Acte III
La requête de la Reine Anella
La requête de la Reine Anella
C’est l’esprit plein d’incompréhension et d’un sentiment de trahison que les aventuriers, Albert, Kytou, Khaldun, accompagnés de l’Ours Ulfar, se virent emmenés dans les dédales du donjon de CastelRoi par la Garde de l’Ordre Royal. Ils venaient de passer de l’état de héros, grands vainqueurs de l’Arène Royale, à celui de traîtres, en l’espace de quelques secondes...
Le groupe mené par la garde arriva dans les geôles sombres et humides, situées dans les sous-sols du château du Roi. Les cachots étaient composés d’un alignement de cellules, toutes aussi sombres, visibles par le très faible éclairage des flambeaux éparpillés le long du couloir qui les bordait. Le garde de l’Ordre salua les deux gardiens de prison qui étaient assis autour d’une petite table, en vue des prisons alignées devant eux. À leur côté, une loge ouverte et éclairée contenait un empilement de coffres et d’étagères, sur lesquelles étaient entreposées les affaires des prisonniers. L’un des geôliers ouvrit la cellule centrale qui était vide, et le soldat de l’Ordre Royal poussa brusquement le groupe des nouveaux condamnés à l’intérieur. La porte de métal claqua en résonnant derrière eux. Puis le gardien la verrouilla, à l’aide de son trousseau de clés accroché à sa ceinture. Le garde de l’Ordre se tint droit, face aux prisonniers, et déclara :
- Demain à l’aube, vous serez jugés par le Conseil de l’Ordre en présence des Pierres de jugement. Préparez bien les dernières paroles que vous prononcerez devant la cour.
Puis le soldat fit un demi-tour rapide, un geste vers ses collègues, et la Garde de l’Ordre Royal quitta les geôles.
Les prisonniers restèrent un moment silencieux, découvrant dans la faible luminosité les limites de leur nouveau logement commun. Leur cellule était une pièce relativement étroite, aux murs de pierres froides et humides, avec de nombreuses traces et marques étranges, laissées par d’anciens locataires (mais qui n’attirèrent nullement l’attention des aventuriers). En hauteur du mur du fond, une petite lucarne avec des barreaux rouillés donnait sur l’extérieur de la pièce. Aucune lumière n’y passait. Néanmoins, un son continu d’écoulement d’eau se faisait entendre depuis la fenêtre, semblable aux bruits d’un ruisseau qui coule dans une caverne. Une petite souris primitive fila soudain, en couinant, à travers la paille qui couvrait en partie le sol. Puis elle disparut par un petit trou dans le coin, au fond de la cellule. Les aventuriers entendirent soudain quelques jurons incompréhensibles passer à travers l’orifice, provenant à l’évidence du voisin de geôle qui s’était fait réveiller. Albert alla y jeter un coup d’œil, et fut surpris de se trouver face à un autre œil qui l’observait, l’air furieux !
- Vous êtes les nouveaux ? demanda le propriétaire de l’œil furieux. Pourquoi vous allez être jugés aux Pierres de Jugement ? Vous êtes qui ? Qu’avez-vous fait ? D’où vous sortez ? C’est vous, les gladiateurs dont on parle partout ? ...
Albert prit peur devant le ton insistant de son interlocuteur. Il préféra ignorer ses incessants questionnements, et s’intéressa plutôt aux gardiens de prison qui s’étaient apparemment installés à leur poste.
- Les gars, souffla discrètement Albert à ses compagnons en s’approchant de la porte de fer. Quand vous serez prêts, on va pouvoir sortir de là ! Les serrures de ce genre n’ont aucun secret pour moi, je suis un expert dans le crochetage !
Étonnés, Kytou et Khaldun acquiescèrent, tout en se rapprochant des barreaux, afin de mieux surveiller les deux gardiens qui s’étaient lancés dans une partie de cartes tout en débattant sur les dernières (et très inintéressantes) rumeurs locales. Ulfar restait quant à lui dans l’ombre d’un angle de la pièce, et grommelait de rage de s’être retrouvé dans cette situation. Albert sortit de sa chausse de petits outils dissimulés, et se mit à les trier discrètement en observant attentivement le verrou de leur porte. Kytou souriait, impressionné des secrets qu’Albert semblait connaître. Soudain, Khaldun fit signe à ses compagnons de se cacher. Les gardiens venaient d’interrompre leur activité en entendant l’arrivée d’un nouveau groupe de soldats. Ces derniers étaient entièrement vêtus de leur armure, qui cliquetait.
- Ah, enfin la relève ! déclara celui qui se levait. Vous avez du retard, encore une fois ! Et pourquoi êtes-vous équipés comme ça, vous avez froid ? Puis les deux gardiens éclatèrent de rire.
Les nouveaux venus ne répondirent pas, mais ils attendirent sagement que les deux geôliers rassemblent leurs affaires, leur donnent le trousseau des clés de cellules, et s’en aillent en continuant leur discussion. Après quelques petites minutes, l’un des nouveaux soldats déclara d’un ton railleur :
- C’est bon les gars. Les deux ploucs sont loin. On les a bien eus ! Mouhaha ! ricana-t-il d’un air moqueur en enlevant son casque, dévoilant une face de Crocodile sale et ravagée par de nombreuses cicatrices.
Les autres gardes se dévêtirent et montrèrent également des visages d’énergumènes aux allures peu fréquentables. Hormis le Crocodile, le groupe était composé de deux Chiens et un Sanglier.
- Bon, faut pas traîner avant qu’ils réalisent leur erreur. Fouillez bien toutes les cellules pour trouver nos cibles ! déclara le Crocodile en pointant du doigt les cabines des prisonniers.
- Pas besoin d’aller bien loin, je les ai ! aboya le plus petit des deux Chiens qui s’était approché de la geôle des aventuriers, tout excité d’avoir été si rapide à les repérer.
Le chef de bande s’avança.
- C’est donc vous, les sales et misérables voleurs, qui mettez le nez dans des affaires qui ne vous concernent pas ! déclara le Crocodile, pendant que le premier Chien déverrouillait la porte de leur cabine. Nous avons une petite raclée à vous offrir... et je crois bien que personne ne vous regrettera ! Mouhaha !
Puis il fit signe à ses acolytes de pénétrer dans la cellule des prisonniers. Ce qu’ils firent lentement, en dégainant leurs gourdins et matraques.
Les aventuriers reculèrent vers le fond de leur prison. Démunis de leurs armes, ils ne feraient pas long feu devant ces agresseurs. Le Sanglier attaqua d’abord Khaldun, qui était près de lui. Le Lynx para le coup comme il pouvait avec ses avant-bras, mais ne put que faiblement amortir la frappe, qui le déséquilibra. Il s’affaissa contre le mur humide, tout en gardant sa posture défensive. Le deuxième bandit Chien s’élança vers Albert, qui l’attendait, toutes griffes dehors, prêt à lui lacérer son venin au visage. Le grand Chien évita de justesse le coup mortel d’Albert, et répliqua rapidement en lui frappant le bas-ventre avec son gourdin. Albert se plia en deux, suffoqué par le choc. Simultanément, le petit Chien attaqua Kytou, qui bloqua sans trop de difficulté les coups de matraque qu’il moulina contre lui. Ulfar, qui était resté tapi dans l’ombre, se glissa discrètement entre la grille d’entrée et le dos des agresseurs. Puis il balaya, d’un puissant coup de patte d’Ours, ceux qui étaient à sa portée. Le Sanglier s’étala par terre, alors que le petit chien fit un vol plané jusqu’au fond de la prison. Ulfar grogna de satisfaction. Mais son entrain fut coupé court par l’apparition soudaine d’une froide lame, plaquée sous sa gorge. Le chef de bande Crocodile, qui était resté en retrait à l’extérieur de la cellule, venait de reprendre le contrôle de la situation. Il laissa un instant aux prisonniers pour qu’ils l’écoutent, pendant que les autres bandits se redressaient douloureusement.
- Fini les rigolades, bande de vermines. Acceptez enfin votre fin ! déclara le Crocodile en souriant.
