. Attention et accessibilité
Selon la Tradition, saint Luc est le premier iconographe.
Il est aussi un évangéliste et un médecin. Il a écrit la Parole et soigné des malades, en même temps qu'il a fait le portrait de la Mère de Dieu, "écrit" la première icône...
En réunissant ces fonctions, l'on comprend qu'écrire et lire, enseigner et écouter, soigner et guérir, observer et peindre sont des actes d'attention et de transmission qui vont dans le même sens : être, participer et rendre témoin de la connaissance et de la joie de la Révélation, de l'harmonie de la Création transfigurée par cette Révélation.
L'art de l'icône, ou "iconographie", est, textuellement, "écriture de l'image" ou "zoographie", "écriture de la vie". Il s'agit d'illustrer les textes saints, de mettre en image, de (d)écrire visuellement les scènes des évangiles, de l'Ancien Testament, la vie des saints... Et, par là même, de faire oeuvre de vie.
L'icône est un "évangile (= une bonne nouvelle) en couleurs et en lumière ".
Par l'écriture de l'icône, est restitué et rendu accessible visuellement le miracle de la venue du Christ sur terre, la transmission de Son enseignement, la guérison spirituelle que Sa Parole, toujours vivante, nous apporte... "car la Vie a été manifestée et nous l'avons vue." (Jn 1, 1-3).
Par l'icône, il est permis et possible de voir et de concevoir ce qui est difficile à imaginer et s'est pourtant manifesté.
L'icône est là pour que nous voyons ce que nous lisons dans les évangiles, ce que nous entendons dans les chants de la liturgie, durant les offices. L'on voit, l'on comprend et l'on fait le premier pas sur un chemin de foi et de guérison.
Tout comme les textes sacrés sont aussi livres d'images, tout comme Jésus parlait par illustration d'histoires (les paraboles), l'icône nous offre une représentation autre et s'adresse à notre esprit supérieur, à notre inconscient structuré par des images et des symboles... Notre compréhension secrète et la force créatrice de notre imagination sont sollicitées.
L'icône nous raconte une histoire en l'interprétant, la symbolisant, la transfigurant... Et nous en dit moins sur ce qui s'est passé que sur ce qui se passe en nous qui la lisons et nous en laissons habiter.
Nous pouvons la lire à plusieurs niveaux : esthétique, théologique, liturgique, traditionnel, culturel, anthropologique, symbolique... Et chaque niveau nous révèle une vérité propre.
. La matière et l'esprit...
Et cette lecture et cette écriture symbolique ne se font pas seulement par la structure, les signes et les sens cachés, mais aussi, et surtout, parce que l'icône se définit à partir de l'Incarnation du Christ sur cette terre. Rappelons qu'étymologiquement, le terme "eikon" (icône, en grec) signifie "image" avec la notion de ressemblance...
Pour parvenir à la ressemblance du Christ, l'icône unit l'abstraction (afin de représenter l'impossibilité à représenter Dieu) et la figuration du corps humain (dans lequel le Messie s'est incarné).
Ainsi, elle rend présent l'incorporel et définit l'absence charnelle en même temps que la Présence spirituelle.
En la contemplant, nous entrons dans un monde qui n'est ni celui de la matière, ni celui de l'Esprit, mais un mélange de ces deux dimensions.
L'icône devient un objet habité, une personne, par la notion de l'hypostase (ce qui est sous la substance). Elle peut ainsi opérer des miracles et intercéder pour nous lorsque nous l'invoquons.
Et nous pouvons l'invoquer car, même si elle représente un événement passé, comme une scène de l'évangile, cette scène est en concordance avec notre instant présent, le temps dans lequel nous vivons et la contemplons. Elle fait entrer ce temps présent dans le temps de la prière.
Héritière d'un système de pensée et d'une conception du cosmos, elle introduit une structure mnémonique et une somme théologique. Art de la mémoire, elle transmet un savoir sans chercher à convaincre, mais seulement à informer. Elle juxtapose donc les événements pour en donner la continuité et non pour faire ressentir des émotions. Elle nous place ainsi hors du temps et introduit toute une série de transformations qui expose une exploration de possibilités.
La technique picturale médiévale apporte une vie particulière à l'icône.
Comme une personne, elle naît trois fois :
Une première fois dans sa forme matérielle, par introduction progressive de la forme spiritualisée du saint au cours du travail pictural : le corps se matérialise et s'éclaire à chaque phase picturale pour nous faire apparaître une image parfaite de l'homme illuminé par la lumière thaborique ;
Une seconde fois, lorsqu'elle est nommée par apposition des inscriptions qui permettent d'identifier le saint et par la conception du Verbe créateur : le saint investit l'objet de sa présence ;
Une troisième fois, l'icône est ointe, lors de son vernissage (l'olifa est véritablement un chrême). Puis, elle est bénie dans l'Eglise, au cours d'une célébration qui l'intronise dans sa fonction liturgique et sa mission protectrice.
