Acte V
La Source Elémentaire
La Source Elémentaire
C’est avec un certain pincement au cœur que les aventuriers durent quitter si tôt la ville portuaire de Port-Soleil. Ils auraient tellement souhaité prendre le temps de se promener dans ses rues marchandes hautes en couleurs et en vie, voir les différentes échoppes et trouver des accessoires rares qu’ils auraient pu négocier. Si seulement leur quête n’était pas si cruciale et urgente... et s’ils n’avaient pas cette certitude d’être constamment traqués, avec le risque qu’à chaque coin de rue, un groupe de mercenaires ne leur tombe dessus pour les trucider. Toujours est-il que les quatre compagnons firent rapidement leur paquetage, provisions rudimentaires emballées dans leurs sacs à dos pour le voyage en direction vers le Sud, direction Jungle du Gorille.
Ils n’eurent pas beaucoup de mal pour trouver la route qui cheminait en direction de ladite Jungle en longeant la face ouest des Monts Fourmis. En évoquant ces lieux, Khaldun revivait les paroles de celui qui l’avait sauvé, le prêtre Serpent XiaoXiao. Juste avant son départ, le sage lui avait raconté la légende de ces Monts. Cela lui rappela aussi cette étrange gravure sur cuire qu’il lui avait envoyée. Khaldun n’arrivait toujours pas à se remémorer d’où provenait cette espèce de carte ou symbole, et ce mystère le démangeait.
Sur le chemin, les héros échangèrent le moins possible avec les autres voyageurs qu’ils croisèrent sur leur route. Ils furent cependant attentifs aux dernières nouvelles et ragots qui se racontaient autour d’eux. De nombreuses rumeurs circulaient sur l’état du Roi Ionak, à CitéRoi. Les plus pessimistes disaient que celui-ci était mort d’une indigestion lors d’un banquet avec ses nobles, d’autres expliquaient son absence par une crise d’adolescence retardée, qui aurait poussé le Roi à abandonner ses fonctions et même à fuguer loin de chez lui. Mais les aventuriers savaient, eux, que le Roi Ionak était sous l’effet d’une grave malédiction, et que s’ils ne rapportaient pas au plus vite cette eau de la Source Elémentaire, ce serait la fin de son règne, et avec lui, celle de tout le Royaume d’Ankiona (en tout cas, selon les prédictions inquiétantes des prophéties que leur avait dévoilé la Reine Anella et son conseiller).
Parmi d’autres nouvelles et rumeurs régionales, celles qui revenaient le plus dans les discussions étaient au sujet d’attaques de villes par des barbares dans les terres plus au nord, par des pirates sur les océans du couchant, et même des disparitions incompréhensibles de petit village entier sur les territoires épars du Royaume. Certains voyageurs débattaient de leurs théories les plus farfelues, allant d’histoire de sortilège en masse ou de conspiration pour renverser le Royaume, ou bien jusqu’à dire que depuis que le Roi Ionak était hors d’état d’agir (voir mort ?), l’Ordre Royal serait complètement dépassé par des vagues de bandisme et de piraterie, obligeant les villages les plus démunis et moins bien protégés à fuir loin dans le sud. Mais ces inquiétantes rumeurs ne retinrent que peu l’attention des quatre aventuriers.
Il leur fallut pas plus d’une journée de voyage soutenu pour arriver à la vue de cette fameuse Jungle du Gorille, dont l’étendue s’étalait à perte de vue vers le sud. Le chemin qu’ils suivaient se poursuivait vers une petite vallée qui longeait les légendaires collines des Mont-Fourmis. Face à eux, la jungle sauvage semblait impénétrable, bordée par une large et haute falaise couverte de verdure ondoyante. La route qui les avait menés jusque là continuait à suivre le fond de ce vallon en direction du sud-est, en s’éloignant de plus en plus de la haute frontière de la Jungle du Gorille. Les aventuriers cherchèrent une entrée à travers cette épaisse végétation, mais ils se retrouvaient constamment confrontés à une muraille de roche abrupte. Après plusieurs heures soldées d’échecs, l’un des héros proposa d’utiliser l’Épée du Sourcier, qu’ils avaient emprunté à Herdis. Dès qu’il l’empoigna, Kytou sentit le bâton de métal qui commença à vibrer discrètement selon l’orientation où il le pointait. L’objet magique semblait en effet capter la présence ou la direction d’une source. Tout excités, les quatre compagnons se mirent frénétiquement à suivre la direction que l’Épée de Sourcier indiquait, les menant sous les masses de lianes et de mousses épaisses qui couvraient les aspérités de la paroi rocheuse. Avec surprise, ils débouchèrent devant l’entrée d’une grotte masquée.
L’obscurité absolue et la froideur qui émanait de l’intérieur de la caverne ne les rassuraient pas vraiment. Avec un mauvais pressentiment, Albert proposa à plusieurs reprises de ne pas y entrer et de tenter l’escalade de la falaise. Avec son agilité réputée digne de tout bon voleur, il était bien plus confortable avec l’idée d’une séance musclée de varappe plutôt que de s’engouffrer dans ce trou noir et inquiétant. Les amis débattirent un court instant sur la question, mais Khaldun sut trouver les mots pour rassurer ses compagnons. Ils finirent par s’engager avec prudence dans le sombre couloir humide, armes dégainées en mains...
La grotte n’était pas qu’une simple caverne. Comme les aventuriers pouvaient s’y attendre, elle se poursuivait en un long et sombre couloir. Après avoir une dernière fois vérifié que le bâton du Sourcier indiquait toujours cette même direction, ils continuèrent leur avancée lentement et avec prudence. La faible lumière filtrée de l’extérieur dans leur dos n’éclairait pratiquement plus rien devant eux. Khaldun plissait les yeux pour voir au-devant (profitant de sa vision perçante de Lynx), et resta un instant perplexe des aspérités du fond du couloir qu’il distinguait plus loin. Il fit signe à ses amis de s’arrêter et demanda à ce que quelqu’un allume une torche afin de mieux voir ce qui se présentait au loin. Albert embrasa l’une de ses petites torches de poche, éclairant à peine plus le tunnel qui continuait devant eux, mais il ne discernait toujours pas ce qui avait perturbé Khaldun. Le Lynx cependant distinguait maintenant clairement une ombre au milieu du couloir, à une centaine de mètres en avant. Cela avait la forme d’une silhouette humanoïde, de taille moyenne. Avec le jeu de la lumière des flammes qui se reflétaient sur les parois, il n’était cependant pas certain de deviner si la forme bougeait ou pas.
- Soit quelqu’un ou quelque chose nous attend, soit nous allons le surprendre... dit Khaldun à ses amis en chuchotant.
- On va en avoir le cœur net ! déclara Albert en libérant une flèche de son carquois. Il la piqua dans un morceau d’étoffe sorti de sa poche, et la plongea dans la flamme de sa torche, posée à terre.
Une fois que sa flèche enflammée fut prête, il tira de toute ses forces sur la corde de son arc et lâcha en visant devant eux. Le claquement sourd de la corde précéda le sifflement du projectile qui fila tout droit dans le couloir, en faisant refléter sur son passage son halo de lumière. La flèche dépassa l’ombre qui n’avait pas du tout bougé, puis elle se planta au sol un peu plus loin. La clarté de la flamme s’atténua rapidement jusqu’à s’éteindre complètement, mais les aventuriers avaient maintenant tous bien vu cette forme immobile au milieu de leur chemin. Le silence continu leur indiqua que la chose ne semblait pas avoir été perturbée par le tir de flèche, ni montrer des signes d’agressivité. Ils décidèrent finalement de s’en approcher prudemment.
En allant plus près de la silhouette, tous purent voir petit à petit qu’elle était totalement figée et silencieuse, telle une statue de pierre. Au fur et à mesure qu’ils s’approchaient, ils reconnurent une forme Animale de dos, mais qu’ils n’arrivaient pas encore à identifier. Qui donc avait amené ou fabriqué une telle sculpture dans un endroit pareil, et pour quelle raison ? se questionnèrent à voix basse les aventuriers. Khaldun fit signe à ses coéquipiers de se taire et pointa du doigt un objet en bois, planté à terre juste devant la statue. En le voyant, Ulfar reconnut immédiatement un genre de montage chamanique, et s’exclama :
- C’est un foutu totem de Chaman ça ! Très mauvais signe ! leur dit-il en serrant son arme dans les mains et en jetant des coups d’œil de chaque côté du couloir, tout en reculant de quelque pas.
- Même pas peur ! lança Kytou qui s’amusa de voir son ami gladiateur perdre ses moyens. Je vais regarder ça de plus près !
Kytou s’avança prudemment vers l’objet, réduisant les vingt derniers mètres qui le séparait de la sculpture, alors que ses compagnons l’observaient attentivement plus en arrière, prêts à intervenir.
- Alors la statue, c’est une sorte d’Oiseau de dos, en train de marcher... leur décrivit Kytou. Peut-être c’est un message pour les visiteurs ?
- Ou bien un avertissement ! répliqua Albert.
- Et le totem, il ressemble à quoi ? demanda Khaldun.
Kytou observa plus encore l’objet en bois planté par terre.
- Il semble faire face à la statue, avec un crâne de lézard (ou quelque chose de ce genre) accroché dessus qui est tourné vers elle. Par contre c’est un peu flippant : le sol a l’air tout fissuré et séché entre le totem et la sculpture, alors que les parois de la grotte sont humides et lisses. D’ailleurs en y regardant de plus près, la statue aussi elle est toute fissurée et sèche...
Khaldun intervint en hurlant soudain :
- Surtout, ne te mets pas en face de lui, Kytou ! C’est un totem de pétrifaction ! Si tu entres dans son rayon de malédiction te vas te changer en pierre !
Kytou fit un grand pas en arrière.
- Mais alors, ça signifie que la statue... commença-t-il à dire.
- …est un Animal qui a été piégé ! le coupa Albert. Faut pas se faire avoir, je le savais ! On doit faire demi-tour !
- Et si on le détruisait ? proposa Ulfar.
L’idée sembla convaincre. Kytou s’approcha prudemment du dos du Totem. Gardant sa distance de sécurité, il frappa d’un grand coup de son marteau de guerre sur l’objet de malédiction, qui explosa en mille éclats de bois et d’os.
Quelques secondes plus tard, les fissurations sur le sol et la statue s’effritèrent petit à petit, et un nuage de fine poussière s’éleva. La sculpture sembla trembler en s’écaillant, puis se mouvoir lentement. L’Animal qui s’anima reprit des couleurs plus naturelles en s’étirant et en bâillant, puis se retourna en se frottant les yeux encore endormis. Kytou en restait bouche bée. La Fauconne qui lui faisait face le remarqua soudain et un petit cri lui échappa.
- Qui... qui êtes-vous ? demanda-t-elle en se protégeant de ses ailes.
- Pas de panique, tu es sauvée. On vient de te sortir d’un enchantement de pétrifaction, lui répondit calmement Kytou en rangeant lentement son arme pour l’apaiser.
- De... pétrifaction ? ... Je pensais faire un mauvais rêve qui ne cessait jamais... dit la Fauconne étonnée, mais rassurée de voir qu’il n’y avait pas d’hostilité dans la voix et l’attitude de la Hyène qui lui faisait face.
Les trois autres compagnons les rejoignirent, en saluant chacun la jeune Fauconne. Après s’être tous brièvement présentés, ils lui demandèrent ce qu’une jeune exploratrice comme elle faisait dans cette grotte et d’où venait-elle. Anna se présenta donc timidement, en tant que jeune apprentie magicienne. Elle expliqua la raison de son voyage et ce qu’elle recherchait. Les aventuriers furent attendris par la terrible histoire qu’avait vécue Anna. Ils ne comprirent pas bien cette inquiétude à propos de cette nouvelle étoile qui semblait pousser Anna à voyager si loin en urgence, mais ils eurent un hoquet de surprise en apprenant qu’elle était également à la recherche d’une Source, comme eux. Ou plus précisément du Gardien de La Source. Ils lui proposèrent donc de faire route ensemble. La jeune magicienne hésita d’abord, le regard tourné vers le fond obscur de la grotte, qui se remplit de crainte. Puis elle observa chacun des quatre compagnons qui venaient de la sauver d’une léthargie infinie.
- Je vous avoue que ces couloirs étroits et froids ne me rassurent pas du tout, leur dit-elle. Et je ne peux même pas prendre mon envol lors d’un danger... Cela me tranquilliserait en effet que l’on chemine ensemble si vous acceptez, au moins jusqu’à la sortie de ce tunnel.
C’est ainsi que la compagnie des cinq voyageurs continua son chemin dans la galerie obscure, avec toute la prudence nécessaire en ce terrain inconnu.
Quelques centaines de pas plus loin, les aventuriers se retrouvèrent à une intersection. Un couloir bifurquait sur la droite, alors qu’un autre obliquait légèrement vers la gauche.
- Quelle direction prendre ? demanda Kytou. Quelqu’un a une idée ?
- Je crois que ceci pourrait nous aider, répondit Albert qui sortit l’Épée de Sourcier.
Lorsqu’il pointa le bâton métallique devant lui, il ressentit sa vibration s’accentuer en direction du chemin vers la gauche, et se mis à marcher d’un pas plein d’entrain dans cette orientation. Ses amis le suivirent donc, heureux d’avoir un tel guide pratique avec eux. Mais à peine quelques mètres plus loin, Albert fut soudain surpris par l’apparition droit devant lui d’une hideuse forme reptilienne qui sauta depuis le plafond.
En poussant un cri d’avertissement, il lâcha le bâton de Sourcier et chercha à empoigner son arme, accrochée à son côté. Mais le monstre lui sauta dessus en sifflant. Ils roulèrent un instant l’un sur l’autre, et Albert réussit à se dégager en se débattant. La créature se releva, se retrouvant maintenant entre Albert et les autres aventuriers, qui avaient tous eu le réflexe de dégainer leurs armes. Le lézard de caverne siffla en montrant ses dents, dégoulinantes de salive. Il tenait dans ses pattes un gourdin rudimentaire fait d’os, mais qui semblait bien dangereux . De ses énormes yeux globuleux à l’iris vertical, il observa rapidement ses ennemis qui l’entouraient. Puis il prit une forte inspiration et se mit à émettre un horrible son guttural et saccadé en l’air, pour appeler des renforts. Il ne fallut pas une seconde de plus pour les aventuriers. Ils se précipitèrent sur lui en hurlant. Lors que les sifflements de la bête cessèrent sous les coups des combattants, les héros se concertèrent un instant pour savoir s’il fallait continuer dans cette direction ou pas. Ils n’eurent pas l’occasion de débattre bien longtemps. Dans un grognement reptilien terrifiant, deux lézards sauvages apparurent dans leur dos en serpentant contre les murs, provenant du couloir que les aventuriers avaient décidé d’ignorer. Ana, qui avait d’habitude le premier réflexe de s’envoler en cas de danger, fut prise de panique, étant à proximité des deux créatures sauvages. Ulfar et Kytou se placèrent immédiatement en barrage face à elle, afin d’obliger les monstres qui arrivaient à les affronter. Khaldun rejoignit Albert pour vérifier qu’il allait bien et que d’autres ennemis ne venaient pas devant eux. Les reptiles furieux s’élancèrent dans un combat sauvage contre les héros qui leur faisaient face. Tandis que Kytou et Ulfar enchaînaient des coups puissants que leurs opposants avaient du mal à parer, Anna attrapa son chapeau magique, et, en chuchotant une formule, en sortit un petit marteau étincelant. Elle le lança d’un geste rapide en visant les deux lézards sauvages. Le marteau alla en tournoyant percuter le plus proche d’entre eux, puis rebondit sur son crâne en direction du second monstre pour aller le frapper dans le dos, et finalement revenir finir sa course en retour dans la main de la magicienne, tel un boomerang. Les deux reptiles, choqués, parurent un instant décontenancés, mais pas franchement blessés. Kytou et Ulfar profitèrent de cet instant étonnant pour achever de coups puissants les deux agresseurs. Au moment où les aventuriers se redressèrent, dans l’attente de l’arrivée éventuelle d’un nouvel ennemi, Khaldun lança l’alerte d’un dernier Lézard qui s’approchait d’eux rapidement, en serpentant contre le mur. Les héros n’eurent aucune difficulté à le mettre hors d’état de nuire.
