Estudios psicopatológicos de las perversiones sexuales según texto de Henri Ey

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Docencia residentes mir y pir psiquiatría y psicología de Aragón

1.   Historia de la sexualidad: Del "Onanismo" de Tissot, al Informe sobre la sexualidad humana de Masters W.H. y Johnson V.     2. Del onanismo a la psicosis masturbatoria.   3  Autoerotismo y simbolismo sexual en Havelock Ellis.. 4. Krafft-Ebing."psicopatía sexual y parafilias". 5. "Tres ensayos para una teoría sexual" de S. Freud.   6. Estudios psicopatológicos de las perversiones sexuales. Henri Ey.  


Bibliothèque neuro-psychiatrique de langue française, 

Études psychiatriques. Aspects séméiologiques.    Étude nº 13.

« Perversité et perversions ».

III. - LES PERVERSIONS « PARTIELLES »  Les PERVERSIONS SEXUELLES.

Editado por : Desclée de Brouwer & CIE Paris. Henri  Ey.  Año : 1950

Texto para el estudio de la psicopatología clásica, y docencia para MIR psiquiatría y PIR.


Jornadas docentes de psiquiatría.

Historia y psicopatología de la sexualidad.




          

         A une observation assez superficielle, il paraît légitime d'admettre à côté de la perversité pathologique constitutionnelle que nous venons de décrire des « perversions isolées ». 

        Tout de même qu'on se représente celle-là comme une disposition élémentaire, basale et innée, on se figure une mosaïque de tendances instinctives dont chacune peut être isolément pervertie. C'est à une conception de ce type que se sont arrêtés DUPRÉ et ses élèves (1). 

        « Les grands instincts, écrivait-il, se manifestent normale­ment sous la forme des tendances multiples et variées ». Et il étudiait « successivement » les déviations ou aberrations de l'instinct de conver­sation (alimentation, soif, propriété, épargne, argent, vanité, etc.), de l'instinct de reproduction (érotisme, frigidité, inversion sexuelle, bestia­lité, masochisme, sadisme, fétichisme, exhibitionnisme) et des instincts d'association, « c'est-à-dire, précisait-il, des instincts sociaux altruistes relatifs à la vie collective (malignité constitutionnelle, mystification, tendance à l'opposition, irréducabilité, etc.)».  

        Nous n'insisterons pas sur le caractère arbitraire d'une pareille classification. Si nous avons tenu à le placer en tête de ce chapitre, c'est qu'elle nous paraît, comme celle de DELMAS qui dérive des mêmes principes, procéder de cette idée, que les perversités instinctives sont non seulement des aberrations, des déviations des tendances innées, ce qui est à certains égards certainement juste, mais qu'elles sont toujours et nécessairement des anomalies   «  en soi »  génétiquement déterminées, ce qui est certainement faux. C'est pour satis­faire les besoins de la symétrie et par les exigences quelque peu artificielles d'une classification à priori des instincts qu'on a décrit, sous le nom « per­versions instinctives », à la fois sur le même plan et comme des phénomènes distincts, la gourmandise et la nécrophilie, les tendances à la mystification et l'homosexualité, etc. 

        En fait, sous ce nom, on désigne essentiellement des aberrations des tendances érotiques. Et si nous avons déjà vu à propos du comportement pervers et des réactions antisociales des pervers combien les attentats sexuels et les anomalies sont fréquents. Nous allons voir maintenant à propos des perversions sexuelles combien le comportement d'agressivité et de mensonge, les vols, les crimes, etc., se trouvent liés à ces formes de vie sexuelle anormale.

 

Ainsi la distinction entre la « perversité » et les « perversions isolées » ne devra pas être prise dans un sens trop absolu mais, au contraire, il importera de ne jamais perdre de vue que les anomalies foncières de la conscience morale se trouvent liées aux anomalies isolées du système pul­sionnel et inversement. Pour bien comprendre le lien naturel qui, sous les apparences superficielles, anastomose aux perversions sexuelles, la «perversité», considérée comme « une invalidité morale », une « moral insanity », il convient de bien saisir que la « perversité isolée» n'est pas une aberration partielle, qu'elle est non seulement une altération de la sphère libidinale mais encore une perturbation globale de la « manière-d'être-au-monde ».

 

1. Dupré. , Rapport au Congres des aliénistes et neurologistes de langue française. Tunis, 1912 (in Pathologie de l'imagination et de l'émotivité, pp. 357-427). 

Si les « perversions » énumérées par exemple dans la classification de DUPRÉ étaient présentées classiquement, il y a encore quelques années, comme des aberrations innées de tendances instinctives partielles et si la « clinique» de ces perversions les décrivait comme des sortes d'impulsions, de besoins incoercibles émergeant d'un psychisme « de par ailleurs inaltéré », nous ne pouvons plus aujourd'hui souscrire à une pareille conception « atomiste» de la pathologie instinctive. La « dipsomanie », la « pyromanie», la « kleptomanie », la « mythomanie », la « nymphomanie », le « fétichisme », « l'homosexualité », lè sadisme, la nécrophilie, etc. (comme nous venons de le faire remarquer plus haut) étaient présentées comme des « pures anomalies» de comportement instinctif laissant intactes les facultés intellec­tuelles et même morales des sujets « porteurs » de ces perversions. Certes, tout n'est pas faux dans cette manière de voir les choses puisqu'en effet le psychiatre est amené à constater que de tels sujets peuvent, malgré leurs perversions, être fort intelligents, réussir dans leurs carrières et faire des œuvres esthétiques parfois géniales. Mais nous ne saurions sans examen clinique et critique approfondi prendre acte des déclarations et des attitudes de ces «  pervers » ou « pervertis » qui se présentent eux­mêmes comme atteints d'une « disposition » qui leur resterait étrangère et qu'ils satisferaient sans y participer.

Tout de même que l'école anthro­pologique au XIXe siècle, celle dé MOREL, de KRAFT EBING, de MAGNAN avait mis en évidence chez ces malades des « stigmates dégénératifs », un état de « déséquilibre » foncier et parfois héréditaire, des «  prédispositions », etc., l'école anthropologique contemporaine (celle qui dans les pays de langue allemande s'enracine d'une part dans le courant biologique de V. UEXKULL et de V. WEIZSACKER et dans la phénoménologie de M. HEIDEGGER (1) ne cesse de mettre en évidence sous l'apparence d'une « pulsion partielle» une perturbation basale de l'existence dans ces perversions. En ce sens, les travaux fort importants de E. V. GEBSATTEL (2), de E. STRAUS (3), de de L. BINSWANGER /4) de O. SCHWARZ (5), de H. KUNZ  (6) et aussi de celui de M.Boss (7) qui, quoique dirigé contre certains points de vue de ces auteurs, en reste cependant très solidaire, toutes ces analyses montrent comment la « perversion isolée» n'est qu'une partie d'un bouleversement structural des relations de la personne avec autrui et le monde, c'est-à-dire en dernière analyse de sa moralité. « La coprophilie, dit STRAUSS, ne consiste pas dans un tropisme qui lie la mouche à l'excrément mais passe par une intentionnalité de contre-pied à l'égard du normal (Norm­windigkeit) qui constitue le « nerf » (Lebensnerv) de la perversion. (8). De même, dit Oswald SCHWARZ, « la signification d'une existence homo­sexuelle est son absence de sens ».

 

Cela ne suffit pas encore à M. Boss pour qui la perversion sexuelle est, non seulement une déformation structurale de l'existence, un « mor­cellement » (Zerstückelung) ou un démembrement (Zerteilung), mais une anomalie du mode d'existence à deux, sorte d'envers de l'amour, anomalie qui reste cependant vécue, encore sur le registre de l'amour et constitue, au fond, une forme de la dialectique passionnelle qui lie le moi à autrui. La perversion ne constitue donc pas seulement l'aberration d'un point ou d'une ligne du système pulsionnel.

 

1. M. HEIDEGGER, Sinn und Zeit, édition 1935.

2. E. V. GEBSATTEL, Ueber Fetichismus, Nervenarzt, 1929 et Ueber süchtiges Verhalten im Gebiete sexueller Verirrungert, Monatschr.j. Psych., 1932, 82, pp. 1I5 et 131.

3· E. STRAUS, Geschehnis und Erlebnis, Berlin, 1930.

4· L. BINSWANGER, Monatschr. j. Psych., 1931•

5· O. SCHWARZ, Ueber Homosexualitiit. Ein Beitrag zu einer medizinischer Anthropologie, Leipzig, 1931.

6. H. KUNZ, Zur Theorie der Perversionen, Monatschr. j. Psych., 1942, t. 105 et Die Agressivitiit und die Zierlichkeit, Berne, 1946.

7· M. Boss, Sinn und Gehatt der sexuel/en Perversionen, Berne, 1947. C'est à ce récent et excellent ouvrage que nous emprunterons le plus sur ce point. L. BINSWANGER à qui l'auteur a tant emprunté vient d'en faire une remarquable analyse (Psyché, revue d'Hei­delberg, 1949).

 

La «   Daseins-analyse » de huit cas de perversion sexuelle lui permet de conclure que c'est tout le réseau des rapports existentiels et des « tourments n (Sorge) de « l'être-au-monde » qui est rétréci et investi dans ses relations amoureuses (duale Seinmodus) d'une signification antivitale de résistance (Wilderstandung) et d'hostilité (feindlich). Sans doute apparaissent-elles superficiellement comme des formes fragmentaires et périphériques, comme des « corps étrangers » , mais elles ne sont pourtant que des manifestations d'un bouleversement struc­tural plus global. Par là, répétons-le, un pont peut être jeté, au niveau d'une coupe plus profonde que la simple observation clinique, entre la « perversité » que nous avons étudiée plus haut et les perversions que nous devons maintenant envisager.

 

Que toute « perversion »  en tant que tendance à faire mal, que satis­faction à mal faire, que désir de perturber l'ordre « moral »  et « naturel » , qu' assouvissement d'une pulsion « mauvaise »  soit un « bourgeon de l'instinct », c'est ce que le premier examen du problème qui nous occupe nous a montré à l'évidence. Dès lors, il suffit de s'éloigner de l' ana­lyse atomistique et abstraite des instincts particuliers ou partiels, il suffit de remonter à leur source commune, à celle de un  « instinctivité » ou de  « instinct fondamental » (1)  ou, comme l'a appelé FREUD, de la « libido » , pour saisir que toute perversion est fatalement soudée à la dynamique de la vie instinctive et spécialement de son aspect « libidinal » ou, si l'on veut, « sexuel ».  D'une part les perversions sexuelles procèdent d'une structure vitale qui dépasse la sphère des rapports strictement érotiques pour s'insérer dans un « ordo amoris » plus global. D'autre part,  l'organisa­tion complexuelle de la libido et notamment ses qualifications et investisse­ments successifs au cours des vicissitudes du développement du « choix objectal »  déterminent des «manières d'être-au-monde » qui dépassent les fonctions et les instincts strictement génitaux. De telle sorte que la critique que Boss adresse aux conceptions « mécanicistes »  et « abstraites » des psychanalystes, à qui il reproche de faire constamment intervenir les « pulsions partielles » , nous paraissent mal fondées. (Lui-même d'ailleurs recourt constamment aux notions et à la technique de l'école de FREUD.).  Quoi qu'il en soit en effet de l'abus évident que certains font des notions de « fixation »  ou de « régression » partielle, FREUD a ouvert une large voie de communication entre le monde de la perversité et celui de la libido. Rien n'est plus conforme à la nature même des choses puisque les divers aspects de l'amoralité, de l'associabilité ou de l'antisociabilité et des perversions sexuelles sont cliniquement et profondément intriqués.

Cependant si les vues de FREUD sur le travail instinctif de base qui lie le nourrisson à autrui au travers des imagos complexuelles nous paraissent exactes, par contre nous nous séparons de sa « Métapsychologie ». 

1. Cf. à ce sujet l'étude de DELGADO, « Psicologia generale y psicopatologia de las tendan­cias instinctivas », Revista de  Neuro-Psiquiatria, septembre 1938, pp. 255-353 et spécialement p. 270 et pp. 316-322.

 

 Le niveau où « libido », et « moralité » se confondent est en effet seulement celui de la première organisation affective de l'être. C'est aussi naturellement celui où la perversion pathologique reste fixée ou revient. Cette réserve étant faite, nous pouvons souligner quel lien profond sous les apparences superficielles différentes, unit, dans les états pathologiques, la perversion et l'amoralité.

Si donc il nous paraît impossible de séparer radicalement la « perversion constitutionnelle » , l' amoral insanity des « perversions isolées », que sont ces perversions et comment les classer?.  

L'énumération à laquelle DELGADO se résigne, faute de classification véritable (1), comprend les rubriques sui­vantes : propension au suicide, les anomalies des tendances relatives à la défense et à la possession du corps (indifférence aux rigueurs de la tempéra­ture et autres expressions physiques, détachement et aversion à l'égard du vêtement et de la toilette, propension de l'automutilation), anomalies de la faim et de l'appétit (anorexies, boulimie, sétiophobie, sitiomanie, pica, rumination), anomalies du sommeil (agrypnie, hypersomnie, narco­lepsie, somnambulisme, pavoi nocturnus, cauchemars) et enfin les anoma­lies de l'instinct sexuel : anomalies quantitatives (frigidité, impuissance, satiriaris, nymphomanie, donjuanisme, messalinisme, érotomanie), anoma­lies de l'instinct sexuel selon un ordre chronologique de développement (érotisme précoce, puberté tardive, « amours crépusculaires »  de l'involu­tion, onanisme), anomalies qualitatives ou « perversions sexuelles » (homo­sexualité, algolagnie sous forme sadique ou masochiste, pédophilie, géron­lophobie, exhibitionnisme, scoptophilie, fétichisme, coprophilie, zoophilie, nécriphilie ).

 

Nous pourrions donner avec celle-ci, ou celle de DUPRÉ, bien d'autres «classifications » du même genre. Mais à quoi bon? . Ce qui les vicie toutes, même dans l'esprit des plus éminents chercheurs, c'est qu'elles tentent de se constituer sur des tendances isolées, sur des « membra disjecta » de la vie instinctive considérée comme un agrégat de fonctions siégeant dans des organes. Un tel principe de classification aboutit nécessairement à une infinité de catégories et à de multiples confusions et «doubles emplois ».

 

1. H. DELGADO a tenté, sans poursuivre d' ailleurs systématiquement l'entreprise, de s'appuyer sur la classification d'Alexander PFAENDER (Die Seele der Menschell, 1938). Celui-ci divise les tendances instinctives en deux grands groupes: les tendances transitives (dirigées hors du sujet) et les tendances réflexives (dirigées vers le sujet). Dans chacun de ces deux groupes il distingue des tendances fondamentales: 1° de possession et de défense, 2º de sou­mission, 3° d'activité, 4° de vie transitive ou réflexive. Les biens et les maux qui incarnent les buts recherchés ou évités par les tendances transitives appartiennent au corps, au vêtement, à l'habitation, à la propreté, à la nature infrahumaine, à la nature humaine, à la société, aux formes culturelles, etc.

 

 

Si nous voulons présenter une classification plus naturelle des perver­sions, nous devons nous référer à ce que nous avons précédemment établi, c'est-à-dire nous donner comme principe de classification la loi même de toute perversion : toute perversion instinctive pathologique est une perversion de la vie libidinale pour autant qu'elle est une régression vers la couche instinctive qui est à l'origine de nos rapports avec autrui. (1).

 

1. Les sept péchés capitaux, les confesseurs le savent bien, se réduisent au péché de luxure. Tous y reviennent. Tous en partent.

 

Revenons encore une fois à l'évolution de la libido, c'est-à-dire au déve­loppement des fantasmes vécus qui, à chaque étape, en caractérisent la « manière d'être-au-monde » ou encore au déploiement de cette force qui, après avoir enraciné le corps dans son environnement physique et familial primitif, incorpore, dans la succession de ses métamorphoses, le personnage dans le monde prochain ou lointain d'autrui. Au terme normal et normatif de ce travail où s'équilibrent les lignes de force des désirs et de leurs contre-pulsions, l'être, transcendant ses premières déterminations vitales, émerge et rayonne dans la plénitude de son choix, de ce choix qui peut le porter soit à se détacher de sa « nature »  ou de sa « supranature com­plexuelle », soit à s'y complaire.

La perversion et la perversité représentent sous leur aspect pathologique une chute de ce potentiel évolutif, chute vécue dans et par les archaïques fantasmes libidinaux en un tout qui est, à la fois, une forme de vice parti­culier et d'immoralité générale.

Les perversions constituent donc, comme nous y avons insisté, des accidents évolutifs non seulement de l'instinct sexuel mais de la moralité.

Cependant leur structure propre est conditionnée par une forme singu­lière de l'érotique qui en constitue le centre sans en limiter le rayonnement.

Dans cette perspective la classification de ces perversions nous conduit

à envisager deux sortes d'accidents évolutifs selon que leur figure centrale est représentée par un vice du choix objectaI ou par une aberration de la sensibilité voluptueuse.

La perversion peut en effet représenter une fixation à un stade archaïque ou une régression vers les fantasmes propres à chaque étape du choix objectal, c'est-à-dire de la trajectoire qui va de l'auto-érotisme à l'amour pour un « objet », constitué par un être de sexe opposé. Entre les deux extré­mités de cette ligne de force se situent toutes les possibilités et par consé­quent toutes les formes substitutives ou symboliques de choix paradoxaux et inadéquats.

D'autre part les perversions peuvent atteindre une couche encore plus profonde, celle des sources corporelles de la volupté, au point où, dans l'indifférenciation des sensibilités, la libido investit de désir toutes les situations, pour autant qu'elles ne sont pas seulement données mais prises dans l'avidité d'un besoin, et quelle que soit la forme de sensibilité qu'elles émeuvent.

 

Voici donc la classification que nous allons suivre pour exposer les diverses formes de ces perversions.  H. Ey dixit: 

I. Les déformations de l'image du partenaire (anomalies du «choix objectal»).

1º Autoérotisme. Narcissisme. Onanisme.

2º Pédophilie. Gérontophilie. Inceste.

3° Homosexualité.

4° Zoophilie.

5° Fétichisme.

 

II. Les déformations de l'acte sexuel (érotisations substitutives).

1º Érotisation de la douleur (algolagnie, sado-masochisme).

2º Érotisation du regard (scoptophilie, exhibitionnisme).

3° Érotisation de l'appareil digestif (érotisation du goût et des fonctions digestives. Coprophilie).

4° Érotisation de l'urine et des fonctions urinaires (ondinisme).

 

Dans le premier groupe de perversions -anomalies du « choix objectaI- , l'image du partenaire est altérée par un jeu de fantasmes qui en vicie l'identification. La perversion rive le comportement érotique à un partenaire « inadéquat ».

Dans le deuxième groupe - érotisations substitutives- c'est la situation érotique elle-même, c'est­à-dire la forme de l'union sexuelle, qui est altérée parce qu'elle se joue essentiellement sur un autre registre perceptif que celui qui est propre à la sensibilité génitale. La perversion déforme le comportement érotique et le détourne de son modèle spécifiquement génital en l'engageant dans des situations voluptueuses paradoxales.

Nous nous proposons de revenir plus loin sur le problème de la nature pathologique de ces perversions, problème d'autant plus compliqué que toutes se trouvent impliquées dans l'exercice normal de la vie sexuelle. Pour le moment il nous suffira de décrire leurs formes les plus typiques (1).

 

1. On trouvera de très intéressantes observations et de bonnes analyses cliniques sur ces perversions dans de grands ouvrages consacrés à la psychopathologie sexuelle. TARDIEU, Étude médico-légale sur les attentats aux mœurs, Paris, 1887; Étude médico-légale sur la folie, Paris, 1872 ; Paul MOREAU (de Tours), fils, Les aberrations de l'instinct sexuel, 1887; SCHRENK­NOTZING, Die Suggestiontherapie bei krankhaften Erscheinungen der Geschlechtnis, 1892; A. MOLL,: Les peroersions de l'instinct génital, trad. franç., PACTET et ROMME, Paris, 1893; KRAFT EBING, Psychopathologia sexualis, trad. des 16" et 17" éditions en français par Albert MOLL et R. LOBSTEIN, avec unë préface de Pierre JANET, 1931 ; HAVELOCK ELLIS, 1ª édition, 1897, trad. franç. par GENNEP, Études de psychologie sexuelle, Mercure de France, Paris, 1934; LAUPTS, Perversions et pervertis sexuels, Paris, 1896; LACASSAGNE, Vacher l'Éventreur, Paris, 1899; P. GARNIER, Section de psychiatrie, Congres international de Médecine, 1900; Ch. Féré, L'instinct sexuel, Évolution et Dissolutioni, Paris, 1899; EULENBERG, Sadismus und Masochismus, 1902; FREUD, Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie, 5" édition, 1922 ; MAGNUS­HIRSCHFELD, Sexualpathologie, Bonn, 1917-1918; STECKEL, Stiirungen Trieb-und Affekt­lebens, 7 volumes, Berlin, Vienne, 1925; KRONFELD, Sexual-pathologie, Leipzig, 1923; . O. FENICHEL, Perversionen. Psychosen. Charakterstiirungen, Vienne, 1931 ; MARAÑON, La evolu­cidn de la sexualidad y los estados intersexuales, 1930; H. W. GRUHLE et Max MARCUSE, in Handwortbuch der Mediz. Psychologie, Leipzig, 1930; HESNARD, Traité de sexologie, 1933 ; G. W. HENRY, Sexvarianu, New-York, 1941 ; M. Boss, Sinn und Gehalt der sexuellen Perver­sionen, Berne, 1947, etc. Naturellement tous les ouvrages de FREUD et des psychanalystes, les revues de psychanalyse (cf. notre étude nº 6) sont littéralement remplis d'études sur les anomalies de la vie sexuelle. Des revues comme Abhandlungen aus dem Gebiete der Sexual­forschung (depuis 1918), le Bulletin de l'Association d'études sexologiques (Paris, depuis 1932), les Publications 01 the British society for the study of sexual psychology (Londres, depuis 1920), Sçhriften zur Psychologie und Sociologie von Sexualitiit und Verbrecher (Stuttgart; depuis 1928) et Zeitschriltfar Sexualwissenschaft und Sexualpolitik (Berlin, depuis 1914), etc., ou des index comme la Rose mystique de CRAWLEY ou Science of Sex de GODFREY, etc., contiennent uen abondante docwnentation sur ce sujet. Le numéro de « Crapouillot » (mai 1938) consacré au crime et aux perversions instinctives et rédigé par R. ALLENDY doit être spécialement signalé. Enfin, des ouvrages littéraires ou d'autobiographie plus ou moins déguisés consti­tuent de véritables observations ou analyses cliniques : J.- J. ROUSSEAU, CASANOVA, SADE, RESTIF DE LA BRETONNE, S. MASOCH et de nos jours: M. PROUST, GIDE, J. GENET, etc. _ L'ouvrage de HESNARD le plus récent et le plus accessible aux lecteurs français est d'un très grand intérêt. Nous lui ferons au cours de cette étude quelques emprunts. II divise l'étude des perversions sexuelles en perversions de but caractérisées par le fait que l'individu recherchant un objet normal répugne à l'acte sexuel ou lui est indifférent et tend àle remplacer par un des dérivés ou plutôt de ses « éléments »  et en perversions d'objet qui « comportent tous les états cliniques caractérisés par le fait qu'indépendamment du but qui est bien entendu approprié à l'objet, l'individu est entrainé vers un objet qui normalement n'est pas excitant »,  Il place parmi les perversions de but les « perversions visuelles » et le « sado-masochisme »  et dans les perversions d'objet, l'homosexualité, le fétichisme, la zoophilie, le vam­pirisme et la nécrophilie. II est aisé de constater que l'intention est la même qui' a déterminé la classification de HESNARD et la nôtre. Mais il nous parait évident que l'on ne peut séparer correctement les «perversions d'objet »  et le « perversions de but » pour la bonne  raison que « but » et « objet »  sont des notions identiques. A notre sens ce qui distingue les deux grands groupes de perversions - pour autant qu'elles soient différentes autrement, que par le noyau de comportement qu'elles représentent - c'est que dans un cas les tendances érotiques sont déplacées dans leur application à l'objet privilégié et que dans l'autre elles sont modifiées dans leur structure de comportement .. ,

 

A. - ANOMALIES DU CHOIX OBJECTAL

 

Normalement la sexualité s'exerce par l'acte qui constitue l'union complémentaire des sexes, c'est-à-dire dans le rapprochement des organes génitaux de deux individus de sexes différents. L'instinct sexuel est le lien virtuel qui prépare l'accouplement, c'est la force qui dirige un individu vers un autre individu adéquat. C'est cette « adéquation », chez l'homme surdéterminée par une masse de facteurs biologiques, psychiques, sociaux et moraux, qui est altérée dans les perversions de ce premier groupe. Le partenaire recherché pour la copulation réelle ou désirée, l'objet de la libido ne correspond plus à l'objet biologiquement, psycholo­giquement, socialement et moralement « adéquat » (1)

1. En formulant en des termes si simples et,  somme toute, naïfs le problème, nous sommes parfaitement conscients des difficultés qu'il implique à l'égard de la nature «pathologique » des perversions, problème que nous envisagerons plus loin. 

1° Autoérotisme, narcissisme, onanisme.

 

Nous nous trouvons tout d'abord en face d'une anomalie, d'une « triche » dans le jeu de la sexualité qui constitue l'inversion sexuelle la plus totale, puisqu' elle se définit par le fait que l'objet de la libido est le sujet lui-même. Il s'agit d'une forme de « sexualité » sans «  partenaire ». C'est le moyen (le plaisir éprouvé dans son propre corps) qui devient fin. Mais comme c'est de ce plaisir primitif que s'élance tout le mouvement libidinal d'attraction vers un corps spécifiquement complémentaire, on com­prend que cette « anomalie » soit à la fois la première et la plus répandue. C'est en effet à l'éveil même de la sexualité et tout au début de l'existence, à l'orée de la conscience du corps que se produit, comme premier investissement des forces d'amour, le plaisir éprouvé dans et par son propre corps. Obscure satisfaction d'une sensibilité réfléchie sur elle-même, cet auto­érotisme ne connaît pas le dégoût (HESNARD). Les manipulations du corps, ou de ses excreta, le jeu des fonctions digestives, d'absorption ou d'expul­sion sont l'objet d'une jouissance aveugle qui ne tarde pas à se concentrer sur les zones érogènes et spécialement après les fonctions orales et anales sur les organes génitaux (stade phallique). A la présexualité diffuse succède alors la conscience vague de sensations spécifiquement génitales désormais recherchées. Telle est la première forme d'onanisme qui se manifeste chez le jeune enfant le plus souvent vers quatre ans. C'est, dit HESNARD, une « vague de volupté organique, sorte d'âpre vertige à peine distinct et la satisfaction d'un prurit spécifiquement localisé aux organes' sexuels ». Cette forme de masturbation autoérotique est celle que l'on rencontre chez les animaux et telle qu'on l'a décrite « chez le cheval, le chien, le cha­meau, l'éléphant » (FÉRÉ) et que ZUCIŒRMANN et tant d'autres auteurs ont observé chez le babouin.

