"La Pagode"
Un samedi soir, libres de tout service, l’un de nous, possesseur d’une voiture d’occasion, une 4cv déjà bien fatiguée, eut la brillante idée de nous inviter à faire un tour à Casablanca pour se restaurer à peu de frais, nous a-t-il rassurés. Le quatuor se composait de trois anciens d’Indo qui toléraient ma présence liée par les fréquentes complicités, qui ont dû se serrer pour entrer dans la minuscule voiture que Simon conduisait.
Après avoir longé quelques temps le parc Lyautey, la voiture s’engouffra dans une petite rue adjacente et déposa devant le restaurant les passagers. La Pagode, se limitait à une pièce toute en longueur, éclairée par une vaste baie, du côté rue, et bornée, dans sa face opposée, par les cuisines. Un plateau de bois pouvant convenir à trois personnes de rang servait accessoirement de bar.
L’atmosphère était étouffante, presque irrespirable. Au plafond, deux ventilateurs brassaient l’air aux odeurs fortes. Les murs ornés de fresques asiatiques et d’objets décoratifs surprenaient par le caractère inattendu de cet espace.
Une hôtesse, très jeune, grande et svelte, en costume traditionnel, accueillit les nouveaux venus avec force courbettes. Son sourire angélique bridait davantage ses yeux déjà bien restreints. Des civils et des militaires en tenue occupaient les petites tables de quatre personnes. Faute de place, on nous invita à nous installer à la seule table libre autour de laquelle pouvaient prendre place six à huit convives.
Simon, en habitué des lieux, plaisanta avec l’hôtesse qui lui rendit sourires et courbettes à profusion. Avec un accent délicieusement prononcé, elle prit la commande des apéritifs qui avait été résumé, d’autorité par Simon, en quatre anisettes.
Vouters, qui manifestement appréciait le décor, s’adressa au guide du moment :
- C’est ton P.C. ? Et bien si la cuisine est à la hauteur de la congaï, cet endroit sera aussi mon P.C. !
- C’est un peu petit, si tu viens seul c’est bien, mais en bande, il faudra se battre pour retenir les places d’avance, car on n’est pas les seuls à le connaître.
Les mets sont à l’appétence de Vouters, fin connaisseur grâce à ses deux séjours en Indo. Il braillait son savoir linguistique à qui voulait l’entendre, ponctué par la congaï, ravie de cette occasion, qui lui facilitait la tâche à cause de son mauvais français. En somme, les convives, repus pour pas cher, étaient aussi réjouis que le Vouters passablement éméché par l’abus de choum (alcool de riz). Son dentier cliquetait d’aise et menaça de tomber à plusieurs reprises. Au début, tout le monde trouvait cela marrant, mais à la longue, chacun y allait de sa désapprobation. Il faut dire, à sa décharge, qu’une mauvaise blessure lui avait brisé la mâchoire inférieure. Les fortes épices dont les convives ne furent point surpris par l’habitude des plats marocains avaient l’inconvénient d’apaiser leurs feux par un excès de bières. Ils n’étaient pas les seuls, aux tables voisines, le verbe aussi était haut et grivois, ce qui facilitait les manœuvres d’approches et les échanges de vues bien futiles. Inutile de narrer, les coups en douce que les trois anciens s’étaient autorisés à faire au novice que j’étais, en badigeonnant les couverts et les mets de sauces marinée et fortement épicées. A leur déconvenue, je ne manifestais aucune réaction, du moins visible.
De temps à autre des aviateurs US de la base de Nouasser faisaient une timide apparition, mais vu la petitesse de la salle et les occupants peu amènes, ils s’empressaient de liquider leurs Bourbons et saluant l’assemblée d’un geste amical, ils disparaissaient comme ils étaient venus. On craignait d’avoir ces encombrants à notre table.
Une surprise de taille, venait de faire son apparition : un sous-officier de la Légion bien connu au camp de Médiouna pour son attitude peu coutumière. En effet, il était le seul à s’être approprié au cercle la même place dans un coin du bar et d’observer froidement l’assistance sans jamais dire un mot. Aucun signe distinctif, mis à part ses galons de sergent et ses attributs du corps. Des rumeurs circulaient sur son passé. Les uns lui attribuaient un passé de pilote de la Luftwaffe, d’autres d’un officier SS ayant servi en Russie ou en Normandie dans les panzers. En tout cas, il restait et demeurait énigmatique.
La patronne lui présenta notre table. « Eh bien cela va être gai ! » dit Vouters. Sans dire un mot, ni jeter un regard, il s’assit parfaitement à l’aise! Aucun de nous ne s’y opposa car les médailles qu’il arborait cette fois attestaient qu’il était des nôtres et avait pleinement gagné notre reconnaissance. Il daignait tout de même écouter les histoires sur l’Indo. Les plats lui étaient servis sans qu’il n’en manifesta le moindre choix. Son repas terminé, il quitta la table et disparut, nous laissant une fois de plus à notre frustration.
Pour en terminer avec lui, il fréquentait assidûment ce petit restaurant, sans jamais faillir à sa conduite irrationnelle. Un jour pourtant, il m’apostropha avec son accent allemand, s’inquiétant de savoir pourquoi je ne portais pas mes décorations. En effet dans ce petit monde, j’étais le seul à avoir la poitrine nue, et pour cause … Il fallut lui expliquer que la seule campagne que j’avais effectuée était celle du RIF et sans gloire. Dubitatif, il ne s’en tint pas à cette réponse qu’il jugea mal placée. Après un temps qui me parut long car il ne cessait de me fixer, il relança la conversation : « Tu te tiens à table comme un habitué ». Alors, rassuré, je lui dis que j’appréciais hautement la cuisine asiatique que j’avais découverte ici. Son regard gris-acier me jaugea longuement, puis il reprit son attitude coutumière. C’est la seule fois où nous avions entendu le son de sa voix. Comme quoi ses interrogations étaient, somme toute, aussi futiles que les nôtres.
C’est au cours de ces réunions informelles et festives que j’ai appris l’essentiel de la guerre d’Indochine narrée par brides par des acteurs du terrain. Si ceux-ci n’avaient pas exercé dans les mêmes lieux, la vie au quotidien se recoupait avec plus au moins de similitude, Tonkin, Cochinchine, Annam, Laos, Cambodge, une vraie leçon d’histoire, un régal sur le détail des conflits et des actes héroïques. Aucun d’eux ne manifestaient une supériorité, ils en avaient bavé plus que leur saoul, mais unanimement ils vantaient la beauté des sites, appréciaient la gentillesse des populations et respectaient leurs coriaces adversaires.
Retour à : Médiouna 2