Alexandre Niyungeko a travaillé à la RTNB pendant presque 12 ans, entre 2002 et 2014. En 2006, il a commencé son engagement pour la défense des droits des journalistes au Burundi en tant que secrétaire général de l’Association Burundaise des Journalistes. En 2009, il est devenu président de l’Union Burundaise des Journalistes, syndicat suspendu au Burundi depuis 2016. En 2015, contraint à l’exil, il a été parmi les fondateurs de Radio Inzamba à Kigali. Dans son récit, il raconte les événements majeurs qui ont jalonné sa trajectoire professionnelle et personnelle.
Je suis devenu journaliste en 2002. C’était l’accomplissement d’un de mes rêves depuis ma jeunesse. J’avais toujours voulu devenir journaliste. Je me rappelle que quand j’étais encore gosse, quand je jouais avec d’autres gamins, je jouais au journaliste. Je faisais semblant de présenter le journal en imitant les journalistes de l’époque, que je connaissais tous par cœur parce que j’écoutais la radio. Pour moi, c’était un prestige de parler à la radio ! « Il est 13 h ; Alexandre Niyungeko va présenter le journal. » Vous vous imaginez ? Je crois d’ailleurs que j’ai eu mon travail à la RTNB parce que j’avais écouté la radio. Au mois d’octobre 2002, je crois, la RTNB avait lancé un appel pour le recrutement. Je me rappelle le jour où on est allé passer l’examen. Ils avaient besoin d’une dizaine de journalistes ; nous, les candidats, nous remplissions huit salles de classe dont la capacité était d’une cinquantaine par salle de classe. Donc, nous étions à plus de 400. On nous a lu un texte deux fois, puis on nous a dit : « Faites un résumé entre cinq et dix lignes, et dites-nous dans quelles circonstances ce texte a été produit. » C’était un texte qui parlait du Sommet de la Terre en Afrique du Sud qui s’était achevé en demi-teinte*. C’était un reportage de RFI que j’avais écouté le matin. Ce fut un jeu d’enfant ! Ainsi, j’ai été recruté. J’ai commencé en décembre 2002 à la rédaction de la radio, et je suis resté à la RTNB jusqu’à juin 2014.
* Le Sommet mondial sur le développement durable, aussi appelé Sommet de la Terre, s’est tenu du 26 août au 4 septembre 2002 à Johannesbourg.
Quand je suis arrivé à la RTNB, c’était encore l’ère analogique, on utilisait le Nagra*, avec les bandes qui tournaient quand on enregistrait. Lors du montage, il fallait avoir des ciseaux et du scotch. Pour enlever une hésitation, par exemple, on coupait un bout d’une bande, et des fois la bande tombait par terre ; mais après avoir recollé les bouts, si on entendait qu’on avait grignoté sur un son, il fallait retrouver le morceau, qui pouvait être tombé par terre, le recoller, et encore une fois écouter et marquer au stylo là où il fallait couper… On recollait avec un scotch spécial qu’on pouvait mettre et enlever. Des fois, après avoir mis du scotch, on arrivait au studio, on faisait jouer, et il arrivait que le scotch lâchât ; ça se coupait au milieu de la transmission ! Il y avait régulièrement ce genre de déboires techniques, et à chaque fois on devait annoncer : « On s’excuse, on a un petit problème technique, on reprend les informations… »
Quelques mois après mon arrivée, entre janvier 2003 et janvier 2004, il y a eu à la RTNB une transition au numérique, facilitée par Jean-François Bastin, journaliste à la RTBF [= Radio-télévision belge de la Fédération Wallonie-Bruxelles], qui avait son asbl qui s’appelait Kabondo. Il avait reçu la mission de moderniser la RTNB, par le matériel et par la formation. C’est dans ce cadre qu’une partie de mes collègues et moi avons bénéficié de la formation sur place des journalistes belges de la RTBF, parmi lesquels Jean-François Bastin et Françoise Wallemacq. Ils nous ont accompagnés sur le plan de la production, de l’écriture journalistique, jusqu’à l’assistance technique pour pouvoir monter sur ordinateur.
