Décembre 1962 :
Madame VARET, pharmacienne et Adjointe à la Commune de Saint-Valérien, instruite des questions touchant à un éventuel reclassement des anciens harkis ayant coopéré avec l’armée Française en Algérie et regroupés dans des camps de fortune dans le sud de la France étudie la possibilité d’un accueil de plusieurs familles dans le village… Elle travaille en collaboration avec M. TUTENUIT, ingénieur de la Direction Départementale de l’Équipement à Sens et prend contact avec le Ministère des Rapatriés chargé de l’installation des Harkis en différents points du territoire national.
8 Février 1963 :
Le Conseil municipal présidé par M. BOULLY Georges, Maire et Conseiller général du canton de Chéroy est informé du dossier en cours. Il s’agit de participer à la résolution d’un problème humain et en même temps de procéder au développement du village car, le ministère concerné offre des aides pour l’installation d’entreprises créatrices d’emplois. 50 familles pourraient être accueillies, toutes chargées d’enfants représentant environ 200 à 250 personnes.
Quelques conseillers font observer que le nombre de familles est trop important pour la taille de Saint-Valérien et que l’intégration posera certainement des problèmes même si l’opération semble bénéfique sur le plan humain et économique…
La majorité du Conseil vote le principe de l’accueil à condition que l’on puisse assurer du travail aux nouveaux habitants.
Auparavant le Maire avait rencontré le chef de service du Ministère des Rapatriés chargé du reclassement des Français-Musulmans et s’était assuré du concours de ce ministère pour les questions d’emploi.
Une délégation s’était rendue près d’Avignon et avait rapporté que les conditions de vie des Rapatriés étaient dramatiquement insupportables.
Le Conseil vota l’achat d’une parcelle de 4 hectares située aux Martinières permettant l’implantation de pavillons et d’une zone industrielle. Le Ministère chargera la société SONACOTRA d’envisager la construction de logements avec un prêt du Crédit foncier et garantie de financement complémentaire.
30 Mars 1963 :
Lors de la séance du Conseil municipal la décision prise unanimement est remise en cause par quelques Conseillers. Il faut indiquer que la décision prise en février entraîna des réactions d’opposition et d’hostilité au projet d’une grande partie de la population de Saint-Valérien et mêmes des communes voisines.
Une pétition fut signée par 420 personnes et des réunions furent organisées. Les arguments avancés alors étaient divers :
Pas assez de concertation et d’information
Oui à l’accueil (aspect humanitaire) mais non au nombre de familles à recevoir
Non à l’implantation d’un véritable village arabe éloigné du centre-bourg qui conduirait à une plus grande difficulté d’intégration.
Non à l’arrivée de « mercenaires collaborateurs de l’armée Française face au FLN luttant pour l’indépendance de l’Algérie » (position politique)
Non à l’arrivée de « fauteurs de troubles potentiels » etc. (cf. : affiches placardées çà et là).
Un climat d’inquiétude et d’hostilité s’instaure. Des réunions sont organisées.
Au cours de la même séance du 30 Mars, le maire fait valoir « qu’une municipalité républicaine a un devoir naturel de solidarité et de fraternité et qu’à une réunion à la Préfecture d’Auxerre le 27 Mars 1963 ont été évoqués les points de vue humain et économique soit, mais aussi et surtout, le désarroi total de ces FRANÇAIS déracinés, la promiscuité dans les camps, l’absence de travail… »
Par 8 voix contre 5 (4 Conseillers maintenant leur réserve uniquement sur la question du nombre de familles, 1 seul étant contre le projet global) la décision est prise de recevoir non plus 50 familles mais seulement une quarantaine.
Il est par ailleurs promis à la Commune que les réalisations du village ne lui coûteront rien et que des primes et dégrèvements fiscaux seront consentis aux entreprises qui s’installeront pour assurer l’expansion économique de la région.
Une motion sera déposée le 11 Mai à la Sous-Préfecture de Sens par un collectif d’Hommes et de Femmes décidés à faire obstacle au projet.
Dans le journal » L’Yonne Républicaine » du 20 Mai, le Maire expliquera aux Valérianais et surtout aux opposants au projet le bien-fondé de la décision de la Majorité du conseil…plus tard, le 29 Mai il rencontrera 7 représentants des Pétitionnaires en présence des Adjoints mais aussi des Conseillers minoritaires. Il indiquera que l’implantation se fera de manière progressive.
Extraits du compte-rendu de cette rencontre tirés d’un document adressé à tous les habitants par le collectif d’opposition :
Étonnement de constater que malgré la volonté de 75% de la population on s’accroche au projet désapprouvé d’implanter un village arabe.
Le Maire fait « miroiter » comme une manne céleste l’installation d’usines valables pour quelques ouvriers de la Commune. Mais a-t-on demandé l’avis des agriculteurs ?
Craintes de voir partir du village (cultivateurs, retraités, commerçants, estivants.) des habitants ne pouvant s’accommoder de la présence d’un aussi grand nombre de familles musulmanes.
