Acte IV
Herdis, spécialiste en eaux...
Herdis, spécialiste en eaux...
De bon matin, les quatre aventuriers se réveillèrent frais et restaurés, dans leur nouvelle auberge : « Au Chevalier Lance l’eau ».
Ils prirent le temps d’un bon petit déjeuner (plutôt petit que bon, à leur goût) et discutèrent un instant des derniers événements vécus ensemble, ainsi que des projets pour la journée. Ils devaient à tout prix trouver ce Sourcier. Albert rappela la conversation de la veille avec l’un des clients, à propos de cet ingénieur hydraulique et spécialiste en eaux : un certain Herdis. Il était à peu près convaincu que cette personne devait être en lien avec ce Sourcier dont Mordin avait parlé. Kytou acquiesça et demanda à la serveuse de leur donner quelques informations sur ce dénommé Herdis. La petite Ecureuil leur expliqua qu’il vivait une modeste maison commune en bordure du village, vers l'accès nord. Elle leur dit qu’elle ne savait pas s’il y était en ce moment, car cela faisait plusieurs semaines qu’il ne se promenait plus par ici. De plus, elle ne cherchait pas particulièrement à vouloir prendre de ses nouvelles, étant donné sa réputation de mauvais caractère.
- Et ben tu vas nous y emmener, c’est plus simple, grogna Ulfar qui semblait s’être réveillé du mauvais pied.
La serveuse lui jeta un regard noir et répondit qu’elle ne pouvait évidemment pas arrêter son travail pour accompagner ces messieurs vers quelques maisons au bord du village. Ulfar grogna encore et lui attrapa le bras.
- Je me suis fait mal comprendre, répliqua Ulfar. Ce n’était pas une question. Nous sommes vos patrons à présent. Tu vas venir avec nous chez ce Herdis, je ne fais pas confiance aux « informations » données par des gens que je ne connais pas, comme toi.
La serveuse ne se laissa pas faire et se libéra d’un coup sec (visiblement habituée aux sollicitations déplacées des clients de l’auberge).
- Je rectifie : le vieux Herdis n’est pas tant désagréable que ça, vous êtes pire que lui ! lança-t-elle à l’Ours en se massant le bras libéré. Et si vous tenez à ce que je laisse mon travail en plan, il faudra vous arranger avec mon chef ! ... et ce n’est heureusement pas vous, mon chef !
Au même moment, un gros Blaireau vêtu d’un large tablier sale apparu derrière elle, tout sourire.
- Mes amis ! J’espère que vous avez bien dormi ? s’exclama l’aubergiste en jetant un regard à la serveuse. Retourne vite en cuisine toi, y’a du boulot !
Elle s’exécuta en lançant un petit sourire espiègle à Ulfar. L’aubergiste se tourna à nouveau vers les aventuriers, et enchaîna sans attendre de réponse :
- Je suis heureux de vous voir en forme! Il sortit de sous son tablier un tas de papiers sali et chiffonné, qu’il tendit vers eux. J’ai ici toute une série de lettres de la part de clients concernant des réclamations diverses, destinées au propriétaire de l’auberge. Je vous conseille de les régler en urgence, pour le bien de l’établissement, finit-il avec un grand sourire.
Les aventuriers restèrent un instant bouche bée. Puis Albert prit la parole :
- Vous êtes quelqu’un de bien raisonnable, et nous sommes heureux de voir notre établissement menée par vos mains expertes. Nous tiendrons compte de vos suggestions en ce qui concerne ces réclamations, dit-il en ramassant la liasse de papiers, qu’il enfourna dans sa poche. À l’avenir, les clients qui souhaiteront nous contacter le feront directement.
- Et si vous êtes absents ? questionna l’aubergiste, l’air flatté, mais néanmoins hésitant.
- Qu’ils nous adressent un courrier recommandé par Canard-messager. Nous avons réputation de toujours répondre à ceux qui nous écrivent ! répliqua Albert en lui faisant un grand sourire.
L’aubergiste fut rassuré, puis retourna en cuisine avec un air léger, en leur lançant un rapide « Bonne journée ! ».
Les héros terminèrent le petit déjeuner en discutant brièvement de leur situation actuelle. Il leur paraissait clair qu’ils ne devaient pas rester longtemps présents s’ils ne souhaitaient pas crouler sous les sollicitations diverses de clients râleurs. Ils cherchèrent ensuite chacun leurs affaires, et partirent rapidement, direction nord.
Alors qu’ils observaient attentivement les différentes bâtisses qu’ils croisaient en chemin, Khaldun remarqua une petite maison un peu en retrait. La boîte aux lettres qui devançait l’entrée débordait de courriers. Le nom affiché sur la boîte confirma qu’il s’agissait bien de la demeure d’un certain Herdis. Les aventuriers s’approchèrent de la maison, et découvrirent un panneau en bois cloué sur la porte d’entrée, avec une inscription peinte dessus : « En congé, durée indéterminée. Pas de visite ! ».
Kytou frappa tout de même à la porte, mais personne ne répondit. Les aventuriers décidèrent de faire le tour de la bâtisse, afin de voir éventuellement s’il y avait quelqu’un dedans. Malheureusement, toutes les fenêtres étaient fermées et masquées par d’épais rideaux tirés de l’intérieur. Le long de la façade arrière de la maison, les fenêtres étaient barricadées par des planches clouées. Une petite porte, qui s’ouvrait sur ce qui devait être un jardin il y a fort longtemps, était également condamnée par un mur de briques, méticuleusement monté pour bloquer l’accès. En terminant le tour, Albert remarqua une lumière filtrer depuis l’intérieur de la maison à travers un petit trou de rideau. Khaldun fit quelques pas en retrait et affirma qu’une fine fumée s’échappait de la cheminée. Il y avait bien quelqu’un là dedans. Ulfar en eut assez. Il courut d’un pas ferme vers l’entrée et tambourina plusieurs fois sur la porte, en hurlant qu’on lui ouvre. Un petit mouvement de rideau sur une fenêtre au côté trahit le résident. Ulfar répéta son tapage et ils entendirent enfin une réponse venir de l’intérieur.
- Laissez-moi tranquille ! Pour les réclamations : allez voir Monsieur le Maire. Pour les autres : allez voir ailleurs.
Ulfar ne prit pas la peine de choisir l’une de ces options. Il recula d’un pas, puis frappa de toutes ses forces d’Ours sur le bois, qui éclata en mille fragments. Khaldun et Kytou, interloqués, le virent ensuite disparaître à l’intérieur de la maison, alors qu’Albert soupirait qu’il aurait été plus élégant de simplement crocheter la serrure.
