Aknoul (RIF)
Campagne du RIF avec le 6e RTM, février, mars , avril 1956
C'est à Taza que nous avons séjourné une petite semaine, le temps de nous acclimater à l’environnement. Nous logions sur les toits en terrasse, dans la périphérie de la Médina, qui nous servaient également de postes d'observation. De là, nous patrouillions à travers les dédales des ruelles imprégnées d'eau et de boue, un cloaque sans nom. Le centre-ville proprement dite nous était interdit sauf au cours des liaisons avec le PC. Taza était le siège du 4e régiment de Tirailleurs Marocains et nous du 6 ème n'avions aucun contact avec lui. Nous étions donc autonomes. Des convois fortement armés étaient constitués depuis ce point de départ pour rejoindre l'intérieur du RIF. Nous attendions donc l'ordre de mouvement en nous s'y préparant avec nos moyens régimentaires.
Pour la petite histoire :
Le Rif, c'est pour nous, les novices, un épisode d'une intervention musclée en octobre 1955. On se souvient d'une grande offensive organisée par 2000 rebelles déclenchée sur les postes avancés de l'Armée française aux abords de la frontière maroco-espagnole, plus particulièrement sur Aknoul, Boured et Tizi-Ously. Pour desserrer l'étau de cette attaque, deux colonnes de bataillons français sont montées depuis Taza et Fès pour encercler les attaquants. Aviation, blindés, colonnes à pied, rien n'y fait, la résistance est tenace, renforcée par des déserteurs d'un goum voisin, protégée par le no man's land de la frontière, tolérée par les Espagnols. Nous savions donc à quoi nous attendre avant de rejoindre notre cantonnement d'Aknoul.
A Aknoul : temps de chien, neige, pluie glaciale, froid persistant, gués infranchissables des oueds aux flots tumultueux, cependant les rares journées ensoleillées viennent remonter le moral. Un hélicoptère, chaque jour, nous parachute le courrier. Quand il ne tombe pas en dehors des barbelés, c'est bon, sinon, il faut allez le chercher par les rares ouvertures du réseau qui allonge la distance.
Notre mission première, garantir la sécurité des voies de communication terrestres tout en surveillant la frontière derrière laquelle les rebelles trouvaient refuge et assistance.
Laissant les pièces de mortiers au dépôt, car l'aviation est plus efficace, ainsi que les artilleurs installés à Boured, je suis affecté à la section de protection du colonel commandant le 6e RTM, qui commande le secteur pour l'ensemble des troupes stationnées à Aknoul et à Boured. Ses fréquents déplacements sur TAZA ou BOURED, nous obligent à utiliser la route sinueuse et escarpée avec le scout-car surmonté d'une mitrailleuse lourde. Cela nécessite de s'incorporer dans de longs convois protégés par des autos mitrailleuses et des chars légers. Secteur infecté de rebelles tenaces et combatifs qui n'hésitent pas à faire le coup de feu pour annihiler le bon déroulement des déplacements.
Un convoi à l'arrêt
J'ai assisté à un raid aérien pour dégager le convoi. Ces avions à réaction, les premiers vus de ma vie en action m'ont profondément subjugué par leur efficacité.
Pour se rendre à Boured, la traversée du col du "Nador" perché à près de 1900 m, nous rendait mal à l'aise. Dans un voile de brouillard dense, d'un côté le flan escarpé et de l'autre un ravin impressionnant, une brève éclaircie laissait voir un autre versant boisé qui nous dominait et d'où pouvaient venir les coups de l'ennemi. On pouvait bloquer le convoi en abattant le conducteur du premier véhicule. Pas d'autres recours alors que de se planquer derrière les véhicules et faire usages de toutes nos armes pour réduire la pression exercée, dans l'attente d'un secours aérien.
Un Bell
Les évacuations des blessés se réalisaient par un hélicoptère Bell muni de brancards extérieurs. C'était plus assuré que par la route qui demandait l'organisation d'un impressionnant convoi et un temps fou pour rejoindre Taza.