Ulfar dirigea son regard vers ses nouveaux amis, puis il ferma les yeux en serrant la mâchoire, prêt à subir son sort. Tous retinrent un instant leur respiration. Soudain, un choc sourd retentit derrière l’Ours, puis la lame et son porteur dégringolèrent par terre avec fracas, inertes. Les aventuriers eurent à peine le temps d’apercevoir l’ombre de la créature masquée qui venait de sauver la vie d’Ulfar. Celle-ci fila, à vitesse fulgurante, sur chacun des bandits présents dans la salle, leur assenant à tour de rôle des petites frappes précises et mortelles. Devant cette scène incroyable, les quatre compagnons restèrent un instant totalement figés de surprise. Puis un deuxième individu apparu dans l’encadrement de la cellule, un Guépard portant la tenue de garde de l’Ordre Royal. Il tenait dans ses bras les armes qui avaient été confisquées aux aventuriers et les leur lança avant de s’engager dans le combat contre les bandits. Il ne fallut que quelques secondes pour que les malfrats soient tous hors d’état de nuire. Le mystérieux personnage fit un rapide signe au garde de l’Ordre, qui alla vérifier si d’autres assaillants venaient en renfort. Puis il s’adressa aux aventuriers :
- Suivez-moi, vite ! On ne doit pas nous voir ici ! dit la voix féminine de leur sauveur.
Les héros hésitèrent, surpris de la tournure des événements et en même temps méfiant envers cette mystérieuse étrangère. Puis ils échangèrent un rapide regard et acquiescèrent. L’inconnue cagoulée leur emboîta le pas, et les mena vers un côté sombre des geôles. Elle souleva une tenture qui drapait le mur et dévoila une petite porte de pierre secrète. Elle siffla en direction des cachots. Le garde Guépard réapparut en vitesse, les bras chargés des divers sacs des aventuriers (qu’il avait rapidement récupéré dans l’entrepôt de la prison). Juste avant de suivre leur libératrice, les compagnons entendirent leur ancien voisin de cellule hurler à travers les barreaux :
- Moi aussi, sortez-moi de là ! S’il vous plaît ! Je vous dirai tout ! J’ai des informations capitales
Les héros se dépêchèrent de pénétrer dans le couloir dérobé, avant que les cris agaçants du vieux prisonnier ne préviennent quelqu’un d’autre.
Au détour de quelques couloirs, le chemin déboucha sur une étroite pièce, sombre et sobre. Elle était composée de quelques étagères vides, un tabouret, une petite table avec un vieux bougeoir allumé qui éclairait le local, et plusieurs portes qui bordaient chacun des côtés. La mystérieuse guide s’arrêta et s’assit sur le siège, face aux aventuriers, qui étaient mal à l’aise et nerveux. Le garde Guépard, qui arriva juste derrière eux, vint déposer les affaires des compagnons sur la table, puis s’écarta légèrement.
- Merci de m’avoir fait confiance. Vous pouvez à présent vous détendre, dit-elle plus calmement. L’une de ces portes vous mènera hors de CitéRoi, et vous serez libres, dit-elle ensuite. Mais je vous conjure de ne point partir et de me suivre, car nous avons grandement besoin de votre aide pour... une mission particulière de la plus haute importance.
Les aventuriers se lancèrent des regards sceptiques, suspectant un nouveau piège. Ulfar ne se retint plus.
- Hors de question de rester un instant de plus entre ces murs, je veux ma liberté ! déclara-t-il, la voix menaçante. Kytou et Albert acquiescèrent.
- C’est d’une importance capitale !... Le Roi a besoin de vous ! répliqua-t-elle. Mais Ulfar ramassait déjà son équipement sur la table.
- Le Roi a ordonné notre mort ! On est pas des traîtres, expliqua Kytou. Maintenant qu’on est libres, on ne va pas se laisser avoir une deuxième fois ! Vaut mieux pas se mêler des affaires royales, croyez-moi !
Kytou et Albert s’avancèrent également vers la table pour récupérer leurs équipements. Albert semblait dépité. Le coffre de la Couronne Royale avait été repris par l’Ordre Royal, mais pouvaient-ils leur faire confiance ? Avaient-ils échoué ? Voyant son regard déconfit en fixant ses affaires, Khaldun posa sa main sur l’épaule d’Albert pour l’apaiser.
- Tout n’est certainement pas être perdu, mon ami. Au moins, ce que nous avons amené jusqu'à CitéRoi est certainement arrivé à destination... Puis Khaldun se tourna vers leur mystérieuse libératrice, l'air sérieux. Qui êtes-vous pour connaître ces passages secrets et avoir pu venir si facilement nous libérer ? Vous voulez notre confiance ? Alors dites-nous à qui nous avons affaire, et de quoi il en retourne ?
- On ne peut pas lui faire confiance, l’interrompit Kytou en saisissant son marteau de guerre. Si ça se trouve, c’est une sorcière !
Par réflexe, Albert et Ulfar dégainèrent également leurs armes. Mais le garde fut plus rapide, et s’interposa soudain entre les aventuriers et sa maîtresse, d’un air de défi. L’étrangère posa une main sur le bras armé du Guépard pour l’apaiser, et leur parla d’une voix calme.
- Je comprends votre méfiance, et vous avez raison d’en avoir. Mais il faut que vous sachiez… dit-elle en abaissant lentement la capuche qui masquait sa face.
Les aventuriers eurent une exclamation de surprise en découvrant le visage délicat d’une lionne, surmonté d’une fine couronne en or sertie. Au centre du diadème, on pouvait clairement distinguer le symbole royal.
- Vous êtes... la Reine Anella ! s’écria Albert, abasourdi.
- C’est exact jeune héros, répondit-elle. Maintenant me croyez-vous ?
- Mais... le Roi nous a condamnés ! répondit Albert en hésitant, complètement perdu.
- C’est vrai, mais ce n’était qu’une parodie, reprit la Reine. Le vol de la couronne devait rester secret du public, et le Roi ne pouvait risquer que vous vous fassiez attraper par un ennemi de la couronne. Vous le savez peut-être, mais quelque chose se trame dans l’ombre du Royaume, qui complote contre le Roi. Mais il y a plus grave encore, la vie de mon époux est en réel danger ! Il a besoin de vous ! Acceptez de me suivre, je vous en conjure !
- Donc en gros, vous ne nous laissez pas le choix, enchaîna Kytou, qui commençait à s’impatienter de la situation. Vous nous avez libérés — merci bien ! —, mais nous n’avions rien demandé... On était sur le point de très bien se débrouiller ! Kytou ne laissa pas le temps à Khaldun qui faisait mine de vouloir l’interrompre, et enchaîna. En plus, vous nous imposez de vous suivre et d’accepter cette... « mission capitale »... sinon quoi ? Retour en prison ?
Face à son ton provocant, le garde de la Reine revint légèrement sur le devant de la scène, main sur la poignée de son arme. Mais à nouveau, la Reine Anella fit un geste calme en sa direction et reprit sereinement :
- Vous vous méprenez. Je ne vous impose rien, je vous sollicite. Je vous le dis très sincèrement : à mes yeux, vous êtes des personnes de grande valeur. Vous avez survécu aux dangers de l’arène, par votre force, votre ingéniosité et votre charisme, vous avez su toucher le cœur et l’âme d’une foule qui s’était pourtant étrangement liguée contre vous. Anella tourna un regard entendu vers Khaldun. À mes yeux, vous avez mérité largement vos titres de Gardiens d’Ankiona. Et c’est pour cela que je sollicite votre aide, pour le bien du Royaume. Mais vous êtes libres de choisir la voie de la Liberté aussi... finit-elle, comme avec regret.
- Alors dans ce cas, je choisis la liberté ! Déclara haut et fort Ulfar, qui avait terminé de récupérer l’ensemble de son paquetage. Et maintenant qu’il est évident que nous ne sommes pas des traîtres, je demande ma récompense, comme convenu !
La Reine continua à fixer un instant les aventuriers pour voir si d’autres réagiraient. Puis, elle se tourna vers son garde en acquiesçant de la tête. Celui-ci sortit une petite bourse remplie, qu’Ulfar se pressa de fouiller. Il fut visiblement satisfait et rangea rapidement sa bourse. La Reine pointa l’une des portes à l’extrémité de la pièce en indiquant qu’elle le mènerait directement à une sortie dérobée, par les remparts de la Basse-Cité. Il pourra ainsi quitter la capitale en sécurité.
- Que les vents d’Ankiona vous soient propices jeune guerrier, lui dit-elle pour finir, en guise d’au revoir.
