Nous l'avons vu, le regain d'intérêt espagnol pour Ceuta et Melilla est contemporain de l'expansion coloniale espagnole de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Pourtant ce n'est qu'avec l'Indépendance du Maroc et ses revendications territoriales sur les possessions espagnoles qu'est apparu en Espagne le concept de españolidad pour affirmer le caractère profondément espagnol des deux villes d'Afrique du Nord. On peut attribuer la vulgarisation de cette notion au régime franquiste mais il est étonnant de remarquer que l'avènement de la démocratie en Espagne a confirmé l'emploi de ce terme dans la vie politique espagnole.
Quelle est aujourd'hui la position des différents partis politiques espagnols et comment se situe l'opinion publique face à cette question ?
Des quatre grands partis qui participent directement à la Transition Démocratique –UCD, AP (PP), PSOE et PCE (UI)- l'UCD est celui qui a affirmé le plus clairement son attachement à la españolidad de Ceuta et Melilla : n'oublions pas le rôle joué par le député de Melilla, García Maragallo, en faveur de l'adoption dans la Constitution espagnole de la Disposición Transitoria 5 sur le futur statut de Ceuta et Melilla.
Le Partido Popular, anciennement AP, lui aussi, a toujours défendu le caractère espagnol des deux enclaves et malgré une attitude moins intransigeante depuis qu'il est au pouvoir, continue de défendre la concession aux deux villes d'un statut d'autonomie avec capacité législative, pour les mettre à égalité avec les autres Communautés Autonomes.
Le PSOE, héritier d'une position anticolonialiste affirmée déjà lors de la Guerre du Rif, fluctue entre des positions parfois irréconciliables, selon qu'il est ou non en charge des affaires de la Nation : ainsi, dans une déclaration de 1977, Narcis Serra, futur vice-président du Gouvernement, proclame-t-il que :
respetando los intereses de sus habitantes, debe cesar la presencia inglesa en Gibraltar y la española en Ceuta y Melilla.
alors que dix ans plus tard, Felipe González, alors chef du Gouvernement, déclare :
Desde 1497 la ciudad de Melilla [...] ha sido regida por usos y leyes españolas. Desde siglos, pues, ha sido una ciudad española y así seguirá siéndolo.
On retrouve cette attitude ambiguë dans le Programa 2000 publié en 1988 par le PSOE, mais on y trouve aussi des initiatives plus novatrices telle que l'importance accordée à la coopération avec les pays du Maghreb qui marquera la politique étrangère espagnole dans les années suivantes.
Le PCE, lui aussi héritier d'une tradition anticolonialiste, propose en 1975, la rétrocession des deux villes au Maroc. Il maintient cette position jusqu'en 1987 puis dans les premières années de la création de Izquierda Unida (IU). À cette époque, les sections locales du PCE de Ceuta et Melilla s'auto dissolvent en signe de protestation contre les positions des instances nationales. La leçon ne sera pas perdue pour le nouveau parti car, dès 1993, il ne sera plus question de la rétrocession des deux villes au Maroc qui figurait dans le programme de IU en 1989.
Aujourd'hui, seuls quelques petits partis "régionalistes" catalans (ERC en particulier), soutiennent cette position alors que les partis "localistes" de Ceuta et de Melilla continuent de défendre la españolidad des deux villes. Comme l'on peut s'en douter, les partis musulmans créés depuis peu à Ceuta et Melilla, n'abordent pas du tout cette problématique.
Qu'en est-il de l'opinion publique espagnole face à la question de Ceuta et Melilla ?
Une constatation s'impose : rares sont les études publiées concernant l'opinion publique sur ce sujet mais les idées reçues sur les deux villes sont, par contre, nombreuses chez les Espagnols de la Péninsule : synonymes de conflit avec le Maroc, les deux villes sont perçues comme militarisées, en proie à la contrebande et, après 1986, victimes de problèmes sociaux graves. Pour s'en tenir aux dernières études d'opinion[1], nous retiendrons que seuls 12,1 % des personnes interrogées souhaitaient la rétrocession au Maroc, alors que 67 % étaient favorables au maintien de la présence espagnole et que 18,2 % n'avaient pas répondu.
Nous pouvons donc affirmer que, sur ce sujet, l'opinion publique espagnole est mal informée mais surtout fragile car sujette à des pressions et prédisposée à des réactions extrêmes comme nous l'a prouvé la récente crise de l'îlot Perejil.
Ainsi l'on comprend mieux le souci des intellectuels espagnols à combattre les préjugés qui persistent dans l'inconscient collectif espagnol, en s'exprimant régulièrement dans les colonnes des quotidiens nationaux (El País du 9/9/1990) sur le thème de Ceuta et Melilla.
[1]Rapport INCIPE de 1995 cité par MARTÍNEZ ISIDORO, Ricardo, La opinión pública sobre Ceuta y Melilla, Madrid, Instituto de Estudios Estratégicos, Cuadernos de Estrategia n° 91, février 1997.