Je suis donc l’un des observateurs de cette mutation de la RTNB. Ce fut un bouleversement : il fallait que tout le monde apprenne à utiliser l’ordinateur ! Il y avait une certaine génération qui n’avait pas connu d’ordinateur, en fait, qui devait d’abord apprendre comment l’utiliser ; puis, il fallait apprendre à faire le montage avec. Mais même les plus anciens ont pu s’adapter, parce que finalement, avec l’ordinateur, c’était moins dur qu’avec le Nagra. Le Nagra pesait une dizaine de kilos ; quand il fallait aller sur le terrain pour un reportage, ce n’était pas chose aisée, tout le monde ne pouvait pas courir en le transportant ! Et puis, lors du montage, au lieu de couper et coller des morceaux de bandes, à l’ordinateur tu devais seulement cliquer un bouton, alors qu’avant, il fallait chercher des morceaux dans la masse de bandes coupées et tombées par terre… C’était fou, hein !
* Appareil d’enregistrement sonore de la marque Nagra.
En 2005, j’ai couvert les négociations d’Arusha entre le Palipehutu-FNL, dernier mouvement rebelle à la table des négociations*, et le gouvernement de Domitien Ndayizeye, qui était vers la fin de son mandat, puisqu’on s’approchait des élections de 2005**. C’était ma première sortie, en tant que reporter, en dehors du Burundi. Le Palipehutu-FNL, c’était le parti du peuple hutu, qui négociait avec le pouvoir hutu, parce que Ndayizeye est hutu. C’était un peu bizarre, à l’époque… J’étais parti avec un collègue de Bonesha et nous nous disions : « Ah, ce sont des Tutsis qui vont couvrir des négociations entre Hutus ! ».
Ça a été une mission très dure, et les négociations ont duré plus longtemps que prévu. Nous étions partis pour trois jours ; la Tanzanie, qui jouait le rôle de médiateur, mettait de la pression pour que les négociations se terminent avec un accord. Mais les trois jours se sont terminés sans accord. Et nous, puisque c’étaient des négociations à huis clos, nous devions être à l’affût du bon moment pour décrocher quelques informations à quelqu’un qui sortait de la salle où les parties étaient réunies… Finalement, on a passé sept jours là-bas, et on est parti sans accord.
* Le Parti pour la Libération du Peuple Hutu – Forces Nationales de Libération a officiellement déposé les armes en 2008 (voir Contexte historique).
** Voir note 1 en bas de page.
En 2006, je me suis engagé sur le plan syndical. J’ai adhéré à l’Association Burundaise des Journalistes (ABJ), qui est devenue par après le syndicat des journalistes. J’ai participé à la mise en place de ce syndicat, en qualité de secrétaire général de l’association. J’ai participé avec l’appui d’une organisation américaine* qui s’appelle Solidarity Center. C’est une organisation de syndicats américains qui aide les syndicats à travers le monde. Ils avaient un bureau à Nairobi, et il y avait un processus de création de syndicats dans les pays de l’Afrique de l’Est où il n’y avait pas encore de syndicats. Pour nous, à l’ABJ, c’était l’occasion de nous montrer. En tant qu’association professionnelle qui n’avait pas de vocation syndicale, il y avait beaucoup de limites. Il y avait des choses que la loi ne permettait pas, notamment de défendre les travailleurs devant la loi. C’est pourquoi nous avons décidé d’entrer dans le processus de transformation de l’association en syndicat. Pendant un atelier de deux semaines à Djibouti, Solidarity Center nous a sensibilisés sur les avantages d’avoir un statut de syndicat : à part défendre les travailleurs devant la loi et l’employeur, ABJ aurait pu signer des conventions collectives, et aussi obtenir le statut de membre à part entière de la Fédération Internationale des Journalistes (FIJ). À l’issue de cet atelier-là, en 2009, le syndicat a pris naissance. L’association ABJ est devenue le syndicat Union Burundaise des Journalistes (UBJ), dont moi, je suis devenu le président.
