Acte I
Le début d'une grande aventure...
Le début d'une grande aventure...
Albert et Kytou mangeaient dans l'auberge appelée « Au Chat qui louche », au sein du petit village Moulin-sous-Pluie (situé à mi-chemin entre Ruderoche et Mival). Ils ne se connaissaient pas encore. Albert avait fait un très long voyage, venant du Nord, pour des raisons personnelles. Kytou, lui, connaissait bien l’auberge, et était habitué à traîner ici. Quelques personnes jouaient aux cartes (notamment à la Lutte des Gardiens, jeu bien connu dans le Royaume). De la musique, des rires, plusieurs gens qui circulaient entre les tables. L’aubergiste et la serveuse semblaient surchargés et couraient dans tous les sens. Pendant que les aventuriers mangeaient et buvaient tranquillement (chacun sur des tables voisines), un groupe d’individus faisait d’étranges échanges secrets dans un coin sombre de la salle. Étant non loin d'eux, Albert les avait remarqués.
Soudain, une milice de gardes armés fit son entrée dans l’auberge. À leur apparition, le groupe de personnages louches se disloqua, et l’un d'eux vint rapidement se placer à côté d’Albert. L'Animal présentait une sale tronche de Fouine avec une large cicatrice sur le côté droit du visage. Il lui manquait la moitié des dents de devant lorsqu’il souriait. Il fit semblant de rire bien fort à l’une des blagues d'Albert, tout en glissant un petit paquet sur ses genoux sous la table. « À garder à tout prix secrètement, sinon ça va barder ! », lui chuchota-t-il à l'oreille, tout en souriant méchamment. Les gardes annoncèrent qu'ils effectueraient une fouille générale et obligatoire à la recherche de produits interdits ! Chacun des clients est tenu d'obtempérer, sous peine de sanction. En effet, chaque Animal présent dans l'auberge fut ensuite méticuleusement fouillé.
Lorsque vint le tour d’Albert, le soldat découvrit sur lui le paquet mystérieux (d'une certaine taille imposante). Il le posa sur la table et l'ouvrit, révélant son contenu. « Tiens, il semblerait que je sois tombé sur une sacrée réserve de poudre... et j'en mettrais ma main à couper qu'il s'agit de poudre d'Element, n'est-ce pas ? Une autorisation royale pour la possession de ce produit interdit ? »… sans réponse valable (la Fouine balafrée avait visiblement disparu hors de l’auberge), Albert se vit sur le point d'être embarqué, direction le poste de garde du village, afin d’y être jugé (avec la promesse d'une destination finale en prison). Kytou ayant assisté à toute la scène trouva cela très injuste et intervint. « Ce n’est pas à lui ! C'est l'autre brigand qui le lui a donné, je suis témoin ! Il vient de s'échapper... » « Un allié aux trafiquants ? On l'embarque aussi, et sans histoire ! » coupa le garde. Kytou se retrouva lui aussi ligoté, et embarqué par les soldats. Sans autre intervention, Albert et Kytou furent emmenés en direction de la sortie.
Au moment où ils passèrent la porte de l'auberge, Khaldun apparut. Il avait suivi de loin l'entrée de la milice dans l'auberge, en attendant de voir ce qui se passerait. Il avait repéré quelqu'un sortir discrètement et filer dans l'écurie de l'auberge, et surveillait qu'il n'en ressortait pas au moment où le groupe de gardes était réapparut avec Kytou et Albert. En voyant les deux accusés, Khaldun eut l'intuition que quelque chose n'allait pas. Il décida d'intervenir. Khaldun connaissait bien le chef de la milice, alors il le salua directement. Après une brève discussion entre eux, Khaldun trouva un compromis pour libérer les deux malheureux (qu'il pensait innocents). La garde garderait le sac de poudre et les deux suspects seront à la charge du templier (réputés pour leur instinct et leur faculté à découvrir la vérité). Moyennant une pièce d’or pour le dédommagement que Khaldun n’hésita pas à donner au chef soldat, les jeunes aventuriers furent relâchés et confiés à Khaldun, avec avertissement de ne pas fréquenter ou être impliqué à nouveau dans des trafics illégaux. « Dire que j’ai fuit mon foyer pour des histoires semblables, faut croire que tout le royaume est sous l’influence des trafiquants… » se dit Albert, dépité, mais reconnaissant de l’aide que ses nouveaux amis lui avaient apporté.
Après quelques mots de présentations, les trois aventuriers se retrouvèrent seuls devant l’auberge. Mais dans l’ombre, un enfant vint les voir, en expliquant que quelqu'un les attendait au fond de l'écurie. Après quelques hésitations, Khaldun acquiesça et ils le suivirent, puis le jeune enfant s'enfuit. Arrivés devant l'écurie qui annexait l'auberge, Khaldun les prévint de rester sur leurs gardes. La pièce était très sombre et sentait la paille. Proches de l'entrée, deux chevaux broutaient silencieusement dans leur box. Les enclos du fond étaient ouverts, formant un large espace avec plusieurs sacs et tonneaux empilés au long des murs, le tout faiblement éclairé par une lanterne qui pendait au plafond. Les aventuriers avancèrent jusqu'au fond, comme leur avait indiqué l'enfant, en tenant prêt leurs armes en main. Soudain, la porte de l'écurie se referma. Puis, un individu apparut en face d'eux, qui étaient cachés au fond de la pièce. Malgré la pénombre, Albert reconnut le brigand qui était venu faire son commerce dans l’auberge, juste avant l’épisode du contrôle par la garde. « Tu me dois quelque chose, morveux. Rends-nous la poudre, ou meurs maintenant ! » grogna-t-il, révélant son visage de Fouine balafré, toujours aussi charmant.
Khaldun s'interposa : « Cesse d'importuner ce jeune voyageur, et rend-toi ! Je peux t'aider à retrouver la bonne voie, dis-moi pour qui tu travailles ? » La Fouine ignora la question du templier, et s'écria « À l'attaque ! ». Immédiatement, quatre bandits qui étaient planqués derrière les cloisons et les tonneaux de l'écurie apparurent autour des aventuriers. Ils étaient cernés, mais pas surpris. Deux des brigands s'attaquèrent à Kytou, deux autres à Khaldun, et la Fouine s'élança droit sur Albert. Des coups d'épées et de marteaux retentirent dans l'écurie, faisant paniquer les chevaux dans leur box. Les aventuriers parèrent comme ils purent les assauts des adversaires, mais étant en sous-nombre, ils n'avaient pas le temps de contre-attaquer efficacement. Ils se retrouvèrent petit à petit acculés au centre de la pièce, entourés par les bandits. Voyant mal comment ils pourraient leur échapper, la Fouine commença à les narguer, et leur annonça une fin lente et douloureuse. Albert profita de cette petite intervention pour rapidement décrocher de sa ceinture l'une de ses petites bombes fumigènes artisanales, en chuchotant un rapide et discret « Tous à terre ! » à ses coéquipiers. L'écurie se remplit d'une épaisse fumée opaque qui plongea tout le monde dans le brouillard. Seul Khaldun, aux yeux perçants (particularité connue des Lynx) pouvait encore bien discerner ses adversaires. Albert et Kytou roulèrent sur les côtés, à plat ventre. Les bandits hurlèrent de panique, et se mirent à attaquer comme des fous à tout va, quitte à se frapper l'un l'autre. Alors qu'un des brigands s'empêtrait dans des tonneaux éventrés, deux autres s'affrontaient à l'aveugle, comme des dégénérés. Khaldun profita de la confusion pour en attirer un quatrième vers l'un des box occupé par un cheval qui s'agitait. Le bandit fut soudain propulsé par la ruade de l'équidé affolé, et termina sa course en s'écrasant contre les portes de l'écurie, qui claquèrent vers l'extérieur. Le chef bandit Fouine scarifié s'était accroupi et cherchait dans le brouillard des traces de ses proies. Il finit par tomber sur Kytou, qui l'accueillit à coup de marteau de guerre. Petit à petit, la fumée du fumigène se dissipa, et la visibilité revint à l'état quasi normal. Alors que Kytou était toujours en train de se battre avec la Fouine (qui évitait étonnamment bien les coups de marteau), Khaldun indiqua à Albert de s'occuper de dernier brigand qui était empêtré dans les sacs et tonneaux écroulés, pendant qu'il aiderait son ami. Albert se fit un plaisir de s'exercer au tir à l'arc sur sa cible entravée. Khaldun se jeta contre la Fouine pour la faire tomber, et n'eut à peine le temps de dire à Kytou de l'épargner pour pouvoir l'interroger, que celui-ci l'acheva d'un grand coup de son arme, en hurlant de rage. Albert finit par éliminer également son ennemi qui l'injuriait en lui lançant des morceaux de bois et cailloux qu'il ramassait autour de lui. Le calme reprit ses droits dans l'écurie, même les chevaux affolés par la scène s'étaient apaisés. C'est alors que les trois aventuriers découvrirent, au centre de la pièce, les deux autres bandits qui s'étaient affrontés dans la confusion, inertes, mais en équilibre l'un contre l'autre. Kytou et Albert commencèrent à éclater de rire en voyant la scène, mais Khaldun les pria de ne pas trop tarder et de rapidement fouiller les corps à la recherche d'indices. Ces trafiquants n'étaient sûrement pas là par hasard.