A mesure que se développe le système de contre-pulsion ces jeux libidinaux « auto-érotiques » sont généralement refoulés et la masturbation prépubertaire devient relativement rare entre cinq et dix ans. D'après Alfred KINSLEY (1) - s'il était besoin de recourir à la statistique pour établir un fait aussi commun aux yeux de la pratique médicale ou pédagogique - 88% des garçons ou jeunes adultes célibataires se masturbent en moyenne deux fois par semaine. La constance d'un tel comportement trouve son explication dans le développement de la vie sexuelle. Rivée au corps à son début, elle se fixe soit, au moment du choix objectal, sur les images parentales, soit, au moment de la forte poussée pubérale qui érotise le corps, avant de se projeter sur l'objet hétéro-sexuel, dans un fantasme essentiellement narcissique, l'image de soi.

II 'y a lieu de distinguer trois directions libidinales, trois finalités différentes de l'onanisme: tout d'abord l'onanisme auto-érotique qui rejoint la masturbation sans fantasmes du jeune enfant, ensuite l'onanisme à fan­tasmes de partenaire par lequel la masturbation sortant de la véritable « ipsatio »  n'est plus un vice solitaire dans la mesure où s'y associe l'image d'un partenaire, enfin l'onanisme à fantasmes narcissiques ou « l'autre » ne peut être que l'image, renvoyée par le miroir, de son propre corps. L'ona­nisme auto-érotique est exceptionnel sous sa forme d'onanisme « réflexe » équivalent au prurit et où l'orgasme recherché impulsivement pour lui ­même, a la valeur d'une décharge de la tension physiologique. L'onanisme à fantasmes de partenaire permet à de multiples fantasmes érotiques de se satisfaire en se mêlant à l'acte masturbatoire qui les actualise et auquel en retour ils prêtent une forme de  « réalité » (2) .

 

1. Alfred KINSLEY, Sexual behaviour in the humour male, 1948.  2. Les représentations fantasmiques,« véritables pages d'album érotologique que l'imagi­nation solitaire enfiévrée feuillette avec complaisance ou avidité » (HESNARD), sont si naturellement incluses dans la pratique onaniste qu'HESNARD (pp. 550-562) en décrit les diverses fantaisies complexuelles à propos de la masturbation.

  

Ainsi, malgré toutes les images virtuelles de perversion que présentent ces fantasmes, ils constituent déjà un moyen terme vers l'acte sexuel normal qui, lui aussi, admet une part fantasmique. Quant à l'onanisme narcissique, il investit d'une valeur privilé­giée et parfois exclusive l'image du propre corps. Il s'accompagne de fan­tasmes ou de mises en scène scoptophiliques dont le miroir constitue l'indispensable foyer destiné à renvoyer à l'onaniste l'image unique mais dédoublée de sa concupiscence; et ceci naturellement nous rapproche beaucoup des fantasmes de l'homosexualité.

Nous ne saurions que répéter ce qu'écrivait HESNARD au sujet des pra­tiques onanistes: il existe suffisamment d'études de la masturbation pour que nous n'insistions pas sur cette description banale et peu instructive. Indiquons simplement que l'emploi de corps étrangers, la recherche d'atti­tudes, de situations favorables à l'orgasme, la participation de zones éro­gènes autres que génitales (uréthrales, anales) varient à l'infini ce comportement qui contient en germe toutes les perversions exactement comme le rêve lui-même qui ne constitue, somme toute, comme lui, qu'une réalisation de fantasmes dans un monde clos, secret et individuel.

Cette couche « auto-érotique », dont l'onanisme est l'expression habi­tuelle, est dominée « normalement », c'est-à-dire lorsque la libido trouve à s'investir, sans difficulté et dans la plénitude de son élan, dans l'amour. Il existe cependant des individus pour qui ce simulacre épuisant et stérile représente l'essentiel et parfois l'unique forme de l'activité sexuelle. Tantôt, en effet, certains masturbateurs narcissiques ne parviennent pas à détacher leur libido de son adhérence primitive à leur propre image somatique et ils s'adonnent au « plaisir solitaire »  avec une frénésie qui satisfait à la fois leur auto-érotisme et leur désir inconscient d'auto-punition. HESNARD cite le cas d'un malade « qui se masturbait soixante fois dans une journée et ne s'endormait que la verge isolée soigneusement et à proximité d'un circuit électrique comportant une sonnerie, avertissement destiné à le réveiller en cas d'érection ». Le raffinement et les ingéniosités de leurs pratiques remplissent leur existence. De par ailleurs timides et anxieux, souvent hypochondriaques, ils vivent dans l'espace sordidement rétréci de leur perversion. Tantôt débordant d'angoisse, leur onanisme est plus un tourment qu'un plaisir, quand il n'est pas les deux à la fois, et leur existence se passe dans le cercle infernal de l'obsession à s'épuiser dans la masturbation et dans la crainte des dégradations physiques et morales qu'elle entraîne.

Enfin, le « complexe narcissique »  peut ne transparaître que dans le caractère auto-phllique. C'est là une des manifestations les plus fréquentes de l'auto-érotisme féminin, mais il se voit également chez les hommes et spécialement chez les acteurs, vedettes, esthètes, etc., goût de la toilette, de la parure, contemplation devant le miroir, culte du corps, tendances exhibitionnistes, plaisir des confidences et des confessions, projection du «  portrait » dans les œuvres d'art, satisfaction par la publicité de la presse ou de l'écran, etc. Mais ainsi s'élargit et se dissipe jusqu'à la vanité, cette profonde adhérence de l'être à lui-même dans le dédoublement spéculaire par quoi il commence et, parfois, il continue à s'aimer.

 

2º  Pédophilie, inceste, gérontophilie.

C'est la différence d'âge et ce qu'elle comporte de transfiguration de l'image du partenaire qui constitue ici l'inadéquation à l'objet. Au regard de la sexualité, l'âge est naturellement d'une importance majeure puisqu'il modèle la figure, la morphologie et la psychologie du « partenaire »  et peut aller jusqu'à en inverser la valeur érotique. De ce point de vue l'image de l'enfant, par son ambiguïté même, l'indécision de ses formes, la virginité qu'elle exprime, contraste violemment avec celle du vieillard figé et comme vidé de son attraction sexuelle. C'est de ce contraste que naît la perversion des tendances pédophilique chez les adultes et surtout les vieillards des deux sexes ou gérontophilique chez les adolescents ou jeunes adultes.

L'enfant est naturellement pour l'enfant un objet d'attirance sexuelle et les jeux enfantins sont très rarement exempts de « vice », de ces « curiosités malsaines » qui manifestent les premiers émois de l'éveil sexuel. Les fixations érotiques de cet âge peuvent devenir très vives, puissantes et même tyranniques. Mais on voit des adultes sollicités impérieusement par l'image passée de leurs partenaires infantiles de même sexe ou de sexe opposé. Un malade que nous avons eu l'occasion d'observer reste, par exemple, fixé hors de tout autre objet possible à l'image presque irréelle d'une petite fille qu'il n'a cessé d'adorer dans sa forme infantile alors qu'elle est mariée maintenant et mère de famille. Mais c'est surtout avec le déclin de la vieillesse que surgissent les fantasmes des partenaires adolescents ou enfants. Le fait est bien connu mais sa banalité même ne nous dispense pas, et au contraire, de le rappeler ici. La plupart des attentats sexuels commis sur des enfants que l'on observe dans la pratique médico-légale ont pour auteurs des vieillards et l'on sait le goût des femmes âgées pour les jeunes gens, de la femme de Putiphar pour le jeune Joseph ...

Inversement, et le fait est encore plus paradoxal, des enfants ou des jeunes adultes s' éprennent dans une passion parfois exclusive pour des personnes âgées, des vieillards malpropres, de vieilles prostituées (1).

 

1.   Le choix objectaI exclusif fixé sur la prostituée, manifestant l'attraction œdipienne mais comme détachée de toute culpabilité, est une des constantes de comportement érotique. Tibor AGOSTON (Some psychological aspects of prostitution; the pseudo-personnality, Intern Journal of Psychoanalysis, 1945, 25, pp. 62-67) a très bien analysé la situation socio­érotique de la prostitution. Une telle dilection provient du fait que l'individu invinciblement attiré par le bordel ou la péripatétitienne se désincarne de son histoire, se dépouille de sa personnalité, et que, ne pouvant aimer en étant lui-même, débarrassé avec son identité de sa culpabilité, il peut goûter aux « plaisirs de l'amour» qu'il paye et qui ne comporte pas « d'amour » •

 

 

La frénésie de ces choix passionnés parfois jusqu'à la mort, pour des partenaires flétris, laids, malades, infirmes et exigeants, ces soumissions sordides où se mêlent les intérêts matériels, le jeu des situations sociales ou professionnelles, la promiscuité sexuelle, etc., ne se rencontrent pas seulement dans les romans. Les médecins connaissent souvent les secrets de ces liaisons « honteuses» et de ces dépravations.

Certes, ces variations paradoxales du choix objectal sont connues depuis longtemps et même depuis toujours, mais leur réfraction dans le complexe d'Œdipe, c'est-à-dire leur signification « incestueuse» symbolique, a été mise en pleine lumière seulement par l'école psychanalytique. La forme la plus typique et la plus « scandaleuse» de ces attirances est représentée en effet par les liens érotiques qui s'établissent contre le « tabou » de l'inceste: viols des filles par leur père, des sœurs par leurs frères, fixation érotique sur le père ou la mère ... C'est d'ailleurs plus souvent au travers du complexe d'Électre que par l'effet de l'Œdipe proprement dit, que se nouent les relations incestueuses. Leur milieu le plus habituel est celui de la vie rurale ou de la promiscuité des taudis ouvriers, sans, bien entendu, que soient exclues ces aventures soigneusement tenues dans une clandestinité hypocrite et qui se cachent sous les dehors de la plus religieuse et traditionnelle morale bourgeoise. Ces faits expriment naturellement la forte attraction incestueuse dont la puissance même est frappée dans la plupart des sociétés humaines d'un interdit rigoureux et particulièrement sévère (1). L'universalité de la répression, la rigueur de la contre-pulsion sont pour ainsi dire le garant de la violence spécifique de cette pulsion. Nous savons depuis FREUD combien le choix objectaI, qui se fixe sur le parent du sexe opposé, contrarie la libre expansion de la sexualité vers son objet naturel. C'est ce terrible drame de « l'Œdipe » et de la culpabilité inconsciente dont il frappe la sexualité qui déterminent ultérieurement les artifices, les déformations et les dévia­tions d'un choix objectaI qui se porte vers des « objets » à la fois aimés et frappés d'interdiction. C'est dire que le choix des partenaires doit alors satisfaire à la fois à l'investissement œdipien de l'image parentale et au désir de punition qui s'attache à ce péché sexuel « originel ».

 

1. La prohibition de l'inceste est quasi universelle. On cite généralement quelques exceptions: chez les Tinnehs, les Ichipennes, les Kamagrunts, etc., chez les Weddes où l'union est permise entre frère aîné et sœur cadette. Chez les Perses, les Grecs, chez divers peuples d'Asie Mineure (et notamment les anciens Juifs) les unions entre frère et sœur étaient autorisées. Mais l'hypothèse de la « promiscuité primitive. (Mac LENNAN, GIROUD, TEULON, etc.) ne paraît pas devoir être retenue. La structure familiale des clans, des hordes,  tout autant que celle de nos sociétés modernes, implique un certain ordre, une certaine, hiérarchie dont les formes de tabou et de totem représentent les lois les plus implacables (cf. Totem et Tabou de FREUD). Si, comme l'indique LACAN (Le complexe facteur concret, de la psychologie familiale, Encyclopédie française, 1936), le mythe du parricide originel inventé un moment par FREUD n'est pas soutenable, l'image du père domine cependant toute la série des interdictions. Et même dans les cultures matriarcales où c'est l'oncle maternel qui assure l'autorité et où MALINOWSKI (La sexualité et sa répression dans les sociéites  primitives, trad. franç., PAYOT, 1932) a pu montrer qu'un équilibre affectif se trouve mieux réparti, « cet équilibre, dit LACAN, démontre heureusement que le complexe d'Œdipe est relatif d'une structure sociale, mais il n'autorise en rien le mirage paradisiaque contre lequel le sociologue doit se défendre »,  On consùltera spécialement sur cette question le livre de  Lord RAGLAN, Le tabou de l'inceste (trad. franç., Paris, 1935).

 

 

3° L'homosexualité (1)

1. Nous devons signaler quelques ouvrages de premier plan soit par leurs analyses soit par leur documentation sur cette question si importante. Il va de soi que tous les travaux que nous avons indiqués comme indispensables à l'étude des perversions sexuelles en général traitent longuement de l'homosexualité. Le livre de A. MOLL (trad. franç. 1893) contient un exposé très complet des études sur l'homosexualité du XVII. au XIX. siècle. On se rapportera spécialement, depuis le fameux mémoire de WESTPHAL (Archiv. f. Psych., 108, II, p. 73), aux ouvrages suivants: J. CHEVALIER, De l'inversion de l'instinct sexuel au point de vue médical, Thèse, Paris, 1885 ; DUGAS, L'amitié antique d'après les mœurs populaires et les écrits des philosophes, Paris, 1894; LAUPTS, Perversions et Pervertis sexuels, 1896, (avec une préface de É. ZOLA et une très intéressante auto-observation d'un inverti qui avait confié son histoire à l'écrivain) ; KRAFT EBING, Psychopathologia sexualis ; HAVELOCK ELLIS, Études de Psychologie sexuelle, L'Inversion sexuelle . A. MOLL, Les perversions de l'instinct génital. Étude sur l'inversion sexuelle, trad. franç.,1893 ; Das Sexualleben beim Kinde, 1909 ; FREUD, Eine Kindheitserinne­rung an Leonardo Vinci, Leipzig et Vienne, 1910; S. FERENCZI, Zur Nosologie der mannlichen Homosexualitat, Inter. Zeitsch. f. Psychoanalyse; M. HIRSCHFELD, in Handbuch der Sexual­wissenschaft de J. BLOCH, Berlin, 1914; A. ADLER, Der Problem der HomosexualittÏt, Leipzig, 1930; GOLDSCHMtDT, Mcchanismus und Psychologie der Geschlechtbestimmung, Berlin, 1920 ; FREUD, Ueber die Psychogenese eines Falles von weiblicher Homosexualitat, Inter. Zeirsch. f. Psychoanalyse; A. KRONFELD, Ueber psychosexuellen lnfantilismus, Leipzig, 1921; W. STECKEL, Onanie und Homosexualititt, Vienne et Berlin, 1921 ; TOEPEL, Zur PsychOlogie der lesbischen Liebe, Zeitsch. f. d. g. Neuro, 1921, t. 72, p. 237; M. ALLAIX, De l'inversion sexuelle à la formation et à la détermination des sexes, 1930; Oswald SCHWARZ, Ueber Homo­sexualititt, Leipzig, 1931; H. SCHULTZ, Ueber Homosexualitat, Zeitsch. f. d. g. Neuro, 1942, t. 140.  RESNARD, Traité de Sexologie, 1933, pp. 630-667 ; Oswald SCHWARZ, Sexualpathologie, Vienne et Berne, 1935; M. Boss, Sinn und Gehalt der sexuallen Perver­SI'onen, Berne, 1947, pp. 99-122; R. KUMMER, Ist der Homosexualitat psychogenetisch oder anlagenbedengt? Nervenarzt, mars 1949. Les travaux des psychanalystes les plus impor­tants sont ceux de FREUD, FENICHEL (1931), FERENCZI et SAD GER (1921). La littérature générale est très riche, comme chacun le sait, d;: romans, essais, pièces de théâtre, etc., sur le thème de l'homosexualité. Pour l'homosexualité féminine on pourra s'e rapporter (sur le conseil de HESNARD) à DIDEROT (La Religieme), BALZAC (La Fille aux yeux d'or), T.GAUTIER (Mademoiselle de Mal/pin), ZOLA (Nana), LAMARTINE (Régina), P. MARGUERITE (La garçonne), CATULLE MENDES (Les protectrices), etc. Sur l'homosexualité masculine les écrits des littérateurs et des philosophes est bien plus vaste; des noms viennent naturellement

à l'esprit: PLATON, LÉONARD DE VINCI, WINCKELMANN et de nos jours : Oscar WILDE, VERLAINE, RIMBAUD, PROUST, GIDE, COCTEAU, J. GENET, etc. Des homosexuels notoires ont écrit des études sur leur perversion. Le plus connu est Karl Heinrich ULRICH, substitut dans le Hanovre qui écrivit de 1864 à 1869 une série de brochures.

 

Nous venons d'exposer quelques accidents du choix objectal dont certains consistaient (dans le premier cas) en une impossibilité de choisir un objet autre que son propre corps. Rester attaché à son propre sexe c'est infliger à l'image de « l'objet » une déformation telle qu'elle se confond avec la propre image du sujet. C'est la formule même d'une perversion, l'homosexualité dont la fréquence répond précisément à la multiplicité des mécanismes et des fantasmes capables de compromettre «  l'altérité » totale de l'objet du choix libidinal. Cette  « altérité »,  ce caractère radicale­ment «autre », strictement opposé et « complémentaire »  de l'objet de la sexualité définit précisément la sexualité (1). C'est elle, dans son existence et pour autant qu'elle oriente la manière d'être au monde, qui se trouve négativée, jusqu'à son inversion, dans la formule érotique homosexuelle. S'il est exact, comme nous le savons mieux depuis FREUD, que la sexua­lité, loin de s'élancer selon une trajectoire simple, tendue vers son « objet » unique, ne s'établit qu'après une longue phase d'hésitation, de tâton­nements, au travers les conjectures d'une histoire où s'inscrivent les formes successives de la libido, la structure familiale, les forces contre­pulsionnelles du sur-moi, le jeu des fantasmes d'identification et de pro­jection, etc., nous pouvons alors mieux saisir combien peut se trouver compromise l'image érogène d'un « être » de « l'autre sexe ». C'est en effet seulement au terme et non à l'origine de l'évolution de la libido que la forme sexuelle se fixe sous la poussée hormonale de la puberté sur son « objet» radicalement différent du sujet et, dès lors, violemment et passionné­ment désiré pour son « altérité ». Nous étudierons plus loin les déraillements, les conflits d'identification, les fixations qui mettent ainsi en péril une polarisation si nette quand elle s'achève et réussit qu'il semblerait impossible ou absurde à priori d'en supposer la fragilité, si les multiples modalités (historiques, culturelles ou érotiques) de l'homosexualité n'en révélaient la précarité. Bien plus, la « sexualité » qui suppose le désir d'union réci­proque des deux sexes « opposés », peut se trouver naturellement mal définie, car le sexe lui-même en tant que système anatomo-physiologique (organe soumis à une régulation neurohormonale) est moins solidement fixé dans sa morphologie et ses activités fonctionnelles qu'il ne le paraît. Si bien que nous devrons, pour dresser un inventaire aussi complet que possible de l'homosexualité, aller jusqu'aux formes ambiguës de l'hermaphrodisme.

1. Les notions de bissexualité et d'hétérosexualité sont des pléonasmes relativement à celle de sexualité.

 

A. FORMES CLINIQUES DE L'HOMOSEXUALITÉ.

 Les comportements qui manifestent l'attirance érotique pour les individus de même sexe sont très variés et s'étagent en une gamme de conduites qui vont depuis les attitudes et les goûts « à composante homosexuelle» jusqu'aux aberrations tératologiques de la différenciation sexuelle. Nous allons décrire successivement le comportement homosexuel inconscient, les formes mixtes d'homosexualité et d' hétérosexualité, l' homosexualité ambiguë', l'inversion sexuelle et enfin, l' hermaphrodisme. De toutes ces formes les plus typiques sont l'homo­sexualité ambiguë et l'inversion sexuelle. Un mot de précision est ici nécessaire au sujet de ces deux modalités de conduites homosexuelles. Si nous distinguons ces deux groupes de faits et proposons le terme « d'homosexualité ambiguë » c'est pour bien marquer deux aspects de l'érotique homosexuelle qui ne sont généralement pas aperçus dans leurs différences profondes. L'inversion sexuelle est caractérisée, pour une femme, par sa conduite et ses aspirations viriles et la recherche d'un «  objet » purement féminin; pour un homme, par sa conduite et ses aspirations féminines et la recherche d'un « objet » purement masculin. L' « homosexualité ambiguë» constitue une forme ambivalente d'homosexualité où les éléments masculins et féminins interfèrent dans la structure somato-psychique de l'objet comme dans la conduite même du sujet de telle sorte que l'homo­sexuel recherchera un « objet» ni masculin ni féminin, comme, par exemple, un adolescent et que l'homosexuelle cherchera à avoir encore un comportement de femme à l'égard d'une partenaire plus ou moins masculine. Sans doute les termes d'homosexualité « active» ou « passive» visent-ils à atteindre, une distinction de ce genre mais sans y parvenir clairement pour la simple raison que les termes actif-passif (1)  s'inversent selon qu'il s'agit de la liaison homosexuelle féminine ou masculine et que le comportement érotique lui-même, comme nous le verrons, n'est jamais complètement « actif » ou « passif» et cela justement dans les formes érotiques «ambiguës » de l'homosexualité.

 

L'homosexualité inconsciente. Depuis que la psychanalyse nous a appris à distinguer les plans du « manifeste » et du « latent » dans les expressions psychosomatiques, il est devenu habituel de parler de la « composante homosexuelle » inconsciente qui exprime les fantasmes narcissiques ou d'identification au parent de sexe opposé et se révèle par une conduite en désaccord avec le comportement propre au sexe auquel appartient l'individu. - Ce type d'homosexualité « de tendance »  se manifeste chez la femme par les conduites de « protestation virile », exprimant le désir inconscient du pénis (2) : indépendance, attitude de « garçonne », désir de dominer et de conquérir, goût pour les travaux intellectuels ou de force, pour la « camaraderie» masculine, pour les sports violents, les costumes, gestes prérogatives sociales, habitudes ou modes d'existence de caractère masculin. L'aspect négatif est constitué par une « défense » agressive à l'égard des hommes et des rapports physiques ou sociaux avec eux: une certaine forme de flirt et de coquetterie, qui traite le soupirant en « pantin», une frivole désinvolture ou, au contraire, une rigoureuse sévérité à l'égard de l'amour et du mariage sont à cet égard très caractéristiques. Moins cependant que la frigidité qui oppose dans une soumission apparente un refus de la féminité à l'étreinte de l'homme, et qui reflète, dans ses fantasmes, l'angoisse du pénis perdu dans les châtiments sanglants de la castration.

 

1. L'étude de K. SCHNEIDER (Bemerkungen zu einem phenomenologische Psychologie der invertierten Sexualitlit und erotische Liebe - Zeitsch. j. Neuro. und Psycho 1921, 71, p. 346 à 351) est très intéressante par son analyse et situations homosexuelles irréductibles aux pôles passif-actif.

 2. On trouvera dans le travail de G. ZILBOORG (Masculine and feminine, Some Biolo­gical and Cultural Aspects Psychiatry, 1944, t. VII, pp. 256-296) une analyse très appro­fondie de la mentalité féminine et de la situation de la femme dans la société que l'homo­sexualité inconsciente tend à inverser. Des ouvrages comme ceux de BARTH (La doctrine de la création et Dogmatique) ou de Simone DE BBAUVOIR (Le deuxième sexe), d'ailleurs écrits dans des perspectives bien différentes,sans s'inspirer de ce point de vue ou le justifier entière­ment, ne cessent cependant d'y renvoyer. 

Chez l'homme c'est naturellement le contraire. Son homosexua­lité inconsciente se traduit par son comportement d'identification féminine: choix de la profession (cuisinier, coiffeur, couturier, valet de chambre, etc.), coquetterie, travaux de ménage ou d'aiguille, goûts casaniers, sensibilité capricieuse, amitiés féminines, etc. ; parfois l'identification à la mère, à la sœur prend un aspect caricatural d'imitation et tel jeune homme ne se plaît que dans leur compagnie, tel autre adopte leurs gestes, leurs idées, leurs goûts. Par contre, l'attitude à l'égard des « véritables » personnes de l'autre sexe est empreinte de gêne, de timidité, parfois de froideur agressive, et quand vient le moment ou l'occasion du commerce sexuel ils se dérobent ou échouent, ne parviennent à vaincre leurs résistances que par le truchement d'une projection de l'image maternelle sur la partenaire. Quand c'est la « composante narcissique » qui prédomine, la masturbation, les fan­tasmes de gloire et de vanité, les raffinements de toilette et d'hygiène corpo­relle, les soins et les soucis dont la personne physique et morale ne cessent d'être l'objet, forment le tableau caractéristique de cette auto-adoration.

Il n'est pas nécessaire d'allonger cette description, même pour l'enrichir des mille détails qui incorporent à soi l'image du sexe opposé. Ce type d'homosexualité est extrêmement fréquent et s'il passe inaperçu au sujet et à son entourage il n'échappe pas à l'œil du clinicien.

 « Complexe d'homo­sexualité », l'homosexualité latente s'exprime avec évidence dans les rêves, les productions littéraires ou artistiques, etc. Il se manifeste aussi, et tous les psychiatres le savent bien, dans la projection délirante et hallucinatoire (1).

Les formes mixtes d'homosexualité et d'hétéro-sexualité. L'homosexualité inconsciente, dont nous venons de parler, entrave et parfois abolit l'activité proprement « bissexuelle», mais le plus souvent elle est compatible avec une vie conjugale à peuprès normale et même parfois avec une vie sexuelle très active avec des partenaires de sexe opposé. Nous avons en vue mainte­nant ces cas beauoup plus fréquents qu'on ne se l'imagine parfois où l'activité sexuelle est vécue pour ainsi dire en partie double. On ne peut pas ne pas être frappé des chiffres que, par exemple, donne A. KINSEY: 27,3 % d'hommes se livrent ou se sont livrés à des pratiques homo­sexuelles aboutissant à l'orgasme .. Sans doute y a-t-il lieu de tenir compte d'une sorte de forme « physiologique » de l'homosexualité, celle de l'enfance et de la première adolescence, mais nous croyons, d'après l'expérience que tout psychiatre peut acquérir soit par les récits des névrosés et l'étude de leur milieu familial ou social, soit surtout par l'expérience médico­légale, que les pratiques homosexuelles de l'adulte habituellement hétéro­sexuel sont beaucoup plus fréquentes qu'on ne le suppose.