En 2009, j’ai aussi adhéré à l’Association des Journalistes de l’Afrique de l’Est. Malheureusement, les réunions de l’association se tenaient en anglais, et à l’époque mon anglais n’était pas au top pour pouvoir les suivre. Parfois, le représentant de Djibouti et moi – de tous les pays de l’Afrique de l’Est, il n’y avait que le Burundi et Djibouti qui étaient francophones – demandions des traductions simultanées, mais ce sont des services très couteux et il n’y avait pas toujours de moyens pour cela. Donc, nous avons décidé de faire un effort. Moi, je me suis inscrit à un cours d’anglais à Bujumbura, à la William School Academy au Ministère des Affaires de la Communauté Est-Africaine, et au bout de deux ans j’ai eu mon certificat. C’est grâce à cela que plus tard, en 2012, j’ai pu être élu secrétaire général de l’association ! Il y avait eu des élections au sein de l’association, et ils s’étaient dit qu’il fallait un représentant d’un pays francophone au comité.
* Étatsunienne.
En 2010, pour la première fois, le syndicat UBJ a participé au congrès mondial de la FIJ qui s’est tenu à Cadiz, en Espagne. Ce fut la première fois que le Burundi figurait comme membre à part entière de la FIJ, avec droit de vote. À ce congrès, j’ai été élu membre réserve du comité exécutif de la FIJ. Un membre réserve a tous les droits d’un membre titulaire et il remplace ce dernier aux réunions, quand le titulaire est empêché. J’ai participé à toutes les réunions du comité exécutif de la FIJ, surtout à celles qui se tenaient à Bruxelles. Il y avait chaque fois des titulaires qui n’étaient pas disponibles. Et c’est au comité exécutif de la FIJ à Bruxelles que j’ai mené la campagne pour la libération de Jean-Claude Kavumbagu, directeur du journal Net Press, qui était en prison au Burundi en 2011. En même temps, puisque j’étais aussi membre du Comité Directeur de la Fédération Africaine des Journalistes (FAJ), j’ai amené le débat aussi au siège de cette organisation à Dakar. Kavumbagu était accusé de crimes de trahison et ils lui avaient collé une condamnation à perpétuité. Il avait écrit un article où il critiquait un peu le fonctionnement de l’armée. L’article avait peut-être quelques tares professionnelles, mais il ne méritait pas de le faire condamner à perpétuité. Réellement, ce n’était pas qu’il y avait un problème d’équilibre d’information ; c’était plutôt pour signifier qu’il ne fallait pas traiter le sujet. L’UBJ a donc fait une campagne pour sa libération.
Il y a eu aussi la campagne pour la libération de Hassan Ruvakuki, un journaliste qui travaillait pour RFI Kiswahili. Il avait été arrêté en 2011 après avoir été accusé d’être complice de certains rebelles. Il y avait eu un colonel de l’armée burundaise qui avait déclaré qu’il allait lancer une rébellion. Ruvakuki était allé le chercher en Tanzanie pour l’interviewer, et à son retour au Burundi, il avait été arrêté et emprisonné, le 28 novembre 2011. En 2013, l’UBJ a organisé une manifestation pour sa libération. La police nous a attaqués avec des gaz lacrymogènes pour faire disperser tout le monde. Mais nous, nous avons perduré et nous avons continué le mouvement. On manifestait tous les mardis, à Bujumbura. Ce fut un temps où la liberté de manifester était encore possible. Nous avons commencé avec un petit groupe, on faisait le tour du bâtiment qui abrite le parquet général de la république. Au début, les gens avaient peur ; les passants nous regardaient et se demandaient ce que nous faisions. Puis le mouvement a grandi, des gens prenaient courage, et au fur et à mesure, ils venaient participer. Parmi les manifestants il y avait des membres du syndicat mais aussi des externes. Entre-temps, la société civile s’était jointe à nous.