Après une fouille minutieuse des bandits déchus (quelques petites pièces d'argent, un mouchoir, un trombone et une cuillère rouillée), les aventuriers victorieux trouvèrent sur le cadavre de la Fouine (visiblement le chef des brigands), une lettre donnant des instructions. Elle précisait un lieu et une heure de rendez-vous : au cimetière de Moulin-sous-Pluie à minuit, pour l’« échange de la marchandise ». Ils n'ont pas eu à débattre longtemps pour décider d’y aller ensemble. De plus, la précision en bas de page « Soyez ponctuel, le Grand Maître vous récompensera plus que vous ne l’espérez ! » avait piqué leur curiosité !
Ils trouvèrent assez facilement l'accès au cimetière du village. Une fois sur place, s'approchant prudemment en bordure du chemin et sans se faire remarquer, ils décidèrent de se cacher dans un fourré. Ils virent passer quelques derniers visiteurs solitaires, ainsi que plus tardivement, le concierge du site (un vieux Blaireau boiteux) qui finissait sa journée. Il verrouilla les portes du cimetière en sifflotant un vieil air, puis parti. Peu après son départ, alors que Kytou commençait à s'impatienter, un jeune Lapin surgit soudain de nulle part, et vint silencieusement roder devant les grilles fermées. Visiblement, l'enfant ne les avait pas remarqués. Il semblait vérifier l'arrivée de chacun des chemins qui menaient au cimetière, mais personne d'autre n'en venait. Après un court instant d'hésitation, il siffla trois fois, puis se planqua dans la pénombre du mur d'enceinte du cimetière. Alors, un individu encapuchonné de grande taille, flanqué par deux ombres en retrait, plus petites mais plus larges (qui l’escortaient visiblement), apparurent. Le mystérieux personnage chassa le jeune Lapin d'un geste, après lui avoir lancé une pièce. Ce dernier disparut dans les fourrés, alors que les nouveaux venus se placèrent devant les grilles du cimetière, face aux chemins. L’un des deux individus trapus semblait porter une lourde charge (un coffre), et le posa au côté de son chef. Après quelques minutes d'attente silencieuse, un groupe de mécréants (ça se voyait directement au premier coup d’oeil, par leur démarche et l’heure tardive pour ce genre de rencontres…) arriva. Leur meneur vint rejoindre le grand individu cagoulé. « Comme promis, voici ce qu’on a trouvé dans le quartier Est » Il lui tendit un petit paquet, semblable à celui qu'Albert avait malencontreusement hérité dans l'auberge un peu plus tôt. En échange, un des individus trapus s’avança, lui fourra en main une poignée de pièces qui tinta, en prenant le paquet pour aller le ranger dans le coffre. « Continuez comme convenu, et vous serez grandement récompensés par Celui qui viendra bientôt » déclara le grand chef. « Et notre véritable Roi sera fier de nous ! », répondit le bandit en s’inclinant. Puis il repartit vers son groupe et donna l'ordre de le suivre. Ils s’étaient à peine éloigné depuis quelques minutes qu’arriva, d’un autre chemin, un deuxième, puis un troisième groupe de brigands. La même scène se reproduisit successivement, avec toujours une remise de petits paquets, contre finance et promesses de fidélité. Les aventuriers comprirent que le dernier gang venait de repartir quand le grand personnage masqué (visiblement, un collecteur trafiquant) fit signe à ses serviteurs de refermer le coffre pour l'emporter. D'un rapide commun accord, les héros sortirent soudain de leur cachette, surprenant le mystérieux individu, qui se retourna d'un coup vers eux. « Tuez-les ! », fut l’unique ordre que celui-ci lança à ses deux gardes du corps Sangliers ...
Les deux Sangliers, équipés chacun d'épée tranchante et d'armure, vinrent en grognant vers leurs cibles. Mais les aventuriers n'étaient que très peu impressionnés. Albert tenta un premier tir d'arc peu efficace, pendant que Kytou et Khaldun s'élançaient contre les mercenaires. En attendant, le collecteur trafiquant restait en retrait, toujours à l'ombre de sa capuche, à côté de son précieux coffre. La lutte fit rage un moment. Albert avait rejoint au corps-à-corps le duel de Khaldun, ne pouvant pas tirer à distance sans prendre le risque de blesser ses alliés. Mais le Sanglier était coriace, et ne se laissait pas surmener. Alors que Kytou avait toutes les peines du monde à affaiblir son opposant, Khaldun profita de la proximité des combats pour changer subitement de cible, et réussi à désarçonner l’adversaire de Kytou. Surpris, le Sanglier qui opposait Albert fut un court instant décontenancé par cette stratégie. Albert en profita pour dévoiler son attaque-surprise, et sauta à mains nues sur son ennemi. Il lui lacéra la face et le torse de ses griffes déployées, rutilantes de poison verdâtre. Le Sanglier rugit de douleur en se plaquant les mains au visage, pendant que le toxique, secret mortel du peuple Ornithorynque, faisait son effet destructeur. Comme d'habitude, Albert ressentit un fort sentiment de fatigue après son assaut, mais il n'eut pas de mal à achever son adversaire qui chancelait en grognant de rage. Pendant ce temps, Khaldun et Kytou avaient pris en étau le deuxième garde du corps, qui se retrouva rapidement submergé de coups, qui lui furent fatals. Voyant la mauvaise tournure de la situation, le collecteur trafiquant commença à marmonner des jurons, lança deux petits poignards en direction des aventuriers, puis fit mine de vouloir fuir avec son coffre. C'était sans compter le poids de ce dernier. En essayant de le soulever rapidement, le chef trafiquant trébucha, et relâcha la malle sur son pied. Il se retrouva soudain à terre, les pieds coincés, incapable de se dégager. Sa tête d'Autruche, à présent révélée, était rouge de colère et de rage. Pendant que l'Animal se débattait, les trois héros s'approchèrent de lui, l'encerclant. « Dit-nous pourquoi récoltes-tu ces produits interdits, et pour qui le fais-tu ? » le questionna Khaldun en le braquant de sa masse d'arme. « Vous n'êtes que de pauvres vermines, et ma vie ne vaut guère plus. Le véritable Roi légitime d'Ankiona viendra bientôt, et vous écrasera ! » Puis le collecteur cracha sur Khaldun. Kytou n'hésita pas, il frappa de son marteau sur le crâne de l'Autruche, qui rebondit contre le coffre avec un son creux (ce qui n'étonna guère Kytou).