Ulfar ne se fit pas prier, et sembla bien pressé de sortir de cet endroit. Il fila par la porte, juste après avoir adressé un rapide dernier regard amical à ses anciens camarades.
Un peu étonnés de la réaction de l’Ours, les aventuriers restèrent un instant hésitants. Puis Khaldun rompit le silence.
- La quête de nos destins nous a tous menés jusqu’à vous. Vous souhaitez que l’on vous suive pour le bien du Roi et du Royaume. Moi je vous suivrai, mais je ne peux parler au nom de tous. Le Lynx templier s’avança d’un pas vers la Reine pour appuyer sa position.
- Moi aussi, je vous suis ! Parce que pour moi, mission signifie récompenses et rigolades en perspective... enfin, je l’espère ! dit à son tour le jeune Albert, qui s’avança aux côtés de Khaldun.
Kytou hésita encore un instant, puis acquiesça également, avant de s’aligner auprès de ses amis. Puis la Reine sembla se détendre et soupira avec soulagement.
- Je savais que je pourrai vous faire confiance. Maintenant, je vous prie, suivez-moi, le temps presse. Puis la Lionne emboîta le pas et passa par l’une des autres portes en bois. Les trois aventuriers la suivirent, ainsi que le garde Guépard, qui ferma derrière eux.
Ils marchèrent encore un moment dans les sombres couloirs, uniquement éclairés par quelques torches éparses et par des rayons de lumière, qui filtraient à travers des interstices et des petits trous dans les murs (sûrement des postes d’observation de quelques salles stratégiques du château). Les aventuriers n’eurent guère le temps de s’attarder et de comprendre où ils se trouvaient, qu’ils débouchèrent enfin, tous en ensemble, dans une grande pièce aménagée.
Eclairée par un grand foyer qui chauffait sur un côté, la salle elle était de forme rectangulaire, de largeur moyenne et avec un plafond très haut. Plusieurs bibliothèques, remplies d’ouvrages anciens, indiquaient qu’ils étaient arrivés dans l’un des salons du château. Certaines de ces bibliothèques semblaient solidement verrouillées et devaient contenir d’importants livres ou autres reliques. Il était également probable que certains de ces larges meubles cachaient des accès dérobés vers des couloirs secrets, comme celui par lequel ils venaient d’arriver. Au centre de la salle trônait une grande table ovale en bois sculpté, bordée par une série de fauteuils tout autour, tous également délicatement décorés. À l’évidence, il s’agissait de la table du Conseil Royal.
Les héros remarquèrent soudain les ronflements d’un individu : un Koala, visiblement très âgé, habillé d'une simple tunique de moine. Il était affalé dans l’un des sièges sur le côté, à moitié couché sur la table. L’arrivée des compagnons et de la Reine ne semblait pas l’avoir dérangé. Mais il sursauta lorsque le garde royal fit claquer ses bottes pour le réveiller. Puis il se leva péniblement pour accorder une révérence polie à la Reine Anella. Celle-ci ne put retenir un petit sourire d’amusement à son encontre. Puis, la Reine Anella fit un geste de la main pour inviter les aventuriers à s’asseoir sur l’un des sièges autour de la grande table de pierre.
- Chers amis, commença-t-elle lors que tous furent installés, je souhaite avant tout m’excuser pour ne pas m’être présentée à vous selon les règles d'usage... comme vous l’avez compris, je ne pouvais prendre le risque de m’exposer, et l’urgence de la situation m’a poussée à agir rapidement. Mais avant de vous parler plus à ce sujet, j’aimerai mieux faire votre connaissance. D’où venez-vous et comment êtes-vous arrivés jusqu’ici, avec la couronne de mon époux : le Roi Ionak ?
À ces mots, le vieux Koala ne retint pas un frémissement de surprise et un air hagard vers les trois héros qui étaient présents. Il se rassit lourdement sur siège et les fixa, le regard rempli de curiosité.
- C’est donc eux qui l’ont ramenée ?! dit-il en bégayant. La Reine approuva de la tête en gardant son attention sur les aventuriers.
Avec un peu d’hésitation au départ, Albert, Khaldun puis Kytou racontèrent très brièvement leur périple, en mentionnant principalement la découverte du coffre à l’effigie du Roi parmi les objets volés de trafiquants, et leur route jusqu’à CitéRoi, terminée dans la grande Arène Royale.
Quand ils eurent achevé leur récit, la Reine les remercia et leur présenta enfin la personne qui était assise à la table, à leur arrivée. Il s’agissait de l’un des membres du Conseil Royal, un Koala Moine nommé Euryclée. C’était un personnage de grande valeur pour le Royaume, en tant que descendant direct (et l’un des derniers représentants) des ancestraux Sages Ankioniens (une ancienne lignée d’Animaux qui avaient permis, dans les temps anciens, durant l’époque des Guerres de clans, la naissance du Royaume d’Ankiona). Euryclée était donc l’un des rares grands connaisseurs de l’histoire du monde, des légendes et prophéties traitants du Royaume. Il avait mis sa grande sagesse et sa fidélité sans faille au service particulier de la Reine, lui donnant le rôle de plus proche conseiller personnel.
Après les présentations, Euryclée leur expliqua l’objet de cette mission secrète dont leur avait parlé la Reine Anella un peu avant.
- Comme vous le savez peut-être, le Roi Ionak est souffrant, et ce, depuis maintenant plusieurs mois (d’où son absence pour vous accueillir à l’heure actuelle). De nombreux spécialistes se sont penchés sur son cas, et nous pensons qu’il s’agirait bien d’une maladie peu commune... Le Koala fit une petite pause théâtrale pour s’assurer que son auditoire avait bien assimilé l’importance de ses mots.
- Ne vous perdez pas dans les détails, mon cher Euryclée, ces jeunes gens sont conscients de la gravité de ma demande, lui la Reine pour l’encourager à gentiment continuer son discours.
- Pour faire court, reprit le vieux Koala, avant que son mal n’apparaisse véritablement il y a quelque temps, le Roi était victime de nombreuses menaces. Il a même subi plusieurs tentatives d’attaques. Puis vint le jour malheureux où un régicide a pratiquement été réussi (le coupable a été pendu haut et court, un garde de l’Ordre Royal visiblement corrompu). C’est lors de cette attaque que la Couronne Royale avait été dérobée. Dès la perte de sa couronne, notre Roi est tombé subitement gravement malade. Aux premières nuits qui suivirent, les symptômes commencèrent par des pics de fièvres importants, accompagnés de crises de hurlements qui réveillaient tout le château. Petit à petit, ces crises se muèrent en une sorte d’étrange folie meurtrière qui s’installa peu à peu. À présent, à la nuit tombée, le Roi Ionak perd la tête et devient totalement incontrôlable, agressif envers son entourage…comme assoiffé de sang. De plus, lors de ces crises, ses tourmentes semblent l’attirer systématiquement à sortir hors des murs de ses appartements. Au début, nous tentions de l’en empêcher, mais il y a eu des accidents, car dans ces moments, le Roi hurle de rage et d’une colère violente, et personne ne peut le retenir sans le blesser. C’est depuis lors qu’un couvre-feu nocturne a été imposé par l’Ordre Royal dans CitéRoi, empêchant tout éventuel accident (le Roi reste cependant toujours surveillé et protégé à distance proche par une Garde d’intervention, et tous les accès et sorties de CastelRoi sont verrouillés la nuit), et également pour que le peuple ne découvre pas l’état de santé réel du Roi Ionak (si la situation devenait connue de tous, ce serait une véritable panique dans tout le Royaume). Comme je l’ai déjà dit, plusieurs spécialistes (des soigneurs, des sorciers, alchimistes, herboristes, etc.) ont tenté de comprendre et de conjurer son mal, mais il semble que rien n’y fait… Son état de santé s’empire de plus en plus, nuit après nuit. Il est véritablement urgent que quelqu’un trouve un remède à cette malédiction ! Le Sage fit une petite pause pour reprendre son souffle, et permettre à son audience un court répit. Voyant son vieux conseiller s’assoupir, la Reine reprit la parole.
- Nous avons néanmoins une piste ! Parlez-leur des textes, mon brave. Le sage Panda se redressa à la sollicitation de la Reine, puis reprit son discours.