Alexandre dans le groupe de manifestants pour la libération de Hassan Ruvakuki à Bujumbura le 26 février 2013
Alexandre à une autre manifestation pour la libération de Hassan Ruvakuki
C’est là où, personnellement, j’ai commencé à avoir des ennuis avec les autorités de la RTNB. Moi, je brandissais le fait que je participais à des activités syndicales – et c’est là où c’est important d’avoir un syndicat. Selon la loi, un responsable syndical informe son employeur de sa participation aux activités prévues ; il ne lui demande pas la permission. Donc moi, quand j’avais une activité syndicale, j’informais mes supérieurs : « J’ai cette activité, » et c’était tout. Cela les a très contrariés : « Pourquoi on garde cet homme qui attaque le gouvernement ? » Toute la direction de la RTNB – le directeur général, le directeur de la radio, celui de la télévision, le directeur technique, le directeur administratif et financier – me rapportait ce qu’on disait sur moi : « Fais gaffe, nous avons eu une injonction à la présidence… » Moi, je répondais : « Vous savez lire, c’est la loi… » Je me promenais toujours avec le Code du Travail. « Voilà. Ça, c’est ma protection ; vous n’avez pas le droit de m’empêcher. »
Mon activité syndicale a fait fâcher le directeur général de la RTNB, qui m’a suspendu pendant tout un mois. Après le mois, j’ai été muté à la télévision. Il disait : « Lui, il s’occupe des syndicats parce qu’il a suffisamment de temps ; on le met à la télé, comme ça il n’aura pas de temps pour s’occuper des syndicats. » Je suis allé là-bas, mais moi, j’en étais content : « Merci, bravo ; je venais d’avoir à peu près une dizaine d’années d’expérience à la radio, maintenant je vais avoir une expérience en télé en plus. Pour moi c’est bon ! »
Je suis donc arrivé à la télévision, mais le rédacteur en chef n’était pas du tout content, parce que je l’emmerdais à toutes les réunions. En fait, à la télévision, il n’y avait pas de débat professionnel. La réunion, c’était pour dire : « Le président va dans tel endroit ; la première dame va dans tel autre endroit ; il y a l’ouverture d’une école primaire ; il y a l’ouverture d’une réunion ; le ministre sera ici ; le président de l’Assemblée sera là-bas », et ainsi on affectait les charges. Moi, je demandais : « Excusez-moi, messieurs. Est-ce que nous sommes dans une rédaction ou dans un service gouvernemental ? Ce n’est pas comme cela que ça se fait, je suis désolé, ce n’est pas ce que j’ai appris ! »
Il y avait des collègues qui avaient un peu peur de s’exprimer, qui étaient contents que je vienne apporter ma voix à celles qui n’étaient pas écoutées quand elles exprimaient un avis contraire. Mais je dirais que je n’ai pas tellement changé les choses, parce que le contexte dans lequel nous étions n’était pas facile. On avait l’espace pour discuter, mais tout cela partait en l’air. Ils s’en foutaient. Même si on avait donné un sujet pertinent et montré comment on devrait le traiter, ils nous disaient « oui », ils le mettaient sur le conducteur des sujets à traiter, mais ils n’affectaient jamais une équipe pour le traiter. C’était un contexte où on appelait la rédaction de la télévision « la permanence du parti ». Les collègues de la radio surtout se moquaient de nous : « Ah, la permanence, ça va ? » Je n’étais pas le seul à me plaindre, d’autres me joignaient ; d’autres se décourageaient et se taisaient…
À un certain moment, il a fallu des gens pour les présentations du journal télé. Moi, je pouvais bien le faire. Mais il y eut une injonction, venue de la Présidence de la République : ils ne voulaient pas de ma gueule à la télévision nationale. Et j’ai eu encore une fois une mutation, cette fois au service de la réalisation des journaux. On ne voit jamais la personne qui travaille là. Juste le générique de fin mentionnait mon nom, donc on pouvait lire que le réalisateur du journal était Alexandre Niyungeko, et c’était tout.