Après quelques instants pour récupérer leur calme, les compagnons félicitèrent chaleureusement la jeune Fauconne pour sa réactivité au combat. Ana rougissait un peu de timidité en jouant du bout de ses ailes avec la discrète plume blanche de son ramage, qui faisait la marque de sa condition de magicienne. Ils reprirent finalement la route qu’ils avaient commencé à suivre, en restant scrupuleusement sur leurs gardes.
Une bonne heure de progression dans l’humidité de plus en plus épaisse du tunnel s’écoula. Puis les voyageurs retrouvèrent avec satisfaction le retour à la lumière du jour. Ils débouchèrent sur une petite corniche qui bordait l’orifice du conduit, légèrement en hauteur sur le flanc de l’immense muraille naturelle qui faisait la frontière du territoire.
- Nous y voilà enfin ! déclara Kytou, avec un soupire de satisfaction.
En face d’eux, la vue sur l’immensité de la jungle verdoyante et scintillante leur donna l’impression d’une grande bouffée d’air saturée d’oxygène et d’humidité. Les aventuriers ne purent retenir leurs émotions, et s’exclamèrent, chacun à leur façon. Seul Khaldun semblait pensif, le regard inquiet à la vue de cette jungle. Albert montra rapidement une attitude de prudence, ne sachant quel genre de pièges et de monstres leur réservait ce nouveau territoire.
Au moment où les aventuriers décidèrent d’entamer la descente dans la forêt tropicale, Ana sembla soudain porter pendant quelques secondes une intense attention à l’air autour d’elle, immobile. Puis elle se pencha rapidement vers le sol en y collant sa petite oreille et en chuchotant de courtes et silencieuses phrases incompréhensives. Interloqués, ses nouveaux compagnons la regardèrent sans réagir. Craignant de se croire prise pour folle, Ana se redressa en s’excusant et en déplissant rapidement son plumage.
- Excusez-moi les amis, mais les Esprits de la nature m’indiquent l’urgence de ma quête, leur dit-elle simplement, comme si tout le monde savait très bien que certaines magiciennes ont cette capacité de communiquer avec eux. Il faut que je me dépêche ! dit-elle en déployant ses ailes. Mille fois merci pour votre aide ! Je vous suis éternellement redevable. Je suis certaine que nos chemins se recroiseront bientôt. Bonne chance à vous !
Puis la jeune Fauconne prit définitivement son envol, en direction de l’horizon de la grande jungle. La silhouette de leur nouvelle amie disparue rapidement dans l’épaisseur de la brume tropicale qui surplombait la végétation.
- Elle aurait pu nous accompagner jusqu’au bout, on va aussi en direction de la Source, non ? questionna Albert.
- Elle avait l’air pressée de trouver ce Gardien, et je pense sincèrement qu’elle prendra moins de risque et moins de temps en y allant en volant qu’en traversant les méandres de cette jungle qui nous attend... répondit Khaldun, qui continuait d’observer avec inquiétude autour d’eux.
Les aventuriers se mirent alors en route et s’enfoncèrent dans le territoire vert. Une fois plongés dans les hautes herbes et fougères qui s’étalaient entre les arbres entremêlés de grosses lianes et de plantes exotiques en tout genre, les héros eurent pas mal de difficulté à se repérer. L’Épée de Sourcier continuait son office de guide, mais leur avancée leur semblait d’une lenteur interminable.
Albert perdit patience et proposa de grimper jusqu’au sommet de l’un de plus hauts arbres qui leur faisaient face, pour tenter de repérer un éventuel objectif à atteindre, et voir aussi l’état de leur avancée. Ses compagnons acquiescèrent et s’accordèrent pour en profiter de faire une petite halte, pendant que leur voleur préféré faisait preuve de son agilité sans pareil. L’Ornitho le prit comme un défi qu’il se réjouit de relever. Il s’élança dans une escalade digne des plus grands voltigeurs et se retrouva rapidement à plusieurs mètres au-dessus du groupe. À peine eut-il passé le premier palier des larges branchages qui le masquèrent de leur vue, que Kytou le héla :
- Tu aperçois quelque chose ?
- Rien du tout, je suis pas assez haut, répondit-il en hurlant à son tour . Je dois encore grimper plusieurs étages de branches pour les dépasser.
Après quelques longues minutes de transpiration, Albert eut le plaisir de découvrir l’ouverture que donnait la vue depuis la cime de l’arbre qu’il escaladait. Le paysage était magnifique. L’arbre qui le portait surplombait légèrement la plupart des autres, ainsi que la fine brume humide qui les recouvrait. Il regarda en arrière, et fut surpris de voir qu’ils s’étaient bien plus éloignés de la falaise frontière par laquelle ils étaient arrivés plus tôt. Il scruta un moment l’horizon devant eux à la recherche d’indices pour leur destination. Il repéra plusieurs centaines de mètres plus loin une zone légèrement plus creuse, masquée par le manteau de brume qui s’épaississait à ce niveau. En y regardant bien, Albert sembla discerner des silhouettes de colonnes de pierres ou de ruines, mais il n’arrivait pas à distinguer nettement s’il s’agissait de véritables édifices ou de rochers naturels. Alors que le soleil baissait de plus en plus à l’horizon, le jeune aventurier eu l’impression de deviner quelque chose étinceler ou légèrement s’illuminer dans le brouillard qui cachait ce lieu. Il n’en fallut pas moins pour convaincre Albert de suivre cette direction.
Fier de lui, il s’empressa d’effectuer une descente de l’arbre avec la rapidité et la classe d’un acrobate professionnel. Mais au moment où il s’approcha du dernier palier des branches qui le cachait de la vue du sol, son intuition le fit stopper net. Albert se figea et observa attentivement à travers les branches en ouvrant grand ses oreilles...
Quelques minutes plus tôt, Khaldun, Ulfar et Kytou observaient attentivement l’ascension de leur compagnon, dont l’agilité semblait sans faille. Connaissant cependant le côté impulsif du jeune voleur, ils restaient toutefois préparés à une éventuelle réception brutale, au cas où l’une des branches de l’arbre ne lui fasse faux bond.
Rapidement, Kytou demanda ce qu’il voyait de là-haut une fois qu’il avait disparu de leur vision au-delà des grandes branches et lianes qui s’étalaient au-dessus d’eux, mais la réponse fut d’abord négative. Ensuite les aventuriers ne l’entendirent plus, ayant visiblement poursuivi son insatiable ascension. Dans un soupir, Kytou s’assit au pied de l’arbre, alors qu’Ulfar s’était déjà allongé pour profiter d’une bonne sieste. Khaldun garda le regard fixé vers le haut, scrutant à travers l’épais feuillage le retour imminent de leur ami.
Il ne sentit que très furtivement la piqûre derrière son oreille, qu’il remarqua juste après avoir entendu un faible et rapide sifflement. Il voulut se frotter frénétiquement la nuque, pensant chasser un moustique, mais fut surpris de palper une petite fléchette plantée dans sa peau. Il eut à peine le temps de se retourner vers ses amis qu’il constata avec stupeur qu’ils dormaient tous à point fermé par terre. Soudain, ses jambes se dérobèrent, sa vue se brouilla et son esprit sombra dans un profond sommeil.
Albert distinguait avec difficulté au travers du feuillage le groupe de Singes qui s’affairaient à attacher solidement ses amis inertes, à l’aide de multiples cordages. Ils les installèrent dans des espèces de cages en bois transportables. Il ne comprit pas tout de suite pourquoi ses compagnons se laissaient totalement faire, mais il devina rapidement qu’ils étaient tous inconscients ou profondément endormis.
Le jeune voleur prit prudemment un peu plus de hauteur, suffisamment pour ne pas prendre le risque de se faire repérer tout en les écoutant silencieusement. Lorsque le groupe de chasseurs Chimpanzés siffla, il comprit qu’ils se mettaient en marche avec leurs captifs.
Albert transpira à grosses gouttes pour tenter de suivre le petit convoi, tout en gardant le plus de distance possible sans les perdre de vue. Plus d’une fois, il se cacha rapidement dans une fougère grasse en repérant l’un des Singes qui se retournait parfois pour surveiller leurs arrières. Par chance, il ne fut pas signalé.
Après plusieurs dizaines de minutes de marche à travers la jungle sauvage, le cortège arriva dans une zone qui semblait légèrement plus dégagée, du moins avec des passages plus larges et usés, comme s’ils étaient fréquemment fréquentés. Le voleur repéra quelques marques aux arbres et des statues aux formes de singes, qui devaient probablement délimiter un territoire. Il distingua d’ailleurs le groupe de kidnappeurs qui passait sous une espèce d’arche formée de branches et de lianes, devant laquelle un gros Singe musclé semblait faire office de gardien. Il leur fit signe de passer en montrant les dents (à la manière habituelle des Singes). Albert comprit qu’il s’agissait sans doute de l’entrée d’un village. Il décida qu’il se cacherait là, le temps que la nuit tombe, ce qui n’allait pas tarder. Il tenterait ensuite une intrusion furtive pour recherche ses amis captifs.
Lorsque Khaldun ouvrit enfin les yeux et retrouva l’usage de son ouïe, il se sentit d’abord complètement assourdi par les multiples cris et rires des Primates qui les entouraient. Un mal de crâne s’installa rapidement. Il eut de la peine à se redresser et remarqua à ce moment qu’il avait les jambes et les bras ligotés. Sans sombrer dans la panique, il ferma fort les yeux et secoua la tête pour se ressaisir. Sa vision devint plus claire. La nuit était tombée, ce qui signifiait que plusieurs heures étaient passées depuis qu’ils s’étaient arrêtés dans la jungle pour faire une pause. Des flambeaux éclairaient la large place en crépitant. Le sol était couvert de multiples lattes de bois et les bords étaient flanqués par plusieurs loges et des bancs superposés, certains même suspendus à des branches, d’autres simplement empilés. Des toiles de végétaux tressés étaient tendues en hauteur pour protéger la place, formant comme un grand dôme. L’enclave dans lequel se trouvait Khaldun ressemblait à une cage en bambou de petite taille, probablement transportable. D’autres cages étaient alignées sur ses côtés. Le Lynx reconnu Kytou dans l’une d’elles, lui aussi ligoté, qui grognait contre les Singes hilares en montrant les crocs. Ulfar ronflait encore dans sa cellule, bien emballé dans de multiples cordages. De l’autre côté de la place, partiellement masqué par des toiles et guirlandes indéterminées, une petite scène était encadrée par quelques Singes costaux immobiles. Ces gardes Orang-outans ne s’agitaient pas en tout sens comme la plupart des Primates présents. Plus en retrait, Khaldun distingua la silhouette d’un trône, sur lequel était assis un large Singe Gorille, une couronne sur la tête. De toute évidence, il s’agissait du maître des lieux. Il les observait dans l’ombre, tout en mordillant une branche du coin de la bouche.
Ce n’est que lorsqu’Ulfar revint des nimbes de l’inconscience en rugissant que le roi Gorille se redressa de son siège, et s’approcha avec lenteur vers ses prisonniers. Ses gardes le précédaient, une lance au poing. Les multiples Singes qui s’agitaient en tout sens sur et autour de la place piaillèrent de plus belle. Le Gorille s’arrêta au centre de l’espace, face aux aventuriers. Ils pouvaient maintenant très bien le voir. Le roi fit signe à ses gardes. Ils vinrent rapidement encadrer les cages des prisonniers, les menaçant ainsi contre toute idée d’opposition. Le Gorille leva sa grande main, et les tous les Primates environnants se turent subitement.
– Bienvenue dans ma Jungle, commença-t-il à dire d’une voix grave et rauque, à l’intonation à la fois distinguée et moqueuse.
– Libérez-nous tout de suite ! le coupa Kytou, en s’agitant contre la paroi de sa cage. Nous ne sommes pas ici en ennemis !
Les Singes murmurèrent en chœur d’indignation en réponse à l’attitude effrontée de la Hyène devant leur roi. Le Gorille sourit de toutes ses dents, puis il fit à nouveau un geste de la main pour taire le brouhaha qui s’accentuait.
– Vous n’avez pas non plus été invités en ma demeure en tant qu’amis. Alors dites-moi, si vous n’êtes pas des ennemis, pourquoi m’espionnez-vous ? questionna le Singe en bombant son torse large et gras, en signe d’autorité.
Les spectateurs aux alentours manifestaient leur excitation en poussant des cris et en frappant des mains et des pieds.
- Nous ne sommes pas des espions ! répliqua Kytou, en rage. L’un des gardes lui assena une petite pique de sa lance à travers les barreaux pour qu’il recule.
Sentant qu’il était en train de perdre son contrôle, Khaldun tenta d’apaiser Kytou à voix basse en lui disant de ne pas s’énerver et de le laisser parler.
– Nous sommes honorés de pouvoir nous adresser à toi, oh grand Roi de la Jungle ! enchaîna le Lynx. Voyant l’opulent Gorille lui porter son attention tout en gardant son sourire carnassier, Khaldun poursuivit : Mes amis tous ici présents, et moi-même, avons très longuement voyagé, sans avoir la moindre idée de l’immense chance que nous aurions de rencontrer Votre Majesté.
L’éloge fit mouche. Le Roi se frappa la poitrine de satisfaction, en tournant lentement sur lui-même, encourageant ses sujets à l’acclamer.
Il fit taire ensuite le brouhaha d’un geste pour reprendre la parole.
– Un ami, ça s’invite. Un ennemi, je le croque! dit-il en souriant de plus belle. Dites-moi, petits menteurs, fit le Singe sous le ton de la menace en fixant les aventuriers de son regard noir, dans laquelle de ces catégories vous situez-vous, tous les quatre ?
