Alain Majesté Barenga est entré dans le monde du journalisme en 2013. Il a travaillé à la radio CCIB FM+, à Radio Culture, à Iwacu, et à Akeza. En 2022, il a commencé à travailler comme indépendant. Après avoir subi plusieurs intimidations, menaces et violences physiques au Burundi, et après la publication, en février 2023, d’une investigation très gênante pour le parti au pouvoir, il a pris le chemin de l’exil en Belgique.
Être journaliste, pour moi, c’était un rêve d’enfance. Mon père travaillait dans un journal public, un quotidien qui s’appelle Le Renouveau. Il me disait : « Il ne faut jamais travailler dans un journal public. » Il était fâché tout le temps à cause de son travail. « Il faut travailler pour donner une vraie information. » C’était quelqu’un qui m’inspirait. Alors, enfant, je disais : « Je deviendrai journaliste. » À l’école primaire, d’autres enfants disaient « je serai médecin », « je serai tel », « je serai tel ». Moi, je disais : « Je serai journaliste. »
J’ai étudié les sciences de la communication à l’Université Lumière de Bujumbura, à défaut d’avoir une faculté de Journalisme. Là-bas il y avait des cours de journalisme, on pouvait se former avant d’embrasser la carrière. J’ai débuté le métier en 2013 à la radio CCIB, qui appartenait à la Chambre Fédérale de Commerce et de l’Industrie du Burundi.
Alain dans la rédaction de la radio CCIB FM+ (2014)
En 2015, suite au coup d’État manqué*, il y a eu une répression vraiment disproportionnée contre les manifestants qui étaient dans les rues, qui protestaient contre le troisième mandat de Pierre Nkurunziza. Malheureusement, les journalistes ont été assimilés à ces gens, alors qu’ils faisaient leur métier. Des radios ont été incendiées. Certains journalistes ont été sommés de quitter le pays, contraints à l’exil. La plupart des médias ont fermé, y compris la radio CCIB où je travaillais. Moi-même, j’ai pris le chemin de l’exil, comme tant d’autres. Je suis parti au Rwanda en mai 2015. J’étais étudiant à l’époque, je devais finir mes études, mais puisque j’étais journaliste, ma famille m’a dit : « Il faut prendre le chemin de l’exil. » À l’époque, on avait assimilé les journalistes à des opposants tutsis ; moi, j’étais journaliste et j’étais tutsi, même si je ne donnais pas de signification à cela – nous avons toujours grandi ensemble avec les autres ethnies et nous n’avons jamais eu de problèmes avec elles.
Au Rwanda, j’ai vu que la vie était intenable. C’était une vie vraiment de misère, c’était difficile de joindre les deux bouts du mois. Et à un moment, il y a eu un collègue journaliste qui m’a dit : « Si on reste ici en exil, que va devenir le journalisme au Burundi ? Vaut mieux rentrer et résister là-bas. » D’autres disaient : « Nous ne pouvons pas, nous avons des familles à protéger. » Moi, je disais : « Il faut faire un bras d’honneur, pour montrer qu’on existe encore. » Alors, j’ai pris une décision qui est très, très difficile : rentrer. Ma famille n’a pas été d’accord. Mon oncle disait : « Qu’est-ce que tu cherches au Burundi, cela n’existe pas… » Mais en septembre 2015, je suis rentré.
* Voir Contexte historique.