- Il est vrai, cette « piste » a été évoquée par le grand Archiviste de la bibliothèque du Temple. Il a trouvé un très ancien texte ankionien qu’il a traduit, traitant de diverses prophéties antiques, dont il cite ceci : « Le sombre jour où Il perdra ses Éclats, un Mal (pouvant être traduit aussi par Malédiction) nocturne s’emparera de sa tête, et le plongera, lui et son Peuple, dans la tourmente ». Il n’est pas difficile de comprendre que ce « Il » s’agirait du Roi d’Ankiona, et que ces « Éclats » sont les pierres de magie serties sur sa couronne, symboles du Pouvoir Royal. Sa théorie, selon l’interprétation faite de cette prophétie, serait donc que cette terrible situation (le vol de la Couronne Royale et la malédiction qui terrasse actuellement notre bon Roi) semblait être prédite dans ces textes.
- Mais on lui a ramené la couronne ! Le problème est résolu, non ? demanda Albert.
- Malheureusement, reprit le vieux Panda, le retour de la Couronne Royale ne semble pas améliorer l’état de santé du Roi. Ce qui confirme la nature maléfique de son affliction. Mais ce qui est encore plus perturbant, c’est que la prophétie précise que cette malédiction pourrait précipiter le Royaume entier vers une énorme catastrophe, sans précédent ! Le Panda fixa un instant son audience avec le regard empli de panique, appuyant le drame de la situation.
Voyant le visage des aventuriers doucement se décolorer, la Reine reprit la parole, avec un ton plus apaisant.
- Ne laissez pas la peur vous décourager ! Une prophétie n’est pas toujours l’image fidèle de ce qui se produira dans le futur (comme on le croit trop souvent), mais plutôt d’une possibilité de ce qui pourrait arriver, comme un avertissement. Vous savez peut-être que les interprétations de prophéties varient parfois d’un spécialiste à un autre (je suis moi-même une grande passionnée de ce sujet, et je passe une partie de mon temps libre à interpréter des textes anciens), ce qui nous donne un espoir ! Puis la Lionne appuya un regard entendu vers son conseiller, pour l’encourager à continuer dans cet élan.
- Vous avez raison ma Reine. Comme nous le débattions entre nous plus tôt, le mot « Malédiction » évoqué dans la prophétie peut aussi se traduire par « Maladie », mais...
- Qui dit maladie, signifie qu’un remède devrait exister ! l’interrompit la Reine avec entrain. C’est de cet espoir que je veux qu’on parle ! Nous avons besoin de vous pour trouver le remède de ce mal nocturne, qui soignerait mon mari, le Roi Ionak... Puis elle regarda à nouveau le vieux Panda.
- Notre Reine est pleine de sagesse, dit-il en s’inclinant légèrement vers elle. En effet, sauver le Roi résulterait à sauver le Royaume entier d’une apocalypse prédite !… Euryclée laissa un moment aux aventuriers pour digérer ces paroles.
Après un petit instant d’hésitation, Albert se redressa :
- Parfais, il nous faut trouver ce remède ! ... Mais un détail m’échappe : où est-ce qu’on le déniche ce fameux produit miracle ? Et à quoi il ressemble ? dit-il en se mettant à fouiller du regard les vitrines des grands meubles qui exposaient de vieux livres et certaines bouteilles et fioles diverses.
La Reine sourit tendrement vers Albert et lui répondit :
- Vous ne le trouverez point en ces lieux malheureusement, mon ami. Elle se tourna vers son conseiller. Allez mon cher Euryclée, parlez-leur de ma dernière découverte, malgré ce que vous pouvez en penser, nous ne pouvons ignorer aucune piste qui pourrait nous aider ! Euryclée hésita, puis se lança, comme malgré lui :
- Notre bonne Reine a certainement raison, mais je vous prie d’accepter mon scepticisme. Autant je suis convaincu que les anciennes prophéties nous ont été transmises à des fins utiles par nos ancêtres, autant les légendes urbaines ne peuvent, à mes yeux, être considérées de même valeur… Enfin, je me plie à l’intuition et la sagesse de ma Reine. Dit-il en s’inclinant respectueusement vers elle. Puis le Sage reprit ses explications: Parmi les petites légendes urbaines qui se racontent habituellement dans certains lieux du Royaume, et dont il est difficile de distinguer les faits réels des mythes imaginaires (dit-il en baissant discrètement le regard), il en existe une dont le but est de corriger ceux qui se croient toujours au-dessus de tous, et donner courage aux plus faibles (souvent utilisée dans l’éducation des enfants, comme un avertissement). Elle explique ceci : « Même celui qui paraît si fort et brave, au point que personne ni aucune armée ne pourrait le battre, au plus noir de la nuit, se retrouvera un jour terrassé par de sombres cauchemars, tel un Poison vert plongé dans son âme. » Il lance un regard vers sa Reine, qui l’encouragea à continuer d’un hochement discret de la tête. Cet adage est souvent conclu par ceci : « Pour ne pas être victime de ce piège, le Brave doit boire à la coupe ancienne de l’Humilité, et en imprégner son esprit pour le purifier. Alors il sera véritablement le plus Fort et le plus Brave. ». Quand il termina, la Reine se tourna vers les aventuriers et leur dit :
- Avez-vous compris ce que cela signifie ? Je pense que la tourmente du Roi est bien celle proclamée dans la prophétie, ce « Mal nocturne »… et je crois qu’il s’agit aussi de ce « Poison vert » que décrit ce proverbe d’enfants... car il se trouve que, dans ses périodes de folies nocturnes, le Roi a soudain un regard furieux et étrange, aux reflets verts, comme maudit. Je suis convaincue, malgré ce qu’en pense la majorité du Conseil Royal, que ce poison vert, ce « cauchemar nocturne » qui terrasse mon époux, peut être soigné par un remède. Le proverbe parle d’une « coupe d’humilité » purifiante, et je suis sûre qu’elle existe ! Je suis persuadée, d’après mes recherches personnelles, qu’elle doit correspondre à une eau magique, une eau pure… qui proviendrait très certainement d’une Source Elémentaire !
Euryclée, visiblement mal à l’aise, ne se retient pas de l’interrompre.
- Mais vous savez bien, ma Reine, qu’il n’existe plus de ces Sources Elémentaires que dans nos livres d’Histoire …
La Reine sembla perdre un peu de son éclat, mais repris avec espoir.
- Et je veux croire qu’il en existe encore une, cachée quelque part, pour le bien de mon mari le Roi, et du Royaume !… Et si ces courageux jeunes gens ont réussi à ramener la couronne royale jusqu’ici, alors j’ai l’espoir qu’ils puissent la découvrir et en rapporter un peu jusqu’à nous ! termina-t-elle en inclinant la tête avec respect dans leur direction.
Un long moment de silence méditatif suivit ces révélations. Puis la Reine Anella se leva et leur laissa un instant entre eux, afin qu’ils puissent réfléchir aux enjeux. Alors que les aventuriers débattaient en chuchotant de la décision qu’ils devaient prendre, la Lionne s’entretenait à l’écart avec son conseiller sur quelques autres affaires privées.
Au bout d’un petit moment, les héros déclarèrent en chœur vouloir se lancer dans la mission de la Reine. Le regard plein de gratitude, elle les félicita et ordonna qu’on leur donne toutes les informations nécessaires et équipements utiles pour leur périple (y compris un anneau à l’effigie de la Reine, qu’ils devraient utiliser avec précaution en cas de nécessité). Puis la Reine Anella annonça qu’elle allait prendre congé d’eux, en leur souhaitant de passer une bonne nuit dans l’une des chambres d’hôte du château, avant de partir pour leur quête demain matin.
- Mais j’ai quand même juste une question, Reine Anella ! lança Albert avant qu’elle ne les quitte. Comment, et où, va-t-on la trouver cette Source magique ?
La Reine acquiesça en expliquant qu’il devait certainement encore exister quelques véritables anciens Sourciers, dans le Royaume, et qu’il leur faudra user de leurs propres moyens (et renseignements) pour avoir des pistes. Puis elle rappela qu’ils ne devaient pas oublier que cette mission devrait rester secrète ! Puis la Reine partit par l’un des couloirs assombris, suivi de près de son garde du corps. Un valet vint les conduire dans leur chambre pour qu’ils y passent la nuit.
Les héros dormirent comme des bébés.
Le lendemain matin, un messager de la Reine vint les réveiller.