Kytou se retourna vers Khaldun l’air affolé.
C’est à ce moment qu’Albert décida de se dévoiler, apparaissant depuis l’obscurité d’un amoncellement de vieilles toiles qui étaient entassées près des cages.
- Nous ne sommes pas des menteurs, votre Majesté ! annonça-t-il haut et fort en s’avançant.
Le voleur savait parfaitement se dissimuler dans les ombres et avait réussi sans peine à retrouver le chemin de ses amis captifs. Il surprit les Singes en déclarant être heureux d’avoir lui aussi été invité dans ce légendaire royaume, dont le seigneur avait la plus célèbre réputation de tous les monarques d’Ankiona : celle du plus sage et du plus malin des rois. Quelques gardes vinrent rapidement encadrer d’un air menaçant l’Ornithorynque. Le grand Gorille l’observa un instant sans bouger, puis éclata de rire. D’un petit mouvement de la tête, il ordonna à ses soldats d’accompagner le nouvel intrus dans l’une des cages. Albert fit mine d’accepter l’invitation et les laissa tranquillement l’enfermer dans la cellule avec Kytou. En entrant, il fit un clin d’œil son ami qui avait l’air complètement déboussolé par son attitude.
– Des invités ? poursuivit le Gorille après la fermeture de la cage. Alors vous êtes là pour mon bon plaisir, dit-il en montrant toutes les dents de son sourire carnassier. Comment donc pourriez-vous me divertir, moi le plus grand Roi de cette terre (appelez-moi Louie pour les intimes)?
Il se tourna vers Ulfar, qui le fixait intensément de son regard le plus sombre. L’Ours était en ébullition silencieuse et un grognement se faisait progressivement entendre du fond de sa gorge. Les liens qui le retenaient crissaient sous la tension, semblant sur le point de rompre.
Sentant que le gladiateur risquait de les mettre dans le pétrin, Khaldun prit la parole :
– Nous pourrions vous offrir un grand spectacle ! Une représentation digne d’une célèbre cour royale ! lança-t-il avec conviction.
Le Singe abandonna l’affrontement de regards avec l’Ours ténébreux pour s’intéresser à la proposition qu’on venait de lui faire.
– L’idée me plaît, répondit-il avec nonchalance. Vous allez me montrer ce que vous savez faire, et ensuite j’aviserai de ce que je ferai de vos petits minois.
Les nombreux Singes qui s’animaient tout autour de la place démontrèrent leur excitation en criant et en sautant partout. Certains s’installaient déjà sur des estrades improvisées pour mieux assister au spectacle. Voyant la précipitation venir, Khaldun s’adressa à nouveau avec une voix forte vers le roi Gorille :
– Comme tous bons artistes, nous avons besoin de préparation pour vous offrir une représentation digne ! Nous ne pouvons clairement pas nous entraîner correctement, ainsi confinés dans ces cellules... Avec tout mon respect, je vous prie de nous accorder de nous libérer afin que nous puissions nous préparer au mieux, Majesté !
Le Singe fit d’abord la moue, puis sourit.
– Dans ma grande clémence, j’accepte votre demande! déclara le roi face aux aventuriers. Mais c’est bien parce que tout cela m’a ouvert l’appétit ! dit-il en se léchant les babines et en se frottant le ventre.
Puis le large Gorille se détourna de ses prisonniers et fit un signe à ses serviteurs en se dirigeant vers son trône, avec son air nonchalant très énervant.
Alors que Khaldun continuait d’insister pour qu’on les libère, Albert eut une idée. Il appela à son tour le Gorille, qui ne faisait visiblement plus l’effort de les écouter. À haute voix, il proposa au roi que ses amis et lui-même lui préparent eux-mêmes un repas d’exception, en attendant cette fantastique représentation. Kytou, qui avait bien compris la stratégie de son ami, appuya la proposition en montrant la fameuse recette qu’il avait précieusement gardée dans son sac: celle que sa grand-mère lui avait transmise.
Le roi Gorille sembla montrer un intérêt curieux à cette drôle de proposition. Albert insista encore, en clamant haut et fort qu’il n’existait pas meilleur ragoût dans tout le royaume. Il n’en fallut pas plus pour convaincre le Singe gourmand.
Les soldats du monarque vinrent précautionneusement sortir chacun des aventuriers de leurs cellules. Sous garde extrêmement rapprochée et contrôlée, les aventuriers furent menés à ce qui tenait lieu de cuisine et garde-manger du roi. Nul ne sait vraiment comment ils réussirent à rassembler tous les ingrédients nécessaires à la fameuse recette ni comment ils réalisèrent à la perfection chacune des indications de celle-ci. Toujours est-il qu’un peu plus tard, une immense marmite fumante et odorante fut amenée sur la longue table du roi Louie, qui salivait d’avance. Toujours encadrés de près par un groupe infranchissable de gardiens, les quatre compagnons assistèrent, avec un peu d’appréhension, au repas du roi.
Le Gorille se délecta d’une première assiette, qu’il expédia en quelques secondes. Puis il se fit servir une seconde, qu’il ingurgita tout aussi rapidement. Une troisième, puis une quatrième suivirent. C’est finalement après un septième service qu’il termina proprement, que le Gorille s’affala finalement au fond de son siège, en soufflant de satisfaction.
– De mémoire de Louie, jamais je n’ai mangé aussi bon ragoût de toute ma vie !
Voyant leur souverain tellement satisfait, les Singes environnants se mirent à applaudir tous ensemble, même s’ils ne savaient pas trop pourquoi.
Finalement, le roi Gorille accepta la requête du Lynx et annonça que les quatre prisonniers auront droit de se réunir dans la « loge » spécialement conçue pour les grands artistes de prestige. L’annonce sembla réjouir tous les Primates qui chahutaient tout autour de la place. Puis d’une voix puissante, le roi Louie ordonna qu’on amène à ses invités de quoi boire pour conclure le repas, avant de partir pour la grande scène.
Khaldun, Kytou et Albert se regardèrent en souriant. Enfin, les événements semblaient jouer en leur faveur. Seul Ulfar gardait le regard sombre, une rage semblait bouillir en lui, mais il restait silencieux. Une fois rapproché de ses amis, Albert chuchota discrètement :
– On a réussi à les embobiner pour nous faire sortir de nos prisons, dit-il avec un regard de connivence vers Khaldun qui acquiesça en souriant. On arrivera ensuite sans peine à les flouer pour disparaître, dès qu’ils nous laisseront seuls pour préparer notre soi-disant « spectacle ». Ne craque surtout pas Ulfar, on ne pourra pas s’en sortir en les combattant.
L’Ours grogna silencieusement, mais finit par acquiescer de la tête.
Une coupe de bois fut apportée à chaque aventurier, et une autre en or massif au roi Gorille. Une fois rempli par un drôle de breuvage, le suzerain leva haut son verre et hurla à sa santé ! Puis il déglutit la boisson d’un trait. Il fixa ensuite intensément les quatre compagnons qui se mirent aussi à boire leur verre, mais avec moins d’entrain. Cela avait un goût à la fois fruité et fermenté, certainement une sorte de vin local. Il n’avait pas franchement mauvais goût. Une fois satisfait que chacun ait bu sa coupe, le roi fit signe aux gardes d’accompagner ses invités à l’endroit prévu. On apporta leurs affaires aux quatre compagnons, qui restaient toujours scrupuleusement encadrés par une imposante garde armée.
La procession se mobilisa et s’enfonça un peu plus loin dans la densité de la jungle, suivant un chemin faiblement éclairé par quelques torches. Il faisait trop sombre pour que les aventuriers ne puissent voir au-delà de ce qu’elles éclairaient, mais l’épaisseur de la végétation semblait les environner de toute part. De plus, la boisson qu’ils venaient de boire commençait à leur faire légèrement tourner la tête.
Ils pénétrèrent enfin dans un lieu légèrement évasé, bordé par endroits par de grandes colonnes de pierres taillées, certaines partiellement détruites. Albert eut l’impression de reconnaître des éléments de ces ruines qu’il avait aperçues au loin depuis son point de vue au sommet de l’arbre qu’il avait escaladé plus tôt dans la journée. Le chemin descendit légèrement au centre de ces édifices et déboucha soudain sur une vaste salle circulaire, couverte par un toit plat de pierre. Le sol était situé plus en profondeur, masqué dans l’ombre. Une fois arrivé à proximité, Albert examina le lieu. Petit à petit éclairé par les torches que des Singes allumaient tout autour, il reconnut dans la configuration de cet espace celle d’une grande arène. Un frisson remonta le long de son échine.
Les gardes guidèrent leurs prisonniers vers une échelle de corde qui avait été déroulée, afin qu’ils descendent au fond de l’arène. Prenant soudain conscience de la situation, Khaldun exigea des explications en réclamant la « loge » qui leur avait été promise pour les préparatifs de leur spectacle. Dans l’agitation qui s’imposa, les aventuriers ne remarquèrent pas le roi Louie qui était arrivé derrière eux, encadré de ses proches gardes du corps.
- Vous vouliez vous réunir pour nous offrir votre meilleure représentation, questionna l’opulent Gorille sans attendre de réponse, alors que le spectacle commence ! hurla-t-il en levant les bras.
À ce geste, ses soldats Orang-Outans poussèrent violemment les quatre aventuriers dans l’arène, et retirèrent l’échelle qui y accédait. Dans une cohue d’excitations, plusieurs dizaines de Singes vinrent se disperser tout autour de l’arène pour assister au spectacle.
Le fond de l’arène était drapé d’une nappe de fumée qui s’épaississait lentement. Elle était produite par des torches qui avaient été lancées ou étaient tombées dans les amas de détritus qui jonchaient à plusieurs endroits le sol de l’espace clos. Albert grogna en voulant se relever, sentant qu’il s’était méchamment tordu la cheville en tombant au fond de l’arène. Il ne distinguait pas ses compagnons qui avaient chuté plus loin, dispersés dans l’enclave. Il se mit à les appeler par leurs noms, mais le vacarme général couvrait ses appels.
Kytou s’était brièvement retenu au bras du Singe qui l’avait violemment poussé vers le gouffre, mais l’engourdissement de la boisson fermentée qu’il avait goulûment bue eut raison de sa force et le précipita au fond de l’arène. Il tomba dans un tas de débris et eut beaucoup de mal à s’en dépêtrer. L’air était opaque de fumée et ne lui permettait pas d’apprécier l’étendue de l’arène. Soudain, il remarqua un mouvement vers sa droite, accompagné de sifflements. Il s’y dirigea en titubant en espérant rejoindre l’un de ses amis, mais s’arrêta net en découvrant l’image de la bête qui était couchée devant lui. La vue troublée par les larmes que la fumée environnante provoquait, il se frotta plusieurs fois les yeux, mais le monstre était bien là. Ce dernier tourna soudain son horrible tête vers lui. Des petites tentacules lui pendaient des joues, bordant les multiples rangées de longues dents acérées qui se dévoilaient au fur et à mesure que sa gueule s’ouvrait, tout en expirant de très inquiétants sifflements rythmés par les furtives apparitions d’une fine langue noire et fourchue. Couvert d’écailles, la bête déplia ses puissantes pattes reptiliennes aux griffes étincelantes. Elle se leva lentement et se mit en position d’attaque, dressant sa crête dorsale, tel un chat sauvage prêt à bondir sur sa proie. Kytou n’avait pas d’autre choix que de combattre seul ce monstre infernal. Il se campa en position de défense et hurla à ses coéquipiers de venir l’aider.
Ulfar ne comprenait rien de ce qui se passait. Depuis qu’il avait trinqué avec cet hideux Primate qui se prenait pour un roi, son esprit ne cessait de passer d’un son à l’autre, mélangeant les cris et les rires des Singes qui l’agaçaient tant. Lorsque les gardes l’avaient violemment poussé dans le dos, Ulfar se sentit chuter un long moment dans un énorme trou. Ses réflexes de gladiateur lui permirent de se réceptionner sans encombre. Il resta un instant accroupi, les yeux fermés, pour tenter de discerner quelque chose de familier dans ce tumulte de sons qui l’environnaient. Il réalisa que plus rien ne lui était franchement compréhensible, jusqu’à ce qu’un rugissement terrifiant le poussa à tourner la tête vers sa droite. Il comprit immédiatement qu’il avait été jeté dans une arène de combat et que des bêtes sauvages l’y attendaient. Malheureusement, une opaque fumée lui masquait toute visibilité alentour. Les yeux piqués par cet air toxique, il décida d’avancer d’un pas combattant en direction des rugissements sauvages qui se répétaient, bien décidé à prendre l’avantage dans le duel sauvage qui allait se dérouler.
Khaldun hurlait d’outrage lorsque le large Orang-Outan le propulsa depuis le bord de l’arène. Après trois mètres de chute, le Lynx atterrit violemment sur le dos, lui coupant le souffle et obscurcissant subitement sa vue. Un sifflement aigu vint progressivement envahir son crâne, le réveillant de sa torpeur. Comprenant qu’il venait un instant de perdre connaissance, il tâta son crâne et senti un peu de sang sous ses doigts, suintant d’une plaie. Se concentrant sur cette blessure, il fut tout de même rassuré de ne pas palper de fracture sous sa peau, suite à l’impact de sa chute. Il voulut se relever, mais sa tête lui tourna violemment. Il se rallongea un instant, le temps que le monde autour de lui ne cesse sa valse. C’est en se demandant soudain si ses amis étaient sains et saufs qu’il détecta un grognement inquiétant sur sa gauche. Une ombre monstrueuse se dessina petit à petit dans l’opacité de la fumée obscure. Khaldun en oublia immédiatement son mal de crâne et se redressa, très lentement. La bête difforme qui se rapprochait de lui semblait sortir tout droit des enfers. De tous ses cauchemars, jamais une telle horreur ne lui était apparue. Sa face horrible, couverte de poils dégoulinants et surmontée d’yeux rouges aux iris verticaux, était centrée par un bec crochu de rapace. Un grognement rauque précéda un horrible hurlement strident. De longues pattes terminées par des griffes acérées labouraient la terre en signe d’hostilité. La sueur perla sur le front du templier. En adressant une prière silencieuse, il se plaça en position de combat. Puis il hurla « à l’aide » pour que ses amis le rejoignent.