Je me souviens les premiers jours à Bujumbura, je dormais tantôt ici, tantôt là-bas. J’étais rentré sans occupation. Impossible de reprendre les études. Par miracle, la radio CCIB a rouvert. Je suis donc allé là-bas. Heureusement pour nous, il n’y avait pas d’autres radios qui émettaient. Heureusement, parce que malgré tout, c’était une belle expérience ! Il n’y avait pas de radios à part la RTNB. Même la radio du parti au pouvoir, Rema FM, avait été incendiée. Cela nous a permis, à la CCIB, de nous établir et d’émerger comme journalistes. Travailler était difficile, il fallait beaucoup de patience et de courage, mais nous étions très sollicités. Nous remplissions un vide. En fait, nous étions les seuls à donner une information alternative à celle de la RTNB. Petit à petit, nous avons commencé à avoir une casquette de journaliste reconnu. Nous parvenions à donner des informations à ceux qui se trouvaient à l’intérieur du pays ; les collègues des radios en exil au Rwanda* nous disaient : « Il faut aller dans cette conférence de presse, ainsi on aura des sons ; il faut poser telle question… »
Je n’oublierai jamais, en décembre 2015, lorsque j’ai posé une question au président de la République. Jeune journaliste, j’ai demandé : « Monsieur le Président, vous avez dit que celui-ci sera votre dernier mandat, et vous voulez réviser la Constitution. Et si vous révisez la Constitution et la Constitution vous donnera le droit de vous faire élire encore une fois, est-ce que vous allez suivre la Constitution ou la parole que vous avez donnée, que celui-ci est votre dernier mandat ? » C’était un peu risqué. Tout le monde me regardait : « Ce type est un fou ! » C’était en pleine émission publique, à Cibitoke**. Et le président, en trébuchant, a répondu n’importe quoi. Il a dit : « Moi, je vais respecter ce que le peuple aura dit », en se référant au referendum de 2018***. Là, tout le monde avait senti qu’il allait se faire élire encore. C’était comme un scandale ! Et c’est là que je me suis dit : « Apparemment notre combat a un sens. »
Après cette émission publique à Cibitoke, des gens en tenue civile sont venus me demander : « Pourquoi tu as posé cette question ? » Je me souviens des appels anonymes que j’ai reçus. Arrivé à la maison, j’ai pris une safe house****, grâce à des journalistes qui étaient en exil. Je suis resté dans cette safe house pendant deux ou trois jours. J’étais devenu gênant. Si on parlait d’Alain Majesté Barenga au Burundi, tous les journalistes me connaissaient. Ils ne savaient pas, avant, que je n’avais pas la langue dans ma poche. Je recevais même des injonctions de la part de mon chef : « Il ne faut pas prendre trop de risques, tu peux être un élément gênant pour notre travail. » C’était une vie de cache-cache, mais j’aimais ce métier.
Un jour, des gens sont venus me proposer : « On a un travail pour toi au Conseil National de la Communication (CNC). Tu peux venir ? » Moi, j’ai dit : « Non. Je suis journaliste, je ne suis pas politicien. » Deux ou trois fois, des gens m’ont approché pour me proposer des postes, même à la vice-présidence. Le vice-président même de l’époque m’a approché pour me demander : « On a besoin de quelqu’un à la communication. Tu peux venir travailler à la vice-présidence ? » Pour quelqu’un, cela pouvait être très attirant. J’aurais pu toucher 1 million de francs burundais (Fbu), à l’époque, en 2015-16 ; moi, je touchais entre 80 000 et 100 000 Fbu. Mais mon travail me donnait l’envie de travailler, parce que je voyais que je servais le public burundais. C’était ce qui m’intéressait. Là où je passais, on me disait : « Merci, tu poses des questions. » Dans des émissions publiques, je posais des questions venant même des gens du pouvoir, des membres du CNDD-FDD ou d’autres gens qui travaillaient au gouvernement, des questions qu’ils n’osaient pas poser. Lorsqu’il y avait une émission publique, ils m’approchaient, ils me disaient : « Il faut poser cette question pour nous. » J’étais devenu… je dirais un baffle, un lance-voix pour les autres. C’était risqué, je savais. J’étais en conflit tout le temps avec ma famille. Il y a même des amis, mes propres amis, qui n’acceptaient pas qu’on partage la bière le soir parce qu’ils savaient que des gens allaient venir me chercher pour me tuer. Et j’étais conscient qu’un jour ça allait arriver. Mais tout de même, je faisais le bras d’honneur.
* Réuni.e.s à la radio Inzamba - Agateka Kawe.
** Province au nord-ouest du Burundi (voir Carte du Burundi).
*** En 2018, un referendum a eu lieu au Burundi pour approuver la révision de plusieurs articles de la Constitution. Entre autres, la durée du mandat présidentiel a été étendue de 5 à 7 ans.
**** Maison appartenant à une personne de confiance où Alain a pu habiter restant inaperçu, sans sortir et sans recevoir de visites.