 

I. Cf, la thèse de HUMBERT, Homosexualité et Psychoses. Paris, 1935·

2. HIRSCHFELD a évalué à 4 % en 1919 en Allemagne les cas d'homosexualité mixte, ­Cf. spécialement: CHEVALIER, L'inversion de l'instinct sexuel, 1885; LAUPTS, Perversions et Pervertis sexuels, 1890; KRAFT EBING ; HIRSCHFELD, Die Homosexualittit des Mannes, 1914; HAVELOCK-ELLlS, etc, - Voir plus loin, page 309 (note 1),

 

Tous les travaux sur l'homosexualité (2) s'accordent d'ailleurs et soulignent la fréquence de cette forme d'homosexualité. Elle est soit occasion­nelle et « provoquée » par la rencontre de partenaires homosexuels vrais ou de prostitués (pour les hommes, car la prostitution homosexuelle féminine n'existe pour ainsi dire pas) ou par les conditions d'isolement carcéral par exemple, ou encore « réactionnelle » à une situation vitale (veuvage, passion déçue, etc.) ou enfin secondaire aux processus d'involu­tion ou aux influences toxiques. Mais si elle peut ainsi s'actualiser « à la faveur » de toutes ces conditions, c'est qu'elle était latente sous forme du complexe d'homosexualité inconsciente ou infantile. Il est rare dans ces cas que l'homosexualité domine l'hétéro-sexualité, elle va de pair avec elle et, somme toute, elle ne constitue qu'une expérience d'extension de l'activité sexuelle qui demeure assez fixement attachée à son objet naturel pour le trahir sans y renoncer.

 

L' homosexualité ambiguë. Elle est caractérisée par le fait que le choix objectaI se porte d'une manière privilégiée et le plus souvent exclusive sur un être « ambigu », sur un partenaire psychiquement « hermaphrodite », « désexualisé ». C'est l'homosexualité de « troisième sexe ». C'est à notre avis la plus fréquente et celle dont l'étude doit nous conduire jusqu'au cœur de la perversion homosexuelle, dans le jeu des fantasmes qui «désexualisent » l'image de l'objet et enferment le couple dans le cercle d'une érotique unisexuelle. Ce qui fausse généralement l'étude de l'homo­sexualité c'est qu'elle est envisagée seulement sous l'angle du dimorphisme sexuel. A cet égard deux femmes ou deux hommes qui s'accouplent entre eux formeraient une figure où l'un est pourvu du sexe réel et l'autre d'un sexe imaginaire et toute homosexualité est alors considérée comme une inversion radicale où les deux sexes sont « représentés ». Ceci nous paraît faux pour un grand nombre de cas d'homosexualité où précisément les deux partenaires unissent leur même sexe, investi d'une seule et unique valeur fantasmique. Il y a lieu, en effet, de faire intervenir dans l'étude du com­portement sexuel non seulement la morphologie sexuelle des partenaires mais le jeu des fantasmes qui s'y surajoutent et dominent l'anatomophy­siologie génitale. C'est ainsi que même dans les accouplements de sexes opposés, bien des images qui tendent à en inverser l'exercice « pur et simple» ne cessent d'intervenir, soit en modifiant le vécu propre à chaque sexe, soit en déformant l'image du partenaire, de telle sorte que, sous l'apparence morphologique orthodoxe de l'amour, des « composantes homosexuelles » se manifestent dans les sentiments, les attitudes, les posi­tions et les sensations qui en composent soit la figure physique, soit la structure affective. A plus forte raison en est-il de même pour les relations homosexuelles: si, comme nous le verrons plus loin, il existe des cas d'inver­sion sexuelle complète qui réalisent des couples « bissexués » quoique d'une morphologie sexuelle identique, les couples homosexuels « réalisés »  (ou seulement «  imaginés »  dans le fantasme érotique) dans la pratique homosexuelle ambiguë consistent en liaisons somatiques ou affectives d'où « l'autre sexe » est exclu. Chez les femmes l'exclusion du phallus est naturellement d'autant plus aisé que son substitut organique (clitoris) est rudimentaire. Mais la structure même de l'érotique homosexuelle de ce type constitue à cet égard une exigence bien plus profonde. Ce sont deux fémi­nités qui se pénètrent, se caressent et jouissent l'une de l'autre dans cette forme unisexuée de saphisme. Sur le plan passionnelles sentiments d'iden­fication totale de la sensibilité enveloppent d'un narcissisme fondamental cette fusion de deux êtres qui se vivent et s'éprouvent comme rigoureuse­ment identiques. Chez les hommes il en est de même, c'est le culte du phallus qui les unit à l'exclusion de toute féminité dans leurs rapports réci­proques. C'est ainsi que la sodomie pour autant qu'elle utilise le substitut organique du vagin (rectum) est assez généralement écartée, comme « répugnante », de leur union charnelle. Celle-ci consiste en un accouplement « sui generis » où les fantasmes complémentaires de la bissexualité font défaut au profit des fantasmes érotiques de la fusion de deux corps semblables qui se prennent par leurs parties communes. Dans l'ordre sentimental ces homo­sexuels s'éprennent d'une sorte d'adoration narcissique, celle de ces « amitiés particulières » établies sur l'identité même du sexe et des modes profonds de sensibilité.

Les « couples » ainsi formés ne sont faits ni d'un homme et d'une femme ayant tous les attributs des sexes opposés, comme dans l'amour normal, ni d'un homme-femme appartenant paradoxalement au même sexe, comme dans l'inversion vraie, mais d'individus de sexualité ambiguë (efféminés, androgynes, ou viriloïdes). Ces « couples » ne sont pas des couples car le couple suppose précisément une certaine hétérogénéité complé­mentaire et, ici, ce sont les formes indécises de la puberté, de l'adolescence et de l'enfance qui deviennent le carton de l'esthétique et de la liaison amou­reuse laquelle reste systématiquement en deçà de la différenciation sexuelle. La dynamique de la libido qui les unit exprime cette indifférenciation soit dans le vécu de leurs sensations érotiques qui restent ambiguës même dans leur identification faible à leur propre sexe ou dans leur identification forte au sexe opposé, comme dans le choix objectaI de la représentation du partenaire qui figure elle aussi une image spéculaire de cette ambivalence.

 

L' homosexualité à forme d'inversion sexuelle. Le paradoxe érotique s'accuse ici jusqu'à inverser le sens de la libido et à renverser le rapport qui l'unit à la structure somatique de l'individu. Comme on l'a répété mille fois, ce sont « des femmes dans des corps d'hommes» et des hommes dans des corps de femmes (anima mulieris in corpore virile et vice versa). Malgré et contre la nature corporelle s'édifie  un système libidinal qui en trahit le plan structural. Les choses ne sont pas cependant si simples qu'on le pourrait supposer. En effet, une homosexuelle, pour si invertie qu'elle soit, non seulement ne peut pas (1), mais ne tient pas à s'accoupler avec une « femme »,  mais avec une « femme-ayant-des-goûts­spéciaux ». C'est en cela qu'entre le groupe précédent et celui-ci le sens profond de l'homosexualité jette un pont. Mais il n'en reste pas moins que dans cette catégorie d'homosexualité un pas de plus est fait dans l'aber­ration de la sexualité. L'homosexualité devient un simulacre d'hétéro­sexualité. Le jeu des fantasmes qui investissent le vécu sexuel, ou l'image des partenaires, d'une signification, d'un signe, qui en spécifient le caractère masculin ou féminin, n'abolit plus la structure bipolaire du couple mais l'exige. Chaque homosexuel de ce type s'identifie à l'intérieur de son propre sexe ou dans le fantasme du sexe opposé à un partenaire d'un couple hétérosexué mais contre nature. L'homme veut être soit homme à l'égard d'un homme qui lui servira de femme, soit femme à l'égard d'un homme à qui il servira de femme et non point comme dans les couples normale­ment bissexués homme à l'égard d'une femme qui aime les hommes ou femme à l'égard d'un homme qui aime les femmes. Le dogmatisme de l'inversion homosexuelle est, ici, total et absolu. D'où la nécessité pour décrire cette forme d'inversion de la considérer, quel que soit le sexe morphologique des individus qui le composent, dans l'hétérogénéité d'un couple: chez les hommes (comme chez les femmes) un des deux partenaires sera « viril » dominateur et pénétrant et l'autre sera passive subjuguée et pénétrée, la symétrie étant profondément identique pour cette modalité de relations sexuelles, dans le couple d'invertis ou d'inverties. L'identifica­tion au couple hétérosexuel est ici poussée si loin que tout ce qui peut se dire des amours normales dans l'alcôve, le boudoir, le salon ou la rue peut être dit du « commerce » homosexuel et c'est précisément ce qu'exige que soit dit aussi de lui, le couple d'invertis.

C'est ici que doit être mentionné une forme spéciale de cette inversion qui l'apparente au fétichisme, c'est le travestissement ou éonisme. Dans la plupart des cas (2), l'inversion sexuelle se situe alors uniquement sur les apparences sociales de costume. C'est une inversion de « surface »  comme vidée de sa substance organique. C'est le masque seul, le vêtement sexuel qui est changé et échangé, mais sous une forme qui pour être seulement d'apparence n'en est pas moins totale.

 

1. Puisque toute « partenaire » cesse, pour elle, d'être une femme à féminité totale, c'est-à-dire entièrement acceptée.   2. A. MASSON, Le travestissement, Paris, 1935.

 

L'hermaphrodisme. Très loin - et, dans certains cas, très près de l'inversion sexuelle se situent ces formes d'ambiguïté sexuelle qui sont des « perversions » de la nature plus que des individus.

« Nec duo sunt, sed forma duplex nec femina

« Nec puer ut possit neutrumque et utrumque videtur.

 

Ces deux vers d'Ovide (Métamorphoses, 1. IV) suffisent à souligner  l'ambiguïté de nature de tels êtres et l'embarras devant lequel ils mettent l'état civil et les sexologues. La définition de cette monstruosité qu'en a donnée Geoffroy SAINT-HILAIRE est restée classique; c'est « la réunion, chez le même individu, des deux sexes ou de quelques-uns de leurs carac­tères ». Depuis le fameux traité de J. DUVAL (1), des cas célèbres ont été publiés, celui de MARIN LE MARCES, de la demoiselle d'ANJOU, de l'éthio­pienne de R. COLOMB, de Joseph ou Joséphine MARZO, de Marie-Madeleine LEFORT, les cas d'ÉVERAND, SCHNEIDER, VIRCHON, TARDIEU (2). Une riche littérature de langue allemande a étudié spécialement  l'aspect culturel et esthétique de l'hermaphrodisme (3). Nous aurons l'occasion de revenir sur le problème biologique de ces formes d'intersexualité: Voici, d'après HUGUET (4), comment se présente actuellement le problème de la morphologie de ces êtres « bissexués ». Il existe un hermaphrodisme glandulaire dû à la présence de gonades mâles et femelles et qui peut se manifester par une morphologie variable et parfois latéralisée (mâle d'un côté, femelle de l'autre), un hermaphrodisme tubulaire (ou pseudo-hermaphrodisme) qui manifeste une diminution entre le sexe et la glande et celui des canaux. Ce pseudo-hermaphrodisme est parfois interne, mais le plus souvent (90 % des cas) il est externe; il est généralement masculin (71 à 90 % de cas de garçons à morphologie féminine).

Pour la plupart des cas il s'agit de malformations des voies génitourinaires, de la partie externe du tractus génital, c'est-à-dire de pseudo­hermaphrodisme. Les cas d'hermaphrodisme glandulaire posent des pro­blèmes bien plus délicats. Notons simplement ici que lorsqu'il s'agit de dys­génésies génitales externes la vie sexuelle est très fortement et normalement polarisée dans le sens d'une sexualité bien orientée. Seuls les quiproquos sociaux auxquels ces malformations peuvent donner lieu sont responsables de certaines difficultés sexuelles ou de certaines « anomalies » qui sont plutôt à base d'erreurs que d'aberrations.

 

Tels sont les divers aspects cliniques des aberrations du choix objectaI qui se fixent sur un partenaire inadéquat à la forme anatomo-physiologique du sexe. Seulement virtuelle ou parfois occassionnelle elle plonge ses racines dans l'organisation défectueuse de la libido et parfois même dans les anomalies des fonctions et même des organes de l'appareil génital. D'où la perplexité, les hésitations et les discussions qui n'ont pas manqué de s'établir sur la pathogénie de l'homosexualité.

 

I. J. DUVAL, Traité des Hermaphrodites, 1612.

2. Cf. à ce sujet: Ch. DHBIHRRB, L'hermaphrodisme, 1895; H. MEIGH, Infantilisme, Féminisme et les Hermaphrodites antiques, L'Anthropologie, 1895; PANCRAZI, L'herma­phrodisme, 1910 ; OMBRÉDANE. Hermaphrodisme et Chirurgie. Paris 1939· WELCKER, KURSERITZKY, FURTWANGEL, ROBHRT HERMAN, etc. HUGUET, Encyclopédie Médico-Chirurgicale.

 

 

B. PATHOGÉNIE DE L'HOMOSEXUALITÉ. Il en est de cette « perversion »  comme de toute forme de « perversité », elle peut s'expliquer soit en admet tant qu'elle est une « disposition constitutionnelle » génétique, originale, et originelle dont l'homosexualité serait alors l'expression phénotypique et teratologique, soit, qu'en tenant compte au contraire du fait qu'elle est latente chez tous les hommes, on admette qu'elle constitue une anomalie du développement. Anomalie chromosomique des propriétés de l'espèce ou anomalie du développement libidinal dans l'histoire de l'individu, telles sont les solutions qui s'offrent à l'esprit de tous les auteurs qui se sont occupés de ce problème.

 

L'examen de cette question suppose une appréciation exacte de cinq faits fondamentaux: les comportements homosexuels primtifs, l'homosexualité dans certaines formes de structure sociale, les fantasmes inconscients de l'homosexualité, les faits biologiques connus sous le nom d'intersexologie, les processus organiques capables de déterminer des comportements homosexuels.

Comportements homosexuels infantiles et animaux. Nous avons déjà eu l'occasion de noter que dans la phase d'auto-érotisme le jeune enfant manifeste un intérêt et un plaisir très vif pour son propre sexe. Un tel investissement libidinal sous sa forme narcissique s'étend à l'ensemble de sa personne et ne tarde pas à englober les êtres du sexe identique que les jeux, les conditions d'éducation scolaire ou d'existence collective placent auprès de lui et identifient à sa propre existence. La vie des pen­sionnats (1) est notamment très favorable à ces projections libidinales homo­sexuelles sur des camarades, des surveillants ou des maîtresses. Tout ayant été dit et redit sur ces faits connus de tous les éducateurs et médecins; il ne nous suffit pas, cependant, de les mentionner, nous devons aussi en souligner l'importance primordiale. Une telle «valence» homosexuelle, tendant à se saturer avec une pareille régularité et parfois une violence passionnée chez les enfants, constitue une constante de la vie sexuelle humaine. De telle sorte que tout ce que l'on pourra dire avec O. SCHWARZ et M. Boss (pour ne citer que deux auteurs qui ont récemment étudié très profondément l'homosexualité) contre la notion d'homosexualité infantile, ne paraît fondé qu'en partie. Certes, ces auteurs ont raison de souligner qu'un monde sépare ces « degrés inférieurs de la sexualité nor­male» de l'homosexualité de l'adulte, mais il nous paraît, par contre, impossible de séparer radicalement le comportement homosexuel de l'adulte des tendances homosexuelles qui, avec une si remarquable constance (au degré et à l'occasion près), s'observent dans la vie sexuelle infantile. FREUD a montré que la structure même de la sexualité infantile l'inclinait vers le partenaire du même sexe tant en ce qui concerne la recherche du but sexuel (Sexualziel) que pour le choix objectal (Sexual­objekt). Le monde sexuel de l'enfant est en effet gouverné d'une part par le principe du plaisir, le désir du plaisir qui s'identifie avec la manipulation des zones érogènes et d'autre part par le narcissisme qui réfléchit sur l'image de son propre sexe l'énergie libidinale. La masturbation d'abord et la masturbation réciproque ensuite sont les formes les plus primitives de l'érotique infantile. Le jeu « entre camarades» qui exclut le plus généralement l'autre sexe, constitue souvent la forme première et homo­sexuelle de la liaison amoureuse. Certes, les virtualités du développement ultérieur et l'indifférenciation, le« polymorphisme » même de la vie sexuelle à cet âge confèrent à cette homosexualité infantile une structure propre et assez différente du monolithisme de l'aberration homosexuelle de l'adulte, mais ce fait demeure central à l'égard du problème général des tendances homosexuelles.

Il en est de même pour une autre forme d'homosexualité: celle que l'on observe dans les espèces animales (1). Il semble bien à cet égard que les formes de l'instinct sont d'autant plus fixes et d'autant moins soumises à la variation, que l'on descend dans la série des espèces. Voici ce que  HESNARD écrit à ce sujet: « L'homosexualité existe dans beaucoup d'espèces animales non seulement chez les animaux inférieurs, comme les fourmis (HUBER) dont les mâles violent les ouvrières aux organes génitaux atrophiés et par suite d'apparence plutôt mâle, chez les abeilles et les animaux vivant en sociétés ouvrières - conséquence pour SCHULTE- V AERTING du déve­loppement d'un instinct homosexuel facultatif - mais chez les animaux supérieurs: chats, chiens, singes, etc. » Et à propos des singes le même auteur raconte qu'il a pu observer un chimpanzé «robuste et très intelligent» qui plutôt hostile aux femelles « débauchait »  tous les singes mâles surtout jeunes qu'on mettait dans sa cage et pratiquait la masturbation simultanée du partenaire et de lui-même. Cette observation qui a pu paraître à son auteur singulière est celle-là même que ZUCKERMANN (2) a pu vérifier sur une plus grande échelle chez ses « babouins ».

On sait que ces singes se groupent de la façon suivante: autour « d'un mâle» (le maître) vit un « harem» composé d'un certain nombre de « femelles» qu'il domine et de «célibataires » (mâles jeunes ou adultes sans femelles). Les rapports de « dominance » à l'intérieur de ce groupe sont variables et expriment à la fois l'agressivité et la sexualité. Les réactions sexuelles chez « ces primates sub­humains » ne sont pas toujours conditionnées par l'excitant physiologique spécifique. « Nombre de situations qui ne paraissent pas se rapporter directement à la sexualité déterminent des réactions sexuelles. Par exemple un singe se mettrait en position sexuelle lorsque l'on le maltraite ») (p. 93). Il n'existe pas de promiscuité sexuelle à l'intérieur du groupe, les rapports sexuels étant réglés sévèrement (les femelles sont généralement fidèles au « maître » et les céliba­taires sont exclus des rapports sexuels). Mais il se produit parfois d'étranges violations à cette « morale » sexuelle. Ainsi une femelle infidèle surprise par son mâle, pendant la fureur de celui-ci et elle-même étant très excitée, se fit inviter par deux mâles devant qui elle s'était mise en position. Mais « il est fréquent que les membres d'un groupe de femelles pratiquent l'homosexualité ... « 

 

1. A. MOLL, Libido sexualis, 1898, t. l, p. 369.  2. S. ZUCKERMANN, La vie sexuelle et sociale des Singes, trad. franç. incomplète de ]. ROSTAND, Paris, 1937.

 

Des soins mutuels, l'examen des parties génitales et l'activité de coït peuvent être pratiqués par le maître et le célibataire attaché à sa suite ou par l'un ou l'autre de ceux-ci et un mâle quelconque de la colonie, sans considération d'âge, avec qui des relations amicales s'établissent provisoirement. De telles relations commencent, d'ordinaire,. par des mouvements rapides des lèvres, des mâchoires et de la langue (que l'on décrit ordinairement comme un claque­ment des lèvres), tels qu'il s'en produit au cours de l'activité de nettoyage. Ces mouvements des lèvres et de la langue font partie essentielle de toutes les rela­tions amicales et sexuelles, à la fois comme préliminaires et concomitants. Par exemple, deux animaux étant assis l'un auprès de l'autre, ils tourneront la tête, les yeux se rencontreront, et ils commenceront immédiatement à claquer des lèvres. Par surcroît, l'un de ses animaux peut se lever, et se mettre en position devant l'autre. Alors viennent des claquements de lèvres plus marqués, parfois une série rythmique de grognements sourds et bas, et alors, ou bien les animaux se nettoient l'un l'autre, ou se chevaucheront, ou bien ils feront l'un et l'autre. Les femelles d'un harem se livrent également à l'homosexualité ; une femelle jouant le rôle du mâle et montant l'autre. Puisque les femelles des différents harems n'entrent. pas en contact les unes avec les autres, le comportement homosexuel féminin n'apparaît que dès que les harems comportent plus d'une femelle. Les femelles jouent également le rôle du mâle pour monter de jeunes mâles et il arrive rarement d'ailleurs, que des femelles adultes montent les célibataires attachés à leurs harems (pp. 117-178).

... Le comportement sexuel prépubère des chimpanzés ne se circonscrit pas à des relations hétéro-sexuelles. Ils ont également des activités homosexuelles. DWINA était la plus grande et la plus puissante des anthropoïdes de BINGHAM et, au début, ces relations physiques avec d'autres animaux, à part celles que le jeu pouvait déterminer accidentellement, se limitaient presque entièrement à des étreintes où elle les tenait de façon protectrice. Plus tard, son attitude devint plus manifestement masculine. Une fois, elle prit les parties génitales externes de WENDY dans ses lèvres - quoique, contrairement aux autres, elle fût personnellement indifférente aux attouchements exercés sur ses parties génitales. Comme si elle avait été un mâle elle couvrit fréquemment WENDY, et à l'occasion rechercha également le contact génital ventro-ventral avec elle. BINGHAM rap­porte une observation qu'il avait fait précédemment ,de chimpanzés femelles plus âgées se comportant homosexuellement, et attire l'attention sur ce fait que, là encore, c'était la femelle la plus grande qui jouait le rôle de mâle dans la copu­lation. Il décrit également une réaction homosexuelle particulière où les femelles parvenaient au contact génital mutuel en se tenant à quatre pattes, la face dans des directions opposées. Un comportement de même ordre chez les singes à toque adultes femelles a été observé dans le jardin zoologique de Londres. BINGHAM a observé moins d'activité homosexuelle dans son groupe entre les deux mâles, BILLY et PAN, qu'entre les femelles, WENDY et DWINA (pp. 209-211).

... Chez le mâle, de telles activités prennent une forme caractéristique.

L'un joue le rôle de la femelle et est monté par l'autre. Chez les femelles, on peut distinguer deux types distincts de contacts dit homosexuels. Le premier corres­pond à l'activite homosexuelle masculine, une femelle jouant le rôle du mâle et montant un compagnon femelle. La deuxième forme a été décrite dans un paragraphe précédent : deux femelles y recherchent le contact génital mutuel en se tenant à quatre pattes, face à des directions opposées.

... Même si l'on parvient à montrer que les jeunes primates subhumains ont de plus fortes tendances hétéro-sexuelles qu'homosexuelles, les faits n'en suggèrent pas moins que, si l'on néglige la fonction de reproduction, il n'y a pas de différence appréciable entre les manifestations de ces tendances diffé­rentes. On peut imaginer qu'à partir du moment où les mouvements d'un singe ou d'un anthropoïde sont bien coordonnés, il vit dans un milieu social qui détermine les réactions sexuelles. Dans une situation déterminée, il joue le rôle sexuel dominant, celui du mâle, tandis qu'un compagnon prend le rôle inverse, celui de la femelle et de la soumission. Un tel comportement peut être soit homosexuel soit hétérosexuel. Le comportement copulatoire dépend donc essentiellement de la domination qu'exerce l'animal, et à ce point de l'analyse, il semble que ce soit par accident si telle ou telle réaction se manifeste de façon homosexuelle ou hétérosexuelle (p. 219).

 

Naturellement dans tous ces comportements instinctifs le coït homo­sexuel paraît à la fois fréquent, facultatif, fortuit et déterminé par des situations affectives ou sociales contingentes, c'est-à-dire ne réalise pas un type d'homosexualité systématique. Mais comme nous le disions plus haut pour l'enfant, ces faits montrent que le comportement hétérosexuel dominant chez l'adulte, est précaire et facilement dominé aussi bien chez l'homme avant la puberté que chez le singe hors du «  rut ». Il y a lieu de remarquer en effet, avec ZUCKERMANN, que la forte poussée hormonale de l'œstrus chez la guenon (comme la forte poussée hormonale de la puberté) maintient solidement chez elle (et  par « ricochet » chez le mâle) les tendances sexuelles dans leur direction spécifiquement hétérosexuelle.

 

Les mœurs homosexuelles sociogénétiques. Nous venons de voir quelles profondes racines l'homosexualité plonge dans la couche primitive de la sexualité et l'amoralité. Nous avons déjà vu et verrons encore plus loin qu'elle peut à certains égards se confondre avec un « vice » de la nature, une « malformation ». Et cependant elle a pu entrer dans les mœurs de peu­ples civilisés et apparaître même à certains égards et à certains moments de l'histoire comme une forme « supérieure » des liens que EROS noue entre les hommes. Il est assez curieux de remarquer que c'est l'homosexualité masculine qui, si nous en exceptons les fameux concours de LESBOS et de TÉNÉDES, s'est donné comme une forme idéale de l' «  Amour » . Nous serons brefs sur cet aspect du problème tout entier dominé par l'image de SOCRATE caressant, avant de mourir, et loin de XANTIPPE, la chevelure de PHÉDON (1) , celles de GANYMÈDE ou du bel d'ALCIBIADE ou encore, celles-ci virgiliennes, de NISUS et EURYALE.

Les écrits de PLUTARQUE, d'ARISTO­PHANE, de XÉNOPHON, les poèmes d'ANACRÉON, les Épithalames de CATULLE, les Épigrammes de MARTIAL, les Satires de JUVÉNAL, le Satyricon de PÉTRONE nous ont transmis les mœurs des « gymnases » ou des « commensationes » de la « décadence païenne » (2)

 

L'esthétique de l'hermaphrodite dans la sculpture, les cultes phalliques, l'homosexualité de MICHEL ANGE (3), de Léonard DE VINCI (4) ont naturelle­ment trouvé leur écho dans les nostalgies de WINCKELMANN (5) comme de nos jours dans des œuvres comme celles de PROUST (6) ou de GIDE ... Contenue dans le mythe de la création hermaphrodite d'URANUS et inspiratrice du péché contre les Anges à Sodome, érigée en règle d'or par les écoles philosophiques de l'Hellade, ou en pratique plus ou moins ésotérique par les Caïnistes, les Nicolaïstes, les Cathares et Templiers, suspects de « bougrerie » (7), en mode raffiné à la cour d'HENRI III, tout au long de l'histoire dans l'Antiquité, chez les Grecs du temps de PLATON et d'ALEXANDRE ou à Rome (Jules CÉSAR, AUGUSTE, NÉRON, TIBÈRE, CALIGULA, HÉLIOGABALE, etc.), au Moyen Age dans les cours européennes, chez les princes turcs ou persans, à la Renaissance chez les artistes italiens et dans toutes les contrées du monde (le « Mal d'Orient » en Chine, au Japon, etc.), l'homo­sexualité masculine a pu paraître à des civilisations entières non seulement un vice « honorable » mais le paradigme de l'amour. Il faut bien pour que cette « perversion » ait pu ainsi s'élever périodiquement au niveau d'une institution sociale qu'elle trouve quelque complaisance dans la nature humaine et même qu'elle en exprime, comme nous l'avons vu, une aspiration primitive. Peut-être est-ce aussi, comme l'écrit O. SCHWARZ, parce que l'amour homosexuel comporte un aspect tragique que les natures roman­tiques et les poètes, avec BYRON (8) et RIMBAUD (9), ont trouvé dans leur génie lyrique un accord profond entre l'amour « maudit » et leur sensibilité.

