La tradition
Les sous-officiers d’active célibataires avaient l’occasion d’être invités par les cadres mariés logeant à proximité. Les hôtes se coupaient en quatre pour que le festin en fût un et que l’impétrant en garde le meilleur souvenir. Ce fut souvent le cas.
C’est aussi une manière à ne pas s’aliéner le jeune cadre qui peut toujours rendre un service quand les besoins deviennent pressants. Mais ce n’est pas toujours ainsi. La majorité des hôtes le font sans contrepartie, c’est tout à leur honneur.
Le sergent F…, mon alter ego, avait pris l’ habitude de rester avec les célibataires à la fin du travail et de mobiliser un coin du comptoir du mess, souvent à la solde des plus jeunes. Rentrer chez lui dans son foyer lui coûtait. Il eut tout de même un geste à mon intention en m’invitant un dimanche midi. Chose que je n’ai pas regretté car l’invite fut plus que mémorable.
J’ai été reçu comme un pacha par la maîtresse de maison et comme un émir par la domestique du même âge à la connivence enjouée. Deux femmes en parfaite harmonie sur le plan plastique, mais chacune dans son rôle.
Apparemment F… jubilait car il était rare qu’il présenta ses bijoux au feu des convoitises. Et il avait raison. F… se détacha un peu de nous, jovial et satisfait d’être dans un état d’ébriété avancé. Il ne se fâcha nullement de mes refus de le suivre sur ce terrain, trop content, sans doute, de profiter de ma part.
J’ai été gâté par un repas succulent et par l’ intérêt que portaient ces jeunes nymphes à mon égard. Je ne savais comment les remercier et le lendemain j’offris tout de même un cadeau à chacune pour me faire pardonner de mon geste du jour dont le présent me parut modeste, une bouteille de vin, mais cela entrait dans la coutume.
A la fin d’une journée, somme toute ordinaire, F… m’invite à prendre l’apéritif chez lui pour le lendemain soir. J’étais tout émoustillé à l’idée de revoir les deux beautés dans cet antre enchanteur. Cette fois je me promis de briller afin d’être à nouveau sollicité. La bouteille d’anisette remplacera le vin, ce sera plus efficace pour occuper le terrain.
L’heure venue, très mal contenue, je frappai au logis avec fébrilité. La réponse tardait…mais elle vint. Devant moi, l’épouse F… en peignoir très largement entr’ouvert laissait voir une nuisette diaphane collée au corps. Elle était seule et, ne manifestant aucune surprise, d’un geste elle m’invita à m’asseoir. Ahuri, je restais immobile comme statufié, aucun mot ne me venait à l’esprit pour excuser mon intrusion. C’est alors que dans un moment de lucidité je lui jetai dans un souffle : « F… n’est pas là ? ». Un sourire candide embellît davantage son minois, puis doucettement elle donna sa réponse d’une voix affable pour ne pas casser le charme : « Vous ne savez pas ? F… ? Il est de service ce soir ».
Ce qui m’a pris, j’y songe encore aujourd’hui. Mais l’amitié est sans doute plus forte que la faiblesse d’un moment, pourtant consentie par les deux êtres. J’ai tourné les talons sans même m’excuser. Le lendemain et les jours suivants, F...m'ignorait J’ai perdu un copain, mais gagné en sérénité.
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