Sylvère Ntakarutimana a travaillé à la radio Isanganiro d’abord comme journaliste, entre 2004 et 2007, puis comme directeur, de 2017 à 2023. Dans cette deuxième période, il a dû naviguer dans un contexte où les multiples conséquences des violences de 2015, qui avaient directement affecté Radio Isanganiro, étaient palpables. Dans son récit, il raconte son expérience.
Je suis journaliste de profession mais pas de formation. À l’université j’ai étudié l’histoire, les sciences politiques, les droits de l’homme, les études de développement. Pendant mon doctorat, j’ai travaillé sur les politiques de paix. J’ai fait l’Université du Burundi, et au sortir de l’université, en 2004, j’ai demandé de faire un stage dans le secteur du journalisme. Je me rappelle que j’avais écrit une lettre de demande de stage à la RTNB, une à la RPA et une à la radio Isanganiro. On m’a appelé à Isanganiro pour passer un test, et j’ai été retenu parmi cinq personnes, deux filles et trois garçons.
Nous avons donc commencé le stage. Comme je n’avais pas été formé en journalisme, au début c’était difficile de comprendre comment cela fonctionne. On te présente aux journalistes, qui ont chacun quelque chose à faire ; tu n’as pas assez d’encadrement parce que chaque journaliste doit courir derrière son travail, et tu dois te débrouiller pour comprendre vraiment comment ça se passe. Je me souviens que nous avons eu des séances de travail avec le directeur, qui nous a introduits vraiment dans le monde du journalisme. Il nous a demandé de suivre attentivement ce que les journalistes faisaient ; s’il arrivait d’aller sur le terrain, nous devions voir comment les journalistes cherchaient l’information, les suivre jusqu’au traitement de l’information et à la diffusion. Et là, moi, je devais être très attentif pour suivre. J’avais demandé quelques documents qui parlaient du journalisme, qui étaient disponibles à la radio. Comme j’aimais la lecture, chaque soir je prenais le temps de lire ces documents-là, pour comprendre les théories. Et le lendemain, j’observais comment les théories étaient mises en pratique. C’est comme cela que je me suis autoformé, d’une certaine manière.
Je me suis senti vraiment imbibé du monde du journalisme, et j’en étais heureux, parce que depuis ma jeunesse, je rêvais d’être journaliste. J’avais une sorte d’image d’un homme ou d’une femme journaliste comme des personnes omniscientes, qui savent tout, parce qu’ils traitaient un peu de tout. Quand j’étais enfant, je me souviens que nous avions une radio à la maison ; elle était fabriquée en bois, papa l’avait achetée en Tanzanie. À l’époque, les gens qui voulaient écouter les informations venaient chez nous, le soir. Et moi, lorsque j’écoutais la radio, lorsque j’écoutais cet intellectuel qui parlait de tous les sujets, à travers la radio, qui prononçait bien le français, qui donnait des détails dans son information, je me disais que c’était à cet intellectuel-là que je devais ressembler. Je me disais que si j’allais embrasser ce métier-là, j’aurais une considération dans la société.
J’ai donc trempé dans le monde du journalisme ; petit à petit je m’y suis habitué, il y avait des hauts et des bas… Des fois, comme on n’avait pas de salaire, c’était difficile de tenir. À Isanganiro, on donnait des frais de déplacement qui étaient calculés sur la base des prix des bus. Si tu n’avais pas une famille pour te soutenir, ce n’était pas évident d’arriver à la fin du mois. Je me suis dit : « C’est un peu exigeant, mais le stage, on doit le suivre, de bout en bout, ne fût-ce que pour avoir un certificat. Ce sera peut-être un premier pas pour faire une expérience professionnelle. » Après le stage, qui durait quatre mois, je n’ai pas été engagé directement. J’ai demandé alors de renouveler le stage – une façon aussi de perfectionner mes connaissances. J’ai donc fait huit mois dans ce monde-là. Mais pendant la deuxième partie du stage, j’ai même été titularisé à produire certaines émissions, à lire le journal. Je faisais un peu de tout.
Ce n’était pas toujours facile. Lorsque tu es stagiaire, il y a des journalistes qui ne veulent pas t’aider. Il y en a qui te cherchent des poux dans la tête, d’autres qui te montrent que tu ne vaux rien… et il faut tenir. Au niveau des programmes, il fallait aussi montrer que j’étais capable de produire une émission. Quand ils ont évalué la première émission que j’ai produite sur le droit et la société, une émission financée par RCN Justice et Démocratie*, ils ont dit : « Finalement, on avait manqué d’un bon journaliste. C’est lui qui va continuer à produire cette émission. » C’est à partir de ce moment-là que j’ai été titularisé comme responsable de la production de cette émission. Lorsque je devais faire une émission ou un journal, je m’efforçais de le faire le plus correctement possible, et cela a payé. Ça a été vraiment quelque chose qui m’a aidé à m’affirmer en peu de temps.