Ils entendirent soudain un cri strident venant de l’intérieur, et se dépêchèrent d’aller rejoindre leur ami un peu bourru. Ils découvrirent Ulfar, soulevant d’une seule main un vieux Hérisson à lunettes qui se débattait.
- Tu es Herdis ? le questionna-t-il en le tenant à bout de bras.
- Vous avez détruit ma porte, espèce de bandit ! lui répondit le vieux en hurlant. Ulfar lui décocha une baffe de son autre main.
- Je dois répéter ma question ? lui demanda-t-il à nouveau.
Un peu sonné, Herdis secoua la tête et, avec un air résigné, le supplia de le relâcher. Khaldun intervint en venant le libérer de la poigne du gladiateur, tandis qu’Albert le réprimandait discrètement sur ses méthodes brutales. Ulfar sembla se calmer un peu.
- Veuillez excuser l’agressivité de notre ami. Nous ne vous voulons pas de mal, mais nous vous recherchions pour une affaire très importante, expliqua Khaldun.
- Que me voulez-vous ? Laissez-moi tranquille, je ne peux rien faire pour vous ! Je me fiche de votre affaire, répliqua le Hérisson en se reprenant. Puis il soupira en regardant la porte explosée de son entrée. Vous êtes des bandits, dit-il en lançant un regard noir vers Ulfar, qui s’était un peu mis en retrait, en observant l’intérieur de la maison.
Albert prit la parole :
- On a besoin de vous, et nous paierons la réparation pour les dégâts que nous avons engendrés. Vous êtes bien Sourcier n’est-ce pas ?
À ce mot, Herdis tressaillit en étouffant une exclamation, un air de panique sur le visage. Khaldun et Kytou se retournèrent vers Albert en faisant les yeux ronds, et lui chuchotèrent discrètement de garder certaines choses confidentielles. Albert se reprit rapidement :
- Je crois que vous m’avez mal compris ? Vous êtes Sorcier, ou quelque chose de ce genre ? Selon les rumeurs, vous seriez un expert en eaux… Vous devez avoir une compétence particulière, voire magique, dans ce domaine ? Ou en tout cas des connaissances particulières ?
Herdis bégaya « oui... heu non, je veux dire... ». Il lança un regard apeuré aux aventuriers, puis enchaîna :
- Je ne suis pas un sorcier... ni autre chose du genre... enfin, non ! ... Je ne suis qu’un banal ingénieur... à la retraite... Ma porte ! finit-il par se plaindre en se dirigeant vers l’entrée, comme pour changer la conversation.
- Laisse tomber, on va fouiller la maison, intervint Ulfar qui avait à nouveau perdu patience. On trouvera bien un indice sur ce foutu Sourcier.
Puis il alla d’un pied ferme explorer le salon, en ouvrant les placards et les tiroirs des meubles qu’il croisait sur son chemin, non sans violence. Kytou approuva et alla l’aider dans son investigation. Herdis gémit à nouveau en tentant de les chasser, mais à chaque fois, il se faisait repousser sans ménage par les intrus.
- Vous êtes des malotrus. Sortez de chez moi, s’affairait-il à leur dire, sans trop oser s’approcher de l’Ours.
Albert haussa les épaules en regardant Khaldun qui semblait dépassé par l’attitude de ses acolytes, puis entreprit également de fouiller la maison. Il repéra rapidement une porte fermée qui donnait sur l’arrière du bâtiment et devina qu’il s’agissait de la partie barricadée qu’ils avaient contournée dehors.
- Qu’est-ce que vous cachez là derrière ? demanda-t-il au Hérisson, qui s’était mis à bouder dans un coin en les observant d’un regard noir.
- Je n’ai rien à cacher, y’a rien d’intéressant. Et ce ne sont pas vos affaires, répondit-il. Sortez de chez moi !
La porte n’était pas verrouillée. Albert, suivi rapidement par Ulfar, entra dans la pièce voisine. Elle était faiblement éclairée par les rayons de soleil qui filtraient à travers les volets des fenêtres barricadées. De la poussière flottait dans l’air, traduisant un réel manque d’aération. Disposés au centre de la salle, un large établit trônait, supportant plusieurs outils et des appareillages de métallurgies. Des amoncellements de tuyauteries, des câblages emmêlés et des engrenages en métal éparpillés remplissaient tous les recoins et les étagères de la pièce. Plusieurs ustensiles étaient suspendus le long d’un mur. Il y avait des simples marteaux de tailles variées, des scies à bois ou en fer, des pioches fines et larges, des bâtons et tiges métalliques aux formes variées, et d’autres outils improbables. Sur une bibliothèque, des classeurs poussiéreux débordaient de papiers de maquettes et de plans de constructions. Après avoir inspecté brièvement l’ensemble de la pièce, les aventuriers convinrent que le contenu de cet atelier confirmait la soi-disant profession d’ingénieur en canalisations, que cet Herdis prétendait être. Une autre porte close, un peu cachée au fond de l’établi, attira l’attention de Kytou.
- Ce sont mes toilettes, dit Herdis en souriant. Mais ne vous gênez pas, au point où vous en êtes, allez vérifier par vous-même.
Albert éclata de rire, et répliqua qu’il en profitera pour se soulager. Puis il y entra en sifflotant. Dans le petit cabinet, en rabattant la porte derrière lui pour garder un minimum de pudeur pendant son affaire, il remarqua une grande carte accrochée à la porte. Ce plan détaillait l’ensemble du royaume d’Ankiona, et semblait annoté de plusieurs marques. Plusieurs petits cercles barrés étaient dessinés à plusieurs endroits, notamment au milieu des montagnes dans les Haut-Monts et des Bas-Monts, dans la forêt des Terres des Trois Sœurs, dans les Monts-Verts. Un plus large cercle en rouge était grossièrement inscrit sur la Jungle du Gorille. Albert trouva cela très intéressant, et décida d’emprunter discrètement la carte, pour une durée encore indéterminée. Il la rangea dans son sac, et sortit, l’air satisfait, rejoindre le groupe qui l’attendait.
- J’ai eu le temps de réfléchir au calme, déclara-t-il avec un sourire aux lèvres. Je crois effectivement, Monsieur, que vous ne nous mentez pas : vous êtes visiblement bien un spécialiste ingénieur, ou bricoleur, dans ce qui semble être des canalisations ou constructions complexes. Mais je pense aussi que vous nous cachez votre véritable profession. Il se tourna vers les outils suspendus aux murs, avec un air très intéressé par l’un des objets. Albert décrocha un bâton de taille moyenne, en forme de fourche à deux dents. À ce geste, Herdis sembla soudain inquiet, se précipita vers lui. Ulfar s’interposa sur son chemin, le stoppant net.
- Ne touchez pas à cela, c’est précieux ! le supplia-t-il.