À un moment, il y a eu une radio, Radio Culture, qui cherchait des gens pour la rédaction. Ils avaient un seul service de programmes, à l’époque, et il n’y avait que deux ou trois journalistes. La directrice de cette radio m’a approché et m’a demandé : « Toi, tu as une expérience ; est-ce que tu peux venir aider dans ma rédaction, pour qu’elle décolle ? » Et j’ai accepté. Cela a été une bonne expérience, parce que la directrice était stricte. Entre-temps, il y a eu des journaux en ligne qui ont commencé à paraitre, appartenant à des gens du pouvoir. Des médias qui venaient pour divertir les gens, pour leur faire oublier qu’il y avait une crise au Burundi.
En 2018, je me souviens que j’ai été tabassé deux ou trois fois ; une fois je me suis même retrouvé à l’hôpital. J’ai été frappé par les policiers, j’ai porté plainte. Rien n’a été fait. C’est la directrice de la radio qui a dû chercher l’argent pour payer les factures de l’hôpital, et c’est Free Press* qui a payé. J’avais des côtes qui étaient un peu fracassées. J’ai fait de la kinésithérapie à gauche, à droite. Lorsque j’ai retrouvé un peu de calme, je suis retourné au travail. Parce que c’était le travail que j’aimais. Même si c’était un peu dur. Parfois on recevait des mises en garde du CNC. Deux ou trois fois, lorsque je partais dans des conférences de presse ou pour faire des reportages, on a dit : « Ce type, on ne veut pas de lui, il faut qu’il rentre. » Je me souviens qu’à la présidence, dans les ministères, on nous a fait sortir deux ou trois fois. Quand même, j’ai continué à travailler.
* Organisation internationale qui lutte pour la sécurité des journalistes, la liberté de la presse et l’acces à l’information.
En 2019, ou en 2018, je ne me souviens plus, on m’a appelé à Iwacu. Là, je travaillais un peu dans tout. Il y avait une Web Radio, une Web TV, un journal en papier et en ligne. Iwacu était l’un des journaux qui essayait de résister, et qui essaie toujours, aujourd’hui, avec une bonne dynamique de travail, et des vrais journalistes. Là, j’ai appris à faire de la vraie investigation sur le terrain. Il y avait des journalistes chevronnés, comme Fabrice Manirakiza, Rénovat Ndabashinze, Abbas Mbazumutima… des grands journalistes qui venaient de passer une dizaine d’années à Iwacu. J’ai reçu une expérience importante, et j’ai parcouru tout le Burundi.
Un jour, en 2020, j’étais à l’aéroport avec deux collègues, une journaliste et un cameraman. Nous devions interviewer un syndicaliste. Et nous avons été emprisonnés, accusés d’« atteinte à la sécurité intérieure de l’État ». Nous avons été arrêtés pendant plusieurs heures. Moi, j’ai été aussi torturé. On m’a mis des charges électriques sur mes testicules. Après cet épisode, mes deux collègues ont démissionné. Moi, j’ai continué à travailler. Mais c’était quand même un peu difficile. Mettre une charge électrique sur des testicules, c’est autre chose. Vraiment, c’est inhumain.
Alain (au centre) avec Renovat Ndabashinze et Fabrice Manirakiza, collègues à Iwacu, en reportage à Makamba (sud du Burundi, août 2020)
Le 8 août 2020, je rentrais d’un reportage sur des gens qui avaient été tués à Kirundo* par des imbonerakure**. Je rentrais chez moi à Kinindo***, un quartier résidentiel et calme. Quand je suis arrivé, le travailleur qui m’aidait à faire le ménage m’a dit : « Il y a des gens qui viennent ici en civil et en tenue policière, ils passent. Ça fait trois jours, quatre jours. Il faut que tu rentres très tôt. » Moi, je n’ai pas accordé du crédit à cela. Mais un jour, je rentrais à 19 h. J’avais pris un bus, je marchais à pied, je disais au revoir aux gens, il faisait déjà nuit. Et j’ai vu des voitures double-cabine qui passaient à gauche, à droite, à gauche, à droite. Devant ma maison. Je me suis écarté du centre de la voie. J’étais à 20 mètres de chez moi. Dès que je me suis écarté, une voiture est venue vers moi pour essayer de me cogner. Je n’étais même pas sur la rue, j’étais à côté du caniveau. Une autre voiture est venue derrière moi, à toute vitesse, et elle m’a cogné à toute force. J’ai perdu connaissance, et je suis tombé dans le caniveau. J’ai eu la vie sauve parce qu’il y avait des gens de l’autre côté de la rue, à 100 mètres, qui ont commencé à crier. Ils me croyaient mort. Heureusement, il y avait une autre voiture qui venait vers nous, ils ont vu ce qui venait de se passer. Ils ont klaxonné, ils se sont arrêtés et ils ont commencé à me secourir.
