombre ne prennent pas le risque de s’exposer ainsi, » répondit-il calmement. « Ils dissimulent. Ils manipulent dans l’ombre. Ils ne viennent pas déposer leurs preuves aux pieds d’un roi. »
Ruithiel répondit sans détour :
« Ou bien ils le font… précisément pour cela. »
Ce fut alors que Thranduil posa enfin les yeux sur les documents. Et quelque chose changea. Ce n’était pas visible pour un regard inattentif. Mais ceux qui avaient traversé Dol Guldur, ceux qui avaient vu l’Ombre de près, reconnurent ce frémissement imperceptible celui d’un roi qui découvre une faille là où il pensait régner en maître. Il lut en silence. Longtemps. Puis releva la tête.
« Ces tracés… » dit-il lentement. « Ces positions… »
Un silence, plus lourd encore que tous les précédents.
« Voilà l’œuvre de quelqu’un qui connaît ces lieux comme peu les connaissent. »
Ruithiel se tourna brusquement vers les héros.
« D’où viennent-ils ? » lança-t-elle. « Et pourquoi vous ? Pourquoi des étrangers ont-ils mis la main sur ce que mes propres éclaireurs n’ont pas découvert ? »
Elle ne leur laissa pas le temps de répondre.
« Cela défie toute logique. »
Legolas fit un pas en avant, s’interposant avec une autorité douce mais ferme.
« Cela défie peut-être nos attentes, » dit-il, « mais pas la réalité. Ils ont trouvé ces preuves… et ils les ont apportées ici. Cela seul mérite d’être entendu. »
« Entendu, peut-être, » répliqua Ruithiel. « Cru, certainement pas. »
Alors, d’un simple geste de la main, Thranduil mit fin à l’échange.
« Assez. »
Le mot n’était pas élevé. Mais il portait le poids des siècles. Il s’approcha encore d’un pas, ses yeux désormais fixés sur les héros avec une intensité nouvelle non plus distante, mais scrutatrice.
« J’ai vu des traîtres plus habiles que celui-ci, » dit-il lentement. « J’ai vu des royaumes tomber non sous les coups de l’ennemi… mais sous ceux de la confiance mal placée. »
Il marqua une pause.
« Et pourtant… »
Son regard se durcit légèrement.
« J’ai aussi vu des rois périr parce qu’ils ont refusé d’écouter ceux qui venaient de loin. »
Le silence qui suivit fut total. Puis, dans une gravité qui ne laissait place ni au doute ni à l’échappatoire, il conclut :
« Je vous écoute. »
Les Paroles des Voyageurs
Elarwen s’avança la première, droite et digne.
« Seigneur, nous venons sur la demande du Conseil Blanc, transmise par Mithrandir à Radagast. C’est ainsi que nos routes se sont croisées, et que nous avons été menés vers l’Ombre croissante de Dol Guldur… »
Sa voix, posée et claire, raconta leur mission initiale, leurs rencontres et les signes inquiétants qui les avaient guidés. Puis Tinúviel prit le relais, ses mots teintés d’émotion contenue :
« Nous avons traversé la Forêt Noire méridionale… et atteint Dol Guldur. Là, nous avons découvert des traces, des documents… et des morts récents. Quelqu’un cherchait à dissimuler des informations sur les royaumes libres du Nord. »
Enfin, Thorodin s’avança, le regard grave.
« Ces documents, » dit-il en les déposant, « ne pouvaient être obtenus sans une connaissance intime de votre royaume. Nous pensons… qu’un espion se tient en votre cour. »
Un silence lourd tomba. Le regard de Thranduil se durcit imperceptiblement. Ruithiel fit un pas en avant, sa voix tranchante :
« De graves accusations… venant d’un nain. »
Thorodin soutint son regard sans fléchir.
« Je ne parle pas par orgueil, mais par nécessité. L’Ombre ne frappe jamais sans savoir où porter ses coups. »
Lorsque les héros eurent achevé leur récit, leurs voix s’éteignant peu à peu dans l’immensité de la salle, un silence tendu s’installa, tel un fil trop tendu prêt à rompre. Nul ne parla d’abord. Les mots, désormais, avaient quitté le domaine du récit pour entrer dans celui des conséquences. Ruithiel fut la première à rompre ce calme fragile. Elle s’inclina légèrement devant le roi, mais son regard demeurait inflexible.
« Sire… » dit-elle, avec une maîtrise parfaite. « Avec tout le respect dû à votre rang et à votre fils je ne puis recommander que nous agissions sur la seule parole d’étrangers, en une affaire qui touche au cœur même de nos défenses. »
Elle se redressa, et sa voix se fit plus dure.
« Si un traître marche parmi nous, alors c’est à nous de le débusquer. Permettre à ces… visiteurs d’enquêter reviendrait à ouvrir nos portes une seconde fois et peut-être à inviter l’Ombre à regarder à travers leurs yeux. »
Ses paroles tombèrent avec la netteté d’un verdict. Mais cette fois, Legolas ne resta pas en retrait. Il fit un pas en avant, et dans sa voix se fit entendre une fermeté rare, presque inattendue.
