EVA / Yves Trémorin

EVA

extra-véhiculaires

Exposition d'Yves Trémorin

présentée du 18 avril au 6 juin 2019

avec une intervention de Séverine Ballon, violoncelliste


Appareillage


A-t-on jamais vu un animal se saisir d’une branche morte pour s’y appuyer et se mettre à marcher ? Se poser la question suffit à prendre conscience de la singularité de notre espèce qui, depuis la nuit des temps d’où elle a surgi, a accompagné, soutenu, facilité, permis son odyssée terrestre, maritime, aérienne et, désormais, spatiale grâce à des instruments aussi simples qu’une canne de bois ou aussi complexes qu’une combinaison d’astronaute. Au point qu’il paraît désormais difficile de penser à la moindre entreprise ambulante, flottante ou volante sans le recours à des artefacts nés de la conspiration de notre intelligence, de nos savoir-faire. Et, j’allais l’oublier, de notre imagination.


Car nos ancêtres hier, nous-mêmes aujourd’hui et nos enfants demain n’entreprendront jamais de franchir les frontières de notre immédiate condition sans recourir au plus beau et au plus empoisonné des dons que la nature nous ait faits : la capacité d’imaginer. Imaginer, autrement dit outrepasser les limites de l’espace et du temps, les limites de notre corps et parfois de notre esprit pour vivre un instant dans un outre-part, dans un outre-temps. Ainsi, notre imaginaire est-il capable d’appareiller pour les destinations les plus étrangères, les plus exotiques.


Très tôt, nos prédécesseurs ont su trouver dans la nature de quoi augmenter les capacités de leur imagination : les incantations et les drogues leur ont ouverts les portes de leur « véhicule » de chair pour entreprendre de vertigineux voyages spirituels. Mais, en attendant d’être transférés dans des mémoires de silicium et des réseaux informatiques (à en croire les promesses transhumanistes), nous n’en demeurons pas moins des êtres de chair et d’os, de nerfs et de sang. Alors, tout en développant des moyens de transport de plus en plus sophistiqués, nous n’avons pas tardé à rêver, à imaginer repousser les frontières de notre corps lui-même. Car le courage et l’audace d’explorer, la volonté et l’envie de vivre ne suffisent pas pour quitter le port d’attache ni le plancher des vaches, le lit d’hôpital ni la chaise roulante. Orthèses, prothèses : quels que soient leurs noms, des artefacts nous sont indispensables pour combler nos manques et augmenter nos capacités, pour nous protéger et nous soutenir.


Avec un œil qui perce au-delà de l’objectif, Yves Trémorin nous installe face à la réalité, souvent froide, de ces appareils sans lesquels nous n’aurions pas tenté bien des appareillages, bien des sorties hors de notre véhicule charnel ou terrestre, bien des EVA. L’artifice est souvent évident, mais le simulacre peut être bluffant, comme si nous avions peur de sortir de notre chair, de notre peau, de trop nous éloigner du rivage humain. Nous restons encordés à notre humaine apparence comme l’astronaute qui entreprend le tour de sa station spatiale, engoncé dans sa blanche combinaison : il prend soin d’accrocher un grappin à la justement nommée

« ligne de vie ». Trop s’éloigner de la portion de Terre encapsulée et orbitée serait mettre sa vie en danger ; trop s’éloigner des apparences humaines, serait-ce mettre son humanité en danger ? Rien d’étonnant si la main d’acier peut nous effrayer : elle paraît trop forte, trop résistante, trop inoxydable pour éprouver ou, plus exactement, faire éprouver quelque sensation, quelque sentiment, quelque sympathie. Plus effrayants ces doigts recouverts d’un simili-cuir, d’une simili-peau : sont-ils capables de caresser ?


Reste encore une interrogation, celle qui accompagne ou devrait accompagner tous les appareillages : quel en est le but ? Pouvoir à nouveau tendre la main et poser le pied, après en avoir été amputé ; jouir à nouveau du vent de la course et même de l’ivresse de la victoire ; sentir à nouveau le sang affluer dans son corps ; affronter l’obscurité des abysses ou celle de l’espace ; parvenir, selon la drôlatique expression, « là où la main de l’homme n’a jamais mis le pied » : est-ce là des buts à la mesure de notre humanité ? N’est-ce pas plutôt des destinations, à haute valeur ajoutée bien entendu, mais qui, l’expérience le montre, ne comblent pas le cœur de l’homme ? Et de quel cœur s’agit-il puisque nous sommes même capables d’en fabriquer, capables de remplacer ceux qui défaillent dans nos poitrines. Une fois l’exploit réalisé qu’en reste-t-il, en dehors d’un souvenir qui va s’estomper puis s’éteindre, à moins qu’il n’ait contribué à faire grandir l’humain, tout l’humain ? Mais alors, avec ses orthèses, ses prothèses, d’acier et de silicone, de quel humain s’agit-il ?