Albert l’ignora en inspectant délicatement le bâton, soupesa son poids, fit mine de chasser l’air, tout en demandant à quoi cela pouvait bien servir à un banal ingénieur. Herdis bredouillait des mots incompréhensibles en sautillant sur place devant Ulfar, qui semblait à nouveau perdre patience. Puis l’Ours se tourna vers Albert, attrapa le bâton entre ses pâtes, puis menaça de le tordre en deux devant les yeux ahuris de l’ingénieur.
- Sourcier : oui ou non ? lui demanda-t-il simplement. Herdis bégaya une fraction de sonde puis fondit en larmes.
- Oui, j’avoue : je le suis ! Un air de satisfaction s’afficha sur le visage d’Ulfar, qui rendit négligemment le bâton à Albert. Mais par pitié, n’en parlez pas ! Il ne faut surtout pas que cela se sache ! reprit le vieux Hérisson.
- Et pourquoi donc ? demanda à son tour Kytou.
Herdis s’étonna de sa question. Il répondit qu’il était bien connu que les Sourciers étaient en voie d’extinction, recherchés activement par l’Ordre Royal qui avait ordonné la fin de pratique cette ancestrale profession. Ils s’accaparaient de tous les Sourciers encore vivants sur les terres d’Ankiona, pour les « prendre à leur service ». Herdis était convaincu que cette campagne, censée être dirigée pour le bien du Royaume, ne visait qu’à garantir un contrôle total sur les précieuses compétences et le savoir de ces professionnels. C’était donc pour ne pas se voir enfermé dans des cachots sombres qu’il avait décidé de tirer un trait sur son passé et ses attitudes particulières, et de poursuivre sa vie paisiblement ici. Du moins jusqu’à ce jour.
- Et à quoi vous servait donc ce précieux bâton ? questionna à nouveau Albert.
Herdis le regarda avec un air nostalgique.
- C’est mon Epée de Sourcier, lui répondit-il. Devant l’air septique d’Albert, il reprit: Ce n’est pas une arme, c’est un bâton spécialement conçu pour les Sourciers. C’est pour détecter des points d’eau naissants.
- Vous pouvez trouver des sources d’eau avec ça ? demanda l’Ornithorynque avec emballement. Et les sources d’eau magique aussi ?
Herdis hésita longuement, puis observa attentivement chacun des aventuriers disposés autour de lui. Avec résignation, il acquiesça.
- Très bien, je veux bien vous venir en aide. Mais à une condition : aidez-moi d’abord à régler mon problème avec le village voisin. Je ne suis plus capable de sortir de chez moi sans me faire incendier, voire carrément lapider, pour ma soi-disant « incompétence »…
Khaldun prit les devants et s’approcha du vieux Hérisson.
- Nous vous avons suffisamment causé d’inquiétudes, lui dit-il en lançant un regard à ses compagnons. Dites-nous maintenant quel est ce problème qui vous pousse à vous cloîtrer chez vous. Nous allons faire notre possible pour vous aider avant de vous demander également de le faire.
Herdis sembla s’apaiser suite aux paroles du templier. Il expliqua calmement qu’il avait été mandaté il y a quelques mois pour optimiser l’approvisionnement en eau du village voisin, appelé Rive-bas-Monts, situé juste de l’autre côté de Riveverte. Il avait mis à profit ses compétences d’ingénieur pour construire un système de pompage très efficace, qui aspirait et filtrait l’eau de la rivière, puis l’acheminait directement au centre du village, pour ensuite être redistribuée par des canalisations vers les différentes habitations. Un vrai travail d’orfèvre. Le problème était apparu quelques semaines plus tard. Les habitants ont commencé à tomber malades et l’eau avait un goût et une odeur infecte. Herdis avait rapidement compris que son système avait été contaminé par quelques vermine ou moisissure, malgré la qualité habituellement irréprochable de son travail. Il fut rappelé par le Maire du village pour régler immédiatement le problème, à ses frais et sous peine d’une sanction sévère. Herdis tourna son regard vers son auditoire.
- Ce n’était même pas de ma faute ! C’était le matériel qu’on m’avait apporté qui était de mauvaise qualité ! ... Mais le forgeron qui me fournissait est un ami d’enfance de ce satané Maire, donc impossible pour moi de me faire entendre…
Herdis fit une courte pause dans son explication, l’air frustré par cet événement. Kytou en profita pour demander s’il s’y était finalement rendu. Il lui répondit qu’il y était bien allé, mais qu’il lui était impossible d’accéder à ses canalisations. Un énorme marécage s’était formé en plein sur le lieu du pompage, les tuyauteries devaient certainement avoir quelques fuites. Des vermines féroces avaient proliféré, et il n’était pas capable de les éradiquer tout seul. Herdis avait bien sollicité de l’aide, mais tout le monde semblait s’être retourné contre lui. Il se retrouvait maintenant seul, à pleurnicher sur son sort, dans l’attente que le Maire de Rive-bas-Monts vienne finalement le chercher pour l’envoyer de force en prison, voire pire… Il fixa son regard suppliant sur Khaldun, et les implora de l’aider à se sortir de ce pétrin.
Les aventuriers discutèrent un instant entre eux, pour finalement accepter de secourir le vieil ingénieur. Sitôt la décision prise, Herdis se dépêcha de rassembler le matériel nécessaire. L’équipe fut rapidement prête à le suivre, direction Rive-bas-Monts, sur le versant opposé du Fleuve Vert qui contournait le bord nord de Riververte.
Il leur fallut moins d’une heure de marche pour arriver à un petit pont qui traversait le fleuve, puis ils suivirent la route qui longeait directement la rive sur l’autre versant. Un peu plus tard, la végétation feuillue se dispersa et lassa place à une très large étendue boueuse. Le chemin la contournait, jusqu’à arriver plusieurs centaines de mètres plus loin à l’entrée du petit village Rive-bas-Monts. Herdis fit halte devant un écriteau en bois, planté en bordure du marécage, face à la route. "DANGER, terrain infesté" pouvaient lire les aventuriers en s’y approchant. Herdis expliqua que son système de pompage passait sous la route à cet endroit précis, pour acheminer l’eau tout droit en direction du village. Il pointa du doigt le trajet que devaient suivre les canalisations, cheminant en plein milieu du marécage. À environ une centaine de mètres depuis la bordure, une cabane en bois surplombait légèrement l’étendue boueuse. Le vieil ingénieur expliqua qu’à l’intérieur de cette petite bâtisse se trouvait le cœur mécanique de son système de pompage et de filtrage de l’eau. Il fallait s’y rendre pour réparer et remettre le mécanisme en route afin d’assécher le terrain, et tuer la vermine qui avait envahi ses canalisations. Voyant les aventuriers méfiants et peu convaincus, il les pria d’aller observer par eux-mêmes. Ulfar fit bloc, refusant catégoriquement que la compagnie aille barboter dans ce marécage infesté. Devant l’air déconfit du Hérisson, et le regard de reproche qu’Albert lui adressa, il chercha tout de même une alternative.
