Weckmann, André

In memoriam, André Weckmann et Steinbourg.

L'écrivain André Weckmann est né le 30.11.1924 à Steinbourg et décédé le 30 juillet 2012. Il nous a laissé une œuvre immense en trois langues dont l'alsacien. André Weckmann a plusieurs facettes, poète, moraliste, défenseur des libertés, il était aussi à l'aise dans des écrits liturgiques que lyriques. Il a puisé une partie de son inspiration dans son village natal où il venait régulièrement se ressourcer (« je suis monté au Col de Saverne, j'ai gravi la cathédrale, je me suis assis sous un noyer à Steinbourg et j'ai posé mes questions au vent, à la pluie, au soleil »). C'est à Steinbourg qu'André Weckmann apprit l'allemand, en recopiant les sermons du curé lors de la communion solennelle et en participant à la chorale du village, les chants latins étant traduits en allemand. Qu'adolescent il acquit, de par l'emplacement de l'auberge parentale accueillant mariniers ou cheminots de passage, cette ouverture d'esprit qui le caractérisera. Qu'il fut confronté pour la première fois à la poésie en langue régionale, celle de Frédéric Mistral en langue d'oc - dont il fut le spécialiste en France - pendant qu'il se cachait en tant que déserteur de la Wehrmacht dans les caves familiales. C'est le patois du village, langue de son père, parfois mâtiné de francique maternel, qu'il employa dans ses écrits et qu'il lèguera aux générations futures. Le village enfin lui légua cet esprit rebelle qui le caractérisait depuis des générations. Steinbourg fournira le cadre et la trame de nombreux romans, s'appelant successivement Sorania (de sorna, le nom celtique de la Zorn) dans « Geschichten aus Soranien », 1973, Zornwiller (« Fonse ou l’éducation alsacienne », 1975), Ixe (« Wie die Würfel fallen », 1981) ou Blôdersche dans « La roue du paon », 1985. Dans son premier roman en 1968, « Les nuits de Fastov », le village est déjà omniprésent. Il le sera encore plus en 2007 dans « Splitter ». Dans une transposition de la mythologie troyenne sur le sol alsacien (Helena) il fera naître Achille au Nàrrebarri, la colline au nord de Steinbourg où démarra l'histoire du village.  Steinbourg fera aussi l'objet de poésies dédiées, comme dans Caïn :

« C'était un village pareil au mien ;

posé sur sa colline verte ;

dans le doux paysage des rivières Zinsel et Zorn,

Sait-il ce qui advint au village ?

ce village pareil au mien,

ô mon Steinbourg des Dniepr et Boug,

ô mon Samgorodsk des Zinsel et Zorn » (extrait).

Lire André Weckmann est un voyage dans le temps, la photographie d'une époque révolue. Nous pouvons découvrir certains aspects locaux au hasard de sa biographie.

Geschichten aus Soranien

Ce livre raconte l'histoire d'un village alsacien des années 1870 à 1970. Dès les premières lignes on devine de quel village il s'agit, l'épisode sur le Lohrbarri, quoique pas fidèle dans le détail, s'inspire de faits réels s'y étant produits lorsque des uhlans lancés à la poursuite de l'armée de Mac Mahon atteignirent Steinbourg après la défaite de Froeschwiller. Les prénoms et les noms de famille ont été travestis mais les personnages ont réellement existé.

Page 79 l'auteur évoque la sérénité du village dans l'entre-deux guerres :

« Noch haben wir das schöne, gute, sorglose, einfältige Leben an der Sorana, das sich von Marikknepfle und Lorbergsylwaner nährt, das auf Waldfesten singt, turnt und bläst, das am Bach liegt im Schatten der Erlen und Weiden und fischt und liebt ». En une seule phrase il met en relief des aspects emblématiques qui perdureront jusque dans les années 1970-1980 : les fêtes de village, le dynamique club de gymnastique et son harmonie, les antiques vignes du Lohrberg qui produisaient un médiocre cépage, les repas traditionnels du dimanche à base de Fleischsuppe, la Zorn non encore rectifiée avec ses aulnes donnant ombrage, les pâturages, la pêche, une passion de nombreux villageois. On ne peut mieux résumer le Steinbourg de l'époque.

Plus loin dans le chapitre sur la seconde guerre mondiale, l'auteur précisera : « die Handlung dieser Geschichte entspricht in grossen Zügen den Vorgängen in S. (comprendre Steinbourg) in den Jahren 1940 bis 1942 ». Il y détaille la fronde ouverte de la population envers le nazisme au travers de deux évènements, la coupe de l'arbre de la liberté planté au lendemain du retour à la France et la démonstration de force des SS voulant forcer la population à rejoindre les instances nazies.

