Mise à jour : 18 avril 2026 - Jean-Claude Picot.
Sommaire :
Le fr. 115 DK (éd. 1934 ou 1951)
Choisir entre δεῦρο ou bien νῦν
Choisir entre le singulier et le pluriel dans le fr. 115
Choisir entre ἀλάλησθε et ἀλάλησθαι, µίν et μέν
Le fr. 115 DK d'Empédocle a-t-il vraiment existé ?
Plusieurs questions
Réincarnation, Palingénésie, Transmigration, Métensomatoses, Métempsychose
Premières traductions des vers d’Empédocle cités dans le De exilio de Plutarque
Apparat critique à l’édition Aldine des cinq vers d’Empédocle cités dans le De exilio
Apparat critique des vers d’Empédocle du De exilio édité par W. Sieveking (1929), puis J. Hani (1980), puis R. Caballero et G. Viansino (1995)
εἶμι 1ère personne singulier - εἶσι 3e pers. singulier
Éditions ou reprises d’édition du vers où Empédocle se présente comme un exilé et un errant (fr. 115.13 DK)
Dans le De exilio de Plutarque, les daimones sont-ils des âmes ?
Le τις est-il un δαίμων ?
Les daimones dans le De Iside et le De vitando
La spirale ascendante des daimones lors de l'exil des 30 000 saisons
Les daimones et les âmes chez Hippolyte
(1) Qui sont les dieux du fr. 115.1 ? (2) Quel est le contenu du décret ? (3) Pourquoi des serments au fr. 115.2 ? (4) Nature du parjure du fr. 115.4 ? (5) Sur quoi porte le parjure du fr. 115.4 ?
Au fr. 115.3 : φόβωι (mss.) ou φόνωι (corr. Estienne) ?
Qui tue qui ? Et pourquoi ?
θεόθεν , et l'errance dans le fr. 115.13
La chute et la punition
Quel est le vers qui précède le v. 13 ? Est-ce le v. 6 ou bien le v. 12 ?
Extraits de manuscrits
Le fr. 115 DK (éd. 1934 ou 1951)
Certains vers d'Empédocle provenant de sources différentes (pour l'essentiel : Plutarque, Hippolyte, Philopon) ont été intégrés dans un assemblage unique créé par H. Stein en 1852, puis repris par H. Diels en 1901 sous le nom de fr. 115, puis encore par W. Kranz en tant que fr. 115 DK[1]. L'idée de cet assemblage (ou montage) fait suite à la première édition en 1851 (par E. Miller) de la Réfutation de toutes les hérésies, attribuée plus tard à Hippolyte. Cette édition livra plusieurs vers d'Empédocle, dont deux jusqu'alors inconnus. Voici le fr. 115 DK :
ἔστιν Ἀνάγκης χρῆμα, θεῶν ψήφισμα παλαιόν, 1 – Plutarque, Hippolyte, Simplicius
ἀίδιον, πλατέεσσι κατεσφρηγισμένον ὅρκοις· 2 – Hippolyte, Simplicius
εὖτέ τις ἀμπλακίηισι φόνωι φίλα γυῖα μιήνηι, 3 - Plutarque*
<νείκεΐ θ᾿> ὅς κ(ε) ἐπίορκον ἁμαρτήσας ἐπομόσσηι, 4 – Hippolyte*
δαίμονες οἵτε μακραίωνος λελάχασι βίοιο, 5 – Plutarque, Hippolyte
τρίς μιν μυρίας ὧρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθαι, 6 - Plutarque, Hippolyte (μέν vs µίν, +), Celse (τρὶς μὲν)
φυομένους παντοῖα διὰ χρόνου εἴδεα θνητῶν 7 – Hippolyte, Celse (γινομένην vs φυομένους)
ἀργαλέας βιότοιο μεταλλάσσοντα κελεύθους. 8 – Hippolyte*
αἰθέριον μὲν γάρ σφε μένος πόντονδε διώκει, 9 – Plutarque, Hippolyte (ψυχάς vs σφε, +)
πόντος δ᾿ ἐς χθονὸς οὖδας ἀπέπτυσε, γαῖα δ᾿ ἐς αὐγὰς 10 – Plutarque, Hippolyte
ἠελίου φαέθοντος, ὁ δ᾿ αἰθέρος ἔμβαλε δίναις· 11 – Plutarque, Hippolyte
ἄλλος δ᾿ ἐξ ἄλλου δέχεται, στυγέουσι δὲ πάντες. 12 – Plutarque, Hippolyte
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης, 13 – Hippolyte (om. νῦν), Plutarque (τὴν ou σὺν vs τῶν), Plotin, Philopon-Asclépius (ὡς, δεῦρ᾿)
νείκεϊ μαινομένωι πίσυνος. 14 – Philopon, Asclépius (αἰθομένωι), Plotin (avec inversions)
[1] Je passe outre ici les corrections de Stein : φόνῳ vs la leçon φόβῳ ; δαίμων vs la leçon δαίμονες. Et celles de Diels : φόνῳ vs la leçon φόβῳ ; φαέθοντος vs ἀκάμαντος, la leçon chez Plutarque, retenue par Stein.
Simplicius, In Aristotelis physicorum libros commentaria, Vol. 10, ed. Diels, H., Berlin : Reimer, 1895; Commentaria in Aristotelem Graeca, page 1184.
Origène, Contre Celse, Tome IV, ed. M. Borret, Paris : Cerf 1969. Livre VIII, 53, p. 290. – P. Koetschau (ed.), Origenes Werke, II, Leipzig 1899. Livre VIII, 53, p. 268. – M. Marcovich, Origenes. Contra Celsum, Libri VIII, Brill 2001, Livre VIII, 53, p. 568.
L'astérisque (*) signale un vers exclusivement fourni par la source indiquée.
L'espace agrandi entre certains vers signale une discontinuité possible du texte authentique d'Empédocle à cet endroit.
Plutarque apporte 9 vers.
Hippolyte apporte 12 vers (dont 8 sont communs avec Plutarque, et 2 sont communs avec Simplicius)
Simplicius apporte 2 vers (communs avec Hippolyte)
Philopon apporte 2 vers (dont 1 est commun avec Plutarque, Hippolyte, Origène (citateur de Celse)
Origène (citateur de Celse) apporte 2 vers (dont 1 est commun avec Plutarque et Hippolyte, et 'autre avec Hippolyte.
Apparat critique sélectif :
v. 1 : Plutarque : ἔστι τι ἀνάγκης. Hippolyte : ἔστι τι ἀνάγκη. Simplicius : ἔστιν ἀνάγκη. Simplicius : σφρήγισμα
v. 3 : φόνωι et μιήνηι sont des corrections d'Estienne (Stephanus) en 1572, et 1573. Mss. : φόβωι, μιν
v. 4 : <αἱμασιν ἤ> Schneidewin / <αἵματος ἤ> Stein / <ὅρκον ὅτις> κ᾿ Wright, Ferwerda / <ὅς κεν ἑκὼν> Meulder, Santaniello / < θνητῶν· > Rashed
v. 5 : Heeren corrige δαίμονες en δαίμων. Suivi par Stein et al.
v. 5 : Aldine : δαίμονες οἵ τε μακραίωνες λελόγχασι βίοιο. Heeren : οἵτε μακραίωνες λελόγχασι βίοιο
Hippolyte : δαίμόνιοί τε μακραίωνoς λελάχασι βίοισ
v. 6 : Aldine (Plutarque) : τρίς μιν μυρίας ὥρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθε
Hippolyte : τρὶς μὲν μυρίας ὥρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθε
Celse (chez Origène) : τρὶς μὲν μυρίας ὥρας ἀπὸ μακάρων ἀλαλῆσθαι
v. 7 : Celse (chez Origène) : γινομένην παντοίαν διὰ χρόνον ἰδέαν θνητῶν
Sturz, Karsten : εἴδεα Karsten : γεινόμενον, παντοῖα, χρεὼ Bergk : γινόμενον, παντοῖα, χρόνου, εἴδεα Mullach : γεινόμενον
Hippolyte : χρόνον, ἴδεα. Duncker & Schneidewin : χρόνου Miller, Duncker & Schneidewin : εἴδεα.
v. 9 : Hippolyte : αἰθέριόν γε, φησι, μένος ψυχὰς πόντονδε διώκει
v. 13 : Plutarque : τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
Plutarque : σὺν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
Hippolyte : τῶν καὶ ἐγὼ εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
Philopon (en 4 endroits) et Asclépius : ὡς καὶ ἐγὼ δεῦρ᾿ εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
Hiéroclès (la seconde partie du vers) : φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης,
v. 14 : Philopon (en 4 endroits) : νείκεϊ μαινομένωι πίσυνος.
Asclépius : νείκεϊ αἰθομένωι πίσυνος
Plotin : πίσυνος μαινομένῳ νείκει
Hiéroclès : νείκεϊ μαινομένῳ πίσυνος.
F. G Köhler (ed.), Hieroclis in aureum Pythagoreorum carmen commentarius, Stuttgart: Teubner 1974. Voir Chap. XXIV, 2.3-4, p. 98. L'éditeur ne relève aucune différence entre les manuscrits pour φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης et νείκεϊ μαινομένῳ πίσυνος.
L'expression φυγὰς θεόθεν se trouve chez les auteurs suivants :
Eschyle, Choéphores, 940-941.
Plutarque, De exilio, 607 D.1.
Plotin, Ennéades, IV, 8, 1.19.
Porphyre, Sententiae ad intelligibilia ducentes, 40, 71.
Hippolyte, Refutatio omnium haeresium, VII, 29, 14.5.
Hermias, In Platonis Phaedrum scholia, 160, 3.
Hiéroclès, In aureum Pythagoreorum carmen commentarius, 24, 2, 3.
Proclus, In Platonis Timaeum commentaria, ed. E. Diehl, Volume 2, Teubner 1904, p. 116 (mais avec un datif : φυγὰςι θεόθεν).
Philopon, in Aristotelis libros de generatione et corruptione commentaria, 14,2, p. 266, 5.
Philopon, In Aristotelis de anima libros commentaria, 15, p. 73, 33
Philopon, in Aristotelis physicorum libros octo commentaria, 16, p. 24, 20.
Philopon, De opificio mundi libri vii, p. 81, line 16.
Asclépios, In Aristotelis metaphysicorum libros A–Z commentaria, p. 197, line 21.
L'expression ὡς καὶ ἐγὼ se trouve dans l'Odyssée, V, 448, avec νῦν ; elle est en rapport avec l'errance (ἀνδρῶν ὅς τις ἵκηται ἀλώμενος, ὡς καὶ ἐγὼ νῦν).
Philopon (les 4 occurrences des vers du fr. 115.13-14) :
In Aristotelis libros de generatione et corruptione commentaria, (éd. H. Vitelli), Volume 14,2 page 266 line 3-5 :
Ἐμπεδοκλέους τὴν μὲν φιλίαν ἐπαινοῦντος ὡς τῆς κατὰ φύσιν (3)
αἰτίαν κινήσεως, τὸ δὲ νεῖκος ψέγοντος ὡς τῆς ἐναντίας (φησὶ γὰρ “ὡς
καὶ ἐγὼ δεῦρ’ εἰμὶ φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης νείκεϊ μαινομένῳ πίσυνος”) (5)
In Aristotelis libros de anima commentaria, (éd. M. Hayduck), Volume 15 page 73 line 30-33 :
ἡ γὰρ φιλία ἑνώσεώς ἐστιν αἰτία· ἥνωται δὲ μᾶλλον τὰ νοητά, (30)
ὅσῳ καὶ ἐγγυτέρω εἰσὶ τῆς μιᾶς τῶν πάντων ἀρχῆς· τὸ δὲ νεῖκος ἐν τοῖς
αἰσθητοῖς ἐπικρατεῖ, τουτέστιν ἡ διάκρισις· διὸ καὶ ἔλεγεν “ὡς καὶ ἐγὼ δεῦρ’
εἰμὶ φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης, νείκεϊ μαινομένῳ πίσυνος”. (33)
In Aristotelis physicorum libros commentaria, (éd. H. Vitelli), Volume 16 page 24 line 17-22 :
τὴν οὖν μεταβολὴν τῆς ψυχῆς κατὰ τὸν αἰσθητόν τε καὶ νοητὸν (17)
κόσμον μεταβολὴν τῶν κόσμων ὁ Ἐμπεδοκλῆς ἐκάλεσεν, ὅθεν καὶ τὸ πο-
λυθρύλητον ἐκεῖνο περὶ ψυχῆς ἔφη·
ὡς καὶ ἐγὼ δεῦρ’ εἰμὶ φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης (20)
νείκεϊ μαινομένῳ πίσυνος,
τουτέστι πεπεισμένος τῇ ἑτεροποιῷ τῆς ψυχῆς δυνάμει. (22)
De opificio mundi, (éd. W. Reichardt), page 81 line 13-20 :
Ἐμπεδοκλῆς τε δύο κόσμων εἰς ἀλλήλους μετα- (13)
βολήν φησι γίνεσθαι, τοῦ σφαίρου μὲν εἰς τουτονὶ
τὸν ὁρώμενον, τοῦ νείκους ἐπικρατοῦντος νῦν·
‘ὡς καὶ ἐγώ’ φησί ‘δεῦρ’ εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης (16)
νείκεϊ μαινομένῳ πίσυνος’
τῶν δὲ ἐν τούτῳ πάλιν ποτὲ συναιρουμένων
ἁπάντων εἰς μίαν καὶ μονοειδῆ τοῦ σφαίρου φύσιν. (20)
Remarque. F. W. A. Mullach (1860) édite le fr. 115.13 (son vers 12) ainsi : ὡς καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
Au fr. 115.13, le mot δεῦρο (δεῦρ᾿) transmis par Philopon et Asclépios vient à la place de νῦν, lu uniquement chez Plutarque, et n'est jamais retenu par les éditeurs comme étant le mot authentique d'Empédocle. Faut-il retenir comme authentique δεῦρο ou bien νῦν ?
Il y a quelque chose d'étrange à entendre Empédocle dire dans le De exilio qu'il est "maintenant" un errant, sous-entendu que précédemment il ne l'était pas et qu'en plus il le sera ensuite, alors qu'il sait qu'il sortira à court terme de l'errance pour rejoindre le séjour des Bienheureux (fr. 146, fr. 147). Le "maintenant" de l'errance est étrange de la part d'Empédocle. L'expression la plus convenable serait qu'Empédocle dise qu'il est jusqu'à maintenant un errant – laissant entendre que dans le futur cela peut changer. δεῦρο conviendrait pour dire "jusqu'à maintenant" et serait donc plus pertinent que νῦν. Mais aussi bonne que soit cette substitution, elle est difficilement acceptable parce que le sens temporel n'appartient pas à la poésie épique à laquelle Empédocle se rattache.
Au temps d'Empédocle le sens de δεῦρο est avant tout spatial, tant en poésie qu'en prose. δεῦρο signifiait "ici", "jusqu'ici", "jusqu'à l'endroit où le locuteur parle". Pour le fr. 115.13, le sens spatial conviendrait si l'on entend "ici' pour "ici-bas", par rapport au séjour céleste des Bienheureux qui existe parallèlement. Ce sens est possible dans le contexte du De exilio. En effet le vers qui précède le v. 13 est le v. 6 mentionnant les Bienheureux, que l'on imagine résider dans un séjour céleste – qui continue d'exister lorsqu'Empédocle s'exprime. Par ailleurs, Plutarque lui-même utilise δεῦρο dans le De exilio, 607 D7 (Sieveking):
ἀλλ' ἐκ τούτων D5
τὸ σῶμα συμπέπλασται γηγενὲς καὶ θνητόν’, τῆς δὲ
ψυχῆς ἀλλαχόθεν ἡκούσης δεῦρο τὴν γένεσιν ἀποδημίαν D7
ὑποκορίζεται τῷ πραοτάτῳ τῶν ὀνομάτων. D8
Tout cela serait satisfaisant : δεῦρο, l'ici-bas, s'oppose ἀλλαχόθεν qui indiquerait le séjour céleste.
Satisfaisant, si ce n'est que dans le De exilio, précisément, la seule leçon des manuscrits pour le fr. 115.3 est νῦν et non pas δεῦρο. Toutefois, ce νῦν n'est pas suffisant pour écarter δεῦρο. En faveur de Philopon il y a plusieurs arguments :
(1) Philopon transmet ce que l'on considère comme étant la portion authentique du fr. 115.14 : νείκεϊ μαινομένῳ πίσυνος. Il répète cette citation par 4 fois dans 4 oeuvres différentes. De fait, nous avons un préjugé favorable quant à la fiabilité de sa citation. (Pour mémoire, le seul autre auteur à fournir la même portion du fr. 115.14 est Hiéroclès.)
(2) Le préjugé favorable peut légitimement se reporter sur sa citation du fr. 115.13 (où le ὡς initial fait sens par rapport aux trois autres leçons concurrentes prises chez Plutarque et Hippolyte).
(3) Si nous retenons la citation que Philopon fait du fr. 115.13 et 14, nous n'avons aucune correction à faire pour établir ce que l'on considèrera comme le texte authentique d'Empédocle.
Dans le fr. 115, le "jeu de ballon sadique" – pour reprendre une bonne formule de Cl. Ramnoux servant à qualifier le fr. 115.9-12 – précède le vers 13. Dans cette construction, δεῦρο au sens de ici-bas ne pourrait pas s'opposer à ce qui précède (on attend le séjour céleste, et non pas le châtiment terrestre), et devrait donc être écarté. Mais plutôt que d'écarter δεῦρο, c'est la construction du fr. 115 (avec les v. 9-12), héritée de Stein, qui serait à remettre en question. Voir plus bas : Le fr. 115 DK d'Empédocle a-t-il vraiment existé ?
Pourquoi δεῦρο serait-il remplacé par νῦν au fil de la transmission des manuscrits du De exilio ? On peut avancer l'explication suivante. Dans le contexte du De exilio on ne verrait pas une grande différence de sens entre l'emploi de δεῦρο ou celui de νῦν. Dans les deux cas, le narrateur parle de sa situation présente (hic et nunc). Chez Homère (le vaste corpus hexamétrique de référence pour Empédocle), le mot νῦν apparaît 588 fois alors que le mot δεῦρο apparaît 42 fois et la variante avec élision du ο évitant un hiatus 31 fois. En clair, νῦν (588 fois) est plus fréquent que δεῦρο + δεῦρ᾿ (73 fois). La tendance à aller vers la simplicité et l'usage le plus fréquent est en faveur de νῦν. Il s'ajoute à cela que νῦν évite la variante élidée δεῦρο. Une autre raison tient au verbe qui suit δεῦρο ou δεῦρ᾿ chez Homère. Ce verbe est presque toujours un verbe de mouvement, et plus précisément de déplacement : ἱκνέομαι, ἱκάνω, εἶμι, ἔρχομαι, ἄγω, καταβαίνω, ἀφικάνω, ἐρύω, πελάζω, ἀπονέομαι, νοστέω. Certaines exceptions : Iliade, XVII, 637 (avec le verbe voir) ; Odyssée, XV, 428 (avec le verbe vendre ?).
Si le verbe qui devrait suivre δεῦρο est un verbe de mouvement-déplacement ce ne peut pas être le verbe d'état de la première personne du singulier : εἰμί. On écarterait donc δεῦρ’ εἰμι en faveur de νῦν εἰμι, qui se lit facilement (même si cette suite ne se trouve pas chez Homère). Une autre lecture possible est de considérer que le verbe qui suit δεῦρ’ est le verbe aller εἶμι. Dans ce cas, on pourrait expliquer la présence de τὴν (pour un ὁδός élidé) en début de vers. Mais εἶμι ne convient pour deux raisons : (1) chez Homère et chez Hésiode la première personne du singulier au présent de l'indicatif a toujours une valeur de futur ou de futur proche, ce qui ne s'accorde pas avec le sens du fr. 115.13 (voir une analyse développée plus bas, sur εἶμι) ; (2) Hippolyte lit le fr. 115.13 avec le verbe être (εἰμί) et non pas le verbe aller (εἶμι). En conclusion, il convient de retenir δεῦρο, qui se lit aussi chez Asclépius, In Aristotelis metaphysicorum libros A–Z commentaria, “Asclepii in Aristotelis metaphysicorum libros A–Z commentaria”, Ed. Hayduck, M. Berlin: Reimer 1888; Commentaria in Aristotelem Graeca 6.2., 197.20 :
ὁ Ἐμπεδοκλῆς, τί ἐστιν αἴτιον τῆς ἁπλῶς 197.15
κινήσεως; οὐ γὰρ δεῖ λέγειν ἁπλῶς ὅτι οὕτως πέφυκεν, ἐπεὶ οὕτω πάντα
ῥᾷστα ἐπιλύεσθαι. λέγομεν οὖν ὃ πολλάκις εἴρηται, ὅτι πάντα ταῦτα
συμβολικῶς ἔλεγεν ὁ Ἐμπεδοκλῆς· οὔτε γὰρ τὸν σφαῖρον ὑπετίθετο φθεί-
ρεσθαι, ὥς φησιν, οὔτε δὲ τὸν αἰσθητὸν κόσμον, ἀλλὰ διὰ τούτων ἐδήλου
τὴν ἄνοδον καὶ τὴν κάθοδον τῆς ψυχῆς. διὸ ἔλεγεν “ὡς καὶ ἐγὼ δεῦρ' 197.20
εἰμὶ φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης νείκεϊ αἰθομένῳ πίσυνος”. ἔστι γὰρ καὶ
ἐν τῷ σφαίρῳ διάκρισις, εἴ γε πολλὰ νοητά, ἀλλὰ καλύπτεται ὑπὸ τῆς
ἀφράστου ἑνώσεως. καὶ ἐν τῷ αἰσθητῷ δέ ἐστιν ἕνωσις, ἀλλὰ μᾶλλον
ἐπικρατεῖ ἡ διάκρισις. τοῦτο οὖν ἐστιν ὃ λέγει, ὅτι ἐκεῖνος, ὃν μάλιστα
ὑπολάβοι τις σύμφωνα ἑαυτῷ λέγειν, τουτέστιν ὁ Ἐμπεδοκλῆς, καὶ οὗτος 197.25
τὸ αὐτὸ πέπονθε.
Les néo-platoniciens imaginent que l'être mortel terrestre, ici-bas, provient d'un Sphairos (où domine l'Amour), toujours existant en parallèle du monde terrestre. Il y a une chute qui concerne l'être mortel terrestre. Il est certainement faux que pour Empédocle le Sphairos existe quand le Multiple (dont le monde des mortels terrestres) existe. Mais il est au moins vrai que l'être mortel terrestre, ici-bas, provient d'un séjour céleste (où domine l'Amour), toujours existant en parallèle du monde terrestre. Le séjour céleste (voir Plutarque dans le De exilio) ne doit pas se confondre avec le Sphairos. La logique est donc convergente : un ici-bas au même moment qu'un ailleurs où domine l'Amour. Elle est spatiale : une chute et l'espoir d'une remontée. Plus bas, un commentaire sur la chute. L'adverbe δεῦρο dans le fr. 115.13 désignerait le lieu de l'exil et de l'errance, ce lieu est terrestre. Il s'opposerait au lieu céleste.
Quel argument pour maintenir νῦν ?
"C'est Plutarque !"
Mais encore ?
"Par rapport à Empédocle, on ne peut pas mettre sur le même plan de fiabilité Plutarque et Philopon".
Ah ! bon.
"C'est évident, Plutarque a écrit 10 livres sur Empédocle. Il connaît son affaire. Philopon est loin de tout cela."
Il reste que rien ne garantit que Plutarque ait écrit νῦν. C'est uniquement la transmission des manuscrits du De exilio qui apportent νῦν. Or on sait que ces manuscrits nécessitent souvent d'être corrigés. Plutarque pouvait avoir écrit δεῦρ᾿. Voir 607 D5-8. Philopon, par les hasards de la transmission, pourrait avoir eu accès à la bonne version d'Empédocle. On peut être certain que cette version n'a pas été déformée ensuite car elle se maintient à l'identique dans 4 oeuvres différentes. De plus, Asclépius témoigne lui aussi du même texte pour le fr. 115.13.
Une question reste en suspens avec νῦν : comment comprendre que dans le De exilio Empédocle dise qu'il est "maintenant" un errant ? Une réponse sera proposée plus bas dans la section "θεόθεν, et l'errance dans le fr. 115.13".
Différences d’édition entre H. Stein (en 1852) et H. Diels (fr. 115 en 1901, DK 1951)
Stein Diels 1901 Diels-Kranz 1951
v. 1 ἀνάγκης ᾿Ανάγκης ᾿Ανάγκης
2 ἀϊδιον ἀίδιον ἀίδιον
3 – – –
4 αἵματος ἤ * * ὅς κ(ε) <νείκεΐ θ᾿> ὅς κ(ε)
5 δαίμων δαίμονες δαίμονες
6 μίν sing. μίν plur. μίν plur.
7 φυόμενον φυομένους φυομένους
8 – – –
9 σφε sing. σφε plur. σφε plur.
10 – – –
11 ἀκάμαντος φαέθοντος φαέθοντος
12 – – –
13 – – –
14 – – –
L'assemblage des 14 vers du fr. 115 révèle certaines difficultés à rendre les diverses sources cohérentes du point de vue grammatical.
Stein imagine une syntaxe autour du singulier : τις, ἐπομόσσηι, δαίμων, µίν, φυόμενον (masc.), μεταλλάσσοντα (masc. sg. qui serait en accord avec φυόμενον, et qui donc trouverait son sujet dans µίν et plus haut dans δαίμων), σφε (singulier ?).
Avec moins d'écart par rapport aux sources, Diels imagine une syntaxe autour du pluriel : δαίμονες, µίν, φυομένους, μεταλλάσσοντα (neutre. pluriel accordé à εἴδεα comme chez Hippolyte), σφε. Nous examinerons plus bas le tour de passe-passe de Diels, en 1898, pour lire un μίν pluriel.
Le v. 4 est considéré comme inauthentique par certains éditeurs : Knatz (1891), Wilamowitz (1929), Zuntz (1971), Primavesi (2001 - 2021), Kingsley (2003), Gemelli-Marciano (2009 - 2024). Toutefois, si le v. 4 est supprimé du propos d'Hippolyte – qui est le seul à le citer – le propos devient bancal, car il n'y a plus de répondant causal à καταδίκη (condamnation) mentionné un peu plus tôt.
On suppose parfois que le v.3 manquerait chez Hippolyte, autrement dit que ce vers se serait perdu dans la transmission. Mais la cause de la condamnation chez Hippolyte ne peut pas être le meurtre exprimé au v. 3, car la Haine (le démiurge du Multiple) ne peut pas punir le meurtre. Le v. 4 (le parjure) a donc toute sa place, et le v. 3 n'a pas sa place. Reste à savoir en quoi consiste ce parjure ; Hippolyte ne le dit pas.
Dans le De exilio, Plutarque aurait omis volontairement le v. 4 (pourquoi ?), ou bien ce vers se serait perdu lors de la transmission. A la différence d'Hippolyte, Plutarque veut mettre l'accent sur le point de départ de la punition : le meurtre (voir dans De esu carnium). Le parjure (v. 4) serait pour lui secondaire.
A partir de là, on supposera que les v. 3, 4 et 5 se suivaient effectivement dans le poème d'Empédocle.
δαίμων (correction de δαίμονες par un singulier) : Heeren 1794, Stein 1852, Mullach 1860, Mansfeld 1986, Zuntz 1971, Barnes 1979 et 1982, Vítek 2006, Primavesi 2011.
δαίμονες (pluriel dans les mss., masculin ou féminin, nominatif ou vocatif) : Karsten 1838, Diels 1922, Wilamowitz 1929, DK 1934, Kranz 1949, Zafiropulo 1959, Detienne 1959, Guthrie 1965, Brun 1966, Gallavotti 1975, Van der Ben 1975, Wright 1981, Schofield 1983, Dumont 1988, Inwood 1992, Balaudé 1992-2010, Battistini 1997, Martin & Primavesi 1999, Laurenti 1999, Bollack 2003, Laks 2004, Rashed 2008-18, Barnes 2001, Gemelli M. 2009, Graham 2010, Laks-Most 2016, Gheerbrant 2017, Bernabé 2019, Primavesi 2021, Santaniello 2021.
μίν singulier (singulier chez Homère et Hésiode, 3 pers. acc. masculin ou féminin. Convient comme sujet de l'infinitif ἀλάλησθαι) : Karsten 1838, Stein 1852, Mullach 1860, Fairbanks 1898, Wilamowitz 1929, Kranz 1949, Brun 1966, Zuntz 1971, Barnes 1979 - 1982, Mansfeld 1986, Gallavotti 1975, Wright 1981, Schofield 1983, Inwood 1992, Barnes 2001, Vítek 2006, Rashed 2008-18, Gemelli M. 2009, Graham 2010, Primavesi 2011, Laks-Most 2016, Gheerbrant 2017, Bernabé 2019, Primavesi 2021, Šćepanović 2021.
μίν pluriel (3 pers. acc. Convient comme sujet de l'infinitif ἀλάλησθαι) Diels 1898 («Symbola empedoclea», in Mélanges Weil, p. 127), Diels 1901 (PPF), Diels 1922 (FV), DK 1934, Zafiropulo 1959, Detienne 1959, Guthrie 1965, Van der Ben 1975, Dumont 1988, Balaudé 1992-2010, O'Brien 1996, Battistini 1997, Martin & Primavesi 1999, Laurenti 1999, Bollack 2003, Laks 2004, Santaniello 2021.
Le μίν pluriel au fr. 115.6 est expliqué de la façon suivante par Diels. Puisque δαίμονες est avéré chez Plutarque et chez Hippolyte au v. 5, puisque ensuite au v. 7 le pluriel φυομένους est lu chez Hippolyte, il s'ensuit que dans le vers intermédiaire (le v. 6) il convient de lire un μίν comme étant un pronom au pluriel. Diels sait que μίν ne se lit pas Hippolyte. Mais pour son argumentation, il fait comme si. Là se tient le tour de passe-passe. Il dit bien que Hippolyte a μέν, mais il néglige de rapporter qu'Hippolyte a aussi ἀλάλησθε tout comme Plutarque. Cet ἀλάλησθε ne pose pas de problème avec μέν. Mais il en pose un avec μίν. On pourrait donc de se demander si ce μίν est authentique.
φυόμενον (correction de φυομένους par un singulier, participe présent moyen-passif de φύομαι, masculin accusatif singulier, ou neutre nominatif ou accusatif singulier) : Stein 1852, Mullach 1860, Wilamowitz 1929, Kranz 1949, Brun 1966, Zuntz 1971, Gallavotti 1975, Barnes 1979 - 1982, Wright 1981, Schofield 1983, Mansfeld 1986, Inwood 1992, Vítek 2006, Rashed 2008-18, Gemelli M. 2009, Graham 2010, Primavesi 2011, Bernabé 2019, Primavesi 2021, Gemelli-Marciano 2024. Ici, dans le contexte, φυόμενον ne peut pas être un neutre. C'est un masculin accusatif singulier, tout comme μίν.
φυομένους (pluriel dans le ms. d'Hippolyte, participe présent moyen-passif, masculin accusatif pluriel) : Diels 1922, DK 1934, Zafiropulo 1959, Detienne 1959, Guthrie 1965, Van der Ben 1975, Balaudé 1992-2010, Dumont 1988, Battistini 1997, Martin & Primavesi 1999, Laurenti 1999, Barnes 2001, Bollack 2003, Laks 2004, Laks-Most 2016, Gheerbrant 2017, Santaniello 2021
μεταλλάσσοντα : participe présent actif, soit masculin accusatif singulier, soit neutre pluriel nominatif ou bien accusatif. Hippolyte est le seul à fournir le vers où ce mot apparaît. Dans le contexte, l'accusatif est certain. Reste à connaître le sujet de ce participe : est-il un masculin singulier ou bien un neutre pluriel. Chez Hippolyte, un masculin singulier serait à chercher loin en amont : ὅς (fr. 115.4). Alors que le neutre pluriel accusatif est proche : εἴδεα au vers précédent (fr. 115.7), sans discontinuité dans le texte d'Hippolyte.
Le masculin singulier se justifierait avec µίν singulier, φυόμενον. Dans ce cas on voudrait que l'antécédent soit δαίμων (ou un des δαίμονες), ou bien τις au v. 3 si l'on refuse le v. 4, ou bien ὅς si l'on accepte le v. 4. Voir Zuntz.
L'accusatif neutre pluriel se justifierait avec l'antécédent à l'accusatif pluriel εἴδεα (θνητῶν) au vers précédent. C'est ce que comprend Hippolyte. Voir Diels, Bollack, Šćepanović 2021.
Il est bon de rappeler que ni δαίμων, ni δαίμονες, ni µίν, ni φυομένους ne sont du neutre. Seul φυόμενον pourrait être du neutre mais dans le contexte il ne l'est pas car il dépend de μίν (compris comme un masculin singulier). Le participe présent accusatif pluriel en accord avec φυομένους pour désigner le même antécédent masculin pluriel que φυομένους serait μεταλλάσσοντας (actif) ou μεταλλασσομένους (moyen-passif). Ce que le manuscrit d'Hippolyte ne livre pas. Si l'on retient le masculin φυομένους il faut donc nécessairement prendre μεταλλάσσοντα avec un sujet neutre, donc différent de celui de φυομένους.
σφε singulier : Stein ?, Fairbanks 1898, Vítek 2006, Rashed 2008 et 2018, Gemelli-Marciano 2024. Le singulier est très peu vraisemblable car il s'oppose aux trois sources : De Iside, De vitando, Refutatio. Il ne se comprend que par un souci de cohérence grammaticale dans l'assemblage des vers fait par Stein.
σφε pluriel : Diels 1903 et 1922, DK 1934-1951, Barnes 2001, Karsten 1838, Gallavotti 1975, Kranz 1949, Laks-Most 2016, Gheerbrant 2017, Šćepanović 2021.
Notons qu'Empédocle utilise σφε en tant que pluriel dans le fr. 110.1. Dans le fr. 115.5, il aurait pu utiliser le pluriel σφας pour obtenir une longue par position, si vraiment il avait eu besoin d'un pronom personnel pluriel.
En Ennéade IV, chap.8.1, lignes 19-20, Plotin apporte <φυγὰς θεόθεν> suivi de <πίσυνος μαινομένῳ νείκει>. Plus loin (chap.8.5, lignes 5-6), Plotin comprend φυγὰς θεόθεν pour signifier φυγὴ ἀπὸ τοῦ θεοῦ (οὐδ’ ἡ Ἐμπεδοκλέους φυγὴ ἀπὸ τοῦ θεοῦ καὶ πλάνη οὐδ’ ἡ ἁμαρτία). En clair, Plotin comprend θεόθεν de façon spatiale, et non pas causale.
Dans le De exilio, Plutarque cite 5 vers d'Empédocle :
ἔστιν ᾿Ανάγκης χρῆμα, θεῶν ψήφισμα παλαιόν,
εὖτέ τις ἀμπλακίηισι φόβωι φίλα γυῖα μιήνηι,
δαίμονες οἵτε μακραίωνος λελάχασι βίοιο,
τρίς μιν μυρίας ὧρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθαι,
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης,
Et enchaîne :·
οὐχ ἑαυτόν, ἀλλ’ ἀφ’ ἑαυτοῦ πάντας ἀποδείκνυσι μετανάστας ἐνταῦθα καὶ ξένους καὶ φυγάδας ἡμᾶς ὄντας.