Une fois l'adrénaline du combat retombée, les trois aventuriers s'intéressèrent au gros coffre, auquel le collecteur trafiquant semblait tenir tant. Ils l'ouvrirent sans peine, et y trouvèrent plusieurs paquets de poudre, quelques objets et ustensiles qui ressemblaient plus à des ornements de salon qu'à de véritables reliques. Ils étalèrent tout le contenu du coffre par terre, avant de se le départager. Au fond de la malle, Albert trouva une boîte en bois, de taille moyenne. Quand Albert la ressortit, il fut étonné de son poids important. Kytou s'occupa de fouiller le collecteur trafiquant, et trouva dans son manteau une étrange feuille de papyrus, relativement épaisse et solide, qui s'enroulait parfaitement, et qui était recouverte de traces d'écritures effacées. Rien n'y était encore lisible, mais il eut l'intuition qu'il pourrait en tirer au moins un peu d'argent, et le garda dans sa besace. À part leur glaive standard et quelques piécettes, les gardes du corps n'avaient rien d'intéressant sur eux.
Puis les aventuriers observent de plus près la boîte mystérieuse retrouvée au fond du coffre du collecteur trafiquant. De forme rectangulaire et haute, elle aurait pu contenir l’équivalent d’un petit sac de patates. Son bois semblait précieux et solide, probablement de fabrication artisanale. Un fermoir ouvragé verrouillait le coffret. Son cadenas étrange présentait un motif d'empreinte de félin, entouré par un cercle qui reliait plusieurs petites étoiles. Khaldun réfléchit un instant...
Khaldun reconnut ce symbole : « C’est le Symbole royal du Roi Ionak ! Il signifie que ce coffret est la propriété du Roi !… Ça m'étonne un peu de trouver un tel objet en dehors de CitéRoi ! ». Pourquoi cette boîte était-elle dans le coffre des trafiquants ? Que contenait-il ? Que devaient-ils en faire ? Les aventuriers n'avaient pas de réponses aux questions qui s'enchaînèrent. Ils se demandèrent vers qui ils pourraient se tourner pour avoir ces informations, sans risquer de se faire prendre pour des brigands.
C'est alors que le jeune Lapin réapparut, sortant du même fourré où il s'était planqué au début de la rencontre des trafiquants. Il s'approcha prudemment, en montrant qu'il ne représentait aucune menace, mais il restait quand même prêt à prendre les jambes à son cou, si nécessaire. « Moi je connais une personne qui pourrait bien vous aider ! C’est Mordin le fou ! » Comme aucun des trois aventuriers ne semblait connaître le dénommé Mordin, le Lapin leur expliqua rapidement qu'il s’agissait du vieux druide de Moulin-sous-Pluie. Il était considéré comme fou par la plupart des gens (surtout par les gardes), mais beaucoup continuent à le consulter pour ses vertus druidiques, ses prédictions, et toutes sortes de conseils. Il vivait un petit peu en retrait du village, dans sa hutte suspendue. « Suivez-moi ! » Lança finalement le jeune Lapin en s’élançant sur la route. Les aventuriers se regardèrent, un peu étonnés, et coururent à sa suite. « Au fait, je m'appelle Runk ! », leur cria-t-il en galopant.
Runk amena le trio à travers le bois sombre derrière le cimetière, et ils continuèrent à slalomer entre les arbres jusqu'à arriver dans une petite clairière, éclairée par l'éclat de la lune (qui était haute dans le ciel nocturne). Ils y trouvèrent un enclos qui cerclait un petit jardin potager, relié par un sentier qui menait aux arbres adjacents. Dans le plus large d'entre eux, les aventuriers distinguèrent une grande cabane en bois, montée (de manière très compliquée) sur plusieurs étages entre les branches du végétal. C'était la hutte du vieux druide. Le Lapin courut au pied de l'arbre-maison, et tira sur une corde qui pendait le long du tronc. Un petit tintement de clochette sonna dans le feuillage, puis le Lapin siffla. Personne ne répondit, alors Runk répéta son geste à plusieurs reprises, mais personne n'était visiblement présent. Au moment où le jeune Lapin, qui semblait déçu, s'apprêtait à s'excuser auprès des aventuriers, ils entendirent soudain au loin des ricanements et des feulements de félins dans les bois. Par réflexe, les compagnons sortirent leurs armes. Runk se réfugia derrière eux, anxieux. Ensemble, ils avancèrent prudemment en direction des bruits, qui se faisaient de plus en plus fort. Ils découvrirent un peu plus loin que ces ricanements provenaient d’un groupe de quatre Chats, aux allures de jeunes chenapans. Ils s’amusaient à jeter des cailloux à un pauvre Écureuil apeuré qui s’était réfugié sur la branche basse d'un arbre au-dessus d’eux. Le petit Animal en détresse était visiblement embêté parce que le groupe avait attrapé son sac, et l’un des Chats s’amusait à éparpiller ses affaires partout (principalement des plantes et des récoltes de champignons). Les autres menaçaient ouvertement de le croquer tout cru, et semblaient trouver la réaction de leur victime très drôle. Voyant la scène depuis les bosquets qui les cachaient, les aventuriers hésitèrent un moment à se mêler de cette affaire. Mais avant de décider finalement qu'ils apporteraient leur aide à l'Écureuil, l’un des chenapans Chats remarqua leur mouvement dans le feuillage, et averti immédiatement ses acolytes.
A cet instant, les trois aventuriers sortirent en bloc des fourrés, armes dégainées. Le gang de Chats se regroupa au pied de l'arbre où était réfugié l'Écureuil apeuré. L'un d'entre eux restait à l'affût de leur victime, veillant à ce qu’elle n'en profite pas pour s'échapper. Ils se mirent à feuler en direction des intrus. « Dégagez d'ici, c’est pas vos affaires ! » Leur lancèrent-ils d'un air méchant. « Visiblement, ces affaires ne sont également pas les vôtres ! » répondit Khaldun en pointant de son arme le sac éventré de l'Écureuil, aux pieds des agresseurs. Les Chats se regardèrent un court instant, puis éclatèrent de rire. « Vous êtes des rigolos ! Mais vous ne faites pas le poids ! Vous êtes trois, nous sommes quatre ... On gagne ! On parie ? » dit l'un d'eux en faisant jongler sa petite dague tout en s'approchant doucement, flanqué de deux de ses compagnons. « Qui vous dit que nous ne sommes que trois ? » lança soudain Albert après avoir aperçu Runk, qui filait furtivement d'un fourré à l'autre en faisant le tour de la scène. Les Chats s'arrêtèrent et hésitèrent. « Et où sont vos renforts alors ? » questionna le Chat, après avoir rapidement refait le compte de ses adversaires du regard. « Ils vous encerclent en ce moment même, et n'attendent plus que notre signal pour se manifester ! » dit Kytou, d'une voix assurée et forte, et fixant droit dans les yeux le Chat, qui se sentait maintenant très inconfortable. « Ils mentent, j'en suis sûr ! » dit l'un des autres chenapans. « Les gars, vous êtes prêts à attaquer ? » demanda très fort Albert en direction des fourrés, autour d'eux. À ce signal, Runk fit la plus grande démonstration de son talent inné pour créer de déroutantes diversions. Il secoua fortement l'un des buissons dans lequel il se cachait, puis, avant même que le buisson ne s'immobilise, il fila à une vitesse fulgurante, toujours en restant dissimulé, dans un autre fourré un peu plus loin qu'il agita également, sauta d'un bond dans un arbuste voisin qui frémit en faisant tomber des feuilles. Il réussit ainsi à donner l'illusion qu'un groupe entier se cachait tout autour du gang de Chats. Albert profita de la diversion pour renforcer leur inquiétude en lançant discrètement une pierre encore dans une autre direction. Les Chats étaient visiblement décontenancés, et commençaient à montrer des signes de panique. Khaldun s'approcha d'un pas, d'un air confiant : « Il vous reste maintenant exactement 10 secondes avant que je ne donne l'ordre à mon armée de vous écraser en un clin d'oeil... Alors filez, bande de voyous !". Il n'en fallut pas plus pour que les Chats prennent finalement leurs jambes à leur cou. L'un d'eux voulut ramasser le sac de leur victime avant de fuir, mais Albert le devança et tira une flèche qui se planta en vibrant entre le Chat et sa cible. Il préféra rejoindre prestement son groupe, qui disparaissait en vitesse dans les bois, plutôt que de subir un deuxième tir que l'Ornitho préparait déjà.
