Le microbiote intestinal regroupe l’ensemble des micro-organismes (bactéries, archées, levures et virus) présents dans le tube digestif humain . On le considère parfois comme un « organe métabolique » à part entière, capable de traiter des composés alimentaires indigestes (par ex. polysaccharides végétaux) pour l’hôte . De fait, il intervient dans des fonctions essentielles de l’organisme : digestion des fibres, production d’acides gras bénéfiques, métabolisme énergétique, modulation du système immunitaire et même du système nerveux . Par exemple, il synthétise des vitamines et dégrade des toxines alimentaires, participe au développement de la barrière intestinale et produit des neurotransmetteurs (GABA, sérotonine…) qui influencent l’axe cerveau‑intestin. En résumé, un microbiote équilibré favorise la santé globale, tandis que sa perturbation (dysbiose) est associée à diverses maladies (obésité, maladies inflammatoires, troubles neuropsychiatriques).
La fabrication du fromage repose sur la fermentation lactique du lait : des bactéries lactiques (ex. Lactobacillus, Lactococcus, Streptococcus) transforment le lactose en acide lactique . Ce processus acidifie le lait (comme dans le yaourt), coagulant la caséine et participant à la texture et à la conservation du produit. Les fromagers utilisent aujourd’hui des ferments spécifiques – plus d’une centaine d’espèces bactériennes, et des moisissures (Penicillium) pour certains fromages – qui donnent aux fromages leurs caractéristiques de goût. Les bactéries lactiques issues de ces ferments ont souvent des propriétés probiotiques : elles résistent aux conditions digestives, adhèrent à l’épithélium intestinal et produisent des molécules bioactives. Par exemple, elles sécrètent des bactériocines (qui inhibent les pathogènes) et génèrent des métabolites bénéfiques (acides gras à chaîne courte comme l’acétate/butyrate, peptides bioactifs, GABA, CLA…) . Ainsi, au-delà de leur rôle dans l’affinage et la saveur, les bactéries du fromage peuvent inhiber les germes indésirables et enrichir le milieu intestinal en nutriments utiles. Certaines levures et champignons (ex. Penicillium roqueforti, P. camemberti dans les fromages bleus ou pâte molle) sont aussi employés en fermentation , ajoutant un spectre microbien encore plus large au fromage.
Les fromages fermentés renferment une flore microbienne très riche et variée. Par exemple, une étude récente sur les fromages AOP français a identifié 820 espèces bactériennes et 333 espèces de levures/moisissures dans ces produits. Une part importante de ces microbes provient du lait d’origine, mais l’affinage (croûte, sel, environnement) apporte aussi de nouvelles espèces . Lorsque nous consommons du fromage, ces micro-organismes vivants (bactéries, moisissures, levures) sont ingérés avec l’aliment. Des travaux suggèrent que cela contribue à augmenter la richesse et la diversité du microbiote intestinal des consommateurs de produits fermentés . En effet, plusieurs études rapportent qu’une alimentation incluant régulièrement yaourts, fromages et autres fermentés accroît la diversité bactérienne intestinale et réduit les marqueurs d’inflammation chronique . Cet effet bénéfique ne semble pas dû à une implantation durable des microbes alimentaires, ceux-ci restent généralement minoritaires (<6 % du total) dans le microbiote, mais plutôt à l’apport de nouveaux substrats (fibres fermentescibles, vitamines) et à la stimulation métabolique des bactéries résidentes. Par exemple, la fermentation des aliments (via les ferments et leur métabolisme) enrichit ces derniers en composés nutritifs et bioactifs (vitamines, polyphénols, peptides bioactifs…) qui, in fine, renforcent la diversité microbienne et la fonction de barrière intestinale .
Les fromages bleus (ex. Roquefort, Bleu d’Auvergne) illustrent cette dynamique microbienne. Ils sont affinés grâce au champignon Penicillium roqueforti, qui s’inocule dans le caillé pour donner les veines bleutées caractéristiques . Outre les bactéries lactiques habituelles, P. roqueforti participe à la maturation en produisant des enzymes et des métabolites spécifiques (acides gras et peptides aromatiques). Ainsi, un croûton de Roquefort introduit dans l’intestin non seulement des Lactobacilles et Streptocoques lactiques, mais aussi des spores fongiques de P. roqueforti. Ces micro-organismes, en se dégradant ou en sécrétant des composés (comme le glutamate ou la lévuline), enrichissent potentiellement le microbiote intestinal du consommateur. Bien que les effets cliniques précis de P. roqueforti sur l’hôte n’aient pas été démontrés, la présence simultanée de bactéries et de moisissures confère au fromage bleu une flore très diversifiée qui pourrait moduler le microbiote de façon unique .