Aussi, comme j’écoutais des radios étrangères, comme la BBC, la RFI, j’avais certaines références dont je m’inspirais, notamment dans la présentation du journal. Il y avait un certain Laurent Sadoux à RFI ; lorsqu’il présentait un journal, il commençait toujours par la météo, puis il passait à la présentation des titres, c’est-à-dire au sommaire, puis il développait. Par après, il terminait par une sorte d’humour. Il disait qu’il faut garder toujours le sourire, que chaque seconde, c’est une vie. Oh, j’aimais la façon dont il présentait ! Et à Isanganiro, j’essayais un tout petit peu de l’imiter. Je l’aimais beaucoup. Peut-être que le français que j’avais n’était pas aussi correct que le sien, mais c’est quelqu’un qui m’inspirait beaucoup. Il y avait aussi un certain Alain Foka, sur les ‘Archives d’Afrique’. Je sentais des émissions très fouillées ! Et là, lorsque j’ai commencé à travailler sur les émissions, notamment celles sur le droit, j’ai gobé des choses. La première émission que je devais produire était sur la détention préventive. C’était une question qui demandait de connaître certaines notions de droit, notamment la procédure pénale ; il fallait savoir comment une détention préventive est encadrée par la loi, quels sont les pouvoirs des juges, des magistrats du parquet, des policiers… J’ai lu sur tout cela. Lorsque j’ai animé l’émission, je posais des questions précises par rapport à des dispositions juridiques. Et cela a plu à RCN. Mais il y avait un travail en amont : la lecture des textes juridiques. Au fur et à mesure que j’animais l’émission, des gens m’appelaient ‘le juriste de la radio’ ! À l’époque, je n’étais pas juriste, mais je lisais beaucoup les textes de loi, j’allais au tribunal pour suivre comment les procès se déroulaient, au palais de justice… Et plus tard dans ma carrière, quand j’avais l’occasion de conseiller un journaliste qui travaillait sur des émissions, je lui disais : « Il ne faut pas aller faire une émission avant ta documentation. Il faut organiser ta documentation, lire, relire. Et aborder une émission avec un sujet que tu maîtrises bien. Parce que même l’auditeur le sent, lorsque tu poses une question qui est ou qui n’est pas bien documentée. »
* ONG internationale de droit belge.
Après mes huit mois de stage à Isanganiro, j’ai eu un contrat de bénévole. Comme bénévole, on te reconnaît quelques qualités de journaliste, même si on n’a pas assez de moyens pour t’engager comme membre du personnel. Et tu reçois un forfait qui est quand même supérieur à la somme d’argent qu’on te donne en tant que stagiaire, qui se limite aux déplacements. J’ai travaillé trois mois comme bénévole, puis j’ai eu un contrat de pigiste. Là, je travaillais comme un fou. Parce qu’en tant que pigiste, tu es payé à la tâche. Tu peux arriver à avoir un peu d’argent, hein, une somme d’argent parfois même supérieure à celle de quelqu’un engagé à temps plein. Si tu es capable de produire plusieurs émissions, tenir l’antenne, lire le journal, et si tu as une santé solide, tu peux te faire de l’argent. Quelques six mois après, on m’a proposé un contrat comme employé de la radio. J’ai hésité, parce qu’en termes de gain, j’allais perdre. Et c’est à ce moment-là qu’on m’a proposé un autre contrat à RCN Justice et Démocratie. Leur chargé de communication avait été nommé à un poste gouvernemental, et puisqu’ils me connaissaient et ils connaissaient comment je travaille, ils m’ont demandé si je pouvais occuper ce poste-là. J’étais un tout petit peu indécis, mais je me suis dit : « Après presque quatre ans à Isanganiro, est-ce que je dois continuer à travailler pour un petit salaire là-bas alors que je vais avoir un salaire intéressant à RCN ? » Et en mai 2007, j’ai dit au revoir à Isanganiro.
À RCN, je touchais un tout petit peu au journalisme, parce que RCN avait des contrats avec des radios et je devais superviser les productions radiophoniques que RCN finançait. Si un journaliste faisait mal ce qu’il devait faire, c’était moi qui devais intervenir et régler le problème. Il y avait une émission que je produisais déjà à Isanganiro, ‘Rends-moi justice’ – en kirundi, on disait Ntunganiriza. D’ailleurs, j’avais hérité ce surnom à Isanganiro, on m’appelait Ntunganiriza parce j’ai été le principal producteur de l’émission pendant presque deux ans et demi, donc j’étais identifié à cette émission-là. D’autres émissions passaient par d’autres radios, c’étaient des magazines sur l’histoire de la justice au Burundi. C’étaient vraiment des émissions qui entraient dans la résolution des conflits : on analysait comment la justice avait fonctionné, qu’est-ce qui avait manqué, et cetera.