Dans le processus de sa réalisation, elle réunit tous les règnes de la matière :
- Le minéral (dans la préparation de l'enduit, les pigments minéraux) ;
- Le végétal (avec le bois du support, les pigments extraits de plantes tinctoriales ou de bois calciné, l'huile et la résine fossilisée composant le vernis) ;
- L'animal (avec la colle de l'enduit, l'oeuf du liant pictural, des pigments issus d'insectes ou de carbonisation d'ivoire).
- Le métal (dans certains pigments à base de cuivre, de fer, de plomb, la feuille et la poudre d'or) et...
- L'eau, comme diluant de la peinture, interviennent également.
L'icône récapitule ainsi la Création dans son ensemble et place l'homme au sommet de cette Création. Et l'homme, devenant à son tour créateur - ou plutôt "recréateur" ou encore "co-créateur" car il doit se laisser guider par Dieu - compose avec ces matériaux pour la réaliser.
Plus encore, comme dans le déroulement de la liturgie byzantine, le déroulement du processus créateur de son "écriture" symbolise l'évolution de l'univers depuis la création du monde, jusqu'à aujourd'hui... Et même au-delà, puisque l'on cherche à représenter un monde transfiguré par la Révélation, le Paradis et que, matériellement, l'icône doit durer dans le temps et, spirituellement, se situer hors du temps.
Les étapes de sa création doivent, elles-mêmes, ne pas s'assujettir au temps terrestre qui passe.
L'icône unit donc le monde de la matière et le monde surnaturel, l'humanité à la transcendance, le visible et l'invisible, le temps éphémère et l'éternité, le créé et l'incréé, la forme et ce qui est impossible à être contenu dans une forme.
Elle permet au fidèle d'approcher, de regarder et de toucher, d'avoir une idée de ce qui ne peut être vu dans sa totalité, ce qui est intouchable. Elle est mise en présence de Celui qui est inaccessible, invisible, ailleurs... Et qui est pourtant là, avec nous.
. L'évocation de la présence divine, la ressemblance et "l'école du regard",
L'iconographe "écrit" une vision qui est la somme de toutes les visions de la Tradition "éclairée de tous les regards qui l'ont précédée dans la contemplation de l'Ineffable". L'intelligence, le coeur et les différentes formes de vénération se tournent vers "un invisible présent ".
Il n'y a donc pas d'imitation possible, mais approche d'une ressemblance, d'une apparence... Pas de reproduction du réel, mais une symbolisation du Réel... Le caractère inaccessible de la divinité s'en trouve préservé !
L'icône n'est jamais une description : elle est une évocation. Il y a vérité de la Présence, mais pas totalité de la présence. Elle n'a donc, par conséquent, rien à voir avec l'idole qui est une schématisation ou une reproduction du réel dont on fait une divinité, une matérialisation qui en met "plein la vue", "chosifie" la vie et "obture" notre regard, nous détournant de la perception de l'au-delà, de la vision.
Comme dans la liturgie, le but de l'icône est, au contraire, de provoquer une émotion esthétique, un choc intellectuel qui incitera le fidèle à entrer en état second, à "écarquiller les yeux" pour poser un autre regard sur les choses et les événements... Aller au-delà des apparences, au-delà du temps, approcher une autre réalité, une autre vérité, unir et voir "l'alpha et l'oméga, celui qui est, qui était et qui vient " (Apoc. 1:8).
. L'action thérapeutique de l'icône
Représentation de l'immuabilité divine, dans l'église ou dans la demeure privée, l'icône participe à notre vie quotidienne et pose un regard apaisant sur nos tourments. Elle nous rassure et nous protège de sa Présence. Même dans la pénombre, grâce à la veilleuse placée devant elle, nous pouvons voir ce regard constant et bienveillant fixé sur nous.
Par sa conception de l'espace qui unit diverses perspectives (axonométrique, cavalière, "inverse"), elle n'est pas emprisonnée dans son support et dans un système figé dans sa construction. Bien au contraire, vivante, elle palpite, s'ouvre à nous, nous embrasse et nous inclut dans un univers illimité, hors cadre.
Certes, elle peut nous déstabiliser car notre perception d'Occidentaux est conditionnée par l'héritage de la Renaissance italienne. Mais elle nous fait remettre en question cette perception et, ce faisant, nous permet d'entrevoir une autre dimension, de percevoir une idée de l'autre monde, de l'infini.
Par la stylisation de ses lignes et la géométrie "sacrée" de sa composition, par sa lumière qui vient du plus profond d'elle-même, par ses couleurs symboliques, elle nous guide dans notre cheminement intérieur et évite notre égarement psychique.
Image épurée - "Jeûne des yeux " selon la définition de saint Jean Damascène - elle fixe sur la méditation notre ego difficile à dompter. Elle nous recentre et nous replace dans le silence où le mental peut se ressourcer, trouver le repos.
"Préservé des images multiples et charnelles et des concepts froids de notre société matérialiste, notre esprit torturé se calme."
Propos repris (avec quelques ajouts personnels)
de l'introduction de l'ouvrage du Père Jean-Yves Leloup
"Icône, une école du regard"
25/09/12
DMAJ 11/04/19
En illustration : "Crucifixion de Notre Seigneur", or, détrempe à l'oeuf sur bois, L. Kh.
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