Gérard Mfuranzima a travaillé à la radio nationale du Burundi et pour plusieurs médias internationaux de 1985 à 2012. En 2002, il est devenu membre du Conseil National de la Communication (CNC) ; après, il a occupé des positions dans diverses institutions du pays. Dans son récit, il raconte plusieurs événements marquants de son parcours de journaliste, y compris la direction de la radio nationale sous le Président Melchior Ndadaye en 1993 et la gestion ad interim de la RTNB (Radio-Télévision Nationale du Burundi) après la mort de ce dernier.
Moi, j’ai fait une licence en histoire. J’ai défendu ma thèse le 30 septembre 1985 et le 1ᵉʳ octobre, j’ai commencé à travailler à la radio nationale. Pour entrer là-bas, il y avait un concours. Le test, c’était la rédaction. À main levée, parce qu’il n’y avait pas d’ordinateur à l’époque ! Il fallait bien écrire ton texte, pour qu’il soit bien lisible, et après le présenter au micro, pour vérifier si tu avais une bonne voix radiophonique. Et ce jour-là, les examinateurs ont trouvé que j’avais une bonne voix radiophonique. Dans ce concours, je suis arrivé deuxième. Le premier, c’était l’actuel président de la Commission Vérité Réconciliation, Pierre Claver Ndayicariye. Lui, il a été orienté vers la section française et moi, je suis allé à la section kirundi.
Je dois dire que je suis tombé dans le journalisme par injustice. En 1985, quand j’ai fini l’université, le régime du Président Bagaza* commençait à se durcir. Trouver de l’emploi, dans certaines sphères, n’était pas facile. Nous, en sortant de l’université avec une licence en Histoire, nous étions normalement préparés pour devenir des enseignants d’histoire à l’école secondaire ; quand nous étions finalistes en licence, nous avions même effectué des stages d’enseignement d’histoire à l’école secondaire. Moi, j’ai enseigné l’histoire entre mars et mai 1985 à l’Athénée de Bujumbura, à la classe de la dixième et à la seconde et à la troisième en Lettres modernes. Donc forcément, je devais être un enseignant d’histoire. J’ai déposé mon dossier comme tout le monde, mais je n’ai pas eu la chance d’être recruté. Je me souviens que j’ai même demandé audience au chef de cabinet du ministre de l’Éducation de l’époque. Je lui ai dit : « Comment se fait-il que vous recrutez d’autres personnes, même des gens qui n’ont pas encore présenté leurs mémoires, quand moi, j’ai présenté mon mémoire et j’ai tout terminé ? » Il m’a répondu dédaigneusement : « Ah non, pour vous il y aura des classes qu’on est en train de construire, là, tout près de la frontière avec la Tanzanie. Dans deux ou trois ans, on vous appellera, on vous donnera du travail. » J’étais choqué !
* Jean-Baptiste Bagaza, président du Burundi entre 1976 et 1987.
Ce ‘vous’ dont il parlait, c’étaient les Bahutu [=Hutus]. On était contre les Bahutu. Il y a même eu, à un certain moment, un système de discrimination, qui a été découvert d’ailleurs même au niveau du Parlement, par lequel on distinguait les gens par les lettres U et I, par exemple lors de concours pour accéder à un poste. U indiquait un Hutu, I un Tutsi. Et on faisait tout pour que les U, les Hutus, n’aient pas des places. C’est comme cela que moi aussi, j’ai été ostracisé*. Mais je me suis dit : « J’ai quand même une tête pour penser, des bras et un cœur pour travailler pour ce pays. Je vais tenter la chance ailleurs. » C’est comme cela que je suis allé tenter ma chance à la radio.
* Voir cet article publié par Iwacu.
Heureusement, en entrant dans le journalisme, je n’étais pas totalement néophyte. En deuxième année de la licence, nous avions eu des cours en matière de communication, mass media, radio, télévision, opinion publique, sondages. Un deuxième avantage pour moi, c’est que j’avais participé en 1983 à un concours de rédaction que j’avais gagné. C’était un concours qui avait été lancé par le ministère de l’Intérieur et qui était ouvert aux universitaires. Je me souviens même exactement de l’intitulé : ‘Est-ce que vous êtes pour ou contre le maintien du droit de veto au Conseil de sécurité des Nations Unies ?’. Moi, je suis un ancien du séminaire, j’ai étudié au Séminaire Moyen de Burasira* ; au séminaire, on nous apprenait vraiment à rédiger le français, hein ! Il paraît que j’ai pondu une excellente diatribe contre cette option de droit de veto qui a plu, même au ministre de l’Intérieur. J’ai même reçu un prix, on m’a remis tout un lot de livres comme ça. J’étais très content. Donc, j’étais vraiment à l’aise quand il s’agissait d’écrire. Le séminaire nous avait formés très sérieusement. C’est d’ailleurs au séminaire que moi, j’ai découvert le Washington Post, Jeune Afrique, avec toutes leurs analyses et commentaires sur l’actualité du monde. Donc en allant à la radio, j’étais vraiment à l’aise.