Constatant que les aventuriers avaient fait fuir les chenapans Chats, l’Ecureuil redescendit de l'arbre, sain et sauf. « Vous avez du talent les gars, bravo ! » leur dit-il en récupérant ses affaires. « Vous êtes plus malins que ce à quoi je m'attendais ! » Dit-il ensuite en souriant. Les compagnons se regardèrent, avec un sentiment mitigé entre la fierté face à ces compliments et l'incompréhension de cette remarque. Puis soudain, un nuage de fumée crépitante enveloppa l'Ecureuil, qui disparut de leur vision. Quand la nuée se dissipa, aussi rapidement qu’elle était apparue, l'Écureuil s'était transformé en un grand Hibou. Il était habillé d'un ample manteau et équipé de colliers et multiples pendentifs, faits d'ossements et de divers ornements naturels. De toute évidence, Mordin, le fameux druide, se trouvait face à eux. Les aventuriers ne s'attendaient pas du tout à rencontrer un métamorphe (un magicien capable de changer de forme animale pour un court instant) ! Devant leurs yeux ébahis, il leur fit une basse révérence, qui ressemblait plus à un remerciement après un grand tour de magie plutôt qu'à une salutation respectueuse. En se relevant avec un large sourire, il leur souhaita enfin la bienvenue chez lui, parce qu'il les attendait. Sans trop poser de questions, les aventuriers, toujours surpris, suivirent le vieux druide jusque dans sa hutte suspendue.
À l'intérieur de la grande cabane, les héros découvrirent un foyer débordant d’accessoires druidiques étranges, aux utilités et fonctions douteuses et incompréhensibles, le tout organisé dans un désordre total. Le vieux Hibou s’y déplaçait avec aisance, comme si tout était proprement rangé avec soin. Il les dirigea à travers plusieurs pièces raccordées par des étroits balcons et ponts en bois, tous emboîtés les uns aux autres de manière décousue, tel un grand labyrinthe qui serpentait entre les branches de l'arbre géant. Puis ils arrivèrent dans une petite cabane plus en hauteur qui semblait faire office de dortoir et lieu de soins. Vu l'heure tardive (ou plus exactement l'heure très matinale), Mordin leur proposa de s'installer ici pour terminer la nuit, car le lendemain, beaucoup de choses seront à raconter.
Après plusieurs heures de repos, les aventuriers passèrent la journée suivante chez Mordin, à discuter de leurs voyages respectifs, des péripéties de chacun, et de ce qui les avait menés jusqu'ici.
Albert expliqua très brièvement son périple et son histoire personnelle, notamment le récent traumatisme qu’il avait vécu, avec la perte de son frère Augustin. Mordin le remercia de s'être confié à lui, et lui promis qu’il consultera les Esprits de la nature pour avoir des réponses à lui apporter sur la raison de ses malheurs, et des précisions sur cette prophétie que lui avait faite Vieille, la voyante de Fort-Vent. Albert pensa à lui donner la lettre de Shunai. Mordin se pressa de l'ouvrir et la parcourut rapidement. Tout étonné de son contenu, Mordin expliqua brièvement aux aventuriers que son vieux collègue lui parlait de Cercles de Menhirs (des alignements de grandes pierres que l'on peut parfois trouver à plusieurs endroits dans la nature, vestiges d'anciennes civilisations éteintes), et que c'était sûrement une merveilleuse découverte. Il était tout excité à la lecture de la lettre, et promis aux jeunes aventuriers de leur en parler plus en détail prochainement, quand il aura effectué quelques recherches au préalable.
Kytou raconta à son tour son histoire. Il décrivit la catastrophe qui s'était produite dans son village natal, Mival, ainsi que le message d'avertissement qui avait été destiné à son père Okkor. Mordin reconnut facilement l’écriture et l’origine de la lettre. C'était lui-même qui l’avait rédigée, suite à l’une de ses récentes visions. Il avait vu un Dragon de l’Orage voler en direction de Mival. Il connaissait Okkor de longue date, car il avait été pendant plusieurs années le représentant du peuple de Mival lors des rencontres officielles régionales (ce que ne savait pas Kytou). Comme Kytou semblait très étonné et un peu perdu, Mordin lui expliqua plus en détail sa vision : l’attaque du Dragon de l’Orage et la capture des habitants de Mival. Il leur montra un croquis dudit Dragon. Cet engin volant était une sorte de grosse montgolfière fortifiée, pouvant transporter une armée entière. Mais depuis de nombreuses années, ces vaisseaux de guerre n'étaient plus en circulation ni même construits, interdits par décret royal. Puis le druide apporta encore plus de précision sur sa vision : Après l’arrivée soudaine d’un violent orage obscurcissant le ciel au-dessus de Mival, en pleine nuit, le volumineux navire volant apparu au milieu des nuages noirs, et atterri au centre de la Place du Marché du village. De nombreux pirates débarquèrent de l’engin. Après un court combat contre quelques gardes qui patrouillaient, un Animal mystérieux et masqué se révéla à la proue du navire. Il se mit à crier une sorte de plainte mélodieuse en langue étrangère, d'une voix puissante. À ce moment, tous les défenseurs du village s'arrêtèrent de combattre, rapidement cernés par les pirates qui ne semblaient pas être dérangés par le crieur. Les assaillants s'alignèrent en un couloir en direction de leur navire volant, alors que l'Animal masqué poursuivait son chant envoûtant. Petit à petit, les habitants de Mival vinrent se rassembler spontanément au centre de la Place du Marché, entre les pirates. Ils marchaient lentement, mais sans hésitation, comme s’ils étaient subjugués par le chant. L’enchantement magique des paroles du crieur masqué les poussa tous à entrer à bord du Dragon de l’Orage. Une fois que le dernier villageois fut monté dans le navire volant, l’Animal envoûteur arrêta de chanter. À cet instant, les pirates se dispersèrent partout dans Mival, et déclenchèrent de nombreux incendies. Quand le chaos était répandu dans tout le village, ils embarquèrent sur leur Montgolfière de guerre. Alors que le Dragon de l'Orage s’élevait dans les airs, au milieu des nuages ténébreux, il continua à disperser autour de lui des jets de feu à l’aide de puissants lance-flammes, réduisant en cendre ce qui restait de la Place du Marché. Puis le vaisseau reparti, avec l’orage, en direction du Nord. La vision de Mordin s’arrêtait là. Kytou resta longtemps silencieux après avoir écouté attentivement le récit de Mordin.
Khaldun parla très peu de son histoire, justifiant son silence par son problème de mémoire. Mordin lui conseilla fortement de pratiquer régulièrement la méditation, si possible à la lueur des étoiles (ça aidait à libérer l’esprit). Quant au mystérieux dessin sur cuir que Khaldun avait reçu, il préféra le garder secret, pour le moment.
Après avoir écouté leurs récits, Mordin compris que chacun des aventuriers était finalement parti à la quête de leur destinée. Il leur proposa de profiter de la pleine lune de la nuit prochaine, riche en inspiration.
Puis Mordin demanda enfin la raison qui les mena jusqu'à lui. Les héros lui montrèrent alors le coffret avec le symbole royal. Très étonné que les compagnons aient trouvé un tel objet, le druide enfila sa paire de Lunettes de Vision (montées d’un jeu complexe de Verres Draconiens) et se mit à examiner la boite. Après plusieurs réglages de ses loupes (tel un oculiste testant plusieurs verres corrigés) et des grognements de réflexion, il retira finalement ses lunettes et déclara : « Je le confirme ! Cet objet est de haute valeur, et surtout formellement proscrit : le contenu de la boîte est magique! ». Voyant que les aventuriers ne réagissaient pas, il insista : « Il y a de la magie d'Élément concentrée là-dedans ! ». Puis Mordin fit ses réflexions à voix haute. De la poudre pure ? Un artéfact précieux ? Un fragment d’Élément (peu probable) ? Un piège magique ?