Empédocle nous apprend par là que ce n’est pas seulement lui, mais, à sa suite, nous tous, « qui, êtres de passage ici-bas, sommes des étrangers... » et des exilés.
Plutarque procède ici à une interprétation forte de la citation : selon lui, à un acteur au singulier devrait correspondre un pluriel. Plus qu'Empédocle seul (ἑαυτοῦ, ἐγὼ), c'est tous (πάντας), c'est nous (ἡμᾶς) qu'il faut comprendre : "nous tous".
τις ---> τινές (?)
µίν ---> σφε (?)
ἐγώ ---> ἡμεῖς (?)
Certains comprennent le pluriel δαίμονες en apposition au τις. À travers le singulier τις le référent précis serait les δαίμονες οἵτε [...]. Cela expliquerait que selon Plutarque les daimones empédocléens dans le De Iside sont fautifs ; ils paient leurs manquements (ἀμπλακίηισι) que l'on devine liés au vers fr. 115.3 énonçant un acte physique. Compte tenu de cet acte, les daimones étaient donc des êtres corporels, possédant des membres souillés (de sang, même si ce mot est absent du fr. 115.3). Il est difficile ensuite de comprendre que les mêmes êtres corporels passent d'un milieu de vie dans un autre : de la mer vers la terre, puis de la terre vers les rayons du soleil, puis de ces rayons vers l'éther. Ces êtres corporels ne mourraient pas comme meurent les éphémères. Ils resteraient les mêmes pendant une longue vie. Qui sont-ils ? En quoi les hommes, qui sont des mortels éphémères, seraient-ils concernés par cette histoire ?
Le fr. 115.6 DK est le suivant :
τρίς μιν μυρίας ὧρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθαι
Dans les manuscrits à notre disposition le vers 6 est cité trois fois de façon différente : par Plutarque, par Hippolyte, par Origène. Plutarque et Hippolyte peuvent se rapprocher facilement car l’un et l’autre citent le vers des daimones (v. 5) avant de citer le v. 6. Le v. 6 pourrait donc se comprendre avec le v. 5. Origène ne cite aucun vers avant le v. 6 ; on doit donc s’interroger sur une ou des adaptations possibles du v. 6 à son propos (l'âme). Chez lui, l'infinitif ἀλαλῆσθαι (être muet ?) doit être corrigé en ἀλάλησθαι (errer). Cet infinitif pourrait être une correction de la seconde personne du pluriel ἀλάλησθε en raison de l'absence des daimones (autrement dit en l'absence des destinataires de ἀλάλησθε).
ἀλάλησθαι : présent infinitif moyen du verbe ἀλάλημαι, j'erre.
ἀλάλησθε : deuxième personne du pluriel au présent indicatif moyen du verbe ἀλάλημαι, vous errez.
– Plutarque (Aldine – c’est-à-dire la branche planudéenne, indépendante du ms. W à Vienne) :
δαίμονες οἵ τε μακραίωνες λελόγχασι βίοιο (βίοις dans w).
τρίς µιν µυρίας ὥρας ἀπὸ µακάρων ἀλάλησθε
– Hippolyte (l’unique ms. : Parisinus Supplément grec 464, 96 v°)
δαίμόνιοί τε μακραίωνος λελάχασι βίοισ.
[… prose pour identifier les daimones aux âmes]
τρίς µὲν µυρίας ὥρας ἀπὸ µακάρων ἀλάλησθε
– Celse (dans le Contra Celsum d’Origène, Livre VIII, 53, p. 568 Marcovich ; les mss. A et P – sachant que P est une copie de A)
τρίς µὲν µυρίας ὥρας ἀπὸ µακάρων ἀλαλῆσθαι
Aucune des 3 sources ne donne l’édition classique (celle de Stein, de Diels et de LM) pour le v. 6. µίν est exclusivement donné par les mss. de Plutarque. ἀλαλῆσθαι est exclusivement donné par les mss. d'Origène ; l'édition retiendra une correction de l'accent : ἀλάλησθαι.
En théorie, il y a quatre possibilités d'occurrences avec les deux leçons µίν/µὲν conjointes aux deux leçons ἀλάλησθε/ἀλαλῆσθαι. Nous disposons de 3 des occurrences (avec les 3 auteurs anciens), mais pas de la quatrième, qui a en revanche la faveur de presque tous les éditeurs à partir de 1852 (édition de Stein). On peut s'interroger sur la valeur de la correction moderne qui emprunte à une source et à une autre. Si l'on s'étonne de la présence de μίν (pronom personnel singulier à l'accusatif) à côté de ἀλάλησθε dans un même vers (le verbe errer n'admet pas un accusatif de personne, tout au plus un accusatif de lieu), on peut alors reconnaître que le vers rapporté par Hippolyte, avec μέν ne présente pas cette étrangeté, et mérite considération. Diels (1901 - 1922) et Kranz (1934 - 1951) n'ont pas rapporté ἀλάλησθε dans l'apparat critique du fr. 115.6. Bollack 2003 et LM 2016 ne rapportent pas non plus ἀλάλησθε.
Les éditions du De exilio avant 1572 (Aldine 1509, Froben 1542) ont ἀλάλησθε. Entre 1572 et 1928 la leçon des manuscrits ἀλάλησθε est omise (Estienne 1572, Reiske 1777, Wyttenbach 1797, Hutten 1798, Bernardakis 1891). Les éditions du De exilio à partir de 1929 réintègrent ἀλάλησθε (Sieveking 1929, De Lacy & Einarson 1959, Hani 1980, Caballero et G. Viansino 1995).
Toutes les éditions d'Hippolyte (Miller 1851, Duncker & Schneidewin 1859, Cruice 1860, Wendland 1916, Marcovich 1986) rapportent ἀλάλησθε.
Certains apparats critiques des vers d'Empédocle édités avec ἀλάλησθαι signalent la leçon (non retenue) ἀλάλησθε. Les auteurs sont :
Mullach 1860 (Fragmenta Philosophorum Graecorum, Empedoclis), p. 15-16. (Mullach rapporte l'édition de Miller à la p. 15.)
Sieveking 1929 (Moralia III, De exilio), p. 531.
De Lacy & Einarson 1959 (Moralia VII, De exilio), p. 568.
Van der Ben 1975, p. 113.
Hani 1980 (De exilio), p. 169.
Wright 1981, p. 139.
Caballero et G. Viansino 1995 (De exilio), p. 78.
Vítek 2006, p. 384 (avec une inexactitude : ἀλάλασθε au lieu de la leçon correcte ἀλάλησθε).
Graham 2010, p. 344 (avec deux inexactitudes : ἀλάλασθε au lieu de la leçon correcte ἀλάλησθε, et ἀλάλησθαι chez Plutarque).
Gheerbrant 2017, p. 797 (avec une inexactitude : ἀλάλασθε au lieu de la leçon correcte ἀλάλησθε).
E. Miller (1851) édite pour la première fois la Réfutation d'Hippolyte, Livre VII. Il édite le vers des 30 000 saisons avec μὲν et ἀλάλησθε (VII, 29, 34, p. 249 Miller, folio 96 v°). En note il mentionne pour comparaison τρίς μιν lu chez Plutarque, et la correction ἀλάλησθαι. Stein en 1852 connaissait donc ἀλάλησθε, la leçon du manuscrit d'Hippolyte. Il ne la rapporte pas.
L'édition de Duncker & Schneidewin d'Hippolyte, livres VI-X (1859) porte ἀλάλησθαι dans le texte édité (p. 388, l. 56), tout en maintenant μὲν, et mentionne ἀλάλησθε en apparat critique.
L'édition de Cruice (1860), p. 375, l. 8, suit celle de Duncker & Schneidewin. Cruice mentionne ἀλάλησθε dans son apparat critique.
Wendland 1916, p. 213, porte μὲν et ἀλάλησθαι dans le texte édité, et mentionne ἀλάλησθε en apparat critique (et µιν chez Plutarque).
Marcovich 1986, p. 308, porte µιν et ἀλάλησθαι dans le texte édité, et mentionne en apparat critique μὲν (pour Hippolyte et Origène) et ἀλάλησθε (pour Hippolyte et Plutarque).
Certains apparats critiques ne signalent pas la leçon (non retenue) ἀλάλησθε – et retiennent seulement la correction ἀλάλησθαι (peut-être sans savoir qu'il s'agit d'une correction introduite par Estienne). Les auteurs sont :
Reiske 1777 (VIII, 3), p. 396.
Wyttenbach 1797 (Moralia III, De exilio), p. 446.
Hutten 1798 (De exilio), p. 387.
Bernardakis 1891 (Moralia III, De exilio), p. 573.
Stein 1852 (Empedoclis Agrigentini Fragmenta), p. 78, vers 374 (qui retient néanmoins μὲν chez Hippolyte).
Diels 1901 (PPF), p. 153 - seules les deux leçons µιν et µὲν sont considérées pour le v. 6.
Diels 1922 (FV), p. 267 - seules les deux leçons µιν et µὲν sont considérées pour le v. 6.
Diels-Kranz 1951 (FV), p. 357 - seules les deux leçons µιν et µὲν sont considérées pour le v. 6.
Zuntz 1971, p. 245 - rien sur le v. 6.
Gallavotti 1975, p. 76 - seules les deux leçons µιν et µὲν sont considérées pour le v. 6. Omission de µὲν chez Hippolyte.
Primavesi 2001, p. 30-31 - le v. 6 est présenté avec µιν et ἀλάλησθαι sans mention en note de μὲν et ἀλάλησθε.
Bollack 2003, p. 60 - seules les deux leçons µιν et µὲν sont considérées pour le v. 6.
Laks & Most 2016, p. 368 (Loeb) - rien sur le v. 6.
Gemelli-Marciano 2024, p. 322 - seules les deux leçons µιν et µὲν sont considérées pour le v. 6.
Pour l'apparat critique du De exilio, il ne convient pas de mentionner µὲν (seulement présent chez Hippolyte et Origène). Les auteurs mentionnent ἀλάλησθε et ἀλάλησθαι, avec parfois des erreurs :
Hani 1980, p. 169 - ἀλάλησθαι est mentionné dans les mss. n et β, ce qui est faux (la leçon est ἀλάλησθε).
Avant l'apparat critique peu fiable de Hani, un apparat critique fiable du De exilio, apparu tardivement, doit être signalé ; il s'agit de celui de De Lacy & Einarson en 1959 (Loeb, 405). Van der Ben en 1975 a utilisé cette édition.
Dans son livre Hesiod. Theogony, Oxford 1966, p. 299, M. L. West écrit à propos du vers 481 :
μιν and μέν are frequently confused in MSS., cf. Il. 5. 181, 24. 4, Od. 4. 500, 11. 264, A.R. 2. 8, 4. 880, 1489, Q S . 2. 251, 5.353, 6.221, Musaeus 320.
L'adverbe "frequently" peut être mis en doute. Dans quel pourcentage cette confusion intervient-elle ? Le pourcentage est vraisemblablement faible.
L'emploi de μέν ajoute peu quant au sens du vers : en l'absence d'un δέ ultérieur, il voudrait dire "en vérité", "certainement".
L'attrait de la conjonction µίν [...] ἀλάλησθαι tient à une structure grammaticale connue : un pronom à l'accusatif (µίν) comme sujet d'un verbe à l'infinitif (ἀλάλησθαι).
Le fr. 115 DK d'Empédocle : mythe ou réalité ? Un assemblage trop beau pour être vrai ?
La tradition manuscrite du De exilio (Moralia, 607C) transmet une citation de cinq vers attribués à Empédocle. L’édition de Diels-Kranz a voulu rattacher ces cinq vers à un ensemble supposé plus vaste, constitué de treize vers (fr. 115.1-13 DK). Cette construction implique que Plutarque aurait sélectionné les vers 1, 3, 5, 6 et 13 de ce bloc, tout en omettant les vers intermédiaires (2, 4, 7–12). Autrement dit, la citation du De exilio omettrait 8 vers et serait le produit de trois bonds successifs : (i) 1→3, (ii) 3→5, (iii) 6→13.
L’examen de la pratique citationnelle de Plutarque, sur la base de l’inventaire de Helmbold & O’Neil (W. C. Helmbold & E. N. O’Neil, Plutarch’s quotations, Philadelphie : American Philological Association 1959), invite à douter fortement d’une telle hypothèse. Examinons un échantillon de poètes fréquemment cités par Plutarque — Homère, Hésiode, Euripide, Sophocle, Pindare et Empédocle lui-même en dehors du fr. 115. Cet échantillon est suffisamment large pour être significatif.
L’examen de ce corpus montre que Plutarque cite souvent des vers qui se suivent directement dans son modèle. Rarement il rapproche deux vers en omettant un passage intermédiaire. Pour Empédocle, le cas unique (en dehors du fr. 115) est le fr. 21.3, 5 où un vers est sauté, sans que Plutarque ne le signale (par sa prose). Quand Plutarque saute quelques vers il l'indique souvent à son lecteur par une prose intermédiaire. Il est donc vraisemblable qu'en sautant jusqu’à 6 vers (les vers 7-12 du fr. 115) il aurait prévenu son lecteur d’un tel saut.
Dès lors, l’hypothèse selon laquelle Plutarque aurait présenté cinq vers d’Empédocle extraits d’un bloc de treize vers (115 DK) en masquant trois sauts internes, dont l'un est très important, apparaît improbable. On veut bien croire que Plutarque voulait réduire le plus possible l'étendue de sa citation, mais on peut difficilement croire qu'il s'écartait de ses habitudes de présentation des vers telle que nous l'observons par ailleurs.
Une solution possible est que Plutarque, dans le De exilio, transmettait un bloc authentiquement continu de cinq vers, tel qu’il le lisait dans son exemplaire d’Empédocle. Une autre solution, plus vraisemblable, serait (a) la disparition d’un vers entre les vers 1 et 3 (nous essaierons de justifier plus loin cette disparition) et un autre entre 3 et 5, dans le prolongement d’un incident de transmission avéré à la fin du v. 3 ; et (b) l'enchaînement du vers 13 avec le vers 6 parce que dans son modèle Plutarque lisait ces deux vers l'un à la suite immédiate de l'autre. Le grand saut de 6 vers – sans prose de reprise – est improbable. Trois remarques abondent dans le même sens. (1) Le vers 13 transmis par Philopon et Asclépius (ὡς καὶ ἐγὼ δεῦρ᾿ εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης) convient parfaitement après le vers 6 transmis par Hippolyte, vers 6 légèrement corrigé pour l'accentuation de ὥρας (τρίς µὲν µυρίας ὧρας ἀπὸ µακάρων ἀλάλησθε) ; (2) le vers 13 transmis par Hippolyte dirait une naissance hors du fr. 29, lequel n'a rien à voir avec les v. 9-12 du fr. 115 ; (3) La suite attendue après les vers 9-12 n'est pas le vers 13, qui dit l'exil et l'errance, mais des vers esquissant la sortie de l'exil et de l'errance (voir le De Iside)[1]. – En somme, les v. 9-12 ne seraient pas à leur bonne place dans le modèle que Plutarque pouvait lire et en partie citer dans le De exilio.
En 2022, M. A. Santamaría apporta un argument qui justifierait la présence du v. 2 dans le bloc de vers initial lu par Plutarque[2]. Je cite (M. A. Santamaría, "Divine crime and punishment: breaking the cosmic law in Hesiod’s Theogony 783-806 and Empedocles’ fragment DK B115,” in: Hesiod and the beginnings of Greek philosophy, ed. L. Iribarren & H. Koning, Leiden-Boston: Brill 2022, p. 294-312, à la page 303) :
Empedocles begins his account of the punishment of the guilty daimôn with the solemn declaration of the divine law which governs it: Anankê’s oracle, sealed by broad oaths: ἔστιν Ἀνάγκης χρῆμα, θεῶν ψήφισμα παλαιόν, | ἀίδιον, πλατέεσσι κατεσφρηγισμένον ὅρκοις (1–2). This formulation seems to recreate two Hesiodic verses that function as a recapitulation of the passage regarding the swearing on the water of Styx: τοῖον ἄρ’ ὅρκον ἔθεντο θεοὶ Στυγὸς ἄφθιτον ὕδωρ | ὠγύγιον· τὸ δ’ ἵησι καταστυφέλου διὰ χώρου (Th. 805–806).
Empedocles adopts the key word ὅρκος in his verses and substitutes ὕδωρ, a central term for Hesiod, for the more abstract ψήφισμα, to which he applies two adjectives, παλαιόν and ἀίδιον, which are practically synonyms for ὠγύγιον and ἄφθιτον, although they appear in reverse order.
Cette analyse concerne directement l'exil du dieu parjure, que ce soit chez Hésiode ou chez Empédocle. Le v. 2 est impliqué tout autant que le v. 1. Dans cette mesure, il est donc très vraisemblable que Plutarque lisait le v. 2, mais qu'il l'a omis dans sa citation.
Nous devons obligatoirement corriger la fin du vers 3 qui a pour leçon unique "μιν" ne convenant ni pour finir l’hexamètre ni pour le sens (on attend un verbe). L’incident de transmission aurait pu s’étendre jusqu’à la disparition du v. 4. Le v. 4 fourni par Hippolyte ferait alors partie du bloc de vers lu par Plutarque. Même s'il s'en défend (car selon lui le v. 4 est inauthentique), M. A. Santamaría apporterait une remarque justifiant le v. 4 dans le bloc de vers initial lu par Plutarque. Je cite (Santamaría 2022, p. 304) :
In verses 3 to 6, Empedocles describes the committing of a crime and its consequence, a lengthy expulsion from the divine community, employing the same syntactic structure as Hesiod [...] :
ὅς κεν τὴν ἐπίορκον ἀπολλείψας ἐπομόσσῃ v. 793
ἀθανάτων οἳ ἔχουσι κάρη νιφόεντος Ὀλύμπου,
κεῖται νήυτμος τετελεσμένον εἰς ἐνιαυτόν· v. 795
Hesiod, Theogony 793–795
εὖτέ τις ἀμπλακίηισι φόνωι φίλα γυῖα μιήνηι, v. 3
δαίμονες οἵτε μακραίωνος λελάχασι βίοιο v. 5
τρίς μιν μυρίας ὧρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθαι v. 6
Empedocles, fragment DK B115.3, 5–6
Of note are the positional parallels between ἐπομόσσῃ and μιήνῃ (both aorist subjunctive) at the end of the verse, similar antecedents (ἀθανάτων, δαίμονες) followed by the relative (οἳ, οἵτε), the verbs with a similar meaning (ἔχουσι, λελάχασι), as well as the reference to duration (τετελεσμένον εἰς ἐνιαυτόν, τρίς … μυρίας ὧρας). It is also significant that Empedocles has substituted ἀθανάτων for δαίμονες, specifying that they are not immortal, rather merely long-lived [...]
Santamaría refuse l'authenticité du v. 4 : [— ∪ ∪ ὅς κ(ε) ἐπίορκον ἁμαρτήσας ἐπομόσσηι]. Mais nous ne la refusons pas. De fait, nous remplacerons dans sa présentation de trois vers en continu le v. 3 par le v. 4. En conséquence, le rapprochement établi entre la Théogonie 793-795 et Empédocle, fr. 115.4-6 est encore meilleur. Il l'est parce que le v. 3 ne dit pas le parjure (comme au v. 793), alors que le v. 4 le dit. Il l'est parce que le verbe au subjonctif ἐπομόσσηι est précisément le même chez Hésiode et chez Empédocle. On ne peut pas être certain que les v. 3 et le v. 4 se suivent directement. Toutefois, nous le supposons. Le v. 795 indique certes une durée de punition tout comme le v. 6, mais il y a au moins trois différences majeures : (a) chez Empédocle la durée de 30 000 saisons dit toute la punition, alors que chez Hésiode la durée de 1 an de coma n'est que le dixième de la punition totale ; (b) Chez Empédocle il n'y a pas de coma, il y a tout de suite du mouvement, en clair de l'errance.
Le fr. 115.13 (τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης) avec le τῶν initial prête à confusion. Pour de nombreux commentateurs, ce τῶν renverrait à des daimones, et ferait que ἐγώ (Empédocle) est un des daimones (v. 5) repris par le σφε au v. 9. Assurément, le σφε au v. 9 a pour antécédent des daimones chez Plutarque (De Iside, De vitando). Mais le τῶν provient uniquement d’Hippolyte, Réfutation, VII, 29, 14.5, – pour mémoire dans l'unique manuscrit : le Parisinus Supplément grec 464 – qui ne donne pas directement pour antécédent à ce τῶν des daimones mais toutes choses (le feu, l’eau, la terre, l’air, les animaux, les plantes) arrachées par la Haine à l'un-Sphairos. (Voir notre analyse plus bas dans "Les daimones et les âmes chez Hippolyte".) Hippolyte ne parle des daimones que bien après (ibid. 16.2) et ne dit pas d’eux que ce sont des choses arrachées au Sphairos ; il les identifie à des âmes.
Quant à Plutarque, dans le De exilio, 607 D1, il n’a pas τῶν pour le fr. 115.13 mais soit τήν soit σύν. Si l’on remplace artificiellement l’un des deux par τῶν on aboutit à ce que l’ἐγώ serait un des Bienheureux avant la chute (fr. 115.6), ce qui est contradictoire avec la certitude que l’ἐγώ est un exilé (φυγάς) et un errant (ἀλήτης), après la chute (fr. 115.13). Le fr. 115 est un montage habile de diverses sources et d’authentiques fragments – montage initié par H. Stein en 1852 et repris par H. Diels en 1901 – qui peut conduire à des interprétations mal fondées.
Dans le De Iside, lors de son commentaire à la suite de sa citation du fr. 115.9-12, Plutarque envisage le retour au rang naturel des daimones, hors de l'exil punitif. Suite à sa citation du fr. 115.9-12, Hippolyte envisage lui aussi la sortie de l'exil des daimones-âmes. La construction du fr. 115 ne propose pas une telle suite. Le fr. 115.13 (qu'aucun manuscrit ne donne à suite du v. 12) n'est pas une sortie de l'exil. En conséquence, il serait plus probable que les fr. 146 et 147 (quand certains hommes deviennent des dieux) suivent les v. 9-12 plutôt que le v. 13 (le narrateur dit être un exilé et un errant).
Dans le De exilio édité dans l'Aldine (1509), on lit trois vers successifs :
δαίμονες οἵ τε μακραίωνες λελόγχασι βίοιο. v.3
τρίς μιν μυρίας ὥρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθε. v.4
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης. v.5
Le verbe conjugué ἀλάλησθε est une deuxième personne du pluriel (présent indicatif moyen) que l'on retrouve également chez Hippolyte (τρίς μὲν μυρίας ὥρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθε), mais qui a été corrigé en ἀλάλησθαι (présent infinitif moyen) par les éditeurs à partir de 1572 (Estienne). Dans le contexte, c'est un présent : vous errez. Qui est désigné par le "vous" ? Les daimones, mentionnés au vers précédent, que l'on peut comprendre au vocatif comme l'indique pour la première fois M. Rashed en 2008 (Elenchos, p. 19). Qui peut s'exprimer par ce "vous", en se désignant lui-même : le ἐγώ du vers qui suit immédiatement. Autrement dit, le "vous" et le "je" qui dit "vous" sont étroitement liés. Cela contribue à affirmer que Plutarque cite des vers qui se suivent. L'insertion des vers du fr. 115.7-12 entre le fr. 115.6 et le fr. 115.13 apparaît comme artificielle. Le De exilio permet de comprendre le couple "vous"/"je". En revanche, il y a lieu de s'interroger sur le vers cité par Hippolyte (τρίς μὲν μυρίας ὥρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθε) qui n'est pas suivi du vers portant ἐγὼ [...] εἰμι. Dans ce cas, qui pouvait énoncer le "vous" ?
En conclusion, La suite de treize vers éditée par Diels-Kranz (fr. 115.1-13) doit donc être tenue pour une construction érudite moderne, dépourvue de fondement dans la pratique effective de citation de Plutarque. La suite probable de vers dans le modèle cité par Plutarque serait la suivante :
ἔστιν Ἀνάγκης χρῆμα, θεῶν ψήφισμα παλαιόν,
ἀίδιον, πλατέεσσι κατεσφρηγισμένον ὅρκοις·
εὖτέ τις ἀμπλακίηισι φόνωι φίλα γυῖα μιήνηι,
δαίμονες οἵτε μακραίωνος λελάχασι βίοιο,
ὡς καὶ ἐγὼ δεῦρ᾿ εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
NOTES
[1] Toutefois, la suite des vers 9-12 est pensée différemment par F. G. Sturz, D. Scinà, S. Karsten, F. W. A. Mullach. Sturz fait suivre les vers 9-12 (ses vers 356-359) par le fr. 103 (son vers 360), puis le fr. 110.10 (son vers 361), puis le fr. 117 (ses vers 362-363). Scinà fait suivre les vers 9-12 (son fragment 80) par le fr. 121.4 (son fragment 81), puis le fr. 121.2 (son fragment 82). Karsten fait suivre les vers 9-12 (ses vers 16-19) par le fr. 121, fr. 122, fr. 123 (les vers 20-30 Karsten). Mullach fait suivre les vers 9-12 (ses vers 32-35) par le fr. 2, puis par le fr. 3. C. Gallavotti fait suivre les vers 9-12 (ses vers 103.11-14) par le fr. 117 (son fragment 104, puis par le fr. 127 (son fragment 105). Aucun éditeur ne rapproche le fr. 146 des v. 9-12.
[2] Le fr. 115.2 fait-il vraiment partie du texte d'Empédocle que Plutarque avait sous les yeux quand il cite l'Agrigentin dans le De exilio ? On peut en douter. Simplicius cite le vers dans un contexte qui n'est pas celui des Catharmes. Certes, Hippolyte cite le vers après avoir clairement rapporté des vers des Catharmes, mais après avoir aussi rapporté des vers de la Physique. Hippolyte semblerait revenir à la Physique, dans une composition en anneau. Bollack 1969 estime que le fr. 115.1-2 cité par Hippolyte et Simplicius appartient à la Physique (fr. 110 Bk). Il est suivi par Santaniello (“Due frammenti e l’analogia in Empedocle: B115 D.-K. e il fr. 110 Bollack” 2010). Voir aussi Cl. Ramnoux (« Études présocratiques, III Hippolyte, « Contre les hérésies » VII, 383 à 399 (suite) », Revue Philosophique de la France et de l'Étranger, T. 159, 1969, p. 187-209). Contra : O'Brien 1981, Laks 2005. Après l'apport de Santamaría qui validerait le v. 2 dans le bloc de vers lu par Plutarque dans le De exilio, nous concluons à une répétition des vers 1-2 dans deux endroits différents de la poésie d'Empédocle.
Dans le chant II, 541-548 de ses Argonautiques, Apollonios de Rhodes, semble avoir pris une partie de son inspiration dans les vers d'Empédocle présents dans fr. 115[1]. On peut alors se poser la question : Apollonios peut-il témoigner de l'existence du fr. 115 tel qu'édité par Diels ? Voici le passage en question (éd. Vian 1974, différente de l'édition Fraenkel 1970) :
Ὡς δ’ ὅτε τις πάτρηθεν ἀλώμενος — οἷά τε πολλὰ 541
πλαζόμεθ’ ἄνθρωποι τετληότες, ουδέ τις αἶα
τηλουρός, πᾶσαι δὲ κατόψιοί εἰσι κέλευθοι —,
σφωιτέρους δ’ ἐνόησε δόμους, ἄμυδις δὲ κέλευθος
ὑγρή τε τραφερή τ’ ἰνδάλλεται, ἄλλοτε δ’ ἄλλῃ 545
ὀξέα πορφύρων ἐπιμαίεται ὀφθαλμοῖσιν
ὣς ἄρα καρπαλίμως κούρη Διὸς ἀίξασα
θῆκεν ἐπ’ Ἀξείνοιο πόδας Θυνηίδος ἀκτῆς.[2] 548
Quand quelqu’un court le monde loin de sa patrie — nous autres hommes,
il nous arrive souvent d’errer dans nos malheurs ; il n’est alors pas de terre trop lointaine
et toutes les routes s’offrent à la vue —,
et il voit dans son esprit sa propre maison ; simultanément la route
de mer et celle de terre se montrent à lui et, 545
dans la rapidité de ses pensées, il cherche des yeux tantôt l’une, tantôt l’autre. 545-546
Aussi promptement, la fille de Zeus s’élança
et mit le pied sur la côte thynéide de l’Axin.
(Traduction E. Delage avec modifications)
Vers 541. Un τις est en errance loin de sa patrie (ὅτε τις πάτρηθεν ἀλώμενος). Pensons chez Empédocle au τις du fr. 115.3. Puis un écho possible serait avec le fr. 115.6 : πάτρηθεν en écho à ἀπὸ μακάρων ; ἀλώμενος à ἀλάλησθε / ἀλάλησθαι. Enfin, πάτρηθεν ἀλώμενος reprendrait θεόθεν καὶ ἀλήτης du fr. 115.13. (Sur θεόθεν comme adverbe causal, voir la section qui lui est consacrée ci-dessous.) Le τις du v. 541 réinterprèterait le τις du fr. 115.3, et surtout l'ἐγώ du fr. 115.13.
Vers 542. Après le singulier – l’errance d’un τις –, voici l’errance malheureuse de plusieurs avec l'implication d'un "nous" (πλαζόμεθ’ ἄνθρωποι τετληότες). Le passage de l’un au multiple associé à la souffrance reprend le passage d’un τις ou d'un ὅς (v. 3 et v. 4) aux daimones qui seront ballotés entre les éléments et haïs de tous (v. 9-12). L’errance d’un seul est déjà prononcée au v. 541 quand l’errance malheureuse de plusieurs prend place au v. 542, tout comme l’errance d’un seul est déjà prononcée (v. 3 et v. 4) quand l’errance de plusieurs prend place avec le vers des daimones (fr. 115.5) – si l'on accepte de considérer que l'errance lue au fr. 115.6 concerne en fait ces daimones du vers précédent. Après le τις du fr. 115.3 que l'on pourrait comprendre avec le τις du v. 541, ce ne sont pas directement les daimones du fr. 115.5 qu'il faudrait entendre, mais ceux du fr. 115.9-12, avec le pronom σφε. En effet, les daimones du fr. 115.5 ne disent rien des malheurs (v. 542 : τετληότες).
Vers 543-544. κέλευθοι et κέλευθος, tous deux en fin de vers viennent en écho à κελεύθους en fin de vers au fr. 115.8.
Au vers 544, σφωιτέρους est un adjectif possessif de la troisième personne, ici accordé à l’accusatif pluriel δόμους, un adjectif rattaché à la forme habituelle σφέτερος, qui appartient à la même famille que σφε. L’importance du pronom σφε, également à l’accusatif pluriel, se signale dans le v. 9 d’Empédocle.
Au vers 544, le sujet du verbe à la troisième personne du singulier ἐνόησε – le τις du v. 541 – viendrait en écho au τις du fr. 115.3 et à l'ἐγώ du v. 13. Celui qui voit (ἐνόησε ; νοέω) dans les Argonautiques (v. 544) correspondrait à l’ἐγώ sur le chemin de l’exil (par la volonté des dieux = θεόθεν) et de l’errance (fr. 115.13).
Disons plus : il s'agit ici de voir par l'esprit, de prendre de la hauteur (voir Iliade XV, 80-83) et de saisir les événements dans un plan large, panoramique ; c'est ce que fait Empédocle dans le fr. 115.13. Pour qui cherche ailleurs un parallèle dans les vers d'Empédocle, c'est le regard que ce dernier conseille d'avoir à Pausanias (fr. 17.21) : τὴν [= Φιλότης] σὺ νόωι δέρκευ. Chez Apollonios, le travail de l'esprit (comme le roulement incessant des vagues) est aussi évoqué avec le participe présent πορφύρων (v. 546). Voir Argonautiques, III, 453 et v. 456, pour les reprises de ὀφθαλμοῖσιν, ἰνδάλλεται, πορφύρων.
Vers 545. ὑγρή τε τραφερή τε rappellent la suite πόντος δ’ ἐς χθονὸς οὖδας au début du fr. 115.10. ἄλλοτε δ᾿ ἄλλῃ résonne en écho avec l’ἄλλος δ᾿ ἐξ ἄλλου au fr. 115.12.
Toutes ces correspondances ne tiennent-elles qu’au hasard ? Je suppose que non. Outre un certain goût pour une poésie érudite et sophistiquée, Apollonios pouvait avoir un certain intérêt à mettre en arrière-plan le passage d’Empédocle. Les hommes qui errent, loin de leur patrie, et qui font face à des épreuves douloureuses, suggèrent les Argonautes. L’errance douloureuse suggère les vers 9 à 12 du fr. 115, et aussi le vers célèbre d’Empédocle (fr. 115.13).
Apollonios introduit sa comparaison pour dire la rapidité de l’arrivée d’Athéna près du chemin emprunté par les Argonautes. La vue, les yeux, le spectacle occupent une place notable dans le comparant (κατόψιοί, ἐνόησε, ἰνδάλλεται, ὀφθαλμοῖσιν). Dans le comparé, on devine qu’Athéna suit les Argonautes du regard, et les accompagne dans leur progression[3]. De même chez Empédocle, les dieux éternels suivent les daimones du regard et participent à leur progression[4].
Si le rapprochement avec Empédocle a un sens, il faut rapporter le τις du vers 541 à l’errance des mortels terrestres, loin de leur « patrie » tels que Plutarque les présente dans le De exilio 607 D : « nous tous, ‘qui êtres de passage ici-bas, sommes des étrangers’ et des exilés. […] l’âme est exilée et errante » (trad. Hani avec modification). Et remarquer dans la foulée que Plutarque prolonge ici sa citation du fr. 115.13.
Le passage d’Apollonios induit à se remémorer l’exil d’un Bienheureux, même si chez Apollonios aucune faute et aucune punition ne sont suggérées. Apollonios nous invite à découvrir une référence circulaire dans le Proème : le τις serait à la fois une personne apparemment externe à l’exil (fr. 115.3) et un exilé (fr. 115.13).
Le passage cité d'Apollonios permet-il de valider indirectement que le fr. 115, tel qu'édité par Diels, était lu par Apollonios ? Non, pas. Il n'y est question ni du décret des dieux, ni d'un crime de sang, ni d'un parjure, ni des daimones, ni des Bienheureux, ni de la réincarnation. La suite des convergences de vocabulaire que nous avons relevées entre Apollonios et Empédocle ne s'accorde pas avec la suite continue des vers du fr. 115. L'exemple le plus saillant est celui du τις du vers 541, qui certes ferait penser au τις du fr. 115.3, mais qui est bien plus en relation avec le fr. 115.13. Le début d'un passage s'accorde avec la fin d'un autre. Entre les deux passages, il y a avant tout une expérience de pensée partagée, le panorama d'une existence mortelle. Chez Empédocle, ce serait à lire dans le fr. 115.13 et aussi le fr. 117.
Le voyageur chez Apollonios fait penser au voyageur de la réincarnation dans le fr. 115, à apodémia (dans le De exilio et chez Hippolyte, Ref. VI. 26).
Le fr. 115, toujours recopié ici ou là en 2026, avec seulement quelques petites variantes, témoigne de la longévité extraordinaire d'une suite de vers imaginaire. Cette longévité tient à l'autorité de Diels et à la réelle intelligence et à la simplicité de l'assemblage des 14 vers. La critique du côté artificiel du fr. 115 est une chose facile. Mais quelle route suivre pour saisir les fragments de vers en continu authentiquement empédocléens ? Partir de certitudes ou presque.