 

1. L'historique de l'homosexualité à travers les âges, les civilisations et chez les person­nages illustres est très bien fait dans les livres de J. CHEVALIER (1893, pp. 57 à 159) et A. MOLL (trad. franç., 1893, pp. II à 76). Depuis lors rien de nouveau n'a été ajouté.  

2. Cf. DUGAS, L'amitié antique d'après les mœurs populaires et les écrits des philosophes. Paris 1894.

3. La vie de Michel-Ange, par Romain ROLLAND et Henry THODE, Michel-Angelo und das Ende dçr Renaissance.

4.Cf. l'étude de FREUD, Eine Kindheitserinnerung des Leonardo de Vinci, 19IO.

5. Cf. JUST! et MOLL, La vie de Winckelmann. Dans son livre « Les perversions de l'instinct génital » (trad. franç., 1895) A. MOLL avait consacré plusieurs pages au cas de J. J. WINCKEL­MANN le grand critique et esthète allemand (I717-1768).

6. La Recherche du Temps perdu nous découvre presque à chaque page la doublure homosexuelle des relations sociales et cette confrérie si magistralement décrite dans les premières pages de Sodome et Gomorrhe (édition originale, 192I, p. 269). Le livre de A. MAUROIS, A la recherche de Marcel Proust (I949) permet de saisir .le côté» de l'auteur auquel nous renvoie. le côté» des personnages de cette prestigieuse vision spéculaire du monde.

7.  Les « mœurs impures » de ces sectateurs ou hérétiques paraissent d'ailleurs peu plausibles (cf. par exemple un livre ancien Le livre des Mystères, de HENNE AM. RHYN (I869) et un ouvrage récent: La croisade contre les Albigeois, de BELPERRON (I944, p. 75).

8 .Cf. HAVELOCK ELLIS, t. II, pp. 45-66. ver: 3  Autoerotismo y simbolismo sexual en Havelock Ellis

9. . A. GARMA, Essai de Psychanalyse d'A. Rimbaud, Revue Ir. de Psychallalyse, 1938, IO, p.383.

Mais quelle que soit l'étendue vertigineuse de ce problème, il nous suffit ici d'en avoir marqué la valeur anthropologique cruciale.

Les fantasmes inconscients de l'homosexualité. Le jeu des fantasmes qui investissent l'image de soi et du partenaire d'une valeur homosexuelle est une des découvertes les plus importantes de la psychanalyse. Nous ne pouvons plus penser de nos jours le problème de l'homosexualité sans y projeter les imagos inconscientes, les « complexes »  fondamentaux du développement libidinal. Elle ne nous paraît plus comme une « donnée » simple mais comme un composé où se réfractent, pour le constituer, les divers stades de l'identification et de l'objectivation sexuelle.

R. KUMMER (1) a récemment exposé l'ensemble des « mécanismes » inconscients de l'homo­sexualité d'après les conceptions de FREUD, de FENICHEL, de SCHULTZ­HENKE, etc. Chez l'homme il énumère : la fixation à la mère, l'angoisse de la castration secondaire à l'œdipe ou le jeu de l'inceste quand le garçon est fixé à sa mère. Quand il s'agit d'une mère « méchante » il y a destruction précoce de la valeur amoureuse de la femme et identification au sexe dont dépend la plus grande frustration (mère sans pénis), d'où le désir d'être aimé par le père. Quand le père est un « père terrible » la libido reste refoulée au stade sadique-anal. Quand le père est, au contraire, « bon » il y a inves­tissement érotique de sa personne. Chez les femmes, KUMMER expose beaucoup plus sommairement qu'il peut s'agir soit d'une frustration d'amour de la part du père, qui porte la petite fille à refuser ou à craindre l'amour bissexuel, soit d'une identification au père, soit d'un désir d'aimer comme le père aime la mère, etc.

Toutes les observations publiées par les psychanalystes, tous les ouvrages et revues de psychanalyse sont remplis d'innombrables analyses de «  méca­nismes » de ce genre. Elles ne manquent pas de paraître souvent artifi­cielles, confuses et parfois contradictoires tant la dialectique et la casuistique de ces sentiments et de ces attitudes vitales se prête peu à des formulations algébriques et géométriques. Cependant il suffit d'avoir conduit quelques analyses pour se rendre compte que, pour si amphigouriques qu'elles soient, les analyses des fantasmes inconscients saisissent une réalité. Cette réalité il nous faut tenter de la décrire, au travers de la complexité des liens qui se nouent et se rompent entre les imagos fondamentales de la situation triangulaire que composent entre elles l'image sexuelle de soi et les images des parents.

Le problème (2 )qui se pose au petit garçon dans son programme vital de maturation sexuelle est de s'identifier au père et à sa fonction virile aussi détachée que possible de l'image incestueuse et tabou de la mère. Il doit  pouvoir aimer une femme comme son père aime sa mère sans aucune gêne ou entrave provenant soit d'une trop grande opposition à l'identification au père, soit d'une trop grande affinité pour l'identification à la mère. Ce problème se résout quand est tranché le nœud gordien du fantasme de castration, c'est-à-dire l'angoisse liée à l'œdipe. Si nous ajoutons enfin que l'enfant doit rompre une autre adhérence plus profonde encore, celle qui l'unit à lui-même et qui risque de l'empêcher de projeter sa libido dans un objet autrement sexué, nous aurons une vue à peu près claire des difficultés de son choix objectaI. Ce sont les accidents de ce mouve­ment de projection objectale, c'est-à-dire les fixations à un certain nombre d'accrochages possibles, qui constituent les fantasmes de l'homosexualité.

Voici comment peuvent se schématiser les diverses figures complexuelles qui altèrent chez le garçon la fixation libidinale sur un individu d'un autre sexe. Tout d'abord les fantasmes narcissiques et auto-érotiques peuvent fixer la libido sur son propre corps et ultérieurement, adolescent et adulte, il ne pourra désirer chez le partenaire que lui-même. C'est dire que son choix objectaI sera à tendance homosexuelle.

- Vis-à-vis de l'image maternelle, deux situations œdipiennes fondamentales doivent être considérées. D'abord l'identification à la mère, pouvant aller jusqu'à l'incorporation totale de l'objet aimé, jusqu'à l'introjection et l'assimilation sexuelle (les fan­tasmes de la « mère phallique » en est une expression). Ensuite celle de la sexualité perçue à travers les images de la rivalité du « père terrible et castrateur » , punissant la culpabilité incestueuse, à l'égard de la mère. Dans le premier cas, ou bien l'objet se laisse investir et devient l'image de la mère captative, ou bien il se dérobe et détermine un sentiment profond de frustration qui ne se compense que par l'assimilation nostalgique au sexe maternel. Dans le deuxième cas l'image du sexe maternel est soit frappée de tabou (impuissance), soit « autorisée » seulement sous forme d'un choix objectal symbolique et paradoxal (partenaire à type « maternel »

 - A l'égard de l'image du père, si l'image maternelle est dominée (mère méchante, père tendre) par l'image du père, il s'établit soit une identification érotique au père, mais une identification incomplète dont le choix objectaI sera encore le sexe masculin (c'est-à-dire qu'au lieu de s'identifier à la virilité paternelle dirigée vers la mère, l'enfant s'identifie à la virilité du père tournée vers lui), soit une terreur du père telle que la peur d'être puni dans les rapports hétérosexuels refoule la sexualité vers le plan de l'homo­sexualité narcissique et même de l'érotisme sadique'-anaI.

Le problème qui se pose à la petite fille est analogue sans être toutefois identique tant en raison du rôle de la mère auprès du nourrisson des deux sexes que de la valeur inégale de la morphologie sexuelle dans les fantasmes enfantins. Le but poursuivi - et, encore une fois, moins simple ou facile qu'on ne se l'imagine comme en témoignent les cas si nombreux de « frigidité » de la femme - est l'identification à la fonction féminine et maternelle de la mère. Une des plus grandes difficultés rencontrées est ici l'acceptation de la féminité, c'est-à-dire de l'absence de pénis, difficulté liée naturellement à la fixation œdipienne sur l'image du père et à son assimilation.

Les fantasmes narcissiques et auto-érotiques sont, chez la petite fille, neutralisés par les fantasmes de la perte du pénis par la castration, de telle sorte que la forme la plus répandue d'auto-érotisme est centrée sur le clitoris en tant qu'il est un organe non pas « féminin » mais « masculin ».

 Chez le petit garçon l'auto-érotisme est celui de la propriété phallique, chez la petite fille il est encore « phallique », mais indirectement par les fantasmes de « l'envie du pénis ». Dans les deux cas l'auto-érotisme rive la libido à l'homosexualité (celle du phallus qu'ont les petits garçons, celle du phallus perdu ou réduit des fantasmes de la petite fille).

 - L'image paternelle exerce en tant qu'image de l'autre sexe une attirance 'privilégiée ; l'identification au père est cependant chez la petite fille moins forte que l'identification à la mère chez le jeune garçon car l'investissement du corps de la mère et spécialement de ses seins et de ses soins la contrebalance. Elle prend plus profondément ses racines dans « l'envie du pénis » qui devient envie du pénis paternel et oriente le système libidinal vers une tendance à une « protestation virile » essentiellement homosexuelle. Les relations qui unissent la petite fille à son père sont naturellement frappées d'inter­diction et le complexe de castration s'introduisant dans le circuit libidinal prohibe l'acte hétérosexuel dont le fantasme primitif consacre le caractère criminel et punissable.

- L'image maternelle, celle à laquelle la petite fille doit s'identifier jusqu'à assumer son rôle de femme et de mère est troublée par la fixation œdipienne sur l'image du père. Deux éventualités là encore peuvent orienter vers l'homosexualité. Soit celle de la « mère castratrice » dont le sexe apparaît comme une menace et dont les relations sexuelles avec le père se présentent comme un acte dangereux, fantasme qui refoule encore la libido de l'enfant vers l'identification à l'image protectrice du père, c'est-à-dire du sexe opposé ou à celle de la « mère captative » , bonne en soi et hors de toute relation dangereuse avec le sexe opposé, fantasme qui identifie ici tellement la petite fille à sa mère que celle-ci devient un objet érotique et homosexuel.

Ainsi tous les accidents de la dialectique instinctive qui unit l'enfant à l'image de ses parents conduisent à l'homosexualité ou tout au moins à l'inhibition de l'hétérosexualité. Qu'est-ce à dire? Ceci que les forces d'aimantation ou « d'aimance » qui constituent la libido ont tendance dans leur circuit naturellement fermé à s'investir dans la période d'indifférencia­tion du choix objectaI sur des objets inadéquats à l'exercice de fonctions sexuelles adultes. C'est naturellement dans les « imagos », c'est-à-dire dans les fantasmes qui expriment ces relations que se jouent les drames les plus profonds de l'humanité, ceux-là même que la tragédie antique a érigés en images fulgurantes et imprescriptibles. L'action qui est vécue au travers des personnages de la situation triangulaire fondamentale est celle-là même qui se déroule inscrite sur le plan des « perversions ».

L'homosexualité, c'est-à-dire la déviation de la forme sexuelle sur un objet «artificiel » est une des «scènes » les plus fréquentes de ce théâtre des ombres, car elle invertit, en les investissant sur l'image de l'autre, toutes les forces par quoi l'enfant doit s'identifier à l'un de ses parents, et seulement à une moitié du couple qu'ils représentent,. à la moitié qu'il est et doit être. C'est parce que le « sujet » et l' « objet »  de la vie sexuelle d'un enfant ne sont pas rigoureusement déterminés dans cette situation, parce que ce qu'il doit être n'est pas strictement équivalent à ce qu'il est, que le développement même de son existence risque de se fixer malencontreusement aux person­nages qui lui ont donné la vie, que l'enfant peut se prendre aux illusions du miroir qui, sous de multiples faces, lui renvoie soit l'image de lui-même, soit, à la place de l'image de l'être qu'il doit être, celle de l'être qu'il doit aimer.

Toute la psychologie de l'inconscient de l'adulte reflète ce renversement, ces confusions, ces dédoublements d'image et, par conséquent, des ten­dances affectives qu'elles représentent. On s'étonne parfois de la subtilité des analyses qui décomposent ou retrouvent, sous la diversité des plans, la stéréotypie des clivages, la fixité des contours, les inversions ou juxtaposi­tions de formes, les imagos directrices de la trajectoire érotique, mais ce ne devrait être que pour les admirer. Par contre, après avoir rendu hommage à sa sagacité, il faut bien demander à la psychanàlyse si c'est bien à cette organisation de l'insconscient qu'est due toujours et néces­sairement la triche sexuelle par quoi un homme se plaît à être femme ou à aimer le corps d'un homme, par quoi une femme se plaît à être homme ou à aimer le corps d'une femme. Autrement dit, après avoir mis en évidence la réalité des fantasmes homosexuels inconscients, il s'agit de savoir s'ils sont une condition nécessaire et suffisante de l'homosexualité, si notamment la structure même du moi, c'est-à-dire la forme de son développement n'intervient pas pour modifier l'élan inconscient, le dépasser ou y revenir.

 

L'intersexualité anatomo-physiologique. Nous avons déjà signalé plus haut - et c'est un leit-motiv de cette étude - que' non seulement les fonctions sexuelles étaient soumises à des variations qui altéraient leur finalité hétérosexuelle, mais que l'appareil génital lui-même pouvait, dans les cas d'hermaphrodisme, souffrir de curieuses malformations qui juxtaposent des caractères de l'un et l'autre sexe dans le même organisme. Tous ces faits se rejoignent pour imposer l'idée que le « sexe » se différencie seulement au cours du développement et qu'il existe des états initiaux «ambosexuels » qui persistent plus ou moins longtemps. De telle sorte que le problème de l' « indifférenciation » sexuelle, de l'ambosexualité, de l'hermaphrodisme et à certains égards de l'homosexualité pourrait se réduire à un problème chro­nologique et structural, celui du retard de la différenciation. L'idée centrale d'une pareille hypothèse est donc celle qui correspond au concept d' « inter­sexualité » (1) dominé lui-même par la loi de « ambosexualité »primitive.

Les glandes sexuelles dérivent de l'ébauche gonadique (éminence génitale, voisine de l'ébauche surrénale). Leur tissu reproducteur est sexuellement indifférencié, alors que leur tissu endocrinien est sexuelle­ment différencié. Quant aux « voies génitales » leur ébauche embryonnaire est primitivement double (canal de WOLF et canal de MULLER). Du canal de WOLF dérivent l'épididyme, le déférent et les vésicules séminales; le canal de MULLER constitue par son développement les trompes, le canal utéro-vaginal chez la femme et l'utricule prostatique chez l'homme. Les organes génitaux externes se différencient dans la région du bouchon cloacal, leur formation et celle de l'urèthre sont inséparables (chez la femme, clitoris et grandes lèvres). La physiologie expérimentale a permis de réaliser par injections hormonales des· états intersexuels mais essentiellement transitoires, c'est-à-dire que le développement qui se polarise systéma­tiquement vers la formation de tous les organes propre à un sexe peut être entravé et changer momentanément de sens. Rappelons les expériences de DANTCHAKOW chez les oiseaux: il a injecté de la folliculine, au quatrième jour, à des embryons de poulets destinés à devenir des mâles; la gonade gauche de ces embryons s'est développée en produisant une couche d'ovocytes tandis que la gonade droite a donné un ovotestis. Par contre, la masculinisation expérimentale s'est montrée plus précaire. Les carac­tères sexuels secondaires portant sur les phanères (poils, plumage, écaille des poissons, cellule fragmentaire, « parure de noces », sur le tonus muco­élastique-érectile (crête) et les dépôts graisseux, le principe de toutes les expériences entreprises est d'opérer une castration ou des greffes et d'étudier ensuite .le rôle des « cholones » et des « hormones »  sur ces caractères. Les expériences de PEZART, chez les galinacés, sont à cet égard intéressantes: la castration des poulettes détermine la production d'ergots propre au sexe masculin, les greffes réalisent de véritables « mosaïques » des carac­tères. Ces modifications expérimentales dans la morphologie des animaux en voie de formation demeurent cependant rares.

C'est dans une tout autre perspective que se placent CHAMPY et TUSQUES. Pour eux un certain nombre de caractères ambosexuels sont dus à la maturité génitale quelle que soit son orientation vers l'un ou l'autre sexe. (C'est à cette catégorie de caractères qu'appartiendraient notamment les hormones sexuelles.) Il existerait donc, commune aux deux sexes, une couche de caractères morphologiques et de comportements sexuels. Il est inutile de souligner l'importance de ce substratum ambosexuel pour le problème de l'homosexualité. C'est ainsi d'ailleurs que pour TUSQUES le comportement polarisé sur un objet hétérosexuel est un phénomène « secondaire ».. Une telle conception des faits d'intersexualité permet donc d'aller plus loin que les travaux de SAND, PEZARD, etc., ne l'indiquaient. Les variations spontanées ou expérimentales des caractères ne mani­festent pas seulement la possibilité de passage d'un sexe à l'autre, mais découvre un fond commun de la morphologie et au comportement sexuel, fait qui concorde avec cet autre fait auquel nous faisions allusion plus haut, savoir que le développement embryologique se produit à partir d'une indifférenciation primitive.

 

1. Cf, sur ce problème: R, GOLDSCHMIDT, Mechanicismus und Physiologie der Geschlechts­bestimung, Berlin, 1920; Knud SAND, Der ,Hermaphrodismus in Wirbeltieren, in Handbuch der normal und patho. Psychologie, 1926; G. MARANON, L'évolution de la sexualiré el les états intrersexuels, Paris, 1931; M. ALLAIX, De l'inversion sexuelle à la formation et à la détermination des sexes, Paris, 1930; TUSQUES, Les caractères ambosexuels et l'ambosexualité des hormones sexuelles, Paris, 1935. On trouvera dans l'Encyclopédie médico-chirurgicale un excellent article de HUGUET sur les caractères arnbosexuels et les états intersexuels. Les travaux expérimen­taux les plus connus sont ceux de STEINACH (1894), PEZARD (1918), ceux de Knud SAND, sur les cobayes (1926), de CHAMPY et ses collaborateurs (1922-1930), de CANDROIT (1930), de E. WOLF, etc. Le traité de Sexologie, de HESNARD, contient une bonne mise au point pour l'époque, notamment dans les chapitres consacrés à la sexomorphologie et à la sexoendocrino­logie. Il a étudié spécialement l'aspect hormonal des problèmes dans son étude « Homo­sexualité et endocrines» (Évolurion Psychiatrique, 1933, III, p. 33).

 

Reste donc à supposer que c'est le milieu hormonal qui est le facteur déterminant du sexe. Or à cet égard, les conceptions des physiologistes et biologistes se sont beaucoup modifiées depuis plusieurs années ( 1). Du point de vue physiologique, ces hormones n'ont pas un pouvoir exclusif de masculinisation ou de féminisation. Ainsi la testostérone a un pouvoir féminisant chez la souris castrée ou la rate impubère, la folliculine à forte dose est masculinisante et peut développer la crête du chapon, la progesté­rone a un pouvoir plus nettement virilisant encore. De plus, on a pu mettre en évidence des hormones de l'un et l'autre sexe dans les tissus de l'homme et les sécrétions des animaux et de l'homme normal. Ainsi LOEwE et VOSS-SUBKE, etc., ont trouvé des androgènes dans les urines de femmes (20 à 50 unités internationales de déhydroandrostérone par litre) et des œstrogènes chez l'homme (40 à 70 U. S. par litre d'urine).

On a donc pensé que la différenciation sexuelle pourraît être déclenchée par d'autres glandes endocrines tenant sous leur dépendance les gonades. Longtemps on s'est tourné vers l'hypophyse (ASHEIM et ZONDEK), soit sur l'adeno-hypophyse ou la pars intermedialis. Actuellement les travaux des biologistes et chimistes se portent surIes stéroïdes surrénaux (17 cetosté­roïdes). A part l'œstrone, tous sont des androgènes. D'après BROSTER (2) l'enfant possède une forme origineile qui est « vaguement » hétérosexuelle (sexualité chromosomique). Jusqu'à la huitième semaine l'embryon ne paraît pas manifester d'activité glandulaire (réactions à la ponceau fuchsine chez les femmes).

 

1. Du point de vue chimique les substances endrogènes, la tesrostérone (C 10, H 28,02), l'androstérone (C 19, H 30, 0 2) et la déhydroandrostérone, qui ne diffère du cholestérol que par sa fonction cétone en C 17, diffèrent assez peu de la folliculine et encore moins de la progestérone (C 21, H 30, 0 2) à fonction cétone fixée en C 17.

2. BROSTER, Adrenal Cortex and intersexualiry, 1938 et BROSTER et CLIFFORD ALLEN, British Medical Journal, 1945.

 

Après cette période chez les mâles apparaît une différen­ciation histologique due à la sécrétion androgénique surrénale qui dure jusqu'à la vingtième semaine et diminue ensuite; chez les femelles cette période d'activité androgénique apparaît également mais dure seulement de la onzième à la quinzième semaine. BROSTER admet que cette phase androgénique chez la femelle survient au moment de la différenciation des cellules du lobe antérieur de l'hypophyse et que c'est l'influence pituitaire qui inhiberait le développement androgénique amorcé chez elle. La femelle serait donc un « mâle supprimé » (1)

Ceci nous conduit maintenant à envisager un autre aspect biologique de la question, le rôle du facteur chromosomique, de l' hérédité. En effet, en dernière analyse, les travaux sur la physiologie hormonale de la différen­ciation des sexes nous ramènent à des notions du genre « de sexe chromo­somique »  ou de « formes génétiques de la sexualité », etc. En définitive tout paraît se passer comme si le développement endogène de la spécialisa­tion sexuelle utilisait des mécanismes neuro-hormonaux et notamment pituito-surréno-gonadiques, mais dépendait d'une fonction génétique fondamentale d'orientation. GOLDSCHMlDT (2), étudiant les croisements de «lysmatria dispar », a pu réaliser, en une série ininterrompue, la production de toute la gamme des formes hermaphrodites possibles. Il a été ainsi conduit à admettre que les facteurs M (masculin) et F (féminin) figurent chez tous les individus. Il admet que la formule « mâle » est de type M. M. F. et la formule « femelle » M. M. FF. Certains individus sont constitués selon une répartition génétique de ces facteurs telle que, lorsque F domine M, à leur structure génétique correspond une homosexualité phéno­typique. C'est précisément ce qu'a tenté de démontrer en une série de travaux statistiques Théo LANG (3). Il est parti de l'hypothèse de « l'intersexualité » que GOLDSCHMlDT dans ces travaux de 1912 à 1929 avait, comme nous venons de le voir, établie sur une base expérimentale. Selon cette hypothèse il y aurait plus de sujets masculins (phénotypiquement masculins) dans les fratries d'homosexuels hommes que dans la moyenne de la population.

 

1. Que les hormones tiennent sous leur dépendance tout ou partie du mécanisme de diffé­renciation sexuelle, reste donc un problème irrésolu. Certains faits, non pas seulement des faits « expérimentaux »  (et peut-être à cet égard conjecturaux de par leur rareté même) mais des faits d'observation courante, montrent cependant l'importance du milieu hormonal: les pous­sées de la puberté, de l'œstrus donnent incontestablement une hyperactivité sexuelle dans le sens de la différenciation. Inversement (MARAÑON) la castration et l'involution ont tendance à opérer une « dédifférenciation ». Les résultats thérapeutiques par la castration des pervers sexuels sont à ce sujet impressionnants, cf. les travaux de Knud SAND (Nord Med., 1940), de A. L. C. SALIES et S. S. WINTE (Psych. BI. Néerl., 1941), de Carl Heinz RODENBERG (Off. Gerdh. Dienst, 7 A z25, 1941) et de THUERLMANN (Archives suisses de Neuro., 1940) qui ont obtenu jusqu'à 80 pour cent de succès par ce traitement des anomalies sexuelles.

2. GOLDSCHMIDT, Mechanismus und Physiologie des Geschlechtsbestimmung, Berlin, 1920. 3.

3. Théo LANG, Beitrag zur Frage der genetischen Bedingtheit der Homosexualitiit, Zeiuch. f. d. g. Neuro, 5 articles de 1937 à 1940, t. 155 à 170.

 

Il a étudié d'abord les fratries de 500 « Probanden » homosexuels de Munich et il a trouvé effectivement la proportion 115,25/ 100 par rapport ; à la moyenne au profit du sexe masculin. En ne tenant compte que des « vrais »  homosexuels (ayant plus de 25 ans) la proportion atteignait 122,64/100 par rapport à la moyenne au profit du sex masculin. Chez les homosexueles mariés elle n´était plus que 107,9/100. Le nombre d´hommes dans les fraties d´homosexuelles était suelement de 75,24/100. Chez les demi-frères de même père la proportion était de 146,3/100. Chez les demi-frères de mêmem mère 93.1/100.

………………..

Malgré les critiques de SCHULTZ (2), on ne peut pas ne pas être impres­sionné à la lecture des travaux de Théo LANG. Ils semblent indiquer que tout au moins pour un petit nombre (10 à 20 %) de cas d'homosexualité il s'agit d'individus dont la structure génotypique est intersexuelle, celle « d'hommes-femmes », puisque là, où les prévisions conformes aux statisti­ques portant sur la population moyenne on deVFait trouver 106 hommes pour 100 femmes, on trouve 121 hommes pour 100 femmes (3)

 

1. Cf. les cas réunis par SANDERS (Homosexuelle Zwillinge. Genetica. 1934). MOREL et MONTMOLLON (Archives suisses de Neuro., 1943, 51, p. 150) ont publié un cas de jumeaux univitellins concordants au point de vue de l'homosexualité.

2. SCHULTZ, Bemerkungen zu der Arbeit von Théo LANG über die genetischen Bedingt­heit der Homosexualitiit, Zeitsch. j. d. g. Neuro., 1937, 137, pp. 575-578.

3. Théo LANG, Etude of the genetic determinative of homosexuality, J. Nervous and Mental Diseases, 1940, 92. Depuis lors R. A. DARKE (Heredity as an etiological factor in homosexuality, The J. of Nervous and Mental Diseases, 1948, 107, pp. 251 à 268) ayant étudié 100 homosexuels au Centre Médical de Prisonniers de Springfield MISSOURI, n'a pu mettre en évidence ce facteur héréditaire de l'homosexualité. Pour les « sodomistes » passifs il existait un plus grand nombre de femmes dans la parenté que moyennement.

