SELEÇÃO DE POEMAS DO LIVRO LA VILLE MERVEILLEUSE DE JANE CATULLE MENDÈS
SÉLECTION DE POÈMES DU LIVRE LA VILLE MERVEILLEUSE DE JANE CATULLE MENDÈS
ARRIVÉE DANS LA BAIE DE GUANABARA
A. M. Le général Pinheiro Machado.
Jamais tant de splendeurs n’ont ébloui les yeux !
C’est ici le pays de toute la lumière,
C’est ici le pays de la beauté plénière,
Des terrestres beautés et des beautés des cieux.
O mon plus grand espoir, m’as-tu jamais bercée
Au plus doux de ma vie et de ma passion,
D’une telle magie immense et nuancée...
Mes yeux sont trop étroits pour cette vision ;
Nature, enchantement, ô Léthé, ô Jouvence,
Quelle allégresse en toi joint la force à l’enfance !
Je ne sais pas par où commencer d’admirer.
Rio, est-ce d’abord toi qu’il faut adorer,
Toi qui tends la blancheur de ta grande terrasse
Comme un immense bras de plaisir et de grâce ;
Est-ce vous, mont de roc, vous, vigilant gardien
Qui colossalement élevez votre cime
Au seuil de tant d’éclat, de richesse sublime ;
Est-ce toi, mer de perle et de porthyre, ou bien
Est-ce toi, petite île en émail vert et rose
Sur laquelle un rayon comme une fleur se pose ;
Est-ce ton charme bleu qu’il faut d’abord choisir
Montagne du Levant qui sembles un saphir,
Est-ce le tien, colline exquise et sinueuse
Qui pares de rubis ta pente langoureuse,
Ou le tien, géant noir au Couchant de brasier ?
Nichterohy lá-bas est un rouge rosier,
Mais Rio est d’albâtre et d’opale étoilée,
Et sous cette buée où s’irise son front,
Mystérieusement à l’air d’Isis voilée.
Dans l’espace parfait un oiseau vole en rond,
Esprit-Saint du bonheur qui traverse les âges
Et dont l’ombre d’amour passe sur nos visages.
Tant ici tout est clair, tant ici tout est beau,
On n’a plus d’espérance, il n’est plus de tombeau,
Il n’est plus de parole... O tendre insuffisance,
De la voix, des regards, de toute la présence...
Pourtant sur cet azur, cet or, ce flamboiement,
Sur la mer qui pâlit plus charmante et plus belle,
Ayant hâte d’offrir une beauté nouvelle
L’ombre argentée encor vient précipitamment ;
La dernière mouette éteint sa blanche plume,
Tandis qu’avec douceur le ciel d’astres s’allume,
Dans les airs vaporeux, sur les chemins lactés,
S’éveillent en tremblant de légères clartés.
Tout autour de la baie, au flanc de la colline
Et jusqu’en haut des monts, la Ville s’illumine ;
Brillant de tous ses feux, la constellation
Du plus grand des sommets va rejoindre Orion,
Et dans la nuit, et sous la grâce de tes voiles
On ne voit plus que toi, Rio faite d’étoiles !
Tu dresses dans les cieux un autre ciel réel,
Et demain je pourrai pénétrer dans le ciel.
Delices d’une ville encore énygmatique
Dont la première voix est le flot mélodique
Et dont le premier souffle est surchargé de nards...
Tu le sais, ô pays où tendrement j’aborde
Confiée aux secrets de tous les beaux hasards,
Que faite de désirs, de fièvre et de concorde,
Heureuse d’être vive et toujours en danger,
Rien des mondes sacrés ne peut m’étre étranger ;
Inconnue aux yeux d’or que toute l’ombre encense,
Toi qui m’as saluée avec magnificence,
Je t’accueille en mon cœur ; belle Ville, à demain.
Mon cœur est assez grand pour tout le rêve humain.
PREMIERS JOURS
A. M. de Souza-Lage.
Tout est couleur de ciel, de soleil, de trésor.
Je ne vous croyais pas si belle, ô Ville d’or,
Majesté souriante et clarté vapoureuse,
Je ne vous croyais pas, avec vos arbres fiers,
Avec vos sommets bleus, avec vos gouffres verts,
Si touchante et si généreuse.
C’est midi.
Où donc est le moment pareil à celui-ci ?