« Et si nous refusons leur aide, » répondit-il, « alors celui qui nous trahit continue d’agir. Chaque jour que nous gagnons en prudence est un jour que l’Ombre gagne en pouvoir. »
Leurs regards se croisèrent non comme ennemis, mais comme deux gardiens d’un même royaume, divisés par le chemin à emprunter.
Le Dilemme des Siècles
Thranduil, qui n’avait pas bougé, leva lentement la main, non pour imposer le silence car il n’était pas encore rompu mais pour en reprendre la maîtrise.
« Tu as raison, mon fils, » dit-il calmement.
Puis, après une brève pause :
« Et toi aussi, Ruithiel. »
Il se tourna vers les héros, et dans son regard brillait cette lucidité propre à ceux qui ont vu trop de choix se transformer en regrets.
« Voilà ce que les siècles m’ont appris… » poursuivit-il d’une voix grave. « La prudence et l’urgence marchent rarement côte à côte. Et lorsqu’elles se croisent… c’est souvent au prix d’un sacrifice. »
Alors vint la décision. Elle ne tomba pas comme un coup de tonnerre. Elle vint lentement, inévitable, comme une pierre roulant sur la pente du destin.
« Je ne vous fais pas confiance. »
Les mots furent dits sans détour, sans dureté inutile mais sans la moindre concession.
« Pas encore. »
Un silence suivit, mais cette fois, il n’était pas hostile. Thranduil posa un dernier regard sur les preuves étalées devant lui.
« Mais je ne suis pas non plus assez orgueilleux pour ignorer ce que vous avez porté jusqu’à moi. »
Il releva les yeux.
« Peu d’étrangers auraient choisi cette voie. Beaucoup auraient gardé ces secrets… ou les auraient vendus. »
Ce n’était pas une louange. Mais c’était, venant de lui, une reconnaissance indéniable. Le roi se détourna alors, remontant lentement les marches de son trône, chaque pas marquant la distance qu’il rétablissait entre lui et eux.
« Cette affaire concerne le Royaume Sylvestre, » déclara-t-il. « Ses secrets. Ses défenses. Ses fils. »
Il s’arrêta à mi-hauteur, sans se retourner encore.
« Elle sera traitée par les miens. Selon nos lois. Selon nos méthodes. »
Puis, enfin :
« Vous n’avez rien à y faire. »
Un souffle à peine perceptible échappa à Ruithiel relâchement discret d’une tension longtemps contenue. Mais Thranduil ne s’arrêta pas là. Il se retourna une dernière fois. Et quelque chose, dans son regard, s’était adouci imperceptiblement, mais assez pour que ceux qui savaient voir en comprennent la portée.
« Toutefois… » dit-il.
Un mot simple, mais chargé de sens.
« Vous êtes les bienvenus en mon royaume aussi longtemps qu’il vous plaira. Reposez-vous. »
Son regard glissa brièvement vers les profondeurs de la forêt, invisibles au-delà des murs.
« La Forêt est moins sombre… lorsque ceux qui la gardent ont été avertis à temps. »
Legolas laissa paraître un léger sourire, rare et sincère.
« C’est là, » dit-il doucement en se tournant vers les héros, « la manière de mon père d’exprimer sa gratitude. »
Ruithiel croisa les bras, mais cette fois, son ton n’était plus tranchant.
« Tâchez seulement de ne pas vous égarer, » dit-elle. « Tous les sentiers ne sont pas faits pour être suivis. »
Ainsi s’acheva l’audience. Sans triomphe. Sans promesse. Mais avec quelque chose de plus rare encore. Car en quittant la salle, les héros emportaient avec eux une chose que peu d’étrangers n’avaient jamais obtenue : Non pas la confiance du Roi des Elfes. Mais ce qui, chez lui, en tenait lieu une bienveillance silencieuse, accordée non par les mots… mais par les actes.
Le Crépuscule des Rois
Le lendemain, au cœur de la forêt silencieuse, eut lieu l’enterrement d’Oropher. Aucune clameur. Aucun cri. Seulement le chant ancien des Elfes, profond et immuable, accompagnant la dépouille du roi oublié vers son dernier repos. Thranduil marcha seul derrière le cercueil. Non en roi. Mais en fils.
« Les plaines de Dagorlad t’ont pris… » dit-il d’une voix basse. « Mais elles ne t’ont pas gardé. »
Lorsque la terre recouvrit enfin le cercueil, un silence sacré enveloppa la clairière. Plus tard, à l’écart des regards, Thranduil s’approcha des héros.
« Je ne donne pas ma confiance aisément, » dit-il. « Mais je n’oublie jamais. »
Son regard se posa sur chacun d’eux.
« Si vous revenez un jour… vous ne serez pas des étrangers. »
Ce ne fut qu’un léger hochement de tête. Mais dans ce geste résidait l’honneur d’un roi. Cette nuit-là, le palais s’illumina. Les chants s’élevèrent, racontant les exploits d’Oropher et, désormais, ceux des héros. Legolas leva sa coupe vers eux.
« Vous avez rendu à mon père ce que les siècles lui avaient volé. Peu peuvent en dire autant. »
Au loin, Ruithiel inclina légèrement la tête. Et la forêt, enfin, sembla respirer plus librement.
