Le Grec tenait à jour ses courses sur de petits carnets et sur de plus grands il mettait les photos des grandes voies des Alpes et des Dolomites qu'il avait gravi.

 Tanner NW des Goudes 1939

col. Livanos

 Tanner 1ère pilier de Bertagne

Tanner

  1ère paroi jaune  2ème relai (col. Livanos)

 "j'enviais sa virtuosité, j'aurais aimé, orgueil enfantin, être "grimpeur N°1 des Calanques" ! Je le suis devenu parcequ'l s'est arrêté de grimper" (au delà de la verticale)

Contrairement aux "professionnels" et aux jeunes grimpeurs d'aujourd'hui, il ne grimpait que les week-ends qui pendant des années ne commençèrent que le samedi après-midi et pendant les vacances soit 4 semaines au maximum - à son époque il n'y avait ni RTT ni 35 heures - le Grec se déplaçait en transport en commun : ainsi pour aller grimper au pic de Bertagne, avec Sonia et ses amis, ils prenaient le tram jusqu'à Aubagne puis le bus jusqu'à Gémenos, enfin à pied jusqu'à la paroi. Pour aller à Chamonix, il prenait le train et ailleurs, dans le Vercors par exemple, c'était en Vespa qui était son véhicule de représentant en matériel d'imprimerie avec lequel il parcourut les Bouches du Rhône, le Var et le Vaucluse pendant 10 ans. Il faudra qu'il attende que Robert Gabriel s'arrête de grimper en 1956 pour trouver un nouveau compagnon, Marc Vaucher qui lui roulait en DS et enfin connaître le confort de l'automobile et le gain de temps qu'elle procurait. Le Grec ne passa jamais son permis de conduire comme il n'apprit jamais à nager. Un comble pour un Marseillais ! Il disait d'ailleurs être "un grimpeur du Dimanche" et non un véritable "sportif" comme les jeunes gloires d'aujourd'hui qui naviguent dans le 8 ! - Malgré cela, son palmarès est encore à ce jour époustouflant en quantité et surtout en qualité : Ah, les voies Livanos ! Leur répétition suffisait pour se convaincre que l'on faisait partie des bons ! Elles étaient un must ("Celui qui passait sans bivouac au pilier Livanos d'Archianne pouvait envisager les grandes faces nord…Bruno Fara, escalade années 70)  enfin surtout dans le Vercors, car dans les Dolomites, il y avait nettement moins d'amateurs français tout au moins dans les années 50 et 60. Voici comment il concluait son score à la fin de 1978, année où à 55 ans il s'arrêta de grimper soit après 40 ans d'activité :

(extrait de son carnet de courses) 

" SCORE A FIN 78"

Voies Calanques       134.500 mètres

Essais divers              10.750 mètres

Chamonix                    8.900 mètres

Oisans                         6.600 mètres

Bregaglia                     1.500 mètres

Ecole & Verdon           15.860 mètres

Dolomites                   64.000 mètres

                              242.100 mètres

Heures                       8.900

Pitons                       25.000

Rappels                     1.450

Calanques    630 voies (500 premières et 1660 parcours)

Voies nouvelles Calanques & Montagne : 56.160 mètres

            60 "1ère" (32 en VI - 38 à l'étranger)

            91 bivouacs

"J'ai grimpé avec environ 300 mecs !"

e basta !

    Certains "dénigreurs" (surtout de jeunes grimpeurs parisiens que je côtoyais dans les années 60 - les "anciens" avaient eux très vite reconnu l'exceptionnelle valeur du Grec - disaient que le Grec était peut être fort mais qu'il restait un grimpeur de rocher des Calanques et des Dolomites. Outre que les jeunes générations ont du mal à accepter la gloire de leurs aînés tant qu'elles n'y ont pas elle-mêmes accédés, ces "excités" du graton qui se prenaient pour de "pures lumières" à l'instar de Pierre Allain ne connaisssaient rien au Grec ni son palmarès Alpin.


"Le Grec" enfant à Chamonix

Chamois bondissant vers le sommet" août 1938 "Georges en tête, maman et papa" aiguille de l'M (col. Livanos)

Qu'on en juge  :

Le Grec fit sa première course en 1937 à 15 ans. Il s'agissait de l'aiguille du Tour avec Alfred Burnet. Il fit ensuite des courses dans le massif du Mont Blanc en 1937 et 1938 avec Ulysse Simond avant de prendre son envol définitif.