Après que les aventuriers se soient rapidement habillés et préparés pour leur départ, il les guida à travers plusieurs couloirs, pour déboucher finalement dans Basse-Cité, près des remparts de la ville. Albert, Kytou et Khaldun sortirent de CitéRoi en sifflotant, contents de partir vers de nouvelles aventures...
Peu après avoir quitté la porte nord de CitéRoi et le brouhaha des foules, les trois compagnons remarquèrent soudain d’incessantes vibrations qui semblaient provenir du sac à dos de Kytou. Celui-ci le fouilla pour y dénicher la bestiole qui était certainement planquée au fond de sa besace, mais il soupira avec soulagement en ressortant le rouleau de Feuille Répliquante.
– Ah, c’est Mordin qui s’excite ! dit-il en se concentrant sur les nombreuses écritures qui apparaissaient sur le document. « Où en êtes-vous ? Êtes-vous vivants ? Avez-vous rencontré le Roi ? Qu’est-ce que vous faites ? Allô ??! » Tiens, quelqu’un sait ce que ça veut dire « Allô » ?
Alors qu’Albert s’exclamait de rire, Khaldun prit le parchemin, et se mit à répondre en résumant les derniers événements. Après les avoir félicités pour avoir réussi à rencontrer la Reine en personne, Mordin leur demanda quels étaient à présent leurs plans. Mais avant que Khaldun n’écrive à nouveau, Kytou lui arracha le parchemin des mains.
– C’est une mission secrète ! Comment peut-on être certain d’avoir confiance en lui ? Et si quelqu’un d’autre nous espionnait encore à travers cette feuille Répliquante ? débita Kytou d’un air un peu affolé.
Albert approuva sa réaction, mais Khaldun n’était pas du même avis. Ils débattirent un instant autour de la question, hésitant à répondre à Mordin. Finalement, c’est lui-même qui écrivit à nouveau en leur demandant s’ils savaient où trouver de l’aide pour la mission que la Reine leur avait confiée. Kytou devint encore plus suspicieux, mais Mordin le rassura en écrivant que la Reine Anella l’avait déjà contactée par ses propres moyens. Apparemment, ils se connaissent de longue date et entretiennent des échanges. Après les avoir brièvement rassurés, le druide leur expliqua qu’à sa connaissance, il devrait exister encore un vieux Sourcier (bien que cette ancienne profession semblait être pratiquement disparue), dans un village nommé Riveverte. Ce hameau n’était pas très loin de CitéRoi, situé au bord nord-ouest des Plaines du Milieu, attenant le Fleuve vert. Il les prévint néanmoins que cela faisait longtemps qu’il n’avait pas eu de nouvelles le concernant, et qu’il était possible qu’il faille faire un peu de recherche pour le retrouver. Ainsi, les trois compagnons surent enfin la direction de leur prochaine destination : cap sur Riveverte !
Les aventuriers traversèrent de larges champs et vignobles qui s’étendaient à perte de vue sur les terres fertiles autour de CitéRoi. Comme à leur habitude, ils évitèrent le plus possible d'utiliser les routes trop chargées de monde, et passèrent par de petits chemins agricoles. Après plusieurs heures de marche, quelqu’un apparut soudain en courant depuis un champ dans leur direction et en faisant de grands signes avec ses bras. C’était un Ecureuil paysan, un peu trop corpulent, tout rouge d’avoir sprinté jusqu’à eux.
–Au secours ! Venez m’aider ! Ma ferme est en feu !
Voyant qu’Albert et Kytou semblaient accélérer le pas pour éviter le fermier tout transpirant, il se précipita pour leur barrer la route. Je vous en prie ! Ma famille est coincée à l’intérieur... et surtout, ma ferme ! C’est tout ce que je possède ! Venez m’aider ! implora l’Ecureuil, en se jetant à genoux devant eux.
Khaldun l’observa avec compassion puis le releva, en lui promettant leur aide immédiate (il lança un regard à ses compagnons, qui hésitèrent un instant, puis finalement le rejoignirent en soupirant). Voyant que les aventuriers avaient fini par accepter sa demande, l’Ecureuil se redressa vivement et reprit sa course en direction des champs.
- Suivez-moi, il faut faire vite ! leur dit-il en galopant.
Les héros coururent après lui, jusqu’à découvrir effectivement des panaches de nuages noirs qui s’élevaient depuis le fond d’un champ. Une large ferme fumait par son toit, et des flammes s’étalaient le long des murs de l’entrée. Sur le côté, l’incendie avait pris d’assaut l’enclos annexe du bétail, au sein duquel étaient coincés un troupeau de vaches et quelques moutons qui beuglaient en cacophonie. Au fond, un poulailler grillagé était également excité par les flammes, qui menaçaient dangereusement depuis la façade du bâtiment. Alors qu’ils s’approchaient en courant de la ferme, l’Ecureuil leur montra un puits en pierre, devant le domaine, et pointa les seaux qui y étaient accrochés.
– Vite, aidez-moi à éteindre cet incendie !
Alors que les aventuriers s’attelèrent à remplir leur seau d’eau en vitesse, ils entendirent des sons stridents qui provenaient du bâtiment. Par la fenêtre de l’étage supérieur, une paysanne Ecureuil hurlait pour qu’on vienne les sauver, elle et ses enfants. L’incendie s’était déjà propagé au rez-de-chaussée, les empêchant de sortir. À ses cris, Khaldun se précipita vers l’entrée de la ferme, en jetant son seau rempli d’eau devant lui. Dans son empressement, l’eau se dispersa contre le mur, sans vraiment atteindre l’incendie, et les flammes continuaient à prendre d’assaut les portes en bois. Albert, qui suivait de près Khaldun, lui passa son propre seau plein, et s’empressa d’aller remplir celui que Khaldun venait de vider.
Pendant ce temps, le paysan hurlait à Kytou de se dépêcher de sauver son bétail. Les animaux étaient piégés dans leur enclos à cause d’un début d’affaissement de poutres que l’incendie avait déjà calcinées sur le côté de la ferme, bloquant leur sortie. Puis l’Ecureuil fila avec son seau d’eau en direction opposée, vers une petite porte en métal au pied du bâtiment, qui s’ouvrait sur la cave. Kytou n’eut pas le temps de demander où il allait se planquer comme ça, que le paysan avait déjà filé à l’intérieur. Alors il se tourna vers les bêtes qui s’agitaient dans leur enclos, et décida d’aller forcer les barrières sur l’autre côté pour les libérer. Il ne lui fallut que quelques coups de son lourd marteau pour briser les planches. Les vaches s’affolèrent devant tout le vacarme, mais Kytou se dépêcha d’attraper une corde à proximité et d’attacher l’encolure des quatre boeufs qui s’ébattaient. Il eut beau demander de l’aide au fermier qui repassa deux fois en portant des seaux d’eau dans la cave (de laquelle sortait une fumée noire), il s’obstinait à lui hurler qu’il avait intérêt à ne pas laisser s’échapper son troupeau, tout en continuant son affaire. Kytou, un peu vexé du peu d’aide qu’il obtenait, alla rapidement attacher le petit groupe de bovins à l’arbre le plus proche. Puis il s’occupa de rassembler les moutons qui commençaient à s’éparpiller, apeurés par les ravages du feu qui prenait de l’ampleur.
Simultanément, la paysanne à la fenêtre hurlait (de plus en plus dans les aiguës) à Khaldun de les sortir de cet enfer. Au bout de son troisième lancer d’eau inefficace, Khaldun fit signe à Albert qu’ils devaient changer d’approche.
– Nous ne pourrons visiblement pas atténuer suffisamment cet incendie pour rentrer dedans ! Madame, vous allez devoir sauter, dit Khaldun à la fermière Ecureuil qui l’observait depuis la fenêtre au-dessus de lui, et qui commençait à avoir des quintes de toux à cause des fumées qui s’épaississaient. Lancez-moi d’abord les enfants !
Albert lâcha son seau et fit mine de venir soutenir Khaldun pour réceptionner le premier petit Ecureuil qui apparaissait à la fenêtre.
- Vient plutôt m’aider à sauver la réserve, lança le paysan à Albert en repassant près d’eux (avec un seau débordant d’eau), le Lynx peut très bien se débrouiller tout seul ! C’est le plus important ! insista-t-il en faisant des signes de la tête en direction de sa cave, sans arrêter sa course pour y replonger.