Les Chemins Divergents de la Fraternité
Ainsi, après les paroles échangées sous les voûtes du royaume sylvestre et les décisions prises dans l’ombre des grands arbres, vint le temps plus silencieux mais non moins important de la dispersion. Car toute compagnie, même liée par l’épreuve, doit un jour se séparer pour croître selon sa propre voie. De la fin d’octobre de l’an 2950 jusqu’aux premiers jours de juillet 2951, les héros s’éloignèrent les uns des autres, chacun appelé par un devoir intime, presque ancien.
Le Chant du Marteau — L’Œuvre de Thorodin
Thorodin, fils des halls profonds, prit la route de la Montagne Solitaire et retourna à Erebor, là où la pierre chante sous les coups du marteau et où le feu révèle la vérité des métaux. Il ne chercha ni repos ni distraction. Car une idée l’habitait depuis longtemps une œuvre qui ne pouvait être différée davantage. Dans les forges d’Erebor, au cœur de la chaleur et du tumulte, il entreprit ce qu’il appelait déjà, sans oser encore le dire à voix haute, l’œuvre de sa vie. Les jours devinrent semaines, et les semaines mois. Le fer céda. L’acier répondit. Et peu à peu, sous ses mains patientes, une hache prit forme. Un soir, alors que les dernières étincelles dansaient encore dans l’air chaud, Thorodin observa la lame naissante. Fine. Précise. Redoutablement pure. Il passa son pouce le long du tranchant, sans le toucher.
« Tu n’es pas encore achevée… » murmura-t-il.
Puis, après un silence :
« Mais tu as déjà une âme. »
Et il la nomma : Geste d’Argent. Car elle était rapide, lumineuse et destinée à frapper avec la grâce implacable de la lumière sur l’acier.
Les Veilles de l’Homme Libre — Le Chemin de Barwulf
Pendant ce temps, Barwulf demeura à l’Auberge Orientale, là où les routes se croisent et où les nouvelles voyagent plus vite que les hommes. Mais il ne resta pas immobile. Souvent, il parcourait les terres des Hommes des Bois, partageant leur pain, leurs veillées, et leurs silences. Il se rendit également au Carrock, lieu ancien et respecté, où les Béornides viennent honorer les esprits de la terre et des bêtes. Là, face aux pierres dressées et au vent du nord, il demeura longuement, seul. Mais l’hiver ne fut pas fait que de recueillement. Dans les ombres profondes de la Forêt Noire, Barwulf chassa aux côtés des hommes de Fort-Bois. Et là, au détour d’un sous-bois noyé de brume, il affronta une créature dont les anciens parlaient à voix basse un sanglier colossal, aux défenses jaunies par les ans et au regard chargé d’une rage presque surnaturelle. Le combat fut bref, violent. Et lorsque la bête tomba enfin, un silence étrange envahit la forêt. Un des chasseurs murmura :
« Voilà une ombre de moins… »
Mais nul ne répondit. Car tous savaient qu’il en restait bien d’autres. À l’Auberge Orientale, cependant, les temps devenaient incertains. L’automne puis l’hiver virent les voyageurs se faire rares. Les rires se turent peu à peu, remplacés par des murmures prudents. Les attaques près du Goulet avaient laissé leur marque. Et plus inquiétant encore les convois venant du nord se faisaient peu nombreux. Puis, avec le retour du printemps, vinrent les rumeurs. Des disparitions. Des caravanes entières s’évanouissant sur les routes proches des Montagnes Grises. Face à ces signes, Barwulf ne resta pas inactif. Avec une détermination tranquille, il entreprit de renforcer l’auberge. Peu à peu, une haie d’épineux fut plantée, serrée et impénétrable. Puis vint une palissade de bois robuste, dressée comme un avertissement silencieux à ceux qui viendraient avec de mauvaises intentions. Donidas, observant les travaux, secoua la tête.
« Une nouvelle chambre aurait rapporté davantage, » dit-il avec un soupir.
Barwulf, appuyé contre un pieu encore brut, répondit sans détour :
« Une chambre ne protège pas ceux qui y dorment. »
Un silence. Puis, plus doucement :
« Et bientôt… ce sera tout ce qui comptera. »
Le Fil d’Elarwen et Tinúviel
Tandis que leurs compagnons suivaient des routes de pierre, de bois ou de fer, Elarwen et Tinúviel demeurèrent liées par une même voie plus subtile, mais non moins essentielle. Leurs pas les portèrent entre le Royaume Sylvestre et la cité lacustre d’Esgaroth, comme deux esprits naviguant entre lumière et brume, entre mémoire ancienne et inquiétude grandissante. Elarwen trouva d’abord refuge dans les rites des Elfes. Sous les ramures argentées, elle assista aux cérémonies anciennes, où les voix s’élevaient en harmonies pures, portant avec elles le souvenir d’un monde moins troublé. Là, son esprit, marqué par les ténèbres traversées, trouva peu à peu un apaisement fragile. Mais elle ne demeura pas uniquement dans la quiétude. Car souvent, elle quittait les bois lumineux pour rejoindre les abords d’Esgaroth, et de là s’aventurait dans les étendues mouvantes des Long Marais. Parmi les roseaux et les eaux sombres, elle cherchait plantes rares et remèdes oubliés. Au fil des jours, un autre lien se tissa entre elles. Tinúviel, gardienne d’un savoir ancien et farouche, transmit à Elarwen le chant de bataille une mélodie née non pour apaiser, mais pour éveiller la force enfouie dans le cœur de ceux qui l’entendent.