Heureusement qu’il y a eu ces gens qui sont passés, parce que les autres voulaient m’achever. Chez moi, généralement, il n’y avait pas beaucoup de gens qui passaient. C’est grâce à eux que j’ai eu la vie sauve. Alors, un collègue et ami qui travaillait à Iwacu a appelé notre directeur, qui était en Belgique, qui s’est arrangé pour chercher une chambre pour moi dans un hôpital en plein centre de Bujumbura. J’ai été mis dans cette chambre, clandestinement, et j’ai été opéré d’une façon clandestine. Il n’y avait pas de gens qui venaient me voir. On m’a fait un scanner ; heureusement, je n’avais rien. Mais j’avais eu une rupture totale du tendon d’Achille. J’ai saigné beaucoup, on m’a fait plusieurs transfusions, on m’a opéré pendant quatre, cinq heures. Je suis resté à l’hôpital pendant une semaine. Par après, j’ai fait six mois de rééducation. C’était dur. Jusqu’à maintenant, je n’ai jamais récupéré à 100 %. Après avoir quitté l’hôpital, je suis allé dans une autre safe house. Mais je n’ai toujours pas abandonné mon métier. Dès que j’ai pu reprendre des forces, je suis retourné au travail.
* Province au nord du Burundi (voir Carte du Burundi).
** Les imbonerakure (« ceux qui voient loin » en kirundi) sont des jeunes affiliés au CNDD-FDD.
*** Dans la partie sud de Bujumbura.
Malheureusement, à Iwacu, c’était la crise. Il y avait des journalistes qui étaient en prison, il y avait des difficultés financières. Les bailleurs avaient changé de politique, ils préféraient financer des journaux qui divertissaient. On a décidé de faire une restructuration et diminuer le personnel. Moi, qui avais été recruté pour la Web Radio, service qu’ils avaient décidé de supprimer, j’ai été mis en chômage technique. Cela a été le sort de six de nous. Nous étions les derniers arrivés, c’était compréhensible. C’était par défaut de moyens. Alors, je suis rentré chez moi. J’ai essayé de continuer à travailler avec d’autres collègues journalistes, et de trouver un autre travail. J’ai été fixeur* d’au moins sept journalistes américains et européens qui étaient venus au Burundi – comme touristes, sans accréditation de journalistes – pour essayer de collecter des informations. Cela m’a donné une forte joie de travailler avec eux, de trouver quelqu’un qui s’intéressait au Burundi.
* Accompagnateur, guide, interprète de reporters étranger.e.s.
Dans tout cela, j’ai été largué trois fois par des filles qui étaient amoureuses de moi. Parce que lorsqu’elles rentraient à la maison, elles se disaient : « Ce type, c’est un cadavre ambulant. Il ne faut pas rester avec lui. » Cela a été une expérience quand même qui m’a marqué. C’était aussi douloureux. Elles croyaient qu’un jour j’allais mourir. Donc elles ne voulaient pas s’engager avec moi. Elles me voyaient comme un fou, elles m’avaient même demandé de changer de travail, mais cela était impossible pour moi.
En 2021, je suis parti à Akeza*, où ils avaient besoin de journalistes expérimentés. Ils venaient de signer un contrat avec la Délégation de l’Union Européenne au Burundi pour assurer la communication de la délégation. Mais à part les newsletters qu’on produisait pour la délégation, on ne faisait pas vraiment du journalisme. La devise d’Akeza, c’était « Les beautés de chez nous ». Ce n’était que du divertissement. Moi, je n’étais pas à l’aise avec cela. Finalement, je suis parti. En 2022, j’ai commencé à travailler comme freelance.
* Akeza Trademark est une entreprise de communication.
Alain à Karusi (nord-est du Burundi) lors d’un reportage sur des groupements de femmes qui luttent contre la malnutrition chronique des enfants (2020)
Comme freelance, j’ai travaillé avec des collègues journalistes indépendants, des médias internationaux et d’autres. J’étais quand même bien. J’étais moi-même. Je pouvais faire ce que je voulais, je pouvais faire des investigations. C’est ce qui me chagrine aujourd’hui. J’étais parfois appelé à donner des formations à des gens qui commençaient le métier. Je parvenais à joindre les deux bouts du mois, parce que c’était payant. J’étais aussi consultant en communication. Il y avait des organismes de professionnels des médias qui m’appelaient pour donner des cours de journalisme, ou des ONG qui me recrutaient pour élaborer leurs plans de communication.
