La montagne de l'enfer

Attention - Ce texte a été écrit au début des années 90 lors d’un atelier d’écriture dont je n’ai malheureusement pas conservé la trace du thème. Comme pratiquement tous les autres vieux textes présentés ici, il n’a pas été retouché : il a été tapé tel qu’il a été écrit, avec ses défauts.

La montagne de l’Enfer

« Embarquez dans la montagne de l’Enfer…le croisement génial entre la montagne russe et la maison hantée! »

Cela nous tentait beaucoup car, de tous les manèges, celui-là était le seul que nous n’avions jamais essayé, et pour cause : il était neuf. C’était sa première tournée depuis sa sortie de l’usine.

Nous avons donc embarqué avec empressement dans ce manège, espérant vivre des nouvelles émotions.

Le préposé, qui fixait ma boucle d’oreille en forme de tête de mort avec un serpent sortant des yeux, me dit : « Vous allez aimer ça… »

Moi et mon T-shirt d’Alice Cooper étions fins prêts. Mon petit frère suivit en me tenant la main. Le wagon dans lequel nous avons pris place avait la forme d’une tombe ouverte, et un squelette suspendu sur un fil d’acier se promenait du premier au dernier wagon en laissant tomber ses pieds sur la tête des passagers.

Le wagon démarra. Dans la section régulière de la montagne russe, j’ai découvert les courbes les plus audacieuses que j’aie jamais vues, défiant toutes les lois de la physique. Imaginez que vous roulez à 100 km/h et que vous preniez un angle droit sans diminuer votre vitesse. Un cardiaque ne pourrait survivre à de telles sensations. Je ne sais pas comment ils ont réussi ce tour de force, mais je sais m’incliner devant de tels magiciens.

Puis, nous sommes descendus en chute libre vers un visage monstrueux gigantesque, qui ouvrait et fermait une bouche abondamment garnie de dents. Mais évidemment, la mâchoire était synchronisée pour nous laisser passer.

De l’autre coté, ou plutôt, à l’intérieur, car c’est un tunnel figurant l’intérieur du monstre, tous ont été pris par une nausée, due à l’intense odeur de viande pourrie et de renfermé qui y régnait. Le wagon ralentit, puis tomba dans le vide à nouveau. Mon petit frère, qui est un amateur de gadgets, sortit de sa ceinture une petite lampe de poche, de style « scout », et éclaira l’intérieur.

Plusieurs crièrent de dégout en apercevant ce que le faisceau de la lampe de mon frère nous fit découvrir. Plusieurs corps de différents animaux : chats, chiens, oiseaux, et autres non identifiables, étaient suspendus au plafond, sur les murs, et il y en avait aussi beaucoup par terre, près des wagons, mais trop loin pour être à portée de nos mains.

J’ai d’abord pensé que c’était du faux, mais pourquoi auraient-ils mis du faux dans cet endroit où il fait tellement noir, qu’on ne peut que se concentrer sur les mouvements du wagon, car on ne voyait même pas le wagon de devant?

Puis de nouveau, le wagon descendit, à 90 degrés. Nous entendions des cris d’effroi et de terreur, suivis de bruits secs, de craquements, que nous avions d’ailleurs entendus de l’extérieur, avant d’entrer dans le manège. Son équilibre repris, mon frère éclaira vers l’arrière du train, car le dernier wagon était plus près de nous que le premier, et je vis, en même temps que lui, un homme en salopette de travail qui ramassait une tête ensanglantée à quelques mètres du rail. L’homme regarda dans notre direction et nous pointa du doigt. Au même moment, le chariot se mit à ralentir. L’homme en salopette se dirigea vers nous, pendant qu’un autre homme prit la tête et la jeta dans un trou où, quelques instants après, se glissa une autre tête qui elle, hurlait « au secours! ».

L’homme en salopette avait une démarche lourde et saccadée. Il marchait comme un singe. Je tentai alors quelque chose de fou, qui probablement nous sauva la vie : je pris le lampe de poche et la tirai derrière l’homme en salopette. Il la ramassa, car nous vîmes tous le point lumineux s’élever du sol. Le chariot repartit, et un énorme choc sur le côté nous fit glisser latéralement sur la droite. Nous heurtâmes une toile épaisse puis le jour apparut; nous étions sur les rails, faisant encore quelques mètres avant de nous arrêter.

À la sortie, mon frère me dit « on retourne-tu chercher ma lampe de poche? ».