Ce type de mélange hermaphrodite (androgynes, gynandrie, féminisme, virilisme, etc.) de caractères ambisexuelsa toujours été soigneusement recherché par les cliniciens, notamment par l'étude des caractères sexuels

 

 On sait que ceux-ci se répartissent dans les deux sexes selon le schéma spécifique suivant : chez l'homme pilosité faciale et sternale, pilosité pubienne remontant sur la ligne blanche, prédominance du système locomoteur et du développement scapulaire sur le pelvien, larynx très développé, répartition typique abdominale de la masse adipeuse. Chez la femme: chevelure longue, absence de pilosité faciale et stermale, triangle pileux pelvien, système locomoteur faible, développement pelvien, larynx peu développé, répartition de la graisse dans le tissu adipeux fessier et mammaire. C'est en fonction de ce schéma que l'on a pu noter fréquem­ment 1 chez l'homosexuel masculin des caractères sexuels secondaires féminins (graisse, développement pelvien, voix aiguë, impossibilité de siffler, démarche à petits 'pas, etc.) et chez l'homosexuelle des caractères masculins (développement scapulaire et musculaire, voix grave, possibilité de siffler, pilosité faciale et sternale, etc.).

Ainsi le problème de l'homosexualité touche à sa limite à celui de l'her­maphrodisme et s'il est absurde de vouloir réduire toute l'homosexualité à l'hermaphrodisme (en ignorant l'écart qui sépare les formes d'homosexua­lité de la libido et ses déterminations biologiques) il est peu raisonnable de n'en pas tenir compte (en ignorant l'importance du courant hormonal et de l'orientation chromosomique dans la différenciation du sexe).

 

1. Cf. MARAÑON, L'évolution de la sexualité et les états intersexuels, Paris, 1931. ver: Historia de la sexualidad: Del "Onanismo" de Tissot, al Informe sobre la sexualidad humana de Masters W.H. y Johnson V.  

2. D. SILVERMAN et W. R. ROSANOFF, Electroencephalographie and neurologie studies of Homosexuals, J. of and ment. Diseases, 1945 .

3· Ben KARPMANN, Mediate psychotherapy and the acut homosexual Panic. J, of ment. Diseases, 1945, 98, p. 493.

 

Les processus organiques de déviation homosexuelle. Nous avons déjà dit pour ce sujet l'essentiel en mentionnant les expériences sur l'action des hormones, de la castration, etc. Mais nous devons, pour être complets dans notre « tour d'horizon » des problèmes pathogéniques de l'homo­sexualité, faire état d'un certain nombre de faits. Notamment nous devons signaler l'influence des affections cérébrales sur l'homosexualité. Nous aurons l'occasion de revenir plus loin (et surtout dans l'Étude que nous consacrerons aux troubles psychiques de cette affection) sur les perversions de l'encéphalite épidémique qui affectent assez souvent la forme d'aberrations sexuelles à type d'homosexualité. Dans une statistique portant sur 55 cas d'homosexualité masculine observés au « Medical Centres of Federal Prisoners »  Daniel SILVERMAN et William R. ROSANOFF (2) ont trouvé des trou­bles cérébraux dans 16 cas et des antécédents neurologiques dans 22 cas. Dans 75 % des cas il existait une altération de l'E. E. G.Très intéressants sont aussi les cas de crises d'homosexualité de type de la « Kempf's desease », dont Ben KARPMANN (3) a rapporté une observation. W. SCHULTE (4) a signalé un fait analogue de pulsions homosexuelles associées à des troubles de la régulation hypnique. Si ces cas qui pourraient indiquer comme celui de PARHON (1) une atteinte de la région infundibulo-hypophysaire ou plus généralement diencéphalique sont rares, ils ne peuvent pas cependant être tenus hors du débat. De même que l'action des toxiques, spécialement de l'alcool et surtout de la cocaïne (2).

 

Les diverses théories pathogéniques qui se proposent d'expliquer l'homosexualité n'ont donc que l'embarras du choix. Elles y échappent généralement en présentant une conception de l'homosexualité qui « scoto­mise» tous les faits qui n'entrent pas dans la catégorie qui constitue le centre de leurs explications.

De la première et de la troisième catégorie de faits dépend la con­ception  psychanalytique de l'homosexualité. Celle-ci consiste, selon FREUD, en un retour à la vie infantile ou dans la fixation à un système de pulsions partielles, selon les schémas complexuels que nous avons exposés.

De la deuxième catégorie de faits se déduit une explication de l'homo­sexualité qui la considère comme une forme de l'amour pour autant qu'il constitue un mode d'existence, une « manière d'être au monde» qui dépend de son monde (3). C'est pourquoi les points de vue anthropologiques comme ceux de SCHWARZ ont tendance à centrer le problème sur les formes « supérieures» de l'homosexualité, c'est-à-dire au point où l'homosexualité coincide avec un monde de valeurs propres tout en s'efforçant de les présenter comme une forme pathologique et vide de l'existence. Ceci naturellement appelle et justifie la critique de M. Boss, qui y voit dans le cas de sa patiente Claudine, une modalité propre de «  l'être-deux » dans l'amour, mais convient que cette manière d'être est comme « étranglée »; ce qui nous paraît revenir au sens « tragique » de l'homo­sexualité d'après O. SCHWARZ. Tant il est vrai que dans cette perspective le problème des valeurs étant à peu près impossible à poser, les notions de « normal » et de « pathologique », de « déformation » ou « de mode d'existence » perdent peut-être leur sens mais non leur exigence.

1. PARHON, Annales Médico-Psychologiques, 1931.

2. MAlliR, La cocaïne, trad. franç., PAYOT, 1930.

3·  « L'individualité, disait HEGEL, est ce qui est son monde comme sien. » (cité par M. Boss).

 

C'est enfin sur la quatrième et cinquième catégorie de faits que s'appuient les conceptions « biologiques » et notamment « onstitutionna­listes » et « génétiques » ou «  hormonales » de l'homosexualité considérée comme une forme de l'hermaphrodisme, c'est-à-dire comme une « mal­formation » et non plus comme une « perversion » Mais il est bien évident qu'il est impossible de faire entrer tout le champ de l'homosexualité dans cet étroit secteur et la notion même de « perversions » homosexuelles à peine chassée revient au galop ...

Toutes les études, toutes les conceptions de l'homosexualité se résu­ment en ces quelques positions. Toutes y ramènent ... toutes en partent. Pour nous il suffit de les énoncer pour voir clairement qu'aucune d'elles ne peut nous satisfaire qu'à la condition de forcer les faits et qu'il importe là encore de considérer le problème en fonction des structures hiérarchisées de l'être et des niveaux de modalité d'existence

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C. LES NIVEAUX STRUCTURAUX ET LES FORMES D'EXISTENCE HOMOSEXUELLE.

L'ouvrage le plus important écrit des dernières années sur le problème qui nous occupe est certainement celui d'Oswald SCHWARZ (1931) auquel nous avons fait, déjà plusieurs fois, allusion.

« ….sic –según Schwarz (1931)- L'homosexualité doit au contraire être l'objet d'une analyse anthropologique qui la présente pour ce qu'elle est, une forme d'existence tragique centrée sur l'immaturité (Unreife) de la personnalité qu'elle soit déterminée par une anomalie psycho-physique (infantilisme somatopathologique) ou par la situation problé­matique parentale (Elternproblematik). Le sens profond d'une existence homo­sexuelle est d'être dépourvue de sens ».

 

Comme nous le faisons remarquer, nous ne pensons pas que ce point de vue « anthropologique »  qui nivelle tout le problème le rende totalement intelligible et s'adapte à tous les faits. Nous sommes maintenant assez familiarisés avec tous les problèmes psychiatriques particuliers pour savoir qu'ils se présentent tous de la même façon, qu'ils s'offrent à nous, par leur « tranche », sous le même aspect et que par conséquent ils doivent être tous traités de la même façon. Nous retrouvons ici les mêmes difficultés inhé­rentes au problème de l'hystérie, des hallucinations, des délires, de l'anxiété, de l'hypochondrie, etc. Car ce que dit O. SCHWARZ excellemment de la thèse de l'intersexologie, qu'elle n'explique l'homosexualité que dans la mesure même où elle détruit son concept (2), peut se dire des théories mécanicistes de l'hystérie des délires et de l'hypochondrie, etc. L'étude de la totalité séméiologique de ces formes anormales de la vie psychique nous contraint d'admettre que, si à leur base ou sous leur forme la plus « neurologique », ces phénomènes se confondent avec les perturbations qui les fondent (troubles sensoriels, neuro-végétatifs, du schéma corporel, etc.), ils sont aussi l'expression d'un écart organo-clinique qui caractérise les structures psychopathologiques. Cela revient à dire que - et c'est le thème principal et sans cesse retrouvé de ce volume d'études - nous appelons d'un même mot des phénomènes de structure très différente, de niveaux différents. Sans doute y a-t-il quelque chose de commun à tous les faits d'homosexualité, c'est la satisfaction érotique recherchée avec un parte­naire du même sexe. Mais les conditions psychiques de ce désir, de ces pratiques, la phénoménologie même des relations qui unissent l'homo­sexuel à son objet ou à l'image qu'il s'en fait, l'érotique propre du vécu ou des fantasmes du sujet, la différenciation même de son propre sexe et de sa dynamique fonctionnelle sont autant de variables qui diversifient jusqu'à l'infini les niveaux d'une « homosexualité », irréductible en tous cas, à un dénominateur commun qu'il soit biologique, psychanalytique ou « anthro­pologique ».

Si nous voulons, dès lors, ne fût-ce que pour synthétiser les analyses fragmentaires éparses dans cette étude, considérer les niveaux les plus typiques d'homosexualité, nous pouvons les réduire au schéma suivant qui « recoupe » d'ailleurs la plupart des classifications proposées, ce qui pour nous est une manière d'en démontrer le bien fondé.

 

1º L'homosexualité du niveau éthique (1). Elle est alors « vertu» ou « vice ».

Vertu dans les formes de société ou encore dans ces fragments de société, ces milieux culturels où elle représente un « idéal », le fameux idéal de « l'amour grec » ou de la «subversivité » des « esthètes ». Vice quand, au regard de l'inconscience morale jugée comme telle, faisant figure de « faute », de «péché » ,elle est recherchée ou éloignée comme tel. Dans ces deux cas, elle est prise dans un monde d'intentionnalité qui tend vers la produc­tion d'une forme érotique exceptionnelle, seule capable d'exhausser l'être hors de sa nature ou de lui faire goûter à un plaisir défendu. La « contre­nature », la valeur artificielle de l'érotique homosexuelle se confondent ici avec l'idéal éthique et hédonique de l'amour. C'est sur le plan de l'esthétique-éthique, ou de l'esthétique du «maudit », du « noir », du « vice » et du crime qu'elle est vécue et voulue. L'homo­sexualité affecte alors et dans les deux cas une forme d'existence passion­nelle, c'est-à-dire qu'elle représente une tension de l'être qui s'exaspère ou se consume dans la recherche d'une fin tragique au drame du désir. Même sous la forme platonicienne de la sérénité du bien et de l'équilibre, elle a toujours réservé chez le philosophe la part du feu, la communication orgiaque avec Éros. Par là, elle rejoint certaines frénésies des romantiques et des esthètes modernes. Inversement, mais sur le même plan, le culte du mal, les appétits de jouissance nouvelle et perverse, le goût du scandale, le désir ou la tentation de s'affranchir des préceptes moraux (de les con­sacrer en leur désobéissant), le besoin de s'abandonner aux pulsions les plus primitives, de retourner aux formes brutales et cyniques du plaisir des sens, sans égard pour la « bienséance », le «devoir » ou les « convenances »  favorisent l'éclosion et les exigences du système pulsionnel refoulé et ­d'autant plus « actualisé» qu'il est plus « prohibé ». Cette forme de « vice » ou de « vertu » de l'homosexualité trouve donc dans l'homosexualité inconsciente non pas les conditions suffisantes, mais les forces nécessaires à son érection.

 

1. Qu'elle soit vertu pour l'homosexuel pour qui elle est une manière d'idéal ou qu'elle soit vice pour la plupart des hommes, c'est sur le plan de la « conscience morale » qu'elle se joue. Ici, « éthique. est pris dans la double acception du terme « griego » qui implique une signification commune aux mots « mœurs » et « morale ».

 

C'est la structure du moi, la « manière-d'être-au-monde », le système des valeurs morales, sociales et esthétiques qui assurent et assu­ment son assomption perverse ou tragique des profondeurs de l'inconscient individuel et collectif. L'analyse de O. SCHWARZ, corrigée par l'analyse existentielle de M. Boss, nous paraît s'appliquer spécialement à cette forme d'homosexualité. C'est dans une telle homosexualité culturelle ou occasionnelle que l'on trouve généralement les formes mixtes d'homo­sexualité et d'hétérosexualité. Ajoutons encore que, même chez l'homosexuel « isolé », l'idéal « à rebours » de la dépravation non seulement aboutit à la participation au groupe, à la « confrérie » ou à la « franc-maçonnerie » homosexuelle, mais en procède par avance, quand ce n'est pas en collectivité, au pensionnat, au régiment, dans les «cénacles » ou dans les prisons qu'elle a pris son premier essor (1).

 

2º L'homosexualité du niveau de l'inconscient (2).

Nous n'entendons pas viser ici seulement les « formes inconscientes » de l'homosexualité, mais  toutes les formes de l'homosexualité déterminées par le jeu des fantasmes inconscients. C'est dire qu'il s'agit ici de ce que l'on appelle généralement l'homosexualité névrotique. C'est l'homosexualité qui correspond au maximum aux troubles compulsionnels de la sphère instinctive. Sa struc­ture fondamentale est celle du conflit. Conflit avec le monde social et parti­culièrement avec le monde familial où se projette, parfois de façon carica­turale, l'ombre de l'œdipe, conflit du sujet avec lui-même, avec son sexe. Le malaise de la vie intérieure comme de l'existence sociale est vertigineux. Le besoin érotique jamais assouvi est un tourment et sa satisfaction reste constamment compromise par l'angoisse de la culpabilité. C'est un drame qui est vécu, drame de la honte ou de la pudeur, de la timidité et de la culpabilité, d'une culpabilité automatique comme le couperet de la guillotine. C'est dans une atmosphère d'inquiétude et d'anxiété que, à l'exclusion du sexe tabou (de l'autre sexe), se constitue et se développe une homosexualité ambiguë, celle du «troisième sexe ».

 

1. Le nombre des homosexuels (pour ne parler que des invertis du sexe masculin) qui, composent cette «franc-maçonnerie bien plus étendue, plus efficace et moins soupçonnée que celle des loges, car elle repose sur une identité de goûts, de besoins, d'habitudes, de dangers, d'apprentissages,de savoir,de trafic, de glossaire. (M. PROUST), ce nombre a été dans certaines civilisations ou est dans les grandes cités modernes de tous les pays considérable. Il témoigne, par son importance et ses fluctuations en fonction des mœurs, pour un homme quel qu'il soit, par engagement occasionnel ou habituel dans cette légion du vice, de la possibilité de s'y enrôler. D'après ULRICH, il y avait en Allemagne, en 1868, 25.000 « uranistes » soit un pour 500 hommes. Mais comme le fait remarquer A. MOLL, ULRICH, qui était lui-même «uraniste » devait avoir tendance à diminuer plutôt qu'à augmenter ce « taux » d'homo­sexualité. D'après CARLIER (cité par CHEVALIER), à la même époque, la Préfecture de Police de Paris s'était occupée de 6.342 pédérastes. Mais il est probable que les «bas-fonds. et certains quartiers de Londres, de Shangai, du Caire, d'Anvers, de Naples ou de New-York, les abords de la place « Djema-el-Fna » de Marrakesch ou le « barrio chino » de Barcelone contiennent une population et une prostitution homosexuelles bien plus importantes que ces chiffres ne le laissent supposer.                                                                                                                                                                                      

2. Si dans la forme précédente l'homosexuel puise dans son inconcient le désir de son homosexualité, celle-ci n'en dépend pas directement comme dans la forme que nous allons envisager.

 

Forme essentiellement fantasmique où circulent les lignes de forces des courants libidinaux primitifs (narcissisme, frustration, fixation œdipienne, fantasmes de castration, etc.), ce mode d'existence érotique enferme dans le cercle magique d'un sexe unique toutes les forces désordonnées et tumultueuses d'une sexualité vidée ainsi de sa substance, ou ayant perdu, selon le mot de SCHWARZ, toute signification. Le déséquzilibre des fonctions vitales est ici tellement évident que c'est ce terme même qui sert à désigner le trouble fondamental dont souffrent ces êtres voués à la clandestinité, à l'isolement, à la « clôture » de leur homosexualité réalisée ou le plus souvent seulement «  imaginaire ». C'est également à eux que s'applique le mieux la notion d'immaturité (SCHWARZ), d' « arriération affective » tant ils restent soudés aux formes infantiles de l'existence, à ses terreurs, à ses craintes, à ses délicatesses et à ses fragilités. Même quand ils ont trouvé dans une passion plus tendre que tendue, un apaisement, même quand ils ont pu parfois réussir à poser sur eux le masque du cynisme, - l'émoi d'une force qui en eux bouillonne, sans se canaliser, transparaît dans leur comportement de «  honteux », de « maudits », de « vaincus », d'éternels « inassouvis ».

 

3º. L'homosexualité du niveau de la malformation hermaphrodite.

Nous avons eu l'occasion de noter que les hermaphrodites présentent un bimor­phisme sexuel qui se trouve généralement polarisé vers le sexe opposé à leur sexe manifeste. Mais nous avons en vue ici l'hermaphrodisme biologique, « génétique » ou « hormonal » qui sans trop altérer la forme sexuelle du corps en dérive le sens fonctionnel (1). Ce sont des êtres qui se sentent d'un autre sexe que le leur et dont l'observation objective va per­mettre de supposer qu'ils expriment une réalité quand ils affirment qu'ayant les apparences d'un homme, ils sont femmes ou qu'ayant les apparences d'une femme, ils sont hommes. La psychologie de .ces « invertis » est très différente de celles que nous venons de décrire. Ce n'est pas dans une atmosphère d'angoisse névrotique qu'ils éprouvent les élans de leur « homosexualité » (MOHR). Tranquilles - sûrs de leur sexe - indifférents à la plastique corporelle du sexe opposé dont aucun fantasme de désir ne les a jamais sollicités, ils se conduisent tout naturellement comme s'ils appartenaient à l'autre sexe. Leur polarisation sexuelle est normale en tout sauf sur un point qu'elle ne s'applique pas à l'objet correspondant à leur morphologie.  L'érotique des rapports sexuels est celle de l'inversion totale cherchant à se satisfaire par toutes les positions, les dispositifs anatomiques ou les artifices qui peuvent leur permettre d'assumer le rôle « naturel » que la nature a dissimulé sous une apparence « trompeuse ». Ce qui est vécu ici comme pathologique c'est l'anomalie de la conformation somatique et non la direction de l'instinct. Si bien que même lorsqu'ils prostituent leur inversion ce sont leurs partenaires qui sont mis par eux dans le rôle de pervers ... Il Y a ici perversion de la nature et non de l'indi­vidu, en quoi, selon le mot très juste de SCHWARZ, cette forme de perversion cesse de l'être ... Ni aux inflexions ou déformations de la conscience morale ni à l'histoire de leur développement libidinal, ni à leurs fantasmes inconscients, il n'est possible de réduire, pour l'expliquer, leur homosexualité. C'est à propos d'eux que STECKEL, par exemple, a pu dire « qu'il n'a jamais vu un homosexuel guéri par la psychoanalyse. C'était peut-être le cas de cette homosexuelle qui, « guérie » par Hélène DEUTSCH, était effectivement débar­rassée de son angoisse ... « quand elle avait des rapports avec une femme »….

Il nous reste à nous poser deux questions au sujet de ces trois types d'homosexualité : Quels sont les « vrais n homosexuels ». Quels sont les homosexuels pathologiques?

La notion de « vrai » et de « pseudo »- nous en avons fait la remarque bien des fois - par sa fréquence même dans la pathologie en exprime l'incertitude asthme et «pseudo-asthme », angines « pseudo-diphtériques », etc.). Il semble que touchant un phénomène aussi « clair » que celui de l'homosexualité, il devrait être facile de s'entendre. Elle se définit par l'attrait exercé sur un individu par les individus de son sexe. A cet égard tous les faits que nous avons décrits sont également homosexuels. Une exception semble toutefois devoir être faite pour le cas où précisément le sexe de l'individu étant mal déterminé, est « mis en question » le concept même d'homosexualité. Les choses sont donc moins claires qu'il ne le paraît à première vue. Il faut pour saisir l'homosexualité dans son « radical », ou si l'on veut dans son «essence », mettre l'accent sur le contraste qui existe entre la morphologie sexuelle de l'individu et les tendances sexuelles contraires à cette morphologie qu'il présente. L'homosexualité « maxima » est donc définie par la forme où ce contraste est le plus grand. Pour la première catégorie des faits, tels que nous les avons classés plus haut, les mœurs homosexuelles sont patentes, ils contrastent au maximum avec l'anatomo-physiologie et l'individu. Dans la deuxième catégorie, la différenciation psychosomatique sexuelle n'étant pas parvenue à sa maturité ce contraste est moins net, l'homosexuelle ou l'homosexuel ayant non pas le comportement d'une femme ou d'un homme, mais le comportement d'un « androgyne ». Enfin, dans la troisième catégorie, par définition même, l'homosexualité n'admet pas de contraste puisque sous les apparences il y a accord entre la sexualité « vraie » mais cryptogénique et le comportement qui la manifeste . Ainsi l'homosexualité la plus authen­tique apparaît-elle être l'homosexualtié engagée dans l'acte même qui la soustrait aux exigences physiques et lui inflige la distorsion, la  « per­version »  maxima, celle qui en définit l'essence, celle des mœurs se jouant sur le plan de la conscience éthique.

D'où vient alors que l'on a tendance à appeler « vraie »  l'homosexualité hermaphrodite. C'est que pour le médecin la « monstruosité » homosexuelle se présente le plus souvent comme une malformation, c'est-à-dire comme un vice de la nature. Autrement dit, c'est par sa forme pathologique « maxima » qu'il a tendance à définir la « vraie » homosexualité.

 

1. Théo LANG, HIRSCHFELD, etc. Tout de même que MOURGUE et tant d'autres appellent hallucination « vraie» celle qui est la plus « organique », la plus «sensorielle»

 

Ceci nous conduit précisément à lier les deux questions que nous examinons et de passer à la seconde. Quels sont les caractères qui confèrent à l'homosexualité sa qualité morbide? Certes il est facile dans ce problème comme dans tous les autres du même genre (dont nous examinons certains dans les « études » de ce volume consacré à l'anxiété, à la jalousie, à l'exhibi­tionnisme) de déclarer que la « question ne se pose pas » et que, puisqu'il s'agit d'un comportement si peu conforme à la nature, donc anormal, il est absurde de se poser la question « de par ailleurs »  insoluble et « vaine ». Pour que cette façon d'escamoter le problème soit justifiée, il faudrait effectivement que l'homosexualité (comme la « perversité » en général) s'offre à nous sans aucun rapport avec l'organisation même de la nature humaine. Or nous avons vu qu'à cet égard l'homosexualité (comme la perversité en général) si elle n'est pas « donnée » ni « constituée ») dans la pléni­tude de sa forme structurale chez l'enfant, représente pourtant une com­posante constante de sa libido. Dès lors le caractère normal ou patho­logique de cette « tendance » ne dépendant pas de sa « présence » mais de son « actualisation », ce sont des conditions de cette « actualisation » qu'il doit dériver. Et nous retrouvons ici la nécessité de « déployer », comme nous l'avons fait, les comportements homosexuels en une série allant du plus au moins libre. Un être normal est un être qui a dominé ses tendances et les hésitations de son choix objectaI. Mais dominer ne veut pas dire s'y soustraire. C'est le propre précisément de la perversité que, pour les réfracter dans la conscience morale, de s'abandonner aux tendances primi­tives en leur imposant ainsi la marque d'une intentionnalité majeure. Dès lors, ce qui nous a paru être l'homosexualité la plus « pure » est aussi celle qui est la plus « perverse » ou la plus « raffinée » et aussi la plus « nor­male ». Par contre, l'homosexualité la plus pathologique sera celle qui, inscrite au plus profond du déterminisme de la nature corporelle, consti­tuera un vice de cette nature. Quant à la deuxième catégorie des faits, ceux qui correspondent à l'homosexualité névrotique du niveau de l'incon­scient, elle est pathologique du fait même que sa structure porte la marque d'une « immaturité » ou d'un « déséquilibre foncier ».

 

1. Notre analyse ne cessant tout au long de cette étude de se conformer à l'énoncé du principe qui l'inaugure et d'être purement psychologique et non morale nous ne nous trou­vons pas le moins du monde embarrassés de dire qu'un homme ou une femme peuvent être monstrueusement pervers et normaux. Une telle méthode nous interdit naturellement de confondre les jugements de valeur morale et de réalité et de voir dans le « péché » ou la « faute» pour si monstrueux ou répugnants qu'ils soient, une anomalie, une maladie.

 

Ainsi, pour nous, comme pour J. CHEVALIER contre l'opinion d'A. MoLL à la fin du XIX· siècle, l'homosexualité tout à la fois maxima et normale, est celle de la «perversité des mœurs » ou ce qui revient au même (du point de vue psychologique) celle qui dépend des mœurs: c'est un aspect normal de l'amour qui se satisfait, dans le vice, contre la nature. L'homosexualité pathologique est soit névrotique quand elle est régression ou fixation à la « supranature » complexuelle ambiguë, soit hermaphrodite quand s'inversent dans la nature l'apparence et la réalité du sexe.

 

4° Zoophilie érotique, bestialité.

 

Cette forme de perversion « la plus épouvantable du péché de Sodome », comme le rappelle HESNARD, fait le pont entre celles que nous venons d'examiner et celles qui feront l'objet des paragraphes suivants (1).

 

Deux modalités assez différentes de ce comportement érotique sont à discerner: une modalité « rurale » , celle des bergers ou bergères, ou des peuplades (couvades) primitives qui ont des rapports sexuels avec des animaux domestiques (chiens, chevaux, lamas, brebis, etc.); elle est presque exclusive­ment le propre du sexe masculin; une modalité « citadine », celle des prostituées, des dépravés de l'un et i'autre sexe mais où le sexe féminin renouvelant le mythe de Léda et de Pasiphaé paraît prédominant (chiens, singes, etc.).

 

5° Le fétichisme.

 

Si « l'objet »  libidinal est tout à fait insolite, neutre ou contingent à l'égard de son pouvoir « physiologique » d'excitation érotique on l'appelle « fétiche ». En lui s'investit passionnément, magiquement et, dans les formes les plus typiques, exclusivement, la libido. Tout le monde connaît à ce sujet les fantaisies de RESTIF DE LA BRETONNE (2). Certains fétichismes fragmentent le corps du partenaire pour ne s'attacher qu'à sa représentation plastique (pygmalionisme, photographies, etc.) ou à une partie de ses parties (seins, fesses, pied, cheveux, etc.) ou encore à ses vêtements (mouchoirs, bas, pantalons, souliers, gants, bijoux, corset, etc.). D'autres déplacent si loin la valeur objectale dont ils investissent les objets inanimés (étoffes, soies, cuir, fourrures, pain, etc.) que leur signification érotique échappe complète­ment à l'observateur. C'est ainsi que les fétiches les plus étranges peuvent être objets de collectionnismes (3) déconcertants. Certaines formes de fétichisme au contraire se confondent avec les fantasmes même d'autres perversions (anus pour les homosexuels masculins, ceintures ou fouets pour les sadiques, coprophilie pour les masochistes et sadique-anaux, etc.). Des situations sociales ou même de simples « positions » du corps peuvent également être pourvues d'une valeur « fétichiste ». Ainsi un malade de DE SAUSSURE (4) éprouvait un plaisir particulier, allant jusqu'à l'orgasme, en se mettant en station renversée sur la tête.