L’azur flambe, palpite,
Mais une langueur telle en l’air vibrant s’agite
Que l’on voit respirer le soleil adouci.
La désireuse mer, la montagne géante,
Les iles, le rocher,
Tout s’irise, s’embrase, et s’élève et s’enchante
Et dépasse en splendeur ce qu’on venait chercher.
De quel sublime effort a-t-on la récompense ?
Je pense
A ton enivrement, premier conquistador !
Et pourtant l’on attend quelque surprise encor ;
Quels dieux vont s’échapper de la forêt dormante,
Radieux, demi-nus,
Dieux nouveaux au devant d’une nouvelle amante
Et secouant dans l’air des thyrses inconnus.
Eclaboussés du sang des corrolle pourprées,
Je les reconnaîtrai! Puisque je n’aime qu’eux
Mon coeur est assez grand pour aimer tous les dieux.
Toutes les fleurs ont l’air de bouches déchirées,
De bouches de bonheur, de bouches de plaisir,
Où l’univers brûlant exhale son désir,
Et des cris, des paroles,
Vont soudain s’élancer de toutes ces corolles
Juxqu’aux frontons légers des arbres et des monts
Et porter vers les cieux tout ce que nous aimons.
On dirait qu’il circule une immense tendresse
De la vague étendue au palmier qui se dresse,
Cependant l’air lascif est si plein de beauté
Qu’on atteint par l’extase à la sérénité.
O terre triomphale, ardente, révélée,
Que mon instinct d’aimer a choisi pour séjour,
C’est la première fois que mon âme est comblée.
Rio, votre beauté est égale à l’amour,
On n’est pas seule alors que l’on est avec elle
Et chacun de vos jours vous consacre immortelle.
Il est tant de jeunesse et tant de volupté
Dans vos arbres, vos fleurs, vos parfums, votre été,
Votre grâce chaude et profonde,
Votre luxe fougueux, votre férocité,
Qu’on ne peut convevoir ici la fin du monde.
Vout êtes une reine au front doux et vermeil
Et la sauvage enfant qu’adore le soleil,
Suave, accomplie, indocile,
Vous êtes fabuleuse encore et puérile.
J’arrive, et ne sais rien de vous que votre nom
Et que votre beauté. Je ne sais rien, sinon
Que je me sens joyeuse en vous, que je vous aime ;
Vous contentez le rêve au-delà de lui-même,
On apprend près de vous le bonheur d’ignorer,
Chaque fois qu’on se penche ou qu’on lève la tête,
On est heureux de vivre, heureux d’être poète
Et d’avoir un cœur prêt toujours à délirer ;
Et je veux, ô Rio splendide et caressante,
Charme, émerveillement,
Grandir votre beauté d’une voix qui la chante
Mélodieusement.
CRÉPUSCULE
A M. Nabuco de Gouvêa
Belle Rio courbée autour du flot chantant,
Que baigne une atmosphère ambrée et diaprée
De topaze, d’opale e d’agate cendrée,
Dans la docilité du doux soir consentant,
Sous le ciel rapproché de ce sublime instant,
Rio muette ainsi qu’une femme sacrée
Et pâle de porter une ardeur ignorée,
Quel est l’amant divin que ton silence attend ?
L’a-bas, la Tijuca semble un nuage mauve,
Le Couchant soufre a l’air d’un oiseau qui se sauve
Pour qu’au monde plus rien ne trouble ton repos ;
Mais à quoi rêves-tu dans ton ombre irisée,
A quels enivremens fanatiquement beaux,
Rio couleur de perle et pleine de rosée...
PRAIA VERMEILHA
A Madame Laurence de Lalande.
O Praia Verveilha, douce, ronde, irisée,
O plus petite perle et la plus ravissante
Du beau collier cernant la Ville éblouissante,
Fieur de nacre, riant joyau, grain de rosée,
Parmi tant de beautés hautes et spacieuses,
Etroitement divine et seulement jolie,
Vous offrez, coin du monde où le monde s’oublie,
Une châsse dorée aux âmes bienheureuses.
Luisante entre les monts quel pouvoir est le vôtre !
Vous semblez grande à peine autant qu’une fenêtre,
Et pour vous visiter, n’est-ce pas? il faut être,
Alors que l’on est deux, serrés l’un contre l’autre.