Puis, en 2013, je me suis adressé au directeur de la radio, qui était un ami à moi : « Je viens de passer deux ans à la télé, je voudrais revenir à la radio… » Auparavant, il y avait une émission à la radio qui était très écoutée et très intéressante, elle s’appelait ‘InfoPlus’. C’était une émission hebdomadaire qu’on faisait le week-end, après le bulletin hebdomadaire des informations. On sollicitait un sujet, et on décortiquait. En profondeur. On interrogeait des gens. Des fois on traitait un sujet qui avait un trait historique, des fois on allait à l’international. Par exemple, la guerre d’Irak. On essayait de décortiquer : c’est quoi, l’Irak ? Il est situé où ? Quelle est son histoire ? Qui est Saddam Hussein ? Qui sont les supporteurs du pouvoir de Saddam Hussein ? Quel est le problème avec les Américains ? Quel est le problème avec l’Iran ? Et on en faisait une émission d’une heure trente. C’était une émission… très, très efficace. Alors, les deux producteurs de l’émission venaient de partir de la RTNB, et moi, j’ai motivé ma demande de revenir à la radio. Au lieu de rester au service de réalisation, j’aurais pu reprendre cette émission-là. Le directeur de la radio l’a dit au directeur général de la RTNB, qui a d’abord hésité, vu que j’avais été muté à la télévision et cela représentait une sorte de punition. Finalement, grâce à l’insistance du directeur de la radio, il a accepté. Le directeur de la radio était quelqu’un d’influent, très proche du Président Nkurunziza. Donc, en 2013, je suis retourné à la radio et j’ai repris l’émission. Mais en 2014, je me suis dit : « J’en peux plus de rester à la RTNB. Je m’en vais. » Je voyais que l’espace de manœuvre pour pouvoir exercer professionnellement et librement la profession restait très limité. Mais je me demandais aussi : « Après tout le temps que je viens de passer ici en train de me quereller avec l’administration de la RTNB, pourquoi ne pas essayer d’amener mon expérience ailleurs ? » J’ai demandé une mise en disponibilité, et je suis parti.
En 2014, je venais aussi d’achever une formation à la Deutsche Welle (DW) Akademie, une formation de formateurs. Je partais donc de la RTNB avec un certificat de « formateur DW Akademie au Burundi », formateur de journalistes. Je me suis dit : « Je vais me mettre au service des médias. » J’avais d’ailleurs signé un contrat de trois ans avec DW Akademie ; ils avaient un projet de formation de correspondants dans les provinces. Dans ce projet, je faisais des formations in situ : je partais dans la province où vivait le journaliste, je restais avec lui, je le voyais le matin, on discutait le sujet qu’il voulait proposer, on l’orientait, on trouvait un angle, on trouvait les sources, et je mettais à disposition le véhicule et les moyens que j’avais pour qu’il aille sur le terrain, il voie ses sources, il recueille les informations, il vienne enregistrer et au besoin faire le montage, même si on n’avait pas encore atteint l’étape du montage. C’était pour permettre au journaliste, dans l’avenir, d’envoyer au siège à Bujumbura une information déjà complète et prête pour diffusion. Je partais dans la province le lundi, et je revenais le vendredi. Pendant la première année du projet, j’ai formé deux correspondants de la RPA dans les provinces, comme DW Akademie avait établi une collaboration avec la RPA [= Radio Publique Africaine]. Le travail allait s’étendre sur trois ans, je devais former huit correspondants au total, mais entre-temps, la crise de 2015 est survenue.
Presque au même moment, la Maison de la Presse a lancé un appel à candidatures pour le poste de directeur du Centre de formation des médias. C’était dans le cadre du projet OSCAR, « Organisations de la Société Civile Appuyées et Renforcées », un projet de soutien à la société civile et aux médias financé par l’Union Européenne. Moi, je venais de terminer mon master en journalisme à l’Université du Burundi, en plus de ma formation avec DW Akademie. J’ai déposé ma candidature, et j’ai été retenu. Et je suis devenu le directeur du Centre de formation des médias. J’ai d’ailleurs signé mon contrat avec DW Akademie quand j’étais déjà directeur du centre.
J’ai été directeur du centre jusqu’au 23 mai 2015, le jour où j’ai quitté le Burundi. J’allais continuer jusqu’en juillet 2015, quand se terminait mon contrat d’une année. Mais à ce moment-là, bien évidemment, mon contrat n’a pas été renouvelé.