 

1. Cf. KRAFT EBING, pp. 593-604. On trouvera dans cette « somme» de la perversion des exemples extraordinaires de fétichisme (fétichisme du nez, des perruques, de l'oreille, de la claudication, du moignon des amputés, des roses, etc.).

2. RESTIF DE LA BRETONNE, « Le joli pied », Paris, 1785. 3.

3. CaDET, Le Collectionnisme, Thèse, Paris, 1921.

4· O. SAUSSURE, Fragments d'une analyse d'un pervers sexuel, Revue française de Psychanalysel 1930 t, III, pp. 631-689.

 

 

On peut dire que le « comporte­ment fétichiste »  peut s'étendre à presque toute la psychopathologie des perversions sexuelles pour autant qu'elles consistent en déplacements libidinaux. C'est ainsi que O. SCHWARZ considère en définitive l'homo­sexualité comme un fétichisme d'une partie du corps de même sexe. Si l'on veut être strict, il faut définir le fétichisme par la concentration de la libido sur un « objet » d'idolâtrie détaché du champ libidinal au point d'en paraître étranger. Le fétiche est l'envers d'un tabou, c'est un tabou positif. Le cas de Konrad Schwings, analysé avec tant de pénétration par M. Boss (1), est tout à fait démonstratif à cet égard. Il s'agissait de féti­chisme du gant de femme, avec horreur angoissée du sexe féminin liée à un intense complexe d'Œdipe et de castration; le fétichisme affectait, chez cet homme, la valeur d'un véritable « culte »,  d'une « mystique ». Et c'est pourquoi l'auteur critique la conception de GEBSATTEL(2). Pour ce dernier qui a accepté les idées de HIRSCHFELD sur la fonction « d'attirance partielle » (Teilanziehung) du fétiche, le fétichisme est une « inversion » ou une « déformation » de l'amour: tandis que la passion amoureuse normale se dirige vers la totalité de son objet, le fétichisme est une érotique de la partie et du symbole de la partie. Autant dire que pour GEBSATTEL le fétichisme est une déformation artificielle de l'amour tandis que pour M. Boss le fétiche est l'objet d'une « véritable » adoration. Mais, comme l'indique GEBSATTEL, les « paraphiles », qu'ils soient coprophiles ou attachés à un objet quelconque, n'ont pas une simple tendance vers l'objet, leur perversion passe nécessairement par un foyer de valeurs libidinales qui inverse la signification érotique des objets. La coprophilie, dit-il, n'a pas une tendance à se satisfaire au contact excrémentiel, il investit ce contact d'une signification destructrice des valeurs érotiques.

Quoi qu'il en soit - et les analyses de V. GEBSATTEL nous paraissent même après celles (sinon à leur lumière) de Boss, exactes - la valeur érotique ou exclusive des fétiches a été approfondie par l'école freudienne. C'est d'un « objet »  perdu ou désiré que le «  fétiche »  paraît être le symbole. Et à cet égard FREUD (3) a montré qu'il était la plupart du temps le symbole du phallus. Le « pied chaussé » serait le symbole de l'organe de la « mère phallique ». Pour la femme, le fétiche, selon le mot de V. GEBSATTEL, serait « la femme elle-même ». Il Y aurait à distinguer, d'après l'opinion de E. STRAUSS (4), un fétichisme actif et étranger masculin (aktiven Freund­fetichismus) et un autofétichisme passif féminin (passiven Autofetichismus). Naturellement l'investissement libidinal du biberon, de la sucette, du pouce, du jouet pour l'enfant représente pour les psychanalystes (5) le prototype de l'attachement fétichiste. L'érotique excrémentiell.e de l'enfant ne pouvait pas ne pas être aperçue par les psychanalystes dans la perspective du sym­bolisme de l'argent ou de l'or. L'enfant, comme le roi Midias, transforme  en « or » ses matières fécales, et on sait que ce symbolisme représenté dans le Jardin des Délices de Hiéronimus BOSCH dans toute sa crudité, est une des constantes collectives de l'humanité. Ainsi se lie « tout naturellement » la perversion fétichiste au vol, à l'appropriation d'argent ou de quelque autre objet à fonction de symbole libidinal (1)

La « cleptolagnie »  c'est-à-dire la volupté du vol avait été aperçue par certains auteurs qui se sont occupés du vol pathologique (2). Cependant ni KRAFT EBING, ni BOAS, ni naturellement ANTHEAUME, qui paraît s'être donné la tâche de scotomiser le problème, n'ont aperçu les relations profondes qui unissent souvent l'acte de voler et les pulsions sexuelles. H. ELLIS rapporte à LACASSAGNE, « pionnier de génie »  le mérite d'avoir compris « que le vol peut être accompagné d'une excitation sexuelle due au rayonnement émotionnel de la crainte d'être pris et que c'est cet élément voluptueux qui est le motif de l'acte ». C'est STECKEL (3) qui a étudié le premier et le plus complètement la racine sexuelle de la kleptomanie. Depuis, les travaux de Mary CHADWICK (4), de HEALY (5) et d'HAVELOCK ELLIS, etc., ont dans le pays anglo-saxon largement développé, à la lumière de la psychanalyse, cette manière de voir (6).

Nous avons pu observer le cas d'une voleuse soumise à notre expertise et qui volait dans l'angoisse d'un orgasme irrésistible, des pains longs et fendus. Le fantasme œdipien de la « mère phallique » était évident et le vol satisfaisait à la fois sa libido et sa culpabilité. Les facteurs inconscients de l'impulsion névrotique à voler peuvent en effet se trouver comme dans ce cas dans le dé­terminisme compulsionnel de l'acte de s'emparer d'un « objet », de se l'incor­porer, alors que c'est un objet qui ne vous appartient pas, qu'il est fortement désiré et interdit et investi, par conséquent, magiquement d'une valeur de fé­tiche, d'une irrésistible envie de le posséder et d'être puni de cette appropriation.

 

1. Cf. par exemple le travail de Fritz WITTELS, in Journal of Criminal Psychopathology, octobre 1942.

2. LASÈGUE, « Le vol aux étalages », Archives générales de Médecine, 1880; LACASSAGNE, Vol pathologique dans le grand magasin, Congrès d'Anthropologie criminelle, Genève, 1896; DUBUISSON, Les voleurs de grand magasin, Archives d'Anthropologie criminelle, janvier 1903; ZINGERLÉ, Gehbner für Psychiatrie, 1900; Dupouy, Kleptomanie, Journal de Psychologie, 1905; JUCQUELIN et VINCHON, Les limites du vol morbide; DE CLÉRAMBAULT, Archives d'Anthro­pologie criminelle, 1908 et 1910; B. GLUECK, Stluiies of Forensic Psychiatry, ch. V, Boston, 1916; WIMMER, Annales Medico-Psycho., mars 1921; CODET, Essai sur le collectionnisme, Paris, 1921 ; BENIGNO DI TULLIO, Rassegna di studi sessuali, juillet-août 1924; ANTHEAUME, La légende de la kleptomanie, Encéphale, 1925; Rapport de RAVIART sur le « vol patho­logique », Congrès de· Médecine légale, 1927; HAVELOCK ELLIS, La cleptolagnie, Études de Psychologie sexuelle, t. XIV, trad. franç., Paris 1933.

3. STECKEL, Die sexue lien Wurzel der Kleptomanie, Zeitsch. für Sexualwissenschaft, octobre 1908, puis en 1923: Der Fetichismus, dans son traité: St6rungen, Trieb und Affekt­leben, t. VI.

4. Mary CHADWICK, A case of Kleptomanie, International J. of Psychanal., 1915.

5. HEALY, The individual Delinquance (1915) et Mental conflicts  and Misconduct (1917).

6. On consultera spécialement FREUD, “Totem et Tabou”; W. REICH, Der triebhaften Charakter, (análisis del carácter). Neue Arbeiten zur ärztlische Psychanalyse, nº 4 et  Léo DEUTSCH, Zur Frage der Kleptomanie, Zeitsch. f. d. g. Neuro., 1935, 152, pp. 208-234.

 

B. - LES DÉFORMATIONS DE L'ACTE SEXUEL (ÉROTISATIONS SUBSTITUTIVES)

Sans doute l'acte sexuel onaniste, homosexuel, fétichiste, etc., est-il profondément modifié dans sa forme puisqu'il exprime le désir de trouver une issue libidinale hors du contact des organes sexuels d'un être de sexe opposé. Mais c'est tout de même dans la sphère génitale que se jouent les actes ou les fantasmes dont l'orgasme se trouve dépendre. Et, somme toute, la figure érotique essentielle reste, malgré le déplacement de son objectif, celle d'un plaisir sexuel. Nous allons envisager maintenant des perversions où c'est la modalité de sentir, d'éprouver la volupté qui se trouve profondément bouleversée. L'orgasme qui, dans les perversions précé­dentes, était obtenu par voie seulement indirecte, est ici transposé sur le registre des « contresens». C'est par la « synesthésie » paradoxale qui lie l'érotique aux autres sensibilités que se définissent ces « métatropismes » (HIRSCHFELD), ces voluptés étranges et parfois horribles ou répugnantes, par quoi les sensations les plus étrangères ou même les plus contraires au plaisir sexuel sont érotisées.

 

1º L'algolagnie (le sado-masochisme).

C'est dans la douleur, par la douleur que la volupté est ici, dans une inversion totale de la sensibilité, recherchée. Il appartenait à deux person­nages désormais illustres (1) de donner leur nom aux deux versants de cette même perversion : le « sadisme » et le « masochisme ». Le sadisme se satis­fait sexuellement dans la douleur, les tortures, les flagellations, les blessures et les contraintes infligées au partenaire. Le masochisme se satisfait dans les mêmes supplices endurés. C'est dire combien, malgré la forme antino­mique de ces perversions ou par cela même, elles sont soudées par leurs racines communes, l'algolagnie (érotisation de la douleur). On sait que FREUD et son école ont mis en évidence l'importance cruciale du substratum du sado-masochisme dans le système des pulsions primaires (1). Le couple pulsionnel, tendance à l'hétéro- et à l'autodestruction, est à leurs yeux primordial et contemporain de la phase sadique-anale et c'est de ces pul­sions primitives élaborées ensuite dans les systèmes d'agressivité ou d'autopunition au travers de l'œdipe et du complexe de castration que montent les images sanglantes qui fondent dans la même sauvage unité le plaisir et la douleur, la volupté et la cruauté.

Le sadisme se manifeste dans sa forme la plus sanguinaire, dans les crimes et dépècements sadiques. Certains monarques ou tyrans (Néron, Tibère, Caligula) sont restés le prototype de ces assassins lubriques. Naturellement on ne manque jamais non plus de citer GILLES DE RETZ (2), le fameux Maréchal de France (dit « Barbe Bleue») qui vivait au xv siècle

 

1. Donatien-Alfonse-François DE SADE naquit à Paris en 1740, il mourut en 1814, intèmé à Charenton. Il avait épousé, en 1763, Renée DE MONTREUIL. Il fut emprisonné plusieurs fois puis « embastillé », notamment à propos des mauvais traitements qu'il fit subir à Rose KIlLLER (avril 1768). Une lettre du marquis DE DUFFAUD à Horace WALPOLE donne le récit de cette scène mémorable à laquelle le «divin marqui ».doit sa célébrité, somme toute, et, en un certain sens, usurpée. Car si ce «libertin» se montra « sadique» ce fut, semble-t-il, dans d'assez rares occasions et non sans quelque modération. Pour J. PAULHAN il faudrait même le considérer, avant la lettre, comme un «masochiste», ce qui depuis FREUD ne saurait plus nous étonner. Ses écrits les plus fameux sont: Justine ou les Malheurs de la Vertu (1791). Le philosophe dans les boudoirs ou les Instituteurs immoraux (dialogues destinés à l'éducation des jeunes amants), Londres, 1795, 2 volumes; La nouvelle Justine ou les Malheurs de la Vertu, suivie de l' histoire de Juliette, sa sœur, en Hollande, 1797. Aline et Valcourt ou le Roman Philosophique (écrit à la Bastille), Pauline et Belval ou les Victimes d'un amour criminel, 3 volumes.  Les crimes de l'Amour et le Délire des passions (nou­velles historiques et tragiques précédées d'une « Idée sur les romans »), Paris ;  Zoloe et ses deux acolytes ou quelques décades de la vie de trois jolies femmes, an VIII.  Les 120  journées de Sodome ou l'École du Libertinage (manuscrit perdu et publié seulement en 1904). Il fit aussi de nombreuses pièces de théâtre. D'après G. ApOLLINAIRE il aurait écrit cinq comédies dont le Misanthrope par amour ou Sophie et Desfrancs (reçue à l'unanimité au Théâtre Français, en 1798, mais qui n'y fut jamais jouée), quatre drames, etc. Anatole FRANCE lui attribue un « plan de maison publique» qui l'aurait mis en compétition avec celui de RESTIF DE.LA BRETONNE «son ennemi ». Un de ses drames, Oxtiern ou le Malheur du Libertinage, fut représenté deux fois à Paris (octobre-novembre 1791) au Théâtre Molière et une fois à Y-exsailles (1800). D'autres de ses drames et comédies furent joués au Théâtre Favart (I792), Théâtre de Bondy (1790), etc. Le marquis fut donc beaucoup plus un écrivain qu'un «pràticien » et son œuvre est une sorte de philosophie de la morale à rebours. Pour lui l'instinct sexuel est souverain et nous devons nous y livrer en foulant aux pieds préjugés moraux, traditions, croyances et scrupules. Les utopies sexuelIes du ministre Saint-Fonds dans Juliette rejoignent à certains égards les utopies sociales de Saint-Simon. Les descriptions des scènes sadiques abondent mais pas plus que les autres. Il semble cependant que le «despotisme» de la conduite amoureuse constitue pour lui la base érotique fondamentale (en quoi il se montre justement aussi masochiste que « sadique »). Le but essentiel est d' «ébranler la masse de ses nerfs par le choc le plus violent possible.  Pour lui le coït anal est le plus naturel; il recommande la bestialité particulièrement avec le chien, le singe, la chèvre ou mieux le bouc et le dindon, « à condition de lui couper la tête au moment critique ». Un de ses « héros» tue un jeune homme, sodomise son cadavre et coite avec sa meurtrière sur sa dépouiIle ;  la coprophagie fait les délices de Saint-Fonds et « rien n'est plus délicat que l'union chamelle des families » , etc. (On consultera sur le personnage et l'œuvre de SADE : AIc. BONNEAU, Analyse de Justine et Juliette, La curiosité littéraire et bibliogra­phique, 1882 ; MARCIAT, Le marquis de Sade et le Sadisme, in Vacher l'Éventreur, ouvrage publié sous la direction de LACASSAGNE, Paris, 1899 ; Eugen DUHREN, Der Marquis de Sade, Berlin, 1900, trad. franç., 1901 ; Guillaume APOLLINAIRE, L'œuvre du Marquis de Sade, Bibliothèque des Curieux, 1909 ; S. SARFATI, Essai Médico-Psychologique sur le Marquis de Sade, Thèse, Lyon, 1930. Parmi les ouvrages ou travaux récents nous mentionnons: KLOSSOWSKI, Sade mon prochain, Paris, 1947; Maurice BLANCHOT, A la rencontre de Sade, Les Temps modernes, octobre 1947 ; D. A. F. de Sade, par Gilbert LELY (morceaux choisis et biblio­graphie), Paris, 1948.- Sur Sacher Masoch, on consultera le fameux ouvrage de SCHLICHTEG­ROLL, Sacher Masoch und der Masochismus, Dresde, 1901 et S. NACHT, Le masochisme, Rapport à la Iª Conférence de Psychanalystes de langue française, de 1938, réédité récemment (1948).

I. FREUD, Le problème économique du Masochisme, trad. franç. dans la Revue fr. de Psychanalyse, 1938, pp. 211-223.

2. MICHELET, Histoire de France, t. VI, pp. 316-320; cf. aussi le livre que É. BOSSARD et R. DE MAULLE (Paris, 1880) lui ont consacré.

 

. Le « triste sire» prétendait avoir tiré précisément de SUÉTONE l'inspiration de ses forfaits: il tua ou fit tuer, selon l'acte d'accusation des «procédures civiles », plus de deux cents enfants. « La gorge coupée avec une dague, un poignard ou une longue pique, il jouait de l'enfant palpitant. Il lui coupait les membres, ouvrait la poitrine ou le ventre. Parfois il s'asseyait sur le corps de ses victimes. » Selon sa confession au juge ecclé­siastique « cum ipsis vicium et peccatum sodomicum committebat ». Mais depuis lors certains assassins « célèbres » se sont acquis une réputation qui se perpétue dans tous les travaux sur les perversions sadiques. Andréas Bichel, étudié par FEUERBACH (l), violait des jeunes filles et les coupait en morceaux «  Je lui ouvris la poitrine et avec un couteau je fendis les chairs et j'ai débité le corps comme un boucher ferait d'un veau. Je l'ai fendu en deux avec une hache pour le faire entrer dans le trou que j'avais creusé ».  Verzeni (2) éprouvait une volupté incomparable à sentir souffrir les femmes qu'il tuait; il entrait en érection et éprouvait  « un grand plaisir à boire le sang du pubis de ses victimes et encore plus à retirer les épingles de leurs cheveux ... » Jack l'Éventreur (3) tua dans le quartier de Witechapel, en 1889, au moins onze femmes. Il jouissait de la mort de ses victimes et emportait leurs parties sexuelles pour se procurer des jouissances ultérieures soit en les regardant, soit en s'en servant pour se masturber. Vacher l'Éventreur (4) tua ­selon ses seuls aveux - quatre garçons, six jeunes filles et une vieille femme dans l'Isère entre 1894 et 1897. Ce fameux « chasseur de bergers et ber­gères », dit LACASSAGNE, « constamment en rut assouvissait rapidement ses lascivités bestiales utilisant un « manuel opératoire » toujours uniforme: procédés d'attaque, strangulation, égorgement, parfois éventration ou muti­lations diverses ». Depuis ces « prototypes» qui ont illustré les premières annales des archives policières, de nombreux « vampires » et dépeceurs ont répandu et continuent à répandre la terreur dans diverses régions (Peter Kürten, le vampire de Dusseldorf; Haarman, le boucher de Hanovre (5) ; Weimann, etc.).

 

1. Il nous a été impossible de retrouver la référence exacte. Celle que donne LACASSAGNE ( Archiv. f. Psych.) est fausse.

2. Observation de LOMBROSO, Goldtanimer's Archives, t. 30, p. 13 (cité par KRAFT EBING, p. 156).

3. Étudié par Mac DONALD, Jack the riffer (traduction française de son ouvrage: Le cri­minel, Lyon, 1894).

4. Il a fait l'objet d'un ouvrage de LACASSAGNE, Vacher l'Évelltreur et les crimes sadiques, Lyon-Paris, 1899, qui contient une excellente documentation sur le crime sadique.

5. Sur Haarman consulter Haarman le boucher de Hanovre, de E. QUlNCHET, 1 voL, sans date, édité à Paris et le nº du « Crapouillot »  mai 1938, où R. ALLENDY a rapporté le cas.

6. Sur les flagellations, outre naturellement la multitude des publications pornographi­ques plus ou moins clandestines, on se documentera dans les fameux et curieux livres de MEIBONNIUS, « De ftagrorum usu in re medica », Londres, 1765 et de BOILEAU, The history of the ftagellests, Londres, 1783. Cf. parmi les travaux contemporains Flagellants et ftagellantisme, de Pierre SCHNYDER, Archives suisses de Psychologie, 1932, 23, p. 279, etc. Sur la clinique de cette pratique, voir KRAFT EBlNG, trad. franç., 1931, pp. 184-199 et W. STECKEL, Sadismus und Masochismus, Berlin-Vienne, 1925.

 

Mais de telles monstruosités criminelles sont exceptionnelles et le « sadisme» s'exerce plus généralement sous une forme mineure: les tortures (piqûres, flagellations (6), souillures, mutilations, etc.). Il s'agit le plus souvent d'une véritable « mise en scène » où la victime forcée ou à demiconsentante (1) par sa composante masochiste complémentaire, enchaînée, ligotée, bâillonnée est implacablement tailladée, fouettée, mordue ou cravachée. La frénésie, la véritable rage du supplice administré dans les hurlements, l'angoisse et le sang, provoque alors l'orgasme soit que la jouissance physique jaillisse de la souffrance infligée, soit qu'elle soit aidée par toutes les formes sado-masochistes de l'excitation sexuelle (viol, pédicatio, coprophagie, etc.).

Le sadisme peut aussi s'exercer d'une façon plus indirecte « morale », « sublimée » ou « symbolique », par le goût pour les mauvais traitements, les vexations et plus généralement toutes les formes d'une agressivité sans cesse déguisée et inlassablement torturante ou irritante.

La pyromanie nous paraît constituer une autre forme de criminalité sexuelle.

Nous ne pouvons nous égarer ici dans une étude de l'impulsion à mettre le feu, du plaisir de « faire brûler » ou de « voir brûler ». Nous rappellerons simplement quelles valeurs symboliques ont été reconnues au feu après les études de FREUD (2), de CHRISTOFFEL (3), de FENICHEL (4), de BACHELARD (5), etc., sur les névroses dont l'image du feu est comme dans le mythe de Prométhée, et dans tant de métaphores du langage de l'amour, centrale (6). Les analystes ont parfaite­ment vu - et H. SCHNEIDER (7) Y insistait dans son étude du cas Johann ALBI - que la flamme est un symbole phallique qui exprime « l'ardeur », la « destruc­tion « et la « beauté ». Ce symbole recouvre par conséquent le binome essentiel des tendances, la « libido destrudo » dont le sado-masochisme constitue l'expérience la plus profonde. II est alors plus facile de comprendre que cliniquement la pyro­manie se trouve « associée » aux pulsions agressives homicide et suicide. Les délires alcooliques oniriques qui mêlent les images du feu et du meurtre sont, à cet égard, hautement significatifs. Les deux dernières malades (deux jeunes filles) que nous avons étudiées à ce point de vue nous ont intéressé. Dans un cas il s'agissait d'une hystérique dont l'incendie d'une meule était profondément liée à l'impulsion au suicide . Dans l'autre, il s'agissait d'une obsédée dont l'investigation narco-analytique a mis en évidence le complexe d'Œdipe, comme dénominateur commun d'une série d'images (feu, chaleur, homme, amour, viol par le père, « feu quelque part », etc.) et processus inconscients du désir et de la crainte de mettre le feu.

 

1. Dans le cas d'Érich KLOTZENS, analysé par M. Boss (p. 69 de son ouvrage, 1947), ce sadique ne tirait son plaisir que du plaisir inverse et réel de la partenaire. Il recherchait en cela à refermer le cercle vicieux du sado-masochisme sur sa figure érotique essentielle.

2. FREUD, Bruchstück einer Hysterieanalyse, Ges. Werke, 1924.

3· CHR1STOFFEL, Trieb und Kullur, Bâle, 1944.

4· FENICHEL, Perversiotlen, Psychosen, Charakterstorungen, Vienne, 1931.

5. BACHELARD, La psychanalyse du fell, Paris, 1938.

6. PFIITER, Ist die Brandstiftungein archaischer Subliemerungsversuch? Itltern. Zeitsch. f. Psychoanalyse, 1915, II 1.

7· Hans SCHNEIDER, Zur Psychopathologie der Brandstiftung, Archives suisses de Neuro. et Psych., 1946, 56, pp. 239-259.

8. Gustav DONALIES (Selbstmord und Brandstiftung, Nerverlarzt, 1949, p. 133) a récem­ment publié un cas qui ilustre également la racine commune du suicide et de la pyromanie.

 

Le feu dans de tels cas jaillit comme une flamme terrible qui purifie et exige tout à la fois le fantasme du « meurtre du père »,…. La « Schadenfreude » de la pulsion pyromaniaque constitue donc un système auto- et hétéroagressiffortement enraciné dans les couches instinctives au point où la perversité noue le plaisir à la douleur par un indissoluble et symbolique lien.

 

Soulignons que les comportements « sadiques» ne sont pas particuliers aux hommes naturellement et KRAFT EBING (1) cite de nombreux exemples de sadisme féminin. Il est à peine besoin de rappeler que, cela va de soi, les actes sadiques se produisent aussi bien dans les pratiques d'homosexualité que d'hétérosexualité (2) et qu'ils s'accompagnent aussi de fétichisme, de bestialité (3), de scoptophilie (4), etc.

Le masochisme, sous sa forme totale de soumission aux forces de destruc­tion et de désir de mutilations sanglantes et mortelles, ne s'observe guère ou tout au moins les cas de ce genre se trouvent-ils absorbés dans la psycho­logie et la psychopathologie du suicide ou de l'accident mortel. Bien plus typique sont les comportements qui ne constituent qu'un aspect symétrique de la perversion sadique (flagellation, fouettage, morsures, blessures, tortures, etc., voluptueusement subies). Le masochisme érogène (5) a pour type précisément la flagellation dont l'image de Jean-Jacques ROUSSEAU châtié par Mlle LAMBERCIER (6) constitue l'illustration célèbre. Le fameux contrat entre « Mme, Fanny de Ristor et M. Léopold de Saçhen Masoch (7)» en représente la charte. Par là les pratiques agolagniques de souffrance phy­sique rejoignent le «masochisme moral » car, comme nous allons le voir, l'érotique sado-masochiste tend à réaliser un état d'esclavage, de ser­vitude sexuelle (pagisme) totale. Le masochiste se ravale, se déprave, s'anéantit dans une véritable fureur de souffrir, d'être maltraité, honteuse­ment piétiné et humilié, réduit aux pires abjections, aux conditions de la plus basse turpitude. C'est en quoi le masochisme se continue tout naturellement par les autres formes d'érotisation des sensations les plus répugnantes (léchages organiques immondes, coprophagie). C'est, si l'on veut, une inversion voluptueuse de la nausée (8).

 

1. Pp. 219-245.

2. Cf. à titre d'exemples les observations 252 à 260 de KRAFT EBING. Les relations profondes qui peuvent lier le sadisme, l'homosexualité et l'œdipe sont illustrées dans le cas de Lintz (in CARLIER, Les deux prostitutions, 1889) qui, ayant poignardé son père, le viola.

3.Cf. KRAFT EBING, observations 81, 82, 83 et 326.

4.Cf. KRAFT EBING, observations 87, 88, 89.

5.Cf. NACHT, Le Masochisme, 1938.

6.R. LAFORGUE, Étude sur Jean-Jacques ROUSSEAU, Rev. Ir. de Psychanalyse, 1927.