Ce ne fut pas un apprentissage aisé. Car ce chant n’était pas seulement musique il était mémoire, volonté, et feu intérieur. Mais peu à peu, la voix d’Elarwen gagna en assurance et un soir, sous un ciel pâle, Tinúviel hocha la tête.
« Tu ne le chantes plus, » dit-elle.
Un silence.
« Tu le portes. »
Et en ces mots, Elarwen franchit un seuil invisible devenant, peu à peu, non plus une alliée… mais une véritable sœur d’armes. Tinúviel, quant à elle, ne demeura jamais longtemps inactive. Au sein du royaume elfique, elle chercha réponses et récits concernant le Bois au Corps et la Maison des Fantômes, dont les échos sombres leur avaient été rapportés. Elle interrogea anciens et gardiens, écouta des fragments d’histoires rarement contées aux étrangers. Mais les réponses restaient incomplètes. Voilées. Comme si même les Elfes hésitaient à nommer certaines choses. Parallèlement, elle travailla auprès des maîtres artisans des lampes, dont le savoir remontait à des âges oubliés. Sous leurs mains expertes et la sienne, naquit une lanterne singulière non pas destinée à éclairer simplement, mais à repousser ce qui se tapit dans l’obscurité. Il arriva aussi que Tinúviel accompagne Elarwen dans les Longs Marais. Là, leurs talents se complétaient l’une cherchant la vie, l’autre guettant ce qui la menace. Et dans ces terres instables, où chaque pas peut dissimuler un piège, leur complicité devint force. Mais l’hiver ne passa pas sans laisser de cicatrices. Car au cœur même du Royaume Sylvestre, un événement vint troubler l’équilibre fragile entre les peuples. Quatre bûcherons venus de Dale ignorant les avertissements de leur roi s’aventurèrent dans la lisière nord-est de la forêt elfique, en quête de bois. Ils n’auraient jamais dû franchir cette limite. Car dans ces bois vivaient les Elfes de la Charmille farouches, secrets, et peu enclins à la clémence envers les étrangers. Au lieu de les repousser, ces derniers choisirent le jeu. Un jeu cruel.
Des rires dans les feuilles. Des voix trompeuses. Des chemins qui se dérobent. Et peu à peu, les hommes furent égarés… entraînés toujours plus profondément dans la forêt.
Trois d’entre eux furent retrouvés, errants, épuisés, mais vivants. Une patrouille elfique les ramena jusqu’à la lisière, sans un mot de plus. Mais le quatrième…Lui ne revint pas. On le trouva plus tard, le regard vide, le visage figé dans une expression que nul ne put soutenir longtemps. Mort non de blessure, mais de folie. Lorsque la nouvelle se répandit, elle ne fit pas de bruit mais elle pesa lourd. Car ce n’était pas seulement la mort d’un homme, c’était une fissure entre les Elfes et les Hommes du Nord. Un soir, à Esgaroth, un ancien murmura :
« Ce n’est pas la forêt qui l’a tué… »
Il leva les yeux vers les ombres au loin.
« Ce sont ceux qui l’habitent. »
L’Ombre dans le Sommeil
Durant ces longs mois de séparation, alors que chacun poursuivait sa voie que ce soit dans le fracas des forges, le silence des bois ou les chants anciens des Elfes une même nuit sembla s’abattre sur eux tous. Tous… sauf Elarwen. Car là où son esprit trouvait encore refuge dans les chants et la lumière, celui des autres fut visité par une vision plus sombre, plus ancienne, infiniment plus troublante et ce ne fut pas un simple rêve. La nuit venait, lourde et oppressante, et le sommeil, lorsqu’il s’imposait enfin, n’apportait aucun repos. Dans leurs songes, le monde n’était plus celui qu’ils connaissaient. Une pénombre rougeâtre recouvrait toute chose, comme si l’horizon lui-même brûlait derrière un voile de cendres éternelles. Ils marchaient sur une terre morte. Le sol, craquelé et noir, semblait consumé par un feu ancien. À chaque pas, une poussière grise s’élevait amère, âcre, portant le goût du fer et de la cendre sur la langue. Au loin, des montagnes déchiquetées se dressaient, silhouettes difformes semblables aux dents d’une créature titanesque.
Et puis…le son. CLANG. CLANG. CLANG. Un rythme lent, implacable, inhumain. Le bruit du métal frappé résonnait à travers la plaine, vibrant jusque dans leurs os, comme un battement de cœur étranger au leur. En avançant, ils apercevaient alors une scène qui n’aurait dû appartenir qu’aux âges les plus sombres. Des milliers de silhouettes, courbées, enchaînées, s’agitant autour d’une fondation gigantesque, presque inconcevable. Des chaînes grinçaient, des fouets claquaient et dans un tumulte d’efforts et de souffrance, d’immenses pierres étaient hissées vers le ciel. Une tour s’élevait. Noire, d’une noirceur absolue. Elle ne se contentait pas de se dresser elle semblait absorber la lumière elle-même. Pierre après pierre, étage après étage, elle perçait les nuages rougeoyants, défiant le ciel comme une blessure ouverte dans le monde. Les flammes des forges révélaient des visages déformés, des armures couvertes de suie, des regards vides de toute volonté propre. Et peu à peu, une certitude glaçante s’imposait : cette tour n’était pas seulement construite, elle était nourrie. Chaque pierre scellée par la peur. Chaque mur élevé par la douleur. Puis, soudain…le martèlement cessa. Un silence absolu tomba sur la plaine. La tour était achevée et au sommet…quelque chose s’ouvrit.