Le reste du temps, j'assurais le secrétariat du 2e bureau sous les ordres de mon chef de service, un commandant sympa. Mon premier boulot, allumer les poêles des bureaux. Mon commandant et moi préparions la salle opération pour les briefings du soir. Cette tâche permettait au PC d'avoir aussi sous la main un groupe de combat à sa disposition pour des actions ponctuelles dans l'environnement du PC pour assurer un dispositif de sûreté. Outre un ensemble de bâtiments occupés par les bureaux et les cadres du PC, le reste du personnel logeait sous les tentes collectives. Le quotidien était plus que spartiate et très ennuyeux. Les repas de l'ordinaire étaient de qualité médiocre et répétitifs. Les cuisiniers s'affairaient autour d'une cuisine roulante à demi protégée par une bâche percée. Un foyer rudimentaire offrait un complément alimentaire dont on profitait de temps à autre tellement la faim nous tiraillait. Autrement dit pas de quoi se réjouir, sans journaux, sans TSF, quelques livres crasseux passaient de main en main pour s’abîmer les yeux près d'une lampe à pétrole fumeuse, empestant l'atmosphère. Les poêles suffisaient à peine à donner une tiédeur sans estomper l'humidité. Après quelques opérations de ratissage, traversant des oueds en crue, rien au retour pour sécher nos vêtements et nos godasses. Ils pendaient là sur un fil au-dehors et chacun priait le ciel qu'il ne pleuve pas, sinon c'était sous la tente qu'ils finissaient par sécher amplifiant l'air d'une plus grande humidité. Le cuir des chaussures en durcissant créait des blessures dommageables.
12e Régiment de Chasseurs d'Afrique en ouverture de route
Petite anecdote d'un caporal-secrétaire d'EM planqué
En fin d'après-midi, comme à l'habitude, je brûlais les papiers du bureau et ceux de la salle d'opérations. Derrière moi devisaient les officiers en fumant une cigarette, quand soudain l'un d'eux m'apostropha et me désigna une ravine arborée à forte pente, comme lui, j'aperçus des fugitifs armés qui n'étaient pas des nôtres quittant la route pour la ravine. L'ordre me fut donné de rassembler trois ou quatre gaillards et de poursuivre ces malotrus.
En un rien de temps, j'avais mon monde et nous nous lançâmes à la poursuite. Effectivement la pente était plus raide encore que de visu et encombrée de rochers et d'arbrisseaux particulièrement denses. On ne voyait rien à plus de dix mètres et on n'entendait rien non plus venant des fugitifs. La faille importante ne permettant pas d'aborder ses côtés, c'est en colonne par un qu'il fallait progresser, ce qui en cas de réplique de l'adversaire ne nous aurait pas permis de faire usage de nos armes avec efficacité. J'avais l'impression que l'on me tendait un piège, mais en réfléchissant ils n'étaient pas mieux lotis que nous, sauf qu'ils avaient l'avantage de nous dominer. Un court entretien avec mes hommes pour leur signifier que je partais devant avec un seul homme dans ma suite et que dans le cas d'une surprise, nous nous terrerions pour permettre aux deux autres de nous rejoindre en les protégeant d'un éventuel appui feu.
Difficile et bruyante ascension, et toujours pas de bruit devant nous. Pas possible, ils devraient être là. J'observais mon compagnon qui comme moi était en nage. En chuchotant, il me dit qu'ils avaient une grosse avance sur nous. Je me rangeai à son avis et tous les quatre poursuivîmes notre difficile progression sans autre inquiétude. Arrivés au sommet dénudé, au pied de la tour de pierre, les sentinelles aux aguets n'avaient rien vu non plus. Mais alors où s'étaient-ils évaporés ? Je jetai un regard vers notre campement et vis nos officiers toujours en observation.
Eux, comme nous, ne purent éclaircir ce mystère.
J'ai encore aujourd'hui cette désagréable impression de les avoir croisés en montant comme en descendant cette seule voie possible.
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