Lorsqu’Albert reconnut les cris de Kytou et de Khaldun, il sut immédiatement qu’ils étaient en danger. Il se dirigea en boitant en direction des appels qu’il percevait, quelque peu noyés par les cris et rires incessants de nombreux Singes qui les surplombaient depuis les tribunes, tout autour de l’arène. Il distingua enfin deux silhouettes familières qui se faisaient face, en position de combat. Il reconnut facilement Kytou et Khaldun. En les voyant ainsi, Albert eut le réflexe de se mettre aussi en position de combat, tout en gardant un peu de distance et cherchant du regard l’ennemi que ses amis étaient prêts à affronter. La Hyène hurla à nouveau pour qu’on vienne l’aider, rapidement suivi de Khaldun qui cria lui aussi pour qu’on vienne l’assister de toute urgence. Albert ouvrit grand les yeux d’étonnement en découvrant que les deux compagnons se dévisageaient intensément, avec un regard de haine, en tournant légèrement l’un face à l’autre. C’est quand ils s’élancèrent brusquement dans un violent duel qu’Albert comprit qu’ils avaient été drogués (lui-même étant insensible aux poisons). Le public perché en hauteur jubilait devant ce spectacle. L’Ornitho n’avait que quelques secondes pour agir, avant que ce ne soit la catastrophe. Il observa rapidement son entourage et eut une idée.
Ulfar stoppa net son avancée lorsqu’il distingua les deux créatures difformes qui s’affrontaient, en poussant des hurlements sauvages. Par son passé de gladiateur à CitéRoi, il était habitué à se retrouver face à n’importe quel type d’adversaire. Mais là, il ne savait absolument pas comment caractériser l’origine de ces bêtes monstrueuses, dont les aspects n’avaient rien de naturel. La puissance des coups que chacune se portait, envoyant successivement valser son opposant qui revenait ensuite charger de plus belle, indiqua à l’Ours qu’il valait mieux prendre ses précautions. Ulfar repéra un tas de déchets et décida de s’y cacher, le temps que le combat qui lui faisait face élimine au moins l’un des deux monstres.
Kytou et Khaldun avaient la rage du combat qui bouillonnait dans leur sang. Tout deux hurlaient en frappant et en parant les coups de leur adversaire, l’esprit confus par les multiples cris qu’ils percevaient et qui semblaient provenir de toute part. C’était un combat qui allait durer une éternité, quitte à ce qu’ils poursuivent tous deux leur lutte jusqu’au fond des enfers. Soudain, entre deux attaques, une flèche vint se planter entre eux en vrombissant. Ils tournèrent le regard vers la source de ce tir et eurent la surprise de voir au loin une large créature perchée sur un rocher, qui les menaçait en feulant. La bête avait une gueule d’un alligator noir, avec un corps et des pattes d’araignée géante, surmontée d’une longue queue de scorpion. L’adrénaline plein la tête, Kytou et Khaldun s’élançèrent simultanément vers ce nouvel ennemi en hurlant.
Albert ne s’étonna brièvement de voir ses amis confus foncer aveuglément dans son piège. Quelle chance il avait d’avoir trouvé ce vieux squelette suspendu à un reste de colonne près de lui, pour en faire une marionnette improvisée. La drogue encore active dans leur sang avait fait le reste du travail. Il ne lui restait plus qu’à être absolument synchronisé. Au moment où les deux combattants arrivèrent à hauteur de la montagne de détritus qu’il avait repérée en bordure de l’arène, il tira de toute ses forces sur la corde qu’il avait rapidement accrochée au travers du terrain. Kytou fut le premier à s’emmêler les jambes dans le cordage et s’étala de ton son long. Avec son élan et son poids, la tension qu’il provoqua sur la corde fit s’écrouler la colonne en ruine sur laquelle était rattaché le piège qu’Albert avait solidement planté d’une flèche. La chance lui fut d’autant plus grande quand il constata que Khaldun se retrouva bloqué dans sa course par la dégringolade de la montagne de roches. L’Ornitho n’hésita pas. Il fonça sur Kytou qui était resté empêtré à terre et quelque peu choqué par sa brusque chute inattendue. Puis, d’un mouvement assuré et rapide, le ligota solidement de la corde qu’il avait gardée en main.
Au même moment, Ulfar compris que l’une des créatures qui luttaient venait de s’abattre. Il eut le réflexe de bondir en direction du monstre qui restait pour pouvoir l’attaquer par surprise.
Kytou tenta une esquive de dernière seconde en sentant la créature arriver au galop dans son dos. Il n’eut pas le temps de la distinguer qu’un violent coup vint lui sonner le crâne, lui faisant perdre brièvement ses esprits. Quand il réussit avec peine à rouvrir les yeux, il distingua dans un voile flou la silhouette imposante de son adversaire qui le tenait plaqué à terre, en s’appuyant sur lui. Il émit un grognement grave que Kytou reconnut soudain, avant de perdre à nouveau connaissance.
Ulfar plaquait fermement la créature de son poids en l’observant attentivement, son fléau d’armes en main prêt à l’achever au moindre geste dangereux. De mémoire de gladiateur, jamais il n’avait vu un tel ennemi. Ce qui le dérangeait, c’est que le poids et la résistance de la bête ne semblaient pas correspondre à son gabarit imposant qu’elle présentait. Sa difformité était d’autant plus perturbante. Le monstre semblait constamment changer légèrement de forme et d’aspect à chaque fois qu’Ulfar clignait des yeux pour calmer les brûlures que l’air rempli de fumée lui provoquait. Il eut même l’impression à plusieurs reprises de reconnaître des traits familiers, proches de ceux d’une Hyène. Serait-il en plein cauchemar ?
Une fois assuré que Khaldun ne lui poserait plus de soucis, Albert se précipita pour contourner la vieille colonne renversée qui le séparait de ses autres compagnons. Il aperçut avec frayeur Ulfar sur jeter violemment sur Kytou, le mettant immédiatement à terre. Il n’avait pas d’autres choix que d’intervenir. L’habile voleur récupéra le reste de corde qui lui restait et quelques débris autour de lui pour élaborer en vitesse un autre piège. Puis il lança une brique en visant l’Ours qui maintenait son ami Hyène plaqué à terre. La chance fut à nouveau avec Albert quand Ulfar se retrouva à son tour empêtré par les détritus que l’Ornitho avait astucieusement utilisés. Devant la force de son ami gladiateur, Albert tenta la prudence et essaya de l’apaiser en lui parlant. Ulfar eut un hoquet de surprise en reconnaissant petit à petit la voix d’Albert qui sortait de la bouche de l’Animal qui se tenait à distance, encore masqué par le brouillard.
- Albert ? C’est toi ? questionna Ulfar. Vient m’aider, avant que d’autres démons de l’enfer n’apparaissent !
- Ce ne sont pas des démons Ulfar ! rétorqua Albert en s’approchant lentement de lui, heureux de voir que les effets de la drogue se dissipaient enfin. Vous avez été empoisonnés par le roi Louie. Les seuls monstres ici sont ces satanés Singes qui se fichent de nous !
Ulfar secoua sa tête comme pour chasser les derniers voiles d’illusions qui avaient pris possession de son esprit. Puis il se redressa, en panique.
– Mais alors, la créature que j’ai abattue... commença-t-il à questionner en tournant la tête en direction de Kytou qui était resté à terre, près de l’éboulis.
Albert ne le laissa pas finir, il fonça en direction de la Hyène qui recommençait à gémir.
Ils furent rassurés de le voir reprendre ses esprits, se plaignant de son mal de crâne et d’un drôle de cauchemar. Il se dit rassuré de voir ses amis enfin près de lui puis réalisa soudainement la situation. Albert conduisit ensuite rapidement ses amis vers Khaldun qui hurlait pour qu’on vienne le détacher.
Les quatre aventuriers, à peine remis de leur confusion, n’eurent pas le temps de faire état de leurs blessures et de la situation. Les hordes de Singes qui hurlaient tout autour de l’arène manifestaient clairement leur mécontentement de voir leurs prisonniers arrêter les combats. Progressivement, de nombreux projectiles en tout genre furent maladroitement lancés sur eux. De plus en plus de feux s’étaient embrasés et avaient pris de l’ampleur aux quatre coins de l’enclave, épaississant l’air qui devenait de plus en plus irrespirable. Ulfar, qui était le moins blessé de tous, aida ses amis à se rassembler vers le centre de l’arène, afin de s’éloigner le plus possible de la portée des tirs et des flammes. Ils s’arrêtèrent devant une sorte de large structure concentrique en pierre taillée, telle une ancienne plateforme. La forme rappelait à Khaldun un autel de sacrifice, ou bien celle d’un ancien puits bouché. Pendant qu’il aidait Albert et Kytou à bander rapidement leurs plaies, Ulfar hurlait sa rage en direction de leurs bourreaux tout en jetant des regards d’inquiétude en direction des feux qui se propageaient dangereusement dans leur direction. Albert observa plus attentivement les larges pierres qui composaient les bords de la structure sur laquelle il était appuyé. Il remarqua sur chacune la présence de gravures en relief. Les motifs, aux formes particulières, faisaient tout le tour de la structure. Des créatures fantaisistes étaient représentées, parmi lesquelles Albert discerna un Lion ailé avec des pattes d’aigle, une araignée géante avec une tête de cheval, un ours portant une carapace de tortue, un serpent à trois têtes, un rat géant à queue de scorpion, et bien d’autres chimères étranges.
– Vu ces gravures bizarres, on est peut-être dans les ruines d’un ancien temple, dit l’Ornitho à ses compagnons. T’aurais pas une idée dans quel type de temple on vénère ce genre de monstres imaginaires Khaldun ? Albert espérait que les connaissances du templier leur permettraient de trouver plus facilement une échappatoire.
Khaldun se concentra un instant sur les motifs et eut soudain un petit hoquet de surprise. Un souvenir fugace lui traversa les pensées. Il fouilla en vitesse dans sa besace et en sortit un carré de cuir. Il compara l’une des représentations sur les pierres et le croquis qui était dessiné sur son tissu.
– Le serpent trois têtes... et avec une queue à sonnette ! Mais oui, s’exclama-t-il, ce n’est donc pas un plan que j’ai là ! Puis il s’approcha tout près de la pierre pour en observer le moindre détail.
Ulfar s’agita soudain. L’incendie les entourait maintenant de toute part.
- On n’a pas le temps d’admirer ces ruines ! leur cria-t-il. On va se faire griller, bougez-vous les gars ! Il semblait paniqué et désemparé.
Albert cherchait une idée, mais semblait pour une fois ne pas trouver de proposition qui pourrait les sortir de cette impasse. Ne voyant pas que faire d’autre, Kytou se releva et prit son arme à deux mains. Il se mit à frapper de toute ses forces sur la plateforme de pierre, espérant que ce possible vieux puits condamné leur donne une voie de sortie. Seuls quelques petits éclats de pierre sautaient à chaque coup, sans que la structure ne montre le moindre signe de descellement. De son côté, Khaldun était complètement absorbé par son observation. Il tâtait à présent les reliefs du dessin de serpent tricéphale, puis enfonça soudain profondément du bout du doigt l’une des têtes de la créature gravée.
Un bruit rauque et puissant résonna depuis l’intérieur de la structure de pierre, surprenant les quatre aventuriers qui reculèrent légèrement par réflexe. Soudain, la surface de la structure en pierre s’enfonça en grondant dans un nuage de poussière de pierre et un souffle se fit entendre de plus en plus fort, au fur et à mesure que l’air chargé de fumée était aspiré dans l’antre du puits qui s’était formé. Le son, qui rappelait celui d’un très gros siphon, prit une telle ampleur qu’il en devint presque assourdissant. Jusqu’au moment où il s’arrêta net, laissant immédiatement place à un gargouillement liquide qui semblait remonter rapidement du fond du puits, telle une ébullition qui montait.
- Tous à terre ! hurla Khaldun à ses amis, juste avant qu’une puissante colonne d’eau fumante s’élève en trombe à travers l’orifice en rugissant.
Le geyser s’éleva très haut dans l’air et frappa avec force le plafond de la large salle, et qui se fissura dans toutes les directions. Des cascades d’eau et de morceaux de pierres se mirent à pleuvoir partout, éclaboussant violemment les gradins de décombres. Le peuple des Singes s’enfuit en tout sens en criant d’effroi, laissant leurs prisonniers à leur sort. Alors que la colonne d’eau continuait son éruption assourdissante, les aventuriers, trempés, étaient paralysés par la peur.
Au bout d’une petite minute qui sembla durer une éternité, le jet d’eau baissa petit à petit en puissance. Le liquide translucide s’écoulait à présent en cascade depuis les bords du puits, aspergeant complètement les aventuriers. Ils s’agrippèrent l’un à l’autre pour ne pas être emportés par les flots qui s’étendaient sur le sol autour d’eux, en emportant tous les décombres qui jonchaient le sol. L’air se remplissait de plus en plus d’une épaisse vapeur blanche et humide.
- Les feux sont en train de s’éteindre ! cria Albert aux autres aventuriers, une expression d’espoir dans la voix.
Albert, Kytou, Ulfar et Khaldun se regroupèrent, et se plaquèrent dos au large puits-fontaine, qui continuait allègrement d’inonder l’arène. Le vacarme qui avait précédé avait laissé la place au bruissement des flammes qui s’éteignaient en crachant leurs nuages de vapeur, et à celui, plus doux, de l’écoulement du fluide qui cascadait depuis les bords de la structure.
Tandis que les vapeurs blanches se dissipaient petit à petit par les larges lucarnes qui donnaient sur l’extérieur de la salle, des reflets turquoise presque surnaturels apparurent en dansant sur les parois et le plafond de l’arène. Comme immergés dans un chaleureux sauna, un sentiment d’apaisement s’installa dans la tête des aventuriers, qui ressentirent un soulagement étrange à se laisser bercer par ces sons et la caresse de l’eau translucide qui coulait dans leur dos. À mesure qu’ils étaient progressivement immergés, une chaleur surprenante s’insinua dans leur corps, atténuant chaque douleur interne ou externe qu’ils ressentaient, et laissant place à une extrême détente. Ils furent surpris de constater que le niveau avait déjà atteint presque leur bassin, et se demandèrent un instant s’ils n’allaient pas finir totalement immergés dans ce délicieux bain tempéré.
La question fut rapidement résolue par l’extinction progressive de la fontaine, suivie d’un gargouillement sonore qui prit de l’ampleur. Telle une canalisation géante qui venait de se vider, le gargouillement s’étouffa en faisant écho dans la profondeur du puits, à présent asséché.
Kytou se redressa et se hissa d’un bond sur le bord de la structure de pierre. Il découvrit avec stupeur qu’un escalier en colimaçon était maintenant accessible et s’enfonçait profondément dans les entrailles du puits qui semblait très profond. Il lui sembla distinguer le reflet de l’eau tout au fond.
Khaldun s'approcha lentement de l'ouverture de pierre. Face à ce sombre gouffre, un nouveau souvenir s'imposa encore à son esprit, le plongeant dans un mélange de réflexions et de craintes.
– On tente une sortie par ici ou est-ce qu’on essaie d’escalader l’une des parois ? questionna soudain la jeune Hyène, qui fit sursauter le Templier de sa torpeur.
– C’est vrai qu’avec tous ces débris, on pourrait tenter l’escalade, répondit Albert, dont l’idée de s’enfoncer dans un trou vers une destination inconnue ne lui plaisait guère.