J’ai passé à peu près cinq ans à RCN. Par après, je me suis dit : « Je suis presque dans la routine, il faut que je change. » Je suis allé travailler dans un collectif d’organisations de la société civile qui s’appelle FORSC [= Forum pour le Renforcement de la Société Civile] comme expert local en matière de justice transitionnelle. À RCN, il y avait aussi des aspects de justice transitionnelle que je suivais ; il y avait un groupe de réflexion sur la justice transitionnelle qui regroupait les ONG internationales et locales, à Bujumbura, et la plupart des fois, c’était moi qui représentais RCN Justice et Démocratie aux réunions. Après presque deux ans au FORSC, je crois en septembre 2013, je suis devenu « grand » : je suis devenu directeur exécutif de la COSOME, la Coalition de la Société civile pour le Monitoring Électoral. C’était une coalition qui regroupait une dizaine d’organisation de la société civile – y compris le FORSC, l’Observatoire de l’Action Gouvernementale (OAG), la CEJP – Commission Épiscopale Justice et Paix, qui regroupait toutes les paroisses catholiques du Burundi. Puis 2015 arriva, avec tout ce qu’on a connu. Et à la fin de mon contrat, fin juillet 2015, je ne l’ai pas renouvelé. Là, j’ai réembrassé les ONG. J’ai travaillé pendant sept mois comme Country Program Manager pour une ONG britannique de consolidation de la paix qui s’appelle CORD [= Christian Outreach Relief and Development]. Mais je n’ai pas duré trop longtemps là-bas parce qu’il y avait la Commission Vérité et Réconciliation (CVR) qui me cherchait. Je suis devenu conseiller principal chargé de la planification et de la communication à la CVR. Là-bas, j’ai retrouvé finalement le contact avec les médias. Je m’occupais de la planification de toutes les activités de la CVR et de sa communication.
J’ai travaillé à la CVR de 2016 à 2017, quand j’ai démissionné pour reprendre la direction de la radio Isanganiro. À la CVR, je m’étais confronté à une culture de travail différente de celle des ONGs et des médias, à laquelle j’étais habitué. Et je sentais que mon potentiel n’était pas exploité. Ainsi, quand l’opportunité s’est présentée, j’ai déposé ma candidature pour la direction de la radio Isanganiro. Là, j’ai retrouvé le journalisme que j’avais laissé il y avait longtemps, même si j’étais toujours resté en contact avec les médias. Mais cette fois-ci, ce n’était pas pour exercer le journalisme en tant que journaliste, mais pour le management d’un média.
C’était très différent. Je devais être le gardien de la ligne éditoriale, c’est à dire que je devais suivre tout ce qui était produit, comme journal, comme émission, parce que s’il y avait dérapage, c’était moi qui répondais en premier. J’étais toujours en contact avec les pouvoirs publics et je devais faire en sorte que les journalistes puissent respecter stricto sensu la loi sur la presse. Il y avait une attention particulière à tout ça. Des fois, je devais savoir dire aux journalistes qu’on était en dehors de la plaque, ou qu’on devait absolument suivre les ficelles du métier. Je dois dire que si je ne maîtrisais pas les aspects journalistiques, les aspects de la loi, et si je n’avais pas de bons contacts au niveau des pouvoirs publics, il aurait été très difficile pour moi de manager.
Je suis venu comme directeur après une crise grave, celle de 2015, où on avait détruit et fermé certains médias, Isanganiro y compris. Moi, je suis arrivé au moment où la radio venait de rouvrir. Il fallait tout reconstruire. Sur le plan institutionnel, sur le plan de la motivation des journalistes ; il fallait remonter le moral des journalistes pour qu’ils dépassent cet état… paranoïaque, à la limite, dans lequel ils se trouvaient – le journaliste devait chaque fois être circonspect, et s’autocensurer d’une certaine manière. Je dois dire que parfois on sentait une sorte de menace alors qu’il n’y avait pas, pratiquement, la nécessité de s’autocensurer. C’est comme s’il y avait une sorte d’épée de Damoclès toujours suspendue sur la tête des journalistes. Donc, le travail devenait un peu compliqué. Il y a eu aussi des informations qui ont été diffusées et qui ont causé de l’insécurité aux journalistes. Des fois, il fallait gérer ces situations avec les pouvoirs publics, les services de renseignement, la Commission Nationale des Droits de l’Homme. Il fallait gérer aussi l’interaction avec le Conseil National de la Communication, qui nous envoyait des fois des avertissements, des convocations. Pour cela, il fallait toujours être présent, et tenir bon.