- Tu dis que cette terre est infestée. Comment le sais-tu et de quoi s’agit-il exactement ? demanda-t-il à Herdis. Celui-ci répondit que plusieurs villageois s’étaient fait agresser par des lombrics des marais, alors qu’ils avaient auparavant l’habitude de traverser ce terrain sans ennuis. Herdis expliqua que ces vers se développaient uniquement lorsque la terre se saturait d’eau stagnante, prouvant que son montage de canalisations avait des fuites. Mais pour pouvoir le réparer, il fallait d’abord que les aventuriers aillent dans ces marécages pour éliminer ces intrus. Ulfar s’opposa à nouveau.
- Hors de question d’aller se salir les pattes. Donc voilà mon plan : pour pouvoir nettoyer la vermine qui barbote dans cette terre inondée, il faut d’abord proprement l’assécher, déclara-t-il. Ulfar continua, tout en ignorant totalement les tentatives d’opposition d’Herdis qui n’arrivait plus à lui couper la parole, sur une description détaillée de son idée. Son plan consistait à creuser des tranchées déclives en bordure du marais, qui convergeraient vers un profond fossé, qui serait ensuite lui-même drainé par une canalisation en pente jusqu’à la rivière derrière eux. Il leur suffirait finalement de placer un filet à la surface de la fosse pour piéger toute bestiole qui tenterait de s’échapper.
Interloqués par cet ingénieux discours de la part d’Ulfar, ses trois compagnons acquiescèrent tous ensemble et se mirent au travail. Herdis continua de râler tout en fournissant les outils nécessaires, mais se tenait distant autant que possible d’Ulfar.
Le siphon fut construit rapidement, libérant petit à petit un flot boueux qui se jetait dans la fosse. Pendant que les aventuriers se restauraient, ils attendirent que l’effet de la chaleur du soleil et de leur petite construction aboutisse enfin à l’assèchement suffisante du marais.
Plusieurs heures plus tard, alors que le fossé débordait de boue liquide qui s’écoulait à travers le filet vers la rivière, Albert fit signe à ses amis de venir voir. Quelque chose de mal définissable était en train de se débattre dans le piège, couvert de boue. Puis les aventuriers reconnurent des anneaux d’un gros lombric des marais, large comme une bûche, et au moins aussi long qu’une jambe. Kytou ramassa une pioche et tenta d’assommer le ver. Mais ses coups n’eurent pas plus d’effet que de le plonger dans la boue visqueuse de la fosse à chaque tentative. En grognant, il décida directement de l’attraper pour le dégager du fossé. Mais il était glissant, et il avait beau tirer, le parasite semblait coincé à l’autre extrémité dans les mailles du filet. Albert et Kytou vinrent lui prêter main-forte. Soudain, le lombric lâcha prise. Ils basculèrent tous ensemble en arrière, la bestiole se tortillant sur eux. Elle était trois fois plus longue que ce qu’ils avaient estimé, et lorsqu’elle retourna sa gueule aveugle vers eux, avec ses multiples rangées concentriques de dents acérées pointées vers eux, ils ne purent contenir un cri de panique. Ulfar sauta au milieu d’eux, et, d’un violent coup de marteau, expulsa le monstre un peu plus loin. Le ver roula sur lui même, puis serpenta à grande vitesse en direction de son agresseur. Le lombric tenta de s’agripper à l’Ours en colère, mais fut à chaque fois violemment écartée par ses coups. Kytou vint achever la bête. C’est alors qu’ils entendirent derrière eux Herdis qui s’évertuait à crier qu’un autre était en train de sortir du siphon. Plus gros que le précédent, il peinait à se décoincer du piège en crachant de la mousse nauséabonde. Les compagnons s’alignèrent pour se préparer à l’assaut de la bestiole. Albert tira une flèche sur le lombric, qui se tortilla de douleur, puis se dégagea d’un coup et rampa rapidement jusqu’à son agresseur. L’Ornitho eut à peine le temps de recharger son arme que le ver empoigna sa jambe tout en s’enroulant sur lui-même. Khaldun et Ulfar foncèrent vers Albert qui hurlait en se débattant vainement. Au même moment, Kytou remarqua un troisième ver qui apparaissait dans le filet de la fosse.
- Donnez-moi un truc pour le coincer ! Une corde, vite ! demanda-t-il à Herdis, qui se blottissait de terreur un peu à l’écart au bord du chemin. Le vieux Hérisson apeuré fouilla fébrilement dans son grand sac et lui lança un lasso.
Kytou attrapa le cordage et tenta à plusieurs reprises d’attraper la bestiole qui gigotait dans la fosse. Il réussit finalement à l’accrocher au même moment où le ver s’échappa de la fosse et serpenta dans la direction de son prédécesseur. Bloqué dans sa course, l’animal se débattit tandis que Kytou s’évertuait à l’immobiliser. Le ver se retourna sur Kytou, qui s’empressa de dégainer son arme pour l’empêcher de l’atteindre. Voyant que ses compagnons s’étaient débarrassés de la bête qui avait attaqué Albert, Kytou les appela à l’aide. Le groupe vint finalement à bout de la vermine après quelques secondes d’intense matraquage, aboutissant en une vague forme de bouillie putride fortement malodorante.
Ils attendirent quelque temps pour voir si d’autres intrus sortaient de la fosse. Puis, remarquant que le jour commençait à décliner et que la situation semblait réglée, Herdis sortit de son refuge et risqua quelques pas dans le marécage.
- Par pure chance, votre plan insensé semble avoir marché, constata-t-il. Il faut maintenant aller voir pourquoi la pompe ne fonctionne pas correctement, ordonna-t-il en pointant du doigt la petite bâtisse au milieu du terrain boueux. Dépêchez-vous, il faut régler ça avant que la nuit ne tombe.
Fatigués de leurs travaux et du combat contre les vers, les aventuriers se regardèrent en soupirant, mais ne firent pas mine de venir l’accompagner. Herdis grogna, puis s’élança en direction du cabanon.
- Je ne sais pas si c’est une bonne idée de le laisser seul là au milieu, se demanda à haute voix Khaldun.
- Laisse ce vieux grincheux, répondit Ulfar d’un ton sec, faut bien qu’il se rende un minimum utile pour régler un problème qui ne concerne que lui...