Une lance vint se planter soudain en sifflant aux pieds des aventuriers, les éclaboussant d’eau à l’impact. Relevant la tête en direction du tir, ils découvrirent l’un des soldats Orang-outans du roi Louie qui hurlait en les pointant du doigt. Plusieurs autres gardes costaux et armés accoururent à son appel, des lances et des arcs en mains.
- Abattez ces terroristes qui détruisent mon palais ! résonna la voix sonore du roi Gorille qui enrageait derrière eux.
- Nous n’avons plus le choix ! réagit Khaldun en encourageant ses amis à se précipiter dans l’orifice du puits, hors d’atteinte de projectiles mortels.
Ils se précipitèrent en dévalant les premières spirales de marches d’escalier qui descendaient le long des parois circulaires du puits.
Après avoir pris un peu de distance de la surface, ils firent une petite halte. Ils entendaient encore l’écho des hurlements du monarque Singe qui pestait sur ses gardes d’avoir laissé s’échapper ses prisonniers. Soudain, dans un crissement horrible qui fit trembler les parois de la large cheminée de pierre, un couvercle noir sortit des murs de pierre à l’extrémité du puits et obstrua totalement son orifice, plongeant soudainement les héros dans une obscurité absolue.
La vue perçante de Khaldun fut la première à discerner la faible lueur turquoise qui miroitait depuis le fond du précipice.
– Nous n’avons plus le choix maintenant, il faut descendre, déclara-t-il.
Le temps que tous leurs yeux s’habituent à l’obscurité, les aventuriers avancèrent prudemment les marches humides qui les menaient de plus en plus dans les profondeurs, guidés par le Lynx. En palpant la paroi, ils remarquèrent que les rugosités des pierres avaient laissé progressivement place à des surfaces lisses et propres. De très discrets rayons de lueur bleutée émanaient de l’eau tranquille qui stagnait en contrebas. Après quelques minutes, ils atteignirent son bord. L’escalier s’arrêtait à ce niveau. La faible lumière qui diffusait à travers le liquide cristallin à leurs pieds laissait apercevoir en profondeur un orifice semblable à un tunnel immergé.
- Et maintenant ? questionna Ulfar avec un ton énervé.
Les héros se regardèrent un instant, l’air hébété. Puis ils tournèrent le regard vers la lointaine surface en hauteur, noyée dans l’obscurité. Soudain, Albert plongea en éclaboussant tout autour de lui.
- Je vais voir où ça mène et je reviens, déclara-t-il en sortant un instant la tête de l’eau. Puis il disparut sous la surface avant que l’un de ses compagnons ne puisse réagir.
Après quelques trop longues secondes de silence, Kytou s’alarma en criant vers l’eau, suppliant Albert d’immédiatement remonter avant de se noyer. Tandis que Khaldun tentait d’apaiser la Hyène en insistant qu’il fallait lui faire confiance, Ulfar s’assit par dépit contre la paroi en grognant.
En tant qu’Ornithorynque, Albert se sentait vraiment dans son élément. L’eau était de température très agréable, et il lui semblait qu’un très léger courant l’assistait dans ses mouvements de nage tout au long du tunnel qui s’ouvrait devant lui. La lumière bleutée qui diffusait autour de lui s’accentuait légèrement au fur et à mesure de sa progression, donnant aux parois des lueurs turquoise magnifiques. Au bout d’un instant, il aperçut face à lui un mur oblique qui remontait, abouchant sur un miroitement qui signifiait la présence d’une surface. Il sortit enfin la tête de l’eau en expirant l’air qui lui restait dans les poumons, un sourire béat de satisfaction. Le petit bassin dans lequel il venait d’émerger s’ouvrait sur une immense salle rectangulaire qui se prolongeait bien plus au loin. De l’eau cristalline s’écoulait tranquillement au sein d’un fin canal taillé à même le sol de marbre, qui semblait traverser en son centre toute la longueur de la pièce, pour finir sa route en petite cascade dans le bassin où se trouvait Albert. Il sortit de l’eau en s’ébrouant et admira un instant la majesté des lieux.
Kytou ne tenait plus.
- Il s’est noyé je vous dis ! insistait-il en tournant en rond comme un enragé.
Ulfar, qui restait adossé au mur dans son coin, soupira, puis se redressa lentement. - Bon, on remonte et on rouvre cette foutue trappe de pierre ! proposa-t-il en empoignant son fléau d’arme.
Khaldun faisait son possible pour les retenir et les contenir, quand soudain la tête d’Albert apparut, perçant la surface de l’eau dans un jet d’éclaboussures.
- Salut les gars ! dit-il, tout sourire. C’est un vrai palace qu’il y a là-dessous ! Faut que vous voyiez ça !
Le soulagement s’imposa parmi les aventuriers.
Ils furent très impressionnés et immédiatement intéressés quand Albert leur expliqua sa découverte après sa nage sous-marine. Seulement, la question d’une longue traversée sous l’eau posait problème. N’étant pas aussi bons nageurs que le jeune Ornitho, Khaldun, Kytou et Ulfar étaient unanime sur le risque très probable de noyade.
Kytou eut une idée : utiliser les peaux de loup sauvage qui étaient restées dans le fond de son sac (car finalement, ils n’avaient pas eu beaucoup de succès pour les vendre à CitéRoi). Il suggéra de fabriquer des sacs remplis d’air, telles des capuches, qu’ils garderaient sur eux sous l'eau. Avec l’aide de l’agilité manuelle innée de son acolyte voleur, ils confectionnèrent rapidement trois larges balluchons hermétiques avec ces peaux. La Hyène se proposa d’essayer en premier leur bricolage. Il enfila sa tête dans la poche poilue, tel un casque de scaphandrier, en prenant soin de bien le gonfler d’air. Par contre, il ne voyait strictement rien, et l’odeur à l’intérieur était plus que douteuse. Albert aida Kytou à faire un nœud autour de son cou (pas trop serré, histoire de ne pas l’étrangler). Il expliqua qu’une fois tous à l’eau, il attacherait chacun à une corde pour qu’il puisse les guider dans le tunnel, sous condition que tout le monde nage. Puis Kytou sauta dans le bassin. Le ballon de poils de loup trempé remonta à la surface après quelques secondes. On ne comprit pas vraiment les paroles de Kytou à travers la peau, mais il fit un geste de la main pour montrer que ça marchait bien. Khaldun et Ulfar enfilèrent également leur poche sur la tête, pour certain en grognant de dégoût. Le résultat était vraiment comique : ils avaient l’air d’épouvantails ambulants. Albert regrettait d’être le seul à pouvoir en profiter.
Le drôle de cortège sous-marin eu du mal à se coordonner pour démarrer, mais une fois l’avancée bien entamée dans le tunnel, Albert réussi donner le rythme nécessaire pour une nage synchronisée et bien dirigée. Lorsqu’il arriva au bout, l’Ornitho se détacha prestement du cordage, sentant qu’il commençait vraiment à manquer d’air. Après avoir repris sa respiration, il accueillit ses amis qui arrivèrent en déambulant dans le petit bassin d’eau. Kytou se hissa sur le bord tout agité, s’arrachant ce satané sac de peau puante de la tête. Ulfar fit de même dès qu’il atteignit la surface de l’eau, en hurlant qu’on vienne l’aider à récupérer le Lynx qui traînait derrière lui. Khaldun avait perdu connaissance pendant la traversée, mais avait toujours le sac d’air bien fixé sur sa tête. Ils le sortirent rapidement et lui décrochèrent son scaphandre, qui était franchement trop serré autour de son cou. Albert et Kytou sentirent la panique les envahir lorsqu’ils constatèrent que Khaldun ne respirait plus. Libéré de ses affaires, Ulfar les chassa d’un geste, et vint se placer à genou près de lui. Il lui porta subitement un violent coup de point sur le torse. Il attendit quelques secondes, puis répéta son geste brutal, surprenant à nouveau ses deux autres compagnons qui ne comprenaient pas ce qu’il faisait. Kytou voulut intervenir pour l’empêcher de frapper encore leur pauvre ami, mais l’Ours l’arrêta d’un signe de la main en montrant qu’il savait ce qu’il faisait. C’est à cet instant que le templier inspira soudain profondément en ouvrant grand les yeux.
Après avoir repris connaissance, Khaldun remercia chaleureusement ses camarades de l’avoir sauvé de son étouffement. Il avoua avoir paniqué sous l’eau, cette plongée lui évoquant de trop pénibles souvenirs auxquels il ne souhaitait pas repenser, et l’oxygène a dû lui manquer trop rapidement. Ses amis avaient les yeux humides par l’émotion, mais étaient heureux de le retrouver sain et sauf.
Après un court repos, les aventuriers entreprirent d’explorer la majestueuse salle dans laquelle ils se trouvaient. Toutes les parois étaient lisses et propres, d’un reflet bleuté qui évoquait cette pierre précieuse turquoise délicatement taillée qui décorait les temples et bâtiments de prestige. Des grandes colonnes nacrées étaient alignées tout au long des murs, avec de fins motifs serpentins qui les ornementaient. Accrochés à intervalles réguliers sur les parois, de hauts socles aux formes élégantes soutenaient des larges pierres sphériques, d’où émanait la lumière bleutée qui éclairait l’ensemble de la salle. Les aventuriers étaient fascinés par ce lieu épuré, et dont l’aspect et l’ambiance leur imposaient une admiration et un respect naturel, comme s’ils se trouvaient au cœur d’un site sacré.
- Les amis, je crois bien que nous avons découvert l’un de ces mythiques temples anciens dont parlent les légendes, déclara Khaldun, un immense sourire béat sur le visage. À mon avis, notre quête approche enfin de son but !
- Alors, allons chercher cette fameuse Source ! s’exclama Albert, qui devint tout joyeux.
Ils suivirent le fin et long canal d’eau scintillante qui se jetait dans le bassin. Il s’étendait en effet sur toute la longueur centrale de la salle, qui faisait plusieurs dizaines de mètres de longueur, en remontant légèrement en pente douce jusqu’à son extrémité. Ils y découvrirent l’abouchement d’un couloir, bien plus étroit que la grande salle. Celui-ci donnait accès à de larges et basses marches qui formaient deux escaliers parallèles. Ils bordaient de part et d’autre une fine ravine, au fond de laquelle s’écoulait la rivière et qui se creusait à mesure que les escaliers montaient. Les murs de ce couloir présentaient la même matière précieuse que la précédente grande salle. De fines gravures ondulées en parcouraient la surface, décorant toute la paroi en des formes sveltes, mais complètement abstraites pour les aventuriers. En amont du passage qu’ils gravirent, un petit pont reliait l’extrémité des deux escaliers parallèles, en surplombant une cascade d’eau qui tombait au fond de l’étroit ravin. Au-delà s’ouvrait l’entrée d’une nouvelle salle.
Cette nouvelle pièce avait une configuration sphérique très large, avec un plafond extrêmement haut en forme de dôme. Des reliefs étaient vaguement visibles en hauteur, à la base de la voûte. Ils étaient trop peu éclairés pour savoir s’il s’agissait de lucarnes, de cheminées ou de protubérances naturelles d’une ancienne grotte. L’écho de la cascade d’eau se répercutait sur toutes les parois de la salle, produisant un son continu et mélodieux qui accueillait avec apaisement les nouveaux venus. Une longue et fine fissure rectiligne dans le sol laissait partiellement apparaître la course de la rivière qui s’écoulait sous le plancher. À l’autre extrémité, deux sphères lumineuses étaient soutenues par des piliers de roche brute, semblables à celles qui brillaient dans le précédent grand hall. Ces deux colonnes étaient reliées entre elles par une imposante structure de forme étrange. L’ensemble semblait être précisément situé au-dessus du niveau où débutait la rivière qui s’écoulait sous leurs pieds.
- La Source doit sûrement se trouver derrière cette chose là-bas, dit Albert en la pointant du doigt.
Lorsque les aventuriers traversèrent prudemment la salle, ils distinguèrent petit à petit que la forme qui reliait les piliers lumineux ressemblait une espèce d’imposante sculpture, représentant un géant de pierre. Il avait une position accroupie et tenait, de ses massifs bras tendus, chacune des colonnes qui l’encadraient. Il semblait dans une posture défensive.
En approchant plus, Ulfar s’exclama en repérant immédiatement la présence d’un nouveau totem chamanique planté dans le sol juste devant l’immense sculpture de pierre.
– Encore de la magie noire ! Je m’en occupe ! puis l’Ours courut jusqu’au totem, pour l’exploser d’un violent coup de son arme.
Les éclats de bois giclèrent tout autour de lui. Un court instant passa avant qu’un tremblement se fasse sentir au sol, puis la forme géante de pierre se mit petit à petit à se mouvoir. Un lointain hurlement grave diffusa de la large gorge de la créature qui se redressa lentement au-dessus d’Ulfar. Ses amples mains avaient relâché les colonnes à ses côtés pour venir entourer sa tête, qui était disproportionnellement plus petite par rapport au reste de son corps massif, elle-même surmontée d’une vieille couronne de métal ébréché. Le mastodonte s’ébroua en faisant tomber une pluie de poussière et de graviers. Les aventuriers, qui s’étaient regroupés en vitesse autour d’Ulfar, prêts à combattre, étaient complètement troublés de se retrouver face à un mythique Golem de pierre.
Le géant jeta un regard circulaire dans la large salle en grognant, tel un son de frottements de roches qui se disloquent. Puis il fixa attentivement le petit groupe qui lui faisait face, avec des yeux qui étincelaient une lumière rouge. Il reprit sa position accroupie devant à eux et croisa ses bras trapus.
- En ce lieu, qui êtes-vous ? prononça le Golem de sa voix puissante et grave.
Les quatre compagnons étaient tétanisés, aucun n’osa répondre.
Après quelques secondes de tension, le raclement de roche se fit à nouveau entendre de la gorge du géant, qui déplia ses bras pour s’appuyer solidement dessus et se redresser légèrement, s’approchant un peu plus des intrus qui s’opposaient à lui.
- En ce lieu, qui êtes-vous ? répéta-t-il intensément.
Le sang battant la chamade dans sa tête, Kytou jeta un rapide coup d’œil vers Ulfar, qui était lui aussi prêt à passer à l’attaque. Albert les prit de court en répondant soudain, d’une voix mal assurée :
- Nous sommes venus en paix ! Nous recherchons la Source ! enchaîna-t-il, malgré le regard réprobateur que lui lancèrent ses amis.
Le colosse de roche resta totalement immobile un bref instant. Puis il répéta la même question, avec cette lueur étrange au niveau de ses yeux de pierre qui vira au pourpre, lui donnant un air de plus en plus menaçant. Khaldun fit un signe d’apaisement à ses compagnons guerriers, qui étaient sur le point de lancer leur assaut.
- Nous sommes en ce lieu des amis ! tenta le templier d’une voix forte et qui se voulait assurée. Daignez accepter ici notre respectueuse présence, Grand Maître de ce sanctuaire sacré !
Le Golem ne changea pas sa posture, mais l’éclat de son regard se fit plus clair et un peu moins menaçant.