O Praia Vermeilha, charme, rêve, folie,
Asile caressant, droite à votre terrasse,
Je vous livre ardemment en cet instant de grâce,
Ma solitude altière et ma mélancolie.
Ah! Reviendrai-je un jour, refuge qui flamboie,
Un front contre mon front, un bras à mon épaule,
Forte comme l’azur, pliante comme un saule
Et le cœur plein d’un dieu, vous confier ma joie...
NOCTURNE
A M. R. G. de Sigueira-Fritz.
Dans la nuit de caresse et d’attirant mystère
Où rôdent les dangers adorés de l’été,
La Tijuca drapée en sa sombre beauté,
Dressa sa grâce douce, auguste et volontaire.
Au fond de l’ombre molle où tout bruit va se taire,
La Ville qui s’allume est un ciel répété,
Et la montagne avec sa tendre majesté,
Joint aux astres d’en haut les astres de la terre.
Un musical secret comble le cœur humain,
Des rèves immortels parcourent le chemin,
On entend murmurer des choses invisibles ;
Un faune léger passe, échappé d’un beau parc,
Et contre un bananier, sous les palmes sensibles,
L’âpre Amour embusqué tend doucement son arc.
CE SOIR...
Ce soir, un délirant crépuscule s’étale
Sur le Corcovado rempli de papillons,
L’abîme de feuillage est criblé de rayons
Dont chacun est un chaud et flamboyant pétale.
Ce soir est tout entier comme une grande fleur,
Comme les fleurs d’ici, sanglantes et lascives ;
Ah ! mon cœur exalté, se peut-il que tu vives
Si surchargé d’émois, de parfums, de chaleur.
Les rouges papoûlas, ardents de mille fièvres,
Dans les branchages verts où brûlent leurs aveux,
Tremblent de volupté, comme sous des cheveux
Un visage caché ne montrant que les lèvres.
On ne peut respirer l’air cruellement doux,
Le mont est embrasé de soupirs et d’arômes,
Les flots phosphorescentes sont chargés de fantômes,
Tant d’azur est au ciel qu’il va tomber sur nous.
Tout est trop grand, trop fort, trop lourd, trop charmant même,
Je ne peux plus subir cet excès de beauté,
Rien qu’une odeur de plus, rien qu’un mot ajouté...
Je mourrais si quelqu’un me disait : « Je vous aime. »
SOIR MARIN
A M. A. Gasparoni.
Mer qui frappes ton cœur contre le roc du Lème
Avec les battements de ton beau sang nerveux,
Mer chaude de désir et tremblante d’aveux,
Ton cri d’amour, ce soir, est plus grand que toi-même
Sur ton sein soulevé, tendre et couleur de gemme,
La Copacabana pose un collier de feux ;
Mais le mont insensible aux splendeurs que tu veux
Met la borne du monde à ton appel suprème.
Mer que dompta Jésus, d’où naquit Asterté,
Mer qui reçus la foi, qui donnas la beauté,
Mer des miraculeux exils, je te dédie,
En ce soir de messie où le divin est vrai,
Mon rêve impatient, mon cœur de mélodie,
Et je goûte le sel de ton flot consacré !
MÉDITATION
A M. José Carlos Rodrigues.
Ce limpide matin, ô Ville merveilleuse
Je veux paisiblement oublier ta beauté,
Je ne veux pas subir ta grâce fabuleuse,
Je veux parler de toi avec lucidité.
Je ne veux plus savoir tes nuits orientales,
Tes astres, tes forêts, tes sommets vaporeux,
Tes arbres odorants et tes rouges pétales
Et ta baie arc-en-ciel où dort le flot heureux.
Ce matin, toute seule au bord de la terrasse,
Aussi haut que l’endroit où le palmier finit,
Le cœur sérénisé, l’âme large et sagace,
Je veux te contempler avec mon pur esprit.
Te voici donc, autour de moi, tout irisée,
Voici tes monuments qu’on vient d’édifier,
Tes îles, tes rochers, ta mer électrisée ;
Comme tu resplendis... Mais je veux l’oublier.
Ces voluptés qui sont tes dansantes compagnes
J'en saurai refouler l'éclatant souvenir ;
Comme, quand il le faut, on abat tes montagnes,
Je veux d’un sens exact percer ton avenir.