* Dans la province de Ngozi, au nord du Burundi (voir Carte du Burundi).
Le 31 août 1988, j’ai fait ma première expérience internationale en tant que journaliste de la radio nationale. Dans le nord du Burundi, il venait d’y avoir les événements malheureux de Ntega-Marangara*. Ils avaient éclaté le 15 août, des gens s’étaient entretués. 27 intellectuels bahutu avaient écrit une lettre ouverte qui avait été distribuée dans toutes les chancelleries de Bujumbura disant « attention, une manipulation politique est en train de se passer au Burundi, des Bahutu risquent d’être massacrés comme cela s’est passé en 1972 ». Buyoya** était très, très fâché. Ce 31 août que je n’oublierai pas, je venais de voir ma fiancée ; je suis rentré à la maison, et j’ai trouvé sur la table un enregistreur Nagra avec des bandes. Mon cuisinier m’a expliqué : « Voici un message que t’apporte le directeur de la radio : demain, à 6 h, tu dois décoller pour Gbadolite. » Gbadolite, c’était chez Mobutu, président du Zaïre à l’époque***. J’étais quand même fatigué, je me suis demandé : « Pourquoi moi ? » Bon, le lendemain, à 6 h du matin, je me suis organisé pour être à la radio, et nous avons pris le vol à 8 h.
À Gbadolite, c’était la première fois que je voyais le Président Mobutu les yeux dans les yeux, à moins de trois mètres de distance – vous voyez la distance entre les journalistes et les présidents quand ils les approchent pour les enregistrer. Le Président Mobutu, avec sa voix qui fendait, a vu Buyoya arriver : « Ah ! Buyoya ! Qu’est-ce qui se passe chez vous ? » Mobutu avait une voix vraiment grave ! Après Buyoya, le Président Habyarimana du Rwanda est arrivé aussi. Parce que Buyoya avait accusé le Rwanda d’avoir envoyé des gens pour causer des problèmes dans le nord du Burundi. Donc Mobutu avait organisé une rencontre pour discuter du problème. Et à la fin de la rencontre, Mobutu est sorti, avec sa toque et sa canne, et a dit : « Ah, les journalistes, on va vous dire ce que ce que nous venons de décider. » Et à ma grande déception, c’était le ministre zaïrois des Affaires étrangères qui a lu un communiqué, un texte pratiquement vide. Il disait que « sur invitation du Président Mobutu Sese Seko, le président du Burundi et le président du Rwanda se sont rencontrés pour traiter des problèmes qui concernent la région et particulièrement le Burundi » ; que la rencontre avait été amicale, que les présidents remerciaient le président Mobutu pour la rencontre, et c’était tout. Mais comment se faisait-il que trois présidents s’enferment pratiquement pendant cinq heures et ils sortent un communiqué presque vide ? J’ai enregistré le communiqué de presse, mais ils nous ont interdit de faire des interviews. « C’est fini, le ministre des Affaires étrangères a parlé » ; on n’a pas interviewé Mobutu, on n’a pas interviewé Buyoya, on n’a pas interviewé Habyarimana. Ils nous ont donné à dîner, puis nous sommes rentrés. Nous sommes arrivés à Bujumbura pratiquement à 19 h ; des collègues sont venus nous prendre à l’aéroport pour que je puisse rapidement arriver à la radio pour annoncer les nouvelles de cette rencontre au journal en langue française de 20 h. Le journaliste présentateur s’appelait Laurent Ndayuhurume. Il m’interrogeait en direct : « Alors Gérard, qu’est-ce que tu nous ramènes de la grande rencontre de Gbadolite ? » J’ai dit : « Voilà, j’ai une bande », et on a balancé la bande du ministre zaïrois des Affaires étrangères qui parlait. Le présentateur a écouté, puis il m’a demandé, surpris : « Gérard, est-ce que selon toi, trois présidents peuvent se rencontrer, s’enfermer pendant plus de cinq heures et ne sortir que cela ? » Moi, je passais en direct ! Je lui ai répondu : « Laurent, honnêtement, j’ai vu les présidents quand ils sont sortis. L’heure est grave. Je suis sûr qu’il y a des décisions importantes qu’ils ne nous ont pas dites mais qui vont être connues bientôt. »
* Voir Contexte historique.
** Pierre Buyoya, président du Burundi entre 1987 et 1993.
*** Dans les années 1970, Mobutu avait fait construire une résidence à Gbadolite (en République Démocratique du Congo, à la frontière avec la République centrafricaine), où il recevait parfois ses invités.