Le vieil ingénieur atteint sans encombre la cabane. Les héros le virent de loin faire le tour de la bâtisse, hésiter, puis tenter de l’ouvrir. La petite porte semblait bloquée. Il tira dessus de toutes ses forces, jusqu’à ce qu’elle se libère enfin brusquement en expulsant un nuage de fumée brun-verdâtre. Puis Herdis lâcha un cri strident, et les aventuriers le virent soudain s’effondrer et disparaître de leur champ de vision. Khaldun se mit à courir, suivi de près par Albert, puis Kytou qui soupirait. Ulfar ne broncha pas, l’air blasé. Ils rejoignirent rapidement le site, et découvrirent Herdis en train de se débattre avec trois lombrics des marais. Les créatures étaient plus petites, mais plus nerveuses que celles qu’ils avaient précédemment affrontées. Albert remarqua les débris d’œufs dégoulinants de liquide visqueux et fumants qui débordaient depuis l’intérieur de la petite cabane.
- C’est un nid de vers ! cria-t-il à ses compagnons qui observaient le vieux Hérisson complètement dépassé par ses agresseurs.
- Allez, sortons-le de là ! lança Khaldun, en s’attaquant au ver qui lui agrippait la tête.
Les trois aventuriers ne mirent pas longtemps pour se débarrasser des trois vermines. Puis ils aidèrent Herdis à se relever péniblement. Il avait le teint verdâtre, complètement gluant, et semblait bien étourdi.
- Vous êtes des lents et des incap... commença-t-il à se plaindre, mais il fut interrompu par un besoin soudain de vomir sur ses pieds.
Pendant ce temps, Ulfar s’était tranquillement approché de la scène en sifflotant un air lugubre. Une fois son malaise calmé, Herdis mit un mouchoir en écharpe autour de son nez et alla jeter un coup d’œil dans le cabanon. Rassuré d’aucune nouvelle agression, il ne pénétra prudemment à l’intérieur. Après quelques grognements et des bruits de métal que l’on tord, il ressortit tout essoufflé avec une espèce de petit moteur à engrenages difforme et couvert de moisissure.
- Et voilà le travail d’un professionnel ! déclara-t-il d’un air satisfait. Pompe changée, ça devrait résoudre mon problème. Mais y a encore des œufs de vers là-dedans, il faut à tout prix que vous me nettoyiez ce nid ! Les aventuriers soupirèrent, puis Kytou prit la parole.
- On vous a assez aidé, maintenant. C’est à vous de nous donner les informations que nous avons besoin. Vous aviez promis !
Herdis le regarda, puis lui fit signe de s’approcher.
- Venez voir là-dedans. Lui dit-il en pointant du doigt l’intérieur du cabanon. Tant que vous ne m’aurez pas nettoyé ce nid de vermines, notre arrangement ne tiendra pas. Je connais les bandits comme vous, une fois que vous aurez ce que vous voulez, vous partirez, tels des voleurs ! Alors au boulot !
Kytou se tourna vers Ulfar, lui fit un clin d’œil et dit :
- Justement, on a un expert pour résoudre ce genre de problème. Ulfar, à toi de jouer !
L’Ours s’approcha d’eux, avec un sourire carnassier.
- Je vais te nettoyer ce nid de fond en comble. Et tu vas apprécier ce travail de près ! déclara-t-il en attrapant Herdis au passage.
Le Hérisson se débattit en hurlant, pendant que l’ancien gladiateur le retourna à l’envers, ne le maintenant que par les pieds. Puis il le plongea, tête la première, en plein dans le nid de vers. Herdis se tortillait et agitait ses bras en tout sens, explosant tous les œufs qui libéraient des petits nuages verdâtres au milieu des débris de coquilles. Albert, mal à l’aise devant la méthode de son ami, demanda à Ulfar d’arrêter, car ils avaient vraiment besoin de lui pour leur mission. Ulfar hésita un court instant, puis ressorti un Herdis dégoulinant, toujours maintenu en suspension au-dessus du nid délabré.
- Dis-nous comment trouver cette source d’eau pure, lui demanda simplement l’Ours. Tandis que le Hérisson continuait de jurer, hurler, et tousser en même temps, Ulfar haussa les épaules. Puis il le replongea dans la bouillie d’œufs et de débris, et poursuivit son ménage en utilisant son balai improvisé, néanmoins grandement efficace.
- Je t’en prie Ulfar, reprit Albert qui craignait de voir le vieux Hérisson rendre l’âme, ça suffit ! Après quelques longues secondes, Ulfar souleva à nouveau son pensionnaire, de plus en plus dégoulinant et verdâtre. Herdis ne se débattait plus, mais continuait à tousser et cracher les débris du nid.
- Mon ami demande si ça suffit ? lui transmit Ulfar en inclinant la tête vers lui.
- Oui... arrêtez... répondit-il avec difficulté. Je vais vous montrer. Ulfar, l’air satisfait, le sortit sans délicatesse du cabanon et le posa au milieu d’eux. Herdis toussa encore un instant, et reprit : mais pour vous montrer où se trouve la Source, j’ai besoin de ma carte. Elle est chez moi...
- Pas de problème, répondit Albert, j’en ai une ! Puis il dévoila la carte qu’il avait chapardée dans l’atelier de l’ancien Sourcier. Je l’ai empruntée à une vieille connaissance, il y a quelque temps, lui expliqua-t-il avec un grand sourire convaincant. Herdis se concentra un instant sur la carte, jeta un coup d’œil suspect vers Albert, puis reprit son analyse.
- Très intéressant ! Votre ami semblait étudier quelque chose de similaire à mes anciennes recherches… Regardez cette marque au milieu de la Jungle du Gorille, dit-il en pointant le cercle rouge inscrit sur la carte. C’est exactement ici qu’a abouti mon exploration au sujet de cette Source Elémentaire légendaire. C’est là-bas qu’il faudra nous rendre.
- Nous ?? interrompit soudain Ulfar. Je n’ai pas envie d’avoir un pleurnichard comme toi dans les pattes, nous irons sans toi. Kytou acquiesça.
- Il va pourtant bien vous falloir l’expertise d’un Sourcier pour la trouver cette source, répliqua Herdis.
- Il a raison, reprit Khaldun, nous n’avons effectivement ni ses connaissances ni son matériel spécialisé. Les aventuriers réfléchirent un petit instant, puis Albert se redressa.
- En effet, nous ne pouvons pas y arriver sans son matériel, confirma-t-il en adressant un clin d’œil discret à ses acolytes. Il est temps que l’on rentre chez vous pour préparer notre voyage commun !
Le vieux Hérisson, toujours assis par terre, les regarda, se redressa un peu et croisa les bras.
- Il est évident que vous avez besoin de moi pour ce projet ! Mais je n’accepterai cela qu’à une seule condition. Il fit une petite pause, comme pour donner une importance solennelle à sa réclamation. Les aventuriers attendirent un instant.