Albert jeta un coup d’œil à son ami, qui lui dit d’aller rapidement voir de quoi il s’agissait, pendant qu’il s’occuperait sans trop de problèmes de réceptionner les enfants. Alors Albert fila remplir un nouveau seau, et alla rejoindre le fermier qui s’était engouffré dans le brouillard noir qui obscurcissait sa cave. À l’intérieur, quelques tonneaux étaient déjà calcinés, mais trempés par les multiples arrosages du paysan, et des bouteilles en verre éclatées jonchaient le sol. Quelques autres meubles de bois continuaient à se consumer, en produisant d’épaisses fumées noires. Albert lança l’eau sur le feu, en un jet parfait, qui s’étala sur toute la rangée de flammes, et éteignit une fois pour toutes l’incendie qui avait atteint la cave. Ravi de son geste, il remarqua soudain l’Ecureuil en sueur, qui s’affairait à tirer un très large tonneau de bois depuis le fond de la salle, que le feu avait épargné.
– Ne reste pas planté là ! lui dit-il. Vient m’aider à sortir cette barrique, avant que l’incendie ne reprenne. C’est mon bien le plus précieux !
Perplexe, Albert se sentit un peu offusqué de la façon dont l’Ecureuil lui donnait des ordres, mais il vint quand même l’aider à déloger le lourd récipient.
Pendant ce temps, Khaldun encourageait la mère et ses enfants, bloqués à l’étage. Le petit Ecureuil était craintif et n’osait pas sauter. Lorsque soudain ils entendirent quelque chose s’effondrer à l’intérieur de la ferme, la panique les prit et le jeune Ecureuil se laissa tomber dans les bras de Khaldun. Un peu surpris par son empressement, Khaldun fut quelque peu déséquilibré, mais il réussit à amortir suffisamment la chute du petit, qui était finalement bien léger. Il était sain et sauf. Rassuré, il se prépara à réceptionner le second jeune Ecureuil, qui ne tarda pas à sauter. Khaldun n’eut aucun problème à rattraper le poids plume. Après avoir demandé aux enfants d’aller remplir les seaux d’eau vers le puits, il se remit rapidement en position pour sauver leur mère. Celle-ci penchait la tête par la fenêtre d’un air horrifié.
– C’est bien trop haut, cria-t-elle. C’est sûr, je vais me casser les os ! Ou pire, déchirer ma robe ! Non je ne peux pas, jeune homme, venez me chercher par l’intérieur, je vous en prie !
Khaldun était désemparé. L’incendie semblait avoir gagné en ampleur au rez-de-chaussée, enfumant totalement l’entrée. Il ne pouvait à l’évidence pas y pénétrer sans être carbonisé au passage. Khaldun encouragea la fermière à avoir confiance en lui. Puis un nouvel effondrement intérieur fit paniquer à nouveau l’Ecureuil. Elle se précipita pour enjamber la fenêtre. Khaldun fit les gros yeux en espérant pouvoir assurer également la réception d’un poids bien plus massif que les précédents.
- Vous êtes sûre de pouvoir me rattraper ? cria-t-elle avec une voix tremblante.
– Heu..., lui répondit le Lynx, peu convaincu. Puis la fermière se lança dans le vide et tomba, droit sur Khaldun.
La chute fut brutale, et Khaldun ne réussit pas à amortir le choc sur le sol. La paysanne Ecureuil se retrouva par terre en gémissant, en se plaignant d’avoir mal aux jambes. Au même instant, Albert et le fermier sortaient l’énorme baril en bois de la cave. En apercevant Khaldun aux proies avec la paysanne qui hurlaient des injures contre lui, Albert lui fit signe pour savoir s’il avait besoin d’aide. Khaldun lui renvoya un regard de résignation, puis s’attela en soupirant à bander la jambe égratignée de la blessée. L’Ornitho ne put se retenir de rire. L’Ecureuil, lui, ne se préoccupa même pas de la scène, et poussa Albert pour aller déposer délicatement son précieux tonneau dans une charrette, près du puits. Albert commença à grogner de rage devant les manières de l’Ecureuil, et décida de le laisser dorénavant se débrouiller. Il en avait marre de ce malpoli. Il alla rejoindre Khaldun, qui avait pansé la première jambe de la paysanne, et s’attelait à présent à la seconde, qui restait la plus douloureuse.
– J’ai bien peur que ce soit cassé, suggéra Albert en la palpant doucement. Elle hurla et lui décocha une claque.
Khaldun calma la blessée et lui proposa de confectionner une attelle avec des petites planches. Il envoya Albert chercher un bâton assez robuste pour en faire une canne. La fermière se laissa faire, non sans continuer à l’injurier, tandis qu’Albert alla dénicher de quoi faire sa béquille, non sans râler qu’ils n’auraient jamais dû venir ici. Il aperçut, au passage, Kytou qui faisait des aller-retours vers l’enclos des animaux. Il lui fit signe pour dire que tout allait bien, il avait la situation des bêtes sous contrôle. Puis il le vit filer pour aller sortir les poules enfermées dans le poulailler.
– Ne restez pas planté là, espèce de fainéant, râla soudain le fermier qui revenait vers Albert avec un seau chargé. Venez plutôt m’aider à éteindre cet incendie, avant que ma maison ne soit plus qu’un tas de cendres !
Derrière lui, ses deux enfants peinaient à soulever leurs seaux remplis d’eau, en suivant leur père. Albert vociféra un grognement et en attrapa un des mains de l’un des jeunes Ecureuils.
– J’ai soif moi, l’eau je ne la jette pas n’importe où : je la bois ! déclara-t-il en avalant goulûment directement au seau, devant le regard effaré de l’enfant. Un début de sanglot fit rapidement changer l’attitude d’Albert, qui se dépêcha de le rassurer, et courut remplir à nouveau le seau au puits.
Puis il rejoignit le fermier qui avait éparpillé son eau sur le feu en train de s'étendre à l’encadrement en bois de l’entrée du bâtiment, sans aucune efficacité. Albert étala la sienne d’un geste ample sur toute la façade, éteignant d’un coup les flammes devant eux. L’un des jeunes Ecureuil lui tendit son seau, et Albert le vida cette fois-ci d’un geste précis directement dans l’encadrement de l’entrée. Voyant que le feu semblait s’étouffer, il se risqua, avec précaution, à l’intérieur de la maison, puis revint sur ces pas.
- Passez-moi encore de l’eau, et l’affaire sera bientôt réglée ! dit-il d’un air professionnel.
Il attrapa le dernier récipient qu’on lui tendit, et alla éteindre pour de bon l’incendie à l’intérieur du bâtiment, en poussant un cri de victoire. Mais il ressortit aussitôt, en plongeant à terre, car un lourd grondement intérieur précéda de peu un immense fracas. L’habitation s’effondra sur elle-même, dans un immense panache de fumée noire.
Quand le nuage de cendres fut assez éparpillé pour distinguer ce qui restait de la ferme, seuls quelques murs calcinés tenaient encore en équilibre au-dessus des décombres.
– Et bien, on peut dire que c’est fini ! Tout le monde va bien ? demanda Khaldun.
– Évidemment que non ! répondit le fermier. À cause de vous, ma maison n’est plus qu’un tas de cendre ! Vous auriez pu éviter ça ! Heureusement que j’ai réussi à sauver mon bien le plus précieux, dit-il en montrant la charrette, qui portait l’énorme tonneau de bois.
Les aventuriers étaient bouche bée de ses déclarations.
- Et mon bétail ? questionna-t-il avec de gros yeux en se dirigeant du côté de Kytou.
Celui-ci tenait par les pattes un bouquet de poules, qu’il avait préalablement proprement assommé.
- Je l’ai sauvé, dit fièrement Kytou, mais certains ont préféré prendre le large ! enchaîna-t-il en montrant les moutons qui s’éloignaient en galopant dans les champs. Je garde ces poulets pour moi, pour la peine. Ainsi que les quatre vaches ici-présentes, termina-t-il en rejoignant les animaux attachés à l’arbre.
L’Ecureuil était rouge de colère.
– Je ne peux pas accepter une telle injure ! Vous venez assister à la destruction de tous mes biens, et vous avez le culot de me voler ce qui me reste ?
C’est à ce moment que Khaldun intervint.
– Vous êtes injuste Monsieur ! Nous sommes accourus pour vous aider, sur votre demande. Nous avons sauvé votre famille et vos animaux d’élevage, et vous nous accusez pratiquement d’être responsables de votre malheur !