La République du Congo avait été renommée Zaïre par Mobutu en 1971. En 1997, Laurent-Désiré Kabila a changé le nom du pays en République Démocratique du Congo.
Effectivement, même pas deux semaines après, Buyoya a pris des décisions extraordinaires. Première décision : il a nommé, pour la première fois depuis 1965, un gouvernement appelé d’union nationale où il y avait 50 % de Bahutu et 50 % de Batutsi. On n’était pas habitués à voir cela : depuis que Micombero était venu au pouvoir en 1966, les Bahutu avaient été exclus du gouvernement, il n’y en avait que quatre sur 22 ou 24. Jamais plus de quatre. De plus, dans ce gouvernement d’union nationale, le premier ministre était un Muhutu, Adrien Sibomana ; ce qu’on n’avait plus vu depuis 1965, quand le dernier Premier ministre hutu du Burundi, Pierre Ngendandumwe, avait été tué. Tout cela était inattendu ! Ça a fait presque l’effet d’une bombe, à Bujumbura. Des gens étaient contents, d’autres étaient aigris et se demandaient : « Qu’est-ce qu’il est en train de faire… ? Buyoya vend le pays aux Hutus ! » Et quelques jours après, on a aussi appris que Buyoya avait formé ce qu’il a appelé une Commission nationale chargée d’étudier la question de l’unité nationale, où il y avait aussi parité : 50 % de Bahutu et 50 % de Batutsi. Je le dis en toute honnêteté : on peut aimer ou ne pas aimer Buyoya, mais Buyoya a été l’homme d’ouverture au Burundi…
Et moi, après cette première sortie à l’étranger en tant que journaliste, j’ai gagné le galon de « grand reporter » au Burundi. Au mois de juin 1990, j’ai fait partie de l’équipe de reportage du sommet de La Baule, qui avait été convoqué par le Président Mitterrand. Je me souviens que ce jour-là, Mitterrand a vraiment choqué les présidents africains. Il a dit : « Désormais, la France appuiera les pays qui acceptent de s’ouvrir à la démocratie pluraliste. » Or, la plupart des pays africains étaient dans le monopartisme. C’était la panique ! Au Burundi, plusieurs n’étaient pas contents, puisque pour eux, l’expérience du pluralisme au Burundi avait été mauvaise*. Mitterrand a donc eu des gens qui l’ont contesté au Burundi. Même Buyoya avait d’ailleurs rencontré une forte opposition, au sein de certaines couches politiques, après avoir nommé le gouvernement d’union nationale. Non seulement on l’accusait de donner le pays aux Bahutu ; on doutait même qu’il soit tutsi.
* Voir note 1 en bas de page.
Entre juillet et septembre 1990, j’ai fait un stage à RFI [=Radio France Internationale], envoyé par la RTNB, pour renforcer mes capacités. Surtout parce que je moi, je n’avais pas fait d’école de journalisme, et les cours de mass media et opinion publique que j’avais suivis à l’université n’étaient pas suffisants. En 1987, j’avais fait une petite formation à Kigali grâce à la fondation Friedrich Naumann pour apprendre la production radiophonique, mais cela a duré seulement trois semaines. À RFI, par contre, j’étais plongé en plein dans le monde du journalisme professionnel. Je me souviens des gens qui nous encadraient : notre rédacteur en chef, Christian Billmann, proche du parti socialiste, qui donnait la ligne éditoriale ; le chef de la section ‘Afrique’, Jean-Karim Fall ; Assane Diop… Nous étions vraiment une bonne équipe.
Quand je suis rentré au Burundi, j’ai découvert que le Pape Jean-Paul II venait de quitter mon pays ! Il était venu au Burundi au mois de septembre 1990. Nous nous sommes vraiment croisés sans se rencontrer, parce que le jour où j’ai atterri à Bujumbura, c’est le jour où il atterrissait à Kigali en provenance de Bujumbura. Alors, il se fait que le responsable du programme ‘Français-Afrique’* de Radio Vatican, mon ami Joseph Ballong-Wen-Mewuda, était resté au Burundi pour envoyer les dernières dépêches. Quand je suis arrivé à la radio, on lui a dit : « Il y a un ancien séminariste qui comprend les choses du Vatican, de la religion catholique, il va vous aider. » Je l’ai aidé, nous avons sympathisé, et finalement il a dit : « Gérard, je te recrute. À partir d’aujourd’hui, tu seras notre correspondant à Bujumbura. » Et je suis devenu correspondant de Radio Vatican. Mais après mon stage, RFI aussi m’avait dit : « Il faut que tu nous envoies des informations. » Donc je suis devenu correspondant à la fois de Radio Vatican et de Radio France Internationale au Burundi. Et en même temps, je travaillais aussi comme journaliste à la RTNB ! Tout cela me plaisait, nous étions des jeunes journalistes dynamiques et bouillonnants, et nous aimions vraiment le métier.