- En ce lieu, que cherchez-vous ? questionna-t-il de sa voix rocailleuse.
- Nous sommes ici pour la Source…l’Eau pure ... la potion magique ? tenta d’expliquer Albert de façon confuse. Mais remarquant son manque de conviction, il enchaîna prestement : C’est pour le Roi, il est malade !
Alors que Kytou chuchota rapidement qu’ils feraient mieux d’attaquer ce monstre plutôt que de tout lui raconter, le Golem sembla se reculer légèrement, comme surpris par les propos de l’Ornithorique.
- En vérité, qui est le Roi ? demanda-t-il d’un ton sévère, la teinte du regard virant à nouveau au rouge.
Albert plongea sa main au fond d’une poche et en ressortit l’anneau que la Reine Anella leur avait offert à CitéRoi.
- C’est Ionak, le Roi d’Ankiona ! déclara-t-il avec assurance, en tendant haut le bijou face au visage de pierre…royaume dont vous faites aussi partie !
Ses yeux étroits se concentrèrent un instant sur l’anneau, puis leur étincellement lumineux s’éclaircit complètement, éclatant d’un blanc immaculé.
Le géant changea sa posture et s’assit en tailleur vis-à-vis des aventuriers, bras croisés devant lui.
- Pour atteindre la Source, le Mérite et la Vérité toujours vous devez connaître. dit-il en fermant les yeux, comme s’il réfléchissait.
Un bref instant de silence laissa les héros dans l’hésitation. Khaldun chuchota à ses amis qu’il était sûrement en train de leur faire passer un test. Le Golem se redressa très légèrement et prononça d’une voix profonde et lente :
- En bord de mer, vagues je suis ; En hiver, des montagnes je descends ; Plus une larme, sans moi vous n’aurez. Puis il ouvrit ses petits yeux brillants. Qui suis-je ?
Albert, qui adorait les concours de devinette, répondit sans hésiter :
- L’Eau !
Kytou lui lança un regard noir, lui faisant comprendre que ce n’était surtout pas le moment de se précipiter.
Le géant de pierre se redressa doucement tout en gardant ses bras croisés devant lui. Puis il referma les yeux, sans changer plus sa posture. Il prononça à nouveau d’un même ton :
- Sans voix, je crie ; Sans ailes, je voltige ; Sans dents, je mords ; Sans bouche, je murmure. Il ouvrit les yeux. Qui suis-je ?
Kytou eut l’impression que le regard du Golem était dirigé vers lui. En faisant un rapide signe vers Albert pour l’empêcher de parler avant lui, il répondit :
- Le Vent !
Lentement, le colosse tendit son bras droit sur son côté et déposa sa large main rocailleuse sur la sphère lumineuse qui était fixée sur l’un des deux piliers qui l’encadraient. Sa brillance sembla légèrement s’accentuer. Le Golem ferma encore les yeux.
- Sans cesse en train de danser, à manger donnez-moi et je vivrai, à boire donnez-moi et je mourrai... Qui suis-je ?
Les aventuriers hésitèrent plus longuement, se consultant du regard. Ulfar bredouilla quelque chose vers Khaldun, qui hocha de la tête. Puis le Lynx prononça à voix haute ce que son ami avait suggéré.
- Vous êtes le Feu.
Le massif bras gauche se tendit en direction du second pilier et sa large main vint recouvrir la boule lumineuse qu’il soutenait.
- Braves, vous êtes. Le mérite, le Gardien vous accorde. Au réveil, la Source vous appelle. Puis il enfonça légèrement de ses mains les deux sphères qui l’encadraient.
Un grincement vibra sous leurs pieds, qui résonna ensuite dans toute la salle. Un panache de fumée et de vapeur s’éleva dans le dos du Golem. Après un court instant, le nuage se dissipa, et les bruits de roches laissèrent entendre le son d’une cascade agitée. Puis le Gardien se déplaça sur l’un des côtés, révélant le passage vers une petite galerie qui était apparu derrière lui. Les héros écarquillèrent les yeux en découvrant un escalier étroit, taillé à même la roche, qui remontait le long de la paroi. Le chemin longeait les remous d’une cascade d’eau étincelante, qui produisant des vapeurs aux éclats turquoises surnaturels. Au sommet de la galerie trônait une structure de pierre en forme de coupe relativement large, dans laquelle s’écoulait une source vivace et fumante qui jaillissait directement du mur au-dessus d’elle. L’eau s’échappait ensuite par les bords de cette espèce de bassine en ruisselant vers la cascade.
- Nous y sommes enfin les amis ! déclara dans un soupir de satisfaction Khaldun, un grand sourire sur le visage. Puis il se tourna vers Albert, qui avait lui aussi le regard émerveillé. C’est grâce à toi si on en est là, à toi l’honneur... lui dit-il, en l’invitant d’un geste à y monter.
En riant d’excitation, Albert sortit avec empressement son outre de son sac, vida le reste qu’elle contenait par terre, puis entreprit d’escalader l’étroit escalier.
Arrivé au sommet, il observa avec fascination la large bassine creuse au sein de laquelle s’écoulait la Source. Elle était composée de la même matière que la roche qui formait la galerie tout autour de lui, probablement sculptée directement dans la pierre. L’eau translucide, qui tourbillonnait et s’agitait au gré du déversement de la fontaine, éclairait de milliers de reflets fugaces le visage ébahi du jeune voleur. Une aura de bien-être l’envahi en même temps que d’innombrables petites perles aqueuses se déposaient sur sa figure, relâchées par la brume qui s’élevait de l’eau. Avec une lenteur délicate, Albert immergea complètement sa gourde vide dans le liquide agréablement tempéré, jusqu’à ce que les dernières bulles d’air s’en échappent. Il rangea avec douceur son précieux trésor, puis observa encore de plus près cette étrange coupe de pierre qui l’hypnotisait. Il découvrit de fines décorations gravées tout autour du bol, dessinant des symboles mystérieux. Cinq différents motifs qui se répétaient. L’un d’entre eux était composé de petites vagues alignées les unes sur les autres ; un autre présentait les mêmes petites vagues dressées à la verticale, les unes à côté des autres ; un troisième dessin affichait des simples traits horizontaux superposés; des courts tracés anguleux empilés à l’horizontale constituaient un quatrième symbole ; et enfin, un cinquième motif montrait des petites courbes concentriques qui tournaient les unes autour des autres, en formant une sorte de spirale infinie.
Albert se sentit irrémédiablement attiré par cette large coupe étrange, et posa ses mains autour, comme s’il voulait le soulever. Il ressentit une chaleur agréable remonter dans ses bras et doucement l’envahir tout en entier. Albert avait le regard fixé intensément sur l’eau qui s’agitait à l’intérieur, tout en gardant les mains plaquées contre les parois dont il ne sentait plus le contact, comme s’il « fusionnait » avec la structure. Le récipient se mit discrètement à briller. Le liquide commença à frétiller de plus en plus fort, puis la surface s’éleva en direction du visage de l’Ornitho. Comme une fontaine agitée, des vaguelettes qui débordaient vinrent asperger les bras d’Albert, puis, tels des tentacules translucides qui rampaient sur lui, remontèrent jusqu’à ses épaules. L’euphorie progressive qu’il éprouva fit naître en lui une sensation de pouvoir. Celui de contrôler et canaliser l’énergie que contenait cette eau bienfaitrice partout autour de lui. Albert ressentit cette magie gonfler en lui. Il admira avec fascination sa main qu’il avait relevée à hauteur de son visage. Des fines langues de fluide transparentes serpentaient entre ses doigts au gré de sa volonté, comme s’il pouvait jongler avec l’eau.
L’observant avec étonnement de plus loin, les autres aventuriers se demandaient ce qu’il pouvait bien se passer, tout en jetant des coups d’œil interrogateurs vers le Golem, dont l’expression et la posture restaient totalement figées, telle une statue de marbre.
Lorsqu’Albert relâcha finalement la coupe de son autre main, l’agitation qui animait l’eau se calma brusquement. Il se retourna en direction de ses compagnons, une faible aura bleuté encore visible un bref instant autour de lui, avant de se dissiper. Il avança lentement sur les marches de l’escalier en observant intensément ses mains qui avaient retrouvé leur aspect normal. Dans sa descente, il les étendit au-dessus de la cascade à son côté et des vagues d’eau surnaturelles vinrent lécher la paume de ses mains, tels des animaux de compagnie invisibles. Avec un grand sourire fixé sur ses lèvres, son esprit était cependant inconfortablement balancé entre la satisfaction et l’interrogation.
Kytou ne se fit pas prier pour aller voir à son tour de plus près cette Source magique. Dès qu’Albert les eu rejoint, il courut pour monter quatre à quatre les marches, puis ralenti soudain en arrivant près du sommet. Il s’approcha prudemment du large bol de pierre, qui luisait d’humidité. Le cœur battant la chamade par son ascension éclair, le jeune guerrier Hyène affichait un grand sourire béat. Avec quelques secondes d’hésitation, il posa délicatement ses mains sur les motifs du récipient, tout en observant les remous de l’eau translucide qui s’écoulait en son sein. D’abord discret, un bouillonnement apparut progressivement dans la coupe, et s’accentua. En même temps, une chaleur diffusait des parois qu’il touchait, pour remonter tout au long de ses bras. Cette très agréable sensation vint immédiatement ralentir ses pulsations cardiaques et calmer son souffle, installant un incroyable sentiment de paix et de soulagement. Une vapeur blanche de plus en plus épaisse s’éleva de la surface en ébullition, masquant sa visibilité. Le nuage qui se formait entama un tourbillonnement qui vint envelopper Kytou. Le jeune Hyène guerrier se sentit envahi d’une puissance inconnue, comme s’il avait soudain conscience de l’énergie qui circulait dans l’air qui l’entourait et qu’il respirait. Il eut la sensation d’être capable de manipuler cette énergie et y puiser la force qu’il voulait. Kytou se sentait incroyablement léger, au point qu’il ne ressentait plus le contact du sol sous ses pieds. Des fins crépitements électriques zébrèrent furtivement le tourbillon de brume qui l’entourait et Kytou s’amusa à en attraper de la main. Avec un sentiment d’euphorie, il relâcha complètement la coupe et le bouillonnement de l’eau s’arrêta aussi rapidement qu’il était apparu. Le nuage de vapeur se dissipa, laissant quelques dernières fines zébrures d’électricité scintiller en l’air. Il eut la nette sensation de redescendre doucement à terre, ses pieds regagnant pleinement le contact avec le sol ferme.
Les aventuriers observèrent Kytou revenir vers eux d’un pas léger et le poil complètement ébouriffé par l’électricité statique qu’il avait accumulée. Juste avant d’arriver au bas de l’escalier, en souriant d’anticipation, Kytou bondit en l’air et s’éleva quelques mètres pour finir par atterrir en douceur tout en bas du chemin, tel un oiseau planeur. Albert ne se retint pas de s’exclamer devant cette incroyable aptitude qu’il aurait bien voulu aussi hériter.
Khaldun voulut laisser Ulfar monter avant lui, mais l’Ours tremblait d’inquiétude et l’implora d’y aller avant lui. Le Lynx gravit donc l’escalier, avec la noble démarche digne d’un templier. Arrivé devant le calice de pierre, il murmura une courte prière silencieuse, puis déposa ses mains sur ses bords. À sa surprise, la Source d’eau qui s’écoulait dans le récipient s’atténua, au point de pratiquement s’éteindre. Les débordements de la coupe diminuèrent en même temps que la transparence du liquide s’effaça, devenant de plus en plus opaque pour finalement prendre une teinte marron. Des doux picotements remontèrent le long des bras de Khaldun, puis diffusèrent dans tous son corps. Il sentit une force nouvelle qui était en train de s’installer en lui, en même temps que la surface du bassin devenue totalement immobile se plissa petit à petit. Des fissures laissèrent apparaître un terreau humide qui émergea en dégageant une agréable odeur d’humus. Le Lynx se concentra sur cette boue qui proliférait et imagina la modeler à sa guise par son esprit. Des nappes épaisses de cette terre s’échappèrent au-dessus des bords du bol, tombant directement devant et sur les pieds de Khaldun. Petit à petit, la boue s’accumula en un monticule, qui se dressa sur sa propre volonté et se modela en un petit muret de terre luisante tout autour de lui. Le templier se concentra dessus et l’argile se solidifia soudain, prenant l’apparence d’un mur ferme. Il esquissa un sourire, puis se détendit en relâchant la large coupe de pierre. Au même moment, la petite muraille fondit en s’écrasant par terre en une flaque de vase liquide, que le sol absorba rapidement en laissant échapper un discret nuage de vapeur. Khaldun se retourna vers ses amis, releva son point devant lui, au sein duquel il ressentit une force particulière qu’il n’avait jamais connue. Puis il redescendit l’escalier, toujours avec la même dignité, et l'étrange sensation d'avoir enfin retrouvé tout ses esprits.
Ulfar restait immobile en tremblant, imaginant que grimper les marches de cet escalier le mènerait tout droit dans le pire de ses cauchemars. Ne se retenant plus, Albert lui cria qu’il avait trop de la chance et que s’il était à sa place, il n’hésiterait pas une seconde !
Pendant sa lente ascension, l’Ours revoyait dans sa tête ce rideau de flammes qui l’avait tiré de sa torpeur macabre il y a plusieurs années en arrière. Il ressentait ce linceul ardent l’étouffer de toute part, et sentit le souffle lui manquer. Pour ne pas sombrer dans la panique, il fixa son regard sur cette eau translucide qui cascadait à son côté, et tenta de faire le vide dans sa tête en calmant sa respiration.
Arrivé devant la Source, l’appréhension restait bien plus forte que l’admiration. Entendant au loin Albert l’encourager à nouveau, il posa ses mains tremblantes sur les bords de la large coupe et ferma les yeux. Il les ouvrit aussitôt pour ne pas laisser encore les images de ses cauchemars réapparaître. Comme pour tenter de chasser les démons de ses pensées, il prononça à voix haute que ce qu’il voyait devant lui n’était que de l’eau. Mais il ressentit soudain une chaleur diffuser dans ses avant-bras à laquelle il ne s’attendit pas. Il tressaillit lorsque cette sensation se propagea dans tout son corps, installant en lui un étrange sentiment de bien-être insoupçonné. Les pulsations de son pouls ralentirent immédiatement et son souffle s’apaisa profondément. Les yeux grands ouverts de surprise, il observa l’eau du bac tourbillonner de plus en plus et son niveau baisser. Au centre de ce siphon surnaturel, une petite flamme bleutée se forma soudain depuis le fond, puis croître petit à petit, en prenant des éclats orangés et jaunes. Ulfar ressentait également cette flamme grandir en lui, au point qu’il eut la sensation de pouvoir lui-même lui donner vie. Il vit se transformer la langue de feu en un foyer rayonnant, qui suivait sa propre volonté, en baignant son visage d’une forte chaleur. A sa grande surprise, celle-ci lui procurait un plaisir et soulagement immense dans son tout son corps. La vision de ce feu crépitant, qui embrasait maintenant tout le récipient, lui donna l’assurance d’une force et d’un entrain sans précédent, chassant en lui toute trace d’appréhension et de peur face à cet élément qu’il sentait à présent pouvoir dompter. Il se surprit à relever un bras pour plonger sa main dans le feu et la ressortir en tenant au creux de sa paume une flamme agitée. Il ferma le poing pour l’éteindre puis se retourna avec vigueur en direction de ses compagnons. Les bras en l’air, il hurla de joie en rayonnant d’une discrète lueur orangée. Il reprit son souffle en humant avec plaisir la douce odeur âcre du feu qui s’était éteint derrière lui, l’eau de la Source s’écoulant à nouveau de la fontaine.