Moi, je me faisais aussi, disons, l’avocat de mes journalistes. Chaque fois que j’étais devant les autorités, je devais tenir un langage qui défendait quand même mes journalistes. Je me souviens que lorsque des journalistes avaient des soucis avec l’administration, à l’intérieur des provinces, je devais être à l’avant garde pour les défendre, et savoir comment parler avec le gouverneur. Des fois, j’ai même organisé des visites sur le terrain pour aller rencontrer les gouverneurs de province et les administrateurs. Et des fois, lorsque je les rencontrais, je ne ratais pas l’occasion de me montrer un tout petit peu exigeant aussi. C’était aussi une manière de les tranquilliser, en fait, pour leur dire qu’on n’était pas des ennemis et qu’il fallait franchement collaborer avec les journalistes. Et chaque fois, on conseillait aux journalistes d’aller s’annoncer auprès des autorités, une fois arrivés dans la province, ne fût-ce que pour leur dire : « Nous sommes là, nous sommes sous votre responsabilité. Si quelque chose nous arrive, garde à vous, il faudra expliquer pourquoi cela nous est arrivé ». Et c’est comme cela que nous avons pu fonctionner.
À Isanganiro, après la destruction des locaux de la radio en 2015, on a continué à produire quelques articles en ligne, essentiellement pour les gens qui lisaient les informations à travers l’Internet. C’est après la réouverture de la radio, en 2016, qu’on a recommencé à fonctionner vraiment. À ce moment-là, comme le personnel était plus ou moins amoindri, et la production n’était pas aussi efficace, il a fallu que certains journalistes qui avaient été obligés de rester à la maison à cause de la crise retournent au boulot. Et il a fallu aussi recruter d’autres journalistes parce que certains journalistes avaient fui. La plupart étaient restés sur place, mais simplement il était difficile de les reprendre tous en même temps parce que la radio n’en avait pas les moyens. Mais petit à petit, ils sont revenus. Et on a comblé les vides par des recrutements. Je crois que pendant les cinq-six ans que j’ai passés à Isanganiro, il y a eu à peu près huit vagues de recrutement. On a organisé plusieurs formations ; on a acheté le matériel, petit à petit… et la reconstruction a pu se faire. On a remis sur les rails, vraiment, l’institution.
Je suis resté à la direction d’Isanganiro pendant presque six ans, jusque mai 2023. J’ai présenté ma démission pour des raisons tout à fait personnelles ; il y avait aussi mes études doctorales qui me prenaient beaucoup de temps. Pour avancer vraiment sur mon doctorat, il fallait que je démissionne. De plus, mes absences pendant mes séjours de recherche doctorale en Europe ont occasionné quelques tensions internes. Diriger à distance un média aussi important, c’était très difficile. En même temps, il y avait des enseignements que je devais dispenser à l’Université du Burundi. C’était une sorte d’obligation pour les doctorants. Et j’ai trouvé vraiment que c’était trop, trop pour moi. Je me suis dit : « Logiquement, il faut que je démissionne. » Ainsi, j’ai tourné la page des médias. Entre-temps, Isanganiro était devenue une radio-télévision, et je me réjouis d’avoir contribué à la création de cette télévision. C’était parmi mes objectifs que j’avais annoncés quand je prenais les rênes de la radio. Et après presque deux ans de fonctionnement de la télévision, j’ai dit au revoir. Je n’ai pas pu atteindre un autre objectif, celui de construire un siège propre à la Radio-Télévision Isanganiro. J’espère que mes successeurs pourront le faire.
Si je regarde ma carrière de journaliste, je peux dire que mon rêve d’enfance a été réalisé. Figurez-vous que même plusieurs années après avoir quitté le micro, les gens se souvenaient franchement de ma voix. Ils disaient : « Toi, tu dois être journaliste. » Ils me reconnaissaient facilement, je ne sais pas pourquoi. Et à l’université, j’ai rencontré certains étudiants qui me disaient qu’ils suivaient très bien mes émissions. J’ai aussi rencontré des journalistes, à la radio Isanganiro et dans d’autres médias, qui me disaient qu’ils ont eu l’inspiration de devenir journalistes grâce à moi. Ça me réjouissait vraiment… Il y en a même qui m’ont dit qu’ils ont fait le droit parce qu’ils ont suivi mes émissions ! Ah tiens… D’avoir inspiré des juristes, d’avoir inspiré des journalistes, cela fait du bien.
(Interview effectuée le 21 avril 2024, récit validé le 26 janvier 2025)