* Il y avait deux sections en français à Radio Vatican : une qui produisait des informations pour l’Europe, une pour l’Afrique.
Mais la vraie école de journalisme radiophonique, je l’ai faite en Allemagne, à Berlin, en 1992. J’ai été au International Institute for Journalism à Friedrichshagen, dans l’ancien Berlin-Est*. Dans cet institut, j’étudiais avec des gens qui venaient de plusieurs pays : Pakistan, Inde, Sierra Leone, Ghana, Afrique du Sud, Namibie, Zambie, Zimbabwe, Ouganda, Kenya, Tanzanie… La formation était en anglais, et j’étais le seul ressortissant d’un pays francophone. Avant de partir en Allemagne, j’avais fait une formation intensive de trois mois en anglais, mais j’avais un fort accent francophone. Mes collègues s’amusaient avec cela : « Toi, Gérard, tu parles un anglais francisé ! » Et ce que je retiens de cette formation en Allemagne, c’est la rigueur. Là, les Allemands sont vraiment champions. Parce que le journalisme allemand, c’est d’abord les faits. Vous devez être imbattable : vous devez vérifier les faits à partir d’au moins trois sources. Et puis, vous devez être court. L’information doit passer rapidement. Chez eux, c’est « one minute, one fact ». Donc en une minute, tu dois tout dire, et dire l’essentiel. J’ai vraiment aimé cette manière de faire le journalisme.
* La partie de Berlin qui appartenait à l’Allemagne de l’Est avant la réunification avec l’Allemagne de l’Ouest en 1989.
Une autre manière de faire le journalisme était celle de Radio Vatican, où je suis allé faire un autre stage d’immersion après l’Allemagne, de septembre 1992 à fin mars 1993. Radio Vatican, c’est la radio du pape. Par cette radio, le pape doit éclairer la communauté catholique mondiale. Nous, les journalistes, nous devions communiquer la parole et la catéchèse du pape ; nous devions aussi informer sur la vie de l’Église dans le monde ; et nous devions bien sûr faire attention aux actualités politiques et sociales. Il y avait pratiquement 40 sections et toutes les nationalités du monde : des Russes, des Éthiopiens, les sections de l’Amérique latine, des Africains, des Allemands, des Indiens, des Chinois… Cela m’a plu aussi.
Gérard dans un studio de Radio Vatican (mars 1993)
Quand je suis rentré au Burundi, le 7 avril 1993, c’était presque le début de la campagne électorale en vue des élections de juin 1993. J’étais parti du Burundi en qualité de secrétaire de rédaction ; quand je suis rentré, la RTNB m’a demandé de réintégrer ma fonction et de partager avec mes collègues mes connaissances nouvellement apprises à l’étranger. Et après la victoire du FRODEBU aux élections pluralistes*, j’ai reçu un coup de fil : « Le Président Melchior Ndadaye a besoin de toi. » Je me suis étonné : « Moi ? Qui lui a dit que je suis ici ? » Je suis allé chez lui. Par après, j’ai compris que c’était mon futur ministre de la Communication, Jean-Marie Ngendahayo, qui lui avait recommandé de me prendre comme directeur de la radio. Ndadaye m’a expliqué qu’il avait besoin d’un jeune cadre pour réorganiser correctement la radio, qui venait de faire pratiquement 30 ans dans le monopartisme, dans une seule orientation ; le pays devait s’ouvrir au multipartisme et il fallait faire participer toutes les voix à la radio, sans ostracismes. J’ai dit : « Mais moi, j’ai à peine 31 ans. Il y a des gars qui ont plus d’expérience ici. » Il a dit : « Non, non. C’est toi. Je veux que tu sois directeur de la radio. » Alors j’ai répondu : « C’est un honneur que vous me faites. J’accepte. » Et j’ai été nommé directeur de la radio le 22 juillet 1993. Ça, je ne l’oublierai pas. J’ai été parmi les premières nominations, parce que Ndadaye avait prêté serment le 10 juillet. Ah… ! J’ai dit : « Ok, le président me fait confiance. » J’ai alors essayé de réorganiser la radio, j’ai introduit des réformes, notamment j’ai organisé le service du monitoring, de sorte qu’on sache ce qui se passe dans toutes les provinces, faisant le tour des correspondants des provinces. Avant, le service du monitoring n’existait pas.
* Voir Contexte historique.