Ulysse Simond

En 1938, il participa à la fête des guides et c'est Armand Charlet qui annonça la démonstration du jeune stagiaire Livanos qui gravit la grande arête aux Gaillands. Le Grec gardera toujours un lien fort avec la vallée de Chamonix et la compagnie des guides et vivra à Coupeau des années heureuses après sa retraite de "grimpeur".

aux Gaillands avec Armand Charlet 1938 

fête des guides 1938

La grande arête - Les Gaillands 1938 (col. Livanos) "Et maintenant, le stagiaire Livanos nous fait une démonstration d'escalade libre !" (Armand Charlet

en 1945, à 20 ans, il fait  la 10ème ascension de la face sud de la Meije  (sa première course "sérieuse" en montagne avec Albert Ouannon, "Pépé") ; la 8ème ascension de l'arête ouest du pic sans nom (avec Righetti), la 3ème ascension du pilier sud des Écrins (avec Jean Franco en 5h"30.  4h15 haltes déduites et 7 pitons seulement). L'année suivante en 1946, il enchaîne la 2ème ascension de la face sud du Grand Dru (avec Charles Magol) , la 5ème ascension de la face nord des Grands Charmoz (avec le même),  tentative de première à la face ouest des Drus arrêtée par la chute continue de pianos à queues dans le couloir d'attaque ; en 1947, il fait une première à la face ouest du Grépon (avec pour la première fois son compagnon des premières grandes courses dolomitiques, R. Gabriel ainsi que Roger Duchier et Charles Magol) ; la 2ème ascension de la face nord du Requin (avec R. Gabriel et G. Estornel),  l'arête de la République (avec R. Gabriel, les 3/4 de la course sans corde) ; en 1948, escapade en Oisans, pour faire la première hivernale de l'arête sud-ouest de la Dibona (avec R. Gabriel). En 1949,  il fait la 2ème ascension de la face nord-est de Leschaux (avec R. Gabriel) 

 Le Grec au col de Leschaux 1947 (col. Livanos)

Gabriel au col de Leschaux 1947 "l'air aimable" (col.  Livanos)

et la 1ère ascension complète de l'arête nord du Peigne (avec R. Gabriel). Cette année le Grec décide qu'il y en a marre des trombes d'eau chamoniardes qui le mettent à la portion congrue. Direction les Dolomites : là au moins le temps est meilleur , plus propice à enchainer les voies. "En route pour la Gloire !". C'était à 24 ans, une décision digne du grand maître, visionnaire qu'il allait devenir.

 Robert Gabriel dans la Traversée de la Cassin Cima Ovest 1950 (Photo Hans Lobenhoffer)

Le Grec 1948 (25 ans) (col.  Livanos)

 Dans les Dolomites, le Maître commence "très fort" en faisant avec R. Gabriel en 1950 la 10ème ascension de la Cassin à la Ovest. A la traversée une cordée allemande conduite par Hans
Lobenhoffer, compagnon de Heinrich Harrer à la 3° expédition allemande
au Nanga Parbat de 1939 et fait prisonnier par les Anglais,
les rejoignent et impressionnés leur demandent de faire cordée ensemble. Du coup, Gabriel en profite pour filer son sac à un des Allemands et passe la traversée comme une fleur ! Comme quoi, il faut toujours se méfier d'un "Marseillais". 

Robert Gabriel dans la Torre di Valgrande (col. livanos)

L'année suivante, avec Robert et Sonia ils fait la 4ème ascension de la face nord est de la torre di Valgrande (1ère féminine et premier "sesto superiore" parcouru par une femme). 

4 jours après, c'est la première de la Su Alto avec R. Gabriel, le problème N°1  des Dolomites, convoité par de nombreux "as" italiens.

Robert Gabriel

 

dans la Su Alto  (J.Fréhel 65 annales GHM)

La Su Alto + : limite des tentatives (col. Livanos)

  • 51
  • La Su Alto à la Civetta (R. Gabriel), six sup "une première convoitée par les meilleures cordées italiennes, réalisée sans préparation avec deux bivouacs. "Ma chapelle Sixtine" dira le Grec plus tard.

A partir de là, le Grec fait partie du Gotha des grimpeurs italiens et enchainera les répétitions de grandes voies dont beaucoup de 2ème ascensions et des premières (sans compter les nombreuses premières féminines de Sonia) :


Refuge del Pietro avec Sonia et Robert Gabriel et Fortunato (lors de leur 1ère ascension du Spigolo ouest du Monte Cavallo en 1953 - VI sup) (col Livanos)

  • 52
  • pas de première du Grec  mais la troisième et première féminine de Sonia de la voie Vinatzer sur la paroi sud de la Marmolada di Rocca.
  • 53
  • Spigolo ouest du Monte Cavallo 6 + (R. Gabriel), un six sup bien tassé (répétée intégralement 15 ans après, en 68 par Messner qui la considère alors comme une des voies les plus difficiles des Dolomites)

Monte Cavallo la voie (col.   Livanos)
  • 56
  •   1ère face NO Torre da Lago ED (Sonia). 

Sonia
  • 59  
  • 1ère du Castello de la Busazza TD + (Roger Lepage "Baffo")
  • 1ère face SO Aiguille de Sialouze ED (Marc Vaucher "Marcus", Roger Lepage) 

     Marc Vaucher, Baffo et le Grec (col. Livanos)



Sciora di Fuori Jack Canali "le cowboy" en tête (photo Marc Vaucher
  • 61
  •  1ère de la face ouest du Crozzon di Brenta  ED - (Marc Vaucher et Roger Lepage).
Roger lepage
Roger lepage, dit Baffo fidèle compagnon du Grec (photo Marc Vaucher - Col. Lepage)
  • 62
  • 1ère de la Cima Tosa - Torre Gilberti ED - (Marcus et Baffo). 