Lorsque les quatre aventuriers furent rassemblés, ils eurent l’impression de s’observer l’un l’autre d’un nouvel œil. Ils avaient tous un petit air de changement mystérieux, tout en restant profondément eux-mêmes. Chacun avait la sensation d’enfin se sentir « complet », un sentiment qu’ils n’avaient pas imaginé manquer avant que cette Source Elémentaire ne leur apporte cette magie. Les héros comprirent mieux certains événements surprenants de leur passé, qui prirent bien plus de sens devant l’éclairage de l’Elément qui était maintenant en leur pouvoir.
Le Gardien de la Source les félicita à sa façon, avec très peu de mots et une gestuelle très solennelle et froide, à l’image de la pierre dont il était composé. Sans s’attarder, il reprit sa position entre les piliers lumineux qui encadraient l’entrée du chemin qui menait à la Source, après avoir refermé l’accès secret aussi bruyamment qu’il l’avait révélé un peu plus tôt.
Après quelques moments pour calmer leurs émotions, les aventuriers convinrent qu’il était temps pour eux de retourner à CitéRoi au plus vite, afin d’amener l’eau de la fameuse Source Elémentaire au Roi Ionak.
Ils débattaient sur les possibles chemins pour ce retour, quand Kytou eut l’idée de demander conseil à Mordin. Il fouilla dans son sac pour retrouver le Parchemin répliquant qu’ils avaient complètement oublié. Il eut la surprise d’y découvrir une pleine série de messages écrits qui provenaient du vieux druide. Il les conjurait à plusieurs reprises de lui donner des nouvelles de leur avancée, ajoutant quelques avertissements quant à l’urgence de la situation : le Roi Ionak était de plus en plus malade. Ses sollicitations répétées se terminaient par l’annonce qu’il viendrait en personne les chercher dès qu’ils auraient atteint la Source élémentaire. Il leur fallait ensuite à tout prix trouver le cercle de menhir le plus proche. Cette dernière phrase était écrite en gros et soulignée trois fois.
Les aventuriers délibérèrent un moment sur le sens de cette étrange requête, mais sans succès. Ils eurent d’ailleurs franchement de la peine à se rappeler du dernier cercle de Menhirs qu’ils avaient croisé par hasard lors de leur voyage. C’est en y réfléchissant tout en fixant l’immense Golem immobile qui gardait l’entrée de la Source que Khaldun eu l’idée de directement de lui poser la question. À sa grande surprise, le géant de pierre acquiesça avec son air solennel, puis il se redressa et fit quelques pas en direction de l’un des côtés de la large salle sphérique. Dans un petit creux du mur, le gardien y appliqua son poing et l’enfonça légèrement. Un bruit de grincement rocailleux fit trembler les parois, et une nouvelle ouverture se dévoila face à eux. Albert laissa échapper un petit rire et sa curiosité naturelle lui fit se demander combien de passages secrets pouvaient être dévoilés dans cette incroyable salle. En observant l’aspect particulier du plafond en forme de dôme. Il se demanda même si toute la voûte ne pouvait pas être complètement ouvert.
Alors que le Gardien les invitait d’un geste à suivre la sortie qu’il venait de leur ouvrir, il tourna soudain la tête, attiré par un bruit qui résonna depuis le premier couloir d’où étaient arrivés les aventuriers. Une lueur rougeâtre étincela dans son regard. Il poussa les héros à se dépêcher de pénétrer dans le fin corridor de pierre, avant de refermer la paroi derrière eux.
Les aventuriers étaient partagés entre la surprise de se retrouver soudain chassés par le géant et la curiosité de savoir où pouvait bien mener ce passage. De même composition que le reste du sanctuaire qu’ils avaient découvert jusqu’à présent, les murs reflétaient une faible lueur bleutée. Un peu plus loin, ils débouchèrent dans une petite pièce close, éclairée par les quelques sphères lumineuses qui en bordaient les murs irréguliers. L’aspect de cet endroit évoquait bien plus une véritable petite grotte naturelle que les précédentes salles. Au centre du lieu trônait un cercle formé de cinq larges blocs de pierre foncée et lisse, dressés verticalement.
Les compagnons se réjouirent de leur bonne fortune. Ils écrivirent rapidement l’excellente nouvelle sur leur parchemin de correspondance avec leur vieil ami magicien : celle d’avoir enfin réussi à découvert la Source Elémentaire et d’en avoir récupéré une pleine gourde d’eau, ainsi que d’avoir trouvé un cercle de Menhirs caché. La réponse ne se fit pas attendre longtemps, à croire que le grand Hibou passait son temps scotché à son parchemin. « Enfin ! » répondit-il en guise de félicitations. « Maintenant, cherchez le symbole gravé sur la pierre plate au centre du cercle, et dessinez-le-moi ! »
Malgré leur étonnement, les aventuriers fouillèrent attentivement les larges et hauts rectangles de rochers noirs. Ils remarquèrent rapidement des petites gravures qui en bordaient les flancs, très fines. Surpris de découvrir ce détail dont il n’avait pas connaissance, Albert s’exclama en reconnaissant les symboles.
- Regardez ! dit-il avec enthousiasme, en touchant du bout des doigts les petites marques verticales et ondulées gravées sur la pierre qu’il observait. Ce sont les mêmes dessins que sur la coupe de la Source ! ... Un symbole sur chaque Menhir : ça doit représenter les éléments naturels !
Albert réfléchit un instant, puis courut d’un monolithe à l’autre, jusqu’à en choisir un en particulier. Le motif qu’il examinait était formé de cinq petits traits ondulés superposés à l’horizontale les uns sur les autres, représentant à l’évidence l’élément Eau. Il se frotta les mains l’une contre l’autre, puis les plaqua lentement sur la surface froide et noire. Il ressentit immédiatement une infime vibration dans la pierre, puis un léger éclat violacé parcourut toutes les arêtes du menhir.
Ses compagnons s’exclamèrent de surprise. Puis chacun se mit à rechercher le symbole de l’élément qui leur correspondait sur les autres pierres. Après quelques essais infructueux, ils trouvèrent chacun le menhir qui réagit à leur contact : celui du Feu pour Ulfar, de la Terre pour Khaldun et de l’Air pour Kytou.
Après un petit moment d’euphorie devant cette étrange découverte, ils se posèrent finalement la question de l’utilité de ces rochers magiques. Le cinquième menhir les interpella également, avec son symbole dont ils ne comprenaient pas la représentation : une forme de spirale formée par des traits concentriques. Kytou reprit le parchemin dans l’idée de demander à Mordin de l’aide, mais il s’arrêta en relisant la dernière phrase qu’il venait de leur écrire.
- Il devrait y avoir une pierre plate au centre du cercle... dit-il à voix haute.
Il se précipita en étudiant de très près le sol rugueux devant eux. Au centre, une zone apparue beaucoup plus lisse. Il balaya à l’aide de ses avant-bras la couche de poussière qui s’était accumulée dessus, révélant une marque légère, mais bien visible. Il observa attentivement le symbole en tournant autour, dans l’espoir de reconnaître le dessin. Cela ressemblait à une empreinte de patte d’oiseau avec trois doigts orientés vers l’avant et un doigt vers l’arrière.
- Une patte de corbeau, dit Kytou.
Puis, sans attendre d’approbation, il recopia la gravure sur son parchemin.
Il ne fallut que quelques secondes pour que l’écriture de Mordin apparaisse ensuite. Kytou lut à haute voix : « Parfait ! Ne bougez pas, j’arrive ! ».
- Quoi ? Mais comment ? questionna Albert qui se mit à chercher du regard une éventuelle trappe ou une issue cachée sur les parois ou le plafond de la grotte.
Les quatre aventuriers firent rapidement le tour de la salle, qui n’était pas bien grande, mais ne trouvèrent aucun autre accès que celui d’où ils étaient venus.
Soudain, un halo lumineux scintilla autour de l’un des menhirs. Avec un bruit étrange de succion, une forme se détacha brusquement de la pierre noire, comme si elle sortait de ses entrailles, et s’étala par terre. Immédiatement, le monolithe reprit son aspect d’origine, lisse et froid. Ce qui était tombé au centre du cercle se retourna soudain en faisant un bruit bizarre, semblable à un gros ballon qui se dégonfle en sifflant.
Les aventuriers furent complètement estomaqués de découvrir le vieux druide emmêlé dans son manteau, en train de s’étouffer de rire. Il roulait sur lui-même en se tenant le ventre, un sourire béat fiché sur le visage en pleure. Il hoquetait par secousse, comme s’il n’arrivait pas à expirer. Puis soudain, sa gorge sembla se débloquer d’un coup, et il prit une grande bouffée d’air, avant de laisser exploser un bruyant fou rire. Son rire sonore résonna dans la petite grotte, au point que les aventuriers s’en couvrirent les oreilles, tout en se regardant l’un l’autre avec des yeux ronds. Les exclamations du magicien ne cessaient pas. Il réussit tant bien que mal à s’asseoir et tenta de s’essuyer les larmes de ses manches, tout en tentant d’attraper quelque chose sous sa veste. Mais les rafales de rires s’enchaînaient et l’empêchaient de se reprendre. Khaldun s’approcha de lui pour l’aider à se stabiliser. Il suivit ses gestes pour comprendre qu’il essayait d’attraper une bourse qui pendait à un cordon, attaché autour de son cou. Il l’assista pour l’ouvrir et en sortit l’une des petites graines qu’elle contenait. Le Lynx renifla le fruit, et afficha immédiatement une grimace en réaction à la forte odeur piquante qu’il huma. Mordin, toujours mort de rire, essaya de lui montrer qu’il fallait le lui mettre dans la bouche. Khaldun lui glissa donc la graine entre ses lèvres crispées. Entre deux saccades d’exclamations nerveuses, les craquements de mâchonnement se firent entendre. Puis, très rapidement, l’hilarité s’apaisa et le souffle de Mordin pris un rythme de plus en plus lent et profond. Le druide s’allongea en fermant les yeux et en soupirant profondément, comme pour profiter pleinement de ce calme tant attendu.
Après quelques secondes de silence, qui tranchait nettement avec l’agitation qui avait précédé, Khaldun l’appela doucement, avec une main légèrement posée sur le ventre de Mordin, comme s’il avait peur de le réveiller en sursaut.
- Ne vous inquiétez pas les amis, je suis bien vivant, dit tout mollement le Hibou qui gardait encore les yeux fermés, une dernière petite larme coulant au coin de l’œil.
Puis il se releva lentement, en grimaçant à cause des contractions qui avaient endolori ses côtes. Il ouvrit soudain un œil rond quand il fixa la main de Khaldun, dans laquelle il tenait encore la petite bourse de graines. Il fronça les sourcils et l’attrapa d’un geste vif, pour la ranger rapidement à l’intérieur de son manteau.
- Ceci n’est pas à laisser traîner entre n’importe quelles mains... bredouilla-t-il, d’un air suspicieux. Bon, reprenons les choses sérieuses : vous avez l’Eau ?
Alors qu’Albert s’apprêtait à répondre affirmativement, Ulfar s’interposa, imposant sa méfiance naturelle.
- D’où est-ce que tu débarques comme ça, vieil Oiseau ? dit-il d’un air menaçant en empoignant le druide par l’avant de son manteau. Explique donc : comment tu as pu nous rejoindre ?
Khaldun essaya d’apaiser l’Ours alors que Kytou et Albert s’approchèrent, attendant eux aussi des réponses. Mordin se resaisit, épousseta sa veste comme pour montrer qu’il n’appréciait guère qu’on le bouscule ainsi, puis reprit son air ahuri habituel.
- Il est bien trop tard pour de grandes explications, commença-t-il à dire en regardant furtivement un étrange petit bracelet à son poignet.
- Alors, donne-nous la version courte ! suggéra Albert, avec un large sourire.
- Pendant que vous preniez votre temps pour rechercher la Source Elémentaire, poursuivit le druide sans réagir à la proposition de l’Ornitho, j’ai repris contact avec mon ancien associé dont je vous avais parlé il y a quelque temps : Shunai. Ensemble, nous avons étudié plusieurs textes et observations importantes que nous avons réussi à rassembler. Les résultats de nos travaux nous ont menés à l’une des plus incroyables découvertes de ma carrière ... Il fit une petite pause théâtrale dans son discours, puis reprit avec entrain :-D: des portails de voyage instantané ! s’exclama-t-il en écartant les bras autour de lui, les yeux gros et ronds d’excitation. Ce sont les fameuses Portes des étoiles décrites, dont certains textes anciens, expliqua-t-il.
Il s’approcha du centre de cercle de menhirs et pointa du doigt la gravure au sol.
- Et vous avez trouvé celui qui porte le nom de l’étoile qu’on appelle « Algiz » ! déclara-t-il en redessinant le motif en forme de patte d’oiseau en l’air avec son doigt. C’est l’équivalent de la lettre Z en langage des Anciens, selon mon savant collègue. Ce portail est très important !
Voyant que les aventuriers restaient pantois face à ces révélations pourtant incroyables, le druide bredouilla un bref juron dans sa barbe, puis fouilla dans sa sacoche.
- Bon, trêve de discussion, dit-il prestement. Il faut que l’on retourne à CitéRoi au plus vite !
Il ressortit un petit sachet qu’il ouvrit, révélant son plein contenu de poudre blanche. Albert le reconnut immédiatement en s’exclamant :
- Mais... c’est le paquet du trafiquant que vous m’aviez pris à Moulin-sous-Pluie ! dit-il d’un air accusateur, les mains sur les hanches. Je croyais que c’était dangereux et interdit d’en utiliser ?
Devant les regards soupçonneux qui s’abattaient sur lui, le vieux Hibou se sentit obligé de donner quelques réponses. Il expliqua qu’étant dépourvus de l’ancestrale Magie élémentaire dans leur sang, ils devront se servir un peu de cette poudre élémentaire mineure pour pouvoir utiliser le portail magique. Anticipant leur inquiétude, il précisa rapidement que seul lui-même allait s’en badigeonner la paume des mains, et qu’ils ne leur feraient prendre aucun risque avec ce produit effectivement dangereux. Il ne remarqua pas le regard amusé que les aventuriers se lancèrent furtivement à la mention de pouvoir magique élémentaire. Visiblement, le druide n’avait pas connaissance de tout ce qui s’était récemment passé, et ils s’accordèrent d’un clin d’œil silencieux qu’ils garderaient pour l’instant leurs secrets pour eux-mêmes.