Le 20 octobre, c’est moi qui étais directeur de garde. À la radio nationale, on avait instauré ce qu’on appelle la « garde », au niveau du comité de direction : le soir, un responsable membre du comité de direction organisait le transport des équipes à la maison après le boulot. À l’époque, on fermait la radio et la télévision à 23 h. Il fallait organiser les équipes des journalistes et techniciens qui rentraient vers le sud de la capitale [=Bujumbura], ceux qui rentraient dans le centre, et ceux qui rentraient dans le nord. Et je me souviens que ce jour-là, c’est même vérifiable dans les registres d’antenne, après avoir fait rentrer les équipes, j’ai noté dans le registre qu’il n’y avait rien à signaler, rien ne s’était passé et tout était vraiment correct. Hey ! Je suis arrivé à la maison autour de minuit moins 20 ou moins 10 ; j’étais vraiment fatigué, la journée avait été harassante. Et vers 2 h ou 2 h 20 du matin, j’ai entendu le téléphone sonner. J’ai dit à ma femme : « Il ne faut pas me déranger, laisse-moi dormir. » Elle a dit : « Ils insistent, il faut aller répondre. » Je suis allé répondre. Et au bout du fil, c’était mon ministre, Jean-Marie Ngendahayo. Il m’a dit : « Gérard, tu dors ? » J’ai dit : « Monsieur le ministre, j’étais directeur de garde. Je viens à peine de manger un repas froid, je dormais. » Il m’a dit : « Gérard, sors, écoute ce qui se passe à l’extérieur, puis reviens, et dis-moi ce que tu as entendu. » Je suis sorti. Et j’ai entendu pour la première fois des bombardements que je n’avais jamais entendus de ma vie. On aurait dit que le ciel se fissurait. Boummm, boummm ! Je suis revenu au téléphone. J’ai dit au ministre : « Monsieur le ministre, j’ai entendu. » « Qu’est-ce que tu as compris ? » « Ce sont peut-être les rumeurs de coup d’État imminent qui se concrétisent. » « Oui. Voilà. Ta radio, on l’a capturée. Les putschistes sont en train de bombarder le palais où habite le Président Ndadaye. » Il m’a dit : « Sors tout de suite, parce qu’on est en train de ramasser les gens qui ont été nommés par Ndadaye. Moi aussi, je suis déjà parti. »
Alors, j’ai fui. Je suis allé me réfugier dans un quartier où je supposais que les gens ne me connaissaient pas. Une semaine après, quand j’ai appris que les putschistes avaient décidé de restituer le pouvoir au FRODEBU, j’ai décidé de revenir. Pendant huit jours, je ne savais pas ce qui se passait à la radio. Quand je suis revenu, j’ai trouvé une équipe complètement en guenilles, désemparée. Les putschistes avaient tout détruit. Ils avaient détruit les bandes sur lesquelles ils avaient enregistré la déclaration de coup d’État et d’autres déclarations faites juste après. Ils avaient descendu le portrait du Président Ndadaye. Les travailleurs ne venaient plus nettoyer les toilettes. Ça sentait mauvais partout. Le directeur général, Joseph Ntamahungiro, s’était réfugié à Kigali, donc moi, j’étais le directeur général de la RTNB par interim. Cela a été ma pire expérience de gestion. J’ai été malheureux. Gérer une radio-télévision en période de coup d’État, c’est la chose que je ne peux souhaiter à personne, même pas à mes ennemis. Vous devez rappeler les journalistes au travail, leur dire qu’il faut que les activités reprennent, mais vous avez des journalistes en danger, des journalistes qui ont peur, des journalistes qui ne savent pas où rentrer. Dans les quartiers il y avait des problèmes inter-ethniques, des gens étaient tués dans les rues comme ça. À un certain moment, j’ai été obligé de leur trouver des chambres d’hôtel pour dormir tout près de la radio et de la télévision après la fermeture de l’antenne. Je sais que nous avons logé des journalistes à l’Hôtel Source du Nil* pendant une semaine. Il y a même eu des journalistes de la télévision qui avaient peur d’aller dans les hôtels environnants ; ils préféraient passer la nuit à la radio-télévision, en train de regarder des films ou de dormir sur le canapé ou sur le tapis. J’étais mal-heu-reux !