- Laquelle ? demanda enfin Kytou qui s’impatientait. Herdis reprit avec un air sérieux :
- Il est hors de question que ce brigand d’Ours (que vous croyez votre ami) vienne avec nous. Ulfar sourit légèrement, mais ne broncha pas.
- Et pour quelle raison ? objecta Albert.
- Tout simplement, lui répondit Herdis, parce qu’une quête si noble ne pourra jamais aboutir en présence d’un individu dont la brutalité et la stupidité dirigent chacune de ses actions. Ce brigand ne nous apportera que des problèmes, croyez en mon expérience de grand Sourcier. D’ailleurs, j’ai peine à comprendre votre affection pour un tel vaurien, finit-il en crachant une dernière fois par terre.
Herdis eu à peine le temps de se redresser, qu’il se retrouva soudain à nouveau suspendu en l’air, la tête en bas. Ulfar grogna calme gravement :
- Nous avons tous des problèmes. Moi, je trouve des solutions. Ulfar se dirigea derechef dans la cabane. Et il se trouve que tu fais partie de mes problèmes actuels. Puis il plongea sans ménagement le Hérisson acariâtre dans la bouillie formée par le nid détruit. Herdis se débattait en tentant d’articuler de furieux jurons sans trop s’étouffer. Mais l’Ours l’y maintient jusqu’à ce qu’il cesse de s’agiter. Après plusieurs longues secondes d’accalmie, Ulfar relâcha sa prise qui plaquait Herdis dans les décombres et quitta la cabane d’un air satisfait.
- Problème réglé ! On va avoir enfin droit au calme, déclara-t-il à ses compagnons. Puis il partit en direction de leurs affaires laissées plus loin au bord de la route.
Albert se précipita dans le cabanon, paniqué à l’idée que le Sourcier ait rendu définitivement l’âme. Il le traîna au-dehors, en laissant une longue trace sale et visqueuse sur son chemin. Le vieux hérisson, de couleur verdâtre, restait inanimé par terre, un discret flux de bave crasseuse dégoulinant du coin de ses lèvres.
- Il respire faiblement... mais il respire ! confirma Albert après l’avoir ausculté. Rentrons chez lui, maintenant que le problème ici est résolu, on doit se préparer à ce voyage.
Les compagnons acquiescèrent, et le groupe reparti en direction de Riververte. Sur le panneau d’avertissement qui bordait le marécage, on pouvait dorénavant lire une inscription en rouge avait été tracée sur la précédente : " Problème réglé !".
La nuit tomba au moment où les aventuriers arrivèrent à la maison d’Herdis. Ne sachant pas quand il reviendrait à lui, ils l’emmenèrent dans sa chambre et l’installèrent dans son lit. Puis ils se réunirent dans l’atelier du Sourcier pour discuter un instant de leur projet. Rassemblés au-dessus de la carte qu’Albert avait étalée sur la table centrale de la pièce, ils débattirent quelque temps sur le meilleur chemin à prendre pour atteindre cette Jungle du Gorille. Certains étaient d’avis d’entreprendre une longue route à dos de cheval pour traverser les Plaines du Milieu, suivre la Route Royale qui serpentait vers le sud entre les Monts des Trois Sœurs et les Monts Verts, puis faire étape dans la grande ville Port-Soleil. Là-bas, ils pourraient se ravitailler suffisamment pour leur expédition au cœur de la jungle. Mais, en tenant compte du caractère secret de leur mission, ils hésitaient à passer par les routes royales proches de CitéRoi, hautement surveillées par l’Ordre qui était en chasse contre les bandes de trafiquants de plus en plus nombreux. Albert proposa l’alternative de la voie maritime, ayant lui-même déjà profité d’un agréable voyage jusqu’à cette belle cité portuaire il y a quelque temps. Ils se mirent finalement d’accord pour un trajet par bateau, qui aboutirait à Port-Soleil. Vint la question du Sourcier. Il leur parut évident qu’ils ne désiraient pas subir plus longtemps la compagnie du vieux Hérisson grincheux. Néanmoins, ils avaient besoin de lui pour trouver cette eau pure. Albert proposa d’emprunter l’outil essentiel pour la détection de sources : l’Épée de Sourcier. Comme ils avaient déjà l’emplacement approximatif sur la carte, ils n’auraient certainement pas trop de peine à trouver cette eau magique à l’aide du bâton. La proposition fut appuyée à l’unanimité. Puis les quatre compagnons décidèrent de prendre le temps restant de la nuit, déjà bien avancée, pour se reposer, et choisir chacun un coin confortable dans la demeure du vieux Sourcier.
Le lendemain matin, alors que les aventuriers préparaient leurs affaires pour le voyage, des coups furent frappés à la porte d’entrée. Khaldun observa discrètement par la fenêtre un petit groupe formé de plusieurs officiers, dont la tenue dévoilait leur fonction de police de village. Ils encadraient un individu plus empâté, un large Blaireau. Celui-ci était habillé d’un costume propre, coiffé d’un chapeau melon, et portait un bandeau de couleur au travers du torse, fixé par une grosse broche qui brillait. L’agent qui avait frappé à la porte redonna trois coups, puis annonça à voix haute que le Maire de Rive-bas-Monts demandait à s’entretenir avec Monsieur Herdis de Riveverte. Khaldun demanda à Khaldun, qui s’était également approché, s’il pouvait aller vite voir si le vieux Hérisson dormait encore, mais Albert arriva et leur confirma qu’il venait justement de le voir en train de ronfler lourdement dans son lit. Alors Khaldun prit l’initiative d’aller leur ouvrir.
L’officier était un jeune Castor, trop maigre pour son costume d’agent, mais qui tentait de faire bonne figure par le sérieux de son annonce. À la vue de Khaldun, il réitéra son annonce pour que le Maire puisse s’entretenir avec l’ingénieur Herdis. Khaldun répliqua qu’il n’était pas actuellement disposé à se présenter. L’apprenti policier ne s’attendait visiblement pas à cette situation. Il bégaya à nouveau sa demande lorsque le gros Blaireau derrière lui se racla fortement la gorge en signe d’impatience, tout en essuyant la sueur qui perlait sur son front (résultat combiné d’un surpoids évident, d’un chaud soleil matinal et d’un costume trop étroit). Ulfar débarqua à cet instant et demanda la raison d’un tel raffut, en grognant méchamment. Le jeune officier fit un pas tremblant vers l’arrière, mais ses trois acolytes qui encadraient le Maire, des policiers Castors plus âgés et plus baraqués, s’avancèrent pour faire barrage, matraques en main. Albert, inquiet, intervint :
- Messieurs bien le bonjour ! Messire Herdis est malheureusement fébrile et ne peut se présenter actuellement, cloué au lit par une mauvaise grippe. Nous sommes ici pour nous en occuper, en tant que fidèles amis, dit-il avec un air compatissant.