Outre le fromage, de nombreux produits laitiers fermentés apportent des probiotiques naturels. Par exemple, le yaourt (fermenté par Lactobacillus bulgaricus et Streptococcus thermophilus) et le kéfir (symbiose de bactéries lactiques et de levures sur grains de kéfir) sont consommés depuis des siècles pour leurs bienfaits supposés . D’autres fermentations lactiques existent (lait fermenté, lassi, kéfir d’eau, fromages frais, etc.), offrant chacune un bouquet microbien original. Les recherches montrent que ces aliments ont longtemps été considérés comme des sources de probiotiques : ils contiennent en quantité suffisante des souches lactiques bénéfiques (Lactobacilles, Bifidobactéries) capables d’atteindre l’intestin . Par exemple, le kéfir, traditionnellement fabriqué au Caucase, contient un mélange de bactéries et de levures connu pour ses effets modulant le cholestérol, l’inflammation et le système immunitaire . Au total, les produits laitiers fermentés diversifiés (yaourts, fromages, kéfirs, koumis, etc.) constituent un apport régulier de ferments vivants susceptibles d’enrichir le microbiote en microbes commensaux et de favoriser la production de postbiotiques (SCFA, vitamines) dans l’intestin.
Après ingestion, les bactéries issues du fromage et d’autres aliments fermentés peuvent coloniser temporairement le côlon, mais ne s’y implantent généralement pas de façon permanente. Une analyse métagénomique à grande échelle a comparé les génomes bactériens présents dans divers aliments fermentés (fromages, yaourts, choucroute…) et ceux du microbiote humain . Elle montre qu’il existe une très forte similarité entre les souches lactiques ingérées et celles détectées épisodiquement dans les selles, indiquant un apport alimentaire. Cependant, en l’absence d’apport continu, ces bactéries chutent rapidement : seules quelques espèces alimentaires (par ex. Streptococcus thermophilus, Lactococcus lactis) sont régulièrement retrouvées chez l’homme en faible abondance . De même, une étude d’intervention nutritionnelle a constaté qu’un régime riche en aliments fermentés fait croître la diversité microbienne (hausse marquée de nombreux genres bénéfiques), mais cet accroissement n’est pas imputable à la prolifération durable des bactéries alimentaires, qui constituent moins de 6 % du microbiote global . En pratique, les « effets probiotiques » des aliments fermentés semblent reposer sur des mécanismes indirects : production momentanée de métabolites (vitamines, SCFA, peptides antimicrobiens) qui nourrissent et stimulent les microbes indigènes, ainsi que modulation de l’environnement intestinal (pH, mucines) .
Au-delà du seul fromage, de nombreux facteurs internes et externes façonnent la composition du microbiote. Parmi les facteurs alimentaires globaux, l’apport en fibres végétales est majeur : un régime riche en fibres (légumes, céréales complètes, légumineuses) nourrit les bactéries fermentiscibles (Bifidobacterium, Lactobacillus, Lachnospiraceae…) qui produisent des acides gras bénéfiques, favorisant la diversité microbienne . À l’inverse, les régimes occidentaux riches en graisses et protéines animales s’accompagnent d’une perte de diversité et d’un accroissement de bactéries pro-inflammatoires . Le fromage consommé dans un tel contexte alimentaire jouera donc un rôle différent : ses effets bénéfiques seront d’autant plus prononcés que l’alimentation générale est équilibrée.
Le stress psychologique et physique est un autre facteur clé. Des études humaines montrent que l’anxiété chronique et le stress réduisent la diversité bactérienne intestinale et favorisent la croissance de genres opportunistes . Inversement, un état social positif (réseaux sociaux étendus, bonne santé psychique) s’associe à un microbiote plus diversifié . Cette relation bidirectionnelle « intestin-cerveau » implique que notre état émotionnel influence le microbiote (via hormones de stress, cortisol) et réciproquement que le microbiote module l’humeur (par les neuro- médiateurs qu’il produit) .