– Nous sommes vivants, encore heureux, mais on ne peut pas dire qu’il s’agisse d’une grande réussite vu mon état ! intervint la femme Ecureuil, qui peinait à se relever avec sa béquille. Regardez ma jambe ! Comment pourrai-je maintenant gérer notre ferme dans cet état ?
– Bof, il ne reste plus grand-chose à gérer de toute façon ! répondit Albert avec un sourire sarcastique, en pointant le gros tas de cendre et de débris entre les murs calcinés.
Puis il se tourna vers le fermier, qui s’attelait à mettre une bâche de protection sur son immense tonneau, en grognant des jurons.
- Dites donc, Monsieur le paysan, qu’y a-t-il dans ce large récipient de tellement plus précieux que le reste, même que votre propre famille ? demanda Albert, d’un air suspicieux.
– Rien pour vous, en tout cas ! Si je dois reconstruire ma vie, ce n’est pas avec ce tas de cendre que vous me laissez que je vais y arriver. Ce qui me reste, dit-il en pointant son baril, me permettra de gagner suffisamment d’argent pour me remettre sur pieds, et de réparer le désastre que vous me laissez.
Puis l’Ecureuil grincheux se tourna vers Kytou, qui s’était rapproché de la charrette en tirant deux boeufs, tenus par des cordes. En sifflotant, le jeune guerrier les attacha solidement à l’arrière de la charrue, puis reparti chercher les deux autres bovins restants.
– Voilà au moins un d’entre vous dont il lui reste un semblant de cervelle, constata le fermier. Vous autres, allez rattraper mes moutons, pour que je puisse récupérer mon bétail. Et portez ma femme dans la charrette aussi, elle est bien trop lourde pour moi !
Albert rougit de colère et hurla qu’ils avaient droit à une récompense pour ce qu’ils avaient fait, qu’il le veuille ou non ! Kytou acquiesça, finit d’attacher les vaches restantes au chariot, et dégaina son marteau de guerre pour appuyer leur position. L’Ecureuil commença à trembler en voyant la menace. Puis Khaldun intervint pour tenter d’apaiser les choses.
– Les amis, leur dit-il, visiblement ce fermier est sous le choc de ce qui vient de se produire. Je suis d’accord avec vous qu’une récompense est méritée, mais laissons-leur au moins de quoi se relancer... nous ne sommes pas des monstres.
Kytou s’avança d’un air menaçant vers le paysan, qui semblait hésiter entre le défier ou prendre les jambes à son cou. Puis Kytou détacha lentement deux des vaches, et s’approcha de lui.
– Nous sommes bien trop généreux. On vous laisse ces deux vaches et tous vos moutons. Le reste est à nous. Lui expliqua Kytou, d’un ton posé.
L’Ecureuil fit de grands yeux et fixa son précieux tonneau, avec un air de panique.
– Mais c’est mon vin ! C’est moi qui ai risqué ma vie pour le sauver. Vous n’avez pas le droit, bande de voleurs ! cria-t-il sur les aventuriers.
À ces mots, Kytou et Albert dégainèrent leurs armes, prêts à réguler la situation. Mais encore une fois, Khaldun intervint. Il attrapa le désagréable paysan par le col et lui fit comprendre, en quelques mots simples, qu’il était dans son propre intérêt de laisser l’affaire conclue ainsi, et de ne plus s’opposer à ceux qui ont sauvé sa famille. Suite à cette petite altercation, l’Ecureuil ne dit plus un rien, et alla enfin s’occuper de sa femme, qui suivait la scène d’un œil sévère. Les enfants l’avaient aidé à grimper sur une petite remorque dénichée à l’arrière de leur ancienne ferme. Puis les aventuriers rassemblèrent leurs affaires pour repartir.
– Ainsi, on a hérité de vin ? Fit Kytou, qui souriait tout en attachant ses bœufs à l’avant du chariot. Tout ça mériterait qu’on y goûte, n’est-ce pas ? Je n’en ai jamais bu. Chez nous, dans le désert, y’en a pas.
- Tout à fait d’accord ! fit Albert en amenant un seau vide pour le remplir au fût du tonneau.
Khaldun, Kytou et Albert dégustèrent le vin, et eurent l’agréable surprise de vouloir encore le regoûter de nombreuses fois. Après avoir longuement profité du doux breuvage, Albert réalisa soudain qu’ils pourraient certainement en faire une grande fortune.
– Mes amis, arrêtons notre dégustation, et allons plutôt vendre ce vin exceptionnel. Nous allons devenir riches ! leur dit-il en voyant leur mine un peu alourdie par les effets de l’alcool. Et nous avons une mission pour la Reine, alors en route ! enchaîna-t-il pour les réveiller.
Alors Kytou et Khaldun se mirent en marche en direction de CitéRoi, en sifflotant de contentement. Albert, l’esprit vif en raison de sa résistance naturelle aux toxiques et poisons (et l’alcool en fait partie), les reteint. Il leur rappela que leur destination était Riveverte, et qu’ils avaient intérêt à y arriver avant la tombée de la nuit. Ses compagnons ne comprirent pas grand-chose à ses explications, mais ils affichaient un air content, et ils le suivirent, accompagnés de leur charrette tirée par deux vaches et le précieux chargement. À peine eurent-ils fait quelques mètres sur le chemin, que quelqu’un les hélas derrière eux, venant de la direction de CitéRoi.
– Ola, les amis ! Je suis content de vous rencontrer ! dit l’inconnu, qui n'avait pas pris la peine de se présenter.
Albert s’exclama en reconnaissant leur ancien compagnon gladiateur.
– Ulfar ! On te retrouve déjà, et avec joie ! Qu’est-ce qui t’amène par ici ? demanda l’Ornitho.
– J’ai dû régler quelques affaires perso en ville. Chose faite, rien de bien important, lui répondit Ulfar. Mais vous me manquiez déjà, et je n’avais rien de mieux à faire que de partir à l’aventure... Alors je me suis mis à votre recherche, et avec succès ! Mais dites voir, enchaîna-t-il en apercevant la colonne de fumée grise qui s’élevaient encore des décombres de la ferme, loin derrière eux, vous avez fait la fête sans moi ? Que s’est-il passé ? Il pointa l’ancienne maison de l’Ecureuil.
– Oh, ça ! commença à répondre Albert. C’est les restes de la défunte propriété d’un fermier très charmant, qui nous a suppliés de l’aider à sauver sa famille et ses biens d’un terrible incendie.
Kytou s’interposa :
- Charmant ? demanda-t-il sur un ton sarcastique. Tu parles de cette ordure qui nous a injuriés pour avoir protégé sa femme et ses enfants, au lieu de l’aider à évacuer de sa cave ses réserves de vins ? Cette crapule, qui nous a littéralement accusés d’être responsables de sa situation ? Limite, il nous demandait de lui rembourser ses pertes plutôt que de nous récompenser, quoi !
Ulfar était abasourdi.
– Les gars, je m’en vais de ce pas lui expliquer comment on dit merci à ceux qui nous viennent en aide ! Attendez-moi ici, il va retenir la leçon. Puis Ulfar courut en direction de la ferme. Kytou s’élança à sa suite, avec une démarche en zigzag (sous l’effet de la dégustation encore récente de vin), en criant qu’il voulait aussi participer à la correction à ce malpoli.
Khaldun était pris d’un fou rire un peu niais, en les regardant s’éloigner. Albert tenta de les rappeler, mais Kytou et Ulfar s’arrêtèrent d’eux-mêmes après quelques mètres. La famille de paysans Écureuils était déjà partie bien loin, en direction de CitéRoi.
- Tant pis pour eux ! On a gagné une charrette, des vaches, et un plein tonneau d’excellent vin, qui nous vaudra une belle fortune ! dit Albert à ses deux amis qui revenaient, l’air un peu déçu.
- Et de bons poulets ! ajouta Kytou, grand sourire, en montrant son sac bien rempli, dont quelques plumes s’échappèrent quand il le secoua.
Puis les quatre compagnons, sifflotant, reprirent leur route vers Riveverte.