La suite de 5 vers proposée par Plutarque dans le De exilio est le point de départ. On peut seulement y ajouter le v. 4 provenant d'Hippolyte et le v. 14 provenant de Philopon et de Hiéroclès.
Il y a des répétitions de vers chez Empédocle : voir dans le fr. 17 (1-2 = 16-17) et le v. 26 où nombre de vers sont repris du fr. 17. À partir de ce constat, le v. 5 a pu être répété ailleurs qu'à sa place tenue dans le fr. 115. Ce vers se trouve avant le vers des 30 000 saisons dans ledit fr. 115, puis il serait répété plus tard dans un nouveau fragment venant peu avant les v. 9-12.
Que faire du v. 7 trouvé chez Hippolyte et chez Origène avec variante ? Sa place ne devrait pas suivre immédiatement le v. 6 (il ne suit pas le v. 6 chez Hippolyte). Mais où le placer ? il y a là une réelle difficulté.
Les v. 1-2 apportés par Hippolyte et Simplicius appartiennent à un fragment différent du fr. 115. Il y aurait une répétition des v. 1-2 à deux endroits différents.
Au total, à la place du pseudo fr. 115, il y aurait 2 suites de vers (de vrais fragments), que l'on ne sait pas relier entre elles, comme c'est le cas pour bien d'autres fragments.
En séparant de façon forte les vers de la Physique et ceux des Catharmes, Stein a contribué à rompre l'unité que l'on pouvait deviner dans la pensée empédocléenne. En rassemblant de force des vers pris dans des endroits différents, Stein a créé un pseudo-fragment de grande postérité grâce à l'appui de Diels avec son fragment 115. Stein est le mauvais δαίμων des éditions d'Empédocle.
[1] J’ai signalé ce passage d’Apollonios dans Empédocle. Sur le chemin des dieux, p. 590-591 note 120. J’en reprends maintenant les idées essentielles en les développant. – Un scholiaste à Apollonios avait déjà repéré que le passage s’inspire d’Iliade XV, 80 (plus largement v. 80-83 ; Héra). Les commentateurs modernes reprennent parfois ce rapprochement ; mais aucun ne suppose qu’une seconde allusion peut se mêler à la première. Dans « L’hymne à l’Amour d’Empédocle sur fond de violence épique (Homère et Apollonios de Rhodes) » (2023), j’espère avoir montré sur un exemple concret qu’Apollonios peut mêler deux allusions, l'une à Homère et l'autre à Empédocle.
[2] Pour des commentaires sur ce passage : Scholies à Apollonios de Rhodes, Fr. Vian, « Notes critiques au chant II des "Argonautiques" d’Apollonios de Rhodes », Revue des Études Anciennes, 75, 1-2, 1973, p. 82-102 aux pages p. 95-96.
[3] Vian 1973, p. 95, écrit à propos de la promptitude mise en valeur dans la comparaison : « selon E. Livrea, il existe une similitude plus profonde entre les deux termes de la comparaison : Athéna, du haut du ciel, a une vue d’ensemble des chemins et des pays comme l’exilé qui s’abandonne à ses rêves ». La remarque est juste et vaudrait aussi pour le passage empédocléen.
[4] Les dieux éternels du fr. 115.1 peuvent suivre et garantir la bonne exécution d’une condamnation qui dure 30 000 saisons. Les quatre dieux racines de toutes choses contribuent activement aux tribulations des daimones dans le v. 9-12.
v. 1 : qui sont les dieux ? (Les 6 principes selon Hippolyte, ou bien les Bienheureux du v. 6 ?, ou bien d'autres dieux ?)
v. 3 : qui est le τις ? (Un simple mortel terrestre, tel un homme, ou bien un dieu, un daimôn, un Bienheureux du v. 6 loin de son séjour céleste ?)
v. 3 : Faut-il lire φόβωι (la leçon des manuscrits) ou bien φόνωι (la correction introduite par Estienne) ?
v. 4 : qui est le ὅς ? (Un simple mortel terrestre, tel un homme, ou bien un dieu, un daimôn, un Bienheureux du v. 6 loin de son séjour céleste, un Bienheureux dans son séjour céleste ?)
v.3 - v. 4 : est-ce que le ὅς est en fait le τις ?
v. 5 : que sont les δαίμονες (le pluriel est la leçon des manuscrits ; Heeren a corrigé par le singulier, suivi par Sturz, Stein, Mullach, Zuntz, Vítek, etc.) ? Comment relier les daimones avec le vers qui précède et le vers qui suit ? δαίμονες peut-il être un vocatif (à quelle condition ?) ?
v. 5 : que faire de οἵτε μακραίωνος λελάχασι βίοιο ? Est-ce une relative qui détermine les daimones (sous-entendant qu'il existe d'autres daimones ne répondant pas à la caractérisation de la relative) ? Est-ce un contenu entre parenthèses, qu'il faudrait signaler par un encadrement de virgules ou de tirets d'incise ?
v. 6 : faut-il lire μιν ou μέν ? faut-il lire ἀλάλησθε ou ἀλάλησθαι ? Qui serait le μιν ? Serait-ce un singulier (Stein) ou bien un pluriel (Diels) ? Qui seraient visés par la deuxième personne du pluriel avec ἀλάλησθε ? Les daimones au vocatif ? Qui utiliserait le "vous" ? Le locuteur du vers 13 : ἐγώ ? Est-ce que ce locuteur serait Empédocle ?
v. 7-8 : faut-il conserver le pluriel φυομένους (Diels) ou corriger par le singulier (Stein). Quel est le sujet implicite de μεταλλάσσοντα ? Est-ce un neutre accusatif pluriel ? εἴδεα au vers 7. Ou bien est-ce un masculin accusatif singulier ? μίν au vers 6 si l'on admet que ce pronom est un singulier.
v. 9 : avec certitude, le σφε a pour antécédent les daimones (voir De Iside, De vitando, voir Refutatio). Mais que sont-ils par rapport aux êtres de sensation mortels (plantes, animaux, hommes) ?
v. 13. : quel pourrait être l'antécédent de τῶν ? Dans le fr. 115 (le bloc de vers sans discontinuité imaginé par Stein), et chez Hippolyte qui est le seul à le rapporter ?
v. 13 : que penser de εἶμι et de θεόθεν ?
Il est souhaitable, et même sans doute nécessaire, de s'accorder sur un vocabulaire de croyances qui sont au cœur (ou en arrière-plan) des fr. 8, fr. 9, fr. 11, fr. 12, fr. 15, fr. 115, fr. 117, fr. 118, fr. 119, fr. 120, frr. 125, fr. 126, fr. 127, fr. 136, fr. 137, fr. 139, fr. 146, fr. 147, d 5-6 MP.
Les fr. 8 à 15 serait du ressort de la Palingénésie.
Même arbitraire, la compréhension relative et stable des différentes notions entre elles est utile.
Voir J.-C. Picot, Empédocle. Sur le chemin des dieux, Paris : Les Belles Lettres 2022, (Anagôgê, 15), p. 556-563.
Les manuscrits existants du De exilio de Plutarque citent cinq vers d’Empédocle à la suite (en 607 C-D). Le destinataire du De exilio – un notable de Sardes – n’est probablement pas un spécialiste de la poésie d’Empédocle comme l’était Plutarque. Les cinq vers devaient alors être compris sans trop de difficulté ou de connaissance d’Empédocle. Mais c’est un fait que tels qu’ils nous parviennent, ils présentent quelques obscurités. Notre première tâche sera de comprendre ce qu’au XVIe s. les premiers traducteurs de la citation des cinq vers ont compris. Le point de repère initial du texte grec est l’édition Aldine de 1509. Sur cette base, Angelo Barbato fut le premier traducteur (1516). Nous examinerons ensuite ce que Guilielmus Xylander, Jacques Amyot (inspiré par la correction du texte grec introduite par Henri II Estienne en 1572), et quelques autres ont traduit.
Voici les cinq vers attribués à Empédocle, selon l’édition grecque dite Aldine publiée à Venise en 1509 (Plutarchi opuscula LXXXXII)[1], à la p. 639[2] :
ἔστι τι ἀνάγκης χρῆμα θεῶν ψήφισμα παλαιὸν, v.1
εὖ τέ τις ἀμπλακίησι φόβῳ φίλα γυῖα μιν v.2
δαίμονες οἵ τε μακραίωνες λελόγχασι βίοιο. v.3
τρίς μιν μυρίας ὥρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθε. v.4
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης. v.5
À une exception près (σὺν, à la place de τὴν au v.5, lu dans le manuscrit w = Vind. Phil. Gr. 36), les mots de cette édition de 1509 reprennent les leçons des manuscrits existants[3]. Pour le sens à dégager, trois mots sont problématiques : μιν à la fin de la deuxième ligne, ἀλάλησθε à la quatrième ligne, et τὴν à la cinquième ligne si l’on retient εἰμί.
(1) Dans le contexte du v.2 le μιν retenu n’a pas de signification, alors que le mot est pourtant connu. Une certitude vaut : avec μιν, l’hexamètre est bancal ; et il manque un verbe. Il faut donc une correction. Celle de Estienne qui introduit μιῄνῃ en 1572 (μιήνῃ en 1573) est bonne.
(2) Le mot εἰμί – verbe être – n’est pas forcément authentique. En lettres capitales, ce mot ΕΙΜΙ est en concurrence avec εἶμι – verbe aller. Certes, tous les manuscrits existants, en minuscules, ont εἰμί. Mais ils dépendent d’une interprétation ancienne lors du passage des capitales ΕΙΜΙ aux minuscules. Le verbe être, plus courant que le verbe aller, aurait pu être alors choisi. Si le verbe être est authentique, l’accusatif τήν ne s’explique pas. Une correction est nécessaire (plusieurs possibilités existent dont la leçon σύν). Si le verbe être doit être remplacé par le verbe aller, le τήν peut trouver une explication comme article avec l’ellipse de ὁδόν. Mais le sens obtenu reste à être validé ou pas par le contexte.
Au v.1, il convient de lire τι ἀνάγκης avec une synalèphe. L’élision du ι permet ainsi d’éviter le hiatus et l’ajout d’une brève qui romprait l’hexamètre.
Au v.2, εὖ τέ, écrit en deux mots. On verra que l’édition d’Estienne (1572) porte en un seul mot : Εὖτέ. Tandis que celle de Xylander (1574) conserve les deux mots. Dans l’Aldine, ἀμπλακίησι est écrit sans l’iota souscrit sous le η. Les éditions de Estienne et Xylander corrigeront : ἀμπλακίῃσι.
Au v.3, le pluriel δαίμονες présente une difficulté de syntaxe suite au singulier τις. Dans une apposition, celle-ci n’est pas insurmontable. Mais resterait à savoir si le τις en fuite (φόβῳ) peut être un des δαίμονες. Comment le v. 3 peut-il se coordonner avec le vers qui précède et avec le vers qui suit ? C’est une difficulté du passage[4]. Après la consonne finale (ς) du mot μακραίωνες le mot suivant λελόγχασι ne permet plus d’entrer dans l’hexamètre. Une brève (λε) se trouve insérée entre deux longues (νες λ- ; λόγχ-) La correction sera trouvée plus tard en changeant λελόγχασι en λελάχασι. Le sens restera inchangé.
Au v.4, le pronom accusatif troisième personne μίν peut être lu soit comme un singulier (fréquent) soit comme un pluriel (rare), soit comme un masculin soit comme un féminin. La lecture des traducteurs est alors intéressante. Le verbe ἀλάλησθε, une deuxième personne du pluriel, étrange dans le contexte, sera plus tard corrigé en ἀλάλησθαι, un infinitif qui admet un sujet μίν.
Angelo Barbato (1450 ?-1530 ?)[5].
Barbato disposait selon toute vraisemblance de l’édition grecque de l’Aldine publiée en 1509. En 1516, il publia un opuscule dont l’objet est la traduction du De exilio de Plutarque[6]. Voici sa traduction des cinq vers d’Empédocle (sans indication de page) :
urget enim vetus: ac stabilis sententia divum,
Quem scelerum metus ater agit trepidumque fatigat,
Daemones hunc longe sortiti tempora vitae
Pellitis a superum facie per secula multa.
Quos ego nunc inter, divis procul exul aberro.
En effet, s’impose l’ancienne et immuable décision des dieux,
Celui que la funeste peur des crimes tourmente et, tremblant, accable,
Les démons, qui ont reçu une longue vie, celui-ci
Vous le bannissez hors de la vue des dieux d’en haut pendant de nombreux siècles.
Et moi, maintenant, parmi eux, un exilé loin des dieux, j’erre.
Il existe deux compréhensions possibles de φόβῳ au v.2 : la fuite (avec un datif de circonstance) ou bien la peur (avec un datif instrumental). Rappelons ce que dit P. Chantraine à propos de φόβος dans son Dictionnaire étymologique de la langue grecque (p. 1183, s.v. φέβομαι) :
φόβος, -ου m. : 1. « fuite », surtout fuite due à la panique (Hom., poètes épiques) ; d’où Φόβος comme puissance divine, fils d’Arés (Hom.) ; 2. « peur panique » et « peur » ; seul sens vivant et usuel après Homère
En traduisant φόβῳ par « metus », Barbato retient le « sens vivant et usuel après Homère ». Les crimes (scelerum) reprennent ἀμπλακίησι, et sont donc des crimes commis par le τις. Barbato considère que les daimones, apparemment justiciers, chassent ou éloignent (« pellitis ») le τις hors de la vue des dieux[7]. Le τις n’est donc pas un daimôn ; il pourrait être un homme. Empédocle serait un τις (« quos ego nunc inter »). Le verbe pellitis (deuxième personne du pluriel au présent de l’indicatif du verbe pello, mettre dehors, chasser) serait une tentative de traduction de ἀλάλησθε (v.4), deuxième personne du pluriel au présent de ἀλάλημαι, errer. Notons que ἀλάλησθε, rare dans un hexamètre, se trouve également en fin de vers en Iliade, III, 72 et IX, 253. Le mot se lit également dans une citation d’Empédocle livrée par le Pseudo Hippolyte dans sa Réfutation. Au v.5 Barbato traduit l’accusatif τήν comme s’il s’agissait de τῶν ou de ὧν. Il ne traduit pas le καί. Il comprend θεόθεν dans un registre spatial (loin des, loin de), alors que le sens avéré chez Homère (Odyssée, XVI, 447), et plus tard chez Eschyle (Les Perses, 94 ; Sept, 324 ; Agamemnon, 105, 131 ; Choéphore, 39, 941), a un sens causal.
La traduction latine de Barbato est peu fidèle.
Wilhelm Xylander, né Holtzman[8], 1532-1576.
Xylander, Guilielmus (Wilhelm Holtzmann), Plutarchi chaeronensis, Moralia […] omnes de graeca in latinam linguam transscripti summe labore, Bâle : Thomas Guarinus 1570[9], p. 555 :
Fata iubent, stant haec decreta antiqua deorum.
Si quid peccando longaevi daemones errant:
Quisque luit poenas, coelóque extorris ab alto
Triginta horarum per terras millia oberrat.
Sic et ego nunc ipse vagor, divinitus exsul.
Les destins ordonnent, tels sont immuables les anciens décrets des dieux.
Si, en commettant une faute, les démons à la longue vie s’égarent :
Chacun subit ses châtiments, et banni du haut du ciel
Il erre par les terres pendant 30 000 temps.
Ainsi, moi aussi, j’erre maintenant, exilé par la volonté divine.
Xylander utilisait vraisemblablement l’édition Aldine (ou l’édition de Froben en 1542) pour procéder à sa traduction. Par rapport à la traduction de Barbato, signalons un changement majeur : le τις s’est transformé en daimones ; désormais ce sont les daimones qui commettent une faute (peccando), et qui subissent les châtiments (poenas). La nature de la faute n’est pas indiquée. La peur n’apparaît plus. Xylander fait d’Empédocle un exilé divin. Au v.5, il esquive la traduction directe du τήν, et transforme le substantif φυγάς en un verbe de mouvement à la place du verbe être. Sic et (ainsi, aussi) donnerait sens à τὴν καί. La traduction de Xylander a le mérite d’être habile et de fournir une compréhension simple. L’adverbe divinitus traduit correctement, i.e. de façon causale, θεόθεν.
Henri II Estienne, autrement désigné par Stephanus : 1528-1531 ? - 1598.
(a) Grec
Stephanus, H., Plutarchi Chaeronensis quae extant opera […], tomus secundus, Genève 1572, p. 1077 :
Ἔστι τῆς ἀνάγκης χρῆμα θεῶν ψήφισμα παλαιὸν, v.1
Εὖτέ τις ἀμπλακίῃσι φόνῳ φίλα γυῖα μῄνῃ, v.2
Δαίμονες οἵτε μακραίωνες λελόγχασι βίοιο. v.3
Τρίς μιν μυρίας ὥρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθαι· v.4
Τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης. v.5
La première avancée majeure de cette édition est la correction φόνῳ […] μῄνῃ vs φόβῳ [...] μιν au v. 2. Nous reviendrons sur cette avancée qui a largement séduit les éditeurs ultérieurs de Plutarque et d’Empédocle. La seconde avancée est une correction importante : au v. 4, ἀλάλησθαι remplace ἀλάλησθε. On passe ainsi d'une deuxième personne du pluriel à un infinitif, ce qui permet désormais de comprendre l'accusatif singulier μίν comme sujet de l'infinitif. Tous les éditeurs ultérieurs de Plutarque ont adopté ἀλάλησθαι. Il faudra attendre Sieveking en 1929 pour voir apparaître dans une apparat critique la leçon ἀλάλησθε.
Dans sa remise en cause de l'Aldine Estienne n'a pas corrigé τὴν qui est d'une lecture difficile. Pour lui, ce τὴν pouvait faire sens.
En 1573[10], Estienne corrigea en quelques endroits son édition de 1572. On lit désormais, p. 25 :
Ἔστι τὶ ἀνάγκης χρῆμα θεῶν ψήφισμα παλαιὸν, v.1
Εὖτέ τις ἀμπλακίῃσι φόνῳ φίλα γυῖα μήνῃ, v.2
Δαίμονες οἵτε μακραίωνες λελόγχασι βίοιο, v.3
Τρίς μιν μυρίας ὥρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθαι· v.4
Τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμὶ φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης, v.5
Au v.1. Estienne a écarté ἔστι τῆς pour ἔστι τὶ[11]. Au v.2, il supprime l’iota souscrit sous ῄ.
Il finit le v.3 par une virgule au lieu d’un point.
Estienne n’a pas traduit le texte qu’il a édité. Peut-être pensait-il que J. Amyot s’était déjà engagé dans une telle traduction.
J. Scaliger a porté des remarques en marge de l'édition Estienne de 1573. L'une d'elles est la correction τῶν pour τὴν au v.5.
(b) Latin
Plutarchi Chaeronensis quae extant opera, cum Latina interpretatione. Variorum Plutarchi sciptorum tomus secundus, Genève 1572, p. 285.
Le texte imprimé par Estienne est celui d’A. Barbato.
Jacques Amyot : 1513-1593.
Les œuvres morales & meslees de Plutarque, translatees du Grec en François par Messire Jacques Amyot, à present Evesque d’Auxerre, conseiller du Roy en son privé Conseil, & grand Aumosnier de France, Paris : Michel de Vascosan 1572, p. 129 verso :
Il y a loy de nécessité stable,
Decret des Dieux ancien immuable,
Depuis qu’un homme a maculé ses mains
Du sang à tort espandu des humains,
Que les Demons de tresfort longue vie,
Le vont chassans hors de la compaignie
Des bien-heureux pour un temps infiny,
Par cette loy je suis ores banny,
D’avec les Dieux, errant parmy le monde :
Pour sa vaste édition des Œuvres morales en 1572, Amyot s’est appuyé sur l’édition grecque de 1542 par Froben à Bâle. On dispose d’ailleurs d’un exemplaire de cet ouvrage qui fut en possession d’Amyot[12]. Toutefois, Amyot a eu connaissance du projet d’édition d’Estienne pour établir sa traduction en français. Pour preuve, « a maculé ses mains / Du sang » traduit φόνῳ […] μῄνῃ. Amyot traduit le τις par « un homme ». Et va plus loin, en dehors du grec, en imaginant que cet homme a tué « des humains ». La scène serait plus une scène de guerre qu’un sacrifice sanglant. Dans la suite de sa traduction, il s’inspire de Barbato. On retrouve les daimones, justiciers, chassant le τις (désormais clairement identifié comme étant un meurtrier). Le verbe ἀλάλησθαι (errer) n'admet pas un complément d'objet direct de personne. Il ne veut dire ni chasser ni bannir lesquels admettent ce complément (accusatif). Amyot, tout comme Barbato, s'écarte du grec pour rendre compte de l'accusatif μίν. Les trois dix mille saisons (en grec) sont devenues « un temps infiny ». L’homme (τις) vivait avec les Bienheureux, dans un temps où apparemment hommes et dieux vivaient ensemble. Pour le v.5, il semble qu’Amyot ait voulu traduire τήν comme si le féminin de cet article pouvait renvoyer au féminin ἀνάγκη (ainsi : « Par cette loy »), lu au v.1. Il ne traduit pas le καί. Il traduit θεόθεν de façon spatiale. « D’avec les Dieux » suggère l’éloignement du domaine des dieux, suggère « hors de la compaignie / Des bien-heureux ».
La loi de Nécessité existe seulement « depuis un meurtre ». Son énoncé ne précède pas le meurtre, elle le suit.
Xylander édite en 1574 les Moralia :
Plutarchi,... Varia scripta, quae Moralia vulgo dicuntur... multis mendarum millibus expurgata, indicibus locupletissimis instructa a Guillelmo Xylandro,... Basileae : Eusebium Episcopium & Nicolai fr. haeredes 1574. Voici le texte, p. 428 :
ἔστι τι ἀνάγκης χρῆμα θεῶν ψήφισμα παλαιὸν, v.1
εὖ τέ τις ἀμπλακίῃσι φόβῳ φίλα γυῖα * μιν v.2
δαίμονες οἵ τε μακραίωνες λελόγχασι βίοιο. v.3
τρίς μιν μυρίας ὥρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθαι. v.4
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης· v.5
Par rapport à l’édition Aldine, les modifications sont les suivantes :
· l’ajout d’un iota souscrit dans ἀμπλακίῃσι
· l’ajout d’une astérisque devant le μιν du v.2 pour indiquer une corruption du texte initial
· l’infinitif ἀλάλησθαι à la place du verbe à la deuxième personne du pluriel, ἀλάλησθε.
· Un point haut à la place d’un point final au v.5.
Cette édition diffère de celle de H. Estienne en 1572 et 1573 sur un point majeur : elle ne reprend pas la correction φόνῳ […] μήνῃ. En revanche, elle reprend ἀλάλησθαι vs ἀλάλησθε.
Xylander n’a pas donné une nouvelle traduction latine de son édition.
Marc’Antonio Gandini ? - 1587
Opuscoli morali, di Plutarco Cheronese, filosofo, & historico notabilissimo. Divisi in due parti principali. […] Tradotti in volgare dal Sign. Marc’Antonio Gandino, & da altri letterati, Venetia : Fioravante Prati 1598, part 2, p. 121 verso, traduit par Marc’ Antonio Gandini :
Preme il destin, cosi determinato
Fù da gli Iddii, che quando un genio falla
Sia castigato; e giù del ciel sbandito
Trentamil’hore vada errando in terra.
Cosi posto in essilio hora me’n vado
Anch’io vagando per voler divino.
Le destin presse, ainsi en fut-il décidé
Par les Dieux, que lorsqu’un génie commet une faute
Qu’il soit châtié ; et banni du ciel,
Qu’il erre trente mille temps sur terre.
Ainsi, mis en exil, maintenant, je m’en vais
Moi aussi, j’erre par la volonté divine.
Le texte grec sur lequel Giandino s’appuie n’est pas précisé. La traduction ne s’accorde pas avec l’édition d’Estienne (1572-1573).
Le τις est un daimôn (« genio »). Il doit être châtié, banni du ciel, pour une faute dont on ne sait rien. Cette faute n’est pas nécessairement un meurtre. Le pluriel daimones a disparu. Les Bienheureux ont disparu. On peut deviner que le daimôn qui faute était un Bienheureux dans le ciel. Banni, il chute sur terre. Empédocle est en exil lui aussi tout comme le daimôn. Il erre par la volonté divine, ce qui traduit θεόθεν de façon causale. Empédocle pourrait être lui aussi un daimôn.
Θεόθεν est compris correctement : “per voler divino”. Et non pas : “lontano dagli dei”. Θεόθεν est une exception de sens parmi les adverbes à suffixe en – θεν. Θεόθεν a une valeur causale et non pas locative ou spatiale. Θεόθεν est un adverbe, qui pourrait qualifier un substantif ayant une base verbale comme φύγας. Marc’ Antonio Gandini a trouvé une autre solution pour sa traduction en italien. Il suppose le verbe errer (vagando) que l'adverbe peut aisément modifier. Cela s’écarte de la logique grammaticale, car le verbe devrait être commun à un exilé et un errant (φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης). Or vagando écarte l’exilé. La volonté des dieux renvoie au v. 1. Empédocle est, de par l’action des dieux du v. 1, un exilé et un errant.
Dans cette traduction de Gandini, il n’est pas question de réincarnation. Tout comme il n’en est pas question dans le De exilio.
L’édition Estienne de 1572 a été reprise à Francfort chez A. Wechel en 1599. Dans cet ouvrage, en parallèle de l’édition du grec dans une colonne de droite, apparaît sur la colonne de gauche la traduction latine que proposait Xylander en 1570. Il n’échappera à personne que le latin ne correspond pas totalement au grec, puisque Xylander n’avait pas traduit le grec à partir de la correction du v.2 (introduite par Estienne en 1572) ni de celle de ἀλάλησθαι vs ἀλάλησθε (aussi par Estienne en 1572). Wechel n’a pas retenu les modifications introduites par Estienne dans son édition de 1573. Il est peu vraisemblable que ni Xylander (mort en 1576) ni Henri II Estienne (mort en 1598) auraient accepté le montage de textes fait par Wechel.
Plutarchi Chaeronensis Quae exstant omnia, cum latina interpretatione Hermanni Cruserii, Gulielmi Xylandri, Francofurti : apud Andreae Wechel 1599. P. 607 C-D, du Tome 2.
Firenze, 1562 – Firenze, 1604.
Opuscoli di Plutarco volgarizzati de Marcello Adriani nuovamente confrontati col testo ed illustrati con note da Francesco Ambrosoli, tome quarto, Milano: Francesco Sonzogno 1827.
Le livre n’a pas été publié du vivant d’Adriani. Il fut publié au début du XIXe s. On considère néanmoins qu’il fut écrit à la fin du XVIe, d’où le fait que nous le retenons pour notre propos.
p. 119 (le traité 48)
Antica legge con fatal consiglio
Si formò nella mente degli Iddii,
Che qualunque mortal con le sue mani
Si macchia, e sparge a torto il sangue umano,
Dalli Demonj ch’ hanno lunga vita
Sia cacciato per secoli infiniti
Di lungi dal drappello de’ Beati;
E quindi ora vengh’ io di ciel bandito,
Come straniero errando per lo mondo.
Une ancienne loi, par un décret du destin,
fut conçue par l’esprit des Dieux :
que tout mortel qui, de ses mains,
se souille et répand injustement le sang humain,
soit, par les Démons qui ont une longue vie,
chassé pour des siècles infinis,
loin de l’assemblée des Bienheureux ;
et c’est ainsi qu’à présent, banni du ciel,
je viens, comme un étranger, errant à travers le monde.
Compte tenu des mains souillées d’un « sang humain », le texte grec en référence serait celui d’Estienne. La traduction est proche de celle d’Amyot.
NOTES
[1] On ajoutera la ré-édition en 1542 à Bâle, désignée parfois sous le nom Froben, (l’imprimeur Jérôme Froben) : Plutarchi Chaeronei Moralia opuscula, multis mendarum milibus expurgata, Bâle : Froben et Nic. Episcopius 1542. Voir p. 537. Dans cette ré-édition, on lit μϊν vs μιν au v.2 et au v.4. Cela n’est pas significatif : dans certaines écritures le ι qui n’est pas accentué reçoit souvent un tréma. Pour le reste, l’édition Froben reprend scrupuleusement l’Aldine. – Le manuscrit planudéen le plus ancien du De exilio dont nous disposons date du XIIIe siècle. Il s’agit du Ms α (Αmbr. 859 C 126 Inf. = gr. 859) copié peu avant 1296. Voir B. Einarson & P. de Lacy, « The Manuscript Tradition of Plutarch Moralia 548A-612B », Classical Philology, 46, 2, 1951, p. 93-110, aux pages 106-107. Voir aussi, Plutarque, Œuvres morales, VIII, Paris : Les Belles Lettres 1980, p. 12-15, 142-147. Et plus récemment, R. Caballero, « La tradición manuscrita del De exilio de Plutarco », Annali della Scuola Normale Superiore di Pisa. Classe di Lettere e Filosofia, IV, 5, 1, 2000, p. 159-185. L'Aldine repose sur le manuscrit J (Ambr. 881 C195 Inf.) du XIIIe s.
[2] Les vers n’y sont pas présentés autrement qu’en prose ; il n’y a pas de retour à la ligne pour chaque hexamètre et pas de numérotation. Pour rendre utilisable la citation, je présente les vers comme des vers, et je les numérote. – Le manuscrit J (Ambrosianus, C 195 inf. [gr. 881]), du XIII-XIVe s., a été utilisé par Démétrios Ducas pour éditer l’édition Aldine. On admet que ce manuscrit dépend de s (Vaticanus gr 1012) qui dépend lui-même du manuscrit α (Ambrosianus C 126 [gr. 859]).
[3] La liste des manuscrits (au nombre de 20) du De exilio est détaillée par R. Caballero dans « La tradición manuscrita del De exilio de Plutarco », Annali della Scuola Normale Superiore di Pisa. Classe di Lettere e Filosofia, 2000, IV, 5, 1, 2000, p. 159-185. – Entre ces manuscrits il existe quelques différences dans l’accentuation, la ponctuation et la pratique du iota souscrit. Dans le manuscrit w (Vindobonensis Cod.Phil.Gr.36) fol. 6 v° se lit σὺν à la place de τὴν au v.5.
[4] En 1777, J. J. Reiske (Plutarchi volumen octavum, Operum moralium et philosophicorum. Partem tertiam tenens. Cum notis Gul. Xylandri, H. Stephani et Io. Iac. Reiskii, texto subiectis, Leipzig : G. T. Georgius 1777, p. 396) proposa de déplacer ce v.3. L’idée est sans doute à examiner avec attention. Mais Reiske suggéra de placer le v.3 entre le v.4 et le v.5, ce qui ne paraît guère convaincant.
[5] Voir F. Tanga, “Il 'De exilio' di Plutarco nella traduzione latina di Angelo Barbato,” in: "Charis. Studi offerti a Paola Volpe dai suoi allievi, ed. Stefano Amendola & Giovanna Pace, Trieste: Edizioni Università di Trieste 2016, (Graeca Tergestina. Praelectiones Philologiae Tergestinae, 7), p. 95-110.
[6] A. Barbato, Plutarchi Chaeronei De Exilio libellus Angelo Barbato interprete, Rome: Giacomo Mazzochi 1516. Première réimpression dans un ouvrage collectif : Plutarchi Chaeronei De exilio libellus nuper latine factus, Angelo Barbato interprete. Muscae encomium Luciani, latinum factum Nicolao Beraldo interprete. Scipionis Carteromachi Pistoriensis Oratio de laudibus literarum græcarum, éd. Rémy Roussel, Paris : Les Frères de Gourmont 1517. D’autres réimpressions eurent lieu au XVe s. dont celle dans H. Estienne 1572, Plutarchi Chaeronensis opuscula varia, […] Ex diversorum interpretationibus, Tome 2, H. Stephanus, p. 271 et suivantes, avec Empédocle p. 285. Estienne a préféré la traduction de Barbato vs celle de Xylander 1570. Autre réimpression de la traduction de Barbato dans H. Cruser, Plutarchi Chaeronei Ethica, sive Moralia, Opera, quae extant, omnia: interprete Hermanno Cruserio I. C. atque […], Bâle : Thomas Guérin 1573, p. 199 (puis réimpression à Francfort en 1580, p. 174).
[7] Cette lecture surprend aujourd’hui, car les modernes considèrent comme une évidence que les daimones sont en fait chassés, car ils sont coupables, et non pas chasseurs. L’évidence s’appuie sur le De Iside, 361 C, qui rapporte des vers d’Empédocle, avec un commentaire de Plutarque qui désigne des daimones comme étant fautifs et punis. Barbato ne tient pas compte du De Iside, et se laisse guider par le pluriel ἀλάλησθε qu’il associe au pluriel δαίμονες. Il considère apparemment que les daimones chez Empédocle contribuent à faire respecter l’ordre moral et la justice. Pour mémoire, dans Les Perses d’Eschyle, le daimôn est assimilé à « un génie vengeur » (v. 353-355). D’une certaine façon les démons qui pourchassent ceux qui transgressent les lois divines renvoient aux Érinyes. Voir plus avec J. Carrière, « "Démon" tragique », Pallas, 13, 1966, p. 7-20.
[8] Le pseudonyme Xylander se comprend à partir de Holtz = bois = ξύλον, et Mann = homme = ἀνήρ (τοῦ ἀνδρός), d’où l’on peut déduire Xylander.
[9] Réimprimé en 1572 à Venise, chez Hieronymum Scotum, p. 322. Également en 1572, dans Plutarchi Chaeonensis Moralia, Plutarchi ethicorum siue moralium pars II, à Bâle chez Thomas Guarinus, p. 656 (faussement numérotée 556). D’autres réimpressions existent.
[10] in Poesis philosophica, vel saltem, Reliquiae poesis philosophicae, Empedoclis […], anno M. D. LXXIII, excudebat Henr. Stephanus, Genève 1573, p. 25.
[11] Cette correction et les deux suivantes ne sont ni reprises dans l’édition Wechel en 1599 ni dans celle d’Aubriorus et Schleich en 1620 (Plutarchi …quae exstant, operum. Tomus secundus continens Moralia G. Xylandro, Francoforti ac D. Aubriorum & C. Schleichii 1620.). Estienne, mort en 1598, ne pouvait pas veiller à la bonne actualisation de son texte.
[12] Cet exemplaire présente des notes marginales qui auraient été écrites par Amyot. On y remarquera φόνῳ et μῄνῃ. Amyot aurait recopié ces deux mots à partir d’un document appartenant à H. Estienne.
L’édition du De exilio par J. Hani[1] présente un stemma de l’œuvre p. 144. Il existe 20 manuscrits. Les manuscrits les plus importants pour l’édition du texte sont :
v Vindobonensis Philosophiae Gr. 46, p. 27.
w Vindobonensis Philosophiae Gr. 36, 6 v°.
α Ambrosianus C 126 inf. (gr. 859), 116 ro et vo.
β Vaticanus Gr. 1013, 231 v°.
Α Parisinus Gr. 1671, 60 r°.
Ε Parisinus Gr. 1672, 537 ro.
n Neapolitanus gr. 350 III E 28, 176 r°.
s Vaticanus Gr. 1012, 51 v°.
J Ambrosianus C 195 inf. (gr. 881), 356 ro et vo.