Mais la note positive de cette gestion catastrophique, je dis bien catastrophique, c’est que j’ai trouvé des hommes de cœur, des hommes de grande valeur qui m’ont accompagné, qui m’ont dit : « Comme il y a la catastrophe au Burundi, il ne faut pas rester dans la torpeur. Travaillons de sorte que le pays soit calme grâce à la radio ». Première chose, je suis allé voir Docteur François-Xavier Buyoya, qui était président de la Croix-Rouge du Burundi. Il m’a dit : « Gérard, c’est toi le directeur de la radio ? » « Oui, c’est moi. » « Le pays pue ! Il y a des cadavres partout. Donnez-nous l’occasion de parler à la radio pour dire à nos secouristes de ramasser les cadavres qu’il y a sur les collines et partout, pour les enterrer. Si on les laisse pourrir pendant tout un mois sans sépulture et ils sont dévorés par des charognards, demain, ce sera la peste. » Je me suis dit que cela était un excellent message. Alors j’ai donné à la Croix-Rouge la possibilité de lancer son message. Deuxièmement, comme la radio avait été complètement saccagée et les gens avaient fui – les uns dans les montagnes, les autres dans ce qu’on appelle les camps de réfugiés intérieurs, les autres dans les marais – il fallait des chants pour les réconforter. Je suis allé à un studio appelé Trans World Radio, c’était une station de production d’obédience chrétienne protestante. Ils m’ont fourni des bandes de musique, dont une musique qui est devenue pratiquement classique au Burundi, qui chantait « Shalom, Shalom… ». Figurez-vous que la fondatrice de la Maison Shalom, Maggie Barankitse, m’a dit que justement, elle a donné ce nom à la Maison Shalom après avoir entendu à la radio nationale cette chanson ! En entendant cela, j’ai été très content.
* Voir Carte de Bujumbura.
L’assassinat de Ndadaye a ouvert une période de violences inénarrables au Burundi, qui ont continué pendant des années. En mars 1995, j’étais avec le Président Sylvestre Ntibantunganya au Danemark pour le Sommet mondial pour le développement social. Et quand nous étions à Copenhague, nous avons appris qu’à Bujumbura on venait d’assassiner le ministre de l’Energie et des Mines Ernest Kabushemeye, qui était vraiment son ami personnel – et qui était mon ami personnel aussi, il m’avait même cédé sa maison à un certain moment quand il y avait des troubles chez moi. J’ai vu la dépêche, mais le Président Ntibantunganya était dans la grande salle avec les autres présidents. Comment est-ce que j’allais arriver chez lui pour lui dire qu’un membre de son gouvernement venait d’être tué ? Le président devait être parmi les premiers à savoir ce qui se passe. J’ai dit à son chef du protocole : « Il faut me laisser aller dire au président que ça va mal à Bujumbura. » Le chef du protocole a refusé : « Les présidents sont en sommet, il faut attendre qu’ils terminent la session. » J’ai insisté : « Je dois entrer ! » Nous avons discuté, mais je voyais qu’il ne me laissait pas passer. Mais comme les journalistes de la télévision allaient filmer les images des chefs d’État, et moi, j’avais mon badge, je me suis organisé pour entrer avec les caméramans, comme si j’étais de leur équipe. J’ai foncé. Le chef du protocole n’a pas eu le courage de me retenir. Et je me suis dirigé vers le président. Je lui ai dit : « Excellence, votre ministre Ernest Kabushemeye vient d’être tué. » Il a répondu : « Ah… ! Gérard, tu es sûr ? » Je lui ai dit : « Vous voyez la dépêche qui est en train d’être diffusée. » Je ne savais pas si nous allions rentrer, ou ce qui allait se passer ! Il m’a dit : « Sors, téléphone à Bujumbura, trouve-moi toutes les informations utiles là-dessus. Je vais animer une conférence de presse parce que je sais que les journalistes, en sortant d’ici, comme ils ont déjà l’information, ils vont certainement m’interroger là-dessus. Il faut que j’aie tous les éléments qu’il faut pour répondre. » Alors je suis sorti, j’ai appelé Bujumbura, j’ai collecté les dépêches, j’ai constitué un dossier et je le lui ai donné. Il était malheureux. Les journalistes lui posaient des questions : « Comment va Bujumbura ? Qu’est ce qui se passe ? Quels ont été les circonstances dans lesquelles votre ministre a été tué ? » Et lui : « Moi, je suis ici, j’apprends la nouvelle comme vous. Voici ce que j’ai pour le moment… », et il a lu exactement ce que je lui avais rédigé.
