1. La mise en marché du territoire


La mise en marché du territoire français résulte d’un processus historique qui remonte à la fin de l’Ancien Régime et à la Révolution française et qui a connu depuis différentes phases d’accentuation et de crises. Après plusieurs décennies de bouleversements et de tâtonnements infructueux consécutifs aux deux guerres mondiales, la Vème République marque l’entrée de la France dans une phase de néolibéralisation progressive, amorcée par les réformes décisives inspirées par l’économiste J. Rueff permettant l’adhésion de la France au Marché commun. Depuis lors, le territoire français a fait l’objet d'une longue série de réformes qui ont contribué à le soumettre toujours plus à la logique du marché : l’ouverture progressive aux flux économiques de marchandises et de capitaux avec l’extérieur, l’exposition croissante du marché national à la concurrence étrangère, la mise en compétition des territoires locaux et régionaux, renforcée par la décentralisation à partir des années 1980, la privatisation de pans entiers de l’économie, l’utilisation fluctuante de la  dépense publique comme levier d’investissement stratégique dans la compétition économique internationale. Il en a résulté une transformation profonde du territoire. Un puissant mouvement de destruction créatrice a conduit à une croissance économique ininterrompue, même si ralentie, de la majorité des composantes du territoire national tout en entraînant le déclin parallèle d’espaces confrontés à diverses difficultés telles que la désertification, la marginalisation, la perte d’attractivité et de compétitivité et la désindustrialisation. La néolibéralisation s’est également traduite par une croissance sans précédent des flux, internes comme externes, l’ouverture à un espace européen de plus en plus intégré, la métropolisation du territoire autour d’une dizaine de grands centres urbains en mesure désormais de contrebalancer la prépondérance parisienne, la littoralisation et la concentration le long des grandes vallées et, à partir des années 1970, le retournement historique du clivage entre la moitié Nord-Est du pays, lourdement fragilisée par les délocalisations industrielles, et la moitié Sud-Ouest, plus que jamais attractive et dynamique, l’étalement urbain, la périurbanisation et la consommation de quantités toujours plus importantes de ressources puisées dans le milieu. Connus depuis plusieurs décennies, ces différents processus ont continué à exercer leurs effets simultanés et ont conduit à une organisation territoriale qui, loin de se résumer à une fracture linéaire, prend une forme de plus en plus complexe. 

Or, le démantèlement, à partir de la fin des années 1990, de la politique d'aménagement du territoire et des outils d’observation qui l’accompagnaient a privé la Nation de la possibilité d’établir un diagnostic suivi permettant de rendre compte de l’évolution de ces structures spatiales. Il en résulte que nul n'est aujourd'hui véritablement en mesure d’apprécier la façon dont les grands équilibres géographiques hérités du XXe siècle sont susceptibles d’être affectés par les transformations en cours : les conséquences locales et régionales de la crise financière mondiale de 2008 et de ses répercussions sur l’activité productive, le maintien d’un trend de croissance ralentie du PIB, la légère reprise de l’industrialisation, la baisse récente du chômage, l’aggravation du vieillissement démographique,  l’intégration des innovations technologiques sont exclusivement appréhendées à l’échelle des territoires locaux et régionaux. Face à la fragmentation représentationnelle qui affecte le territoire national,  les opposants au régime ont alors beau jeu d’agiter les fantasmes angoissants de la division et du déclin, sans pour autant apporter d’éclairages probants. Il apparaît alors important de tenter de saisir avec un peu de rigueur ce que le marché fait effectivement au territoire.