Le but de ce résumé est de fournir aux lectrices et lecteurs quelques repères pour situer les événements mentionnés par les journalistes dans leur contexte historique. Il commence par la période coloniale parce que pendant cette période les médias (tels que nous les identifions communément aujourd’hui, sous forme de journaux, radios, télévisions, journaux en ligne et médias sociaux) ont fait leur apparition au Burundi.
Le Burundi a vécu la colonisation allemande (1885-1919) et belge (1919-1962) jusqu’à son indépendance en 1962. Pendant la colonisation belge, les Tutsis, une des catégories sociales communément appelées « ethnies » au Burundi, ont été choisis pour l’administration indirecte (Indirect Rule) du pays. Ainsi, cette catégorie a été privilégiée dans l’accès aux positions de pouvoir et à l’éducation, au détriment notamment des Hutu.e.s et des Twas, les deux autres « ethnies » du Burundi. Une autre catégorie privilégiée était celle des Ganwas, les membres de la famille royale burundaise. Ce système d’administration était appliqué de manière encore plus stricte au Rwanda, qui faisait partie avec le Burundi de la colonie belge du Ruanda-Urundi. À l’approche de l’indépendance, au Rwanda, une « révolution sociale » (1959) visant l’expulsion de la monarchie et de la noblesse tutsies a causé l’exode de dizaines de milliers de Tutsi.e.s au Burundi. Entre-temps, au Burundi, Louis Rwagasore, fils du roi Mwambutsa IV, s’était dédié à la création du parti indépendantiste UPRONA (Union pour le Progrès National), qui incluait des Tutsis et des Hutus. En 1961, l’UPRONA a gagné les élections législatives et Rwagasore est devenu Premier ministre. Deux semaines après son installation, le 13 octobre 1961, Rwagasore a été assassiné. Le 1er juillet 1962, le Burundi est devenu officiellement une monarchie constitutionnelle indépendante.
Pendant la colonisation belge, la presse écrite est apparue au Burundi avec les missionnaires catholiques européens, qui ont lancé en 1939 le journal Rusiziramarembe, devenu Ndongozi en 1954. En 1960, la radio nationale du Burundi a été aussi lancée.
Des tensions entre Hutu.e.s et Tutsi.e.s se sont accentuées au Burundi après l’assassinat du Premier ministre hutu Pierre Ngendandumwe par un réfugié rwandais tutsi en 1965. Suite à son assassinat, des élections ont été organisées auxquelles des Hutus, venant de différents partis, ont obtenu deux tiers des sièges au parlement. Malgré ce résultat, le roi a nommé Leopold Biha, un Ganwa, Premier ministre. Cela a provoqué une tentative de coup d’État, que le capitaine de l’armée Michel Micombero a maté. Des purges visant des Hutus ont été effectuées dans l’armée. Le 28 novembre 1966, après que l’UPRONA avait été accepté comme le seul parti autorisé dans le pays, Micombero a déposé le roi et proclamé la République du Burundi. Le gouvernement a été remplacé par un Conseil National de la Révolution, composé de militaires principalement tutsis.
Après la condamnation et l’exécution en 1969 de plusieurs Hutus accusés de vouloir renverser le pouvoir, en 1972 des Hutus se sont insurgés contre des Tutsis au sud du pays. L’armée est intervenue immédiatement et a rapidement procédé à une répression brutale et systématique dans tout le pays visant non seulement les rebelles (appelés abamenja, « traitres ») mais aussi les Hutus instruits, aisés et dans des positions de pouvoir. Cette répression a causé la mort et l’exil de centaines de milliers d’hommes et femmes hutus. En 2021, le parlement burundais a adopté la qualification de ces massacres de « génocide des Bahutu* ». C’est dans des camps de réfugiés en Tanzanie que le Palipehutu (Parti pour la Libération du Peuple Hutu) est né en 1980.
* En kirundi et swahili, (a)ba- est le préfixe qui indique le pluriel des mots se référant à des êtres humains, (u)mu- le singulier.
Le 1er novembre 1976, Micombero a été déposé par le colonel tutsi Jean-Baptiste Bagaza, originaire de la commune de Rutovu (province de Bururi) comme lui. Le nouveau président du Burundi a inauguré une politique d’« amnésie ethnique » qui interdisait toute référence aux appartenances hutue et tutsie, considérées comme des vestiges du colonialisme. Dans sa lutte contre les interférences étrangères dans la gestion des affaires du pays, Bagaza a aussi visé l’Église catholique au Burundi : dans la cadre du « conflit Église-État », plusieurs écoles catholiques ont été fermées et des centaines de missionnaires ont été expulsés du pays.
Dans mon livre, Simon Kururu et Karenga Ramadhan racontent leurs années à la radio nationale sous Bagaza. En 1984, la radio s’est dotée d’une télévision, devenant ainsi la Radio-Télévision Nationale du Burundi (RTNB). Innocent Muhozi parle des débuts de la télévision nationale dans son récit.