Wie die Würfel fallen

Page 70 André Weckmann décrit les processions religieuses qui de mémoire d'homme ont de tous temps été grandioses à Steinbourg, la presse s'en faisant même l'écho dans l'entre-deux guerres :

« Am schönsten waren die Lieberherrgottsprozessionen, sagen die Älteren. Die übertrafen alles was ihr euch vorstellen könnt, ihr Jungen, da sind die Blumenkorsos die man heute in den Städten veranstaltet nix dagegen. Blumen und Maien, Fahnen und Girlanden : das ganze Dorf in der üppigen Farbenpracht, ein ganzes Jungbirkenwäldchen geschlagen und in der Gassen wieder aufgestellt, ganze Wiesen gemäht und die Gassen mit dem frischduftenden Gras bestreut, Triumphbögen aus Tannengrün und Rosen, die Plätze von der vier Altäre mit immensen Blumenmosaïken belegt : die ganze Nacht arbeiteten wir daran ; die Häuser mit Fahnen behängt in Rotweiss (le drapeau alsacien), Blauweissrot (le drapeau tricolore) und Weissgelb (celui du Vatican). Plus loin une scène dont les anciens se souviennent très bien : « Zwei Löschmänner in Galauniform, goldblanken Helm auf und die Brandaxt geschultert, führen den Zug an, der Kirchenschweizer mit Dreispitz, Hellebarde und viel Lametta schreitet würdig hinter Ihnen her. Feuerwehrunteroffiziere tragen den Himme, unter dem Hochwürden dem Herrgott das Dorf und dem Dorf den Herrgott zeigt. Dann die Musik, weisses Kepi, dunkelblaue Weste, weisse Hose im Prozessionsmarsch. Und Fahnen, Fahnen, Fahnen. Schwere samtene Vereinsfahnen ».

André Weckmann insistera plusieurs fois sur la foi profonde qui guidait les actes des villageois et le soutint lui-même pendant la guerre lorsque « seul un Vater Unser le rattache au monde » (La roue du paon) : « On chantait merci par un Grosser Gott wir loben dich choral ample et magnifique qui débordait de l'église et soulevait tout le village, toute l'Alsace, et la portait devant la face de Dieu ». Dans un de ses poèmes il décrit comment les habitants se rendent à la messe basse en sabots de bois qu'ils laissent à l'entrée car cela faisait trop de bruit sur les mosaïques de l'église, suivant ensuite la messe en pantoufles. Il prétendit qu'en rejetant la langue des ancêtres les Alsaciens ont aussi rejeté la foi des ancêtres. « Que serait l'Alsace si les Alsaciens n'allaient plus à l'église ? » fera-t-il dire à Bürehanse Georges d'Ixhouse.

Dans Geschichten aus Soranien il décrit le rituel du dimanche matin dont les anciens se souviennent encore :

« Soranische Sonntagmorgen haben seit Generationen ihren festgelegenen Ritus. Sie beginnen mit der Siebenuhrstillmesse. Dann eilt das Volk der Weibsleute, der Wirte, der Angelfischer, der Jäger, der Fussballer (tous ceux qui ne pouvaient fréquenter la messe principale ainsi que ceux qui avaient déjà soif rajoute-t-il...) durch die halbwachen Gassen. Gegen acht werden Sie dann vom Pfarrer nach Hause geschickt. Gegen halbzehn kommt die zweite Welle mit den zwitzschernden Kinder. Und es beginnt das Hochamt. Après l'église les femmes et les enfants rentrent à la maison pendant que les hommes vont tapper une belotte ou un skat au bistrot bis die Mittagsglocke nach Hause ruft. Il est vrai qu'à Steinbourg à cette époque il y avait 12 bistrots soit 1 pour 30 hommes !

Le poète engagé

Dans les années post-soixante huitardes A. Weckmann devint le chantre d'une certaine contestation jacobine (« die Gummiwand der jakoninischen Nivelierungsmaschine ») ses textes prirent un accent plus critique. Devant le lent déclin de sa langue natale piloté par les autorités scolaires interdisant de parler alsacien à l'école sous peine de sanctions, le manque de reconnaissance de nos spécificités régionales et de l'horrible destin des Malgré-Nous, ces « parias exclus du martyrologue national » pris en otage de la Realpolitik des années d'après-guerre, il pointa du doigt les errements passés des voisins de l'est comme de l'ouest avec Steinbourg en filigrane, le Steinbourg identitaire qui bravera le politiquement correct en étant le premier village d'Alsace à inscrire son nom alsacien sur les panneaux d'entrée du village, le Steinbourg nouveau de la société de consommation et le Steinbourg ancien meurtri par la perte de nombreux jeunes sacrifiés comme chair à canon, un traumatisme qu'il ne réussira jamais à exorciser. Dans La Roue du paon, il nous livre un témoignage poignant sur les monuments aux morts de la première guerre : « Les monuments aux morts alsaciens sont tous des mémoriaux de pitié et de la défaite... car voyez nos morts : ils sont tous plus ou moins nus. On ne pouvait pas, décemment, les représenter en soldats uniformés, casqués et armés. En effet, les eût-on statufiés en soldats allemands, respectant ainsi la vérité historique, les sentiments patriotiques des Alsaciens ainsi que des sous-préfets et touristes français en eussent été bafoués. On opta donc pour des morts nus et des inscriptions neutres telles « à nos morts » ou encore « morts au champ d'honneur ». Les morts alsaciens sont les seuls à être morts pour rien, même pas pour le roi de Prusse. Aucune patrie ne les réclame. Et même l'Alsace ne peut prétendre qu'ils sont morts pour elle. L'exception qui confirme la règle nous l'avons ici, à Blôdersche. Notre sculpteur est le seul à avoir osé, par une discrète adjonction de bandes molletières, atténuer quelque peu la honte alsacienne ». Il trouvait indigne que les soldats de la seconde guerre mondiale partagent le même monument que ceux de la première :" on est combien à se partager les honneurs du 11 novembre ? (1918). Compte voir, cela doit faire quatre tonnes d'engrais pour le champ d'honneur livrées par Blôdersche en deux expéditions." 