J’ai le sentiment que nous, les journalistes, quand il y a des problèmes dans nos pays, nous sommes les premiers à être malheureux. Parce que nous les apprenons avant les autres. Et nous devons les communiquer aux autres. Et parfois nous communiquons avec nos sentiments. Quand cela arrive, les gens le savent. J’ai appris cela à la radio nationale surtout. Quand tu vas en ondes et tu diffuses les informations, l’auditeur a la capacité de capter l’état d’âme dans lequel tu es. Il peut sentir que tu es stressé, nerveux, fatigué, joyeux, tout cela. C’est difficile de garder une voix vraiment neutre. On est tous des humains, après tout. Et ce jour-là… j’avais vraiment un sentiment de désolation pour le président. Je le voyais malheureux, devant les journalistes, expliquer la mort d’un ministre, alors qu’il n’était pas sur place – il était à plus de 8000 kilomètres de distance ; il utilisait mes dépêches, ce que j’avais pu lui transmettre, pour répondre aux questions…
À cette époque-là, au Burundi, on avait aussi ce qu’on appelle des médias de la haine. Des journaux qui écrivaient sans se cacher et qui appelaient au lynchage inter-ethnique. Certains avaient même dressé des listes de gens à tuer. Je me souviens qu’un journal qui s’appelait Le Carrefour des idées dressait une liste et à la parution suivante, ils mettaient une croix sur les gens qui avaient été abattus. Alors moi, dans ce journal, à un certain moment, j’étais le numéro 113 dans la liste des gens qui avaient été nommés par Ndadaye. À cause de cela, j’ai quitté le pays. C’était en 1995. Comme ancien de Radio Vatican, j’avais mes entrées à la nonciature, et c’est le nonce apostolique, Monseigneur Rino Pasigatto, qui m’a dit : « Gérard, il faut quitter. Vraiment ça va très mal ici à Bujumbura, et je n’aimerais pas entendre que ton cadavre est en train de gésir quelque part. » Je suis allé expliquer cela à l’ambassadeur d’Allemagne, avec qui j’avais sympathisé dans le cadre des activités de la communauté burundo-allemande* et en tant qu’ancien étudiant de l’Institut International de Journalisme à Berlin. L’ambassadeur d’Allemagne m’a dit : « Je vais te faire passer par chez nous ». On m’a payé un billet d’avion pour Hambourg pour un voyage de presse ; de Hambourg, je suis passé par Berlin, par les villes de la Rhénanie-Palatinat, par Cologne, Düsseldorf… Ils avaient prévu deux-trois semaines de repos pour moi avant mon voyage pour Rome. Je suis arrivé à Berlin-Tegel, et là, j’ai pris l’avion pour Rome. À Rome, Radio Vatican m’a repris comme journaliste. Je suis retourné à la rédaction ‘Français-Afrique’, qui m’avait connu en 1990 et qui était dirigée par mon ami Joseph Ballong-Wen-Mewuda, qui m’avait recruté comme correspondant à l’époque.
* La communauté organisait des activités comme l’apprentissage de l’allemand.
En 1997, je n’avais plus de contrat à Radio Vatican. Ils étaient en train de faire des réductions du personnel, et comme j’étais entré en 1995 après d’autres, je n’ai pas été retenu. Ainsi, je suis allé en Belgique. Là-bas j’avais des amis, notamment mon ancien directeur général de la radio-télévision, Joseph Ntamahungiro, qui m’avait laissé son interim en 1993. Il était rédacteur dans une association chrétienne appelée la Concertation Chrétienne pour l’Afrique centrale (CCAC). Il m’a dit : « Gérard, viens m’aider, j’ai besoin d’un assistant. » Et c’est comme cela que j’ai passé pratiquement huit mois avec lui. La concertation traitait des informations venant du Burundi, du Rwanda et du Congo ; nous faisions des dossiers et nous les publiions. C’est là où j’ai vraiment fait l’expérience de la rédaction en presse écrite, ce qui m’a aidé plus tard.
En septembre 1998, quelques mois après le début des négociations d’Arusha*, je suis rentré au Burundi. J’avais convenu avec mon épouse qu’aussitôt les négociations politiques commencées entre le pouvoir et l’opposition, j’allais mettre fin à mon exil. Et à peine rentré au Burundi, une agence d’information qui s’appelait Syfia International m’a recruté comme leur correspondant à Bujumbura. De même, le Bulletin d’Information Africaine, un média d’obédience catholique basé à Bruxelles, m’a aussi demandé d’être son correspondant. Ainsi, j’ai commencé un job de pigiste pour ces deux agences, en parallèle avec mon travail de journaliste à la radio nationale, que j’avais réintégrée.
* Voir Contexte historique.