J’ai consulté ces manuscrits et quelques autres :
l Laurentianus 56.5, 175 v°-176 r°, rattaché à s.
κ Laurentianus 80.5, 131 v°, rattaché à γ, lui-même rattaché à A.
μ Laurentianus 80.21, 42 v°, rattaché à β.
π Laurentianus 80.22, 12 v°, rattaché à ξ, lui-même rattaché à γ.
γ Vaticanus gr. 139, 145 v°, rattaché à A.
Les manuscrits v et w sont les témoins d’un manuscrit disparu lié à l’archétype, en parallèle du manuscrit α, lui-même lié à l’archétype. Du manuscrit α dépendent plus ou moins directement les 17 autres manuscrits. L’Aldine (1509), texte imprimé, est dérivée de J. Voici le texte de J :
ἔστϊ τί ἀνάγκης χρῆμα θεῶν ψήφϊσμα παλαιὸν. v.1
εὖ τέ τϊς ἀμπλακίησϊ φόβῳ φίλα γυῖω μϊν v.2
δαίμονες οἵ τε μακραίωνες λελόγχασϊ βίοιο. v.3
τρίς μϊν μυρίας ὥρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθε. v.4
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φϋγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης. v.5
Voici les cinq vers attribués à Empédocle, selon l’édition grecque dite Aldine publiée à Venise en 1509 (Plutarchi opuscula LXXXXII)[2], à la p. 639[3] :
ἔστι τι ἀνάγκης χρῆμα θεῶν ψήφισμα παλαιὸν, v.1
εὖ τέ τις ἀμπλακίησι φόβῳ φίλα γυῖα μιν v.2
δαίμονες οἵ τε μακραίωνες λελόγχασι βίοιο. v.3
τρίς μιν μυρίας ὥρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθε. v.4
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης. v.5
À une exception près (σὺν à la place de τὴν au v.5 dans le manuscrit w), les mots de cette édition de 1509 reprennent les leçons des manuscrits existants[4]. Pour le sens à dégager, deux mots sont problématiques : (1) μιν à la fin de la deuxième ligne, et (2) εἰμί à la sixième ligne.
(1) Dans le contexte du v.2 le μιν retenu n’a pas de signification, alors que le mot est pourtant connu. Une certitude vaut : avec ce surprenant μιν, l’hexamètre est bancal et il lui manque un verbe. Il faut donc une correction. Celle d’Estienne qui introduit μιῄνῃ en 1572 (μιήνῃ en 1573) est pertinente. Elle a été retenue sans conteste[5].
(2) Le mot εἰμί – verbe être – n’est pas forcément authentique. En lettres capitales, ce mot ΕΙΜΙ est en concurrence avec εἶμι – verbe aller. Certes, les manuscrits existants, en minuscules, ont εἰμί. Mais ils dépendent d’une interprétation ancienne lors du passage des capitales ΕΙΜΙ aux minuscules. Le verbe être, plus courant que le verbe aller, aurait été choisi. Cela ne prouve pas que ce soit le bon choix. Il est certain que l’article ou le pronom τήν s’accordent mal avec le verbe être. Mais le sens du concurrent εἶμι reste à questionner.
Au v.1, il convient de lire τι ἀνάγκης avec une synalèphe. L’élision du ι permet ainsi d’éviter le hiatus et l’ajout d’une brève qui romprait l’hexamètre.
Au v.3, le pluriel δαίμονες présente une difficulté de syntaxe suite au singulier τις. Comment ce vers peut-il se coordonner avec le vers qui précède et avec le vers qui suit ? Nous sommes là sur une difficulté majeure du passage[6]. Après la consonne finale (ς) du mot μακραίωνες le mot suivant λελόγχασι ne permet plus d’entrer dans l’hexamètre. Une brève (λε) se trouve insérée entre deux longues (νες λ- ; λόγχ-) La correction sera trouvée plus tard en changeant λελόγχασι en λελάχασι. Le sens restera inchangé. En revanche, le sens sera modifié, également plus tard, en faisant de l’adjectif μακραίων non plus un nominatif qualifiant δαίμονες, mais un génitif qualifiant βίοιο.
Au v.4, μιν peut être lu soit comme un singulier soit comme un pluriel, soit comme un masculin soit comme un féminin. Le verbe ἀλάλησθε, une deuxième personne du pluriel, sera plus tard corrigé en ἀλάλησθαι, un infinitif qui peut admettre un μιν comme sujet.
Au v. 5, le τήν avec le verbe εἰμι est difficile à comprendre. Reste pour finir l’adverbe θεόθεν dont le sens est soumis à interprétation.
Voici différentes leçons des 14 manuscrits listés par rapport à l’Aldine :
v.1 ἔστί α || τί J, E, Α, n, s, β, l, κ, π, γ τι avec ν supra μ || θεῶν χρῆμα α χρῆμα. θεῶν μ || παλαιῶν l παλαιὸν· α παλαιόν· π παλαιὸν. s, γ
v.2 εὖτέ α, v, s, μ || φόβω α, E, v, w, n, s, β, l, μ || ἀμπλακίῃσι μ
v.3 οἵτε n, l || μακραιὼνες l || βίοις w[7]
v.4 ἀπο n ἄπο κ, π, γ, v || ὥρας. ἄπο μ || ἐλάλησθε v
v.5 σὺν w || εἰμὶ Ε εῖμι ou εῖμί l[8]
Dans A se lit φόβῳ avec un β en forme de u (un u sans hampe, les ν ont de grandes hampes ; βίοιο a aussi un β en forme de u). Dans γ se lit βίοιο avec un β en forme de u, alors que φόβῳ est écrit avec le β en forme de B.
NOTES
[1] Dans Plutarque. Œuvres morales, Tome VIII, Paris : Les Belles Lettres 1980, p. 131-170.
[2] On ajoutera la ré-édition en 1542 à Bâle, désignée parfois sous l’abréviation « Bas. » ou le nom « Froben » (l’imprimeur Jérôme Froben à Bâle) : Plutarchi Chaeronei Moralia opuscula, multis mendarum milibus expurgata, Bâle : Froben et Nic. Episcopius 1542. Voir p. 537. Dans cette ré-édition, on lit μϊν vs μιν au v.2 et au v.4. Cela n’est en fait pas significatif car dans certaines écritures le ι qui n’est pas accentué reçoit souvent un tréma. Pour le reste, l’édition Froben reprend scrupuleusement l’Aldine.
[3] En fait, les vers sont présentés comme de la prose ; il n’y a pas de retour à la ligne pour chaque hexamètre et pas de numérotation. Pour rendre utilisable la citation, je présente les vers comme tels, et je les numérote. – Le manuscrit J (Ambrosianus, C 195 inf. [gr. 881]), du XIII-XIVe s., a été utilisé par Démétrios Ducas pour éditer l’édition Aldine. On admet que ce manuscrit dépend de s (Vaticanus gr 1012) qui dépend lui-même du manuscrit α (Ambrosianus C 126 [gr. 859]).
[4] La liste des manuscrits (au nombre de 20) du De exilio est détaillée par R. Caballero dans « La tradición manuscrita del De exilio de Plutarco », Annali della Scuola Normale Superiore di Pisa. Classe di Lettere e Filosofia, 2000, IV, 5, 1, 2000, p. 159-185. – Entre ces manuscrits il existe quelques différences dans l’accentuation, la ponctuation et la pratique du iota souscrit. Dans le manuscrit w (Vindobonensis Cod.Phil.Gr.36) fol. 6 v° se lit σὺν à la place de τὴν au v.5.
[5] Plus contestable : la correction de la leçon φοβῶ (ou φοβῷ selon les manuscrits considérés) en faveur de φονῷ.
[6] En 1777, J. J. Reiske (Plutarchi volumen octavum, Operum moralium et philosophicorum. Partem tertiam tenens. Cum notis Gul. Xylandri, H. Stephani et Io. Iac. Reiskii, texto subiectis, Leipzig : G. T. Georgius 1777, p. 396) proposa de déplacer ce v.3. L’idée est sans doute à examiner avec attention. Mais Reiske suggéra de placer le v.3 soit entre le v. 4 et le v. 5, soit entre le v. 1 et le v. 2, ce qui ne paraît guère convaincant.
[7] Il n’est cependant pas certain qu’il faille lire un ς dans βίοις. On lit un omicron avec une boucle prolongée à l’horizontale qui ressemble à un σ.
[8] Que ce soit εῖμι ou εῖμί, le mot serait écrit sans esprit sur la première syllabe. Ce ne peut pas être εἶμι. On doit conclure que l’accent circonflexe sur le iota est en fait un esprit doux mal écrit, sur le verbe être εἰμι ou εἰμί. Le scribe écrit parfois des accents circonflexes là où il s’agit d’esprit doux, ainsi : ᾶρχῆ (607 C6), ᾶλάλησθε (607 C11), êγὼ (607 D1), ᾶρχὴν (607 D5).
Sieveking
Paton, W. R., M. Pohlenz, & W. Sieveking (ed.), Plutarchi Moralia, Vol. III, Leipzig: B. G. Teubner 1929. Reprint in: Munich-Leipzig: K. G. Saur 2001 (Bibliotheca scriptorum graecorum et romanorum Teubneriana).
Voici les vers d’Empédocle édités par Sieveking (1929, p. 531, lignes 12, 13, 14, 15, 16) :
ἔστιν ἀνάγκης χρῆμα, θεῶν ψήφισμα παλαιόν, v.1 = l.12
εὖτέ τις ἀμπλακίῃσι φόνῳ φίλα γυῖα μιήνῃ, v.2 = l.13
δαίμονες οἵ τε μακραίωνος λελάχασι βίοιο, v.3 = l.14
τρίς μιν μυρίας ὥρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθαι. v.4 = l.15
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἶμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης v.5 = l.16
Apparat critique fourni par Sieveking pour ces vers :
12 ἔστι τι ἀ. Ω corr. Re.
13 φόνῳ Hippolytus φόβω Ω μιήνῃ Hipp. μιν Ω
14 μακρ. Hipp. -νες Ω λελ. Hipp. λελόχασι Ω
15 ἀλ. nβ ἀλάλησθε Ο
16 τὴν] τῶν Hipp.
Sieveking utilise les abréviations suivantes :
Ω = tous les manuscrits (ici du De exilio)
Re. = Jacob Reiske
Ο = tous les manuscrits en dehors de ceux déjà cités
Plusieurs erreurs et omissions sont à relever dans l’apparat critique correspondant à ces vers[1] :
(A) φόνῳ ne se trouve pas chez Hippolyte ; c’est une correction d’Estienne (1572) lors de son édition du De exilio.
(B) φόβῳ avec un iota souscrit se lit dans les manuscrits A et J, à savoir le Parisinus gr. 1671, 60r et l’Ambrosianus, C 195 inf. (gr. 881), 356 v° ; tous les manuscrits n’ont donc pas φόβω.
(C) μιήνῃ ne se lit pas chez Hippolyte ; μιήνῃ est une correction d’Estienne dans son édition des vers d’Empédocle parue dans ses Poesis philosophica, 1573, p. 25. En 1572, dans son édition du De exilio, p. 1077, Estienne écrivait : μιῄνῃ.
(D) ἀλάλησθαι ne se lit ni dans le manuscrit n (Neapolitanus gr. 350, 176r), ni dans β (Vaticanus gr. 1013, 231v) ; dans ces deux cas se lit ἀλάλησθε.
(E) Regardons la l.16. Puisque Sieveking s’intéresse au manuscrit d’Hippolyte (τῶν), face à τὴν chez Plutarque, il faut alors remarquer qu’il omet les manuscrits de Philopon et d’Asclépius, qui ont de façon univoque ὡς. – Il a recensé l’existence du manuscrit w, mais omet de rapporter sa leçon σὺν – Par ailleurs, Sieveking omet εἰμι (ou εἰμὶ) comme étant la leçon des manuscrits de Plutarque, et il omet de préciser que εἶμι est une correction introduite par J. Windet (1664). – Et pour finir, il omet les manuscrits de Philopon et d’Asclépius, qui ont de façon univoque δεῦρ’ (ou δεῦρο) à la place de νῦν présent chez Plutarque (et absent chez Hippolyte).
Hani
L’édition du De exilio par J. Hani (1980), p. 169, présente l’apparat critique suivant :
607 C 10 ἔστιν Rei. : ἔστι τι
11 φόνῳ Hippolytus : φόβῳ || μιήνῃ Hippol. : μιν
12 μακραίωνος λελάχασι Hippol. : μακραίωνες λελόγχασι
13 ἀλάλησθαι nβ : ἀλάλησθε (ἐλάλησθεν)
D 1 τὴν : τῶν Hippol. || εἶμι Ber. : εἰμι
Rei. = Reiske ; Ber. = Bernardakis.
Cet apparat critique maintient des erreurs et omissions faites par Sieveking (énoncées plus haut sous A, B, C, D, et une grande partie de E). La modification positive et essentielle introduite par Hani est la reconnaissance de εἰμι dans les manuscrits de Plutarque.
Caballero & Viansino
Caballero, Raúl & Giovanni Viansino, Plutarco. L’esilio. Introduzione, testo critico, traduzione e commento a cura di R. C. e G. V., Naples : M. D’Auria 1995, (Corpus Plutarchi moralium, 21), p. 78-79 :
ἔστιν ἀνάγκης χρῆμα, θεῶν ψήφισμα παλαιόν,
εὖτέ τις ἀμπλακίῃσι φόνῳ φίλα γυῖα μιήνῃ,
–– δαίμονες οἵ τε μακραίωνος λελάχασι βίοιο, ––
τρίς μιν μυρίας ὥρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθαι.
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἶμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
È oracolo pronunciato dalla Necessità, è decreto antico degli dèi,
che se uno dei demoni che hanno avuto in sorte vita lunga,
sporca le sue membra con colpe, con l’assassinio,
deve vagare lontano dai beati per tre volte diecimila stagioni.
È per questa via che anche io ora esule dal soggiorno degli dèi vado vagabondo.
C’est un oracle prononcé par la Nécessité, un décret ancien des dieux,
que si l’un des démons qui ont reçu en partage une longue vie
souille ses membres par des fautes, par un meurtre,
il doit errer loin des Bienheureux pendant trois fois dix mille saisons.
Par ce chemin moi aussi, maintenant, banni du séjour des dieux, je vais errant.
L’édition du De exilio par R. Caballero & G. Viansino (1995), p. 78, reproduit les vers du fr. 115 édités par Sieveking (en ajoutant des tirets pour encadrer le v. 5 : –– δαίμονες οἵ τε μακραίωνος λελάχασι βίοιο, ––). Les vers correspondent aux lignes 607C.8-12 de cette édition. Voici l’apparat critique (p. 78) :
8 ἔστιν Simpl. ἔστι τι Ω
9 φόνῳ Hippol. φόβῳ Ω μιήνῃ Hippol. μιν Ω
10 μακραίωνος λελάχαι [sic] Hippol. μακραίωνες λελόγχασι Ω
11 ἀλάλησθαι n ἀλάλησθε Ω (ἐλάλησθε v)
12 τὴν τῶν Hippol. εἶμι Bern. εἰμι Ω
Simpl. = Simplicius ; Hippol. = Hippolyte.
Cet apparat critique maintient des erreurs et omissions faites par Hani, notamment les omissions qu’il convient de retenir pour le v. 13 (ici : l.12). À la l.8, on peut s’étonner de l’introduction de Simplicius à la place de Reiske. Simplicius ne citait pas nécessairement les mêmes vers que ceux qui appartenaient à la reconstitution opérée par le fr. 115. En revanche, Reiske procède clairement à une correction du De exilio ; ce que ne fait évidemment pas Simplicius. Pour la l.11 (le v. 6), on constate le maintien erroné de ἀλάλησθαι dans le manuscrit n, et on apprécie l’information exacte « ἐλάλησθε v » qui précise et corrige ce que livrait Hani.
C’est une omission gênante, maintes fois répétée, que de ne pas signaler dans des apparats critiques concernant le v. 13 le fait que εἶμι chez Plutarque (De exilio) est une correction des leçons des manuscrits, et en plus de ne pas mentionner la leçon dominante de ces manuscrits, à savoir εἰμι ou εἰμὶ.
Maintes fois ? Rappelons certains cas : Sieveking (1929, p. 531), Diels-Kranz (1934, p. 358)[2], Zuntz (1971, p. 245), Wright (1981, p. 139), Inwood (1992, p. 265), Primavesi (2001, p. 30), Bollack (2003, p. 60), Vítek (2006, p. 386), Roussos (2007, p. 128), Gemelli Marciano (2009, p. 290), Graham (2010, p. 344), Laks & Most (2016, p. 368), Gheerbrant (2017, p. 798), Reboredo (2021, p. 177), Santamaría (2022).
NOTES
[1] L’édition de Sieveking 1929 a été reprise sans révision en 2001, dans la bibliothèque Teubner, par K. G. Saur, Plutarchus. Moralia, Vol. III, p. 531.
[2] Diels connaissait la correction εἶμι mais ne la mentionnait pas dans ses éditions de 1901 à 1922. C’est donc Kranz qui l’introduit en 1934. Kranz va plus loin ; il porte εἶμι chez Philopon et même chez Plotin. Or Plotin a ἥκειν et non pas εἶμι ; et même cet ἥκειν devrait être supprimé si l’on s’accorde avec P. Kalligas (« Some new Plotinian emendations », Emerita, 56, 1, 1988, p. 95-102, aux pages 99-100). C. d'Ancora n'adopte pas cette suppression. On verra ensuite εἶμι chez Philopon (chez Zuntz, Bollack, ou Gheerbrant, par exemple), alors que les manuscrits ne mentionnent pas cette leçon. Il y a souvent confusion et imprécision entre leçon et correction.
Le vers de l’exilé et de l’errant édité par S. Karsten en 1838 – τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἶμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης – a été largement suivi. Voici comment ce vers a été traduit :
· S. Karsten (1838) : Hanc (viam) nunc ipse eo, coelitus profuga et exsul […]
· Ph de Lacy & B. Einarson (1959) : such is the path I tread, I too a wanderer and exile from heaven […]
· G. Zuntz (1971) : This way I myself am now going […]
· P. Kingsley (1979)[1] : This journey I too am now going, an exile from the gods and a wanderer […]
· J. Hani (1980) : voilà le chemin que je suis à présent moi aussi, exilé du pays des dieux et errant.
· J. Barnes (1982)[2] : This way I myself am now going, a fugitive and wanderer from the gods [….]
· J. Mansfeld (1986)[3] : Diesen Weg gehe auch ich jetzt, ein aus dem göttlichen Leben Verbannter, ein Landstreicher […]
· J. Barnes (1987)[4] : Such is the road I now follow, a fugitive from the gods and a wanderer.
· R. Caballero et G. Viansino (1995) : È per questa via che anche io ora esule dal soggiorno degli dèi vado vagabondo.
· R. Ferwerda (1997)[5]: Die weg ga ik nu ook, verbannen van de goden, en een zwerver […]
· A. Martin & O. Primavesi (1999)[6] : C’est cette voie que moi aussi à présent je parcourrai, exilé loin du dieu et errant […]
· O. Primavesi (2001)[7] : anch’io ora percorrerò questo cammino, bandito da Dio ed errante […]
· J. Bollack (2003)[8] : Moi aussi, maintenant, je vais aller ce chemin, exilé du dieu et errant […]
· J. Bollack (2003)[9] : C’est le chemin (tèn) sur lequel moi aussi je vais maintenant [exilé du dieu et errant]
· P. Kingsley (2003)[10] : This is the way that I too am now going, an exile from the gods and a wanderer […]
· A. Laks (2004)[11] : C’est ce chemin que moi aussi je vais suivre maintenant, exilé loin des dieux et errant […]
O. Primavesi (2006) : Such is the road I now follow, a fugitive from the gods and a wanderer.
· J.-C. Picot (2008) : Moi aussi j'emprunte maintenant ce chemin, exilé des dieux et errant.
M. L. Gemelli Marciano (2009)[12] : Diesen Weg gehe jetzt auch ich, ein von den Göttern Verbannter und ein Landstreicher […]
· R. Caballero Sánchez (2009)[13] : También yo recorro ahora este camino, desterrado de los dioses y vagabundo.
· A. Laks & G. Most (2016)[14] : It is this [scil. route] that I will now follow, an exile from the divine and a wanderer […].
· G. Pisani (2017)[15] : questa è ora anche la mia via, esule da dio e vagabondo.
C. Santaniello (2021) : I too am now about to go this way, an exile from the gods and a vagrant [...]
M. A. Santamaría (2022) : This way I am going now, an exile from the divine and a wanderer [...]
J.-C. Picot (2022) : (paraphrase :) le chemin qu’Empédocle suit est le chemin commun des exilés et des errants.
M. L. Gemelli-Marciano (2024) : Questa via anch'io ora percorro, esule dagli dèi e ramingo [...]
Parmi cette vingtaine d’exemples, le verbe εἶμι est souvent traduit par un présent de l’indicatif. Les quelques auteurs qui traduisent par un futur ne s’expliquent pas quant à leur choix et n’engagent pas un débat sur le sens du présent ou du futur dans le contexte. Les choses ne sont pas rendues plus claires en consultant un grand dictionnaire, tel LSJ. LSJ écrit : « The ind. εἶμι usu. has pres. sense in Hom. (fut., Il. 1. 426, 18.280) ». Voilà une proposition qui pourrait être trompeuse. Développons.
Chez Homère et Hésiode, il existe pour le verbe ἰέναι un usage épique de la première personne du singulier de l’indicatif présent, usage qui est différent de celui de la troisième personne du singulier. Concrètement, chez Homère et Hésiode, εἶμι exprime toujours le futur, tandis que εἶσι exprime parfois le présent parfois le futur. Empédocle s’inscrit dans cet usage. S’il avait utilisé la première personne du singulier εἶμι, cela aurait donc été pour exprimer le futur.
Il existe 32 occurrences de εἶμι (εἶμ’) chez Homère, soit exprimant le futur soit le futur proche (la différence est parfois subtile ; dans les deux cas le regard est tourné vers le futur). En aucun cas, εἶμι (εἶμ’) n’exprime une action en train de se faire (le présent progressif), et encore moins une action déjà engagée dans le passé.
1. Il. 1.169 – Futur proche.
2. Il. 1.420 – Futur.
3. Il. 1.426 – Futur.
4. Il. 3.305 – Futur.
5. Il. 3.410 – Futur.
6. Il. 5.256 – Futur.
7. Il. 10.55 – Futur.
8. Il. 10.325 – Futur.
9. Il. 11.652 – Futur.
10. Il. 12.368 – Futur.
11. Il. 13.752 – idem 12.368 – Futur.
12. Il. 14.200 – Futur.
13. Il. 14.205 – Futur proche.
14. Il. 14.304 – Futur proche.
15. Il. 18.63 – Futur.
16. Il. 18.114 – Futur.
17. Il. 18.143 – Futur.
18. Il. 18.333 – Futur.
19. Il. 20.362 – Futur.
20. Il. 20.371 – Futur.
21. Il. 23.205 – Futur.
22. Il. 24.92 – Futur
23. Il. 24.224 – Futur
24. Od. 2.214 – Futur.
25. Od. 2.318 – Futur.
26. Od. 2.359 – voir. 2.214 – Futur.
27. Od. 3.361 – Futur.
28. Od. 3.367 – Futur.
29. Od. 10.273 – Futur
30. Od. 17.6 – Futur.
31. Od. 17.277 – Futur.
32. Od. 18.184 – Futur.
Ajoutons une occurrence dans un Hymne homérique
33. In Mercurium, 178. – Futur.
Il n’y a pas d’occurrence de εἶμι (εἶμ’) chez Hésiode. Concluons : à partir des 33 occurrences de εἶμι (εἶμ’) provenant du corpus homérique, ce verbe, conjugué au présent et à cette personne, a un sens futur. Nous constaterons maintenant la différence avec l’usage de la troisième personne du singulier.
Il existe 25 occurrences de εἶσι (εἶσιν, εἶσ’) chez Homère, exprimant soit le présent soit le futur.
1. Il. 2.87 – Comparaison. Présent d’habitude.
2. Il. 3.61 – Comparaison. Présent.
3. Il. 7.98 – Futur.
4. Il. 7.209 – Comparaison. Présent d’habitude.
5. Il. 11.415 – Comparaison. Présent d’habitude.
6. Il. 13.796 – Comparaison. Présent d’habitude.
7. Il. 15.136 – Futur.
8. Il. 17.147 – Futur.
9. Il. 17.202 – Présent sans comparaison.
10. Il. 18.280 – Futur.
11. Il. 21.573 – cf. Il. 11.415 – Comparaison. Présent d’habitude.
12. Il. 22.27 – Comparaison. Présent d’habitude.
13. Il. 22.309 – Comparaison. Présent d’habitude.
14. Il. 22.317 – Comparaison. Présent d’habitude.
15. Il. 23.226 – Présent sans comparaison.
16. Il. 23.835 – Futur.
17. Il. 24.43 – Comparaison. Présent d’habitude.
18. Od. 2.89 – Futur.
19. Od. 4.401 – Présent.
20. Od. 6.102 – Comparaison. Présent d’habitude.
21. Od. 6.131 – Comparaison. Présent d’habitude.
22. Od. 10.191 – Présent.
23. Od. 11.149 – Futur (sans comparaison).
24. Od. 19.571 – Futur (sans comparaison).
25. Od. 23.362 – Futur (sans comparaison).
εἶσι (εἶσιν, εἶσ’) dans les Hymnes homériques :
26. Apollon, 182 – Présent.
27. Apollon, 187 – Présent.
28. Hermès, 549 – Futur (sans comparaison).
Et chez Hésiode :
29. Théog. 972 – Présent d’habitude.
30. Fr. 70.23 – Présent.
31. Fr. 204.132 – Présent d’habitude.
32. Fr. 204.142 – Présent.
33. Fr. 204.164 – Futur
34. Fr. 339.3 – Comparaison. Présent d’habitude.
Concluons à partir des 34 occurrences de εἶσι (εἶσιν, εἶσ’) provenant des corpus homérique et hésiodique que ce verbe, conjugué au présent et à cette troisième personne du singulier, a un sens futur (11) ou bien un sens présent (23) en fonction du contexte. Il serait inopportun de faire une synthèse du type : dans les 67 occurrences (33 + 34) du verbe ἰέναι au présent (1ère et 3e personne du singulier) du corpus homérique et hésiodique, on constate que dans 34 % des cas le sens exprime le présent ; un tel pourcentage assez significatif autorise le fait qu’Empédocle puisse avoir utilisé εἶμι au présent dans le fr. 115.13. Ce raisonnement, où la variable modératrice de la personne de conjugaison est noyée, doit être exclu. Mais il doit aussi l’être, même amalgamant les personnes de conjugaison, car il est difficilement imaginable qu’Empédocle ait pu prendre le risque d’un choix de lecture entre le présent et le futur. Il pouvait souhaiter s’exprimer de façon univoque.
Nous constatons maintenant en quoi la proposition de LSJ est trompeuse. Relisons (sans les abréviations) :
The indicative εἶμι usually has present sense in Homer (future, Il. I.426, 18.280).
LSJ utilise la première personne du singulier de façon conventionnelle et ordinaire pour indiquer le verbe ἰέναι. C’est ici une maladresse quand on se rend compte que chez Homère cette première personne n’a pas le sens d’un présent mais celui d’un futur. « Il. I.426 » est l’exemple d’un futur. Quant à Il. 18.280, c’est un exemple de la troisième personne du singulier. En outre, l’emploi de l’adverbe « usually » mériterait d’être réévalué.
Zuntz de son côté se fourvoie lorsqu’il écrit[16] :
The form preserved by Plutarch (anyhow the best witness) gives exactly what is wanted and can account for the emergence of the others: ‘This way I myself am now going.’ [Note de bas de page :] The sceptical question in D K ‘can εἶμι in epical language mean “I am on a way”?’ is not really shattering. Cf. e.g. Od. 6. 102, 131 ; 10. 191 ; Hes. Theog. 972 (Plutos) [...]; Op. 208.
Examinons les références convoquées par Zuntz :
1. Od. 6.102 – Troisième personne du singulier - Présent d’habitude.
2. Od. 6.131 – Troisième personne du singulier - Présent d’habitude.
3. Od. 10.191 – Troisième personne du singulier - Présent.
4. Théog. 972 – Troisième personne du singulier - Présent.
5. Op. 208 – Deuxième personne du singulier (εἶς) – Futur.
Zuntz n’a rien démontré concernant la première personne du singulier. Il a considéré que ce qui vaut pour la troisième personne du singulier vaudrait pour la première. Mais ce n’est précisément pas ce qu’il fallait déduire avec ce verbe particulier. Zuntz a raisonné en général alors qu’il fallait raisonner au cas par cas. Quant à Op. 208, le sens futur de εἶς disqualifie une seconde fois l’exemple.
Concluons. Empédocle est à la fin de son exil et non pas au début de son exil. Il ne pouvait pas laisser de doute quant au sens du v. 13. Il peut dire : je suis un exilé. Il ne peut pas dire : je serai un exilé. Il ne peut pas dire : j'irai sur le chemin de l'exil, je vais aller sur le chemin de l'exil. Il ne pouvait donc pas utiliser le verbe εἶμι dans le v. 13, car le sens homérique de cette première personne de l'indicatif présent exprime soit le futur soit le futur proche. Les auditeurs d'Empédocle savent que le poète réemploie des formules homériques ou hésiodiques. En utilisant εἶμι, Empédocle aurait provoqué la confusion en exprimant le présent (j'arpente le chemin de l'exil) avec un verbe qui chez Homère a un sens futur. Il faut résolument retenir εἰμί contre εἶμι.
Cela étant, je remarque toutefois qu'un certain nombre de traducteurs traduisent correctement le vers avec un futur proche. Par exemple C. Santaniello : I too am now about to go this way, an exile from the gods and a vagrant. Comment est-ce possible ? Pour chaque auteur, il faudrait sans doute chercher une réponse au cas par cas. J'imagine une façon moderne de répondre : celui qui s'exprime dans le vers 13 n'est pas Empédocle. C'est un "narrateur" (comme on dit aujourd'hui). Ce narrateur raconte le début de son exil. Ainsi le tour serait joué. Reste tout de même à savoir si, dans le De exilio, Plutarque pouvait comprendre que le narrateur n'est pas Empédocle, et qu'il existe un chemin élidé, avec peu d'indices fournis dans les vers.
Dernière remarque. S. Karsten avait traduit en latin ce vers par le présent. On pourrait retraduire en français sa traduction latine : Cette route, maintenant, moi-même je la suis, fugitif du ciel et exilé. Ou bien : C’est maintenant cette route que je parcours moi-même, banni du ciel et exilé. Et de façon courte : je vais par cette route. Certes cette traduction tourne le dos à la compréhension de la première personne du singulier εἶμι chez Homère, mais elle admet facilement que le "je" soit Empédocle. L'erreur a au moins, selon moi, du sens !
Pour mémoire, J. H. Mosheim avait pour la première fois édité le vers 13 avec εἶμι, dans son édition de 1773 (voir Mosheim dans la présente page Internet). Mais il ne traduisait pas le grec.
(Par curiosité, je voudrais aller au-delà du résultat acquis sur le corpus épique que connaissait Empédocle, et qui est à notre disposition. Eschyle, connu aussi d’Empédocle, est un auteur d’une génération bien plus proche de l’Agrigentin qu’Homère et Hésiode. Comment le grand auteur tragique a-t-il utilisé εἶμι et εἶσι ?)
NOTES
[1] P. Kingsley, On the teaching of Empedocles, diss., Cambridge University 1979, p. 95.
[2] J. Barnes, The Presocratic philosophers, revised edition, Londres-New York : Routledge & Kegan Paul 1982, p. 498. Barnes adopte ici l’édition de Zuntz (voir p. 641 pour la note 46).
[3] J. Mansfeld, Die Vorsokratiker II, Stuttgart : Ph. Reclam Jun. 1986, p. 143.
[4] J. Barnes, Early Greek philosophy, Londres : Penguin Books 1987, p. 193. Deuxième édition en 2001, p. 113, avec la traduction du v. 13 : Such is the road I now follow, a exile from the gods and a wanderer.
[5] R. Ferwerda, Empedokles. Aarde, lucht, water en vuur. Vertaald en toegelicht door Rein Ferwerda, Amsterdam: Athenaeum – Polak & Van Gennep 1997, p. 38.
[6] A. Martin & O. Primavesi, L’Empédocle de Strasbourg : (P. Strasb. gr. Inv. 1665–1666). Introduction, édition et commentaire, with an English summary, Strasbourg-Berlin-New York : Bibliothèque Nationale et Universitaire de Strasbourg - W. de Gruyter 1999, p. 62.
[7] O. Primavesi, « La daimonologia della fisica empedoclea », Aevum Antiquum, N.S. 1, 2001, p. 3-68, à la page 32. En dépit de la date de ce numéro spécial (2001), cet article a été publié en 2003.
[8] J. Bollack, Empédocle. Les purifications, Paris : Éditions du Seuil 2003, p. 61.
[9] Ibid., p. 69.
[10] P. Kingsley, Reality, Inverness (Ca.): The Golden Sufi Center 2003, p. 431. À la page 588, Kingsley écrit : « [examples] particularly relevant to the clearly authentic verb ienai as preserved by Plutarch », et l’auteur de citer Iliade, V, 204-205, XXIV, 295, 313. L’intention est de montrer que pisunos (fr. 115.14) est associé chez Homère à un verbe de mouvement, et donc que cela ne pas être chez Empédocle (fr. 115.13) avec un verbe d’état comme le verbe être. Kingsley néglige le fait que le verbe être dans le v. 13 serait la copule pour introduire des attributs du sujet qui disent le mouvement : φυγὰς et ἀλήτης. Oui certes ienai, verbe de mouvement, pourrait en théorie être utilisé dans le v. 13, mais sans ce verbe le mouvement existe bien avec φυγὰς et ἀλήτης.
[11] A. Laks, Le vide et la haine : éléments pour une histoire archaïque de la négativité, Paris: PUF 2004, p. 35.
[12] M. L. Gemelli Marciano, Die Vorsokratiker, II, Parmenides, Zenon, Empedokles: griechisch-lateinisch-deutsch - Auswahl der Fragmente und Zeugnisse, Übersetzung und Erläuterungen von M. L. G. M., Düsseldorf : Patmos, Artemis & Winkler 2009, p. 291.
[13] R. Caballero Sánchez, Plutarco. Consejos políticos sobre el exilio. Introducción, traducción y notas de Raúl Caballero Sánchez, Madrid : Alianza Editorial 2009, p. 275.
[14] A. Laks & G. Most, Early Greek philosophy, V, 2016, (Loeb), p. 369.
[15] G. Pisani (traducteur) dans E. Lelli & G. Pisani (ed.), Plutarco. Tutti Moralia, Prima traduzione italian completa, Florence-Milan : Bompiani 2017, p. 1153. Pisani traduit le texte grec établi par Hani (1980), sans toutefois respecter la ponctuation (Hani insère une virgule avant φύγας, Pisani la supprime).
[16] G. Zuntz, Persephone, p. 198.
Il existe quatre sources anciennes du fr. 115.13 DK : Plutarque, Hippolyte, Philopon, Asclépius. Au fil du temps, selon les éditions et les reprises d’édition par différents auteurs, le v. 13 est apparu avec des changements de mots ou de ponctuation. Les mots qui ne changent pas sont καὶ ἐγώ et φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης. Parfois, une virgule précède φυγάς. Voici une présentons dans un ordre chronologique les éditions et les reprises d’édition du v. 13.