Personne n'était à l'abri de sa plume. N'appréciant pas qu'on sacrifie les marronniers de la rue de la gare au dieu macadam, il en fait un poème satirique. Celui-ci commence par une description bucolique des marronniers semblant coiffés d'une tartine de confiture au soleil couchant :

« An unsrem waj ins dorf

stehn zwanzig keschtebaim

d'haleft bliejt in roserot

d'haleft bliejt in wiss

un iwer ne àm horizont

de owe wie e schlaggelbrot

lejt ufme dànnedisch »

Cette strophe fait écho à une autre où le soleil couchant se réverbère sur les joues d'une enfant :

« Uf unserem waj ins dorf

làcht wiss und roseroterter blüescht

un inger zwàanzig keschtebaim

drait's maidel mir e sunnerot

uf sine backle haim »

La seconde paire de strophes développe le thème initial dans la même rythmique :

«An unserem waj ins dorf

stehn zwanzig keschtebaim

d'haleft het e àx im stàmm

d'haleft het e saj :

dann hit noch mien se àlli uf d'sit

dr güxel waiss worum »

Mais les arbres une fois coupés la jeune fille ne porte plus qu'un silencieux reproche sur ses lèvres, le coucher de soleil a perdu son charme :

« Uf unserm waj ins dorf

lejt wiss-un-roseroter blüescht

un vun de zwànzig keschtebaim

drait's maidel mir e stummi klaj

uf sine libbel haim »

A. Weckmann dédiera plusieurs poèmes au dernier employé de la gare, Charles Stein, la démolition de la gare qui reliait le village au monde avant l'hégémonie de l'automobile signifiant pour lui la fin d'une époque. « So schnell wurds Firowe. Un ich bin mied worre. Alt worre. Üralt wie's Dorf. Dann's Dorf schrumpft ing wie's Groosels gsicht ». Prémonitoire : Hochhhyser in de Horizunt geràmmt. D'Bàach inggezühnt un kànàlisiert. D'Wyde umghäuje. D'Sangessle verbrannt. D'Hùnd sin àn de Lain ze fiehre. S' bedratte vum Ràse isch verbodde. Un d'knackes hàn in àbgezirikelte Sàndkaste ze speele ».

Quoique n'habitant plus au village il avait Steinbourg chevillé au corps. Dans les années 1960 il évoque les houblonnières qui jadis occupaient l'espace communal, dans « Hopfezille » : « Hopfe in lànge Zille, fufzehn rejemanter stehn um min dorf », la Zorn de son enfance encore buissonnière dans ces années-là (on se souvient de ses crues mémorables avant qu'elle ne fut canalisée vers la fin du XXème siècle) fera l'objet d'un recueil de chansons, Liedle fir d'Zorn. Vers la fin de sa vie il publiera « Splitter », livre dans lequel il tenta d'exorciser ses vieux démons (il m'avouera quelques mois avant sa mort n'avoir pas réussi), « Steinburger Balladen » et plusieurs textes marquants. Le poète qui aima « l'ortie plus que la rose », ces orties de la forêt steinbourgeoise qu'il évoquera dans Tamieh et le cycle Don Quichotte en alsacien, il les laissait pousser volontairement à hauteur d'homme avant de les couper. Elles symbolisaient l'Alsacien qui pousse là où les « Ordnungsfanatiker » lui laissent le champ libre. Libre il l'était assurément, écorché vif, mais libre penseur, infatigable humaniste jusqu'à devenir un soutien actif pour les otages français en Afghanistan qu'il encouragea à tenir sur Radio France durant leur captivité, ils l'en remercieront à leur retour au journal télévisé de France 2. Un grand personnage qu'on n'est pas près d'oublier.

Claude Minni, août 2012

Comments