Ne trouvant pas d'autre moyen pour ouvrir la boîte sans risque, le druide proposa d'utiliser ses compétences pour y jeter un coup d’œil. Il se transforma en petite fourmi, et entra dans le boîtier par le minuscule verrou. Après plusieurs secondes où les trois aventuriers retinrent leur respiration en fixant l’objet, prêt à réagir à la moindre explosion ou surprise du genre, la fourmi ressortit sans encombre, et Mordin reprit sa forme de Hibou.
L’air choqué, il s'affala dans le plus proche fauteuil, en tenant sa tête. Les aventuriers attendirent qu'il semble avoir récupéré ses esprits pour s'approcher de lui, mais n'eurent pas le temps de lui poser de question. Il sauta d'un bond de son siège et fila fouiller dans ses affaires étalées sur son vieux bureau. Il lut rapidement plein de petits papiers et ce qui semblait être des messages (les genres de courriers échangés par oiseaux messagers, dont il faisait souvent usage). « Ce n’est pas possible, je n’y crois pas ! Y'a quelque chose ne joue pas, mais alors pas du tout !… ». Devant l'inquiétude évidente de Mordin, les aventuriers se sentaient quelque peu désemparés, et se demandaient franchement ce que le coffret pouvait contenir pour le mettre dans un tel état. Remarquant soudain qu'il n'était pas seul, Mordin se reprit et entreprit d'expliquer leur trouvaille : le contenu de la boîte était extrêmement précieux ! Il s'agissait d'une large couronne en or, sertie de quatre petites pierres très spéciales : des purs Éclats d’Élément majeurs ! Cette couronne ne pouvait qu'être la Couronne Royale du Roi Ionak !
Mordin, qui se tenait toujours au courant des affaires du Royaume via ses nombreux contacts dispersés, n’avait vu passer aucun message qui faisait mention de la perte (ou plutôt du vol) de la Couronne Royale. Mais après réflexion, cela ne l'étonna guère, car il est bien normal de garder ce genre de secret à abris d'un scandale public (cela créerait un réel mouvement de panique dans tout Ankiona). Par contre, Mordin avait remarqué que de plus en plus de rapports énuméraient des absences récurrentes du Roi lors de plusieurs représentations publiques traditionnelles ces derniers mois. D'habitude, le Roi avait la réputation d'une attitude particulièrement proche du peuple, auquel il accordait énormément d'investissement personnel. De plus, un important durcissement des lois de proscriptions et de restrictions (notamment, un étonnant couvre-feu nocturne avait été déclaré obligatoire depuis quelques semaines au sein de CitéRoi) s'était étrangement développé dans tout le Royaume, à peu près depuis la même période. Ces changements étaient-ils liés ? Peut-être que cela avait un rapport avec le vol de la Couronne royale ?
Mordin en vint à la conclusion qu'ils n'avaient pas d'autre choix que d’aller voir directement ce qui se tramait dans la capitale. De plus, il fallait absolument, pour le bien du Royaume, rapporter la précieuse couronne à son propriétaire, et ce dans la plus grande discrétion. Le druide expliqua qu'il sera impératif de remettre la Couronne Royale au Roi Ionak en main propre, pour que le vol de cette couronne reste dans le secret le plus total. Il était à peu près certain que le Roi avait déjà confié à l'Ordre Royal le soin de retrouver l'objet magique, et son voleur. « Ne pourrait-on pas tout simplement la transmettre à l'Ordre Royal, par la Garde par exemple ? », demanda Albert. Mordin secoua la tête. « Non, la traîtrise est souvent le vice le mieux caché dans les cours royales... Cette mission est la vôtre ! ». Le vieux Hibou expliqua qu'il ne pouvait pas se rendre pour l'instant à CitéRoi, pour des raisons personnelles. Il en profitera pour enquêter de son côté. Après un bref débat sur la nécessité de cacher également les autres trouvailles provenant du coffre du collecteur trafiquant, car tous ces objets magiques (surtout les poudres d'Elément) étaient formellement interdits, Mordin déposa tous leur butin sensible dans un rangement bien dissimulé et verrouillé dans sa hutte. Il remit le coffret royal à Albert qui le rangea dans ses affaires. Mordin leur proposa de partir pour cette quête délicate dès le lendemain matin, aux premières lueurs de l'aube. Il leur expliqua qu'ils auront le choix entre deux chemins. La première option serait de suivre les routes balisées et fréquentées, en passant d’abord par Ruderoche à l’Ouest (par la Route du Bord), puis remonter vers le Nord (sur la Route du Roi) en direction de CitéRoi (ce qui leur mettrait en tout cas quatre jours de marche au total). Mais il les avertit qu'en choisissant de passer par ces routes, ils risqueraient plusieurs fois de rencontrer des patrouilles de gardes, de se faire fouiller, et que l'on découvre le coffret royal. L'autre option serait de prendre le chemin le plus direct et le plus discret, en coupant par les collines au-dessus de Moulin-sous-Pluie (les Monts Verts), traverser les Bois Verts, et enfin arriver sur les terres agricoles de CitéRoi (ce qui devrait durer environ un à deux jours de marche au total). Voyant les aventuriers très hésitants, Mordin encouragea fortement cette deuxième option, malgré la réticence des jeunes héros à s’engager en dehors des chemins balisés. Il proposa que Runk, qui connaissait bien les bois des Monts Verts, tienne le rôle de guide.
La journée passa rapidement. Les héros en profitèrent pour se détendre dans le petit havre de paix de Mordin au coeur de la nature.
Le soir venu, à la lueur de la pleine lune, Mordin les rassembla, puis les conduits au milieu d’une étroite clairière masquée, non loin de sa hutte. Au centre de cet espace se trouvait une sorte de petit bassin en pierre, monté sur un pieds. Il était éclairé par la lumière de l'astre nocturne. C'était un Miroir des Songes. A l'aide d'une large cruche en argent, Mordin versa un liquide transparent (probablement de l’eau…) dans le bassin, créant ainsi un miroir parfait face au ciel étoilé. Mordin invita successivement chaque aventurier à s'y approcher pour y regarder leur image. Peut-être que l’éclat de la lune permettra d'y lire leur destin, si les esprits de la nature y sont favorables...
Albert s’avança en premier. Il vit d'abord son simple reflet. Quand il leva le regard vers Mordin, celui-ci l'encouragea à se concentrer et faire le vide dans son esprit. Après quelques secondes de concentration sur son image dans le miroir, Albert constata un changement dans son expression. Il semblait fatigué, et essoufflé, comme en plein effort. Il suait, pourtant la nuit autour de lui était plutôt fraîche, et quand il porta sa main au visage, il était sec. Puis son reflet se rétrécit, et il se vit entièrement. Il était en posture défensive, armé, debout au milieu d’un sol sablé, recouvert de traces de sang éparpillé tout autour de lui. Au fond, le terrain était bordé par de hauts murs, du haut desquels des centaines d'Animaux hurlaient dans sa direction. Il compris qu'il se trouvait au centre d'une grande arène de combat. L'angle de vue tourna légèrement sur son image, et à ce moment Albert distingua un deuxième combattant près de lui. C'était Kytou, également en pleine posture de combat, soufflant et grognant de rage. Albert eut un petit recul de surprise. Se battaient-ils l'un contre l'autre ? Puis la vision s'effaça aussi rapidement qu'elle était apparue.