Au moment des manifestations en 2015, je me préparais pour terminer aussi mon deuxième mandat de président du syndicat de l’UBJ, qui s’achevait en octobre 2015. Cela n’a jamais eu lieu parce que je suis parti en exil, et en 2016, le syndicat a été suspendu au Burundi.
Le 23 mai 2015, je suis parti au Rwanda. J’y suis resté jusque 2021, mais en faisant toujours des mouvements entre Kigali et Bruxelles, Genève, ou ailleurs. Des amis me disaient : « Mais qu’est-ce que tu retournes faire à Kigali ? » Je leur disais à chaque fois que je n’avais jamais voulu quitter mon pays, et je pensais toujours y retourner. Je ne voulais pas aller loin, parce que je pensais qu’en restant à Kigali, je restais proche des miens, proche de mon pays.
Quand je suis arrivé à Kigali, il y avait d’autres confrères journalistes qui étaient venus avant moi. D’autres sont venus par après. Alors, nous avons commencé à nous interroger. Nous, les journalistes, on aime picoler, picoler, depuis le matin si vous voulez. En regardant certains, nous nous demandions : « Qu’est-ce qu’ils vont devenir, ceux-là ? Il faut essayer de voir comment les occuper. » Alors moi, Bob Rugurika, qui était directeur de la RPA, Patrick Nduwimana, qui était directeur de Radio Bonesha, Anne Niyuhire, qui était directrice de Radio Isanganiro, et des collègues rwandais que je connaissais, nous nous sommes mis ensemble, et nous avons discuté. Moi, ils m’appelaient toujours « secrétaire général », comme j’étais le secrétaire général de l’Association des Journalistes de l’Afrique de l’Est. Les Rwandais ont accepté de nous donner un espace où travailler, et même un studio. Et nous avons commencé Inzamba*. Je suis arrivé à Kigali le 23 mai ; le 10 juillet, même pas deux mois après, la radio a commencé. Ça a été vraiment rapide.
On avait presque tout, chacun amenait ce qu’il avait : qui un enregistreur, qui un laptop… Les gens étaient là, les infos ne manquaient pas. Les gens étaient motivés. Mais on n’avait pas d’argent. Rien ! Même le crédit de téléphone pour appeler, c’était de nos poches. Après quelques temps, ça commençait à devenir un peu compliqué. Les gens demandaient : « Comment est-ce qu’on va se rendre de la maison où nous vivons au bureau ? » Il fallait trouver 500 ou 1 000 francs pour la moto ; là, c’était de nos poches. On a commencé à en parler à des gens, des amis, qui nous donnaient 70 000, 20 000 francs rwandais… Et puis, nous sommes venus en contact avec une organisation, International Media Support, à qui nous avons présenté ce que nous faisions et les difficultés que nous avions. C’est moi qui leur ai écrit, en qualité de directeur d’Inzamba – les collègues, collégialement, avaient décidé que je sois le directeur. J’ai demandé qu’on ait notre studio à nous, parce que nous voulions voler de nos propres ailes. Cela a pris du temps pour arriver ; nous avons reçu des fonds, mais nous ne pouvions pas les utiliser puisque nous n’avions pas de personnalité juridique pour pouvoir acheter et importer du matériel. Nous avons dû passer par un camarade rwandais, mais il y a eu tout de même des difficultés. Pendant environ six mois, nous sommes restés sans studio à nous. Parfois, nous étions obligés d’enregistrer le téléjournal dans la toilette, ou dans la voiture, là où il y avait moins de bruit. Alternativement, l’Association Rwandaise des Journalistes nous prêtait un local à la Maison de la Presse rwandaise. Après un bon bout de temps, nous avons finalement eu notre studio. À ce moment-là, nous avons commencé à approcher des bailleurs. Mais jusque-là, pendant presque une année, nous avons travaillé dans le volontariat, sans salaire, grâce à de petits dons par l’un ou l’autre ami qui venait. Il y a eu un appui très, très important d’une compatriote qui nous donnait la nourriture. Elle nous envoyait chaque semaine des sacs de riz, des légumes frais. On cuisinait, et les gens mangeaient. De là, nous avons eu l’idée de créer un restaurant, ce que nous avons fait quand nous avons eu des fonds. Nous avons créé le restaurant qu’on appelait communément « Inzamba ». C’était ouvert à tout le monde. Les gens allaient là-bas, c’était très chouette, très animé. Il y avait des jeux, une table de billard, il y avait même des compétitions de billard. Malheureusement, on a dû le fermer avec COVID-19.