Mordin se dirigea vers l’un des menhirs, puis ordonna aux quatre compagnons de venir se placer en file indienne, les uns derrière les autres, chacun en se tenant à l’épaule de celui qui le précède.
- Dans ce voyage très particulier que vous vous apprêtez à vivre, je serai votre guide ! déclara-t-il. Surtout, ne lâchez pas l’épaule de celui qui est devant vous ! C’est vital ! Il observa tout le monde d’un gros œil sérieux, puis ajouta : Si vous entendez des voix lors du voyage, ignorez-les à tout prix !
– Et les graines, demanda soudain Albert en pointant du doigt le sachet qui pendait au cou de Mordin, c’est pour quoi faire ?
Le druide hésita un instant en touchant la bourse qui semblait lui être très précieuse.
– C’est pour... les éventuels effets secondaires du voyage, dit-il rapidement en se retournant face au Menhir, en leur faisant signe de se tenir par l’épaule.
– Mais alors nous aussi on en aura besoin ! s’exclama Kytou à son tour. On a bien vu comme vous étiez presque fou en arrivant tout à l’heure !
Mordin soupira. Puis il expliqua qu’il prendrait la responsabilité de leur administrer l’une de ses graines de Caris s’ils venaient à subir les effets secondaires du voyage. Il précisa que cela était très variable et difficilement prévisible : lors de l’utilisation du portail, il se pourrait qu’ils ressentent une sorte de malaise en arrivant, qui pourrait les pousser à littéralement mourir de rire. Seule une graine de Caris est capable de contrer efficacement cet effet. L’inconvénient, c’est qu’elle est également connue pour ses propriétés de puissant poison, qui pourrait tuer petit à petit la personne qui l’utilise mal... Devant l’inquiétude qui s’afficha dans les yeux des aventuriers, le veux druide tenta de les rassurer. Il expliqua qu’ayant déjà pris une dose de Caris il y a moins d’une heure, ses effets seront encore suffisants pour qu’il ne sombre pas dans la folie après ce nouveau voyage. Il se chargera de donner une graine à ceux qui en auront vraiment besoin à leur arrivée.
Mordin vérifia que tout le monde était bien aligné derrière lui en prenant la tête de la procession, et répéta la consigne la plus importante : celle de ne pas lâcher l’épaule de celui qui le précède.
Il se frotta les mains avec une petite pincée de poudre élémentaire, plaqua une paume sur la surface du menhir devant lui, puis traça d’un doigt de l’autre main un symbole qui ressemblait à une demi-plume. La marque dessinée resta visible sur la pierre, faiblement luminescente par l’effet de la magie de la poudre : une ligne verticale bordée sur sa droite de deux petits traits obliqués vers le bas. Le druide prononça à voix basse le nom du tracé :
- « Ansuz » : cap sur CitéRoi ! dit-il en enfonçant soudain ses mains dans la pierre, comme si elle l’engloutissait.
Les aventuriers se sentirent à leur tour aspirés par le menhir.
Dès qu’ils furent plongés dans le portail, dans un tourbillonnement totalement obscur, ils perdirent complètement toute notion de l’espace et du temps. Des petites étoiles tournoyaient follement tout autour de leurs champs de vision, sans qu’ils puissent les fixer du regard. Ils se sentaient flotter au milieu de cette tornade cosmique sans plus ressentir aucune autre sensation que de la légèreté. Ils étaient comme plongés dans un rêve éveillé. Seul le contact à l’épaule que chacun tenait fermement d’une main leur rappelait qu’ils étaient bel et bien vivants. Certains tentèrent de fermer les yeux pour se concentrer uniquement sur ce lien, mais un vertige les assaillait subitement. Certains crurent entendre les échos de voix graves et lointaines, sans pouvoir comprendre ce qu’elles disaient ni d’où elles venaient. D’autres essayèrent d’appeler leurs amis, mais aucun son ne semblait vouloir sortir de leur bouche. Un sentiment étrange commença à tous les envahir : un mélange de légèreté, de plaisir et d’euphorie.
Un sifflement se fit soudain percevoir de plus en plus fort, comme s’il naissait au creux de leur crâne. Puis, avec un éclatement sonore semblable au moment où l’on ressort rapidement sa tête de l’eau, la lumière du jour vint les aveugler subitement. Puis ils ressentirent à nouveau le poids de leur propre corps qui tombait dans le vide, pour atterrir sur un sol lisse et froid. Un malaise incontrôlable les envahit.
Ils mirent du temps à pouvoir ouvrir un œil pour découvrir où ils se trouvaient : au milieu d’un cercle de menhirs. Le visage marqué par la fatigue, Mordin passait en revue chaque aventurier pour vérifier qu’ils étaient tous là. Il en aida un à reprendre son souffle pour se calmer pendant qu’un autre se roulait par terre emporté par un furieux fou rire et que deux autres étaient en train de vomir, tellement la tête leur tournait. Le druide hésita plus d’une fois à sortir une graine de Caris pour la mettre dans la bouche de ceux dont le malaise semblait avoir du mal à passer, mais petit à petit tout le monde finit par se calmer par soi-même. Il s’assit finalement contre l’un des monolithes pour reprendre lui aussi son souffle et se reposer un instant. Il paraissait totalement épuisé.
Étonnés de le voir entamer si soudainement une sieste, les quatre compagnons laissèrent un moment Mordin pour récupérer. Ils en profitèrent pour observer plus attentivement l’endroit dans lequel ils étaient apparus. Il était situé à l’extérieur, faiblement éclairé par quelques lanternes accrochées sur les hauts murs de briques qui encadraientce lieu, dont le sol était pavé. Ulfar reconnut soudain que le cercle de menhirs dans lequel ils avaient jailli n’était autre que les Pierres de jugement de CitéRoi, l’endroit même où tous les condamnés étaient jugés et exécutés. Albert jeta un coup d’œil vers l’accès à cet espace protégé un peu plus loin, dont le portail était verrouillé et surveillé par un gardien. En effet, un soldat de l’Ordre, visiblement assoupi, leur tournait le dos à distance, et n’avait pas du tout remarqué leur arrivée surprise. De l’autre côté de la place, une porte en fer contre un épais mur donnait accès au donjon du château, par laquelle étaient habituellement emmenés les prisonniers pour leur jugement. En levant le regard vers le coin de ciel sombre qu’ils pouvaient discerner entre les hauts bâtiments, les aventuriers remarquèrent quelques étoiles du soir qui commençaient à scintiller.
Au moment où ils se rassemblèrent à nouveau près du druide qui ronflait toujours contre son menhir, ils sursautèrent en entendant un raclement provenir de l’un des murs qui bordaient la Place de Jugement. Une porte secrète dissimulée dans la paroi s’ouvrît légèrement, puis une ombre en sortit silencieusement. Les aventuriers eurent le réflexe d’attraper leurs armes, mais furent soudainement freinés en découvrant le visage du Guépard qui se dévoila à la faible lueur ambiante. C’était le garde du corps de la Reine Anella. Il leur fit un signe de la main tout en observant avec attention en direction du gardien du site, qui restait imperturbable.
- Messire Mordin est-il avec vous ? demanda silencieusement une voix féminine depuis l’ombre du passage secret.
Khaldun reconnut immédiatement la reine Anella, qu’il discerna dans l’obscurité de l’ouverture.
- Oui, il nous a guidés jusqu’ici, répondit-il. Mais il est assoupi ici.
La souveraine chuchota quelque chose à son garde, qui s’élança prestement pour aller aider le vieux druide à se lever. La Lionne fit un signe aux aventuriers de sa main gantée pour venir la rejoindre silencieusement.
Ils traversèrent au pas de course des étroits couloirs sombres et humides, à peine éclairés par quelques torches encastrées dans les parois. La reine semblait circuler à son aise dans ce dédale labyrinthique. À plusieurs endroits, des petites portes en bois ou en fer s’alignaient au long des murs. Un instant, Albert aperçut un fin filet de lumière filtrer deux minuscules trous dans une cloison. Il n’eut pas le temps de jeter un coup d’œil au travers, mais le voleur était à peu près convaincu qu’il avait entendu des voix à l’intérieur.
- Ce sont des postes d’observation, expliqua Mordin qui avait repris un peu d’énergie pendant leur course.
La Reine leur fit signe de se dépêcher en montrant une porte camouflée sous un escalier de pierre.
- Par ici ! dit-elle en l’ouvrant après avoir jeté un rapide coup d’œil par un petit trou en son centre.
Ils débouchèrent dans une ample pièce, éclairée par plusieurs lustres et un large feu de cheminée qui chauffait trop l’air enfermé. Il s’agissait de la chambre royale. Un Garde de l’Ordre était posté devant l’entrée de l’appartement, veillant à ce que personne n’y pénètre. Il ne parut pas surpris de voir débarquer la Reine et ses accompagnants par l’accès dérobé. Il inclina légèrement la tête en signe de respect vers elle. Anella fit un signe aux aventuriers de s’approcher du lit, dont les larges toiles écarlates masquaient l’occupant qui y était couché.
Ils y découvrirent avec stupéfaction le Roi Ionak assoupi. Le Lion avait le teint blême, les traits complètement tirés et présentait d’une maigreur affolante. Son souffle rauque montrait la difficulté qu’il avait pour respirer. Des perles de sueurs luisaient sur son visage. La Reine écarta les bras en faisant face aux aventuriers, le regard suppliant.
– Tous mes espoirs sont tournés vers vous mes amis. Je vous prie de sauver le Roi, mon époux, leur demanda-t-elle avec une voix légèrement tremblante…avant qu’il ne soit définitivement trop tard !
Elle les laissa s’approcher tout près du chevet du roi Lion. Albert sortit sa gourde remplie d’eau de la Source. Il versa délicatement son contenu dans une coupe d’argent qui était posée sur la petite table à côté du lit. La Reine le remercia d’un regard mêlé d’espoir et d’appréhension, puis elle porta la coupe aux lèvres de son mari.
Le fluide coula dans la bouche du Lion en étincelant de discrets reflets turquoise surnaturels. Le Roi déglutit une première fois, puis une seconde fois. Anella fit une petite pause pour lui permettre de récupérer son souffle, puis le Lion laissa échapper un lent et long soupir silencieux. La teinte de son visage reprit petit à petit une coloration plus chaude, au fur et à mesure qu’il respirait. Le gargouillement rauque qui accompagnait ses respirations s’effaça. Puis il colla spontanément ses lèvres sur le bord de la coupe que la Reine tenait en suspension devant lui, et déglutit le reste de son contenu, tel un assoiffé. Ce faisant, il se redressa légèrement de son lit . Son épouse laissa échapper une petite exclamation de surprise, tout en l’accompagnant dans son mouvement. Les traits du visage du Roi Ionak se déridèrent comme par enchantement. Il se releva doucement, tout en semblant reprendre de l’ampleur et une stature de plus en plus imposante. Quand il eut totalement terminé de boire, il garda un instant les yeux fermés, en inspirant profondément. Puis un sourire apparu sur ses lèvres. Il déclara d’un ton solennel :
- Ouvrez-moi grand ces fenêtres que je puisse enfin respirer la vie !
Anella ne laissa le temps à personne de réagir avant elle. D’une souplesse féline et une rapidité légendaire, elle courut en riant pour aller écarter les longs rideaux qui les masquaient. Puis d’un geste fluide, elle ouvrit en grand les fenêtres qui donnait une vue magnifique sur le ciel étoilé, qui se reflétait sur le sombre et splendide Lac du Roi, tel un miroir lustré.
Un air frais vint remplir soudain la chambre, faisant valser les flammes de la cheminée et des lampes. Avec un pas de danse enchantée, la Reine revint au chevet du lit et y enlaça son époux, qui l’étreignit à son tour de ses puissants bras. Toutes les personnes présentes dans la pièce l’acclamèrent en cœur, tel un triomphe après une grande bataille.
Après quelques instants d’euphorie générale, le Roi Ionak se tourna vers les quatre compagnons. Il leur adressa un remerciement sobre et solennel pour avoir réussi un tel exploit. Il leur promit une cérémonie mémorable en leur honneur, ainsi qu’une très grande récompense. Il ordonna ensuite qu’on leur laisse, à la Reine et lui-même, le répit nécessaire à des retrouvailles dignes d’un couple royal. Les Gardes qui étaient présents accompagnèrent poliment les aventuriers et Mordin jusqu’au bâtiment des hôtes du château.
Tout excités, les quatre compagnons s’exclamaient de la réussite de leur quête. Sur le chemin vers leurs chambres, ils spéculaient sur la fameuse récompense qui leur sera octroyée.
Mordin les laissa un moment profiter de ces moments en les félicitant lui aussi. Mais une fois délaissés par les Gardes devant leurs appartements, le druide changeant de ton et leur parla ensuite avec plus de discrétion. Malgré leur réussite, il les pria de prendre très au sérieux la tournure des événements depuis leur départ. Certes, le Roi était mourant, et leur mission avait été vitale pour sa survie et celle du Royaume d’Ankiona. Mais tout n’était pas gagné ! Devant leur étonnement, il évoqua rapidement les multiples rapports d’attaques de villages par d’étranges pillards, les disparitions de populations entières dans différents lieux reculés du continent, et les innombrables plaintes au sujet des trafiquants d’Éléments, et encore toutes ces rumeurs de conspiration secrète contre le Roi. Il fut fort étonné de constater que les aventuriers n’en savaient que très peu sur tant de sujets de préoccupations actuelles. Il déclara qu’il était de la plus haute importance de se réunir le lendemain, de bonne heure, pour parler de tout cela, car des choses catastrophiques étaient sur le point de se produire : il en allait de la survie du Royaume entier ! Il hésita à poursuivre, puis avec un air déstabilisant, il afficha un sourire coincé et souhaita rapidement aux aventuriers de passer une bonne nuit de repos bien mérité. Puis il les laissa s’installer dans leurs chambres respectives en filant s’enfermer dans la sienne.
Les compagnons se regardèrent un instant sans trop comprendre ce qui venait de se produire, puis sentant la fatigue générale s’imposer, chacun gagna avec joie sa chambre respective.
Avec le sentiment d’être devenus de véritables héros, les quatre amis eurent ce soir-là le plaisir et la chance de pouvoir se coucher dans un lit royal, au cœur du fabuleux château de CitéRoi …et avec les honneurs du Roi! Plus d’un jeune aventurier aurait rêvé un jour en arriver là !
Mais les paroles du vieux druide résonnaient encore au fond de leur tête : Khaldun, Kytou, Albert et Ulfar se demandaient quelles terribles nouvelles allaient bientôt leur être révélées... et vers quelle nouvelle aventure elles les mèneraient !