Édition Aldine (1509)[1], à Venise, par Alde Manuce avec le concours de Demetrius Ducas :
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
Édition Froben (1542)[2]
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
H. Estienne (1572)[3]
Τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης,
H. Estienne (1573)[4] et notes de J. Scaliger[5] :
Τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμὶ φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
W. Xylander (1574)[6]
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
Héritiers d’A. Wechel, imprimeurs à Francfort (1599)[7]
Τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
C. G. Bachet de Méziriac (XVI-XVIIe s.)[8]
ὧν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμὶ φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
D. Höschel (1605)[9]
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμὶ φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
J. Windet (1664)[10]
Δὴν καὶ ἔγω νῦν εἶμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
J. L. Mosheim, traducteur et annotateur de Cudworth (1773)[11]
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἶμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
J. Reiske (1777)[12]
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
A. H. L. Heeren (1794)[13]
Τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
D. A. Wyttenbach (1797)[14].
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
J. G. Hutten (1798)[15].
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
Fr. W. Sturz (1805)[16]
τῇ καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης.
D. Scinà (1813)[17]
Την και εγω νυν ειμι φυγας θεοθεν και αλητις
H. Ritter (1829)[18]
τῇ καὶ ἐγὼ νῦν εἰμί, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
H. Ritter & L. Preller (1838)[19]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμὶ φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
S. Karsten (1838)[20]
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἶμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
Th. Bergk (1839)[21]
Τὼς καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
F. Dübner (1841)[22]
Τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
F. Panzerbieter (1844)[23]
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
Fr. W. A. Mullach (1850)[24]
ὡς καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
Fr. W. Schneidewin (1851)[25]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμί, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
H. Stein (1852)[26]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμὶ, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
A. H. Ritter & L. Preller (1857)[27]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
L. Duncker & Fr. W. Schneidewin (1859)[28]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
Fr. W. A. Mullach (1860)[29]
ὡς καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
G. N. Bernardakis (1891)[30]
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἶμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
G. Reichardt (1897)[31]
ὡς καὶ ἐγώ φησί δεῦρ’ εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
A. Fairbanks (1898)[32]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμὶ, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
H. Diels (1901)[33].
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
U. von Wilamowitz-Moellendorff (1929)[34]
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἶμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
W. Sieveking (1929)[35]
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἶμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
H. Diels& W. Kranz (1934 et 1951)[36].
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης,
Ph. de Lacy & B. Einarson (1959)[37]
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἶμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
G. Zuntz (1971)[38]
Τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἶμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
N. Van der Ben (1975)[39]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
C. Gallavotti (1975)[40]
τῇ καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν, καὶ ἀλήτης
P. Kingsley (1979)[41]
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἶμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
J. Hani (1980)[42]
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἶμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
M. R. Wright (1981)[43]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
M. Schofield (1983)[44]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
J. Mansfeld (1986)[45]
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἶμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
G. Messina (1991)[46]
τῳ καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν, καὶ ἀλήτης
Β. Inwood (1992)[47]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
R. Caballero et G. Viansino (1995)[48]
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἶμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
R. Ferwerda (1997)[49]
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἶμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
A. Martin & O. Primavesi (1999)[50]
Τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἶμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
O. Primavesi (2001)[51]
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἶμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
A. Tonelli (2002)[52]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
J. Bollack (2003)[53]
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἶμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
S. Trépanier (2004)[54]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
Apostolos Pierris (2005)[55]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
T. Vítek (2006)[56]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
E. N. Roussos (2007)[57]
Τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
M. L. Gemelli Marciano (2009)[58]
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἶμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
D. W. Graham (2010)[59]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
F. Montevecchi (2010)[60]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
O. Primavesi (2011)[61]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
A. Laks & G. Most (2016)[62]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
X. Gheerbrant (2017)[63]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
M. Rashed (2018)[64]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
A. Bernabé (2019)[65]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
O. Primavesi (2021)[66]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
S. Šćepanović (2021)[67]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
L. Reboredo (2021)[68]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
C. Santaniello (2021)[69]
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἶμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
E. Moscarelli (2022)[70]
τῇ καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν, καὶ ἀλήτης
D. Sider (2022)[71]
τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἶμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
M. A. Santamaría (2022)[72]
Τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἶμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
S. Tor (2022)[73]
τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
NOTES
[1] Plutarchi Opuscula LXXXXII Index Moralium omnium et eorum quae in ipsis tractantur habetur hoc quaternione..., Venise : in aedibus Aldi et Andreae Asulani soceri 1509, p. 639. Pour mémoire, voici les cinq vers cités à la suite dans cette première édition imprimée :
ἔστι τι ἀνάγκης χρῆμα θεῶν ψήφισμα παλαιὸν, εὖτέ τις ἀμπλακίησι φόβῳ φίλα γυῖα μινδαίμονες οἵ τε μακραίωνες λελόγχασι βίοιο. τρίς μιν μυρίας ὥρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθε· τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης.
Curieusement, nous lisons μινδαίμονες en un seul mot, alors que par ailleurs les espaces entre les mots sont correctement respectés.
[2] Plutarchi Chaeronei. Moralia opuscula, multis mendarum milibus expurgata, Bâle : H. Froben et Nic. Episcopius 1542, p. 537. On lit : ἔστι τι ἀνάγκης χρῆμα θεῶν ψήφισμα παλαιὸν, εὖ τέ τις ἀμπλακίησι φόβῳ φίλα γυῖα μϊν δαίμονες οἵ τε μακραίωνες λελόγχασι βίοιο. τρίς μϊν μυρίας ὥρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθε· τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης. Deux différences par rapport à l’Aldine : εὖ τέ vs εὖτέ et μϊν séparé de δαίμονες.
[3] H. Stephanus, Plutarchi chaeronensis quae extant opera, cum latina interpretatione. […] Variorum Plutarchi scriptorum tomus secundus, Genève : 1572, p. 1077.
[4] H. Estienne (Stephanus), Poesis philosophica, vel saltem reliquiae poesis philosophicae, Empedoclis, Parmenidis, Xenophanis ..., item Heracliti et Democriti loci quidam et eorum epistolae, Genève : 1573.
[5] Scaliger : Τῶν (Τὴν). Le Τὴν dérange. On ne sait pas à quoi il se réfère. Scaliger proposa de le corriger en Τῶν, en pensant sans doute trouver l’antécédent avec μακάρων. Scaliger a été suivi par Schneidewin, Stein, Diels, Kirk & Raven, Van der Ben (1975), Wright, Inwood, Rashed, Graham, Laks et Most.
[6] W. Xylander, Plutarchi chaeronensis, philosophorum & historicorum principis varia scripta, quae Moralia vulgo dicuntur […] a Guil. Xylandro, Bâle : E. Episcopium et Nicolai fr. haeredes 1574.
[7] Plutarchi Chaeronensis omnium, quae exstant, operum Tomus secundus, continens Moralia, Francfort : A. Wechel heredes 1599, p. 607. Grec provenant d’Estienne 1572.
[8] Note de Méziriac (Claude Gaspar Bachet de) en marge d’un exemplaire de l’édition Étienne (Stephanus), Plutarchi operum omnium edition Graeca, Genève 1572, conservé à la bibliothèque de Leyde.
[9] D. Höschel, Origenis, Contra Celsum, Libri VIII, Augsbourg : Ad insigne pinus 1605. Le vers vient dans une note à la p. 495 en rappel des vers du De exilio lus dans Estienne 1573.
[10] J. Windet, Στρωματεὺς ἐπιστολικός, De vita functorum statu […] Editio secunda, recognita: ac tertia parte auctior, Londres 1664², p. 107. Réimpression à Londres en 16773 (p. 107). Puis dans Th. Crenius, Fasciculus quartus. Opusculorum quae ad historiam ac philologiam sacram spectant, Rotterdam 1694, p. 85. En 1664, Windet traduisait ainsi le vers qu’il avait corrigé : Jampridem sed et ipse vagor divinitus exsul. Il est le premier à transformer εἰμι en εἶμι. La première édition sous le titre Στρωματεὺς ἐπιστολικός, De vitâ functorum statu, parue en 1663, ne comportait pas encore le v. 13.
[11] J. L. Mosheim (Johann Lorenz von Mosheim, 1693-†1755) a traduit de l’anglais en latin le grand livre de R. Cudworth, et ajouté des annotations, dans Radulphi Cudworthi Systema intellectuale huius universi […], I, Editio secunda ex autographo Moshemiano emendatior auctior, Leyde : S. & J. Luchtmans 1773² – une édition posthume. Dans le Tome 1, p. 41 du Cap. I, § 24, Mosheim rapporte en bas de page 41 les vers grecs censés provenir d’Estienne (1972) et la traduction de Xylander (1970) provenant de l’édition de A. Wechel en 1599 (p. 607). Sur un point Mosheim s’écarte du grec : il n’écrit pas εἰμι (Estienne en 1572, Wechel 1599) mais εἶμι. Avant Karsten nous lisons ainsi le vers qui se retrouvera ensuite chez Karsten. On relèvera que Mosheim semble utiliser avec malice la traduction de Xylander : sic et ego nunc ipse vagor, divinitus exsul. Xylander voulant traduire τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης (= l’Aldine) trouva astucieux de traduire τὴν par sic (ainsi, de même) et d’inverser l’errant vagor et l’exilé exsul. Cela pouvait convenir à Mosheim qui en écrivant εἶμι trouva utile la mise en avant de vagor. L’édition de 1773 est une publication posthume. La première édition de l’ouvrage de Mosheim sur Cudworth parut en 1733 (Iéna : Meyer 1733), donc 40 ans avant la seconde édition. En 1733 l’annotation de Mosheim existe à la page 31 en note de bas de page, mais à cette date Mosheim conservait le εἰμι d’Estienne. En 1845, J. Harrison publia la seconde édition de Mosheim (1773) en traduisant le latin en anglais (True intellectual system of the universe […] to which are added the notes and dissertations of Dr J. L. Mosheim, Vol. I, Londres : Th. Tegg 1845). À la p. 45 de cet ouvrage, on lit le v. 13 avec εἶμι, en accord avec l’édition de 1773. Le vers n'est pas traduit.
[12] J. Reiske, Plutarchi volumen octavum, Operum moralium et philosophicorum. Partem tertiam tenens. Cum notis Gul. Xylandri, H. Stephani et Io. Iac. Reiskii, texto subiectis, Leipzig : G. T. Georgius 1777, p. 396.
[13] A. H. L. Heeren, Ioannis Stobaei Eclogarum physicarum et ethicarum. Libri duo. Partis primae tomus alter, Göttingen : Vandenhoek et Ruprecht 1794, p. 895.
[14] D. A. Wyttenbach, Plutarchi chaeronensis Moralia, III, Oxford : Clarendon 1797, p. 307.
[15] J. G. Hutten, Plutarchi Chaeronensis quae supersunt omnia. […] Plutarchi operum moralium et philosophicorum, pars quarta, Volumen decimum, Tübingen : J. G. Cotta 1798, p. 387.
[16] Fr. W. Sturz, Empedocles Agrigentinus. De vita et philosophia eius exposuit, carminum reliquias ex antiquis scriptoribus collegit, recensuit, illustravit, praefationem et indices adiecit M. Frider. Guil. Sturz, Leipzig : Göschen 1805, p. 513.
[17] D. Scinà, Memorie sulla vita e filosofia d’Empedocle Gergentino, tomo segondo, Palerme : Stamperia Reale 1813, p. 250.
[18] H. Ritter, Geschichte der Philosophie, alter Zeit. Erster Theil, Hambourg : Fr. Perthes 1829, p. 519.
[19] H. Ritter & L. Preller, Historia philosophiae Graeco-Romanae, ex fontium locis contexta, Hambourg : Fr. Perthes 1838, p. 122. À peu de choses près cette édition est celle de Stein 1852.
[20] S. Karsten, Empedoclis Agrigentini carminum reliquiae, de vita ejus et studiis disseruit, fragmenta explicuit, philosophiam illustravit, Amsterdam : J. Müller1838, p. 84.
[21] Th. Bergk, « Commentatio de Prooemio Empedoclis », in: Ankündigungschrift der am 28 September 1839 zu haltenden öffentlichen Prüfung sämmtlicher Classen des Königl. Joachimsthalschen Gymnasiums, Berlin : Gedruckt in der Druckerei der Königlichen Akademie der Wissenschaften 1839, p. 1-34, à la page 33.
[22] Fr. Dübner, Plutarchi scripta moralia, Vol. 1, Paris : A. F. Didot 1841, p. 734.
[23] Fr. Panzerbieter, « Beiträge zur Kritik und Erklärung des Empedokles», in: Einladungs-Programm des Gymnasium Bernhardinum in Meiningen, Meiningen 1844, p. 1-35.p. 2.
[24] F. W. A. Mullach, Disputatio de Empedoclis Proemio (Germaniae philologos Berolinum congressos Societatis Gymnasiorum Berolinensium sodales salvere iubent, interprete Frid. Guil. Augusto Mullachio), typis A. G. Schadii, Berolini 1850, p. 8.
[25] Fr. W. Schneidewin, « Neue verse des Empedokles », Philologus, 6, 1851, p. 163.
[26] H. Stein, Empedoclis Agrigentini Fragmenta. Disposuit recensuit adnotavit H.S., Bonn : Adolph Marcus 1852, p. 79.
[27] Seconde édition. Le vers est un peu modifié par rapport à l’édition de 1838.
[28] L. Duncker & Fr. W. Schneidewin, S. Hippolyti episcopi et martyris Refutationis omnium hareresium librorum decem quae supersunt, Göttingen : Sumptibus Deterichianis 1859, p. 388.
[29] Fr. W. A. Mullach, Fragmenta Philosophorum Graecorum, collegit recensuit vertit annotationibus et prolegomenis illustravit indicibus instruxit, Fr. Guil. Aug. Mullachius. Poeseos philosophicae caeterorumque ante Socratem philosophorum quae supersunt, Paris : A. F. Didot 1860, p. 1.
[30] G. N. Bernardakis, Plutarchi Chaeronensis. Moralia, recognovit G. N. B., Vol. III, Leipzig : B. G. Teubner 1891, p. 573. C’est le vers à l’identique de celui édité par Karsten.
[31] G. Reichardt (ed.), Ioannes Philoponus. De opificio mundi. Fascuculus I, Libri VII, Leipzig : Teubner 1897, p. 81.
[32] A. Fairbanks, The First Philosophers of Greece: An edition and translation of the remaining fragments of the pre-Sokratic philosophers, […], Londres : Kegan Paul, Trench and Trübner (également New York: Charles Scribner’s sons), 1898, p. 204. Fairbanks reproduit Stein.
[33] H. Diels, Poetarum philosophorum fragmenta, Berlin : Weidmann 1901, p. 153. Cette édition du v. 13 est exactement celle de Ritter & Preller 1857. Diels maintiendra son édition jusqu’en 1922, année de sa quatrième édition de Die Vorsokratiker, I.
[34] U. von Wilamowitz-Moellendorff, « Die Καθαρμοί des Empedokles » Sitzungsberichte der preussischen Akademie der Wissenschaften zu Berlin, 27, 1929, p. 626-661, à la p. 633.
[35] W. Sieveking dans Paton, W. R., M. Pohlenz, & W. Sieveking (ed.), Plutarchi Moralia, Vol. III, Leipzig: B. G. Teubner 1929, p. 531.
[36] H. Diels & W. Kranz, Die Fragmente der Vorsokratiker. Griechisch und Deutsch von Hermann Diels. Fünfte Auflage herausgegeben von Walther Kranz. Erster Band, Berlin : Weidmann 1934, p. 358. Kranz a conservé l’édition de Diels.
[37] Ph. H. de Lacy & B. Einarson, Plutarch’s Moralia, VII, 523 C – 612 B, Cambridge (Ma)-Londres : Harvard University Press / W. Heinemann 1959, p. 568. Ces deux éditeurs du De exilio suivent Bernardakis et Sieveking en reprenant la correction εἶμι, toutefois ils signalent que εἰμι est la leçon des manuscrits de Plutarque.
[38] G. Zuntz, Persephone: three essays on religion and thought in Magna Graecia, Oxford : Clarendon Press 1971, p. 245.
[39] N. van der Ben, The Proem of Empedocles’ Peri physios: towards a new edition of all the fragments, Amsterdam : B. R. Grüner 1975, p. 106, 116.
[40] C. Gallavotti, Empedocle: Poema fisico e lustrale, Milan: Arnoldo Mondadori 1975, p. 76.
[41] P. Kingsley, On the teaching of Empedocles, diss., Cambridge University 1979, p. 61, p. 95, p. 177.
[42] J. Hani, Plutarque. Œuvres morales, Tome VIII, Paris : Les Belles Lettres 1980, p. 169. Cet éditeur du De exilio reprend la correction εἶμι, toutefois il signale dans son apparat critique que εἰμι est la leçon des manuscrits de Plutarque.
[43] M. R. Wright, Empedocles: The extant fragments, New Haven-London: Yale University Press 1981, p. 138.
[44] M. Schofield, dans Kirk, Geoffrey, S., Raven, John, E. & Schofield, Malcolm, The Presocratic philosophers: a critical history with a selection of texts, second edition, Cambridge : Cambridge University Press 1983, p. 314.
[45] J. Mansfeld, Die Vorsokratiker II, Stuttgart : Ph. Reclam Jun. 1986, p. 142.
[46] G. Messina, « Il lessico di Empedocle, Testo critico dei frammenti, commento alle variae lectiones e indice delle concordanze », dans Index Empedocleus, ed. G. Imbraguglia, G. S. Badolati, R. Morchio, A. M. Battegazzore & G. Messina, Gênes : Erga edizioni 1991, p. 102.
[47] B. Inwood, The Poem of Empedocles. A text and translation with an introduction, Toronto-Buffalo-Londres: University of Toronto Press 1992, p. 208.
[48] R. Caballero et G. Viansino, Plutarco. L’esilio, Introduzione, testo critico, traduzione e commento a cura di R. C. e G. V., Naples : M. D’Auria 1995, p. 78. Cet éditeur du De exilio reprend la correction εἶμι, toutefois il signale dans son apparat critique que εἰμι est la leçon des manuscrits de Plutarque.
[49] R. Fewerda, Empedokles. Aarde, lucht, water en vuur. Vertaald en toegelicht door Rein Ferwerda, Amsterdam : Athenaeum – Polak & Van Gennep 1997, p. 37. Pour ce vers, l’auteur indique suivre J. Mansfeld.
[50] A. Martin & O. Primavesi, L’Empédocle de Strasbourg : (P. Strasb. gr. Inv. 1665–1666). Introduction, édition et commentaire, with an English summary, Strasbourg-Berlin-New York : Bibliothèque Nationale et Universitaire de Strasbourg - W. de Gruyter 1999, p. 62.
[51] O. Primavesi, « La daimonologia della fisica empedoclea », Aevum Antiquum, N.S. 1, 2001, p. 3-68, aux pages 30 et 32.
[52] A. Tonelli, Empedocle di Agrigento. Frammenti e testimonianze, Origini, Purificazioni, con i frammenti del Papiro di Strasburgo, Milan: Bompiani 2002, p. 92.
[53] J. Bollack, Empédocle. Les Purifications. Un projet de paix universelle, édité, traduit du grec et commenté par J. B., Paris : Éditions du Seuil 2003, p. 60.
[54] S. Trépanier, Empedocles. An interpretation, New York-London: Routledge 2004, p. 8.
[55] A. Pierris (ed.), The Empedoclean Κόσμος: S[t]ructure, process and the question of cyclicity. Proceedings of the Symposium Philosophiae Antiquae Tertium Myconense, July 6th - July 13th, 2003, Patras : Institute for Philosophical Research 2005, p. XXX.
[56] T. Vítek, Empedoklés: II. / Zlomky, Prague : Herrmann & synové 2006, p. 384.
[57] E. N. Roussos (Ροῦσσος, Ευάγγελος, N.), Προσωκρατικοί, τόμος Δ': Eμπεδοκλής, Αthens: Stigmi Editions 2007, p. 98.
[58] M. L. Gemelli Marciano, Die Vorsokratiker, II, Parmenides, Zenon, Empedokles, […], Düsseldorf : Patmos, Artemis & Winkler 2009, p. 290.
[59] D. W. Graham, The texts of early Greek philosophy: the complete fragments and selected testimonies of the major Presocratics, Part I, Cambridge : University Press 2010, p. 344.
[60] F. Montevecchi, Empedocle d’Agrigentino, Naples : Liguori 2010, p. 146.
[61] O. Primavesi, « 7. Kapitel: Empedokles », dans Die Vorsokratiker: Griechisch / Deutsch, ausgewählt, übersetzt und erläutert von J. Mansfeld und O. Primavesi, Stuttgart : Philipp Reclam jun. 2011, p. 392-563, à la page 420.
[62] A. Laks & G. Most, Early Greek philosophy, V, Western Greek Thinkers, Part 2, edited and translated by A. Laks and G. W. Most, in collaboration with G. Journée and assisted by L. Iribarren, Cambridge (Ma.)-Londres : Harvard University Press 2016, p. 368.
[63] X. Gheerbrant, Empédocle, une poétique philosophique, Paris : Classiques Garnier 2017, p. 797.
[64] M. Rashed, La Jeune fille et la Sphère. Études sur Empédocle, Paris : Presses de l’Université Paris-Sorbonne 2018, p. 114.
[65] A. Bernabé, Fragmentos presocráticos. Edición bilingüe de los textos, selección de testimonios, introducciones y notas de A. B. Madrid : Abada Editores 2019, p. 365.
[66] O. Primavesi, « 7. Kapitel: Empedokles », dans Die Vorsokratiker: Griechisch / Deutsch, ausgewählt, übersetzt und erläutert von J. Mansfeld und O. Primavesi, Stuttgart : Philipp Reclam jun. 2021, p. 392-563, à la page 420.
[67] S. Šćepanović, Empedokle, O ustrojstvu sveta i ljudskoj sudbini. Fragmente s grčkog prevela: Marjanca Pakiž, Novi Sad (Serbia): Akademska Knjiga 2021, p. 154.
[68] L. Reboredo, « Trois fragments d’Empédocle (B 30, B 110, B 115) : texte grec et traduction », Anais de Filosofia Clássica, 29, 2021, p. 174-178, à la page 177.
[69] C. Santaniello, « Are Empedoclean daimons really made of anything? The nature of the Daimon and fragment 115 », in : Penser les dieux avec les Présocratiques, éd. R. Saetta Cottone, Paris : Éditions Rue d’Ulm 2021, p. 143-159, à la page 144.
[70] E. Moscarelli, Senofane ed Empedocle. Testimonianze e frammenti. Un confronto tra l’antica e l’attuale cosmologia. Saggi introduttivi e testo greco delle opere con traduzione a fronte, Pistoia : Petite Plaisance 2022, p. 246. Moscarelli reproduit ici Gallavotti.
[71] D. Sider, « Ordovico or Viricordo: Empedocles and the seim anew », in: Song regained: working with Greek poetic fragments, ed. M. Alexandrou, C. Carey & G. B. D’Alessio, Berlin-Boston : De Gruyter 2022, p. 55-76, à la page 71. Sider suppose que le v. 13 a été répété avec une variation dans des endroits différents du poème. Un vers selon le témoignage de Plutarque, l’autre selon le témoignage d’Hippolyte. Pour le vers avec τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἶμι, Sider précise (p. 69-70) : « ἀλάληϲθαι provides the context for τήν to be understood as τὴν ὁδόν, the road along which Empedocles travels (εἶμι). An omitted line might have made this even clearer, but is not necessary. »
[72] M. A. Santamaría, « Divine crime and punishment: breaking the cosmic law in Hesiod’s Theogony 783-806 and Empedocles’ fragment DK B115 », in: Hesiod and the beginnings of Greek philosophy, ed. L. Iribarren & H. Koning, Leiden-Boston: Brill 2022, p. 294-312, à la p. 298. En rapprochant le fr. 115.1-2 avec Théogonie, 805–806, Santamaría fait une excellente remarque à la page 303, concernant "Pronouncement of the Cosmic Law". Je cite : "Empedocles adopts the key word ὅρκος in his verses and substitutes ὕδωρ, a central term for Hesiod, for the more abstract ψήφισμα, to which he applies two adjectives, παλαιόν and ἀίδιον, which are practically synonyms for ὠγύγιον and ἄφθιτον, although they appear in reverse order."
[73] S. Tor, « Empedocles the wandering daimōn and trusting in mad Strife », Phronesis, 2022, 28 Nov. online p. 1-30, Phronesis, 68, 1, 2023, p. 1-30, à la page 3.
L’évidence daimones = âmes, censée pour certains être en arrière-plan des vers d’Empédocle cités dans le De exilio[1], ne serait pas à ce point forte pour Plutarque que ce dernier puisse la passer sous silence. Pour le montrer il suffit de mentionner quelques exemples
(1) où daimôn se différencie de l’âme dans les œuvres de Plutarque ;
(2) de lectures du De exilio venant en contradiction avec ladite évidence.
Commençons par quelques points de repères dans les œuvres de Plutarque.
• « Le déclin des oracles », 415 B. Les meilleures âmes peuvent se transformer en passant d’hommes en héros, et de héros en démons. Dans ce passage ni les hommes ni les héros sont des âmes. De fait, les démons ne seraient pas plus des âmes. On comprend que hommes, héros et démons hébergent des âmes. D’ailleurs en 416 C il est mentionné « une âme de démon ou de héros » (δαίμονος ψυχὴ καὶ ἥρωος)[2].
• « Le déclin des oracles », 431 B-C, E. Référence aux daimones ou 30 000 Immortels des Travaux et les Jours (v. 121-126 et 249-255). Ammonios suggère que ces daimones hésiodiques seraient des âmes. Admettons qu’il en soit ainsi ; il n’en découle pas que l’âme qui est amenée à transmigrer soit un daimôn. Sous le genre âme, il existerait différentes espèces, dont une des espèces serait le daimôn-Immortel hésiodique, une autre l’âme susceptible de transmigrer dont parle Plutarque (607 D5, D7).
• « Le démon de Socrate », 585 F - 586 A. L’âme de Lysis est unie par le sort à un démon (δαίμονι). L’âme et le démon sont donc deux choses différentes. Peu nombreux sont les hommes guidés par des démons (δαίμονες).
• « Le démon de Socrate », 591 E. La partie de l’être immergée dans le corps, qui l’entraîne, s’appelle âme [ψυχή] ; la partie inaccessible à la corruption s’appelle esprit [νοῦς] […] les gens qui pensent juste sentent qu’il est extérieur à l’homme et l’appellent démon[3]. Ainsi, retenons que l’âme n’est pas l’esprit, autrement dit que l’âme interne au corps n’est pas le démon externe au corps. En 591 F, Plutarque écrit (poursuivant le récit de Timarque) : « les étoiles qui se meuvent dans les régions supérieures sont les démons des hommes dont on dit qu’ils possèdent un esprit. Tâche de bien voir en chacun d’eux le lien qui l’unit à l’âme. »
• « Le démon de Socrate », 594 A. L’inspiration est directement platonicienne (Phédon, République). Un démon personnel prend soin d’une âme. Ce qui ne les confond pas.
• « Sur le visage qui est dans la lune », 943 C-E. Quand les âmes se séparent du corps elles deviennent démons, et errent entre la Terre et la Lune. On ne tire pas de là que toutes les âmes sont des démons.
• « Sur le visage qui est dans la lune », 944 C-D. Sur la lune, dans l’antre d’Hécate, les âmes devenues des démons sont punies en raison de certains actes accomplis. Pour expier des fautes ensuite accomplies en tant que démons, ces démons poussés sur la Terre se retrouvent dans des corps d’homme. Cette expiation fait penser à l’exil des 30 000 saisons chez Empédocle (voir De Iside 361 C).
Parlons maintenant des auteurs dont la lecture des vers d’Empédocle dans le De exilio ne les conduit pas à conclure que les daimones correspondent à l’âme mentionnée dans le commentaire de Plutarque (607 D5, D7).
Mentionnons déjà J. Amyot (1572). Amyot[4], p. 129 G :
Il y a loy de necessité stable,
Decret des dieux ancien immuable,
Depuis qu’un homme a maculé ses mains
Du sang à tort espandu des humains,
Que les dœmons de très-fort longue vie,
Le vont chassans hors de la compaignie
Des bien-heureux pour un temps infiny,
Par ceste loy je suis ores banny,
D’avec les dieux, errant parmy le monde : […].
Pour Amyot il n’y a aucune évidence à ce que les daimones soient les âmes en exil, puisqu’il fait des daimones des êtres qui chassent le meurtrier hors de la compagnie des Bienheureux. Pour lui, c’est le meurtrier qui est en exil et non pas les daimones. Par ailleurs, le τις n’est pas un dieu, c’est un homme. Je suis de cet avis en élargissant toutefois l’étendue du τις, qui serait un être mortel éphémère. La traduction d’Amyot ne manque pas d’étonner[5]. Mais Amyot est un lecteur averti de Plutarque.
En 1603, Ph. Holland traduit ainsi les vers d’Empédocle dans le De exilio[6] :
An ancient law there stands in force,
Decreed by gods above,
Grounded upon necessity,
And never to remove:
That after man hath stain’d his hands
In bloodshed horrible,
And in remorse of sin is vext
With horror terrible,
The long-liv’d angels which attend
In heaven, shall chase him quite,
For many thousand years from view
Of every blessed wight:
By virtue of this law, am I
From gods exiled now,
And wander here and there throughout
The world I know not how.
Cette traduction est proche de celle d’Amyot, notamment pour le rôle joué par les daimones (ici : The long-liv’d angels). Il en est de même avec J. Patrick en 1690[7].
This old Decree of Fate unchanged stands,
Whoso with horrid Crimes defiles his hands,
To long-liv’d Dæmons this Commission’s given
To chase him many Ages out of Heaven.;
Into this sad condition I am hurl’d,
Banish’d from God to wander through the world.
Citons une autre traduction, celle D. Ricard à la fin du XVIIIe s.[8] :
Sachez l’ordre des dieux et des lois du Destin :
Quiconque dans le sang ose tremper sa main
Doit en être puni, fût-ce même un génie ;
Par les autres démons banni de sa patrie,
Loin du séjour des cieux il est contraint d’errer,
Et dans un long exil voit ses jours s’écouler.
Ainsi chassé du ciel, exilé sur la terre,
Je suis moi-même errant dans ce lieu de misère.
Selon Ricard le vers des daimones concerne les Bienheureux, dans le séjour des cieux qui est leur patrie. Un des daimones ayant trempé sa main dans le sang est alors puni et chassé des cieux par les autres démons. Cette traduction « Par les autres démons » n’est pas éloignée de celle d’Amyot. Il n’y est pas question d’âme. On ne voit pas comment une âme – si daimôn = âme – pourrait tremper sa main. Ricard fait du mot « génie » un équivalent de démon.
L’idée persiste selon laquelle les daimones prennent en charge le tis pour lui imposer sa punition. Ainsi, en 1888, A. R. Shilleto traduit :
And Empedocles commences his system of philosophy as follows, "It is an ordinance of necessity, an ancient decree of the gods, when anyone stains his hands with crime and murder, the long-lived demons get hold of him, so that he wanders away from the gods for thirty thousand years. Such is my condition now, that of an exile and wanderer from the gods."
La conclusion est simple : quelques exemples de lecteurs avertis du De exilio montrent que, pour eux, il ne serait pas évident que, dans les vers cités d’Empédocle, on doive comprendre daimones = âmes.
Hippolyte identifie daimôn et âme. Il ne confond pas âme et corps, ou bien âme et âme plus corps.
Dans le De exilio, on constate que (a) Plutarque ne reprend pas dans son commentaire le mot δαίμονες qu'il cite, et que l'on croit important pour l'interprétation du fragment (= la citation) ; (b) qu'il parle de l'âme toujours au singulier. On a donc spontanément une difficulté à dire que les δαίμονες (le mot d'Empédocle) valent pour l'âme (le mot de Plutarque). Mais ce pas doit être franchi, indépendamment d'une lecture charitable. Le singulier vaut pour un pluriel, selon une synecdoque particularisante. Le τις du fr. 115.3 vaut pour un pluriel. Le singulier "âme" chez Plutarque vaut dans son esprit pour toutes les âmes, et de fait permet de penser l'équation daimones = âmes.
______________________________________________
[1] Dans le Timée; 90 A-B, Platon dit à la fois que l’âme de l’homme est comme un daimôn (ὡς ἄρα αὐτὸ δαίμονα θεὸς ἑκάστῳ δέδωκεν), et que l’homme est comme une plante céleste. Dans le De exilio, 600 F, Plutarque rappelle les paroles de Platon sur la plante céleste, puis à la fin du De exilio, dans le prolongement du passage que nous étudions, il compare l’homme à une plante. De proche en proche, on pourrait imaginer que dans sa lecture d’Empédocle Plutarque pense que l’âme est un daimôn. Mais une comparaison (l’âme est comme un daimôn) n’est pas la même chose qu’une identité (l’âme est un daimôn). Il serait étonnant que Plutarque fasse cette confusion. Dans le Phédon (107 D – 108 B), Platon distingue l’âme du daimôn qui la guide. En admettant qu’il en serait également ainsi chez Empédocle, on ne voit pas pourquoi Plutarque penserait l’âme comme étant un daimôn dans le De exilio.
[2] Dans le Livre VIII de ses Vies, consacré à Pythagore, Diogène Laërce dit (section 32) : « L’air en sa totalité est rempli d’âmes, et les âmes sont appelées “démons” et “héros”. » En comparaison, l’expression de Plutarque est plus nuancée. Il est évident que les héros ne sont pas exclusivement des âmes ; de là on peut déduire que, de la même façon, les démons ne seraient pas exclusivement des âmes.
[3] J’ai repris cette longue phrase lue dans la traduction que J. Hani avait faite pour « Le démon de Socrate » dans la Collection Budé.
[4] Les Œuvres morales & meslees de Plutarque, translatees du Grec en François pas Messire Jacques Amyot, Paris : Michel de Vascosan 1572. Le titre du traité (n° XXII) est Du bannissement, ou de l’exil. La nouvelle édition, revue, corrigée et augmentée, par E. Clavier, II, Paris : Imprimerie de Cussac 1802, p. 334, n’apporte que des modifications infimes. En revanche, une note de bas de page signale des observations que nous reproduirons dans la note suivante. Avant Amyot, W. Xylander avait traduit le De exilio en 1570 (Plutarchi Chaeronaei gravissimi & philosophi & historici ethica sive moralia, 1570, p. 555). Sa traduction, souvent reprise ultérieurement, est :
Fata iubent, stant haec decreta antiqua deorum,
Si quid peccando longaevi daemones errant:
Quisque luit poenas, coeloque extorris ab alto
Triginta horarum per terras millia oberrat:
Sic et ego nunc ipse vagor, divinitus exsul.
Xylander a librement utilisé le vers des daimones ; ce sont eux qui fautent et sont exilés. L’identification avec des âmes n’est pas impossible, mais elle n’est pas évidente. Voici une traduction des vers où les daimones sont impliqués :
Si les daimones à la longue vie errent en commettant quelque faute :
chacun subit la peine, exilé du ciel,
il erre pendant trente mille saisons sur la terre.