Au Rwanda, j’ai aussi continué à militer pour les droits des journalistes emprisonnés. En octobre 2015, un technicien de la RPA, Egide Mwemero, avait été arrêté à l’est de la RDC avec l’accusation d’être un rebelle. Il a été emprisonné et amené dans une prison militaire à Kinshasa. Moi, par des pots de vin et des gymnastiques que je ne vous dirai pas, je suis parvenu à lui rendre visite en prison. Ce fut une retrouvaille qui nous a fort marqués tous les deux. Ça lui avait fait beaucoup de bien, et ça avait fait beaucoup de bien à sa famille aussi, surtout à sa jeune femme qu’il avait laissée avec un bébé, puisque j’avais pu prendre une photo avec lui que j’avais montrée à sa famille. Egide a été libéré un peu plus tard. J’avais encore une fois amené son affaire sur les médias internationaux et sollicité le soutien de la Fédération Internationale des Journalistes et d’autres organismes. Cela est parmi ce qui m’a fait, ce que je considère que j’ai pu réaliser et dont je suis fier.
Alexandre visite Egide Mwemero, détenu à la prison de Ndolo à Kinshasa, RDC (2016)
En 2021, j’ai été obligé de quitter le Rwanda. Après que les services rwandais nous ont dit : « Partez »*. Et je suis venu en Belgique. Ce n’est pas que je l’avais voulu. Parce que si je l’avais voulu, même en 2015 j’étais venu en Belgique ; j’y serais resté. Je suis arrivé le 12 juin 2021, et quelques jours après, le 16 juin, je suis allé au Petit-Château** pour déposer ma demande de protection. Et j’ai commencé le processus de demande d’asile.
* Voir note 2 en bas de page.
** Centre d’arrivée pour demandeurs d’asile à Bruxelles.
Moi, j’ai perdu mon père quand j’étais en exil. Il est décédé au Burundi le 7 janvier 2016. Cela faisait quelques mois que nous étions partis au Rwanda. Je n’ai pas pu aller à son enterrement. Ce fut le plus grand malheur qui pût m’arriver en exil. Je n’ai pas pu être là quand il avait besoin de moi. Il était tombé malade, on parlait au téléphone, mais… C’est d’ailleurs à ce moment-là que j’ai commencé à avoir des problèmes de tension.
C’est dur de perdre son père, mais c’est encore plus dur quand on ne peut pas être là quand il est malade, quand on ne peut pas faire ses adieux ou se recueillir sur sa tombe. Chaque fois que j’évoque cela, ça me met en colère, et ça crée une tristesse en moi. C’est quelque chose qui me fait toujours mal, même si j’ai fait le deuil, et même la levée de deuil*. Je me suis promis de pouvoir un jour aller sur sa tombe. J’espère que j’y arriverai.
(Interviews effectuées le 15 juin 2023, le 21 février et le 12 mars 2024 ; récit validé le 4 mai 2024)
* Cérémonie clôturant officiellement la période de deuil dans la culture burundaise.
En mars 2025, Alexandre a reçu le « Prix du Courage dans le Journalisme International » du College of Media and Communication, Texas Tech University. Ici les photos de l'événement.
1. La période de transition inaugurée par l’Accord d’Arusha en 2000, présidée par Pierre Buyoya (2000-2003) et Domitien Ndayizeye (2003-2005), s’est terminée avec les élections générales de 2005 (voir Contexte historique).
2. En mars 2021, le Rwanda a demandé aux journalistes burundais.es en exil d’arrêter leurs activités sur le territoire rwandais.