Non pas une fenêtre, non pas une porte mais un regard. Un œil immense, cerclé de feu, s’alluma dans les ténèbres. Sa pupille brûlait comme un four ardent, et son regard, terrible et inflexible, se déploya au-delà de la plaine. Il traversa les montagnes, les forêts, les rivières et atteignit…chacun d’eux. Ils sentirent ce regard peser sur leur esprit, s’insinuer dans leurs pensées, fouiller leurs souvenirs comme une main glacée cherchant une vérité cachée. Dans les flammes de cet œil, des visions apparurent. Des armées marchant sous des cieux sombres, des cités réduites en cendres, des peuples brisés. Et l’ombre d’un monde entier ployant sous une volonté unique. Une volonté qui ne tolérait ni refus… ni oubli. Puis l’œil se tourna pleinement vers eux et dans leurs esprits résonna une pensée claire, implacable, étrangère :
« Je vous vois. » Ils s’éveillaient alors, le souffle court, le cœur battant comme après une fuite désespérée. La nuit autour d’eux redevenait normale ou du moins, semblait l’être. Mais quelque chose avait changé. Car chacun portait désormais cette certitude, lourde et persistante : ce n’était pas un simple rêve et loin, très loin à l’est…quelque chose avait réellement posé les yeux sur eux.
Le Retour des Liens
Au début de juillet, lorsque les vents d’été commencèrent à adoucir les terres du Nord, les chemins autrefois séparés se rejoignirent de nouveau. C’est à Dale que tous se retrouvèrent même Barwulf, quittant pour un temps ses veilles solitaires. Les retrouvailles furent sobres, mais profondes. Car chacun portait en lui les marques de ces mois passés visibles ou non. Thorodin, quant à lui, n’arriva pas les mains vides. Il déposa une caisse cerclée de fer et d’un geste lent, il en souleva le couvercle. À l’intérieur reposait un heaume d’une facture remarquable, serti de pierreries dont les reflets semblaient capter la lumière elle-même.
« Le Heaume de la Paix, » dit-il simplement.
« Forgé à Erebor pour Ceawin le Généreux. »
Un silence respectueux suivit.
« Nous devrons l’apporter à Bourg-Radieux, » ajouta-t-il.
« Pour le rituel du Bois au Corps, lors de l’équinoxe d’automne. »
Ce soir-là, autour de la table, les paroles vinrent plus lentement mais elles vinrent. Et bientôt, chacun raconta ce qu’il avait vu dans ses nuits troublées. La terre morte, la tour, l’œil. Lorsque le dernier eut parlé, un silence pesant s’installa. Barwulf, les mains jointes, murmura :
« Un rêve partagé… n’est jamais un simple rêve. »
Tinúviel hocha légèrement la tête.
« Non. C’est un message. Ou une menace. »
Thorodin fixa les flammes.
« Nous en parlerons à Radagast, » dit-il enfin.
Plus tard, Thorodin évoqua une autre affaire, née de son passage printanier.
« À son retour de la Comté, » commença-t-il, « j’ai rencontré Balin. »
Les regards se tournèrent vers lui.
« Il s’est souvenu de la Cloche des Marais. Celle que nous avons laissée à Baraz-Thrum… il y a quatre ans. »
Un frisson parcourut l’assemblée.
« Il en a parlé au roi Dáin II Pied d’Acier. Et le roi a donné son accord. »
Thorodin marqua une pause.
« Erebor souhaite récupérer cette cloche. Elle pervertit un ancien bastion nain… même abandonné depuis des siècles. »
Barwulf releva la tête.
« Et en échange ? »
Un éclat discret passa dans les yeux du nain.
« Tout ce que nous trouverons là-bas… sera nôtre. »
Un silence. Puis, presque à l’unisson, ils acquiescèrent. Car au-delà de l’or et des trésors, une autre raison guidait leur choix. Combattre l’Ombre n’était pas un devoir, c’était devenu leur nature. Avant leur départ, ils accomplirent un dernier devoir. Les documents découverts à Dol Guldur concernant les anciennes défenses d’Esgaroth à l’époque de Smaug furent remis à Munan, désormais conseiller du roi Bard. L’homme les accueillit avec gravité, mais son regard, un instant, se détourna des parchemins, vers Elarwen. Il resta silencieux quelques secondes de trop. Puis inclina la tête.
« Dame… » dit-il avec une douceur inhabituelle.
Elarwen répondit par un simple sourire, mais Tinúviel, non loin, observa la scène sans rien dire. Les jours suivants furent consacrés aux préparatifs. Car la route à venir ne serait ni simple… ni clémente. Sous la supervision attentive de Glóin, ambassadeur et homme de confiance du roi, la compagnie organisa chaque détail avec soin. Provisions séchées, cordages, armes vérifiées et surtout une barge plate, conçue pour glisser sur les eaux traîtresses des Long Marais.