Relation d’une maladresse d’un Adjoint majoritaire : « ces personnes peuvent partir si elles le veulent, il en viendra d’autres.
Cela n’entamera pas la détermination du Conseil municipal mais aura pour effet de retarder les constructions de 8 mois et obligera les familles à passer un hiver de plus en camp.
30 Août 1963
Le nombre de familles à recevoir sera de 39. Une première tranche de 10 maisons doit être livrée en janvier 1964.
14 Décembre 1963
La viabilité est terminée. Les 10 maisons sont prêtes pour Mars 1964. 2 classes préfabriquées sont données à la Commune pour accueillir les scolaires. Elles ne seront pas implantées aux Martinières comme prévu initialement mais auprès de l’école élémentaire pour accélérer le processus d’intégration.
1964
Le nom OASIS est adopté pour désigner le village des Martinières où 93 enfants sont recensés.
Pour ne pas affaiblir le commerce du village, le conseil interdit toute implantation de tout commerce à l’Oasis et même en dehors de l’agglomération.
Février 64 - 25 familles soit 50 adultes et 93 enfants, dont 60 d’âge scolaire, sont sur le point d’arriver à Saint Valérien. Un pavillon sera occupé par un gardien-gérant et un autre servira de centre social avec une assistante sociale. Pour répondre à une préoccupation des commerçants, le Conseil municipal prend la décision d’interdire l’implantation de tout commerce à l’OASIS.
12 Mai 1964
Dix maisons sont habitées par 5 familles venues de Rivesaltes et 4 déjà établies dans la région. 10 autres maisons seront achevées le 15 Juin et 19 le seront en Juillet 1964.
Deux postes d’instituteurs sont créés le mobilier scolaire sera fourni par l’État - Plus tard un transport scolaire sera mis en place
L’usine de mobilier et matériel scolaire ULMANN s’installera aux Martinières et embauchera. Plusieurs habitants de l’Oasis travailleront dans les services de l’équipement (Direction Départementale de l’Équipement) ou dans des entreprises sénonaises.
La dixième maison sera occupée par une assistante sociale.
215 habitants résident à l’Oasis. Un recensement est demandé qui apportera une hausse des attributions financières à la Commune.
Un centre aéré est ouvert par l’association d’entraide de l’Oasis
Les parents de l’Oasis sont invités à surveiller les enfants qui s’adonnent au chapardage de fruits pour donner suite à une plainte de quelques habitants des Martinières.
1964 , Saint-Valérien
Pas de drapeaux
Pas de délégations officielles
Pas d’Anciens Combattants
Pas de discours
Pas de cérémonie…
Saint-Valérien est désert, froid, fermé, triste, indifférent.
Dans leurs habits colorés, les familles sont descendues du bus puis conduites à la cantine de l’école élémentaire pour recevoir une simple collation. Elles ont été accueillies par une petite poignée d’habitants et le Conseil Municipal. Dans quelques temps elles rejoindront leurs nouvelles demeures à l’Oasis.
Je revois les sourires des enfants heureux mais aussi hagards et effarés. Je revois le regard de reconnaissance de leurs parents enfin sortis de leur trop long séjour en camp quelque part dans le Sud de la France.
Longtemps je me suis interrogé , et je m’interroge encore -. Pourquoi ce village n’est-il pas venu spontanément offrir sa générosité, son humanisme ? Pour quelles raisons secrètes ses habitants n’ont pas voulu ou su dépasser leurs convictions intimes, politiques, religieuses en refusant l’accueil de compatriotes aux convictions, modes de vie et coutumes certes différents ?
Pourquoi a-t-on manifesté autant d’hostilité devant un projet courageux , certes nécessitant une approche délicate- qui allait permettre de résoudre à l’échelle d’une petite collectivité, une partie d’un drame humain mais aussi entraîner son développement et celui de la région ?
Comment a-t-on pu laisser se répandre un climat odieux de rejet, de menaces et pourquoi a-t-il été entretenu, exploité ? Manque de concertation ? d’explication ? incompréhension du problème algérien à cet instant de l’Histoire de la France ? calcul des uns ? Refus des autres ? racisme primaire ?
J’ai eu souvent mal en apprenant les vexations stupides subies par quelques habitants de L’Oasis mais je suis fier aussi d’avoir , avec quelques autres , contribué au devoir d’accueil et d’intégration qui s’imposait à tous et de l’avoir accompli au sein de l’école publique et laïque.
Il faut préciser qui parle ?
1965
Je suis devenu Conseiller municipal de Saint-Valérien et le suis resté jusqu’en 1983. Je puis témoigner que les majorités municipales élues successivement ont toutes , très vite , œuvré positivement à l’organisation de la vie des familles de Harkis déracinées, obligées d’abandonner une parcelle de leur patrie d’origine et qui avaient tant de mal à être acceptées par une autre parcelle de cette même Patrie.
Il faut préciser qui parle ? Philippe THOMAS Directeur d’école retraité
1966
L’adjoint, M. CARIGI, présente un rapport concernant l’Oasis indiquant que la population de ce village représente 20 % de la population totale de la Commune.