Kytou prit la place d'Albert qui se mettait à l'écart, déboussolé par ce qu'il venait de voir. Kytou plongea son regard dans le miroir argenté et observa son reflet un court instant. En se concentrant, comme Mordin l'avait indiqué un peu plus tôt, il finit par voir son image onduler et disparaître, pour laisser place à une tout autre scène. Une foule de personnes se distingua petit à petit, rassemblée sur des plaines de verdure. La vue se rapprocha d'eux, permettant à Kytou de reconnaître une formation d’Animaux en armée, qui marchaient d'un pas régulier, tous dans la même direction. Ce qui frappa Kytou, c'était ce mouvement lent et constant qu'avait cet attroupement, sans interruption, comme automatisée. De plus, quelque chose semblait bizarre dans leur attitude. Kytou distinguait maintenant leur visage, dont le regard était totalement absent, comme hypnotisé. Ces Animaux avaient l’air zombifiés, comme dirigés contre leur volonté par une quelconque force démoniaque invisible. Le champ de vue s'élargit à nouveau et se concentra vers l'arrière de l'assemblée d'Animaux, et Kytou découvrit dans leur sillage un paysage de désolation. Tout semblait détruit dans leur suite. Des pâturages entiers étaient ravagés, des cadavres d'animaux d'élevages éparpillés, des incendies dévoraient des fermes par lesquels ils étaient visiblement passés. Encore plus au fond, c'était tout un village qui fumait, totalement anéanti par leur traversée dévastatrice. Puis le point de vue se retourna dans la direction dans laquelle se dirigeait la masse d'Animaux zombifiés. Devant eux, quelques paysans surpris dans leurs champs prenaient la fuite en hurlant. Mais personne ne les poursuivait. Plus loin, Kytou distingua une large cité blanche qui se dessinait, au-delà des vergers et vignobles. Elle était haute et montée entièrement sur une grande colline, bordée au fond par un fleuve qui s'écoulait dans un lac brillant. D’épais murs d'enceinte cerclés de douves formaient sa base, et elle était composée de plusieurs niveaux concentriques, qui lui donnaient un aspect majestueux. Au sommet, masqué légèrement par de fines brumes, un château étincelant reflétait les rayons du soleil. Kytou ne reconnut pas cette ville, ne l'ayant jamais visitée, mais elle semblait visiblement importante. Puis la cité s'assombrit par l'arrivée de nuages noirs, la vision prit du recul, montrant une dernière fois l'armée terrifiante qui avançait lentement vers elle, avant de s'estomper. Kytou s'éloigna du Miroir des Songes, perturbé.
Avec un peu d'appréhension, Khaldun s'approcha à son tour du bassin. Sa vision mit du temps à se révéler. Son propre reflet s'était rapidement effacé, mais rien de plus que la nuit ne se voyait sur la surface liquide. Craignant que son problème d'amnésie n'ait d'impact sur l'effet du Miroir des Songes, il fit tout son possible pour effacer de son esprit ses angoisses, ses questions, ses attentes, et faire le vide le plus total dans sa tête. Puis un voile noir sembla s'écarter de la surface du miroir, laissant place à une vue aérienne d'une chaîne de hautes montagnes escarpées. Elles se profilaient à perte de vue, perçant les nuages qui les recouvraient. Khaldun eut l'impression de voler comme un aigle dans le ciel, à la recherche d'une cible parmi ces immenses roches acérées. L'image se fixa sur une large formation concentrique naturelle, révélée entre les brumes qui se retiraient lentement. C'était un vieux cirque de volcan éteint. La vue se rapprocha. Khaldun distingua quelque chose de frappant au fond du cratère. Un cercle de rochers alignés se tenait en son centre, ressemblant de loin à l’un de ces anciens Cercles de Menhirs (vestiges d’ancestrales civilisations que l'on rencontre parfois en pleine nature), au nombre de cinq. Mais Khaldun fut perplexe en voyant la forme inhabituelle des pierres, qui avaient d'habitude l'aspect de hautes colonnes minérales noires. Ces rochers alignés étaient difformes : ni réguliers ni totalement d'allure naturelle. L'image s'approcha encore d'eux. Khaldun reconnut soudain des statues qui représentaient des sortes de grosses créatures reptiliennes, avec des ailes repliées. Ces sculptures de dragons étaient très particulières, car aucune ne se ressemblait, chacune avec des détails et une position différente. Mais elles avaient néanmoins un point commun : elles présentaient toutes une posture calme, comme si les bêtes étaient au repos. Puis un brouillard épais vint effacer complètement la scène de la vision, qui s'estompa et s'obscurcit, jusqu'à refléter, à nouveau, la nuit et le visage de Khaldun.
Voyant le regard des aventuriers débordant de questions, Mordin leur rappela que la vision qui leur avait été dévoilée ne restait qu'un songe. Il ne pouvait donc ni leur expliquer son sens, ni leur préciser si ces événements du futur allaient véritablement se produire. Mais il savait que ce que l’éclat de la lune avait révélé dans le Miroir des songes était d’une grande importance concernant le destin de chacun. Il leur proposa de les héberger encore pour cette nuit afin de méditer là-dessus.
Le lendemain matin, les héros préparèrent leurs affaires pour voyager jusqu'à CitéRoi. Avant le départ, Mordin leur enseigna la fonction du parchemin spécial qu'ils avaient trouvé sur l'un des trafiquants qu'ils avaient combattus. C'était une Feuille Répliquante. Il leur expliqua que ce papier particulier, imprégné de magie, permettait à deux personnes distantes de communiquer entre elles par des échanges de messages instantanés. La seule inconnue concernant leur parchemin était que quelqu'un d'autre devait logiquement posséder la partie "soeur" du papier, sur laquelle se répliqueraient les écritures. Alors, afin de pouvoir quand même l'utiliser durant le périple des aventuriers, Mordin découpa soigneusement le parchemin en deux pièces, en espérant qu'il fonctionnerait encore après cela. Il en garda un morceau et remit l'autre à Kytou. Ils convinrent d'un mot de passe qui certifiait qu'il s'agirait bien d'eux (par l'étrange mot "Trombone", proposé par Kytou). Mordin leur conseilla d'utiliser cet objet magique le moins possible, et d'effacer immédiatement les messages qu'ils lui écriraient (en secouant fortement la Feuille)... on n'était jamais trop prudent !
Enfin, après de brèves dernières préparations au voyage (Mordin leur remit quelques rations de nourriture, composées principalement de champignons et petits insectes grillés), Runk et les trois aventuriers quittèrent la hutte du vieux druide, en direction du Nord, cap sur CitéRoi.
Les trois compagnons, guidés par le jeune Lapin Runk, s'enfoncèrent dans la forêt des Bois Verts, qui grimpent sur les monts portant le même nom. Ils espéraient arriver le plus rapidement de l'autre côté, et sans trop d'encombres. Plusieurs histoires sur ce qui pouvait se cacher dans les bois étaient contées pour effrayer les enfants, afin qu'ils n'aillent pas s'y perdre. D'après les instructions de Mordin, au-delà de ce passage à couvert, ils devraient se retrouver assez rapidement dans les plaines du Milieu, étendues vertes de pâturages et de cultures, puis finalement atteindre CitéRoi. Ils devaient effectuer ce voyage le plus rapidement possibles.
Après une petite heure de marche, Kytou voulut tester l'efficacité de la Feuille répliquante, et rassurer Mordin de leur bon départ. « Trombone - Nous sommes bien en train de marcher dans les Bois Verts. - Trombone- On avance bien, mais ça aurait été plus pratique sur un vrai chemin ! - Trombone - En plus, je suis claustrophobe dans les forêts - Trombone - Je rigole, à+ ! - Trombone ». En souriant, il attendit la réponse, qui arriva rapidement : « Arrêtez d'écrire n'importe quoi ! Quelqu'un d'autre peut nous lire ! Vous connaissez votre destination, soyez prudent ! Trombone ». Avec un soupire, Kytou effaça immédiatement les écritures en rougissant un peu, et rangea le papier dans sa besace.
Dans l'après-midi, une pluie froide se mit à tomber. Les aventuriers n'étaient que très relativement protégés par les arbres, et en plus il faisait très sombre dans ces bois. À tel point qu'ils avançaient lentement, en restant toujours prudents. Runk les guida jusqu'au centre de la forêt, la limite du territoire qu'il connaissait. Il leur suggéra de préparer un campement assez rapidement avant que l'obscurité du soir ne vienne totalement assombrir le peu de visibilité qu'ils avaient. Il leur indiqua le Nord, direction que les compagnons devraient continuer à suivre pour atteindre leur objectif. Puis il préféra finalement les laisser poursuivre sans lui, espérant être rentré chez lui avant la tombée de la nuit. Il leur souhaita bonne chance en faisant demi-tour.