Les antibiotiques sont connus pour perturber brutalement l’écosystème intestinal. Bien qu’essentiels contre les infections bactériennes, ils détruisent massivement des populations commensales, provoquant une dysbiose souvent sévère. Leur usage, même à court terme, diminue la diversité intestinale en quelques jours et peut nécessiter plusieurs semaines pour que le microbiote retrouve son équilibre . En clair, les antibiotiques peuvent éliminer en partie ou totalement les bactéries bénéfiques issues du fromage (et d’autres aliments), ce qui doit être pris en compte lors de l’interprétation des effets des ferments alimentaires.
La recherche la plus récente explore activement l’axe intestin-cerveau, étroitement lié au microbiote. Le microbiote intestinal produit des neurotransmetteurs et des métabolites neuroactifs (GABA, sérotonine, acides aminés) qui agissent sur le cerveau . Des altérations du microbiote ont été associées à la dépression et à l’anxiété . Inversement, renforcer ce microbiote par la nutrition apparaît comme une voie prometteuse pour la santé mentale . Par exemple, une étude clinique a testé un régime « psychobiotique » riche en aliments fermentés et prébiotiques : les participants ont rapporté une réduction significative du stress perçu après un mois comparé au groupe contrôle . Bien que les mécanismes exacts restent à élucider, ces résultats suggèrent qu’une alimentation intégrant des probiotiques naturels (yaourts, fromages fermentés) et des fibres prébiotiques peut moduler positivement l’humeur via le microbiote intestinal.
Exemples supplémentaires de fromages fermentés et de leur contribution au microbiote:
Fromage à affinage long (>12 mois), le Comté héberge une flore complexe :
-présence de bactéries propioniques (Propionibacterium freudenreichii) qui produisent de la vitamine B12 et de l’acide propionique ;
-effet bénéfique sur l’inflammation et la santé osseuse ;
-forte concentration en peptides bioactifs issus de la dégradation lente des caséines
Fromage à pâte molle à croûte fleurie, le camembert est colonisé par Penicillium camemberti :
-il produit des enzymes qui dégradent les protéines et les lipides en composés aromatiques et bioactifs ;
-il génère des acides gras volatils et des précurseurs de neurotransmetteurs ;
-il contribue à enrichir la flore intestinale via des interactions bactéries-champignons.
Ce fromage, souvent consommé jeune, contient :
-des Lactobacillus acidophilus et Lactococcus lactis ;
-une acidité élevée, favorable à l’équilibre vaginal et intestinal ;
-une bonne tolérance digestive, notamment chez les personnes sensibles au lait de vache.
En conclusion, la consommation de fromage fermenté – tout comme celle d’autres produits laitiers fermentés – peut contribuer à moduler le microbiote intestinal et, par extension, la santé de l’hôte. Les bactéries lactiques du fromage apportent des fonctions métaboliques supplémentaires (synthèse de vitamines, production d’AGCC et de bioactifs) et participent à diversifier le milieu intestinal . Toutefois, ces effets s’inscrivent dans un contexte global : régime alimentaire général, état immunitaire, consommation d’antibiotiques et prédispositions génétiques du consommateur influeront grandement sur l’issue finale. Les travaux récents (par ex. Milani et al. 2025 ) soulignent à la fois le potentiel des aliments fermentés pour enrichir le microbiote et élargir ses capacités métaboliques, et les limites des études actuelles (modèles in vitro, données préliminaires à consolider). En pratique, le fromage peut être vu comme un « booster » microbiotique – favorisant un écosystème intestinal diversifié et résilient – à condition que le reste de l’alimentation et du mode de vie soit propice à la santé du microbiote (richesse en fibres, gestion du stress, etc.). Ces connaissances, développées au cours de l’année à partir des sources scientifiques les plus récentes, illustrent l’importance de l’approche holistique : alimentation, microbiote et santé (physique et mentale) sont étroitement liés, et le fromage fermenté n’est qu’un des nombreux éléments de cette équation complexe .
https://observatoireprevention.org/2024/09/04/les-effets-antiinflammatoires-des-aliments-fermentes/
https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0923250810000549
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/30634578/
https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/28806201/
https://www.drmax.ro/articole/ce-este-microbiomul-intestinal