[5] Dans ses observations à la traduction d’Amyot (p. 456-457), Clavier en 1802 (réf. dans la note précédente) pense que dans ces vers il est question « du système de la métempsycose ». Clavier livre ensuite sa traduction (p. 457):
« C’est une loi des destins, un ancien décret des
« dieux, que lorsque quelqu’un s’est souillé par un
« meurtre, si c’est un de ces génies qui sont destinés
« à une très-longue vie, il est obligé d’errer trente
« mille saisons loin du séjour des bienheureux, et je
« suis du nombre de ces malheureux errans et exilés
« par les dieux «.
La traduction de Clavier est remarquable. Elle diffère singulièrement de celle d’Amyot. La formule « si c’est un de ces génies » anticipe la traduction de Diels imaginant un génitif. Clavier lit μιν comme un singulier : « il est obligé d’errer trente mille saisons ». Il ne lit pas τὴν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, la leçon des manuscrits de Plutarque selon l’édition d’Estienne, p. 25, il lit τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, en suivant la correction de J. Scaliger, là aussi anticipant l’édition de Stein et Diels après la découverte du manuscrit d’Hippolyte (1842, édition de E. Miller en 1851). (Notons que l’édition des vers d’Empédocle dans le De exilio par D. Wyttenbach en 1797 (p. 446-447) conservait la leçon τὴν en accord avec les manuscrits.) Clavier comprend θεόθεν de façon causale, et non pas spatiale : « errans et exilés par les dieux ». Clavier ne parle pas d’âme dans son commentaire aux vers, alors qu’il parle de métempsychose. On peut supposer qu’il comprend les génies comme des âmes, et que, pour lui, le sujet qui erre 30 000 saisons est un génie, donc une âme. – Dans sa traduction du De exilio, V. Bétolaud (Œuvres complètes de Plutarque. Œuvres morales, tome III, Paris : Hachette 1870, p. 145) ne conçoit pas nécessairement que les démons unis aux corps humains soient des âmes.
[6] Plutarch’s Moralia. Twenty essays translated by Philemon Holland, London-New York 1911, p. 409.
[7] Plutarch’s Morals. Translated from the Greek by several hands. Volume III, London 1690, p. 47. Le livre a été ré-édité à Boston en 1870, avec en sous-titre Corrected and revised by W. W. Goodwin. La réédition du texte cité se trouve à la p. 34 ; elle ne comporte que de légères modifications typographiques.
[8] Ricard est mort en 1803. Son œuvre a été ensuite réimprimée. Je cite d’après Œuvres morales de Plutarque, traduites du grec par Ricard, Tome 3, Paris : Lefèvre / Charpentier 1844, p. 152.
Le τις est-il un δαίμων ?
(1) Considérons dans le De exilio de Plutarque, les deux vers suivants :
εὖτέ τις ἀμπλακίηισι φόβωι φίλα γυῖα μιήνηι, fr. 115.3
δαίμονες οἵτε μακραίωνος λελάχασι βίοιο, fr. 115.5
Pour certains, l'enchaînement invite à prendre le vers des δαίμονες au nominatif en apposition au τις, lui-même au nominatif. Qu'un pluriel soit en apposition à un singulier (ou l'inverse) est rare mais possible si l'on tient compte des exemples suivants :
Euripide, Oreste, 919-920, αὐτουργός, οἵπερ καὶ μόνοι σώιζουσι γῆν
Euripide, Phéniciennes, 785-786, παῖδες, σωτὴρ πόλεως
Apollonios de Rhodes, Argonautiques, II, ἡγέτης, οἵ τε ἄριστοι ἄνδρες
Apollonios de Rhodes, Argonautiques, III, ἥρωες, σωτὴρ πόλεως
Des auteurs plus anciens tels que Homère, Hésiode, Eschyle, Sophocle respectent la concordance de nombre. La question est alors de savoir si Empédocle pouvait précéder Euripide (l'Oreste a été joué en 408 av. J.-C. ; Empédocle était déjà mort depuis une vingtaine d'années) dans la rupture de la concordance de nombre.
La suite des deux vers n'est pas garantie. Diels et d'autres insèrent entre les deux un vers incomplet provenant d'Hippolyte : ὅς κ(ε) ἐπίορκον ἁμαρτήσας ἐπομόσσηι. On peut croire que le ὅς est en fait le τις, ce qui revient alors à la situation où les daimones sont, par l'intermédiaire du ὅς, en apposition au τις. Mais on peut ne pas croire cela. Et croire que le ὅς n'est pas le τις. La suite des vers écrits par Plutarque serait ce que M. Rashed a édité :
εὖτέ τις ἀμπλακίηισι φόνωι φίλα γυῖα μιήνηι, v.3
<θνητῶν>· ὅς κ’ ἐπίορκον ἁμαρτήσας ἐπομόσσηι, v. 4
δαίμονες οἵτε μακραίωνος λελάχασι βίοιο, v.5
Dans cette configuration, selon Rashed, le ὅς est un Bienheureux lunaire, alors que le τις ne l'est pas, il est un homme. Le mot δαίμονες est un vocatif, ce qui supprime l'étrangeté (toutefois possible) d'un pluriel (δαίμονες) en apposition à un singulier (ὅς).
Dans le De exilio, la fin du vers 3 n'est pas conservée correctement (μιήνηι est une bonne correction). L'incident de transmission concernerait aussi la disparition du v. 4. Hippolyte aurait conservé la bonne suite de vers : 4, 5, 6 (le vers 6 chez Hippolyte est toutefois à corriger sur le modèle de ce vers chez Plutarque). La lecture des vers initialement cités dans le De exilio est difficile. Il faut tenir compte de l'interprétation de Plutarque qui lit des singuliers comme étant des pluriels pour justifier "nous tous, les hommes". Voir aussi le passage brutal du singulier au pluriel dans le De vitando quand Plutarque passe du cheval aux daimones.
(2) Le De Iside de Plutarque :
Empédocle dit aussi que les démons paient leurs fautes et leurs manquements
« Car la puissance de l’éther les chasse vers la mer,
La mer les vomit sur le seuil de la terre, la terre les renvoie vers les rais
Du soleil infatigable, qui les précipite dans les tourbillons de l’éther :
Tous se les renvoient, et ils ne trouvent partout que haine »,
Avant d’être ballotés entre les divers éléments, les coupables, qui seront punis, étaient déjà des daimones. On pense alors au fr. 115.3 avec le τις qui souille ses membres de sang, qui fait figure de coupable. Puisque le τις a commis des fautes et des manquements, il est un daimôn. Cependant, là encore, la conclusion n'est pas inévitable. Le renvoi n'est pas nécessairement au τις. Il peut être à l'ὅς.
Il faut envisager que la transmission des vers cités par Plutarque a connu un incident qui a fait perdre le vers du parjure (v. 4, conservé en grande partie par Hippolyte). Le vers des daimones avant le vers des 30 000 saisons serait avéré. Ce vers pourrait être répété avec ou sans variation, plus loin dans le poème, pour introduire un référent au σφε du v. 9.
(3) Si le τις est un daimôn, donc un dieu, le crime sanglant qu'assurément il commet ne peut être ni un sacrifice sanglant en l'honneur d'un dieu ni de plusieurs ni un acte de nourriture carnée (à l'exception de certains Titans mangeant Dionysos), car les dieux ne tuent pour ces deux raisons. (Voir plus bas "Qui tue qui ? Et pourquoi ?") Or, souvent, les commentateurs qui veulent faire du τις un daimôn ont en tête le sacrifice sanglant (fr. 128.8-10, fr. 137) et l'acte de nourriture carnée (fr. 136, fr. 139, d 5-6 MP) qu'Empédocle condamne. Inclure ces deux actes simultanément impose de faire du τις un homme et non pas un daimôn.
Plutarque nous montre plusieurs de ses façons de parler des daimones dans le De Iside et le De vitando.
Accordons-nous déjà sur un emploi des mots.
a = une entité transmigrante
b = une entité transmigrante plus le corps mortel qui l'héberge
c = un corps mortel sans entité transmigrante
Voici ce que dit Plutarque dans le De Iside (traduction Ch. Froidefond, Belles Lettres 1988) en 361 C3-D1 :
Ἐμπεδοκλῆς δὲ καὶ δίκας φησὶ διδόναι τοὺς δαίμονας ὧν <ἂν> ἐξαμάρτωσι καὶ πλημμελήσωσιν
’αἰθέριον <μὲν> γάρ σφε μένος πόντονδε διώκει,
πόντος δ' ἐς χθονὸς οὖδας ἀπέπτυσε, γαῖα δ' ἐς αὐγὰς
ἠελίου ἀκάμαντος, ὁ δ' αἰθέρος ἔμβαλε δίναις·
ἄλλος δ' ἐξ ἄλλου δέχεται, στυγέουσι δὲ πάντες’,
ἄχρι οὗ κολασθέντες οὕτω καὶ καθαρθέντες αὖθις τὴν κατὰ φύσιν χώραν καὶ τάξιν ἀπολάβωσι.
Empédocle dit aussi que les démons paient leurs fautes et leurs manquements
« Car la puissance de l’éther les chasse vers la mer,
La mer les vomit sur le seuil de la terre, la terre les renvoie vers les rais
Du soleil infatigable, qui les précipite dans les tourbillons de l’éther :
Tous se les renvoient, et ils ne trouvent partout que haine »,
cela jusqu’au moment où, ainsi châtiés et purifiés, ils retrouvent leur place et leur rang naturels.
La lecture aurait le mérite d'être simple. Au début il y a les démons, ceux-ci sont repris par le pronom "les" dans la citation, et à la fin, hors de la citation, dans le pronom "ils". Le pluriel domine. Tout s'enchaîne logiquement.
Les vers cités permettent uniquement de définir les daimones comme étant des entités transmigrantes = a. Nous supposons qu'en amont, quand les daimones commettent fautes et manquements, ils sont déjà une entité transmigrante. Si ce n'est pas cela, ils se seraient alors métamorphosés.
Dans "les démons paient leurs fautes et leurs manquements", on comprend que les démons = b, car les fautes (crime de sang et parjure) se font avec un corps mortel qui vient s'ajouter à l'entité transmigrante (a). En considérant véritablement les daimones comme étant a, et non pas b, on aboutirait à saisir b avec le nom de a selon le tour d'une synecdoque particularisante. Plutarque désignerait deux entités différentes (b et a) avec le même nom daimones (a), en passant de la synecdoque particularisante (b) à l'identité (a).
Notons tout de même que les vers cités pourraient eux aussi alterner b et a, synecdoque particularisante et identité. En effet, dans les milieux différents il s'agit de b ; les corps mortels sont sous-entendus. Ce n'est que lors de l'expulsion aérienne que a se comprend seul (sans corps mortel).
Dans "ainsi châtiés et purifiés, ils retrouvent leur place", on comprend que les démons (= ils) sont b, ou éventuellement c s'ils se sont métamorphosés en perdant a.
Plutarque propose une métamorphose fantastique des daimones. Dans un premier temps ceux-ci ont un corps mortel qui peut recevoir une entité transmigrante (b). Dans un second temps, ils sont alternativement une entité transmigrante (a) et une entité transmigrante logée dans un corps mortel éphémère (b). Dans un troisième temps, ils font une métamorphose vertueuse, car ils se purifient et retrouvent leur rang naturel. Chez Cornford, la métamorphose vertueuse est l'élimination de la souillure de Haine sur le corps du morceau d'Amour. Le morceau d'Amour se débarrasse de sa gangue de Haine. Plutarque utilise le même mot daimôn pour désigner des êtres différents dans le même contexte. C'est évidemment troublant.
Les fr. 146 et 147 pourraient suivre le fr. 115.12. On attend en effet une sortie heureuse de l'exil. La suite v. 12 - v. 13 va à l'encontre du "rang naturel" (heureux) précisé, par le De Iside, après le v. 12.
Voici maintenant ce que dit Plutarque dans le De vitando aere alieno (traduction M. Cuvigny, Belles Lettres 1981) en 830 E - 831 A :
ὁ δ' ἅπαξ ἐνειληθεὶς μένει χρεώστης διὰ παντός, ἄλλον ἐξ ἄλλου μεταλαμβάνων ἀναβάτην, ὥσπερ ἵππος ἐγχαλινωθείς· ἀποφυγὴ δ' οὐκ ἔστιν ἐπὶ τὰς νομὰς
ἐκείνας καὶ τοὺς λειμῶνας, ἀλλὰ πλάζονται καθάπερ οἱ θεήλατοι καὶ οὐρανοπετεῖς ἐκεῖνοι τοῦ Ἐμπεδοκλέους δαίμονες·
αἰθέριον μὲν γάρ σφε μένος πόντονδε διώκει,
πόντος δ' ἐς χθονὸς οὖδας ἀπέπτυσε· γαῖα δ' ἐς
αὐγὰς
ἠελίου ἀκάμαντος· ὁ δ' αἰθέρος ἔμβαλε δίναις·
“ἄλλος δ' ἐξ ἄλλου δέχεται” τοκιστὴς ἢ πραγματευτὴς Κορίνθιος, εἶτα Πατρεύς, εἶτ' Ἀθηναῖος, ἄχρι ἂν ὑπὸ πάντων περικρουόμενος εἰς τόκους διαλυθῇ καὶ κατακερματισθῇ.
Mais une fois qu'on s'est laissé prendre, on est débiteur pour la vie et l'on sert de monture à l'un, puis à l'autre, comme un cheval une fois qu'il a reçu le mors [ἵππος ἐγχαλινωθείς]. Plus d'évasion possible vers les beaux pâturages et les belles prairies ; on erre [un singulier pour traduire le pluriel πλάζονται] comme ces démons d'Empédocle précipités du ciel d'où les chasse la divinité :
En effet la puissance de l'éther les lance dans la mer ;
la mer les recrache sur le seuil de la terre ; la terre dans
les rayons du soleil inlassable, qui les rejette dans les
tourbillons de l'éther. Ils passent de l'un à l'autre,
d'un usurier ou d'un intendant de Corinthe, à ceux de Patras, puis d'Athènes, jusqu'au jour où, sous les coups qui pleuvent de partout, ils se disloquent et s'éparpillent [un pluriel pour traduire le singulier περικρουόμενος, διαλυθῇ καὶ κατακερματισθῇ] en menus morceaux.
Cette fois-ci la lecture est loin d'être simple. Il y a un seul cheval pour désigner l'emprunteur. Mais dans l'introduction du texte grec cité, Plutarque annonce les daimones comme référent du pronom "les" (σφε) qui devrait correspondre au seul cheval. Le singulier vaut pour le pluriel.
Les créanciers attachés à chaque ville devraient correspondre aux corps mortels terrestres attachés à chaque milieu de vie. Ils sont les cavaliers. Le cheval se meut tout comme les daimones se meuvent. Le cheval sont les daimones qui quittent des corps d'un milieu de vie pour trouver des corps d'un autre milieu de vie (fr. 115.9-12). Voir dans le cheval la dynamique sous une pression. Cette pression vient des créanciers. Chez Empédocle, la pression sur les daimones vient des milieux de vie (éther, mer, terre, soleil).
La complication vient du passage du singulier au pluriel pour revenir au singulier. Plutarque n'a rien fait pour éviter cette complexité (mais le traducteur Cuvigny a cherché à l'esquiver par une traduction peu stricte). On pourrait croire que le cheval jeune, sans le mors, est un Bienheureux. Mais est-il encore un Bienheureux quand il quitte une ville pour une autre, et alors devient pluriel (= les daimones) ? A la différence du De Iside, on ne voit pas dans le De vitando une métamorphose vertueuse.
La spirale ascendante des daimones lors de l'exil des 30 000 saisons
(Fr. 115.9-11)
Voir J.-C. Picot, Empédocle. Sur le chemin des dieux, Paris : Les Belles Lettres 2022, (Anagôgê, 15), p. 629-637.
Hippolytus. Refutatio omnium haeresium. Édition M. Marcovich, Berlin: De Gruyter, 1986 (Patristische Texte und Studien, 25). Livre 7, chap. 29.
7.29.12.1 ὅταν δὲ ἡ φιλία ἐκ πολλῶν ποιήσῃ τὸ ἓν καὶ
τὰ διεσπασμένα προσοικοδομήσῃ τῷ ἑνί, πάλιν τὸ νεῖκος ἀπὸ τοῦ ἑνὸς
ἀποσπᾷ καὶ ποιεῖ πολλά, τουτέστιν πῦρ, ὕδωρ, γῆν, ἀέρα, τά <τ'> ἐκ
τούτων γεννώμενα ζῷα καὶ φυτὰ καὶ ὅσα μέρη τοῦ κόσμου κατανοοῦμεν.
[...]
7.29.13.5 ἀλλὰ σφαῖρος ἔην <μοῦνός τε> καὶ ἶσος [ἐστὶν] <ἑ>αυτῷ. fr. 29.3
7.29.14.1 τοιοῦτον <οὖν> τι <τέλειον> καὶ κάλλιστον εἶδος τοῦ κόσμου ἡ φιλία
ἐκ πολλῶν ἓν ἀπεργάζεται· τὸ δὲ νεῖκος, τὸ τῆς [τῶν] κατὰ μέρος
διακοσμήσεως αἴτιον, ἐξ ἑνὸς ἐκείνου ἀποσπᾷ καὶ ἀπεργάζεται πολλά.
Καὶ τοῦτό ἐστιν ὃ λέγει περὶ τῆς ἑαυτοῦ γεννήσεως ὁ Ἐμπεδοκλῆς·
7.29.14.5 τὴν καὶ ἐγὼ <νῦν> εἶμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης, fr. 115.13
[τουτέστι] θεὸν καλῶν τὸ ἓν καὶ τὴν ἐκείνου ἑνότητα, ἐν ᾧ ἦν πρὶν
ὑπὸ τοῦ νείκους ἀποσπασθῆναι καὶ γενέσθαι ἐν τοῖς πολλοῖς τούτοις,
7.29.15.1 τοῖς κατὰ τὴν τοῦ νείκους διακόσμησιν <γεγονόσι>. «νείκει» γάρ, φησί,
<«μαινομένῳ πίσυνος», νεῖκος> μαινόμενον καὶ τετα<ρα>γμένον καὶ < fr. 115.14
ἄστατον τὸν δημιουργὸν το<ῦ>δε τοῦ κόσμου ὁ Ἐμπεδοκλῆς ἀποκαλῶν.
αὕτη γάρ ἐστιν, <φησίν,> ἡ καταδίκη καὶ ἀνάγκη τῶν ψυχῶν, ὧν ἀποσπᾷ
7.29.15.5 τὸ νεῖκος ἀπὸ τοῦ ἑνὸς καὶ δημιουργεῖ καὶ <ἀπ>εργάζεται <πολλάς>,
λέγων τοιοῦτόν τινα τρόπον·
7.29.16.1 <ὅρκον θ'> ὅς κ' ἐπίορκον ἁμαρτήσας ἐπομός<ς>ῃ, fr. 115.4
δαίμονες οἵτε μακραίωνος λελάχασι βίοιο fr. 115.5
– δαίμονας τὰς ψυχὰς λέγων, μακραίωνας <δέ>, ὅτι εἰσὶν ἀθάνατοι καὶ
μακροὺς ζῶσιν αἰῶνας – ,
7.29.17.1 τρίς μιν μυρίας ὧρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθαι fr. 115.6
– μάκαρας καλῶν τοὺς (ς)υνηγμένους ὑπὸ τῆς φιλίας ἀπὸ τῶν πολλῶν
εἰς τὴν ἑνότη(τ)α τοῦ κόσμου τοῦ νοητοῦ· – τούτους οὖν φησιν ἀλάλησθαι
[καὶ]
7.29.17.5 φυομένους παντοῖα διὰ χρόνου [ε]ἴδεα θνητῶν, fr. 115.7
ἀργαλέας βιότ(οιο) (μ)εταλλάσσοντα κελεύθους. fr. 115.8
[...]
7.29.18.5 ἀλλὰ <δὴ> κολάζεσθαι ἐν πάσαις κολάσεσιν ὑπὸ τοῦ νείκους τὰς ψυχάς,
μεταβαλλομένας σῶμα ἐκ σώματος, <φησὶ λέγων ὧδέ πως>·
7.29.19.1 αἰθέριον <μὲν> γάρ σφε μένος [ψυχὰς] πόντονδε [ἐχθονὸς] fr. 115.9
διώκει,
[...]
7.29.21.1 γαῖα δ' ἐς αὐγὰς
ἠελίου φαέ(θο)ντος, ὁ δ' αἰθέρος ἔμβαλε δίναις·
ἄλλος <δ'> ἐξ ἄλλου δέχεται, στυγέουσι δὲ πάντες.
Μισουμένας οὖν τὰς ψυχὰς καὶ βασανιζομένας καὶ κολαζομένας ἐν
7.29.21.5 τῷδε τῷ κόσμῳ κατὰ τὸν Ἐμπεδοκλέα συνάγει ἡ φιλία, ἀγαθή τις
οὖσα καὶ κατοικτείρουσα τὸν στεναγμὸν αὐτῶν καὶ τὴν ἄτακτον καὶ
πονηρὰν «τοῦ νείκους τοῦ μαινομένου» κατασκευήν, καὶ ἐξάγειν <αὐτὰς>
κατ' ὀλίγον ἐκ τοῦ κόσμου καὶ προσοικειοῦν τῷ ἑνὶ σπεύδουσα, καὶ
κοπιῶσα, ὅπως τὰ πάντα εἰς τὴν ἑνότητα καταντήσῃ ὑπ' αὐτῆς ἀγόμενα.
L'édition de Marcovich – retenue par le TLG – est à prendre avec prudence. Dans le manuscrit (Parisinus, Supplément grec 464, voir ci-dessous dans les extraits de manuscrits) le vers en 7.29.14.5(= fr. 115.13) se lit ainsi :
τῶν καὶ ἐγώ εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης
Ce n'est pas ce que Marcovich édite, qu'il emprunte à l'édition du De exilio par Bernardarkis 1891 ou par Sieveking 1929. En remplaçant τῶν καὶ ἐγώ εἰμι par τὴν καὶ ἐγὼ <νῦν> εἶμι, on comprendra très mal, voire pas du tout, ce que veut dire Hippolyte. Il faut donc refuser "la bonne intention" éditoriale de Marcovich. Ce qui nous importe, c'est de comprendre d'abord le point de vue d'Hippolyte. Et de ne pas mélanger Plutarque, ses éditeurs, et Hippolyte.
Chez Hippolyte, le fr. 115.13 qui signalerait la naissance d'Empédocle (7.29.14.4 : γεννήσεως) explique l’exil et surtout l’errance sans le <νῦν>, maintenant. Car il y a errance au début (la naissance) mais bien moins à la fin des 30 000 saisons, qui serait le "maintenant" pour Empédocle.
Dans le manuscrit, le vers en 7.29.17.1 (= fr. 115.6) se lit ainsi :
τρὶς μὲν μυρίας ὥρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθε
Le sens est donc différent de ce que rapporte Marcovich. Ce dernier ne fait que plaquer l'édition du vers lue chez Diels, laquelle édition (procédant du De exilio du Plutarque selon Bernardakis 1891 avec ὥρας, p. 573, selon Sieveking 1929, avec ὥρας, p. 531, puis Diels 1901, avec ὧρας, p. 153, suivi par DK) corrige la leçon ἀλάλησθε – unanime des manuscrits de Plutarque – en ἀλάλησθαι. Pour rester proche des leçons du Parisinus, on a souvent intérêt à regarder la première édition de la Réfutation par E. Miller en 1851 (ainsi cette édition, p. 249 : τρὶς μὲν μυρίας ὥρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθε). Les éditions suivantes ont tendance à se rapprocher des éditions modernes de Plutarque et de l'édition d'Empédocle par Diels. Le chercheur a tout intérêt à retourner à la source.
Marcovich édite αἰθέριον <μὲν> γάρ σφε μένος [ψυχὰς] πόντονδε [ἐχθονὸς] διώκει, là où le manuscrit permet de lire (Miller 1851, p. 250) : Aἰθέριόν γε (φησὶ) μένος ψυχὰς πόντονδε διώκει. Wendland 1916, p. 213, édite tout aussi sobrement : αἰθέριόν γε, φησί, μένος ψυχὰς πόντονδε διώκει. Cet exemple montre la distorsion des leçons imposée par le travail d'édition de Marcovich.
Quel est l'antécédent de τῶν (en 7.29.14.5 ) dans le contexte livré par Hippolyte ? C'est πολλά que l'on trouve en 7.29.14.3, qui reprend un πολλά déjà lu en 7.29.12.1. Qu'est-ce qui est entendu par πολλά en 7.29.12.1 ? Hippolyte est clair : πῦρ, ὕδωρ, γῆν, ἀέρα, τά <τ'> ἐκ τούτων γεννώμενα ζῷα καὶ φυτὰ καὶ ὅσα μέρη τοῦ κόσμου κατανοοῦμεν. Prenons κατανοοῦμεν pour dire en particulier "nous voyons avec l'esprit". Ce que nous voyons ainsi ce sont ὅσα μέρη τοῦ κόσμου : toutes les parties du monde. Cela est assez vague, et cela ne dit pas explicitement les daimones du fr. 115.5 ou ceux De Iside ou du De vitando. En bref, ni les daimones ni les âmes n'apparaissent avant le τῶν en 7.29.14.5.
Soyons maintenant charitable : ne cherchons pas l'antécédent de τῶν dans ce qui précède τῶν – ce qui est pourtant raisonnable – mais dans ce qui suit τῶν, même de façon assez lointaine.
En 7.29.15.4-5 (assez loin de 7.29.14.5), la Haine arrache (ἀποσπᾷ) les âmes (τῶν ψυχῶν) hors de l'Un (Sphairos). Elle les produit (δημιουργεῖ ) et les façonne (ἐργάζεται). Autrement dit, la Haine est une accoucheuse (de l'Un-Sphairos)[1]. De l'Un conçu comme un cosmos intelligible (7.29.17.3 : εἰς τὴν ἑνότη(τ)α τοῦ κόσμου τοῦ νοητοῦ ; repris en 7.31.3), elle fait naître des âmes à modeler. Les âmes existent déjà dans l'Un en tant qu'idées ; en les sortant de l'Un la Haine va modeler ces âmes, les façonner comme le ferait un artisan, les métamorphoser, leur donner l'existence et le rôle qu'elle, la Haine, veut leur voir jouer au sein de son domaine, le Multiple.
Ce qu'il faut encore savoir (par anticipation), c'est que la Haine est injuste :
7.29.24.1-3 τὸ μὲν νεῖκος ἀδικεῖν διὰ παντὸς καὶ πλεονεκτεῖν καὶ ἀποσπᾶν τὰ τῆς φιλίας καὶ ἑαυτῷ προσνέμειν
Quelle est en particulier cette injustice ? Certes, c'est de s'approprier le bien d'autrui (le bien de l'Amour). Mais plus encore, c'est de transformer honteusement ce bien. Hippolyte dira en 7.29.24.4-6 :
τὰ ἀπεσπασμένα τοῦ παντὸς καὶ βεβασανισμένα καὶ κεκολασμένα ἐν τῇ κτίσει ὑπὸ τοῦ δημιουργοῦ ἀνακαλεῖσθαι καὶ προσάγειν <τῷ παντὶ> καὶ ἓν ποιεῖν.
En clair, la transformation (au delà de l'arrachage : τὰ ἀπεσπασμένα), c'est la torture ou la mise à la torture (βεβασανισμένα, qui vaut parfois pour un questionnement)[1] et le châtiment (κεκολασμένα).
Revenons maintenant aux âmes. La Haine va modeler les âmes pour leur donner un rôle dans son domaine, le Multiple. Il lui faut mettre en place une condamnation (ἡ καταδίκη) et une punition qui s'ensuit nécessairement (ἀνάγκη). Elle fera jouer à l'une des ces âmes le rôle du parjure (7.29.16.1 = fr. 115.4). Après le parjure vient la torture (les vers du fr. 115.9-12) signalée par βεβασανισμένα (en 7.29.24.4-5). Cette torture tenterait-elle de faire avouer la vérité que le parjure a précisément manqué d'exposer ?
Soyons encore charitable. L'Un-Sphairos est, pour Hippolyte, un cosmos noetos. Quel serait alors le contenu de cet Un ? Des Formes Intelligibles, des Idées. La Haine arrache (ἀποσπάω) des Idées pour les transformer matériellement. Chez Platon, le passage de l'Intelligible au Sensible se fait pas Participation. Chez Empédocle (revu par Hippolyte) le passage se fait par arrachage (tirer violemment en sortant), et donc pas vidage, déracinement. L'Un se viderait sous l'action de la Haine. L'antécédent de τῶν serait une Idée d'âme.
Hippolyte identifie les âmes aux daimones (δαίμονας τὰς ψυχὰς λέγων). Pour lui, c'est une évidence. Une fois la chose dite (7.29.16.3), il n'aura plus besoin ensuite de parler des daimones. Les âmes sont divines comme le sont les daimones. Par équivalence de vocabulaire, et en tablant sur une anticipation évidente pour Hippolyte, on peut légitimement avancer que la Haine arrache les daimones hors de l'Un. En 7.29.14.3, Hippolyte mentionne πολλά pour ce qui est arraché de l'Un et façonné par la Haine. Il faudrait comprendre, rétrospectivement, que parmi les multiples choses (πολλά) il y a évidemment pour Hippolyte les âmes-daimones.
[1] Dans la Réfutation, Hippolyte utilise plusieurs fois le verbe βασανίζω :
Book 5, chapter 26, section 20, line 6 - torturé sans recherche d'aveux
Book 6, chapter 37, section 4, line 4 - torturé sans recherche d'aveux
Book 7, chapter 27, section 1, line 3 - torturé sans recherche d'aveux
Book 7, chapter 27, section 2, line 6 - torturé sans recherche d'aveux
Book 7, chapter 29, section 21, line 4
Book 7, chapter 29, section 24, line 5
Book 9, chapter 10, section 3, line 3 - torturé sans recherche d'aveux
Il est possible que le sens de "torturé sans recherche d'aveux" soit le sens partout adopté par Hippolyte. Mais, compte tenu du parjure (7.29.16.1) entendu comme une fausse réponse à un questionnement, il reste un doute pour ce qui nous occupe concernant Empédocle.
Zuntz 1971, p. 198, écrit : "He who reads his quotation [of fr. 115.13] in its context, will see that Hippolytos had good reason, for his purpose, to put τῶν at its beginning and to omit νῦν; in consequence, his τῶν has as little authority". Zuntz fait bref, il ne dit rien du contexte. Le fait majeur du contexte est la naissance d'Empédocle (περὶ τῆς ἑαυτοῦ γεννήσεως / ὑπὸ τοῦ νείκους ἀποσπασθῆναι καὶ γενέσθαι). Dans ce contexte νῦν ne convient pas. En effet, Empédocle ne peut pas dire en étant adulte "maintenant" pour parler de sa naissance. Sa naissance était dans son passé et non pas dans son présent. Hippolyte a besoin de parler de la naissance d'Empédocle pour relier le fr. 115.13 au Sphairos (par l'intermédiaire de θεόθεν – voir plus bas le sens de ce mot). La liaison se fait ensuite avec τῶν pour désigner la pluralité qui est arrachée du Sphairos.
Pour Hippolyte ce τῶν du fr. 115.13 ne peut pas avoir pour antécédent les âmes ballotées d'élément en élément du fr. 115.9-12 correspondant à 7.29.19.1-5. Autrement dit, la référence à la naissance ne peut pas se confondre avec les vers de la punition quand les âmes sont modelées, donc adultes. La naissance n'est pas une punition du point de vue de la Haine-démiurge, sauf à croire que toutes ses actions sont des punitions sans raison.
L'action de la Haine (repérée en caractères gras) :
σπάω (tirer, faire sortir de, ôter) [4.40.1.4 Marcovich].
ἀποσπάω (arracher - 12 occurrences) [4.28.10.2] ; [4.48.4.4] ; 6.25.3.8 ; 7.29.12.3 ; 7.29.14.3 ; 7.29.14.7 ; 7.29.15.4 ; 7.29.24.2 ; 7.29.24.4 ; [7.35.2.1] ; [8.14.4.2 création, naissance] ; [9.14.1.3].
ἀνασπάω - zéro.
διασπάω (séparer, diviser, déchirer - 8 occurrences) 4.51.1.3 ; 6.9.3.5 ; 6.25.2.3 ; 7.29.9.1 ; 7.29.12.2 ; 7.29.22.8 ; 9.18.1.5 ; 9.18.2.1.
ἐπισπάω (obtenir - 7 occurrences) 4.28.10.4 ; 4.32.1.5 ; 5.9.20.7 ; 5.13.12.2 ; 5.17.9.3 ; 5.17.12.1 ; 6.14.11.4.
κατασπάω (tirer en bas - 4 occurrences) 5.19.5.4 ; 8.9.5.1 ; 10.11.4.1 ; 10.16.4.2.
μετασπάω - zéro.
διαιρέω (diviser, scinder) 6.25.3.8, 6.25.4.2
6.25.2.3 : τὸ δὲ νεῖκος διασπᾷ καὶ διαφέρει
6.25.3.3 κατακερµατίσας τέμνει
6.25.3.4 οὐσίαν τοῦ κόσμου, φησί, τέμνει εἰς ζῷα, φυτά, μέταλλα
6.25.3.8 διῃρημένα
6.25.4.2 τὸν κόσμον διαιροῦν
7.29.9.1 διασπᾷ τὸ ἓν καὶ κατακερματίζει καὶ ἀπεργάζεται ἐξ ἑνὸς πολλά
7.29.12.3 ποιεῖ πολλά
7.29.14.3 ἀπεργάζεται πολλά
7.29.15.5 ἐργάζεται
(agencement) 7.29.14.3 διακοσμήσεως αἴτιον ; 7.29.15.1 διακόσμησιν
7.29.24.1-3 νεῖκος ἀδικεῖν διὰ παντὸς καὶ πλεονεκτεῖν καὶ ἀποσπᾶν τὰ τῆς φιλίας καὶ ἑαυτῷ προσνέμειν.
7.29.24.4-5 βεβασανισμένα καὶ κεκολασμένα ἐν τῇ κτίσει ὑπὸ τοῦ δημιουργοῦ
L'action de l'Amour (repérée en caractères gras) :
6.25.3.6-7 ἐπιτροπεύουσα, προνοουμένη
6.25.3.8 συνάγουσα (rassemblant les choses divisées [διῃρημένα] et arrachées [ἀπεσπασμένα] du Tout)
6.25.3.9 ἐξάγουσα (libérer, expulser, extirper) τοῦ βίου, προσάγει, προστίθησι (τῷ παντί)
7.29.9.6 ἐξαγωγῆς (la sortie, l'évacuation)
7.29.9.6 μεταβολῆς (la transformation)
7.29.9.6 ἀποκαταστάσεως (la restoration, le rétablissement)
7.29.12.2 προσοικοδομήσῃ (τῷ ἑνί)
7.29.14.2 ἀπεργάζεται (ἐκ πολλῶν ἓν)
7.29.24.4 ἐπιμελουμένην (τῆς ἑνότητος)
[1] Notons Plutarque, De sollertia animalium, 7, 964 E5 : l'enfant nourri contre nature par les organes arrachés à la mère.
(1) Selon Hippolyte, les dieux du fr. 115.1 sont les quatre éléments et les deux puissances. Selon plusieurs commentateurs du fr. 115, les dieux en question sont les Bienheureux identifiés aux daimones, qui ne sont précisément pas les 6 dieux cosmiques.