Le 3 septembre 1987, Bagaza a été à son tour déposé par le major Pierre Buyoya, aussi originaire de la commune de Rutovu (province de Bururi). À son arrivée au pouvoir, Buyoya a instauré un Comité militaire pour le salut national, composé de 31 membres tutsis. En août 1988, des Hutus ont tué des Tutsis dans les communes de Ntega et Marangara, au nord du pays, provoquant encore une fois la réaction brutale du gouvernement. Suite à ces événements, 27 Hutus ont adressé une lettre au président de la République pour lui demander d’arrêter la persécution et la discrimination des Hutus. Dans un contexte où les puissances étrangères pouvant soutenir le Burundi poussaient pour l’ouverture démocratique du pays, en octobre 1988, Buyoya a nommé un « gouvernement d’unité nationale », composé de douze ministres tutsis et douze ministres hutus et dirigé par un Hutu. Dans ce gouvernement, le Président Buyoya détenait le ministère de la Défense, donc des forces armées du pays. En 1989, le président a aussi créé une Commission nationale chargée d’étudier la question de l’unité nationale ; en 1991, une Charte de l’unité nationale a été adoptée. Après la conférence de La Baule (1990), où le Président français François Mitterrand avait déclaré que l’aide française était désormais destinée aux pays africains sur la voie de la démocratisation, Buyoya a introduit une nouvelle constitution réinstaurant le multipartisme (1992) et annoncé la tenue d’élections démocratiques en 1993. Dans le cadre de cette ouverture, les premières associations de la société civile sont nées au Burundi ; en 1991, la Ligue burundaise des Droits de l’Homme Iteka et la Ligue burundaise pour la Défense et la Promotion des Droits de l’Homme Sonera ont été agréées. Parallèlement, il y a eu une éclosion de journaux privés, signe d’une presse désormais « libre ». Louis-Marie Nindorera parle de cette période dans son récit.
Aux élections de juin 1993, le principal opposant de Buyoya (UPRONA) était Melchior Ndadaye, à la tête du parti FRODEBU (Front pour la Démocratie au Burundi), fondé en 1986. Après une campagne électorale caractérisée par des discours de haine entre Tutsis de l’UPRONA et Hutus du FRODEBU, Ndadaye a triomphé aux élections présidentielles avec 65 % des votes, devenant ainsi le premier président hutu démocratiquement élu du Burundi. Le 10 juillet, le nouveau président a prêté serment ; trois mois après, le 21 octobre 1993, il a été assassiné dans un coup d’État militaire. Gérard Mfuranzima raconte dans son récit les difficultés de la gestion de la RTNB les jours suivant le coup d’État de 1993.
Suite à l’assassinat de Ndadaye, un peu partout dans le pays, des Hutus ont commencé à tuer leurs voisin.e.s tutsi.e.s en les accusant d’avoir tué « leur » président. L’armée, majoritairement tutsie, est intervenue pour « rétablir l’ordre », et beaucoup de Hutu.e.s en ont été victimes. À Bujumbura, il y a eu une « balkanisation » ethnique de la ville : des quartiers comme Kamenge et Kinama sont devenus habités et contrôlés par des Hutu.e.s, d’autres comme Ngagara, Cibitoke, Nyakabiga et Musaga par des Tutsi.e.s. Dans ce qui est souvent appelée la « crise de 1993 », plusieurs centaines de milliers de Burundais et Burundaises ont perdu la vie. En février 1994, Cyprien Ntaryamira (FRODEBU) a été nommé président du Burundi ; deux mois après, le 6 avril 1994, il a été victime de l’accident d’avion qui a emporté le Président rwandais Juvénal Habyarimana et provoqué le déclenchement du génocide au Rwanda. Sylvestre Ntibantunganya (FRODEBU) est devenu président ad interim du Burundi.
Dans ce contexte, le CNDD-FDD (Conseil National pour la Défense de la Démocratie – Forces pour la Défense de la Démocratie), un mouvement hutu, a commencé une rébellion contre l’armée dominée par les Tutsis. En juillet 1996, des rebelles de ce mouvement ont attaqué le camp de déplacés de Bugendana, au centre du pays, tuant plus de 600 hommes et femmes tutsi.e.s en une nuit. Quelques jours après, le 25 juillet 1996, Buyoya a repris le contrôle du pays par un deuxième coup d’État, auquel les pays voisins du Burundi ont répondu avec un embargo.
Entre 1995 et 1997, les premières radios non-gouvernementales ont commencé à émettre au Burundi : Radio CCIB FM+, soutenue par la Chambre de commerce et d’industrie du Burundi (1995), Radio Umwizero, lancée par l’Association pour l’Action Humanitaire (AAH) française et devenue peu après sa création Radio Bonesha FM (1996), et Radio Culture (1997). Dans mon livre, Abbas Mbazumutima parle des débuts de la radio Umwizero-Bonesha. En outre, en 1997, le journal Net Press a été le premier à diffuser ses publications en ligne. Sur ce site, Jean-Claude Kavumbagu raconte les défis de l'introduction de ce nouveau format au Burundi.