Les naissances représentent 58 % des naissances totales de Saint-Valérien.
Il expose le risque de voir, à terme, la population de l’Oasis être plus élevée que celle du reste du village. Il s’inquiète de voir les charges : aide sociale, écoles… en augmentation sans augmentation des ressources communales. Selon lui, l’intégration n’a pas été réalisée.
Les deux communautés restent séparées. Tout aurait été plus facile si une dispersion des familles avait été retenue. Enfin, il indique que l’attribution des logements vacants est injuste et mal respectée. Elle doit être faite après avis de la Mairie avant d’être instruite par d’autres instances. C’est sur une telle question que la majorité du conseil a été élue. L’adjoint souhaite le respect des procédures sans quoi des démissions partielles sont envisagées.
Une discussion s’instaure. On répond que les 40 familles sont imposées : taxes d’habitation et foncière et que ces familles consomment sur place auprès des commerçants. Il est répondu que l’attribution des logements est faite par convention entre la Sonacotra et le Ministère, convention difficilement révocable par la Commune.
Enfin, que cette réalisation humaine est tout à l’honneur de la Commune.
À partir de ces observations, le conseil établira un document qui pourra faire poids face à l’administration.
1967
Une réunion du conseil municipal spécialement consacrée aux problèmes concernant l’OASIS est organisée.
M.CARIGI expose la situation :
Il rappelle d’abord l’importance du rôle du conseil pour l’administration sous tous ses angles de l’Oasis.
Il rappelle que le conseil dans sa majorité à la suite des élections de 1965 indiquait : « aider les musulmans oui. L’Oasis telle qu’elle est non ! »
Il constate que le maximum a été fait pour le bien être des nouveaux habitants mais il ne souhaite pas accueillir de nouveaux musulmans à l’Oasis.
Il fait état d’une statistique : la population de l’Oasis représente 10% de la population de Saint-Valérien. Le pourcentage des naissances à l’Oasis est de 50% par rapport au nombre de naissances sur le territoire communal d’où un possible prochain bouleversement de la situation politique de la Commune.
Il constate aussi la faible intégration de cette population qui ne trouve pas dans le village les ressources nécessaires à sa promotion sociale.
Que deviendront les enfants après leur scolarité ?
Il rappelle et exige que l’attribution des logements vacants ne doit se faire qu’avec l’accord du conseil et uniquement pour recevoir des familles de souche européenne…
La discussion s’ouvre - voir le texte des réponses du Maire M. CAPEL et de M. BOULLY conseiller.
Un cours de français s’adressant aux habitants de l’Oasis a été ouvert sous la responsabilité de l’éducation nationale. Il fonctionne au centre social avec M. CHAUMARTIN professeur au collège. Le Maire s’étonne de ne pas avoir été informé … il revient sur la question de l’attribution des logements qui se fait toujours sans consultation des services municipaux.
Le Maire indique qu’une réunion spéciale du conseil se tiendra consacrée entièrement aux problèmes relatifs à l’Oasis.
1968
Le conseil rejette la proposition d’aménager un jardin public à l’Oasis en invoquant une discrimination par rapports aux autres hameaux et un coût trop élevé.
1969
Le Sous-Préfet souhaite proposer aux musulmans de demander un logement HLM plus proche de leur lieu de travail peut-être afin de faciliter leur intégration et ainsi mettre des logements libérés à l’Oasis pour y installer des familles d’origine européenne.
1974
Des disputes ayant eu lieu entre enfants d’origines différentes à l’école le Directeur de l’établissement demande le concours de la municipalité pour apaiser les passions.
1983
L’association d’entraide de l’Oasis cède une parcelle de terrain à la Commune
1985
La SONACOTRA qui a construit l’Oasis, décide la vente des pavillons de la cité. La commune achètera les parties collectives voiries, réseaux, station d’épuration pour un franc symbolique.
Aménagement d'une aire de loisirs à l'Oasis
1986
Un abribus sera édifié à l’Oasis. Refus de la commune d’acheter un pavillon pour le remettre à la disposition de l’association franco musulmane en évoquant l’argument que cette solution favoriserait le communautarisme au détriment d’une meilleure intégration. Le Président de l’association franco musulmane est invité à prendre contact avec le Club de Jeunes.
Une réunion est souhaitée pour évoquer les problèmes de l’Oasis.
Septembre 2001
En ce moment, officiellement, dans toute la France, c’est la reconnaissance du rôle important joué par les Harkis dans ce qu’on appelle maintenant la guerre d’Algérie. La cérémonie de ce jour de septembre pluvieux est aussi la reconnaissance du bien-fondé de la décision prise il y aura bientôt 40 ans par la Municipalité d’alors.
Merci Monsieur le Maire de l’avoir organisée en collaboration avec les associations présentes et les Personnalités et d’avoir permis à votre Commune de retrouver une part de son honneur perdu en 1964.
➕ Philippe THOMAS Directeur d’école retraité - 28 mois de service militaire effectués dont 14 en Algérie.