(2) Le décret est une loi d’exil et de transmigration. On peut formuler le décret ainsi : « que le Bienheureux parjure soit exilé loin des bienheureux et qu’il erre pendant trente mille saisons. »
(3) Les serments fixent le décret et impliquent directement les dieux qui jurent dans la bonne exécution du décret. C'est la promesse solennelle des dieux.
(4) Le parjure d'un Bienheureux au fr. 115.4 peut être soit un parjure de promesse (jurer de faire quelque chose et ne pas le faire), soit un parjure assertorique (jurer qu’une chose est vraie alors qu’elle est fausse).
(5) La plupart des commentateurs admettent qu'il s'agit d'un parjure de promesse. La promesse serait de ne pas tuer, en accord avec la loi du fr. 135. Le parjure assertorique serait sur le modèle de la Théogonie hésiodique, v. 793. Un Bienheureux nierait un meurtre commis dans son passé.
Empédocle aurait-il pu écrire φόνῳ […] μιήνῃ – la correction des manuscrits par Estienne en 1573[1] ? Je tenterai de montrer que φόνῳ est peu probable.
Empédocle emprunte souvent à Homère. Bollack dit, dans une section intitulée "L’Homère de la nature"[2] : « La mémoire d’Homère accompagne Empédocle dès les premiers accords du poème ». Je suis persuadé que ce qui vaut pour le poème Physique (Les Origines chez Bollack) vaut aussi pour le poème des Catharmes. Chez Homère on lit le passage suivant concernant la blessure de Ménélas (Iliade, IV, 140-141, 145-147) :
— αὐτίκα δ’ ἔρρεεν αἷμα κελαινεφὲς ἐξ ὠτειλῆς. 140
Ὡς δ’ ὅτε τίς τ’ ἐλέφαντα γυνὴ φοίνικι μιήνῃ 141
[…]
τοῖοί τοι Μενέλαε μιάνθην αἵματι μηροὶ 146
εὐφυέες κνῆμαί τε ἰδὲ σφυρὰ κάλ’ ὑπένερθε. 147
Partons de la certitude qu’Empédocle avait effectivement écrit μιήνῃ en fin de vers fr. 115.3 (alors que les manuscrits transmettent μιν, qu’il faut corriger). Chez Homère, la présence de μιήνῃ en fin d’hexamètre, au v. 141, est unique. Le renvoi d’Empédocle à Homère est donc ici inévitable. Avec μιήνῃ vient le datif instrumental φοίνικι (avec la pourpre) chez Homère. De fait, φόνῳ porrait être un équivalent possible ; cela se confirmerait par le fait que chez Homère φοίνικι est mis pour αἵματι (v. 146). En outre, il est connu que chez Empédocle le sang peut se dire φόνος (voir fr. 100.4, fr. 128.8). Tout converge. Empédocle emprunterait à Homère ; si bien que φόνῳ […] μιήνῃ serait hautement vraisemblable. Puisqu’il n’est pas question chez Homère de φόβος à cet endroit il ne serait donc pas question de φόβος chez Empédocle au fr. 115.3. On parvient à la conviction de Bollack[3] : pas la peine de revenir « sur un acquis de la Renaissance ». L’affaire serait donc conclue : il faut retenir φόνῳ et ne plus parler de φόβῳ. C'est ce que presque toutes les éditions d'Empédocle (jusqu'en 2026) retiennent.
Sauf qu’il reste un problème. Et pas des moindres. Empédocle emprunte – certes – et il varie. Bollack, en 1965, a largement développé cette façon de procéder d’Empédocle[4]. Serions-nous, maintenant, face à un cas d’emprunt avec variation ? Quelle est la scène en arrière-plan d’Iliade, IV, 140-141, 146-147 ?
Le Troyen Pandare, archer habile, décoche une flèche contre Ménélas. Ménélas est touché, blessé (légèrement), son sang coule. Homère introduit alors une comparaison. Le sang de Ménélas le souille tout comme de la pourpre teint une bossette de mors de cheval[5]. C’est à partir de cette scène que l’on peut comprendre l’écart qu’Empédocle aurait voulu faire en écrivant φόβῳ, par rapport à Homère qui lui aurait uniquement suggéré φόνῳ. Explicitons.
D’abord, il faut écarter l’affirmation selon laquelle μιήνῃ nécessiterait obligatoirement d’être accompagné de la nature de la souillure, en particulier avec un substantif au datif. Chez Homère, c’est φοίνικι. Chez Empédocle, ce serait φόνῳ. Or, le verbe μιαίνω n'est pas toujours accompagné de la nature de la souillure. Quand la souillure est celle du sang ou du meurtre, il existe des exemples dans le corpus du grec ancien où cette souillure (αἷμα, φόνος) est sous-entendue[5 bis]. Ce serait le cas également chez Empédocle.
Écrire φόνῳ aurait mis le τις du fr. 115.3 en position d’être blessé tout comme Ménélas l’est. Cela revient à faire de τις la victime et non pas l’agresseur. Or, chez Empédocle, le τις est souillé parce qu’il est l’agresseur ; il est souillé par le sang de celui qu’il tue. Il y a plus. En écrivant φόβῳ Empédocle évite de faire croire que le τις est statique tout comme l’est Ménélas. Avec φόβῳ le τις est en mouvement ; il est actif.
Empédocle utilise Homère pour laisser entendre le sang attaché à l’emploi du verbe μιήνῃ. C’est une certitude. Mais Empédocle veut dire plus que le sang (αἵματι) d’une blessure, il voudrait dire le sang du meurtre (φόνῳ). Certes dans le fr 100.4, Empédocle emploie φόνον sans idée de meurtre (ce qui éventuellement conviendrait pour faire écho à l’Iliade), mais dans le fr. 121.2, c’est le sang du meurtre (Φόνος), dans le fr. 128.8, c’est le sang du meurtre (φόνοις), dans le fr. 136.1, c’est le sang du meurtre (φόνοιο). Bref, dans le fr. 115.3 Empédocle signifie un meurtre ; il veut donc s’écarter de la simple blessure de Ménélas. En outre, dans l’Iliade, φόνος signifie toujours un meurtre et jamais le sang pour lui-même (comme dans le fr. 100.4).
Le renvoi implicite à Homère permet à Empédocle d’être elliptique. Empédocle ne désigne pas un τις qui serait blessé, et non coupable. Du point de vue de l’Amour, le τις du fr. 115.3 est coupable d’un meurtre. En somme, par un renvoi trop explicite à Ménélas φόνῳ serait maladroit. Maladroit, car la souillure de Ménélas est la souillure de l’agressé et non pas la souillure de l’agresseur. Maladroit, car supposer par φόνῳ chez Empédocle qu’il n’y aurait qu’une blessure sans gravité (comme celle de Ménélas) et non pas un meurtre est inconséquent.
Empédocle a choisi d’écrire φόβῳ afin de mettre en arrière-plan le fr. 128 (et non plus la scène de la blessure de Ménélas).
οὐδέ τις ἦν κείνοισιν ῎Αρης θεὸς οὐδὲ Κυδοιμός
οὐδὲ Ζεὺς βασιλεὺς οὐδὲ Κρόνος οὐδὲ Ποσειδῶν,
ἀλλὰ Κύπρις βασίλεια.
[…]
ταύρων δ᾿ ἀκρήτοισι φόνοις οὐ δεύετο βωμός,
ἀλλὰ μύσος τοῦτ᾿ ἔσκεν ἐν ἀνθρώποισι μέγιστον,
θυμὸν ἀπορραίσαντας ἐ<ν>έδμεναι ἠέα γυῖα.
Après le temps heureux de Cypris reine, quand les hommes étaient réunis et non violents, succéda le temps de Zeus-roi, un temps qui voit le sang des taureaux tremper l’autel (δεύετο βωμός). Tout comme pour le corps de Ménélas ou pour la bossette de mors, le sang des taureaux recouvre et – sans doute, dans l’esprit d’Empédocle – souille l’autel. Que sont devenus les hommes du temps de Cypris ? Empédocle ne le dit pas dans les vers qui nous sont parvenus. Je fais une supposition forte de conséquences. Ces hommes ont été dispersés, mis en fuite, sous la pression d’Arès, et du dieu qui accompagne souvent Arès, tout comme Kudoimos ou Deimos, à savoir Phobos[6], le fils d’Arès, le dieu qui met en fuite, le dieu qui produit les mouvements de panique. C’est dans cette fuite, loin de Cypris, qu’au moins l’un d’eux se serait adonné au meurtre.
Il reste toujours possible de croire qu’Empédocle a écrit avec un peu de maladresse, dans un emprunt servile : φόνῳ. Mais pourquoi, au nom d’une supposée faute paléographique (le ν lu comme un β[7]), vouloir effacer la leçon unanime des manuscrits φόβῳ qui a au moins autant de sens que la correction φόνῳ ?
Puisque φόβῳ – fuite sous l’effet de la peur – ne se comprend qu’à partir du fr. 128, encore faudrait-il que le fr. 128 soit présenté avant le fr. 115.3 , car s’il n’en est pas ainsi la compréhension du vers 3 ne sera pas possible. Effectivement, la compréhension resterait obscure si le fr. 128 ne précédait pas. Je n’exclus cependant pas qu’il puisse suivre. Dans ce dernier cas, l’audience peut ne pas comprendre et attendre ensuite les éclaircissements. Empédocle n’est pas immédiatement compréhensible.
L’objection qui attend nécessairement une compréhension immédiate peut se retourner contre les partisans du fr. 115. Ces partisans supposent que le vers 3 est un crime de sang. Mais en quoi, pour des Grecs le fait de tuer dans un combat serait-il un crime de sang condamnable ? En quoi, pour des Grecs, le fait de tuer un animal lors d’un sacrifice en l’honneur d’un dieu serait-il condamnable ? Au contraire, cela serait parfaitement honorable ! La condamnation qui pèse sur le fr. 115.13 dépend chez Stein et chez Diels de considérations qui viendront plus loin dans le poème des Catharmes (fr. 128, fr. 135, fr. 136, fr. 137). Cela n’a gêné presque personne, si l’on en juge par le crédit accordé à l’édition de Diels ! Au total, je ne crois pas que l’objection faite à φόβῳ – qui viendrait trop vite dans la suite des vers pour être compréhensible – soit insurmontable. Je plaiderais même qu’il faut parfois commencer par l’incompréhension et la surprise pour inviter à l’écoute de la suite.
[1] Dans Stephanus, H., Plutarchi Chaeronensis quae extant opera […], tomus secundus, Genève 1572, p. 1077, on lit : Εὖτέ τις ἀμπλακίῃσι φόνῳ φίλα γυῖα μιῄνῃ. En 1573, dans Poesis philosophica, vel saltem, Reliquiae poesis philosophicae, Empedoclis […], anno M. D. LXXIII, excudebat Henr. Stephanus, Genève 1573, p. 25, Estienne supprime le iota souscrit du ῄ. Et l’on a alors son édition définitive : Εὖτέ τις ἀμπλακίῃσι φόνῳ φίλα γυῖα μιήνῃ.
[2] J. Bollack, Empédocle, 1. Introduction à l’ancienne physique, Paris : Éditions de Minuit 1965, p. 277.
[3] En 2001 (dans « Remarques générales et particulières », Aevum Antiquum N.S.1, 2001, p. 69-77 aux pages 73-74.), J. Bollack écrivait : « La nature de la faute des démons resterait inconnue, si, à la place de « meurtre », on lisait « peur » ou « panique » comme fonction de la Haine. Je pense que la correction [φόνῳ vs φόβῳ] au contraire a beaucoup de vraisemblance, et c’est pour cela qu’on l’a confondue avec une leçon transmise. Wilamowitz, comme d’autres, l’a visiblement considérée comme une évidence. Autrement dit, ils auraient introduit eux-mêmes la correction. Il se pourrait bien qu’on perde son temps en revenant sur un acquis de la Renaissance, dont les corrections méritent souvent de jouir de cette autorité. » Il se pourrait, pace Bollack, qu’on ne perde pas son temps.
[4] J. Bollack 1965, p. 283-285.
[5] Voir J. Peigney, « La blessure de Ménélas et la bossette de mors (Iliade 141-147) : quelques remarques », Collection de l’Institut des Sciences et Techniques de l’Antiquité, 1079 (numéro thématique : Troïka, Parcours antiques, Mélanges offerts à Michel Woronoff, I), 2007, p. 101-110.
[5 bis] Eschyle, Agamemnon, 209, Choéphores, 859 ; Iliade XVII, 439 ; Plutarque, De esu, I, 993 D 8. Voir aussi un exemple avec μολύνῃ, un synonyme de μιήνῃ dans Diogène Laërce, Vies, 7. 22. 3.
[6] Iliade, IV, 439-440 ; V, 739-740 ; XI, 37, XIII, 298-300, XV, 119. Hésiode, Théogonie, 933-936 ; Bouclier, 191-196.
[7] Le passage d’une lettre à l’autre arrive parfois dans la transmission. Trois exemples : Hésiode, Théogonie, v. 228 (certains manuscrits ont Φόβους d’autres ont Φόνους, qui serait la leçon à retenir) ; Hésiode, Bouclier, v. 155 (certains manuscrits ont φόνος d’autres ont φόβος, qui serait la leçon à retenir) ; Pseudo-Plutarque, Libellus de fluviorum, Ismenus, dans Müller K, Geographi graeci minores. Volumen secundum, 1861, p. 639, où on lit φοβου dans les manuscrits là où il convient de restituer φόνῳ. On pourra trouver encore d’autres exemples d’une erreur dans la transmission, il reste néanmoins vrai que dans la très grande majorité des cas observés dans le corpus homérique, hésiodique, et plutarchéen (pour ne considérer que ce vaste corpus), φόβος reste φόβος et φόνος reste φόνος. Il faut donc réfléchir uniquement sur le sens apporté par φόβῳ ou par φόνῳ.
Qui tue qui ? Et pourquoi ?
I. Les catégories d’êtres
Pour formaliser le problème, il est nécessaire de distinguer les différentes catégories d’êtres présentes dans la cosmologie religieuse grecque et, en particulier, dans la doctrine de la transmigration attribuée à Empédocle.
On distinguera quatre catégories fondamentales :
D Dieux
H Hommes
A Animaux
P Plantes
Cette classification correspond à une hiérarchie traditionnelle du vivant, mais elle prend chez Empédocle une signification particulière en raison de la doctrine de la transmigration : une même âme peut passer successivement par ces différentes formes d’existence. Ainsi, les frontières entre ces catégories ne sont pas absolues du point de vue de l’âme, même si elles le sont du point de vue des formes visibles.
Cette doctrine est essentielle, car elle implique que tuer un animal peut, en réalité, signifier tuer un ancien homme ou même un ancien être divin incarné.
II. La matrice des relations de meurtre
Si l’on considère les quatre catégories D, H, A, P, on peut construire une matrice théorique des relations possibles de mise à mort :
Agent / Victime
16 relations d'agent vers victime sont possibles
Certaines relations sont dépourvues de sens ou très improbables (par exemple une plante qui tue un dieu), tandis que d’autres sont centrales (un homme qui tue un homme, un homme qui tue un animal, un animal qui tue un animal, etc.). Il faut supprimer des 16 cas théoriquement possibles les cas en pratique absurdes. Ce sont : les plantes comme agents, car les plantes ne tuent pas (4 cas), les hommes qui tuent des dieux (1 cas), les animaux qui tuent des dieux (1 cas). Il reste donc 10 cas pratiquement possibles.
Cette matrice permet de poser une question fondamentale :
Si une interdiction de tuer existe, à quelles relations s’applique-t-elle ?
III. Les finalités possibles de la mise à mort
Il ne suffit pas de savoir qui tue qui ; il faut aussi savoir pourquoi on tue. Dans le monde grec, la mise à mort peut avoir plusieurs finalités :
Nourriture : tuer pour manger
Sacrifice : tuer pour honorer les dieux
Guerre : tuer l’ennemi
Justice : exécuter un criminel
Défense : se défendre contre une attaque
Hybris : tuer par violence ou orgueil
Folie : meurtre commis dans la folie
Nécessité cosmique : destruction dans l’ordre du monde
Il faut introduire une restriction fondamentale : tous les êtres ne tuent pas pour les mêmes raisons.
Par exemple :
Les animaux tuent principalement pour se nourrir.
Les hommes tuent pour se nourrir, sacrifier, faire la guerre, punir, se défendre.
Les dieux ne tuent ni pour manger (à l'exception de certains Titans qui mangent Dionysos) ni pour sacrifier.
Les plantes ne tuent pas intentionnellement.
Cette distinction est capitale pour comprendre le fragment 115 : si les dieux jurent de ne pas tuer, l’interdiction ne peut pas concerner des actes qu’ils ne pratiquent pas de toute façon (comme : tuer pour honorer les dieux, tuer pour manger)[1].
Certains commentateurs croient que le τις du fr. 115.3 est un Bienheureux, donc un dieu. Dans ce cas la faute initiale d'un Bienheureux serait le meurtre qu'un dieu peut commettre. Ce ne peut jamais être le sacrifice sanglant et cela peut être très exceptionnellement la nourriture carnée si l'on pense aux Titans vis-à-vis de Dionysos. Or là se trouve une difficulté pour ces commentateurs, car ceux-ci identifient la faute initiale qui déclencherait l'exil grâce à la condamnation par Empédocle des sacrifices sanglants (fr. 128.8-10, fr. 137) ou bien au regret de la nourriture carnée (fr. 139, d 5-6 MP). Ces deux fautes sont celles des hommes. La seule faute de la nourriture carnée est commune aux hommes et à certains animaux. La question alors se pose : le τις du fr. 115.3 est-il un Bienheureux, donc un dieu ? On peut répondre non. Si l'on tient à voir dans l 'acte sanglant du fr. 115.3 un sacrifice sanglant ou bien une nourriture carnée alors il faut imaginer que le τις est un homme, ou éventuellement un animal carnassier. Mais en aucun cas un dieu Bienheureux.
[1] Pace Nestle 1906, p. 552, qui affirmait la possibilité du sacrifice sanglant de la part des daimones :
Und zwar werden die Geister nur infolge einer Verschuldung aus ihrem seligen Dasein zur Strafe an diesen ,ungewohnten Ort; verstoßen, den sie bei ihrer Ankunft mit Weinen begrüßen. Als solche Verschuldung nennt Empedokles Meineid und Mord und meinte mit letzterem wohl den Genuß blutiger Opfer, dessen er die „Dämonen“ für fähig hielt.
Nestle s'appuyait sur Rohde, Psyche3 II. 179, 1 [= p. 410 dans la traduction française d'A. Reymond, Paris : Payot 1928]. On y lit (Psyche3 II, p. 178-179) ces affirmations : wie nach altem Götterschluss und dem Zwang der Nothwendigkeit ein jeder Dämon, der sich durch Blutvergiessen und Genuss des Fleisches lebender Wesen „verunreinigt“. Puis en note 1 pour le fr. 115.3 : Gemeint ist βρῶσις σαρκῶν καὶ ἀλληλοφαγία [...] Auch für den Gott ist es ein Frevel, von blutigem Opfer zu geniessen, wie denn einst in der goldenen Zeit. En suivant Rohde faut-il comprendre que le daimôn qui se souille est un Titan carnivore ? Faut-il comprendre que Cypris serait le dieu/déesse qui considère l'acceptation d'un sacrifice sanglant comme étant un sacrilège (ein Frevel) ? Répondre de façon positive à la première question, c'est négliger le fait que l'histoire des Titans mangeant Dionysos pour finir dans des cendres qui produiront les hommes n'était pas forcément connue d'Empédocle, et que, d'autre part, Empédocle avait son propre récit de la naissance des hommes (fr. 62) qui ne s'accorde pas à l'histoire des Titans carnivores. Quant à la seconde question, il est certain effectivement que Cypris n'acceptait pas les sacrifices sanglants. Notons que lors de l'âge de Cypris (fr. 128) les premiers hommes sont concernés et non pas des dieux pour des offrandes. Si l'on veut imaginer un Titan carnivore, un daimôn, sous le τις du fr. 115.3 on ne peut pas simultanément y voir une offrande qui en l'espèce serait un sacrifice sanglant. Car, insistons, les dieux – Titans ou pas, daimones ou dieux Olympiens – ne font pas d'offrandes aux dieux.
Lejeune, M., Les adverbes grecs en-θεν, 1939. Pour θεόθεν : p. 158 :
Au reste, Διόθεν « par la volonté de Zeus » et θεόθεν « par la volonté des dieux » peuvent même se trouver associés à des noms (— noms verbaux, il est vrai —) comme dans ce passage d’Empédocle : φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης (B 115.13 Diels).
Le sens de θεόθεν est celui d'un complément d'agent. Ce tour est possible parce que le dieu ou les dieux est/sont susceptible(s) d'une action ou d'une volonté. Le suffixe θεν dit le point de départ. Dans θεόθεν ce n'est pas le lieu de départ qu'il faut comprendre (Fairbanks 1898 : a fugitive from the gods), mais le départ de l'action. L'action est menée par un dieu ou des dieux. Dans le fr. 115, l'intérêt se porte sur l'application d'un décret. L'exil et l'errance sont voulus par des dieux qui ont décrété (fr. 115.1) ce qu'il advient d'une transgression. Le destin d'Empédocle, à travers des vies multiples, ne se fait pas au hasard, de façon aveugle, sans enchaînement logique, sans projet, sans plan. Le destin est organisé par des dieux. C'est cela qui est signifié par θεόθεν.
Ils ont traduit θεόθεν de façon causale :
Xylander 1570 : Sic et ego nunc ipse vagor, divinitus exsul.
Clavier 1802 : je suis du nombre de ces malheureux errans et exilés par les dieux
Gladisch 1856, p. 62 : verbannt von den Göttern
Festugière 1967 : bannis par le vouloir de la Divinité
Van der Ben 1975 : an exile by the will of the gods and a wanderer
Assez vraisemblablement, VdB suppose que les dieux en question sont ceux du fr. 6 (les 4 racines), en action dans les vers précédents de la scène des rejets successifs des daimones (f. 115.-12). Ces dieux ne peuvent pas être chez lui les dieux du fr. 115.1. Cela pour deux raisons : (1) le fr. 115.1 est loin dans sa reconstitution ; (2) les dieux du fr. 115.1 sont pour lui des daimones. Au plus près de θεόθεν se trouvent les éléments-dieux qui haïssent les daimones.
Ciampa 2021 : Empedocles would see himself as “exiled and fugitive because of the divine law”.
Reboredo 2022 : Et moi-même, je suis maintenant l’un d’eux, errant, banni par imposition divine[1].
On peut connaître et indiquer le sens causal de θεόθεν, et néanmoins s'expliquer largement pour adopter le sens spatial :
Roloff, Dietrich, Gottähnlichkeit, Vergöttlichung und Erhöhung zu seligem Leben. Untersuchungen zur Herkunft der platonischen Angleichung an Gott, Berlin: Walter de Gruyter, 1970, p. 193, n. 136.
O'Brien, Denis, 2001, p. 100, n.42.
Vítek, Tomáš, Emp. III, 2006, p. 516
Il est évident que traduire de façon spatiale a du sens. L'exilé provient assurément d'un lieu divin et d'une communauté divine. Le fr. 115.6 est le point d'appui indéniable pour valider le lieu et la communauté divine. Insistons : préciser le lieu de départ de l'exil est intelligent, c'est sensé et vrai ; oui, dans le tableau présenté par Empédocle, l'exilé provient de la communauté des Bienheureux, le ἀπὸ μακάρων du v. 6 est avec certitude en arrière plan de φυγάς. Mais c'est par ailleurs une certitude qu'au temps d'Empédocle θεόθεν n'a pas ce sens spatial ; il a exclusivement un sens causal. C'est une certitude qu'Empédocle dans le v. 13 voulait introduire le sens causal attaché à son époque à θεόθεν. Et il n'avait pas intention à ce moment là de parler de la communauté des Bienheureux.
Pourquoi exclure la certitude, et préférer le sens spatial ? En quoi cela serait-il gênant de dire que l'exilé est exilé en raison d'une volonté divine ? Pourquoi exclure le dieu ou les dieux ? L'exclusion a l'avantage de ne pas nommer les dieux, car précisément ils ne sont pas nommés clairement dans le fr. 115.1 , et pas plus dans le fr. 115.9-12.
Je vois une autre réponse possible pour rendre compte de l'évitement du recours à la volonté divine. On croit que l'exil est la punition infligée à celui qui commet un crime de sang. Puisque le crime de sang va à l'encontre de l'Amour, la punition serait logiquement commandée par l'Amour. Mais ce résultat est insoutenable. Comment l'Amour pourrait-il infliger une punition très longue et chargée de Haine ? On ne voudrait pas poser cette question de façon à ne avoir à y répondre. Chercher la cause de l'exil risque d'arriver à une divinité responsable qui serait l'Amour. Tout est plus simple (sans débat) avec le sens spatial de θεόθεν.
Cette réponse possible n'est pas cependant le chemin pris par Van der Ben. Probablement, il s'arrête aux dieux-éléments des v. 9-12. Il y a décision et mise en oeuvre. La décision (dans ce schéma de la condamnation du meurtre) tiendrait à l'Amour. La mise en oeuvre serait dans les mains des quatre dieux-éléments et de la Haine. Van der Ben se serait arrêté à la mise en oeuvre.
On peut traduire de façon causale et commenter de façon spatiale (!) :
C. Gallavotti, 1975, p. 103 : "per il decreto divino" ; p. 278 : "il termine θεόθεν corrisponde ad ἀπὸ μακάρων del v. 6".
Plutarque utilise trois fois θεόθεν :
De Alexandri magni fortuna aut virtute (326d–345b)
“Plutarchi moralia, vol. 2.2”, Ed. Nachstädt, W. Leipzig: Teubner, 1935, Repr. 1971.
Stephanus page 329, section B, line 11
Il croyait qu'il venait pour tous tel un gouverneur envoyé des dieux.
De exilio (599a–607f)
“Plutarchi moralia, vol. 3”, Ed. Sieveking, W. Leipzig: Teubner, 1929, Repr. 1972.
Stephanus page 607, section D, line 1
Quaestiones convivales (612c–748d)
“Plutarchi moralia, vol. 4”, Ed. Hubert, C. Leipzig: Teubner, 1938, Repr. 1971.
Stephanus page 632, section D, line 1
Savoir jouer de la flûte [...] procède des dieux.
"Etre un envoyé des dieux" et "procéder des dieux" ont un sens causal. A partir de ces deux exemples, il est hautement probable que Plutarque comprenait θεόθεν dans le De exilio de façon causale. L'indication spatiale existerait dans le fr. 115.13 non pas avec θεόθεν mais avec l'autre adverbe : δεῦρο.
Comparer chez Plutarque l'usage (spatial ou bien causal ?) de deux autres adverbes : οὐρανόθεν et Διόθεν.
Note
[1] Je dois à Luan Reboredo de m'avoir ouvert les yeux sur le véritable sens de θεόθεν. Je l'en remercie. Je n'avais pas lu avec suffisamment de sérieux ce que disait déjà Van der Ben, de façon très explicite, en 1975.
Une autre question posée par le v. 13 est de savoir si Empédocle est en errance. Il dit l'être (τῶν καὶ ἐγὼ νῦν εἰμι, φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης, ou ὡς καὶ ἐγὼ δεῦρ᾿ εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης ). Alors qu'il ne l'est plus, puisqu'au moment où il s'exprime il sait où il va, il sait quel est son destin : rejoindre le séjour des Bienheureux. Ment-il ?
Avant de répondre, faisons un détour en examinant deux autres passages : fr. 112.4 et fr. 137.1.
Dans le fr. 112.4, Empédocle ment, comme le fait Déméter (Hymne à Déméter, v. 120 et suivants).
χαίρετ᾿· ἐγὼ δ᾿ ὑμῖν θεὸς ἄμβροτος, οὐκέτι θνητός fr. 112.4
πωλεῦμαι μετὰ πᾶσι τετιμένος, ὥσπερ ἔοικα, fr. 112.5
Empédocle se fait passer pour un dieu (θεὸς ἄμβροτος). Le mensonge est aussi une caractéristique d'Ulysse en errance.
Dans le fr. 112.4, Empédocle reprend, en même position dans l'hexamètre, 4 mots qui se suivent dans l'Hymne à Déméter, v. 120 (et uniquement dans l'Hymne à Déméter selon le corpus du grec ancien à notre disposition) :
χαίρετ᾿· ἐγὼ δ᾿ ὑμῖν
Cette observation n'est pas nouvelle. Certes, je ne l'ai vue ni chez Sturz, Karsten, Panzerbieter, Stein, Mullach, mais Diels 1901, p. 150, Bignone 1916, p. 484, Zuntz, p. 191, Richardson 1974, p. 187, et Gallavotti 1975, p. 266, en font état. Zuntz est le seul à dire : "the goddess in disguise—half reveals herself". De cette remarque avec le "half", il ne tire aucune conséquence pour ce qu'il en serait d'Empédocle. C'est là où je voudrais reprendre la balle au bond.
Dans le contexte de l'Hymne à Déméter, Déméter ment après avoir dit χαίρετ᾿· ἐγὼ δ᾿ ὑμῖν μυθήσομαι. Elle se signale à quatre jeunes femmes sous une identité qu'ordinairement elle n'a pas. Ne pas dire la vérité ou toute la vérité quand on la connaît, c'est mentir. Dans le récit homérique, tout le monde reconnaît le mensonge de Déméter et cela ne choque personne. Pour mémoire, Ulysse est le champion toutes catégories du mensonge sur son identité. Dans le fr. 112.4, Empédocle utilisant la formule de Déméter pour se présenter invite à penser que lui aussi va mentir. Mais là, en comparaison avec l'Hymne, le mensonge n'est pas reconnu. Pourtant, la matrice poétique qu'il utilise contraint à cette idée. Quelle maladresse ce serait de la part d'Empédocle de contraindre à cette idée s'il disait la vérité !
Pourquoi Empédocle ment-il ? Pour étonner, pour faire réfléchir, et pour opérer le passage de l'apparence immédiate à une vérité cachée. Déméter ment, mais il faut savoir qu'un dieu ou une déesse peut se métamorphoser. Et c'est précisément ce qui se passe. Ce que les quatre jeunes femmes voient, c'est une métamorphose de la déesse. Déméter ne ment pas totalement. Elle ment à moitié (half reveals herself) quand on sait qu'une déesse peut se métamorphoser.
Qu'en serait-il pour Empédocle ? Empédocle va reprendre à sa façon (= sans servilité) la matrice poétique de l'Hymne à Déméter initiée par le v. 120. Il dit être un dieu, or il ne l'est pas quand il le dit. Il est un mortel. C'est son mensonge. En revanche, tout comme Déméter était et sera une déesse, lui, Empédocle était et sera un dieu. Pour lui, il ne s'agit pas de métamorphose mais de réincarnation. Le mensonge d'Empédocle n'est pas total. Ce n'est qu'un demi-mensonge. Il joue avec l'apparence immédiate et la vérité cachée. Pour ne pas trop charger l'Agrigentin, on pourrait dire que son propos se situe entre mensonge et fabulation.
Il n'y a pas que dans le fr. 112.4 où Empédocle ment ou fabule. Le fr. 137.1 est une autre occurrence du demi-mensonge.
μορφὴν δ᾿ ἀλλάξαντα πατὴρ φίλον υἱὸν ἀείρας fr. 137.1
σφάζει ἐπευχόμενος μέγα νήπιος [...] fr. 137.2
Empédocle est dans l'incapacité de savoir que le sacrificateur face à lui est réellement le père de l'animal qui va être sacrifié. Et pourtant il l'affirme, sans nuance. Mensonge, fabulation ! Même si le sacrificateur avait perdu un fils, il serait impossible pour Empédocle de savoir que la réincarnation de ce fils est précisément l'animal en passe d'être sacrifié. On veut bien admettre qu'Empédocle ait la mémoire de ses propres vies antérieures, mais c'est aller trop loin dans l'imaginaire de supposer qu'il ait en plus la mémoire des vies antérieures de l'animal face à lui ! Dans le fr. 137.1, le mensonge ou la fabulation sert là encore à étonner, faire réfléchir, opérer le passage de l'apparence immédiate à une vérité cachée. Derrière l'affirmation du fr. 137.1 il y aurait une vérité, celle de la réincarnation. Drôle de pédagogie !
Reste maintenant à s'interroger sur la possibilité du mensonge dans le fr. 115.13.
(1) Admettons d'abord que le νῦν est justifié (donc que δεῦρο n'est pas la leçon authentique de ce vers)
Empédocle est assurément un exilé (φυγάς ) par le vouloir des dieux (θεόθεν). Mais est-il un errant (ἀλήτης) au moment (νῦν ) où il parle – lui qui révèle l'histoire de l'errance des daimones, lui qui connaît son destin proche ? Il est un errant du point de vue physique, car il est aux mains des dieux et en particulier de la Haine, il n'est pas maître de son destin, il a été jeté ici et là avec son daimôn (fr. 115.9-12). Même si Empédocle sait ce qui l'attend (le retour auprès des Bienheureux), il doit encore s'en remettre à la Haine qui trace la route chaotique des daimones pendant les 30 000 saisons. À cet égard, la suite du vers 13 pourrait être explicite : νείκεϊ μαινομένωι πίσυνος.
Cela étant précisé, nous ne comprenons pas pourquoi Empédocle tient à dire qu'il est toujours un errant, comme s'il était au début de son exil des 30 000 saisons, où l'errance des daimones est manifeste. A la fin des 30 000 saisons l'errance n'est plus manifeste de la même façon. La réponse pourrait se trouver dans le souhait d'Empédocle de faire vivre son errance physique comme celle d'Ulysse dans l'Odyssée.
Lorsque Ulysse, toujours en mer, s'approche des côtes de la Phéacie, il a cette parole (Odyssée, V, 448) : ἀνδρῶν ὅς τις ἵκηται ἀλώμενος, ὡς καὶ ἐγὼ νῦν. La formule ὡς καὶ ἐγὼ νῦν – qui pourrait être celle du fr. 115.13 – est liée à ἀλώμενος. Dans la poésie épique, le verbe ἀλάομαι est intimement lié à l'errance sur mer (Odyssée, V, 377, la parole de Poséidon contre Ulysse : οὕτω νῦν κακὰ πολλὰ παθὼν ἀλόω κατὰ πόντον). Nous savons que l'arrivée d'Ulysse en Phéacie sera en grande partie la fin de son errance. Le rapprochement d'Empédocle avec Ulysse est d'autant plus pertinent que Poséidon (Odyssée, V, 446) représenterait la Haine dans les deux récits. Voir Picot, Κότος, le dieu de la rancune chez Empédocle, REG, 2022.
La formule ὡς καὶ ἐγὼ peut se trouver en début d'hexamètre, en Odyssée VII, 219, quand Ulysse dit à Alkinoos qu'il n'est qu'un mortel qui a pâti par la volonté des dieux. Le propos peut être en résonance avec ce qu'Empédocle a vécu au fr. 115.13, un exilé par la volonté des dieux.