7. Cf. NACHT, Le Masochisme, pp. 40 et 41 et KRAFT EBING, pp. 238-240.

8. Cf. l'étude de MITJLUF. «  L'Asco ». (La nausée), Revista de Neuro. Psiquiatria, 1947, P·300. ¿autor español ?.

 

Une des formes où les pulsions de sado-masochisme convergent dans la réalisation des actes les plus affreux qu'on puisse imaginer est la nécrophilie :

Les dépeçages de cadavres, l'extraordinaire fureur de dilacération, ces mor­cellements et ces massacres de corps fraîchement enterrés constituent le pôle « sadique » de la nécrophilie, qui peut effectivement, comme dans les meurtres sadiques dont nous avons parlé plus haut, s'exercer après l'assassinat de la victime. L'horreur, la putréfaction de cadavres exhumés, et dévorés parfois dans une orgie cannibalique qui défie « la nausée », en constitue le pôle maso­chiste. Les profanations nécrophiliques procèdent généralement de cette double tendance. ARDISSON (1) qui, selon les termes de KRAFT EBING, « devorare solebat sperma proprium », « loco quo mulieres urinaverunt totium bibere solebat »  et pratiquait sur les femmes qu'il déterrait la « sucio mamma » et «cunnilinctus » et « seulement exceptionnellement le coït et la mutilation ». Tout lé monde sait que le cas le plus connu et le plus étrange est celui du sergent BERTRAND (2). Voici les déclarations que fit ce « monomane » au cours de son procès : « J'éprouvais le besoin irrésistible de la destruction et rien ne m'arrêtait pour me lancer dans un cimetière afin d'y assouvir cette espèce de rage de mutiler les cadavres, mais sans m'occuper ni sans rechercher le sexe ». Le chirurgien major MARCHAL (de Calvi) qui comparut à titre de témoin au procès fit au nom de BERTRAND « qui ne pouvait se décider à parler lui-même » la « solennelle » déclaration suivante qui laisse nettement sous-entendre que BERTRAND était nécrophage : « A tant d'horreurs (3)  j' ajoute un excès d'horreur. La monomanie ,destructive s'est com­pliquée d'une autre ... à laquelle la science donne un nom spécial. Cette mono­manie s'est produite, mais il est essentiel de faire remarquer que c'est assez longtemps après les premières mutilations, à titre d'aggravation de cet horrible état mental. Je crois pouvoir me dispenser d'entrer dans les détails minutieux sur les faits nouveaux dont il s'agit. J'ai cru lin instant qu'il pouvait y avoir quelque chose de plus et l'on se demande si c'est possible. Oui, c'est possible: car il y a des cas d'anthropophagie, notamment celui qui a été rapporté par le docteur BERTHOLLET, d'un homme qui déterrait les morts récemment ensevelis pour les dévorer et qui se plaisait surtout à manger les intestins. Or l'un des cadavres arrachés à la tombe par l'accusé offrait des « mâchures » dans une région déterminée. Mais ces mâchures provenaient de ce que l'instrument avec lequel les incisions étaient pratiquées n'étaient pas très bien aiguisé ». De fait BERTRAND a toujours nié qu'il dévorait les cadavres, il s'est contenté d'affirmer: « Je n'ai jamais pu mutiler un homme; je n'y touchais presque jamais tandis que j'ai coupé une femme en morceaux avec un plaisir extrême ... je ne sais à quoi attribuer ça ... (4)»

 

1. KRAFT EBING, observation 53; cf. le livre de BELLETRUD et MERCIER (Contribution à l'étude de la Nécrophilie, L'affreux Ardisson, Paris, 1906).

2. L. LUNIER, Examen médico-légal d'un cas de monomanie instinctive. Affaire du sergent Bertrand, Annales Médico-Psychologiques, 1849, t. l, pp. 351-379 .

Mme la princesse Marie BONAPARTE a consacré un travail (Nécrophilie, Deuil, Sadisme, Revue Ir. de Psychanalyse, .1930, 31, pp. 725-731) à la nécrophilie dont un paragraphe est consacré à Bertrand. Elle renvoie au livre de JONES (Nightmare Medieval Superstitions, London, 1931, pp. III-lU) pour ce qui est des représentations collectives du vampirisme.

3. BERTRAND avait commis au moins une dizaine de « violations de sépultures» dans les cimetières parisiens.

4. Edgar POE: « La mort d'une belle femme est incontestablement le plus poérique sujet du monde» (Philosophie de la composition).

 

L'érotique sado-masochiste. « L'equus eroticus », Les grandes manifesta­tions sado-masochistes, celles qui vont jusqu'à la mort et au delà sont rares. Latentes, comme la fin même de cette faim de jouir de la mort, elles demeurent le plus souvent fantasmiques et virtuelles dans la pratique des perversions sado-masochistes. Celles-ci ne constituent généralement qu'un jeu, celui de la volupté et de la mort, du plaisir et de la douleur. Mais comme tout jeu, ce jeu se vivant sur le registre des sens, comporte une réalité, celle du « sensible ».. Et c'est dans le domaine de la sensibilité inversée qu'elles se jouent. Monde de fantasmes et d'artifices, la perversion sado-masochiste se déroule dans une atmosphère théâtrale (1), celle des lupanars raffinés des boutiques interlopes, des décors qui empruntent à la fête foraine, au pittoresque historique et exotique ou aux albums pornographiques, leur esthétique frelatée. La littérature dont elles émanent et qu'elles illustrent, garde comme un relent désuet et anachronique de libertinage traditionnel et stéréotypé. Le cérémonial de la scène sado­masochiste avec ses instruments de supplice ou de torture se tient à mi­-chemin de l'assassinat commencé et du simulacre du meurtre. Blessures réelles ou situations simulées, sang, larmes, rugissements ou trucs, faux­semblants et mirages, acier ou carton, la technique sado-masochiste se joue sur le seul plan de réalité qui confond le « vrai») et « l'imagi­naire » , celui du plaisir et de la douleur. Au delà ou en deçà des coups, des flagellations et des sévices brille comme une goutte de sang l'image vermeille de la souffrance érotisée, souffrance si « pure » et douleur si « exquise » qu'elle se vit comme une expérience à la fois de férocité totale et fatalement fictive. De sorte que c'est le fantasme du châtiment corporel, fortement  « exprimé » mais réduit à un simulacre, qui en forme la substance. Dans le « cabinet » ou l'alcôve sado-masochiste les cuirs cinglants, les verges, les lames, les éperons, les bottes, les mors, le cliquetis du métal, les cra­vaches et les fouets forment le décor et le matériel technique d'une situation qui est celle de la dépendance, de la servitude, de l'entière et humi­liante soumission aux ordres et aux caprices d'un despotisme souverain. Autant dire que la métaphore du « cheval et de sa monture » y trouve sa pleine réalisation. L' « equus eroticus » est au centre de la perversion sado­masochiste. Les termes de maître ou de souveraine, ou dominatrice, d'esclave, de dressage, etc., reviennent constamment dans l'érotique sado­masochiste. Ils doivent s'entendre non seulement de la situation de supré­matie ou d'avilissement à laquelle le « sadique » ou le « masochiste » identifient, chacun, son rôle essentiel, mais comme une série de couples de notions « idéales » dans laquelle s'unit le couple de partenaires. Rien ne pourrait mieux restituer le sens de l'expérience sado-masochiste totale que les documents sur le « masochisme à type chevalin » livrés par un « masochiste »  à  Dupouy (2).

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1. On trouvera quelques gravures ou photographies typiques par exemple dans l'ouvrage de HIRSCHFELD (II, p. 240), dans le traité de HESNARD (p. 635) et dans le « Dictionnaire d'Argot» du Crapouillot (septembre 1938, p. LXXVIII, à l'article « passions ».

2. Dupouy, Du Masochisme, Annales Médièo-Psychologiques, 1929, II, pp. 397-405.

A la rubrique « pagisme » on trouvera dans la « Psychopathio sexualis » des lettres d'humiliation u même genre (pp. 244 à 248) écrites à la « Souveraine »..

…Il y en a qu'on dresse par la douceur. Je suis de ceux qu'on dresse par la rigueur et la force. C'est pourquoi le mors est nécessaire. Il agit par sa force propre et aussi par l'humiliation dans laquelle il me met vis-à-vis de toi ...

Ici il ne peut être question que de ramener la pensée de l'animal et de le faire vivre dans l'attente inquiète du vrai régime qui devra être le sien. Il faut parler du dressage et obliger à lire ou à dessiner des choses en rapport avec le sujet. Brider la nuit et attacher les mains plus étroitement soit au mors avec la chaîne, soit à la grande ceinture dès le retour du bain. Mettre le harnais complet sans perdre de temps, la rêne et les poucettes, attacher les pou cettes au harnais. La verge enfermée dans son étui de métal. Rêner deux heures dans la journée, le soir à la volonté du maître.

Réclusion pendant trois ou quatre jours, les mains toujours attachées, la rêne tendue et détendue. Le maître ne s'approchera jamais de son cheval sans sa cravache et s'en servira chaque fois. Si l'impatience ou la révolte de l'animal se manifestait, la rêne serait tendue plus fort, le maître saisirait les guides et donnerait une sévère correction à la bête.

Le temps du domptage fini, le maître ferait comprendre au cheval que l'épreuve sera renouvelée, qu'il ne doit pas s'imaginer qu'il en est débarrassé et qu'elle reprendra plus vite si l'animal n'est pas souple. Le régime qui succédera au domptage et qui devra être maintenu constamment sera, la nuit, la rêne déten­due, la martingale tendue; au réveil: l'inverse. L'animal devra porter, le jour, le harnais de cuir avec de larges sous-cuisses et la verge enveloppée. Une ou deux fois par semaine, ou plus souvent, le maître mettra ses bottes et fera un exercice à la cravache.

Les harnais indispensables sont les mors, les bracelets, poucettes ou gants; les gaines pour la verge. Ceux qui sont utiles sont: le collier avec cadenas quand le maître, obligé de s'absenter, voudra s'assurer que le cheval ne sortira pas; le masque, pour empêcher les distractions; les bretelles ...

Régime de dressage: 1° Tu me feras harnacher complètement avec double mors, la rêne, les mains bien attachées, le grand harnais. Tu mettras tes bottes et prendras la cravache. Tu me feras faire des mouvements de bras commandés par la cravache. Tu me fatigueras la bouche. Cela pendant dix minutes environ. Tu rattacheras les mains pendant un temps d'arrêt. Tu recommenceras ainsi pendant une heure environ. Ensuite tu me mettras le masque ou, s'il ne va pas, tu me mettras la ceinture de caoutchouc sur les yeux et tu me laisseras méditer, attaché par la longe sur cette prise de possession, le temps que tu voudras, en me fouettant quand tu viendras me voir et aussi pour finir.

2° Tu renouvelleras cet exercice au moins une fois par semaine et seulement pendant une heure et en me débridant après.

3° Tu feras de même chaque fois que tu me trouveras nerveux, mais alors tu enlèveras la gaine de cuir et tu mettras l'anneau ou la gaine de caoutchouc et tu me déprimeras complètement par contrainte.

L'axiome du dressage : « Détruire les forces instinctives pour les remplacer par les forces transmises ».

Cela est-il possible! Violenter la nature! la modifier! Si cela est possible, alors nous sommes sauvés. Eh bien, rien n'est plus vrai. Ce qui arrive pour le cheval, animal si nerveux, si ardent, et qu'on habitue à porter les harnais les plus compliqués et les plus gênants, dont on fait un être résigné, soumis, qui attend les impulsions de son maître, peut m'arriver aussi. La force instinc­tive, chez moi, est celle qui me donne cette inquiétude de l'esprit, une nervosité que je sais assez bien cacher, mais qui m'excite. La force instinctive agit en dehors de mon raisonnement, elle est la manifestation d'un être à côté d'un autre être.

Tu ne dois pas tolérer chez moi mon tempérament, puisqu'il est possible de détruire les forces instinctives et leur substituer les forces transmises. Le pro­cédé, c'est d'isoler, même dans la foule, l'étalon humain, de créer entre les autres et lui des obstacles, de faire de son corps et de sa pensée le siège de sensa­tions qui s'opposent à celIes qui sont dangereuses. En général le remède est à côté du mal.

N'hésite donc plus à ne faire parler mes sens que quand je suis en bride.

J'ai beaucoup trop joui de liberté à cet égard. Fais-moi oublier cette liberté-là et les sensations qu'elle m'a procurées. Tout te pousse, hélas, à agir ainsi, l'impor­tance qu'il y a pour toi à ne plus être enceinte te donne encore plus de force, tu n'as plus de raison pour ne pas faire des rapports un simple exercice de discipline et d'hygiène, et je perdrais d'autant ma fierté d'homme, car, remarque-le toujours : il n'y a rien qui rende les hommes plus fringants que l'exercice à leur fantaisie de leur virilité. Rien qui les rende plus modestes comme quand ils sont sous la domination de leur femme. Retiens bien cela qui est l'expérience universelIe.

Attitude du maître. Elle a une grande influence. Tu dois t'imposer à moi et savoir que l'impression de te voir avec tes bottes et ta cravache en mains m'en impose. Fais de ce que je te dis ce que tu voudras, mais ces signes de ta domination sur moi m'impressionnent et me ramènent à la pensée de ce que je suis pour toi. Ma verge trahit ces impressions et tu dois la tenir en éveil, car chaque fois que tu agis sur elle, tu la détournes des autres impressions. C'est ainsi que tu arriveras, je le sais, à tenir partout ma pensée. Tu ne dois tolérer aucune discussion, ne tenir compte d'aucune préférence, d'aucune fantaisie. Je ne dois être libre que pour le devoir à accomplir. Mais en dehors, je suis ta chose.

 

Mais le masochiste non seulement exige d'être piétiné, écrasé mais encore ne parvient à la plénitude de sa volupté que si son partenaire jouit lui-même de la dégradation à laquelle il le soumet et le réduit. Sadisme et masochisme sont exactement complémentaires. Dans le cas de Boss (cas Erich Klotzens) par exemple, la volupté dans le mal infligé était requise pour le plaisir du mal souffert. Et il en est ainsi généralement pour tout couple sado-masochiste dont le schéma fondamental des relations érotiques consiste en une sorte de division du travail des tendances qui ne se satisfont qu'en réalisant dans leurs actions réciproques, l'unité primitive du système pulsionnel (souffrir et faire souffrir).

Ceci rend évident le fait que le couple bisexué où cette division du travail algolagnique est maxima constitue le modèle du couple où s'inscri­vent le plus naturellement les valeurs sado-masochistes. Mais le couple homosexuel, surtout dans sa forme d'inversion, peut admettre aussi cette figure sado-masochiste du « dessus» et du « dessous », du Souverain et de l'Esclave (1).

 

1 Tout couple en effet, quelle que soit sa structure hétéro- ou homosexuelle, àpporte à la communauté de ses échanges, les valeurs « économiques » de don, de propriété, de livraison, de paiement, de compensations, de dettes, de droits, etc., que constituent comme une répartition des bénéfices et des dommages affectifs de son « commerce »…

 

Le système pulsionnel sada-masochiste. Les travaux des psychanalystes sont intarissables sur ce sujet (1). Il y a lieu de remarquer qu'ils se sont plus intéressés au masochisme qu'au sadisme, ne considérant celui-là que comme une sorte de retournement de celui-ci contre lui-même. La liaison du masochisme avec la culpabilité, l'auto-punition, le désir de châtiment et d'auto-destruction fait de cet aspect libidinal de la vie instinctive, en raison même de sa structure complexuelle, un objectif de choix pour l'investigation psychanalytique. Par contre, le sadisme en tant que forme de l'agression dirigée contre le monde des « objets» (personnes ou choses) apparaît comme une donnée plus primitive et moins analysable de l'instinct. Quoi qu'il en soit, la profonde dialectique qui unit le plaisir à la douleur, l'agressivité à la culpabilité passe naturellement par les diverses configura­tions historiques du développement libidinal que nous avons rappelées à propos de la fixation homosexuelle. Depuis la phase orale où « aimer » c'est dévorer l'objet, depuis le stade d'auto-érotisme anal qui « court­circuite »  les pulsions agressives et hédoniques, jusqu'aux différenciations de la situation œdipienne où les pulsions d'agression par frustration, par rivalité et les pulsions auto-punitives ou de culpabilité, puisent leur énergie dans le complexe de castration, les fantasmes du morcellement du corps et de châtiment corporel - le pôle de l'agressivité sadique et celui de l'anéan­tissement masochiste concourent à chacune des phases de ce développe­ment. L'analyse découvre ainsi que la libido, divisée contre elle-même, tend constamment à satisfaire son ambivalence et cela jusqu'à inverser ses plaisirs, à érotiser la douleur, à saturer ses voluptés par l'angoisse.

 

1. On consultera spécialement: Trois Essais sur une théorie de la sexualité, trad. fr., Documents bleus de la N. R. F. ; Un enfant est battu, trad. fr., Revue de Psychanalyse, t. VI ;  Triebe und Triebschicksal (I9I5); Le problème économique du Masochisme, I924, trad. fr, Revue Ir. de Psychanalyse, I928, etc., de FREUD, et les travaux de A. EULENBURG (Sadismus und Masochismus, Wiesbaden, I902), de P. FEDERN (Beitrage zur Analyse des Sadismus und Masochismus, Intern. Zeitsch. f. Psychanalyse, 19I3-14), de SADGER (Ueber den sa do­masochisten Kouplen, dans Zeitsch. f. Psychanalyse und psychopatho. Forschungen, I9I3), de STECKEL (Stiirungen Trieb und Affektsleben, 1925, t. VIII : Masochismus, Sadismus), de W. REICH (Der Masochisten Charakter, Intern. Zeitsch. f. Psychanalyse, I932), de NACHT et LOEWllNsTEIN (Rapports sur le Masochisme, IO· Conférence de Psychanalystes de langue française, Paris, I938), de Th. REIK (Masochisme in modern Mann, New-York, I94I), de Karen HORNEY (New ways in Psychoanalysis, New-York, I939), etc.

2. Après 600 séances de psychanalyse qui ont abouti à cet heureux résultat que ce sadique aimait tellement le corps de sa femme que « cela lui faisait mal ». de poser sa main sur lui ...

 

Les analyses « anthropologiques » de GEBSATTEL ou de H. KUNZ com­plètent ce que la conception psychanalytique a de sommaire et rejoignent en un certain sens - sans se confondre avec elles comme le démontre l'auteur - celles de M. Boss. L'analyse du cas Erich Klotzens lui permet de mettre en évidence (2) que le sado-masochisme constitue une « manière d'être au monde » qui enferme l'individu dans un univers froid et métal­lique et ce cosmos lui-même dans une existence de haine. Les relations hommes-femmes dans ce bloc de marbre et de glace ne sont possibles que dans et par cette haine qui électrise le « nerf vital »de leur seule communica­tion. Mais il y a un abîme, le même « qui sépare le jour et la nuit », entre la haine simplement «réactionnelle » et cette forme d'existence haineuse qui devient le principe même, le plaisir spécifique du sado-masochisme, l'expérience vitale de l'angoisse-plaisir. Certes, une telle « Daseinsanalyse »  n'est pas en contradiction, nous semble-t-il, avec ce que l'école psychana­lytique nous a appris de l'inconscient sado-masochiste, mais elle met davantage et plus justement l'accent sur l'aspect structural et total de la «  perversion ». Celle-ci n'est pas « simplement » réductible à une régression pulsionnelle partielle mais elle étreint l'être tout entier et resserre jusqu'à l'étouffer les liens qui étranglent ses rapports avec autrui dans un monde de violence et de tourments (1).

 

2º  Érotización du regard.

C'est en tant que support des expériences des plaisirs et de la douleur que la sensibilité subissant une distorsion « algolagnique »  se pervertit comme nous venons de le voir dans le sado-masochisme. Nous ne sommes pas dupes cependant de ce langage «sensasionniste » puisque nous venons de mettre en évidence que la perversion sado-masochiste est essentiellement un mode d'existence. Nous devons, en étudiant maintenant « l'érotisation du regard », nous garder de la même illusion. Ce n'est pas la « vision » ou le «  champ perceptif visuel » que nous envisagerons ici, mais un mode d'existence dont la vision est le radical fonctionnel. C'est parce que par le regard nous embrassons toute la nature dans ses relations avec la place que nous occupons dans l'espace de l'univers et d'où dérivent les perspec­tives, incidences, dévoilement et recoupements de tous ses plans, que le monde du regard est ce regard sur le monde qui nous renvoie constam­ment à la magie de l'image corporelle, laquelle lie, par ce que je vois, ce que je suis à ce qui est. Le monde est ainsi et aussi un miroir dont j'occupe le centre et qui me renvoie les désirs que je lui offre. La vision du monde et d'autrui ne me fourent pas seulement l'horizon de mon existence, elle constitue aussi une modalité médiate du pouvoir que j'exerce sur lui : regarder c'est attirer à soi (2)

Mais la magie du regard est aussi celle du monde des images qui représentent aux yeux de la conscience, le monde quand nous nous détournons de lui comme pour le mieux plier à nos désirs. C'est ainsi que le rêve, forme suprême de la vision fantasmique, par son atmosphère spectaculaire et spéculaire, indique suffisamment quel enchan­tement constitue pour le dormeur « voir en songe » quand il se livre lui-même à son propre regard. Il est inutile de poursuivre cette esquisse phénoménologique du monde du regard; ce que nous venons de dire suffit pour nous rappeler quelle visée sur le monde, sur autrui et sur soi il représente et par conséquent quel support privilégié il doit être pour ces anomalies qui transposent sur un registre paradoxal le vécu des relations érotiques.

 

1.  Welt der Endlichkeit, Sorge und Zerteiltheit » (M. Boss, p. 98).

2. MERLEAU-PONTY a bien aperçu la profonde liaison qui lie la pudeur et l'impudeur à la fonction fascinante, captatrice, possédante du regard (Phénoménologie de la perception, 1945, p. 194).

 

Nous avons consacré toute une étude à la plus connue, l'exhibitionnisme (1), où l'érotisation magique des regards déplace les sources de l'orgasme du contact direct vers le contact lointain. Elle consiste en une projection fantasmique sur le partenaire vu ou simplement aperçu de telle sorte que « se montrer »  c'est aussi désirer voir. Exhibitionnisme et voyeurisme (2) constituent en effet un couple absolument analogue, dans sa structure bipolaire, au sado-masochisme.

 

Le « voyeurisme » a ses fervents, ses pratiques et ses techniques. Les « mixoscopes » jouissent du spectacle des accouplements sans y participer ou parfois les provoquent, en réglant les modalités de partenaire ou de posi­tion ou même quelquefois en s'y introduisant: la promiscuité du regard se prolonge alors dans celle des contacts plus ou moins directs et la « mixoscopie » devient la dimension érotique essentielle de la «partouse ». L'introduction d'un tiers dans le couple a ou d'un couple partenaire ou encore d'un témoin des ébats, ouvre ainsi l'érotique à la publicité du regard et c'est précisément cette perte du secret dévoilé au regard, ce déchirement de la pudeur, qui en représente la base commune.

Le besoin d'être vu et de regarder exprimant l'exigence de poser les images de son propre corps ou de celui du partenaire « voyant »ou « vu » dans un jeu de fantasmes incarnés et  « objectivés »  sur une « scène », divul­gue le secret des rapports érotiques tout en consacrant aussi leur clandestine réalité. On comprend dès lors que le plaisir de voir puisse se satisfaire, dans les mêmes conditions de « publicité » et de clandestinité, relatives par la contemplation des images pornographiques qui excitent les amateurs de photographies, de cinéma, de spectacles ou de livres « spéciaux ».

 

3° Érotisation des fonctions digestives.

Le tube digestif lui aussi constitue l'axe d'un monde, le plus primitif, le plus « végétatif »  Celui du fondement même de « l'économie ».  Ces fonctions d'absorption et d'expulsion et les organes qui à chacune de ses extrémités les assurent sont chez le nouveau-né d'une capacité hédonique à peu près exclusive. Ultérieurement son investissement primitif persiste sous des formes diverses. La répression de ces « zones érogènes » au fur et à mesure de la différenciation de la sexualité, est presque totale surtout pour l'érotique anale et fécale de telle sorte que le « dégoût » ou la « répulsion » se substituent aux excitations auto-érotiques dont les mani­pulations excrémentielles infantiles sont les manifestations constantes. Dans cette perspective nous étudierons les reliquats de l'érotique orale et anale primtive et les perversions oro-copra-anales.

 

1. Nous lui avons réservé une étude spéciale (Étude, nº 12) en raison de son importance clinique et médico-légale, surtout dans la tradition classique française.

2. «Voyeurisme» a des synonymes: « scoptophilie » ou pour KRAFT EB1NG «mixoscopie »

3. Nous aurons l'occasion de souligner avec LAGACHE l'importance des relations de la jalousie morbide et de la scoptophilie (Etude, nO 18).

 

Les fortes fixations libidinales de la zone orale (1) persistent tout au long de l'existence et la bouche reste comme un organe sexuel commun aux deux sexes. Le rôle qu'elle joue dans le plus innocent des baisers et à plus forte raison dans le baiser profond est un témoignage de cette érotisation primitive (2). Mais le tabou dont il est frappé par contre au Japon ou « dans les races noires de l'Afrique (HAVELOCK ELLIS), par exemple, n'est pas moins significatif. Quant au « baiser olfactif» des Chinois, il est un véritable « reniflement·». Ceci nous conduit à faire entrer dans l'érotique orale le système olfactivo-gustatif qui est annexé à l'extrémité supérieure du tube digestif et joue un rôle si considérable dans son fonctionnement: les odeurs et les saveurs sont comme les gardiennes des réflexes de déglutition. Elles l'inversent dans le dégoût et la nausée.

Ces données de l'odorat et du goût jouent, un rôle considérable dans le développement érotique. Certaines, spécifiques (comme chez les animaux) constituent les excitants sexuels inconditionnés; d'autres manifestent des « conditionnements (3) » occasionnels et personnels. Les fades ou fétides odeurs organiques de la sueur, des sécrétions génitales, etc., ou les parfums qui les masquent, sont fortement liées à la structure globale de l'objet érotique et ne cessent de jouer un rôle important dans l'activité sexuelle.

L'activité orale d'absorption, de succion et de déglutition, sorte de ven­touse digestive détournée de sa fin, reste au service de la libido et fait partie constamment ou occasionnellement des figures physiques de l'amour. Il suffirait, pour ceux dont la documentation serait insuffisante, de lire le livre-statistique de KINSLEY pour être assuré que ces pratiques sont courantes sinon constantes (4) quoique dans certains pays « interdites par la loi ».

 

1. Dans la phase d'érotique orale primitive les psychanalystes distinguent généralement la phase de la succion et celle d'une ébauche de cannibalisme où l'enfant pourvu de dents mord autant qu'il suce le sein maternel.