Gérard enregistre une émission sur l’environnement à la radio nationale (jan. 2001)
J’ai fait cela jusque 2002-2003. En 2002, on m’a rappelé : « Le nouveau ministre de la Communication – c’était Albert Mbonerane – veut que tu sois membre du Conseil National de la Communication (CNC). » Alors, je suis entré au CNC. En 2003, on m’a aussi rappelé à la direction de la radio ; je devais donc faire en même temps le travail de membre du CNC et de directeur de la radio. On pouvait cumuler les deux fonctions, mais c’était beaucoup de travail, en plus de mon travail pour Syfia. Alors, j’ai cédé le Bulletin d’Information Africaine. Je suis resté directeur de la radio jusqu’en 2006. Après, j’ai occupé des fonctions plus explicitement engagées sur le plan social et politique. En 2006, je suis devenu membre du CTDC, Comité Technique de Désarmement Civil et de lutte contre la prolifération des armes légères et de petit calibre. J’étais chargé de la rédaction de la stratégie de communication en la matière. J’ai été membre de cette commission jusqu’en 2010, quand j’étais aussi chef de cabinet du ministre de l’Information et de la Communication et des Relations avec le Parlement. En octobre 2010, je suis devenu représentant de l’AWEPA, l’Association des parlementaires européens partenaires de l’Afrique, qui a fermé ses bureaux au Burundi en décembre 2015. Entretemps, le 19 octobre 2011, j’avais demandé ma retraite anticipée à la RTNB, et en janvier 2012, j’ai officiellement terminé mes activités comme journaliste. Plus tard, de mars 2016 à mai 2017, j’ai dirigé l’Unité de Gestion ‘gouvernance sécuritaire’ à GIZ International. Et le 1er juillet 2017, j’ai intégré la Commission Vérité et Réconciliation (CVR) en qualité de chef de cabinet du président de la commission, qui à l’époque était Monseigneur Jean-Louis Nahimana. À la fin du premier mandat de la CVR, en 2018, l’actuel président, Pierre Claver Ndayicariye, m’a demandé de rester comme chargé de la communication et de l’information.
Gérard, directeur de la radio nationale, intervient dans un atelier des médias (nov. 2003)
De tout mon parcours comme journaliste, il y a un autre événement que je ne pourrai pas oublier : les négociations de Sun City, en Afrique du Sud, en juillet 2003, où le CNDD-FDD a déclaré la cessation des hostilités*. À la signature de l’Accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation au Burundi, le 28 août 2000, le CNDD-FDD dirigé par Pierre Nkurunziza et le Palipehutu-FNL dirigé par Agathon Rwasa n’étaient pas présents. Le surlendemain, ces deux mouvements armés ont mené des attaques. En 2000, 2001, 2002, il y a eu beaucoup d’attaques du CNDD-FDD, ils ne cessaient d’attaquer ; ils ont même menacé à un certain moment de prendre la capitale [=Bujumbura]. Il y a eu des combats dans les montagnes qui surplombent Bujumbura, et c’était vraiment la panique. Donc le gouvernement a été obligé d’aller voir les gens du CNDD-FDD pour négocier la paix. Et moi, j’ai eu la chance extraordinaire d’être dans l’équipe de reporters qui sont allés couvrir les négociations. En 2003, à Sun City, c’est moi qui ai enregistré la déclaration de cessation des hostilités ! Eh oui, je vois encore Pierre Nkurunziza tenir le micro et dire : « Unité combattante. À partir de ce moment même, nous arrêtons la guerre. C’est le cessez-le-feu. Je ne veux plus entendre parler d’attaques. Nous allons rentrer bientôt construire le pays. La force que nous avions utilisée pour les attaques, nous allons désormais l’utiliser pour la construction du pays ». Oh, Gérard… J’étais très content ! J’ai balancé l’enregistrement à la radio nationale ; on m’a appris que le soir, les gens ont fêté, ils ont bu des bières, ils ont festoyé… Ce sont de ces petites expériences que nous, les journalistes, nous avons, qui nous permettent de dire : « On a quand même assisté à la construction de l’histoire ! ».
(Interview effectuée le 9 mai 2024, récit validé le 11 février 2025)
* Voir note 2 en bas de page.
1. Gérard a expliqué que « le jeune roi Charles Ndizeye avait supprimé le pluralisme politique le 23 novembre 1966, après que plusieurs Hutus - officiers et élus au Sénat et à l’Assemblée nationale lors des élections pluralistes du mois de mai 1965 - avaient été tués. Les élections qui avaient suivi l’assassinat du Premier ministre Ngendandumwe en janvier 1965 avaient été gagnées par le parti UPRONA, mais beaucoup de Hutus avaient été élus au sein de l’émergeant Parti du Peuple (PP) et de l’UPRONA. Cela a conduit à une tentative de coup d’État qui a échoué, au mois d’octobre, et qui a été suivi par des massacres. En réponse à cela, le 23 novembre 1966, le roi a sorti un décret-loi disant qu’au Burundi, il n’y avait que le parti UPRONA qui était accepté comme parti politique rassembleur. Les autres partis étaient donc interdits ».
2. Le CNDD-FDD a signé un premier Accord de cessez-le-feu avec le Gouvernement de Transition du Burundi (dirigé par Pierre Buyoya) le 2 décembre 2002. Malgré cet accord, des affrontements ont continué entre ce mouvement rebelle et l’armée burundaise jusqu’à la signature du Protocole de Pretoria le 8 octobre 2003, qui a été suivi par l’Accord global de cessez-le-feu le 16 novembre 2003. À Sun City, en juillet 2003, Pierre Nkurunziza avait déclaré la cessation des hostilités pour mettre fin à l’un de ces affrontements. Aucune déclaration écrite n’a été signée.