Et c’est en étant freelance que je suis entré en contact avec des journalistes belges qui m’ont dit qu’il y a des fondations qui financent des investigations. Moi, qui faisais déjà des investigations à gauche et à droite, je voyais qu’il y avait un sujet qui était là. C’étaient des faits réels que tout le monde connaissait, mais dont personne ne voulait parler.
Depuis 2018, le Burundi et la Serbie avaient signé des accords grâce auxquels les Burundais pouvaient entrer en Serbie sans visa. C’était dû à une position que le Burundi avait prise à côté des Nations Unies : de dire que le Kosovo n’était pas un pays indépendant*. Pour remercier le Burundi, la Serbie a décidé que tous les Burundais qui voulaient entrer en Serbie pouvaient le faire sans visa. Cela a fait que plusieurs Burundais qui voulaient venir en Europe sont passés par la Serbie. Jusqu’à la fermeture de la route serbe en octobre 2022. Or, pour venir en Europe, il y a eu des Burundais qui ont vendu leurs biens. Il y a même des fonctionnaires qui sont passés par là. Et cela demandait beaucoup d’argent. Pour venir en Serbie, pour avoir un ticket qui coûtait 3 millions de Fbu, des gens ont payé jusqu’à 12 millions. Ils fuyaient la misère, l’insécurité. Pour avoir un passeport, c’était un parcours de combattant. Ce qui m’intéressait, c’était la mafia qui était organisée autour de ce phénomène. Il y avait des gens du Service National de Renseignement, des haut gradés de l’armée, de la police, des gens du parti au pouvoir, qui savaient que les demandes de départ étaient nombreuses et ils en profitaient pour rançonner les gens. C’était eux qui octroyaient les visas et organisaient les départs. Pour passer à l’aéroport, les gens devaient aussi payer quelque chose. Il y a eu des agences de voyage qui ont vu le jour grâce à ce trafic de gens pour la Serbie. Mais il y avait aussi un autre volet. En Europe, il y avait des trafiquants – des Albanais surtout, et des Nigériens – qui cherchaient des femmes à vendre comme prostituées dans des pays de l’Europe de l’Est. Ces gens collaboraient avec des Burundais au Burundi. Ils avaient engagé des « recruteurs » qui allaient dans les quartiers de Bujumbura, surtout dans les quartiers défavorisés, pour chercher des filles. C’étaient des jeunes qui étaient recrutés par les gens du parti au pouvoir. Ils disaient aux filles : « Tu veux aller en Europe, tu veux avoir un job ? Viens, on va chercher un passeport et un ticket pour toi, on va laisser entre 400 000 et 1 000 000 Fbu à la maison pour qu’ils se débrouillent pendant que tu seras en train de travailler. » Mais c’était une aubaine. Une fois arrivées en Serbie, ces filles finissaient dans les mains des trafiquants qui se trouvaient là, qui les emmenaient dans les pays de l’Europe de l’Est, en Roumanie et ailleurs, où elles devenaient des femmes de joie. La plupart des mamans de ces filles ont perdu leurs traces. Elles n’ont pas le droit de les pleurer, parce qu’elles ne savent même pas si leurs filles existent encore. Et elles ne peuvent pas porter plainte à la police, parce que c’était quelque chose qui était organisé par les hauts gradés.