En conclusion, Empédocle ment en partie lorsqu'il dit être maintenant (νῦν) un errant. Il l'est certes du point de vue physique, mais il ne l'est pas mentalement : il sait où il va. Passé le moment d'étonnement on saisit ce qu'il voudrait nous faire comprendre. Empédocle se compare à Ulysse. Et en même temps il fait mieux qu'Ulysse. Il sait ce qu'Ulysse ne sait pas : l'avenir. L'exil d'Empédocle est dans la main des dieux (θεόθεν), mais l'errance l'est aussi. C'est ce qu'Empédocle pourrait suggérer par l'allusion au destin d'Ulysse aux mains de Poséidon et d'Athéna. Ce que l'on peut prendre pour un mensonge invite à réfléchir, à aller au-delà d'une apparence.
(2) Admettons maintenant que le δεῦρο est justifié (donc que νῦν n'est pas la leçon authentique de ce vers)
Dans ce cas l'explication serait plus simple. Le δεῦρο compris comme ici-bas, ici sur Terre (par rapport au ciel et à la Lune comme le dit Plutarque dans le De exilio) permet de suggérer que cet ici est le lieu de l'exil et de l'errance. La Terre où vivent les mortels terrestres est le lieu de l'exil et de l'errance. Cela est vrai indépendamment de la situation d'Empédocle ou – selon quelques commentateurs modernes – du point de vue d'un narrateur sur Terre qui ne serait pas Empédocle. (Pour mémoire, la théorie du narrateur dans certains vers d'Empédocle serait initiée par N. van der Ben en 1975. O. Primavesi la soutient. Un point d'appui indiscutable : dans le fr. 115.13 on ne sait pas en théorie qui est vraiment le ἐγώ. Si ce vers est récité par Cléomène à Olympie, il va de soi que le ἐγώ n'est pas Cléomène, mais bien le personnage du poème, le narrateur dans le poème.)
De Plutarque, dans le De exilio, on tend à ne pas retenir l’authenticité empédocléenne possible de la précision donnée en 607 E6‑7 : ἀλλ’ οὐρανοῦ καὶ σελήνης γῆν ἀμειψαμένη καὶ τὸν ἐπὶ γῆς βίον. C’est vrai que chez Platon, il existe une chute céleste des âmes. Mais cela ne signifie pas que chez Empédocle quelque chose du même type n’existait pas, déjà. Selon moi, Plutarque parlait du ciel et de la lune car il trouvait l’idée chez Empédocle.
La scène empédocléenne du dieu parjure se situerait sur la lune. Empédocle reprend une mise en scène hésiodique ; de fait, il peut se permettre d’être elliptique quand les points de repères sont connus de tous. Ceux qui nient l’authenticité du fr. 115.4 ou ceux qui croient que le parjure est le meurtre comme rupture d’une ancienne promesse de ne pas tuer, ceux-là ne se donnent guère le moyen de penser la mise en scène de l’exil d’un Bienheureux au v. 6. Il est peu vraisemblable qu’Empédocle, fortement influencé par Hésiode, ait imaginé une justice immanente, sans rapport avec la scène hésiodique du dieu parjure, sans intervention extérieure (chez Hésiode, Zeus et Styx interviennent pour punir en cas de parjure).
L’expression οὐρανοῦ καὶ σελήνης, qui suggère une descente du ciel, est rendu explicite grâce à οὐρανοπετεῖς dans le De vitando, 830 F3 – que l’on comprendra avec le verbe πίπτω, tomber[1]. On perçoit une liaison de sens entre οὐρανοπετεῖς et αἰθέριον μένος διώκει (cf. fr. 115.9)[2] ; le ciel est en effet une des manifestations de l’éther chez Empédocle. Chez Empédocle, la chute n'est pas symbolique, elle n'est pas à prendre au sens figuré. Elle est physique, à prendre au sens propre (tout comme le ciel et la lune sont à prendre au sens propre).
En situant ses Bienheureux, qui ne sont pas des dieux olympiens, dans un séjour céleste, tout comme les Olympiens de la tradition, Empédocle s’oppose à cette tradition et à celle qui imagine sur terre une île des Bienheureux pour les âmes pures (Pindare, Olympiques, II, 68-73).
Plotin, citant Empédocle, utilise, le verbe πίπτω (πεσεῖν) lorsqu’il dit (Ennéade IV, 8, 1, 17-19) :
Ἐμπεδοκλῆς τε εἰπὼν ἁμαρτανούσαις νόμον εἶναι ταῖς ψυχαῖς πεσεῖν
ἐνταῦθα καὶ αὐτὸς <φυγὰς θεόθεν> γενόμενος ἥκειν […]
Selon Hiéroclès (In aureum carmen, 24, 2.1-4) :
κάτεισι γὰρ καὶ ἀποπίπτει τῆς εὐδαίμονος χώρας
ὁ ἄνθρωπος, ὡς Ἐμπεδοκλῆς φησιν ὁ Πυθαγόρειος,
φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης,
νείκεϊ μαινομένῳ πίσυνος.
ἄνεισι δὲ καὶ τὴν ἀρχαίαν ἕξιν ἀπολαμβάνει, εἰ φύγοι τὰ
περὶ γῆν καὶ τὸν ἀτερπέα χῶρον, ὡς ὁ αὐτὸς λέγει [...]
L’homme descend et chute du lieu bienheureux,
comme le dit Empédocle le pythagoricien,
[…]
mais il remonte et retrouve son état primitif, s'il fuit
les choses terrestres et le lieu sans joie, comme il le dit [...]
Le sujet des verbes principaux, c'est l'homme (et non pas un daimôn ; cependant on appréciera l'adjectif εὐδαίμονος). Le passage mentionne la chute (avec le verbe ἀποπίπτει) d’un lieu bienheureux (τῆς εὐδαίμονος χώρας), lieu que nous identifions avec Plutarque comme étant le ciel et la lune[3]. Hiéroclès interprète θεόθεν comme venant « du lieu bienheureux ». Pour lui, θεόθεν est consacré à un changement de lieu (χώρα). C’est la lecture spatiale de θεόθεν que je qualifierais d’anachronique, constatée déjà chez Hippolyte (Ref. VII, 29, 14.5-7) et Plotin (IV, 8, 1, 18-19 et IV, 8, 5, 5), mais absente chez Plutarque. Hippolyte, Plotin et Hiéroclès commettent la même erreur sur le sens de θεόθεν chez Empédocle. Proclus ne fera pas cette erreur.
Après la descente (κάτεισι) et la chute il y a la remontée (ἄνεισι) avec un vocabulaire (ἀπολαμβάνει) qui fait penser à ce qu'exprimait Plutarque dans le De Iside, 361 C (ἀπολάβωσι). Là où Plutarque avait daimones, Hiéroclès a ἄνθρωπος. Hiéroclès interprète pour faire rentrer sa citation dans le singulier du fr. 115.13-14.
La chute est une peine. C'est la marque de la punition, le début de l'exil des 30 000 saisons. Il est difficile d'imaginer que l'Amour veuille la chute et la peine, difficile d'imaginer que l'Amour soit cruel, veuille le mal de ses créatures. Difficile d'imaginer qu'elle commandite la Haine pour mettre en oeuvre la punition.
Certes il existe une éthique de la réciprocité, qui s'exprime dans le fr. 136 et 137. La réincarnation implique que l'on vivra ce que l'on fait vivre aux autres. Il ne faut pas faire à l'autre ce que l'on ne voudrait pas que l'autre nous fasse. La punition pourrait être de montrer concrètement que faire du mal à l'autre revient à se faire du mal à soi-même ce qui est donc absurde, et doit servir de leçon. Mais l'Amour peut-il vouloir le mal pour au nom d'une leçon combattre le mal ? Je ne crois pas qu'Empédocle se soit engagé dans cette voie. Mais la question doit être débattue.
[1] οὐρανοπετής peut avoir deux sens : (1) tombant du ciel avec le verbe πίπτω, ou bien (2) volant dans le ciel avec le verbe πέτομαι (voir Lampe G.W.H., A patristic Greek lexicon, οὐρανοπετής, flying through the heavens). Le premier sens est à retenir. Voir en particulier Hiéroclès, B 121, R53 LM. Non seulement « tombant du ciel » s’accorde avec le contexte empédocléen, mais c’est ainsi que Plutarque utilise οὐρανοπετής par ailleurs (637 B, 870 C).
[2] Le fr. 115.9, qui n’est toutefois pas dans le De exilio, énonce le passage de l’éther vers la mer, ce qui dit le passage du haut vers le bas, et donc une chute. Plutarque, le platonicien, met à la fois une chute des âmes à la façon platonicienne (Phèdre) en arrière-plan des vers cités d’Empédocle dans le De exilio, et une chute imaginée dans la tradition religieuse, présente grâce à la citation des Suppliantes d’Eschyle avec l'exil, chute terrestre, d’Apollon (le v. 214 des Suppl. en 607 C).
[3] Concernant l’intérêt des Pythagoriciens pour la lune, voir en particulier M. Detienne, La notion de daïmôn dans le pythagorisme ancien, Paris : Les Belles Lettres 1963, p. 105-111, 140-144.
Quel est le vers qui précède le v. 13 ? Est-ce le v. 6 ou le v. 12 ?
Le fr. 115.9-12 est cité par Plutarque (De Iside), par Hippolyte (avec quelques modifications, Refutatio, VII, 29, 19), par Eusèbe de Césarée (Préparation évangélique, Livre 5, chapt. 5, section 2). Eusèbe recopie Plutarque ; puisque son témoignage n'apporte rien de nouveau, nous nous dispenserons de l'étudier. Chez Plutarque, la suite de la citation laisse entrevoir la sortie de l'exil. Chez Hippolyte, la suite de la citation entrevoit l'action de Philia pour enlever les âmes hors du Multiple. Aucun des deux cas n'est suivi du fr. 115.13. Ce vers 13 nous informe du fait qu'Empédocle est un exilé et un errant ; il ne suggère pas la sortie de l'exil et de l'errance. Ainsi, les données factuelles des sources (Plutarque et Hippolyte) ne peuvent pas justifier la présence du v. 13 après le v. 12 dans la reconstitution de Stein suivie par Diels.
Pour mémoire, dans le De Iside :
ἄλλος δ' ἐξ ἄλλου δέχεται, στυγέουσι δὲ πάντες, fr. 115.12
ἄχρι οὗ κολασθέντες οὕτω καὶ καθαρθέντες αὖθις τὴν κατὰ φύσιν χώραν καὶ τάξιν ἀπολάβωσι.
Tous se les renvoient, et ils ne trouvent partout que haine,
cela jusqu’au moment où, ainsi châtiés et purifiés, ils retrouvent leur place et leur rang naturels.
Et dans la Réfutation (VII, 29.21.3-9) :
ἄλλος <δ'> ἐξ ἄλλου δέχεται, στυγέουσι δὲ πάντες. fr. 115.12
Μισουμένας οὖν τὰς ψυχὰς καὶ βασανιζομένας καὶ κολαζομένας ἐν
τῷδε τῷ κόσμῳ κατὰ τὸν Ἐμπεδοκλέα συνάγει ἡ φιλία, ἀγαθή τις
οὖσα καὶ κατοικτείρουσα τὸν στεναγμὸν αὐτῶν καὶ τὴν ἄτακτον καὶ
πονηρὰν «τοῦ νείκους τοῦ μαινομένου» κατασκευήν, καὶ ἐξάγειν <αὐτὰς>
κατ' ὀλίγον ἐκ τοῦ κόσμου καὶ προσοικειοῦν τῷ ἑνὶ σπεύδουσα, καὶ
κοπιῶσα, ὅπως τὰ πάντα εἰς τὴν ἑνότητα καταντήσῃ ὑπ' αὐτῆς ἀγόμενα.
Pourquoi Stein a-t-il placé le v. 13 après le vers 12, alors que les sources n'apportaient aucun indice qu'il en soit ainsi ? Tout commence avec la première insertion d'un vers trouvé chez Origène dans la citation faite dans le De exilio. En clair : alors que Sturz en 1805 avait rapporté simplement les 5 vers cités dans le De exilio, où les vers 6 et 13 se suivent directement [1], Karsten a jugé bon en 1838 d'insérer entre le vers 6 et 13 le vers 7 apporté par Origène[2]. Il ne fournit pas d'explication.
La démarche était a priori légitime. Dans ce que livre Plutarque dans le De exilio, on a l'impression de lire un vers qui commence une section (le v. 1), un court développement de cette section, et un vers qui la finit, le v. 13, en soulignant que le vers final est en quelque sorte le clou de l'exposé, avec l'introduction surprenante d'Empédocle en personne, qui ouvrira le commentaire de Plutarque. Puisque nous lisons chez Origène un vers venant juste après le vers 6, ce vers serait le vers 7 faisant suite chez Empédocle au vers 6, allongeant un peu le développement de la section, et retardant sans problème l'annonce du v. 13. Plutarque aurait tout simplement sauté un vers dans sa citation, sans le préciser.
Un autre phénomène favorise cette lecture. Chez Karsten, la leçon ἀλάλησθε, présente dans tous les manuscrits du De exilio, est ou bien ignorée ou bien omise. Elle est remplacée par la correction ἀλάλησθαι, induite par µίν qui trouve alors une explication (sujet d'un infinitif). Autant la deuxième personne du pluriel ἀλάλησθε invite à penser immédiatement le locuteur, à savoir le ἐγώ du v. 13, autant l'infinitif n'appelle pas ce locuteur. Et laisse donc ouvert un développement de la section avant le v. 13.
Après la découverte et la première édition de la Réfutation de toutes les hérésies (1851) Stein s'est engouffré dans la brèche créée par Karsten. La Réfutation permettait d'associer le v.7 et le v.8, et de prolonger le tout par les v.9-12. Karsten avait inséré un seul vers entre le v. 6 et le v. 13. Stein va faire mieux : il va insérer 6 vers. En un seul bond et sans prévenir son lecteur, Plutarque aurait omis 6 vers.
Le sens obtenu par la suite v.6-v.13 semblait ne faire guère de problème – hormis la grammaire du singulier ou du pluriel. Le v. 13 affirme que le "je" est un exilé et un errant. Or le v. 6 venant après le v. 5 des daimones permet de dire que les daimones sont des errants en exil. On peut donc déduire que le "je" du vers 13 est un des daimones. Et s'il en est ainsi on pourra même aller plus loin en utilisant le témoignage du De Iside. Ceux qui transitent d'une lieu de vie dans un autre (fr. 115.9-12) sont des daimones, au dire de Plutarque. En somme, puisque le "je" du vers 13 est un des daimones, il est un des daimones des v. 9-12. Stein peut sans contre-sens placer le vers 13 après après le v. 12 [3]. L'intérêt des quatorze vers supposés se suivre – les v. 369-382 Stein ou le fr. 115 Diels – est d'offrir au lecteur une suite simple et compréhensible telle qu'Empédocle aurait pu l'écrire.
Un point de difficulté important de la reconstruction de Stein est de penser le pluriel τῶν (qu'il retient pour le v. 13) avec le σφε du v. 9, qu'il voudrait apparemment penser au singulier pour reprendre le daimôn qu'il a imposé au v. 5. Un σφε du v. 9 au singulier est hautement improbable compte tenu de Plutarque et d'Hippolyte qui en font un pluriel. Diels, qui lui aussi adopte le τῶν, s'est dégagé de cette difficulté en conservant les daimones au v. 5.
Vouloir maintenir avec Plutarque que le v. 13 suit immédiatement le v. 6 doit faire face à deux témoignages qui s'y opposent. Celui d'Origène qui rapporte un vers métriquement bancal après le v. 6 ; ce vers bancal n'est précisément pas un écho du v. 13. Et le témoignage d'Hippolyte qui rapporte le v. 7, dont le contenu ressemble à celui du vers bancal d'Origène. Je vais tenter de montrer que le vers bancal ou bien le v. 7, tous deux différents du v. 13, sont peu probables.
Commençons par examiner ce que livre Origène quand il cite Celse (sans les corrections des éditeurs, Livre VIII, 53, p. 290 Borret, p. 568 Marcovich).
Ἐπειδὴ δὲ σώματι συνδεθέντες ἄνθρωποι γεγόνασιν, εἴτ' οἰκονομίας τῶν ὅλων ἕνεκεν εἴτε ποινὰς ἁμαρτίας ἀποτίνοντες, εἴθ'
ὑπὸ παθημάτων τινῶν τῆς ψυχῆς βαρυνθείσης, μέχρι ἂν <ἐν> ταῖς τεταγμέναις περιόδοις ἐκκαθαρθῇ· δεῖ γὰρ κατὰ
τὸν Ἐμπεδοκλέα
τρὶς μὲν μυρίας ὥρας ἀπὸ μακάρων ἀλαλῆσθαι,
γινομένην παντοίαν διὰ χρόνον ἰδέαν θνητῶν· πειστέον οὖν ὅτι παραδέδονταί τισιν ἐπιμεληταῖς τοῦδε τοῦ δεσμωτηρίου.
Les hommes naissent liés à un corps, soit en raison de l'économie de l'univers, soit en expiation de leur faute, soit parce que l'âme est chargée de passions jusqu'à ce qu'elle soit purifiée à des périodes déterminées. Car, selon Empédocle, il faut que « pendant mille ans erre loin des bienheureux l'âme des mortels changeant de forme avec le temps ». Il faut donc croire que les hommes ont été confiés à la garde de certains geôliers de cette prison.
(traduction Borret, p. 291, sur son édition)
Remarque :
γινομέ/νην παντ/οίαν /διὰ χρό/νον ἰδέ/αν θνητῶν est un vers bancal pour un hexamètre. γινομένην (vvv/–) commencerait par une brève, ce qui nécessite de supposer un allongement s'adapter à l'hexamètre (–vv/–). Certes l'allongement d'une syllabe sur le temps fort est possible[4] mais plutôt que de chercher le cas peu fréquent il y avait une solution simple : γεινομέ/νην[5]. Puisque διὰ isolé se scande vv, il devient difficile d'admettre que dans le même vers un nouvel allongement d'une brève sur le temps fort du pied soit nécessaire. En cela je dis que le vers est bancal. Puis il y a le cas de χρό/νον ἰδέ qui se scanderait v/vvv. Pour trouver un allongement de la brève νον il faut tenir compte d'un digamma initial disparu dans ἰδέαν (permettant alors un allongement par position de –νον). On ne s'étonne pas que Karsten ait modifié ce que livre Origène pour obtenir un hexamètre : γεινόμενον παντοῖα διὰ χρεὼ εἴδεα θνητῶν.
Mais, même si ce qu'Origène livre est défectueux, il n'en reste pas moins qu'un vers correct pourrait suivre le v. 6 et ne pas être le v. 13. L'essentiel est donc de comprendre ce qu'Origène (en fait Celse) a voulu exprimer.
Partons des propositions suivantes :
le but de Celse en citant Empédocle est de parler de l'âme (τῆς ψυχῆς), un mot féminin singulier qui permet d'expliquer le participe féminin singulier γινομένην venant après le v. 6.
Celse laisserait croire qu'Empédocle utilise le mot âme, alors que ce denier utilise le mot daimones (masculin pluriel). On peut certes comprendre qu'il s'agit dans les deux cas des entités transmigrantes.
Il y a un défaut d'accentuation sur l'infinitif ἀλαλῆσθαι, lequel devrait correspondre au verbe errer (ἀλάλησθαι). C'est effectivement une bizarrerie. Mais nous n'en tiendrons pas compte pour l'interprétation.
le v. 6 authentique, que pouvait lire Celse, est selon nous le vers rapporté par Hippolyte, à savoir : τρὶς μὲν μυρίας ὥρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθε.
Avec le verbe ἀλάλησθε (présent à la deuxième personne du pluriel), le v. 6 d'Hippolyte est une adresse à un pluriel fourni dans le vers précédent, à savoir le vers aux daimones. Le v. 5 présente un vocatif "ô daimones", et le v. 6 précise : vous errez loin des Bienheureux pendant 30 000 saisons.
Celse ne rapporte pas le v. 5, avec son pluriel daimones. Il préfère parler de l'âme au singulier.
Celse ne pouvait pas retenir tel quel le v. 6 rapporté par Hippolyte, car le pluriel impliqué par ἀλάλησθε ne correspond pas au singulier, l'âme.
Celse devait changer ἀλάλησθε en un infinitif pour supprimer le pluriel.
Avec ἀλαλῆσθαι (mieux : ἀλάλησθαι), Celse aurait pu changer μέν en μίν et considérer que ce pronom singulier accusatif est au féminin, ce qui en aurait fait le sujet du verbe ἀλάλησθαι. Mais précisément, alors que les éditeurs modernes d'Empédocle associent facilement μίν et ἀλάλησθαι, Celse a conservé μέν. Ce qui d'une certaine façon renforcerait l'authenticité de μέν.
le vers bancal permet de revenir à l'âme (grâce au féminin singulier de γινομένην), alors que le v. 13 ne le permettrait pas.
On accordera que γινομένην est un mot introduit par Celse, pour son adaptation au féminin singulier ψυχή, là où le mot authentique se trouve chez Hippolyte : φυομένους. Le mot φυομένους, masculin pluriel s'accorde aux daimones.
On peut donc comprendre la démarche de Celse. Il ne peut pas retenir v. 13 (où l'ἐγώ est masculin) après le v. 6 (comme dans le De exilio), il cherche plus loin un vers qui pourra remplacer le v. 13 et qu'il pourra aménager à sa guise pour en faire un écho à l'âme. Il omet de préciser que le vers bancal qu'il introduit ne suit pas immédiatement le v. 6. En revanche, le collage auquel il procède a du sens, et respecte la pensée d'Empédocle.
Pourquoi croire que le vers bancal de Celse suivrait immédiatement le v. 6 alors que le v. 13 du De exilio ne suivrait pas immédiatement le v. 6 ? Il y a en quelque sorte une concurrence entre deux vers pour occuper la place immédiate après le v. 6. Curieusement, les éditions d'Empédocle à partir de 1838 ont pris comme une évidence que le v. 13 devait céder sa place face au vers bancal (puis au v. 7 se substituant au vers bancal dès que l'édition de la Réfutation des toutes les hérésies à été éditée en 1851). On a tout simplement négligé le fait que Celse pouvait sauter des vers entre le v.6 et le v. bancal, et qu'Empédocle pouvait développer sa thématique de la destinée des âmes, et de la réincarnation, de façon proleptique, avec une ou des répétitions. En clair, le vers des daimones (v. 5), essentiel pour fixer les entités transmigrantes, aurait pu être répété au-delà de sa place initiale. On le connaît dans le fr. 115, avant le v. 6. Il pourrait avoir été repris plus plus loin dans un élargissement de la thématique de la destinée des êtres mortels, devenant explicite sur la réincarnation et les métensomatoses. Ce v. 5 bis pouvait introduire les v.7 à 12.
Venons-en au témoignage d'Hippolyte qui rapporte les v. 7 et 8. On pourrait douter que Celse, contre Plutarque, apporte la véritable suite du v. 6. Mais le doute s'estompera immédiatement en lisant Hippolyte en 1851. Hippolyte cite ainsi Empédocle (selon les leçons du manuscrit) :
7.29.17.1 τρὶς μὲν μυρίας ὥρας ἀπὸ μακάρων ἀλάλησθε ~ fr. 115.6
– μάκαρίας καλῶν τοὺς (ς)υνηγμένους ἀπὸ τῆς φιλίας. ἀπὸ τῶν πολλῶν
εἰς τὴν ἑνότη(τ)α τοῦ κόσμου τοῦ νοητοῦ· – τούτους οὖν φησιν ἀλάλησθαι
[καὶ]
7.29.17.5 φυομένους παντοῖα διὰ χρόνον ἴδεα θνητῶν, ~ fr. 115.7
ἀργαλέας βιότ(οιο) (μ)εταλλάσσοντα κελεύθους. ~ fr. 115.8
Hippolyte cite le v. 6, puis, après une explication quant au sens à attribuer aux Bienheureux, après une mention de l'errance, il enchaîne avec une nouvelle citation : le v. 7 et le v. 8. Le v. 7 est peu différent du vers bancal cité par Celse; il se trouve précisément après la citation du v. 6. On est en droit de croire que la suite v. 6 - v. 7 confirme ce que livre Celse, et confirme que le v. 13 n'est pas le vers qui suit immédiatement le v. 6 (à la différence de ce que livre le De exilio). Mais il y a tout de même un problème. Où se trouve le v. 13 chez Hippolyte ?
Il se trouve après le fr. 29.3. Cela est tout simplement incroyable. La suite fr. 29.3 - fr. 115.13 n'est pas authentiquement empédocléenne. C'est un montage d'Hippolyte pour satisfaire son argumentation. Reste alors la question : où Hippolyte lisait-il le v. 13 avant de le déplacer après le fr. 29.3 ?
Selon Stein et Diels le v. 13 se trouverait après le v. 12. Chez Hippolyte, la suite du v. 12 (VII, 29.21.3) concerne l'action de l'Amour mettant fin à l'exil de certaines âmes. Cela n'est pas en accord avec le v. 13. Hippolyte ne pouvait pas lire le v. 13 après le v. 12.
La question revient : où Hippolyte lisait-il ce v. 13 ? Je suppose qu'il le lisait après le v. 6 (comme le livre le De exilio) et j'en veux sinon pour preuve au moins pour indices : (1) le v. 6 avec sa leçon ἀλάλησθε chez Hippolyte, et (2) le commentaire après le v. 6. Expliquons.
(1) Comme l'a suggéré M. Rashed (La jeune fille et la Sphère, 2018, p. 225-226), le mot δαίμονες du v. 5 serait un vocatif[7]. On passerait d'un style impersonnel et formel, dans le fr. 115.1-4, à un style personnel avec le « ô daimones » au v. 5. Puis ce style personnel se confirme et se développe avec ἀλάλησθε, "vous errez", au v. 6. Le verbe ἀλάλησθε induit de connaître le locuteur d'une telle parole. On sait à qui la parole s'adresse : aux daimones du v. 5. Mais quel est le locuteur ? Le locuteur n'est pas précisé avant le vers 5 [6]. Il est naturel de le préciser au moins après le v. 6. De fait, le v. 13 fournit ce locuteur : l'ἐγώ, exilé et l'errant, en parfait écho avec le v. 6. A partir du moment où l'on rétablit la leçon ἀλάλησθε dans le v. 6 cité par Hippolyte (et aussi dans le De exilio), on retrouve par attraction la suite ἀλάλησθε / ἐγώ εἰμι, Vous / Moi comme vous, que l'on lisait déjà dans le De exilio. (Dans le commentaire du De exilio, on passe ensuite du Moi au Nous). En clair, la correction ἀλάλησθαι masquait la progression de la pensée d'Empédocle qui commençait avec le vocatif au v. 5.
(2) Le commentaire après le v. 6 invite à saisir le manque du v. 13. Le cosmos intelligible, c'est le Sphairos, c'est de là que viendrait Empédocle quand il dit au v. 13 dans la version d'Hippolyte :τῶν καὶ ἐγώ εἰμι φυγὰς θεόθεν καὶ ἀλήτης (selon l'édition Miller, p. 249). Et Hippolyte nous dit en s'appuyant sur le v. 6 que les Bienheureux sont dans le cosmos intelligible, le Sphairos. Il est donc vraisemblable qu'Hippolyte lisait le v. 13 après le v. 6 en considérant que le v. 6 fournit à travers les Bienheureux leur séjour qui est selon Hippolyte le Sphairos.
On constatera ensuite une bizarrerie de référence avec le τούτους de τούτους οὖν φησιν ἀλάλησθαι. Ce τούτους est un pronom démonstratif accusatif masculin pluriel reprenant τοὺς συνηγμένους. Qui sont alors τοὺς συνηγμένους, ceux qui sont rassemblés dans le cosmos intelligible ? Ce sont les Bienheureux. Ensuite Hippolyte dit : ce sont donc eux (τούτους = les Bienheureux) qu’il (Empédocle) dit être en errance (ἀλάλησθαι). Cela est évidemment un contre-sens. Les Bienheureux ne sont pas en errance ; ce sont les daimones hors du cosmos intelligible qui le sont. Puis Hippolyte cite le v. 7 avec le participe accusatif masculin pluriel φυομένους, reprenant τούτους. Voici quelques traductions de ce passage :
Siouville 1928, p. 132 :
Il appelle bienheureux ceux que l’Amitié a rassemblés de la pluralité dans l'unité du monde intelligible. Quant aux autres, dit-il, ils errent et, « au cours de naissances successives, revêtent par intervalles toutes sortes de formes d’êtres mortels, changeant de chemins pénibles de vie. »
Ramnoux 1967, p. 34 :
Il appelle bienheureux ceux qui sont rassemblés par Philia hors de la multiplicité, dans l'unité du cosmos intelligible. Il dit donc que ces êtres divins errent et sont :
poussés sous toutes sortes de formes vivantes à travers le temps
passant d'une route difficile à une autre.
Osborne 1987, p. 317 :
'the blessed' refers to the ones gathered together by Love from the many into the unity of the intelligible cosmos. These he says 'wander' and
'they are born as all forms of mortal creatures in the course of time, creatures who change, traversing the rugged paths of life'.
Inwood 1992, p. 81 :
calling blessed those brought together by love from the many to the one of the intelligible cosmos. So he says that these 'wander' and:
growing to be all sorts of forms of mortal things through time,
interchanging the hard paths of life.
Mansfeld 1992, p. 218:
'blessed ones' being his name for those who have been brought together by Love from the many to the unity of the intelligible cosmos – so these, he says, 'wander' and "are being born all the time as all sorts of shapes of mortals, exchanging the rugged paths of life for one another".
Mansfeld ajoute en note pour "these" : Scil., those who were once blessed in being united in Love but now are punished for trusting in Strife.
Bollack 2003, p. 125 :
Il appelle "bienheureux" les démons emmenés par l'Amour loin de la pluralité dans l'unicité du monde intelligible. De ces démons donc, il dit qu'ils errent et qu'ils deviennent [citation des v.7-8 : Croissant dans les formes diverses du mortel à travers le temps, / Qui échangent, l'une avec l'autre, les durs chemins de l'existence].
Litwa 2016, p. 551 :
(He calls "blessed" those gathered by Love from the many elements into the oneness of the intelligible world. It is these, then, that he says "Wander.")
Sprouting throughout time in manifold forms of mortal beings
Exchanging the painful pathways Of different kinds of life.
Cosentino 2017
definendo beati coloro che l'Amicizia ha raccolto dalla molteplicità nell'unità del mondo intellegibile. Dunque questi — egli afferma — vagano lontano e
sono nati nel tempo in ogni genere di mortali,
cambiando i difficili sentieri della vita.
Van Kasteel 2019
« bienheureux » appelle-t-il ceux que l'Amitié a rassemblés depuis la multiplicité dans l'unité du monde intelligible ; ces démons donc, dit- il, errent —
naissant, au fil du temps, sous toutes sortes de formes d'êtres mortels, et suivant
chaque fois d'autres chemins de vie pénibles.
On appréciera les écarts de traduction par rapport au texte grec chez Siouville, Bollack et Van Kasteel. Ces écarts veulent éviter la bizarrerie, et donner le sens attendu : ce sont les daimones qui errent, et non pas les Bienheureux. Et quand Mansfeld respecte le grec dans sa traduction, il considère nécessaire d'ajouter une note pour compléter cette traduction qui pourrait être trompeuse. Dans son édition, Marcovich avait trouvé l'astuce de mettre entre tirets le passage sur les Bienheureux de façon à créer une incise qui ne permettrait pas de rapporter directement τούτους à ces Bienheureux.
On voit qu'Hippolyte fait référence aux daimones avec τούτους, mais qu'il faut passer au-dessus de l'incise sur les Bienheureux et du fr. 115.6 (7.29.17.1) pour les trouver. Dans le v. 5 les daimones ne sont pas des errants. Grâce à la seconde personne du pluriel (ἀλάλησθε), le v. 6 pointe justement vers ces daimones et en fait cette fois-ci des errants. Mais il demeure que la syntaxe d'Hippolyte est maladroite. Elle oblige à une acrobatie pour trouver le référent de τούτους, et elle fonctionne sur un non-dit (le v. 13 qui pointe vers le Sphairos- cosmos intelligible). Tout se passe comme si (1) le v. 13 venait après le v. 6 dans le texte lu par Hippolyte ; (2) φυομένους s'appuyait sur une répétition du v. 5, à proximité (évitant ainsi l'acrobatie pour retrouver les daimones). Le v. 5 répété pourrait être lu cette fois-ci au nominatif.
La question se pose maintenant : qu'est-ce que cela change pour la compréhension du fr. 115 ?
[1] Les cinq vers d'Empédocle provenant du De exilio sont les v. 3-7 Sturz. Sturz connaissait l'apport d'Origène. Il rapporte au v. 163 Sturz un vers reconstruit à partir d'Origène, qui correspondrait ensuite au fr. 115.7.
[2] Karsten rapporte les cinq vers du De exilio, en ajoutant le v. 2 trouvé dans Simplicius, le v. 7 trouvé chez Origène et le v. 14 trouvé chez Hiéroclès, Plotin et Philopon. De 5 vers le fragment du poème passe à 8 vers. Plutarque aurait au moins omis deux vers.
[3] J'ai négligé les acrobaties grammaticales de Stein qui veut aligner les formes verbales sur un sujet au singulier, et qui n'hésite alors pas à corriger les leçons des manuscrits. Dans cet exercice Stein avait été précédé par Th. Bergk 1839.
[4] Voir Quintus de Smyrne. La suite d'Homère, III, 622. Ou Hésiode, Les Travaux et les Jours, 492. Bergk 1839 a retenu cet allongement.
[5] Voir M. L. West, Hesiod. Theogony, 1966, p. 182, à propos du vers 82 de la Théogonie.
[6] le mot ἀλάλησθε se trouve deux fois dans l'Odyssée (III, 72 ; IX, 253) et une fois dans l'Hymne homérique à Apollon.(453). Dans les trois il est en fin d'hexamètre. On connaît le locuteur : Nestor, Polyphème, Apollon.
[7] Le vocatif a peu d'évidence immédiate quand ἀλάλησθαι est retenu. Le nominatif est presque toujours compris. Mais ce nominatif pluriel, pensé en apposition, ne manque pas de faire problème avec le vers qui précède (avec sujet au singulier) et le vers qui suit avec un μίν singulier. Voir la remarque de Reiske 1777 qui affirme que le v. 5 n'est pas à sa place. Voir la tentative de Stein (forger une suite au singulier) et celle de Diels (forger une suite au pluriel).
Voici la première fois qu'apparaît la correction δαίμῶν vs δαίμονες (la leçon des manuscrits). On notera ensuite les virgules d'incise pour la proposition relative (au pluriel) et même les parenthèses. Cette typographie se retrouvera chez Sturz. Stein supprimera les parenthèses, et conservera les virgules.
A. H. L. Heeren, Ioannis Stobaei Eclogarum physicarum et ethicarum. Libri duo. Partis primae tomus alter, Göttingen : Vandenhoek et Ruprecht 1794, p. 895, note y.
Origène. Contra Celsus. Parisinus supplément gr. 616. – Ce manuscrit a été copié à partir du Codex Vaticanus graecus 386 (= A) dont les autres mss. du Contra Celsus dérivent.
330 verso, Empédocle l. 22-23.
μὲν, ἀλαλῆσθαι, γινομένην
Parisinus Supplément grec 464
96 v°
Hippolyte, fr. 115.4-6
Parisinus Supplément grec 464
96 v°
Hippolyte, fr. 115.13, et plus
n - Naples, Neapolitanus gr. 350 III E 28.
176 recto
β - Vaticanus gr. 1013
231 v°
v - Vindononensis gr. 46,
p. 27 (partie gauche, bas de page)
v - Vindononensis gr. 46,
p. 27 (partie droite, haut de page)