Le Départ dans la Brume
À l’aube du quinzième jour de juillet, sous un ciel encore pâle et silencieux, la compagnie quitta les rives familières d’Esgaroth. Leur embarcation une barque plate, solide mais humble glissait lentement sur les eaux du lac, troublées seulement par le clapotis régulier de la rame et le souffle discret du vent. Nul ne parlait beaucoup. Car tous savaient qu’au-delà de cette traversée paisible les attendait un monde bien différent. Un monde où la terre elle-même semblait hésiter entre vie et oubli. Au crépuscule, ils atteignirent l’antique Escalier de Girion, ouvrage oublié du commun des hommes. Construit jadis par les Nains, ce mécanisme colossal permettait aux rares embarcations d’être descendues vers les eaux étroites serpentant à travers les marais. Là, des hommes d’Esgaroth veillaient encore, gardiens d’un savoir ancien qu’ils comprenaient à peine. Le grincement du bois et des chaînes accompagna la lente descente de leur barque.
« Voilà une œuvre qui défie le temps, » murmura Thorodin, observant les rouages massifs.
Un des gardiens haussa les épaules.
« Elle tient encore… c’est tout ce qu’on lui demande. »
Ils passèrent la nuit dans un campement de fortune, partagé avec ces hommes du fleuve. Le feu brûlait bas, et les conversations restèrent simples. Mais une tension sourde planait déjà. Comme si chacun pressentait que cette halte serait la dernière empreinte d’un monde encore ordonné. Barwulf, regardant les ténèbres au-delà du feu, murmura :
« Demain… nous entrons vraiment dans les marais. »
Personne ne répondit.
Les Longs Marais
Au matin, ils reprirent leur route. Et bientôt, la barque s’engouffra dans les brumes épaisses des Long Marais. Le monde sembla changer en silence. Les eaux devinrent sombres, l’air plus lourd et les sons… étouffés. À la barre, Elarwen guidait leur progression avec une attention constante, ses yeux scrutant les courants invisibles et les passages étroits entre les herbes hautes.
« Restez attentifs, » dit-elle calmement.
« Ici, la route n’existe pas… elle se devine. »
Au début de l’après-midi, un trouble vint rompre cette avancée silencieuse. Tinúviel, d’ordinaire impassible, porta une main à son bras, puis à son flanc.
« Quelque chose ne va pas… »
Sa voix, basse mais tendue, fit immédiatement réagir les autres. Elle retira sa cuirasse de cuir et tous purent voir. De multiples marques sombres parsemaient sa peau, des sangsues gorgées de sang. Barwulf jura à voix basse.
« Maudits marais… »
Tinúviel, sans céder à la panique, entreprit de les retirer une à une, le visage fermé. Elarwen s’approcha, préparant des herbes et un onguent.
« Cela va s’infecter si on ne fait rien, » dit-elle.
Après quelques instants, les plaies furent nettoyées et traitées. Mais Tinúviel resta silencieuse. Puis, finalement :
« Je me sens… affaiblie. Rien de grave. Pas encore. »
Un regard passa entre eux car dans ces terres, rien n’était jamais anodin. À la tombée du jour, ils trouvèrent un banc de terre suffisamment ferme pour établir un camp. Le feu fut allumé, fragile lumière dans l’immensité sombre. Mais la nuit… ne fut pas clémente. Des bruits montaient des eaux, des remous sans cause, des clapotis irréguliers et parfois des sons plus troublants encore, comme des murmures ou des souffles. Tinúviel, plus que les autres, semblait affectée. Assise près du feu, elle gardait les yeux ouverts, fixés vers l’obscurité.
« Tu entends ? » murmura-t-elle à Elarwen.
« Oui, » répondit celle-ci doucement.
Un silence.
« Mais je ne sais pas ce que c’est. »
Tinúviel serra les mâchoires.
« Moi… j’ai peur de le savoir. »
L’Aube Incertaine
Le matin vint, pâle et hésitant. La brume ne s’était pas levée et les marais semblaient les observer en retour. Sans un mot de trop, la compagnie démonta le camp et reprit place à bord de la barque. Elarwen reprit la barre et lentement, ils s’enfoncèrent plus avant dans les Long Marais. Derrière eux, les traces de leur passage disparaissaient déjà et devant…il n’y avait que la brume. Au cœur du jour, alors que le soleil aurait dû être à son zénith, la lumière déclina pourtant. Car peu à peu, les rives indistinctes des Long Marais laissèrent place à une présence plus ancienne plus oppressante. La Forêt Noire venait à leur rencontre. Ses frondaisons épaisses s’étendaient au-dessus des eaux stagnantes, formant une voûte sombre où la lumière peinait à se frayer un chemin. Sous ce couvert, l’air devint plus lourd encore, presque suffocant. Et le marais… sembla changer. Comme si la forêt elle-même y avait déversé quelque chose de malade. La progression devint pénible. La barque avançait désormais avec difficulté, heurtant racines dissimulées, souches immergées et entrelacs végétaux qui semblaient vouloir les retenir. Chaque mouvement demandait effort et vigilance. Puis, sans avertissement, un choc. La barque heurta violemment une souche invisible. Thorodin, pris au dépourvu, bascula dans l’eau sombre.
