Tout commence par le western, l'histoire de l'Amérique et surtout de la conquête de l'Ouest. Atteindre la côte pacifique, autrement dit faire reculer la ligne séparant la sauvagerie (les Indiens) de la civilisation (les colons), constitue le thème central du genre. De l'acheminement du bétail au cours de périples harassants (La rivière rouge d'Howard Hawks) à la progression de caravanes au milieu de déserts arides (Le convoi des braves de John Ford), tous ces films disent au fond la même chose : l'Amérique et ses héros se sont construits en se déplaçant et en conquérant de nouveaux territoires.
En 1945, un petit film noir pose les jalons de ce que l'on allait appeler à la fin des années 60 « le road-movie », Détour, d'Edgar G. Ulmer. Déjà, il contient les bases du genre : l'importance du déplacement (les personnages ne se fixent jamais mais évoluent d'un endroit à un autre) et un sens inné de la fatalité (dans le road-movie, l'horizon n'est souvent rien d'autre que son propre destin, à l'image de la mort violente qui attend Bonnie Parker et Clyde Barrow dans Bonnie and Clyde, le film d'Arthur Penn).
En 1968, deux jeunes allumés du cinéma (Peter Fonda, alors abonné au films de motards, et Dennis Hopper, présenté comme le nouveau James Dean) réalisent pour 60 000 dollars un long métrage racontant le périple de deux hippies chevauchant leur Harley Davidson à travers les États-Unis : Easy Rider. Le film change à jamais le visage du cinéma et lance ce que l'on appela plus tard le Nouvel Hollywood. Son énorme succès ouvre les portes des studios à une génération de cinéastes (Coppola, Friedkin, Scorsese, Spielberg...) qui allait faire des années 70 la décennie la plus prolifique du cinéma américain.
Avec Easy Rider, un genre ontologiquement américain est né, facilement déclinable et adaptable. À cela, un seul élément suffit, la route, colonne vertébrale du genre, et son cortège de situations (auto-stop, pannes, poursuites de voitures...). Car dans le road-movie, se déplacer le long d'une route, c'est aussi se déplacer dans le temps. Temps personnel (les personnages voient défiler leur passé : Kowalski dans Point limite zéro), et temps collectif, puisque traverser l'Amérique, c'est plonger dans son Histoire. Il y a aussi le récit, toujours initiatique, qui se construit essentiellement à partir des déviations et des chemins que l'on croise. C'est avant tout une affaire de rencontres : dans Easy Rider, le récit se compose d'une succession de séquences mettant Billy Wyatt face à des individus différents : un avocat des droits de l'homme (Jack Nicholson), des autochtones racistes et dégénérés ou des communautés hippies.
Si le genre connaît son heure de gloire dans les années 70, c'est parce qu'il fait la part belle au retour et à l'introspection. Il s'agit alors d'un genre critique qui consiste en une réévaluation des mythes de l'Amérique. De ce point de vue, Point limite zéro, que Richard Sarafian (Le convoi sauvage) réalise en 1971, la même année que l'autre chef-d'œuvre du genre (Macadam à deux voies de Monte Hellman) constitue le road-movie ultime. Un homme, ancien policier, vétéran du Vietnam et ex-hippie, travaille comme livreur de voiture. Un jour, il décide de relier Denver à San Francisco sans jamais s'arrêter. Son pari anodin se transforme bientôt en voyage désespéré au cœur des mythes américains : il croise ainsi la plupart des symboles de la contre-culture et enregistre son échec : les hippies ne sont plus que des sectes sataniques, les mouvements de libération sexuelle se réduisent à deux homosexuels psychopathes et l'explorateur (figure-clé de l'imaginaire américain) n'est qu'un vieux fou assailli de visions.
Prendre la route, c'est toujours aller au bout d'une expérience limite (la mort le plus souvent), à l'image de Thelma et Louise lançant leur voiture au fond d'un canyon, ou de Kurt Russell dans Breakdown, sauvant sa femme des griffes d'un gang de détrousseurs des routes.