Kytou, Albert et Khaldun marchèrent encore plusieurs heures, non sans difficulté pour avancer, revenant parfois sur leurs pas. Ils commencèrent à ne plus voir grand-chose autour d’eux, la nuit étant finalement bien arrivée avant qu’ils réussissent à sortir des bois. Ils choisirent un petit espace entre de larges arbres pour se reposer un peu, après avoir dressé leur feu de camp, en attendant les premières lueurs du matin. Par prudence, ils se mirent d'accord pour organiser un tournus de garde, pour que l'un d'entre eux reste toujours suffisamment éveillé afin de maintenir le foyer et surveiller les environs.
C'est après quelques heures à peine de sommeil que les premiers hurlements nocturnes se firent entendre. Comme ils le craignaient, des loups primitifs des bois avaient flairé le petit groupe, et leur avait ouvert l'appétit. Khaldun, qui veillait, estima que ces hurlements se rapprochaient de plus en plus. En voulant raviver le feu de camp, il eut la surprise de voir qu'il n'avait plus de bois sec à disposition. Inquiet, il décida de réveiller ses compagnons. À peine Kytou et Albert reprirent leurs esprits, que les aventuriers entendirent des grognements dans les ombres qui les encerclaient. Ils attrapèrent en vitesse leurs armes et se regroupèrent autour du foyer, qui faiblissait. Ils commençaient maintenant à apercevoir plusieurs paires d'yeux scintillants au rythme des flammes. « Ils attendent que notre feu s'éteigne pour nous surprendre ! ». « Alors on ne va pas les faire patienter encore longtemps ! » répondit Albert, qui décocha une flèche droit dans la direction des grognements en face de lui. Le projectile disparut dans l'ombre dans un bruit de froissement, manquant visiblement sa cible. Puis les loups attaquèrent.
Quatre loups sauvages bondirent des fourrés, de part et d'autre des aventuriers. Visiblement, ils s'étaient coordonnés et avaient encerclé le groupe silencieusement, attendant le meilleur moment pour lancer leur attaque. Mais les jeunes compagnons n'étaient pas des proies faciles à mater, et ils se défendirent comme de vrais guerriers. Khaldun enchaînait les coups de masse entre deux loups qui le harcelaient. Albert mitraillait au tir à l'arc, forçant l'un des agresseurs à se mettre à l'abri. Kytou, quant à lui, encaissa d'un revers de marteau l'assaut de son adversaire, qui roula sur plusieurs mètres, sonné. Puis celui-ci se releva et changea de cible, s'attaquant à Albert qui était à sa portée. Kytou hurla pour le prévenir, trop tard. L'Ornitho tomba sous le poids du loup, mais il eut le réflexe de rouler sur lui-même, l'empêchant de l'agripper de ses mâchoires. Dans la culbute, Albert lâcha son arc, se retrouvant désarmé face à l’animal féroce qui était déjà campé sur ses pattes devant lui, en montrant les crocs. Il ne se laissa pas impressionner pour autant, et il sortit à son tour ses griffes. Le loup ne réalisait pas qu'Albert était sur le point de sceller son sort, grâce à son venin fatal. Il n'eut qu'à attendre que la bête bondisse à nouveau vers lui, pour le gifler de toutes ses forces, tout en l’esquivant au bon moment. Le loup s'ébroua sous le coup, puis se mit à gémir de douleur et de rage, en bavant. Il tituba en reculant et en se tortillant dans tous les sens, puis il finit par s'affaler en écumant. Pendant ce temps, Kytou avait prêté main-forte à Khaldun, et chacun se battait contre une bête. Chaque frappe de Kytou faisait valser un peu plus le loup. Mais il était coriace, et avait la fâcheuse tendance à se relever et rapidement contre-attaquer. Ces luttes s'enchaînèrent jusqu'à ce que le martelage de Kytou mette enfin un terme au harcèlement de l'animal affamé. Khaldun de son côté avait bien affaibli son agresseur, qui s'était enfui en boitant et en couinant entre les fourrés dans l'ombre. Puis ils entendirent le loup blessé pousser une longue plainte, tel un appel à l'aide. Les aventuriers frémirent au son de ce hurlement. C'est alors qu'un autre cri de loup, peu lointain, répondit en échos. Des renforts arriveraient sous peu. Albert ramassa son arc et se tint prêt à tirer sur le premier animal sauvage qui ressortirait des ombres. Ils ne durent pas attendre longtemps, puisqu'un nouveau loup gris bondit dans sa direction. La flèche d'Albert le manqua de peu. Kytou s'interposa au dernier moment devant Albert, qui se pressait de rengainer son arme. Son coup de marteau envoya bouler l'animal sur le côté. Il roula sur lui-même, et se redressa rapidement, babines retroussées de haine. Le loup qu'avait blessé Khaldun précédemment réapparut derrière lui, et se remit à geindre un long hurlement. Albert refusa que ces prédateurs n'appellent encore du renfort, et il décocha une flèche en plein dans la poitrine de la bête, qui s'écroula. Mais les aventuriers eurent un frisson en entendant un nouveau cri de loup en réponse dans la forêt, qui venait d'une autre direction. Alors que le feu de camp commençait à faiblir, et peinait à éclairer l'entourage, il leur devenait vraiment difficile de distinguer le moindre mouvement entre les arbres. Khaldun encouragea ses compagnons à resserrer le cercle de défense. Enfin, un loup plus gros que les précédents approcha lentement en grognant, face à lui. Il s'arrêta en lisière du faible éclairage, découvrant ses crocs acérés et baveux. Khaldun remarqua une ombre qui s'agitait sur son dos, quelque chose qui chevauchait la bête. Cet espèce de cavalier ricana et prononça une sorte d’ordre avec une voix aiguë et désagréable, en une langue étrange. Khaldun ne connaissait pas cette langue, mais l'intonation et le son ne lui semblaient pas totalement inconnus. Le grand loup chargea alors le jeune Lynx, qui frappa de sa masse d’arme en s'écartant du mieux qu'il put. Au même moment, l’autre loup gris qui faisait face à Kytou et Albert attaqua également. Kytou enchaîna des coups de marteau pour qu'enfin l'animal cesse de se relever. Albert vint à l'aide de Khaldun, et tenta plusieurs tirs à chaque fois que le monstre s'écartait suffisamment de son allié. L'une des flèches se planta profondément dans l'une des cuisses du loup, qui faiblissait, mais continuait à donner de méchants coups de crocs. Khaldun en profita pour le frapper de toutes les forces qu'il pouvait, et l'animal bascula dans les arbustes. Le monstre ne se releva pas, mais Khaldun entendit quelque chose s'enfuir au loin, en proférant des jurons aigus en langue étrangère. Malheureusement, le manque de luminosité ne lui avait pas permis de reconnaître l'individu qui chevauchait ce loup, mais Khaldun avait un désagréable pressentiment, comme un vieux souvenir refoulé, qui lui donna un goût amer au fond de la gorge. Il lui semblait avoir déjà rencontré ce type de créature, mais il ne se rappelait plus où, ni de qui (ou quoi) il s'agissait. Khaldun repensa soudain à la scène des enfants au marché Ruderoche, avant leur départ de Moulin-sous-Pluie. Il avait eu à ce moment le même sentiment de reconnaître ce combat qu'il avait vécu contre de terribles et étranges créatures (flash-back 1). Perdu dans ses pensées, il fit un bond de surprise quand Kytou posa la main sur son épaule, et faillit le frapper. « Oh là, doucement Khaldun ! C'est moi ! » dit Kytou en reculant. « Désolé ! C’est qu’on ne voit plus grand-chose, le feu est éteint. Tout le monde est vivant ? », demanda Khaldun, reprenant ses esprits. Albert raviva les braises de son épée et quelques flammes se relevèrent, embrasant ce qui restait de morceaux de bois. « Mal partout, mais bien vivant ! On a eu de la chance ! », répondit Albert. Les héros observèrent la scène de combat. Tout était calme à présent, et il ne pleuvait plus. Plus de grognements ni de hurlements. Le danger semblait véritablement passé, et le son apaisant de la nuit sous les bois avait repris son court. Ils pansèrent leurs blessures, et dépecèrent les cadavres des loups.