« Thorodin ! » cria Barwulf.
Mais déjà, la corde tendue autour du nain se raidissait. Car, fidèle à sa prudence, il s’était attaché à l’embarcation avant même leur entrée dans les marais. À plusieurs, ils tirèrent. Et bientôt, Thorodin émergea, ruisselant et grognant, ramené à bord. Il resta un instant à genoux, reprenant son souffle. Puis releva la tête, un sourire en coin malgré tout.
« J’avais prévu pire. »
Tinúviel secoua la tête.
« Ces eaux avalent plus que des imprudents. »
« Alors elles devront faire mieux que ça, » répondit-il en se relevant, bien que ses mouvements trahissent quelques douleurs.
Lorsque le soir tomba, un phénomène étrange enveloppa les eaux. Autour d’eux, des lueurs apparurent. Faibles d’abord puis plus nombreuses. Des feux-follets dansaient à la surface du marais, flottant comme des âmes errantes dans la brume. Barwulf les observa longuement.
« Chez les hommes… on dit que ce sont les esprits des noyés. »
Elarwen, sans détourner le regard, répondit calmement :
« Non. Ce ne sont que des gaz qui remontent des profondeurs. »
Un silence. Puis elle ajouta, plus doucement :
« Mais cela n’empêche pas les morts de hanter ces lieux. »
Ils trouvèrent un banc de sable à peine assez vaste pour y établir leur camp. Le feu, encore une fois, fut leur seul rempart contre l’obscurité. Mais ici, même la lumière semblait hésiter à s’étendre. La nuit passa sans incident notable et pourtant, aucun ne dormit vraiment en paix. Ce fut Barwulf qui veilla le dernier. L’aube commençait à poindre, faible lueur grise à travers la brume. C’est alors qu’il la vit. À une quinzaine de mètres du camp, dissimulée entre les roseaux, une forme sombre se dessinait. Une embarcation, une barque plate, ancienne. Le bois, gonflé par l’eau, était noirci et fissuré. Des fragments de cordage pendaient encore, usés jusqu’à la corde.
« Au moins dix ans… peut-être plus, » murmura-t-il pour lui-même.
Un vestige de l’époque de Girion, abandonnée ou oubliée. Lorsque ses compagnons s’éveillèrent, Barwulf leur fit part de sa découverte.
L’Épave et le Coffret Enfoui
Sans attendre davantage, Barwulf et Tinúviel s’avancèrent à travers les roseaux, leurs pas lents et mesurés, jusqu’à l’embarcation échouée. De près, elle paraissait encore plus ancienne rongée par l’eau, déformée par le temps, comme si le marais lui-même avait tenté de la digérer. Tinúviel inspectait les planches disjointes, tandis que Barwulf, plus direct, plongea son regard dans l’ombre de la coque.
« Il y a encore quelque chose ici… »
Sa main fouilla la boue épaisse qui s’était accumulée au fond de la barque. Ses doigts rencontrèrent alors un objet dur. Un petit coffret. À demi englouti, mais intact.
« Voilà qui n’a pas été abandonné au hasard, » murmura-t-il en le tirant vers lui.
Mais à peine ses doigts se refermèrent-ils sur le bois qu’il tressaillit violemment.
« Par tous les dieux ! »
Il retira brusquement la main, une morsure. Tinúviel réagit aussitôt.
« Recule ! »
Sans attendre, ils regagnèrent la barque, Barwulf serrant les dents. Sa main commençait déjà à enfler, la peau prenant une teinte sombre, presque noirâtre. Elarwen, calme mais prompte, sortit ses plantes et ses fioles.
« Assieds-toi. »
Tinúviel saisit la main blessée, l’examinant avec une précision froide.
« Quelque chose l’a mordu… ou piqué. Mais ce n’est pas profond. »
Elle incisa légèrement la peau, laissant s’échapper un sang épaissi. Elarwen appliqua aussitôt un mélange d’herbes pilées, dont l’odeur âcre emplit l’air. Barwulf grimaça.
« J’ai connu des boissons pires… mais pas beaucoup. »
Tinúviel esquissa un bref sourire.
« Alors considère cela comme une chance. »
Peu à peu, l’enflure cessa de progresser. Et la couleur de la peau s’éclaircit légèrement.
« Plus de peur que de mal, » conclut Elarwen.
« Mais reste prudent. Ces eaux ne pardonnent pas. »
Pendant ce temps, à l’écart des regards, Thorodin avait récupéré le coffret et l’ouvrit avec précaution. À l’intérieur reposaient trois pièces d’argent. Leur surface, malgré le temps, portait encore une frappe nette. Le symbole de Girion. Le nain les observa longuement, une lueur passa dans ses yeux, sans un mot, il en prit une et la glissa dans sa bourse. Attiré, peut-être, par son éclat ou par ce qu’elle représentait. Lorsqu’il referma le coffret, son visage avait retrouvé son impassibilité. Comme si rien ne s’était passé. Une fois Barwulf soigné, les autres examinèrent à leur tour le coffret.