Tous les jours tu deviens plus jolie et plus belle
D’être admirée avec des mots que tu entends,
Toi dont quelques ans font une cité nouvelle,
Te voici. — Quel visage auras-tu dans cent ans?
Quand je serai pour toi le rêve d’une absence,
Moi qui veux te marquer d’annonciation,
Ville toute trempée encore d’innocence,
Quelle sera ton âme et ton expression ?
On sait les beaux combats et la victoire ailée
D’Athènes, de Florence, et de toi, mon Paris,
On sait Rome et sa force immense accumulée,
On connaît la légende, on connaît les écrits.
Mais toi, tu veux un autre et plus brûlant génie
Pour s’oser mesurer avec ton front vermeil,
C’est ta grande beauté qui fait ta tyrannie,
O Cité tropicale; amante du soleil !
Il n'est pas de passé qui te soit en exemple.
Quel sol auprès du tien n’était aride et nu,
Quelle antique patrie, alors qu’on te contemple,
Peut être comparée à ton flânc ingénu.
Ici, qui donc pourrait abolir la nature ?
Elle rit de l’orgueil et de l’hostilité,
C’est tout le cœur humain qu’elle veut et capture,
C’est sa ferveur fougueuse et sa docilité.
Ici, la nature est tellement jaillissante
Dans le mont, dans la mer, et du sol et du ciel,
Que rien n’existe hors sa grâce bondissante
Et la vigueur de son été perpétuel.
Enchantement marin, enchantement sylvestre,
Cieux d’or, flots d’or, fleurs d’or, jeunes sommets dorés,
Ici, c’est pour toujours le paradis terrestre
D’où surgissent les fruits et les arbres sacrés.
Autre part on bâtit sur une terre rase,
Mais ici chacun doit élever sa maison
Au pied d’un haut palmier ou d’un mont de topaze
Et les reflets ne font qu’une ombre à l’horizon.
Lourd de calculs glacés et de philosophie,
Autre part, souvent l’homme est seul, est incertain,
Mais en toi, les enfants qui te doivent la vie
Trouvent leur raison d’être et trouvent leur destin.
Pourtant c’est un effort de titan et d’artiste
Que tu veux pour livrer ton immortel attrait,
O nature effrénée, intacte, panthéiste,
Dont la gestation n’est jamais en arrêt.
O déesse lascive, ô bacchante plastique,
Pour que la race humaine égale ta beauté,
Quel vœu surélevé, quel élan pathétique
Doivent porter son rêve et sa fragilité.
Avec le geste fort et la voix qui louange
Et le cœur possédé de ta divine loi,
II faut qu’en tes enfants renaisse Michel-Ange
Pour se montrer, contre ton flanc, dignes de toi.
Lorsque d’autres sauront une vie ordinaire
Dans l’indolent repos, la satisfaction,
Stimulant leur ardeur, toi, l’héroïque mère,
Tu les voudras hausser vers leur perfection.
Ils ne connaitront rien de ces heures mesquines
Où des humanités vivotent du passé,
Car ta jeune splendeur dévore les ruines,
Le temple sans autel et le chemin tracé.
Mais d’un courage tel, quelle est leur récompense ?
Avenir, avenir, peut-on vous concevoir,
Est-ce inutilement qu’on s’exalte et qu’on pense
Et nos fronts sont-ils faits pour ne rien percevoir.
Sont-ils vains et frustrés, poète, pythonisse,
Les sages et les fous illuminés... — Pourtant
S’il doit venir avant que le monde finisse,
L’instant révélateur, le radieux instant,
Le siècle vers lequel ont coulé tant d’années,
Pour quoi l’on aura vu peiner l’humanité
Et tomber tant d’essors et tant d’âmes damnées,
Le siècle où l’homme atteint enfin sa vérité,
Sera-ce pas quand l’être où luit l'intelligence
Ayant bien pénétré l’impérissable instinct,
A force d’esprit pur, d’amour et de science,
Sachant être à la fois un dieu, un faune, un saint,
Deviendra, fort et doux, le chef de la nature,
Où l'homme apparaitra le tranquille pasteur
Du soleil, de la mer, de chaque créature
Comme s’il en était aussi le créateur.