Les trois gardes ne bronchèrent pas. Cependant le Blaireau qui soupirait derrière eux prit la parole :
- Si Monsieur Herdis ne souhaite pas recevoir la récompense qui lui avait été promise, alors veuillez simplement lui transmettre que le marché est conclu. Nous mettons officiellement un terme au contrat de ses services dans l’ingénierie de nos canalisations d’eau.
Le Maire fit un geste à son escorte pour faire demi-tour. Mais, Albert ne laissa pas échapper une telle aubaine.
- Nous lui remettrons sa récompense, Monsieur le Maire, déclara-t-il en s’avança vers eux avant qu’ils ne repartent. Il sera plus qu’honoré d’apprendre que vous avez pris la peine d’être venu le féliciter de vive voix, finit-il par dire, en faisant une révérence.
Le charme du jeune voleur opéra, et le Maire revint légèrement sur ses pas, l’air fier. Il prit le temps pour apprécier un instant la courbette que l’Ornithorynque faisait devant lui, puis il fit un signe vers son officier, qui lui remit une bourse pleine. Albert broda encore des remerciements mêlés d’hommages pendant que le groupe repartait en direction de Rive-bas-Monts. Impressionné par son talent, Ulfar se mit à applaudir, repris par ses acolytes qui finirent par rire aux éclats en voyant Albert continuer à s’incliner devant son audience improvisée.
- Comme je le dis toujours, dans la vie, il faut oser et rire ! ... Et ça paie bien ! conclut-il en dévoilant les pièces d’or étincelantes que contenait la petite bourse, grand sourire.
Constatant que le vieux Hérisson ronflait encore profondément, les compagnons décidèrent de le laisser tranquillement récupérer de son aventure éprouvante de la veille, et de ne plus retarder leur départ. Ils prirent chacun leurs affaires, empruntèrent l’épée de Sourcier, et quittèrent enfin sa maison.
En questionnant un villageois de Riveverte, ils furent dirigés en direction de ce qui faisait office de petit port, attenant le village. Ils y trouvèrent un Canard qui supervisait visiblement l’installation de bétails, caisses de marchandise et de quelques voyageurs dans une large barque rectangulaire. Les aventuriers apprirent qu’ils pouvaient monter à bord de ce bac pour voyager au long de la rivière Riveverte jusqu’à la confluence avec le Fleuve Vert, et ensuite embarquer dans un navire marchand qui transitera directement jusqu’à Port-Soleil. Le passeur Canard, se croyant visiblement prévoyant et très bon négociant, leur annonça d’abord le tarif de deux pièces d’or par personne, ainsi que le supplément d’une pièce d’or par animal si les aventuriers souhaitaient également faire embarquer leur cheval. Devant leurs airs outrés et le grognement inquiétant d’Ulfar, le Canard révisa rapidement son offre et leur proposa en souriant un tarif préférentiel de deux pièces d’or par personne, incluant leurs montures. Alors que le gladiateur menaçant sortait lentement son arme de son sac, le passeur paniqua et déclara ne pas pouvoir faire mieux que de leur offrir le voyage pour un prix groupé de cinq pièces d’or, ceci incluant également le droit d’entrée sur le bateau marchand en partance pour Port-Soleil. Les aventuriers acceptèrent finalement l’offre, payèrent le ticket et embarquèrent dans la large barque. Alors que la plupart des quelques autres passagers les regardèrent avec un air de méfiance et n’osèrent leur adresser la parole, un petit groupe d’enfant dans un coin s’amusait et profitait du voyage comme d’une aventure incroyable.
C’est au gré du courant tranquille de la rivière que le bac longea lentement tout le long de la rive, restant accroché à un long système de cordes. Il arriva enfin à la confluence avec le plus large Fleuve Vert après plusieurs heures de navigation. Un barrage de cordages et de planches bloquait l’avancée de l’embarcation. Le débarquement des passagers et marchandises fut lente, et les aventuriers suivirent les voyageurs qui s’orientèrent vers le port transit, qui s’ouvrait directement devant eux. Une petite assemblée attendait déjà depuis un certain temps l’arrivée du prochain bateau marchand annoncé pour la livraison vers Port-Soleil. Alors que le soleil amorçait sa descente dans le ciel, le navire apparu enfin. C’était un joli bâtiment à voiles deux-mats, qui affichait une bannière dorée avec un symbole représentant une pièce d’or. Entre-temps, la barque allégée qui les avait amenés, transportant à présent uniquement le Canard passeur, était déjà repartie en sens inverse pour remonter la rivière à la force de traction d’un groupe de buffles musclés.
Les compagnons durent faire un moment la queue pour l’embarcation du grand bateau. Quand ils présentèrent le ticket au capitaine qui faisait monter les voyageurs les uns après les autres, celui-ci éclata de rire. Mais devant l’air perdu qu’affichaient les aventuriers, il se reprit et leur expliqua que ce billet n’avait aucune valeur sur son bateau. Il montra celui qu’il distribuait à ses passagers, cacheté du symbole de la Guilde des Commerçants, le même que celui sur la bannière de son navire. Kytou, Khaldun et Albert soupirèrent en se regardant, alors qu’Ulfar grognait de rage. Ils se mirent un instant de côté pour discuter pendant que le commandant continuait à faire entrer des voyageurs. Ulfar proposa d’aller proprement botter les fesses de ce Canard qui les avait roulés. Kytou était bien tenté par cette perspective, mais Albert et Khaldun insistèrent sur l’urgence de leur mission. Ils convinrent qu’ils perdraient trop de temps à retourner jusqu’au village Riveverte pour rechercher cet entourloupeur, et conclurent qu’ils devaient tout faire pour avancer au plus vite. Comprenant qu’ils s’étaient visiblement fait avoir par un filou, le capitaine du navire eut pitié de leur situation, et leur proposa de leur vendre le ticket de passage pour une seule pièce d’or par personne, offrant en prime le transport de leur monture. Les aventuriers acceptèrent et se virent dirigés vers le pont supérieur, où ils purent déposer leurs affaires dans un coin.