Cima Tosa - Torre Gilberti 62 (col. Livanos)

Le Grec - Roda di Vael 1962 voie Maestri (col. livanos)

  • 63
  • cette année, lors du stage de haute difficulté qu'il organise à Vazzoleril fait une "petite" 1ère avec Sonia à la face E  de la Torre di Babele TD (avec J.Brès et moi-même à leur suite) et une plus sérieuse :
  • face N Cima de Gasperi ED - (Beppi de Franchesch, Sonia, Jean Belleville, Maurice Negri et Jacques Martin, "la bande de Bonneville"). 

Cima de Gasperi

Jacques Brès
Les années suivront sans faiblir :
  • 64   
  •  1ère face sud de la Pala Belluna 6 sup (Sonia)
  •   1ère Spigolo nord ouest Torre Venezia  ED (F.R. Raybaud)
  •   1ère face sud de la Torre di babele ED - (Marcello  Bonafede)
  •  65   
  •  1ère face Est du Crozzon di Brenta ED - (Romanetti et Lepage)

  Baffo La moustache - Roger Lepage (col. Livanos)

  •  1ère  paroi NE Brenta Alta ED - (Rebreyend, Robert Gabriel)
  • 66 
  • 1ère face sud Odla di Cisles TD + (Sonia)
  • 1ère pilier sud Cima delle Pope ED - (JP. Folliet)
  •  1ère face est Catinacio TD (P. Alex)
  • 68 
  • 1ère face sud Punta Agordo TD - (Sonia)
  •  1ère face sud de la cima dell' Elefante ED - (Sonia, Marc Vaucher et Jean Max Bourgeois)
  • 69
  • 1ère paroi nord ouest du Corno del Doge ED -  (Sonia, Jean Max Bourgeois, Marc Vaucher)

 Sonia, Jean Max Bourgeois et le Grec à l'attaque du Corno del Doge

  • 1ère paroi NW de la Costa  Bel Pra  ED  (Sonia, P. Alex)
  • 1ère face SO Torre dei Sabbioni  TD (Sonia, Marc Vaucher)

Marc Vaucher

  • 70
  • 1ère pilier NO Monte Giralba di Sopra ED - (Sonia, Marc Vaucher)
  • 1ère face O Cima d'Auronzo ED ( Sonia et Marino Stenico)

face Ouest Cima d'Auronzo avec Stenico 70 (col. Livanos)

  • 1ère éperon SO Torre Undici TD - (Sonia, Bourgeois, Foray)
  • 71 
  • 1ère face O Cima dei Tre  ED - (Sonia, Marc Vaucher)
  • 20 ans après il répète sa Su Alto avec Sonia, 6 + sans clou en place
  • 72
  • 1ère acension face S Torre Delle Mede TD + (Sonia)
  • 73
  • 1ère casteletto della Busazza  TD (Sonia et les St Pierre)
  • 1ère Punta Gianni Costantini ED (Eugenio Bien)
  • 74
  • 1ère Spigolo O Torre Degli Aghi TD - (Sonia, Marc Vaucher et St Pierre)
  • 1ère face O Cima dei Tre D + (avec les mêmes)

 Les 3 premières à la cima dei Tre (col. Livanos)
  • 1ère face O Cima Dell' Orso TD - (R. St Pierre)
  • 77
  • 1ère spigolo O Cima dei Tre ED - (Bernard Vaucher)

A ces voies des Dolomites il faut rajouter les très belles premières en Oisans et dans le calcaire français, en particulier :

En 59, face sud ouest de l'aiguille de Sialouze ED

En 61, la paroi de Glandasse ED (Vaucher, Lepage) ;

 Rocher des Heures ED - (avec les mêmes)

En 67, face SO de la Tête du Jardin ED (Sonia, Lepage, Marc Vaucher) ;

arête SE du signal ED - (les mêmes et P.Alex)

En 68, la paroi des Voutes ED (Soleymieux et P.alex)

En 71, le pilier sud Rocher des heures ED (MarcVaucher)

 

Son amitié avec les grimpeurs des Dolomites et ses premières font qu'encore aujourd'hui, "le Grec" est le seul grimpeur français à figurer dans le gotha des grimpeurs des Dolomites à l'instar de son héro et égal, Ricardo Cassin - voir Pareti Verticali :

  I GRANDI DELL'ALPINISMO DOLOMITICO 

 

Photo du Grec - grande salle du refuge Vazzoler (photo J. Vaucher)


Le Grec, s'arrête de grimper à 55 ans. 

 "L'aigle ne chasse pas les mouches"

 disait l'un des compagnons de mon cher Tartarin. J'avais moi-même écrit un jour à Robert Paragot :

 "Quand on a chassé le lion, le lapin c'est petit". .

     Et je citerai Robert Gabriel : 

"Si je me tuais dans les Calanques ou dans du facile, je n'oserais plus sortir".