À la question la plus immédiate que suggèrent les photographies d’Yves Trémorin, « où allons-nous ? » et à laquelle le ciel offre la plus enthousiasmante des réponses, ne faut-il pas immédiatement ajouter une autre question : « qui va là ? ».


Jacques Arnould, Expert éthique et espace au Centre national d’études spatiales (Cnes)


Texte d’introduction du catalogue d’exposition (à paraitre courant mai)

Prise de vue au microscope optique à fond noir / Institut Imagine

Prise de vue au microscope optique à fond noir / Institut Imagine

Détail d’une main robotique Prensilia IH2 Azzura (ISIR)

Détail d’une main robotique Prensilia IH2 Azzura (ISIR)

Gant PVC réaliste pour main prothétique (ISIR)

Cœur embryonnaire de souris modélisé en 3D / laboratoire Imagine - Institut Pasteur de Morphogenèse du Coeur

Comment êtes-vous devenu photographe ?


De 1978 à 1983 je poursuis des études supérieures de Mathématiques à l’université de Rennes 1, ma spécialisation en 3e cycle est l’analyse numérique. Parallèlement à ces travaux relativement détachés d’une réalité matérielle quotidienne, je pratique la photographie non pas en enregistrant un réel dont je suis le témoin mais en l’approchant par des mises en scène de mes proches cherchant à transcrire sans affect la présence charnelle de ces corps. Difficile de concilier ces deux pratiques, je tente quelques esquisses de relations entre images et modèles mathématiques mais il faut choisir une voie : les sujets de thèse sont peu attirants et c’est sans grande hésitation que je choisis de consacrer mon temps à l’élaboration d’une œuvre avec la photographie dans un premier temps et de devenir artiste. J’utilise alors celle-ci dans des protocoles inspirés des méthodes expérimentales. Partant d’une question, je mets en place un processus de travail précis en fixant les divers paramètres pour construire des images et travaille dans ce dispositif jusqu’à épuisement provisoire du sujet. À un ensemble d’images succède un ensemble d’images avec de nouveaux paramètres.


Comment s’est construit votre projet ?


Le Bourget est pour moi associé à l’aviation et à l’espace. En 1969 déjà, l’enfant de 10 ans que j’étais, passe un après-midi, fasciné devant la retransmission interminable de la salle de contrôle de Houston lors de la mission Appolo attendant le décollage de la fusée. Les avancées scientifiques nécessaires aux voyages spatiaux m’impressionnent, notamment le travail sur le corps humain pour adapter et perfectionner celui-ci afin de le rendre capable de survivre dans l’espace et j’ai eu envie pendant cette résidence à la Capsule de m’intéresser à la recherche expérimentale qui tente d’améliorer, de suppléer des fonctions mécaniques déficientes du corps ou de traiter des dysfonctionnements physiologiques du métabolisme. Pour cela j’ai travaillé avec trois structures dans des domaines a priori assez éloignés. Ce travail est mené avec Arnaud Lévénès qui m’a accompagné et soutenu très efficacement dans ces démarches. À l’Institut des Systèmes Intelligents et de Robotique (ISIR), j’ai photographié sur place dans les laboratoires les différents objets et prothèses expérimentaux utilisés par les ingénieurs dans leurs travaux de recherche. Ce fut de plus un temps d’échange intense avec une équipe toujours prête à discuter et à donner de son temps précieux aux deux visiteurs curieux, si peu discrets avec leur encombrant studio mobile.

À l’institut Imagine, ce fut un autre type d’immersion à travers des observations au microscope et dans des représentations 3D des différents stades du développement d’un cœur malade de souris. Là encore, l’accueil a été chaleureux et les discussions enrichissantes pour la construction du projet.

Pour finir au Musée de l’Air et de l’Espace du Bourget j’ai photographié les reliques historiques exposées de la conquête spatiale, notamment une réplique de la combinaison de l’astronaute Gene Cernan. Nous sommes aussi allés au Centre national d’études spatiales où j’ai eu le plaisir de rencontrer Jacques Arnould, chargé des questions éthiques et à qui j’ai demandé d’écrire un texte pour le catalogue. Au moment de préparer l’exposition et le catalogue j’ai fait appel à Denis Fernandez-Quintanilla pour m’aider à la mise en forme des éléments collectés et en faire une véritable Extra Vehicular Activity : E V A.