Voyant tout cela, j’ai voulu enquêter sur ça. J’ai postulé pour une bourse au Fonds Pascal Decroos**, que j’ai obtenue grâce à une amie, une journaliste belge, en septembre 2022. Et j’ai enquêté durant cinq mois. J’ai rencontré des « recruteurs » impliqués dans ce trafic. C’était très, très risqué. Je les ai rencontrés physiquement, mais difficilement. Ils ont parlé sous anonymat. J’ai pu les rencontrer grâce à tous les contacts que j’avais après une dizaine d’années comme journaliste. J’ai aussi rencontré des gens de l’aéroport. J’ai rencontré des gens qui n’ont pas pu partir parce qu’on les avait arrêtés, alors qu’ils avaient déjà vendu tous leurs biens. J’ai fait une investigation complète : comment c’était organisé, comment l’argent était distribué. La deuxième partie de l’enquête était prévue en Belgique. Je suis allé rencontrer ceux qui étaient passés par la Serbie et n’avaient pas été capturés par les trafiquants. Pour récolter ces témoignages, j’ai contacté des membres de la société civile qui sont en Belgique, qui connaissaient quelques-unes de ces personnes. Par après, j’ai cherché les trafiquants. Je les ai appelés : « Vous êtes cité dans tel trafic, j’ai des preuves, j’ai des transactions. » Je voulais voir comment l’argent circulait, comment les trafiquants recrutaient les femmes, des enfants aujourd’hui portés disparus. J’ai récolté les dernières informations, et j’ai sorti un article très costaud, bien documenté. Je l’ai intitulé ‘Voir l’espace Schengen et mourir’. Et c’est là où les problèmes ont commencé.
* Le Kosovo, pays voisin de la Serbie, s’est déclaré indépendant en 2008 mais son indépendance n’est pas reconnue par tous les pays du monde. En février 2018, le Burundi a retiré sa reconnaissance de l’indépendance du Kosovo, ce qui a été bien accueilli par la Serbie.
** Le Fonds Pascal Decroos est un fonds belge de soutien au journalisme d’investigation.
Moi, je m’apprêtais à rentrer au Burundi , après avoir travaillé sur ce sujet pendant cinq mois. Mais entre-temps, au Burundi, ma maison avait été fouillée, mes ordinateurs avaient été pris. Ils étaient venus tout saccager. Ils croyaient que je cachais des choses. Et par des sources que je connais aux services de renseignement à l’aéroport, j’ai eu l’information que si je rentrais, on allait m’arrêter et m’éliminer physiquement. Il y avait même eu des convocations qui étaient sorties à mon égard, des accusations d’atteinte à la sûreté intérieure de l’État, pour m’arrêter. Moi, je voulais renter au Burundi, coûte que coûte. Je ne voulais pas rester vivre en Europe, dans le froid. Mais lorsque j’ai appris cela, j’ai fait un demi-tour. J’étais à l’aéroport à Zaventem*. Si je rentrais au Burundi, j’allais mourir.
* À la périphérie de Bruxelles.
L’enquête que j’avais faite, je l’ai proposée aux médias qui se trouvaient au Burundi. Ils ont dit : « C’est bien, on savait quelque chose, mais tu es allé en profondeur ; mais on ne peut pas publier ça. On peut nous faire fermer, on peut nous tuer. » Cela m’a donné la rage au cœur. C’était une enquête qui était très difficile. Très complexe. Je connais quelqu’un qui a été tué parce qu’il m’a donné une information. Il fallait reconstituer plein d’informations, sur les passeports, les comptes bancaires, les prélèvements, et cetera. Il fallait avoir des traces, des éléments sonores, tout. Et j’avais réussi à en avoir. Cela me fait très mal que la vraie information, au Burundi, on peut pas la publier.
Heureusement, d’autres médias ont pu publier ça. À l’international. J’ai pu trouver trois ou quatre journaux. Mon article a été traduit en anglais. J’en suis fier. J’ai malgré tout informé l’opinion publique. Malgré les menaces de mort.
Depuis le 7 février 2023, je suis en Belgique. En exil. J’ai dû faire une demande de protection internationale. Tout cela, à cause de mon travail.
C’est difficile. Au Burundi, je devenais une « voix des sans-voix », je parlais pour ceux qui souffrent à l’interne, qui ne peuvent pas dire un mot. Je me sentais utile. En Belgique, je ne sais pas ce que je vais devenir. Tout ce que j’avais, c’était là-bas, au Burundi. Mais mes comptes ont été bloqués. Mes biens ont été saisis. Je ne communique plus avec mes frères, avec ma famille, comme je le voudrais. Le plus dur, c’est de perdre quelque chose que tu as construit durant une dizaine d’années. J’étais parmi les plus aisés, à Bujumbura. Je me retrouve ici sans connaître personne. Je me souviens, j’ai passé deux ou trois nuits dans la rue. C’était la première fois que je dormais dans la rue. En plein hiver. L’hiver, en Belgique, est bien froid.
(Interviews effectuées le 28 mai 2023 et le 9 février 2024 ; récit validé le 9 août 2025)