En 1998, sous la pression des pays voisins, des négociations ont commencé à Arusha entre les parties burundaises en conflit. Le 28 août 2000, l’Accord d’Arusha pour la Paix et la Réconciliation au Burundi a été signé par les représentants des 19 délégations présentes aux négociations, qui ne comprenaient pas celles des mouvements armés. L’accord a inauguré une période de transition qui a duré cinq ans, sous la présidence de Buyoya d’abord (2000-2003) et ensuite de Domitien Ndayizeye (FRODEBU, 2003-2005), jusqu’à l’adoption d’une nouvelle constitution et l’élection d’un nouveau président de la République et d’une nouvelle Assemblée nationale en 2005. Le CNDD-FDD et le Palipehutu-FNL, les deux principaux groupes rebelles encore actifs en 2000, ont officiellement déposé les armes en 2003 et en 2008 respectivement.
Après les radios CCIB FM+, Bonesha et Culture, d’autres radios privées ont vu le jour au début des années 2000 : Radio Publique Africaine (RPA, fondée en 2001), Radio Isanganiro (2002), Radio Renaissance (2003). Plus tard, en 2008, Radio Rema FM a commencé à émettre, et le journal Iwacu a été lancé. Dans mon livre et sur ce site, Alexis Sinduhije, Nestor Nkurunziza, Innocent Muhozi, Claude Nkurunziza, Léandre Sikuyavuga et Christian Bigirimana racontent les débuts de ces médias.
En 2005, le CNDD-FDD, devenu parti politique, a gagné les élections et son candidat, Pierre Nkurunziza, est devenu le nouveau président du Burundi. Pour la première fois, une synergie de différents médias a été mise en place pour couvrir la campagne électorale et les élections de 2005. Dans son récit, Inès Kidasharira s’en souvient avec nostalgie. En 2010, les élections ont encore été gagnées par le CNDD-FDD et Nkurunziza a renouvelé son mandat. En avril 2015, le président s’est présenté pour un troisième mandat, quand la Constitution de 2005 n’en permettait que deux. Cela a provoqué des manifestations sans précédent dans les rues de Bujumbura, que les forces armées ont violemment réprimées. Le 13 mai 2015, le général Godefroid Niyombare a été à la tête d’une tentative de coup d’État, et son discours annonçant sa prise de pouvoir a été transmis par les radios privés RPA, Bonesha FM, Isanganiro et Télé Renaissance. Par la suite, Radio Rema FM, perçue comme proche du parti au pouvoir, a été attaquée. Agnès Ndirubusa parle de ce moment dans son récit. Les forces loyalistes ont rapidement repris le contrôle de la situation ; pendant la nuit du 13 au 14 mai, les radios RPA, Bonesha FM, Isanganiro et Télé Renaissance ont été attaquées et leurs équipements ont été détruits. Dans mon livre et sur ce site, plusieurs journalistes - comme Mireille Kanyange, Christine Kamikazi et Mashock - racontent les jours du coup d’État. Les violences de 2015 ont provoqué la mort de centaines de personnes et l’exode de plusieurs centaines de milliers de Burundais.es.
Dans cette situation, des dizaines de journalistes et activistes - comme Alexandre Niyungeko, Joséphine Jones Nkunzimana, Alain Majesté Barenga et bien d’autres - ont quitté le pays. Plusieurs se sont réfugié.e.s au Rwanda, où en juillet 2015 est née la radio Inzamba - Agateka Kawe. Dans son récit, Valéry Muco parle des difficultés de la vie des journalistes en exil à Kigali. En 2021, le Rwanda a demandé aux journalistes burundais.es en exil d’arrêter leurs activités sur le territoire rwandais, ce qui a poussé certain.e.s d’entre elles et eux à quitter le Rwanda pour se réfugier et continuer à travailler en Belgique.
Dans un contexte médiatique profondément affecté par les événements violents de 2015, les Burundais.es ont commencé à utiliser plus assidûment les réseaux sociaux pour suivre l’actualité du pays. Aujourd’hui, Yaga, lancée en mars 2015, et Jimbere, créé en 2016, sont parmi les plateformes qui connaissent le plus de succès dans le pays, surtout parmi les jeunes. Dans mon livre, Dacia Munezero et Roland Rugero racontent la naissance de ces plateformes. Du côté des médias « traditionnels », au Burundi, les radios Rema FM et Isanganiro ont recommencé à émettre en 2016 et Bonesha FM en 2021. Jean-Bosco Nduwimana et Sylvère Ntakarutimana racontent la reprise du travail, non sans difficultés, à Isanganiro. RPA et Télé Renaissance ont continué à diffuser de l’information depuis l’étranger.
En 2020, le CNDD-FDD a encore une fois gagné les élections et Évariste Ndayishimiye est devenu le nouveau président de la République.