Dans le milieu de l’après-midi, le navire marchand hissa l’ancre, tendit les voiles et s’élança sur les flots du grand Fleuve Vert. Celui-ci s’écoulait en ligne presque droite sur de nombreux kilomètres, devenant de plus en plus large au fur et à mesure de son avancée. Ils atteignirent le détroit qui débouchait sur la mer en début de soirée, alors que les rayons de soleil s’étalaient à l’horizon, en brillant d’un éclat doré sur les reliefs mouvants de l’étendue d’eau. Les voyageurs étaient rassemblés sur le pont pour admirer le coucher de l’astre, qui donnait des teintes orangées et rose sur la surface d’eau calme de la grande Crique du Soleil. Alors que Khaldun et Kytou s’exclamaient en découvrant plus loin, sur le rivage sud, une large cité qui brillait sous l’effet des derniers rayons du soleil couchant, Albert crut apercevoir à l’horizon nord, en contre-jour, l’ombre d’un navire bas aux voiles noirs. Quand il voulut changer son point de vue en se déplaçant vers l’arrière du pont, l’étrange bateau avait disparu. Il pensa avoir certainement eu un tour de son imagination, même si cette vision le mettait mal à l’aise, car elle réveillait en lui de sombres souvenirs. Mais Albert fut rapidement rappelé par ses compagnons qui s’émerveillaient devant l’approche de Port-Soleil. Pendant que le navire s’approchait de plus en plus de la grande cité portuaire, certains des voyageurs fredonnaient un air en cœur. Un sourire apaisé s’afficha alors sur le visage d’Albert en reconnaissant le légendaire chant du Soleil, qu’il avait découvert lors de son passage il y quelque temps.
Le ciel s’était bien assombri lorsque le bateau arriva au large port de la cité, grouillant de vie. La ville scintillait de milliers de petites lanternes accrochées à tous les recoins de rues et sur les murs des bâtiments étriquées et entassées les uns contre les autres, et entre lesquels serpentait des chemins de planches de bois en toutes les directions. Les aventuriers eurent la surprise de reconnaître de multiples formes de navires dans la silhouette des immeubles, trahissant l’origine maritime des nombreux habitants de la cité.
Le débarquement fut plus rapide que l’embarquement. Les compagnons décidèrent immédiatement de s’orienter vers la plus proche auberge du port, afin d’y passer la nuit. L’établissement, équipée de sa propre écurie attenante, proposait justement des dortoirs pour petits groupes de voyageurs. Ils y mangèrent un très bon plat de poisson grillé, accompagné d’une bonne boisson fermentée locale, et partagèrent ensemble une chambre commune.
Au milieu de la nuit, alors que ses amis dormaient à point fermé, Albert fut soudain alerté par des petits bruits qui provenaient du couloir. Des pas lents faisaient doucement craquer le plancher, puis s’arrêtèrent. L’Ornitho, par sa longue expérience en la matière, reconnu ensuite le son discret d’une serrure que l’on déverrouillait (ou crochetait), suivi d’un petit déclic qui annonçait que le verrou avait cédé. Il se redressa légèrement. Grâce à la faible lumière de l’extérieure qui filtrait par la fenêtre, il s’attendant à voir la porte s’ouvrir doucement. Mais il comprit rapidement que le bruit provenait de la chambre voisine, alors que rien ne bougeait chez eux. Il s’apprêtait à se rallonger, mais l’Ornitho perçut un chuchotement, qui venait du couloir, cette fois-ci juste en face de leur porte close. Il eut une faible réponse, inintelligible, de l’individu de la chambre voisine qui était ressorti apparemment bredouille. Albert ne comprit pas bien les paroles échangées, mais visiblement, ces personnes étaient à la recherche de quelque chose, ou de quelqu’un. Il n’en fallut pas plus pour le mettre pleinement en alerte. Le plus rapidement possible, Albert réveilla discrètement ses amis afin de se préparer à accueillir des voleurs indésirables. En moins de vingt secondes, les aventuriers se dispersèrent en position de combat aux quatre coins de la chambre, avec une synchronisation et un silence des plus professionnels. Comme attendu, ils entendirent quelque chose s’introduire dans la serrure de leur porte qui se déverrouilla rapidement. La porte s’ouvrit lentement, puis une ombre se glissa furtivement à l’intérieur. Dans l’obscurité profonde et sourde de la pièce, l’étranger ne remarqua pas tout de suite que les aventuriers l’encerclaient déjà. Subitement, Albert replia d’un coup sec le rideau de la fenêtre. Le Corbeau encapuchonné soudain révélé, tenant un large gourdin dans les mains, eu un hoquet de surpris en constatant sa situation, puis les aventuriers fondèrent sur lui. Il n’eut même pas le temps de hurler qu’il fut déjà mis hors d’état de nuire. Son acolyte passa à peine la tête par l’ouverture de la porte, qu’Ulfar, qui l’attendait, l’attrapa par le cou et le jeta au centre de la pièce, au milieu d’eux. Le deuxième Corbeau bandit fut également rapidement terrassé, aussi discrètement et rapidement que son prédécesseur. Albert fit signe à ses amis de garder le silence total tout en écoutant attentivement vers le couloir par l’entrebâillement de la porte qu’il avait doucement rabattue. Un court instant plus tard, des grincements de pas s’approchaient à nouveau, puis s’arrêtèrent près de leur chambre. L’individu chuchota dans le couloir :
- Les Corbacs, vous êtes là ? Vous les avez eus ?
N’obtenant pas de réponse, les pas continuèrent pour aller un peu plus loin. À sa suite, Ulfar et Kytou se glissèrent dans le couloir à sa suite, puis le mirent rapidement et proprement à terre. Après s’être assurés qu’il n’y aurait plus d’autres intrus, les aventuriers rassemblèrent les cadavres et leurs affaires dans leur chambre, puis la verrouillèrent pour ne pas être dérangés. Sans grande surprise, ils ne découvrirent rien de plus que des pauvres équipements de bandits sur les trois intrus. Néanmoins, l’un d’entre eux était porteur d’une petite missive, sur laquelle un ordre était écrit : « Fouillez toutes les auberges de Port-Soleil, et trouvez les voleurs de la couronne. Grande récompense contre preuve, morts ou vifs !". Un symbole ressemblant à un seau (que les aventuriers ne reconnurent pas) signait l’ordre. Les héros s’observèrent un instant, laissant un temps de silence pour réfléchir à ce qu’ils venaient de découvrir.
- Visiblement, quelqu’un nous en veut, déclara Khaldun en brisant la glace.
- On est suivi ! s’inquiéta Kytou, avec une tension évidente dans la voix.
- Non. On était attendu, quelqu’un savait qu’on aller passer par ici, rectifia Albert.
- Il y a donc un traître qui connaît nos plans, conclut Ulfar avec un regard noir.
Les aventuriers ne discutèrent pas plus. N’ayant pas de réponses logiques à leurs questionnements, ils décidèrent de profiter des dernières heures de la nuit pour se reposer, avant de repartir le plus tôt possible le lendemain matin. Ils étaient d’accord qu’ils ne pourraient malheureusement rester bien longtemps à Port-Soleil.