Ils y arrivèrent après quelques heures de marche. Riveverte était principalement composée d’habitations au style paysan, avec de nombreux enclos à bétail et des granges pour les réserves de nourriture. La rivière qui coulait le long du village passait par plusieurs barrages, et moulins à eau. Quelques pêcheurs ramenaient leurs barques sur les berges, et d’autres étalaient leurs filets et pièges à poissons pour les faire sécher, avant de rentrer chez eux. Les aventuriers se retrouvèrent rapidement au cœur du hameau, centré par un large puits. Ils n’eurent aucun mal à repérer ce qui leur permettrait de passer la nuit au chaud : l’auberge. D’un commun accord, ils s’y dirigèrent. Au-dessus de l’entrée, la pancarte affichait le dessin d’une Grenouille qui brandissait une bouteille d’une main (telle une épée), en chevauchant un poisson qui bondissait d’une rivière. Dessous était gravé le nom de l’établissement : « Au Chevalier Lance l’eau ». Ils installèrent leur charrette dans un parc ouvert sur le côté, prévu à cet effet, attachèrent les boeufs solidement, et abritèrent leur paquetage d’une couverture qui était roulée au fond du véhicule. À l’intérieur de l’auberge, de nombreux locaux mangeaient et buvaient en parlant fort, certains jouaient aux cartes et d’autres encore chantaient. Les compagnons s’assirent à une table libre, en attendant que quelqu’un vienne les accueillir. Une serveuse Lapine approcha rapidement pour leur souhaiter la bienvenue, et expliqua que le plat du jour (du poisson accompagné d’épis de maïs grillé) était proposé contre 5 pièces de cuivres. Khaldun la remercia et lui demanda s’il leur était possible de prendre également des chambres à l’étage pour la nuit. La serveuse acquiesça et fila transmettre leur commande en cuisine. Après quelques petites minutes, l’aubergiste en personne, un large Blaireau au tablier de cuisto sale, vint apporter les repas des aventuriers. Il leur expliqua qu’il disposait d’assez de chambres libres (il y avait très peu de visiteurs ces temps), mais qu’il leur faudrait payer d’abord 10 pièces de cuivres chacun (petit déjeuner en plus, pour un supplément de 5 autres piécettes). Kytou prit les devants, avant que ses compagnons ne commencent à marchander, pour proposer un marché à l’aubergiste.
– Nous avons une meilleure affaire à vous suggérer, lui dit-il. Acceptez de goûter un peu de notre vin rare et d’exception ! Vous comprendrez immédiatement qu’une seule bouteille de cet élixir de qualité vaut largement le prix de vos chambres (et des repas), je vous le garantis !
Albert, surpris de la bonne idée de son ami, acquiesça. Il attrapa une chope vide sur la table, et fila dehors pour aller chercher un peu de leur vin. Il revint rapidement et l’offrit à l’aubergiste, qui y goûta délicatement avec un air sérieux. Les héros attendirent un instant que le Blaireau s’exclame de surprise, en retenant leur souffle. Mais il recracha tout d’un coup dans sa chope.
– Beurk ! C’est imbuvable, ça sort de votre lessive ce jus ? leur lança-t-il en riant, alors que les aventuriers restaient bouche bée. Vous vouliez me vendre ça ?
C’est alors qu’Albert sauta sur l’occasion pour mettre en scène l’un de ses plus grands talents : la conviction. Il pria l’aubergiste de s’asseoir un petit instant avec eux, afin qu’il connaisse les secrets de ce vin particulier. Il enchaîna avec une explication pleine d’éloges et d’engouement, pour lui démontrer l’importance de l’occasion qui lui était offerte de pouvoir faire l’acquisition exceptionnelle de ce précieux breuvage. Ce vin, qui était connu et extrêmement apprécié par le Roi Ionak lui-même, faisait l’objet de nombreuses convoitises au sein de la bourgeoisie de CitéRoi. Albert réussit à convaincre l’aubergiste d’accepter leur offre, à tel point, qu’il voulût absolument acheter de l’entièreté de leur réserve de vin. Après une courte concertation entre les aventuriers, ils donnèrent leur accord. Mais quand Albert commença à parler de leur prix de vente (une centaine de pièces d’or), l’aubergiste prit un air déçu et déconfit.
– Je ne pourrais jamais vous payer une telle somme... Comment pourrions-nous trouver un compromis ? demanda-t-il directement à Albert, qui avait totalement captivé son attention.
Albert fit mine de contempler l’ensemble de la salle, puis lui répondit avec un large sourire.
– Il y a moyen de s’arranger, reprit l’Ornitho avec assurance. La totalité de notre vin peut être à vous, sans que vous ne déboursiez un seul sou ! En échange, donnez-nous la propriété de cette auberge. Nous vous garderons comme gestionnaire et intendant de l’établissement. Vous poursuivrez donc à faire votre travail d’aubergiste comme d’habitude, mais à partir de maintenant, en tant que notre employé. Fini les soucis d’argent pour vous. Vous gagnerez la sécurité d’un salaire régulier (tant que vous continuerez à accueillir des clients, bien sûr). Et en cas de plainte de client, ne vous tracassez plus tout seul, vous pourrez tout simplement nous les référer (qu’ils nous écrivent un courrier si l’on est absent, ce qui risque d’être le cas en général). Tout cela, en échange de notre modeste, mais non moins précieux, volumineux tonneau de vin. Je vous l’assure, dans cette histoire, vous êtes clairement gagnant !
L’aubergiste ne semblait pas avoir compris l’intégralité de la logique de l’affaire, mais il fit mine de réfléchir un instant à la proposition d’Albert. Puis il tendit la main vers lui.
- Marché conclu ! déclara-t-il. « Au Chevalier Lance l’eau » est à vous !
Pour fêter la nouvelle, l’aubergiste offrit sa tournée à tous les clients présents, en annonçant l’acquisition d’un nouveau vin d’exception. Quelques curieux se risquèrent à acheter la nouvelle boisson onéreuse.
Les quatre aventuriers mangèrent et burent sans aucuns frais, puisque l’auberge était maintenant à eux. Ils étaient très satisfaits de cette affaire. Khaldun émit tout de même certaines inquiétudes, il craignait que les gens ne se rendent compte que le vin n’était pas si bon et dénoncent une imposture (et ils n’auraient pas vraiment tord). Mais Albert, expert en ce genre de magouille, expliqua qu’ils ne risquaient absolument rien. Vu le prix de vente élevé que l’aubergiste avait fixé, les clients seront forcés d’apprécier la nouvelle et prestigieuse boisson, ne serait-ce que par la simple idée de déguster un vin rare et recherché (même par le Roi Ionak en personne). Et ce, quel que soit son goût. Par expérience, il savait que ça marcherait, même si ça pouvait sembler étonnant.
En fin de soirée, alors que les aventuriers étaient sur le point de quitter la table pour aller se coucher dans leurs chambres, un client (un vieux Bouc) vint les interpeller. Il les félicita pour avoir amené un peu de nouveauté dans la carte de l’aubergiste. Il avoua ne pas être calé du tout dans le domaine des vins (à vrai dire, c’était la première fois qu’il en goûtait) et que c’était une chance pour cette auberge d’avoir accueilli des connaisseurs sur le sujet. Kytou le remercia, et lui demanda s’il avait, lui aussi, certaines connaissances (ou informations) qui pourraient leur être utiles. Il précisa qu’ils étaient à la recherche d’un sourcier. Khaldun lui fit immédiatement un coup de coude discret, et glissa à son oreille que la mission devait rester secrète. Profitant que le Bouc ne semblait pas avoir comprit ce dont il lui parlait, Kytou se corrigea immédiatement, et demanda s’il connaissait par hasard un spécialiste en eaux. Le Bouc réfléchit un instant. Puis il déclara qu’effectivement, l’eau servie ici était particulièrement appréciée pour sa haute qualité et son goût (du moins, c’était sa préférée). Cela avait certainement un lien avec la personne responsable de la confection des puits et des canalisations hydrauliques de Riveverte (et la région) : un ingénieur appelé Herdis, qui habitait au nord du village. Mais le Bouc les mis rapidement en garde qu’il leur sera certainement difficile de le rencontrer. Ce personnage était réputé pour avoir un mauvais caractère, et depuis quelque temps, il semblerait même refuser toute visite. Les aventuriers le remercièrent.
Une fois seuls, ils décidèrent que le lendemain, ils iraient rendre une petite visite à ce Herdis. Puis ils se séparèrent pour rejoindre leurs chambres respectives, tout en se réjouissant de dormir enfin dans un bon lit douillet, au sein de leur nouvelle auberge personnelle.