— O Cité magnifique et d’azur caressée
Que je vois flamboyer du sommet d’une tour,
Voluptueuse Isis encore fiancée
Qui reçois, ce matin, mon songe et mon amour,
Bientôt, de plus en plus vaste et civilisée,
Les avions seront l’oiseau de tes palmiers,
Et jusqu’au bout des monts tout baignés de rosée
Les autos s’enfuiront parmi les chèvre-pieds.
Attentive Cité, chaque jour appliquée
A plus de beaux plaisirs, à plus de grands progrès,
Toujours plus perspicace et plus grave et plus gaie,
L'invention pour toi restera sans secrets.
Mais ce n’est pas assez, ce n’est pas ton génie.
Quand on ne verra plus que des cités de fer
Dans l’Europe nerveuse et trop indéfinie,
Toi, tu conserveras ton rêve fait de chair.
Belle Ville édénique et providentielle
Où la nature vierge à l’espoir se promet,
Comme au premier jardin plein de joie immortelle,
Elle offrait le bonheur au couple qu’elle aimait,
Si, par delà des ans, cela devient possible
Qu’une entente harmonise un parfait univers,
S’il se peut que l’on soit un jour le cœur sensible
Du sol plein de trésors et des cieux grand ouverts,
S’il se peut que l’instant prodigieux advienne
Où l’homme, comme Dieu, marchera sur les mers,
Où la route que font les rayons sera sienne,
Où l’on attellera des aigles dans les airs,
C’est en toi que viendra s’accomplir le miracle,
Celui-là pour lequel le monde fut un jour,
Et j’en laisse tomber sur toi le tendre oracle,
En rêvant ce matin, du haut de cette tour,
Ville de la nature invincible et superbe,
Ville où l’on voit danser des étoiles dans l’herbe,
Ville où sera l’hymen de l’Instinct et du Verbe.
Mais, plus tard, dans ces jours qui sont inconcevables,
Quand tu déborderas de luxe et de trésor
Tels qu’on n’en voyait pas dans les plus riches fables,
Rio, douce Rio, reste touchante encor.
Souviens-toi de ces temps où, secrète et farouche,
Sous le lourd diadème épars de tes grands monts,
Ignorant quel baiser te prendrait à la bouche,
Tu t’ignorais toi-même en tes plus divins dons.
Souviens-toi tendrement de l’heure originaire
Quand le bonheur sera ta fonction ; alors
D’un cœur tout souverain, juste et joyeux, vénère
Ces barbares qu’étaient les grands conquistadors.
Pense à tes premiers temps comme on aime une aïeule,
Aux premiers pas marqués sur tes sables déserts,
Qui vinrent te guérir un matin d’être seule,
Au premier souffle humain répandu dans tes airs ;
Aux premières maisons, à la première voie
Qu’on traça sur ton sol, qu’on traça dans tes bois,
Songe à l’étourdissante et glorieuse joie
De ceux-là qui t’aimaient pour la première fois.
Ainsi que l’on conserve un joyau de famille
Garde jalousement cette rue Ouvidor
Où passa la première et belle jeune fille
Qui naquit d’un amour conçu sous ton ciel d’or.
Songe à l’empressement des premières épouses,
Aux larges yeux brûlants, aux gestes vifs et doux,
Aux lèvres de sang pur pareilles aux arbouses,
Qui venaient y choisir des fruits et des bijoux.
Aime tout ton passé pour être une harmonie,
Aime l’arbre brutal et l’homme primitif,
Car il faut qu’à l’amour toujours on s’ingénie
Si l’on veut être grand, si l’on veut être actif.
Aime, aime, souviens-toi, devine, adore, espère,
Adore cette aurore, aime celle d’hier,
Si tu veux être heureuse et splendide et prospère,
Aime chaque matin qui monte sur la mer.
Ville qu’un ciel puissant encercle de caresse,
La nature est à toi, mais apprends-lui l’amour.
Et songe aussi parfois que, pleine de tendresse,
Pour croire et pour rêver, j’ai choisi ce séjour.
Dis-toi « Elle était douce et faite de vaillance,
« Elle aimait à sourire, à comprendre, à penser,
« Un jour, elle nous vint de la suave France,
« Tout savait l’émouvoir et tout l’intéresser.