« Ancien… et précieux, » murmura Elarwen.
Sans hésiter, elle le rangea dans son sac.
« Ce qui survit ici mérite d’être compris. »
Tinúviel hocha la tête, puis se tourna vers Thorodin.
« Revenons à l’épave. Il reste peut-être autre chose. »
Tous deux retournèrent à la barque échouée. Thorodin, fouillant sous les débris, mit bientôt la main sur un objet étroit et rigide. Un tube à parchemin, scellé, mais encore intact. Il l’ouvrit avec précaution. À l’intérieur, plusieurs cartes, certaines déchirées, d’autres effacées. Mais quelques-unes… encore lisibles.
« Voilà qui vaut plus que de l’or, » dit-il en les déroulant.
De retour auprès des autres, Elarwen prit les parchemins. Ses yeux parcoururent les tracés anciens, suivant les lignes incertaines des cours d’eau.
« Ces cartes… » murmura-t-elle.
« Elles montrent des passages que nous n’aurions pas trouvés seuls. »
Tinúviel s’approcha.
« Peuvent-elles nous guider jusqu’à Baraz-Thrum ? »
Elarwen releva les yeux.
« Peut-être. »
Un silence. Puis elle ajouta :
« Si les marais n’ont pas changé depuis leur création. »
Ainsi se poursuivit leur journée, plus lente, mais plus sûre, guidée désormais par les vestiges de ceux qui les avaient précédés. Le soir venu, ils établirent un nouveau camp, semblable au précédent. Et la nuit, encore une fois, se referma sur eux.
Une Route Entravée
Le lendemain, la journée s’écoula sans heurts apparents, mais non sans effort. Car dans ces eaux traîtresses des Long Marais, nul chemin n’était jamais offert sans résistance. À maintes reprises, la barque fut arrêtée par des racines noueuses ou des souches invisibles, tapies sous la surface trouble. Chaque fois, l’un des héros devait descendre dans l’eau froide et stagnante pour dégager l’embarcation, avançant à tâtons dans la vase incertaine.
« Ce marais ne veut pas de nous, » grommela Thorodin en reprenant sa place après l’un de ces efforts.
Barwulf, essuyant ses mains boueuses, répondit d’un ton sombre :
« Alors il devra s’y habituer. »
Mais au milieu de l’après-midi, le marais réclama un tribut plus cruel. La barque s’était de nouveau immobilisée, prise dans un enchevêtrement de racines. Barwulf descendit sans hésiter. L’eau lui montait jusqu’aux genoux lorsqu’il posa le pied sur quelque chose de vivant. Un mouvement, un sifflement puis la douleur. Il recula brusquement.
« Serpent ! »
Déjà, la morsure marquait son mollet, deux points sombres d’où s’écoulait un sang épaissi. Aidé par ses compagnons, il remonta à bord, le visage fermé. Tinúviel se mit aussitôt à l’ouvrage, ses gestes précis malgré l’urgence.
« Ne bouge pas. »
Elle incisa légèrement la plaie, tentant d’en extraire le venin, tandis qu’Elarwen préparait ses remèdes. Le temps sembla s’étirer. Enfin, Tinúviel se redressa, le regard grave.
« J’en ai retiré une grande partie… mais pas tout. »
Barwulf hocha la tête, serrant les dents.
« Je m’en contenterai. »
Elarwen appliqua un cataplasme aux herbes amères.
« Tu vivras, » dit-elle doucement.
« Mais la douleur restera… plusieurs jours, au moins. »
Un silence suivit. Puis Barwulf lâcha, avec une pointe d’ironie :
« Ce marais commence à me prendre en affection. »
Le jour déclinait lorsque quelque chose changea dans l’air. Un son, faible d’abord puis plus distinct. Des voix, gutturales. Les héros échangèrent un regard, puis Elarwen guida la barque dans un épais rideau de roseaux. Là, dissimulés, ils observèrent. Une autre embarcation remontait lentement les eaux, rudimentaire, instable. À son bord quatre silhouettes, des gobelins de la Forêt Noire. Leurs voix grinçaient dans la pénombre, leurs mots indistincts mais chargés d’une brutalité familière. Tinúviel banda son arc. Elarwen fit de même. Un échange de regards, pas besoin de mots. Quatre flèches partirent. Quatre souffles à peine audibles. Et chacune trouva sa cible. Les gobelins s’effondrèrent avant même d’avoir compris. Aucun cri, aucune alerte. Le silence retomba sur le marais comme si rien ne s’était produit. Barwulf souffla lentement.
« Propre. »
Ils examinèrent les corps avec prudence, des armes rudimentaires, des signes de patrouille.
« Des éclaireurs, » conclut Tinúviel.
Elarwen acquiesça.
« Cela signifie qu’ils ne sont pas seuls. »
Thorodin croisa les bras.
« Une tribu… quelque part dans ces marais. »
Ce soir-là, ils établirent leur camp sans feu. Aucune flamme ne devait trahir leur position. Ils mangèrent froid, en silence, chacun attentif au moindre bruit. Mais la nuit… resta étrangement calme.
Scénario 1 : La Cloche de Baraz-Thrum (Source : Création inspiré du scénario La Cloche des Marais ; livre de base)