Pendant les quelques heures de nuit qui leur restaient, les aventuriers se reposèrent (en s'assurant d'avoir un feu efficace et en gardant un tournus de veille pour surveiller d'éventuelles autres visites nuisibles). Kytou profita de son tour de garde pour envoyer un petit message à Mordin par la Feuille répliquante : « Trombone — On a subi une attaque d'une meute entière de loups sauvages. — Trombone — Mais on est bien vivants ! — Trombone — On a toujours le coffre — Trombone —, et demain on devrait sortir de cette maudite forêt — Trombone —, et CitéRoi ne sera pas trop loin au Nord, c'est juste ? — Trombone — ». Il attendit plusieurs minutes avant de recevoir une réponse : « Tout juste. Soyez plus prudent en m'écrivant ! — Trombone — ». Un peu vexé que Mordin ne l'ait pas félicité d'avoir vaincu les loups, il effaça les messages, et rangea le parchemin en bougonnant.
La nuit fut donc très éprouvante pour les trois aventuriers. Mais à la lueur du petit matin, ils en ressortaient bien vivants, et avec le plein de fourrures et de viandes de loup à disposition. Après avoir rapidement rassemblé leurs affaires, mangé un petit-déjeuner préparé avec soins par Mordin avant leur départ (toujours des variétés de champignons et d'insectes séchés aux épices douteuses), ils reprirent la route vers le Nord. Ils quittèrent les Monts Verts sans autres fâcheuses rencontres, et retrouvèrent la clarté d'un ciel dégagé. Puis ils avancèrent sur les collines verdoyantes des Plaines du Milieu.
En arrivant vers des terres agricoles, les héros comprirent qu'ils atteindraient bientôt CitéRoi, en continuant vers le Nord. Puis, enfin, se dévoilant petit à petit entre les collines, les aventuriers découvrirent la grande capitale, surplombant les étendues de cultures. La cité était construite sur une large et haute colline ronde, la recouvrant presque complètement. En son sommet, discrètement voilé par la brume matinale, on pouvait admirer de loin l'étincelant château qui dominait la ville aux reflets d’or : CastelRoi. De longues bannières claquaient au dessus des tours, exposant les couleurs royales sur la capitale. Le reste de la cité était découpé en plusieurs niveaux concentriques, bordés par de blanches et épaisses murailles. À la base, les remparts étaient encerclés par des douves, qui s'écoulaient dans le Lac du Roi. Ce lac, qui s'étendait à l'horizon, derrière CitéRoi, était accessible depuis les douves par un large canal fortifié, situé au Nord-Est de la ville. On y voyait des navires qui l'empruntaient pour sortir et entrer dans CitéRoi. Deux principales portes à pont-levis permettaient l’accès à la capitale par les routes : la Porte du Sud et la Porte du Nord. Depuis chacune des portes, des chemins partaient en différentes directions, à travers les terrains agricoles et les terres qui bordaient la ville.
Kytou reconnut immédiatement la cité de sa vision. C’était donc bien CitéRoi ! Il expliqua avec excitation à ses compagnons l’avoir vue dans le Miroir des Songes, chez Mordin. Mais en évoquant cela, un sentiment d’inquiétude s’installa soudain sur ses traits. Il observa attentivement les terres vertes qui s’étendaient au-delà de CitéRoi, vers le Nord, puis vers l’Ouest. Mais il n’y avait pas de fumée d’incendie, de signes de destructions, ni aucune trace d’une quelconque armée dévastatrice en vue. Tout était calme dans la région, qui semblait bien loin de quelconque menace ou danger. Apaisés par ce beau paysage ensoleillé, les aventuriers reprirent leur marche vers CitéRoi. Comme le leur avait conseillé Mordin, ils firent au mieux pour ne pas croiser trop de gens sur leur chemin, évitant les Animaux paysans qui travaillaient aux champs. Puis ils débouchèrent sur la route principale qui menait directement à la porte Sud de la capitale.
La route était bien fréquentée. Les aventuriers s'y engagèrent le plus discrètement, sans perturber le flux des personnes qui y avançaient. En s’approchant de CitéRoi, ils constatèrent qu’il y avait vraiment énormément de monde, ralenti par un bouchon devant la grande porte de la cité. En approchant encore, ils remarquèrent de nombreuses patrouilles de la Garde Royale qui contrôlaient et surveillaient les Animaux qui entraient ou sortaient de la capitale. Un peu inquiet, Kytou attrapa sa Feuille répliquante et se mit à écrire : « Trombone — Nous sommes arrivés à CitéRoi —Trombone —, mais y'a des gardes partout ! — Trombone — Comment on fait pour pas se faire prendre ? » Kytou n'eut même pas le temps de tracer le dernier « Trombone », que Mordin répondit en vitesse, avec une écriture inscrite à la hâte : « STOP les messages ! Finissez la mission ! Débrouillez-vous ! — Trombone ». En grognant, Kytou secoua le papier pour l'effacer et le fourra rageusement dans son sac. « Décidément, on n’est pas aidé ! », lança-t-il à ses compagnons, pendant qu'ils s'approchaient lentement de la grande porte gardée.
Dans la foule autour d'eux, les aventuriers entendirent parler de festivités qui avaient lieu actuellement dans la capitale. Il s’agissait des jeux annuels de CitéRoi, appelée aussi la traditionnelle Joute d’Anella. Elle était réputée dans tout le Royaume, et attirait tout plein de combattants et joueurs avides de se distinguer auprès du Roi ou de l’Ordre Royal. Les aventuriers en avaient entendu parler, mais ils étaient un peu étonnés que Mordin ne leur en eût pas fait mention avant de partir. Cela compliquera certainement leur mission secrète, vu l’important nombre de gardes et milices déployées durant cet événement. À moins que justement Mordin espérât que les aventuriers puissent plus facilement se fondre dans la foule ?
Toujours est-il qu'arrivés devant l'entrée, un garde (un grand et maigre Élan) réclama aux trois compères un laissez-passer pour pénétrer dans la cité, à moins d'avoir des marchandises à vendre (auquel cas il leur faudra aller rapidement s'enregistrer au comptoir du Hall du Commerce). « On vient voir le Roi ! On a un secret ultra important pour lui ! » déclara Albert. Alors que Khaldun et Kytou s'étranglèrent de stupéfaction, le soldat jeta un regard suspicieux à son collègue, puis tous deux éclatèrent de rire. « Très drôle ! Vous avez votre invitation ? Ha ha ! Allez, déguerpissez ! », leur répondit l'autre garde (également un Élan, mais plus trapu). Kytou intervint « Veuillez excuser l'humour douteux de mon compère ! Mais nous sommes en fait ici pour vendre des fourrures rares et de grande qualité ! On doit juste encore travailler notre accroche pour le public... » dit-il en souriant et en montrant le sac débordant de peaux de loup. « Mais vos fourrures sont dégueulasses ! », lança le grand Élan en faisant la grimace. « C'est parce qu'on ne garantit que des produits frais, et à l'état brut... C'est un gage de qualité ! N'importe quel marchand expérimenté vous le confirmerait ! », expliqua Khaldun, qui s'était repris de sa surprise. Dégoûtés et l'air un peu niais, les gardes acceptèrent de laisser passer l'étrange groupe de marchands de fourrure. Khaldun et Kytou lancèrent un regard sévère à Albert en dépassant les soldats. L'Ornitho haussa les épaules en faisant un clin d'œil. « Dans la vie, il faut oser et rire, telle est ma devise ! », leur dit-il simplement. Puis les trois compagnons éclatèrent de rire ensemble, pendant qu'ils traversaient le pont-levis de la Porte Sud de CitéRoi.
Finalement, ils étaient bien arrivés dans la grande cité.