« Elle nous répétait souvent de belles choses,
« Qu’il faut être ingénu, qu’il faut vivre exalté,
« Elle aimait se pencher vers les métamorphoses
« Puis disait doucement, le regard augmenté :
« Ajouter par l’amour une âme à la beauté
« C’est la grandeur de l’homme et sa divinité... »
(Du haut de la Tour du Jornal do Commercio).
Novembre 1911
DANS LONGTEMPS
A M. F. Guimaraes.
Quand vous ne serez plus la Ville que vous êtes,
Que vous serez plus belle encor, belle Rio,
Quand mon nom lumineux qui nomma deux poètes
Ne sera plus qu’un son gravé sur un tombeau
Quand, ô blanche Cité voluptueuse et tendre,
Toute la cérébrale et lasse humanité
Viendra se reposer du devoir de comprendre
Dans le sein naturel de ta jeune beauté,
Quand la mélodieuse et fraîche poésie
Eteinte aux durs pays de forge et de métal,
O seule vérité dont le cœur s’extasie !
Chantera pour toujours dans les nuits de cristal,
Quand dans nos bois mourra notre dernière fée
Et que peut’être, un jour, une de tes forêts,
Une vierge forêt verra revivre Orphée
Et les lions couchés à ses beaux pieds distraits,
Alors, ô Cité d’or que j’aurai tant chantée,
Dont j’aurai la première et d’une telle ardeur,
Comme Pygmalion anima Galathée,
Eveillé l’âme éparse au fond de la splendeur,
O Rio radieuse, ô Ville des étoiles,
Dans longtemps, dans longtemps, lorsque je dormirai
Sous la pierre blanchâtre et sous les blanches toiles,
Conserve un peu pour moi de souvenir sacré.
Que penché sur ce livre où j’ai dit ta jeunesse,
Plein de recueillement un jeune cœur rêveur
Mèdite mon brûlant poème et reconnaisse
Comme pour ta beauté j’ai montré de ferveurs.
Qu’un jeune homme pareil à ceux-ci que je voie
Vers mon front réfléchi lever leurs grands yeux noirs,
Sente éclater en lui une soudaine joie
A retrouver l’accent de tes premiers espoirs.
Que la tête en se mains, dans la Bibliothèque
Construite près des monts où poussent des fleurs d’or,
Où l’enfant indolent dévore une pastèque,
Où la mer vient briser son éternel essor,
Il songe à ce passé de sa belle patrie
Dont mon livre sera l’harmonieux gardien,
Que d’un cœur favorable et d’une âme attendrie
Il aime mon pays puisque j’aimais le sien.
Et puis que contemplant ma souriante image,
Tout ce qui restera de celle que je fus,
Son cœur vivant me rende encore un doux hommage
Et soit pris lentement de regrets imprévus.
Qu’il pense trop à moi, qu’il m’aime enfin, qu’il m’aime,
Puisque je n’ai jamais rien voulu que l’amour,
Que par-delà l’instant de mon souffle suprême,
Je sois aimée encore une heure, encore un jour !
— Et qu’un vieillard aussi dire : « Je l’ai connue ;
« Ecoute, ô cher enfant serré sur mes genoux,
« C’est de la France un jour qu’elle nous est venue,
« La France, tu sais bien, le pays le plus doux... »
Que l’enfant sérieux et que le vieillard grave,
Ah ! que tous deux encor me prennent dans leur cœur,
Quand je repouserai dans la pierreuse entrave,
Que leur amour sur moi tombe comme une fleur.
Si par ma douce voix tu fus un peu charmée,
Merveilleuse Rio, Ville de la Beauté,
Aime-moi quelque temps ; quelque temps être aimée
C’est tout ce que je veux pour immortalité.
ADIEU
A M. Amaral França.
Quelques jours s’éteindront, et puis je partirai.
Je ne serai plus là, tendre et contemplative,
Avec mon cœur docile à ce qui le captive,
Rio douce et fougueuse au visage doré,
J’aurai chanté ta force et ton charme admiré,
Le secret enflammé de ta foi primitive,
Ton angoisse de toute haute tentative,
Et prédit l’avenir qui vient selon ton gré.
Je t’aurai fait le bien que l’on fait quand on aime,
Je te dirai merci de ta beauté suprême,
Et puis, me détournant une dernière fois,
Je partirai. — Puisses-tu, Ville éblouissante,
Garder un peu de temps l’ombre de la passante
Et l’écho recueilli de sa légère voix.