2. Cf. HAVELocKELLlS, t IV. En appendice: « Les origines du baiser ».

3. L'application de la « réflexologie » aux perversions ne peut atteindre qu'un « con­ditionnement » en quelque sorte superficiel contingent et occasionnel. Il est bien certain qu'on ne devient pas « fétichiste» parce que, à un moment de son passé, on a associé l'image d'un soulier ou une odeur, au désir sexuel. Nous sommes tous «conditionnés» dans ce sens qui est celui même de notre « histoire» individuelle. La dynamique de la perversion est beau­coup plus profonde et si elle utilise les. « associations» ou les « souvenirs» elle n'en dépend pas. LAIGNllL-LAVASTINE, MARANON, MOREL, DALBIEZ, etc., et en un certain sens SCHULTZ­HENKE (Der gehemente Mensch, p. 55) ont admis cette interprétation mécaniciste du « dépla­cement» symbolique. G. DUMAS (cité par HESNARD) a même tenté de rendre expérimentale­ment certains chiens fétichistes (téléphone reproduisant les jappements de la femelle, puis sonnerie annonçant le téléphone ... ) sans obtenir, ajoute HESNARD, .le déplacement spécifique de l'excitabilité sur la perception amorcée. Naturellement toutes ces théories ou expériences ont été vivement critiquées (HESNARD, M. Boss, etc.). Elles tombent sous le coup de la critique que nous avons présentée (Évolution Psychiatrique, 1947, t. 1) de l'application des idées de PAVLOW à la psychiatrie. MAsSERMAN, lui aussi, a étudié récemment les conditions expérimentales des perversions sexuelles.

4. On sait combien la bouche joue un rôle essentiel dans les pratiques homosexuelles.

Elle peut jouer même ce rôle dans les pratiques de l'onanisme masculin. KRAFT EBING et HIRSCHFELD en ont rapporté des cas et récemment Eugène KAHN et Er. LION (Amer. J. of Psychiatry, t. 95, 1938, p. 131) et M. M. KELLER et G. E. PORCHER (Amer. J. of Psychiatry, t. 103, 1946, p. 94) ont publié des observations d'autofellator ; cf. également les deux vieux ouvrages de LAURENT (Les habitués des prisons de Paris) et de LUYT (« Les fellatores »,  Paris, 1888).

 

Les fonctions d'expulsion excrémentielle (zone érogène anale) - nous l'avons souligné - sont assez rapidement frappées d'une prohibition qui est provoquée normalement par la violence du « dégoût ». Mais de nom­breuses traces persistent de cette érotique primitive soit dans le « caractère anal » soit dans le comportement érotique.

Les perversions oro-copra-anales sont caractérisées par le fait qu'il s'agit non plus de comportements « bruts» ou occasionnels mais de moyens exclusifs d'obtenir l'orgasme. Les fonctions digestives, toutes les sensa­tions qui s'y rattachent, les organes qui les assurent, leurs produits excré­mentiels, objets chez l'adulte d'un dégoût systématique deviennent l'objet d'un goût systématique. Qu'il s'agisse de pédicatio ou de coprophilie ou encore de perversions du goût ou de l'odorat qui érotisent les viscosités, les immondices, les fétidités les plus nauséabondes, la formule de la perver­sion érotique reste la même : inverser le dégoût jusqu'au goût, investir de désir les objets de répulsion (1). Cette tendance qui nous ramène à l'inversion masochiste des valeurs conduit à des dépravations monstrueuses et la nécrophilie, nous l'avons vu, représente le terme ultime de ses plaisirs sordides. Toutes sont en rapport avec la coprophilie et dans leur forme extrême avec la coprophagie. Nous nous bornerons à rappeler quelques faits que l'on trouvera exposés dans la « Psychopathia sexualis » de KRAFT EBING. (2).

Le léchage des parties honteuses ou mal odorantes, la succion des pieds, le « reniflage » du linge souillé des excréments, des cuvettes des WC., la « defecatio in os » sont les pratiques que l'on rencontre le plus souvent. Certains mangent des morceaux de pain qu'ils ont laissés traîner dans les vespasiennes; une observation de BLONDEL (183 de KRAFTEBING) nous rapporte le cas d'un jeune homme qui émettait des gaz et se masturbait en pensant aux excréments qu'il s'imaginait toucher et souiller les parties génitales et les hanches des femmes; une fois, dit-il, il se masturba à la fenêtre de sa chambre devant ses matières fécales  « dont l'odeur le ravissait» quand passait sur le trottoir d'en face une femme. L'observation du coprophile Rico Datena, profondément analysé par M. Boss, est à cet égard très intéressant (3).

 

1. Le travail psychanalytique de Lawrence S. KUBIE (The psychoanalytic Quarterly. 1937, VI, p. 388, trad. espagnole in Revista de Psicoanalisis 1948, 4, p. 917 à 920) sut la  « saleté» est d'un très grand intérêt. Il étudie comment le fantasme du corps-fabrique d'ex­créments constitue le centre du système de pulsions et contrepulsions que forment les hiérarchies inconscientes du « sale» (tabou des orifices et des fonctions excrémentielles).

2. Observations I15, I17, 153, 161, 162, 163 et notamment p. 346.

3. M. Boss, pp. 49-54.

 

Chez cet homme qui n'atteignait l'orgasme qu'au contact du cylindre fécal dans le coït rectal, la forme d'existence correspon­dante à son aberration érotique avait une structure « souterraine », celle d'un ver de terre (Warenexistenz): pour lui l'intestin représentait le seul et le plus profond habitacle de « l'amour ».

Le tube digestif, cet ensemble d'organes qui assument l'incorporation de la nourriture et l'expulsion de ses déchets, est bien un des appareils les plus « organiques » de notre économie, mais il est déjà un appareil de la vie de relation. Par lui s'établissent les contacts vitaux de l'homme et de son milieu non pas seulement comme dans l'appareil respiratoire sous forme végétative et automatique, mais sous forme d'un choix objectaI proposé à son avidité et sous forme d'un premier exercice de la volonté de retenir ou d'expulser. Il représente à l'état d'ébauche une dynamique primitive des rapports du corps et du monde et ce n'est pas un des moindres intérêts de la psychologie freudienne de nous avoir fait comprendre que les faits, dont nous venons de parler, n'ont pas un intérêt d'anecdotes scatologiques, mais nous font pénétrer dans les arcanes les plus profondes de la vie instinctive.

 

4° Érotisation urinaire.

Tout près de l'érotisation du tube digestif et de son contenu se trouvent les perversions qui investissent l'appareil urinaire et les urines de valeurs libidinales. L' urinolagnie et l' ondinisme (1) ont été étudiés spécialement, et il y a déjà longtemps, par SADGER (2), par FERENCZI (3) et surtout par HAVELOCK ELLIS  (4). L'érotique uréthrale consiste essentiellement à lier, comme dans les fantasmes infantiles et souvent dans les sensations génitales féminines, le plaisir sexuel aux fonctions d'urination. L'importance de l'origine sexuelle de l'énurésie infantile s'est accrue depuis que l'urination nocturne a été considérée comme une pollution. Généralement les urolagnes éprouvent un plaisir spécial à uriner, à voir uriner, à uriner dans leurs mains, etc. (5). L'absorption d'urine ou l'urination « in os(7) » constituent les formes les plus habituelles de ces perversions uréthro-érotiques.

Pour SADGER l'érotisme uréthral s'institue dans l'enfance et est équi­valent à l'érotisme anal. L'enfant, dit-il, regarde l'urine comme un produit sexuel. Tout le volume que HAVELOCK ELLIS a consacré à cette perversion qu'il appelle «ondinisme » a précisément pour thème le symbolisme de l'eau. Pour lui les « vrais ondinistes » (7)  qu'il a étudiés et qui étaient surtout des femmes ont une vie urinaire qui recouvre constamment la vie sexuelle et « leurs expériences d'ordre urinaire, associées à l'amour de l'eau, en général, sont une source suffisante de jouissance indépendante, sans accompagnement sexuel » (p. 240). Cette aberration serait donc en relation avec les représentations de l'inconscient collectif, les mythes et le symbolisme de l'eau, le « culte des eaux », dont les ondines étaient les nymphes.

 

1. Le nom d'ondinisme a été proposé par HAVELOCK ELLIS.

2. J. SADGER, Ueber Urethralerotik, Jahrbuch für psychanalycische Forschungen, 1910,

3. II, pp. 409-450.

4. FERENCZI, Versuch einer Genitaltheorie, Imern. Psychanalycischen Bibliocak, 1924.

5. HAVELOCK ELLIS, L'ondinisme, t. XIV des Écudes de Psychologie sexuelle.

Cf. par exemple l'observation de HAVELOCK ELLIS, pp. 108-112.

6. Le " goûter aqueux " comme disait un malade, que nous avons souvent présenté à nos conférences du Mercredi de Sainte-Anne.

7. Cf. les cas de Mme R. S., de Miss E. et de Miss A. P.

 

 

Les perversions uréthro-érotiques et surtout urino-érotiques doivent être considérées, selon H. ELLIS, comme un retour à cette forme de pensée « pour qui l'urine est une manifestation sacrée et magique des qualités naturelles de l'eau ».  Bien entendu, le désir de revenir dans l'eau, de se replonger dans le milieu aqueux primitif, n'a pas manqué d'être rapproché par RANK (1) du désir de replonger dans le liquide amniotique maternel.

 

Ainsi que la coprophilie, l'urolagnie constitue une aberration anato­miquement et psychologiquement parallèle de l'instinct génital. Le dis­positif même des organes urinaires et leur valeur érotique propre four­voient l'élan sexuel, le fixent « à côté» et l'engagent dans un système de fantasmes et de pratiques qui constituent une érotique de déplacement et de substitution, un monde qui, pour n' être pas celui de la sexualité, en demeure cependant une exacte réplique.

Ainsi s'achève cette étude des perversions typiques, cet inventaire des comportements qui puisent dans les aberrations de la sexualité leur plus profonde détermination et se présentent comme les formes mon­strueuses de l'instinct dévié de sa trajectoire «naturelle ».

 

1. RANK, Der Mychus von der Geburt der Helden, 1922.

2. La thèse de BENDIT (« L'étude des perversions sexuelles acquises », Paris, 1940, contient quelques exemples intéressants, mais sans saisir ni même effleurer le problème.

 

 

 

§ III. - LES COMPORTEMENTS PERVERS « SYMPTOMATIQUES » OU « ACQUIS »

Si nous voulions donner à cette partie de notre étude l'importance qu'elle mérite, nous devrions passer en revue: 1° tous les cas où des com­portements pervers se présentent comme séquelles ou symptômes (2) d'affec­tions somatiques (infections, tumeurs, affections nerveuses ou hormonales, etc.); 2° tous les cas où ils paraissent symptomatiques d'une psychose (schizophrénie, épilepsie, démences, psychose périodique, etc.). Mais comme nous aurons l'occasion d'étudier ailleurs la clinique de ces diverses affections et notamment toutes les « réactions perverses », les «perversions » ou les « comportements amoraux» qu'elles conditionnent ou impliquent, et que nous avons, en exposant le problème des impulsions, déjà étudié une des formes les plus typiques de ces comportements, il nous sera permis d'être ici extrêmement bref. Il nous suffira de rappeler succinctement les grands faits cliniques.

Tout d'abord tous les médecins connaissent des cas où le « caractère », « l'équilibre moral », les « tendances érotiques » ont été plus ou moins profondément modifiés par une affection cérébrale. Par exemple, dans la vieille statistique SCHUSTER, sur 775 cas de tumeurs cérébrales, dans 7 cas le tableau clinique psychopathique avait été celui de la « moral insanity ». La pathologie diencéphalique dans ses rapports avec le système neuro­endocrinien hypophyso-épiphysaire a permis de noter les réactions «impul­sives » ou « perverses » des malades gravement atteints dans leurs fonctions neurovégétatives.

Mais c'est surtout l'encéphalite épidémique qui a donné lieu aux observa­tions les plus décisives (1). Il s'agit là d'un des aspects, on peut même dire d'une des découvertes les plus extraordinaires de la pathologie nerveuse moderne. Le fait n'a pas manqué de frapper, vers 1922-1925, les observa­teurs. Les travaux de Gilbert ROBIN (2), de MENGER (3), de FRIBOURG BLANC (4), de COMBES-HAMELLE (5), etc., chez nous; en Allemagne: de DOFFLER (1924), de THIELE (1926) ; en Suisse: de STECK ; ailleurs: de CLAY, de COLAPIETRE, de WIMMER (1924), de M. MOLITSCH (1935), etc. et d'innombrables publications de cas cliniques ont familiarisé tout le monde psychiatrique avec ces faits qui sont, répétons-le, fondamentaux pour le problème qui nous occupe.

Rappelons simplement que les tendances encéphalitiques impulsives perverses (agressivité, vols, perversions sexuelles, etc.) se présentent généralement avec les caractères des actes « forcés »,  « automatiques », « itératifs » qui lui confèrent une physionomie particulière (à laquelle d'ailleurs le contexte neuropsychique contribue certainement beaucoup, puisqu'il s'agit le plus souvent de malades parkinsoniens). On a décrit ainsi des exhibitionnismes (6) impulsifs, des comportements homosexuels (7) ou incestueux (8), la bestialité (9), le fétichisme (10), etc. Quant aux chapardages, aux vols ils constituent les formes des réactions perverses les plus courantes.

Tous les auteurs qui se sont intéressés à ce problème passionnant n'ont cessé de se poser la question à savoir quelles différences séparent cette forme de perversité encéphalitique et la « perversité congénitale ».

 

1. Nous examinerons dans ses détails le problème des perversions instinctives de

l'encéphalite dans le tome IV de ces Études.

2.Gilbert ROBIN, Thèse, Paris, 1925.

3. MENGER, Thèse, Paris, 1929.

4. FRIBOURG BLANC, Rapport au Congrds de Médecine Légale, 1928.

5. COMBEs-HAMELLE, Thèsè, Paris, 194I.

6. Par exemple CENAC (Annales Médico-psycho., 1924) ou observation 21 de FRIBOURG BLANC.

7. Observations de FRIBOURG BLANC, de RaBOUL LACHAUX (1924) et de Mlle LERIT (1924), de SCHIFF et TRELLES (Annales Médico-Psycho., 1931).

8. Observations de FRIBOURG BLANC, de FRIBOURG BLANC et SCOULAS (Hygidne Mentale, 1931). '

9. LAIGNEL-LAVASTINE et MOJILAAS (Encéphale, 1926).

10. CLAUDE-ALAJOUANINE et SIVADON (Annales Médico-Psycho., 1936).

 

Dans un travail assez méthodique pour être remarqué, DELMONT et CARREREX, cherchant, à leur tour, à caractériser la phénoménologie des actes de perversité de leurs malades, ont insisté sur l'itération incoer­cible, l'ingravescence (accentuation progressive), le polymorphisme des perversions sexuelles, et enfin sur l'anxiété qui les accompagne. Tous les aùteurs sont d'accord pour souligner le caractère paroxystique, incoer­cible de ces tendances et de leurs décharges. De sorte que c'est leur impul­sivité qui est leur caractéristique. Ces « comportements pervers » et ces «  réactions perverses »  ou ces « perversions instinctives » étant du niveau de l'impulsivité, contrastent fortement avec la « perversité » congénitale du sens moral.

Quant au deuxième aspect de la pathologie des perversions, celle des perversions «  symptomatiques des psychoses » , nous nous contenterons d'en souligner l'intérêt massif et qui se confond avec la structure com­plexuelle et positive des niveaux de dissolution de la conscience et de la personnalité, lesquels constituent par leur organisation typique les psychoses et les névroses.

Comme nous ne pouvons pas songer à passer en revue toutes ces névroses et psychoses que comportent dans leur symptomatologie et en fonction de leur structure propre une infinité de « perversions » des instincts, nous nous contenterons, presque exclusivement, de dire un mot des états schizo­phréniques.

Nous avons déjà noté, plus haut, que selon certaines études hérédo­pathologiques, la perversité paraît évoluer dans le cycle hérédo-schizo­phrénique. Nous devons insister sur trois aspects cliniques principaux de ces relations : la forme dite «héboidophréniques» de la démence précoce, les comportements pervers et antisociaux de la phase prodromique de la schizophrénie et enfin les aspects régressifs de la libido dans les psychoses schizophréniques.

 

Depuis KAHLBAUM (1890) et WERNICKE le terme d'héboidophrénie, un peu vague, s'est fixé avec KRAEPELIN sur une forme spéciale de « démence précoce » caractérisée par le bouleversement des disciplines éthiques et un comportement pervers, impulsif et antisocial. RINDERKNECHT (2), HALBERSTADT (3) et M. EMMA (4) ont étudié, il y a quelques années, cette forme clinique que tous les psychiatres connaissent et qui a, par exemple, dans la psychiatrie militaire, une importance considérable. P. GUIRAUD (5) en a analysé un cas en mettant en évidence les traits proprement dissociatifs et catatoniques de ces comportements.

 

 

1. DELMONT et CARRERE (Le syndrome psychologique dans les cas de perversité par encéphalite épidémique chronique à forme retardée, Annales Médico-Psycho., octobre 1938).

2. RINDERKNECHT, Ueber Kriminelle Heboide, Zeitsclz. f. d. g. Neuro., 1920, 57, p. 35.

3. HALBERSTADT, La forme héboidophrénique de la D. P., Ann. Méd.-Psyclzo., 1925, Il, pp. 24-32.

4. Michele EMMA, Contributo allo studio della éboidofrenie, Rassagna di Studi psichia­trici, 1936, 25, pp. 41-76, article très important avec six observations.

5. P. GUIRAUD, Constitution perverse ou héboidophrénie, Bull. Méd.-Ment., 1927.

 

Un autre fait aveuglant d'évidence également est tout à fait classique.

Les «formes de début de la démence précoce», les « voies d'entrée » dans cette affection manifestent un trouble profond de l'équilibre instinctif et on ne compte plus dans cette « période médico-légale de la démence précoce (1) » les réactions antisociales, les impulsions agressives, les étrangetés de goûts, les troubles du comportement sexuel. G. KLEIN (2) a consacré à l'ensemble de ces conduites un travail très intéressant. Les impulsions homicides (3), les parricides, ou plus généralement les crimes incestueux et les meurtres immotivés constituent l'aspect le plus tragique de ces débuts de dissociation de la personnalité.

Enfin, la phénoménologie (4) comme les études psychanalytiques innom­brables (5) sur la pensée, le comportement et la structure autistique ont largement confirmé les géniales observations et analyses de E. BLEULER (I911) sur la régression complexuelle et l'imprégnation de toutes les atti­tudes, des délires, des hallucinations des schizophrènes, par des complexes affectifs archaïques. Ceux-ci sous leur forme monstrueuse se trouvent « à découvert » et, soit dans les manifestations cliniques d'une angoisse impulsive, soit dans la cynique complaisance « nirvanique » qui soude le catatonique à ses instincts, soit encore dans le monde magique hallucinatoire et délirant, forment la végétation luxuriante et inextricable de l'autisme.

On peut dire que tous les cas cliniques que nous étudions sous le nom de « manie », de « mélancolie », d'états confusionnels ou automatiques « épileptiques », de « schizophrénie » ou de « délires » aigus ou chroniques ne sont rien d'autre qu'une certaine forme structurale du système pul­sionnel et complexuel inconscient que l'on peut toujours traduire en termes d'agressivité, de sado-masochisme, d'homosexualité, de narcissisme, ou de perversions. C'est précisément la raison du fait que, depuis le développe­ment des études psychanalytiques, le champ des « perversions »  s'est tellement étendu, et coïncide si exactement avec celui de la pathologie mentale tout entière, que les études particulières sur la perversité et les perversions sont devenues beaucoup plus rares. C'est un des motifs du grand développement que nous avons donné à cette «Étude», qui doit montrer combien le problème de la « perversité »  est inséparable d'autres problèmes, des hallucinations ou des délires qui projettent les tendances perverses ou perverties dans l'imaginaire du délire (1), des crises d'excitation ou de dépression qui sont animées par la dynamique sa do-masochiste, de la schizophrénie qui constitue une régression vers le narcissisme au travers des différenciations objectales progressives (œdipe, homosexualité, etc.), et plus généralement de toutes les formes de régression de la conscience et de la personnalité qui par leur altération même deviennent amorales, antisociales, perverses ou perverties, très exactement comme lorsque nous nous endormons, nous chavirons dans le scandale moral et le scandale logique du monde des images.

 

1. C. PASCAL, Revue de Médecine, 19H.

2. G. KLEIN, Contribution à l'étude médico-légale de la D. P., Thèse, Paris, 1935.

3. P. GUIRAUD, Évolution Psychiatrique, 1931.

4. Que l'on se rapporte aux analyses de Carl SCHNEIDER ou aux magnifiques observations de L. BINSWANGER, sans cesse on est replongé dans le monde des pulsions déchaînées.

5. En France, ces études sont rares. Les études de BOREL, GILBERT-ROBIN, PICHON, LAFORGUE, etc. (1925-1927), notre étude de la pensée paranoïde (Évolution Psychiatrique, 1936), de nombreuses autres observations. publiées dans l'Évolution Psychiatrique ou les communications plus récentes de M. CAVE (Ann. Médico-Psycho., 1947-1949) constituent cependant une documentation importante.

 

§IV. -LA PATHOLOGIE DELA CONSCIENCE MORALE

L'étude clinique des formes de la pathologie du contrôle moral qui constituent les «états d'amoralité » ou les « perversions » nous conduit, en conclusion, à tenter de remettre un peu d'ordre dans ce problème si embrouillé et si confus ... Il nous suffira pour cela de tirer de cet exposé un certain nombre de faits précis et décisifs.

Nous avons montré que « l'amoralité constitutionnelle » était un état de déséquilibre défini par l'immaturité de la personnalité. Elle est caractérisée essentiellement par une fixation à la sphère de la prémorale, celle où le conflit du sur-moi et du moi situe le système pulsionnel et contrepulsionnel à un niveau d'existence, fermée et purement libidinale. De telle sorte que le développement de la conscience « morale » de ces « infirmes moraux» est fatalement fixé dans une position de « contre-pied »  systématique, d'inversion automatique des valeurs morales humaines qui ne permet pas de choix moral. Le « noyau pervers »  est la manifestation de cette adhérence profonde à un plan qui exclut la sympathie, racine de la sociabilité.

Nous avons montré que les « perversions isolées» manifestaient toutes une adhérence du même ordre à la couche profonde de la vie instinctive, primitive et inconsciente. A cet égard, les deux groupes s'anastomosent (2) largement et nous avons pu souligner tout au long de nos descriptions que les perversions instinctives reposent toutes non seulement sur une déviation des comportements qui, dans l'acte de l'amour, lient le sujet à son objet, mais sur une distorsion des rapports moraux avec le monde et autrui.

 

1. Cf. par exemple la thèse de HUMBERT, Homosexualité et Psychopathie, Thèse,Paris, 1935·

2. En corrigeant les épreuves de cet ouvrage nous avons noté à propos du terme «  anastomose» dont nous noùs servons ici qu'il est venu sous la plume de J. GENET (LeJournal du voleur, 1949, p. 181) : « La trahison, le vol et l'homosexualité, écrit-il, sont les sujets essentiels de ce livre. Un rapport existe entre eux, sinon apparent toujours, du moins me semble-t-il reconnaître une sorte d'échange vasculaire entre mon goût pour la trahison, le vol et mes amours. »

 

Le dénominateur commun aux deux groupes est donc constitué par la dépendance de la vie affective et sociale (dont la relation « amoureuse » est le centre) à l'égard des formes primitives de l'existence.

A ce titre ces formes de perversité pathologique s'opposent à la perver­sité de la « mauvaise conscience » ou de la conscience qui choisit son histoire, son monde, son mal comme une préférence insurrectionnelle et réfléchie pour une lutte contre la morale et la société, la nature et le bien.

Nous parvenons ainsi dans ce problème comme dans tous les autres au point où pour dissiper toutes les obscurités et pour éviter les confusions de plan de la plupart des théories nous devons nécessairement recourir à une hiérarchie des formes.   '

La perversité normale ne se définit pas par son absence de monstruosité « contre-nature »  puisqu'elle implique le choix de conduites, de plaisirs ou des vices tirés du tréfonds commun de la nature humaine. Par contre, elle se définit malgré son antimoralité et plus précisément à cause de son antimoralité par sa solidarité avec une «conscience morale »  et une «volonté » capables d'agir autrement. Effectivement la trajectoire historique de la personnalité de ces « pervers » passe par une série de phases dont la perver­sité est une conclusion à la fois idéologique et existentielle. La perversité normale est une conséquence d'une conception du monde, elle dépend d'une certaine ouverture au monde qui définit le destin de l'homme. Il en est encore ainsi lorsque la perversité reflète seulement le milieu culturel dans lequel se déroule l'existence: elle est « normale », car pour si corrélative qu'elle soit de la « culture » et des « mœurs » elle engage l'être dans la trajectoire de sa destinée, de sa volonté.

Les formes pathologiques des conduites mauvaises sont, par contre, caractérisées par le fait que le malade est « impuissant » à agir autrement, qu'il est « poussé »  par la dynamique interne de son système pulsionnel à agir en dehors ou contre les règles morales auxquelles il ne peut accéder  puisqu'elles supposent précisément une certaine maturité de la conscience morale (Gewissheit) ou de la conscience tout court (Bewusstheit). Elles se distribuent en une série de niveaux qui vont pour le versant des agénésies depuis la malformation jusqu'à l'immaturation. Les malformations somato­psychiques de base sont un vice de la nature. Nous l'avons vu à propos des formes hermaphrodites de l'homosexualité, mais nous pouvons en dire autant de l'oligophrène incapable d'intégrer de l'automatisme de ses comportements dans la sphère morale. Les immaturations constituent toute la gamme des névroses. A sa base se trouvent les névroses d'angoisse­ où la recherche obsédante du plaisir défendu se limite ou s'ajuste aux inflexions du sur-moi. A son sommet c'est la forme d' « amoralité consti­tutionnelle »  avec son noyau de perversité cynique qui exclut l'angoisse et exprime essentiellement une déviation sadique du développement moral (1). - La pathologie de la conscience morale qui correspond au versant des dissolutions se confond avec la structure même des psychoses ou des névroses (depuis les démences jusqu'aux formes de déséquilibration supé­rieure). Nous avons fait remarquer à ce sujet que toute la pathologie mentale pouvait à cet égard s'inscrire en termes de perversité et de perver­sions pathologiques. Mais c'est particulièrement aux formes i'mpulsives que l'on réserve généralement ce terme, ce qui nous ramène au problème de l'impulsivité (Étude nº 11).

 

1. Les deux formes cliniques que nous distinguons généralement: « perversité constitu­tionnelle » et « perversions sexuelles »  se définissent par le rapport inverse qu'y affectent la perversité et la culpabilité sur le plan de la conscience. Le pervers n'a pas de sentiment de culpabilité ou l'a à contresens (faire bien c'est faire mal). Le psychopathe sexuel est tout à la fois poussé à faire mal et à s'angoisser dans l'assouvissement même de ses passions. Le « défaut de culpabilité »  du pervers c'est l'implacable devoir à rebours de se retrancher de la fusion affective avec le monde, La culpabilité du névrosé c'est la nécessité de l'impuissance et du tabou lié aux interdictions du Sur-Moi.

 

 

Nous pensons ainsi par cette mise en ordre des faits cliniques échapper à l'étreinte des erreurs qui vicient (comme nous l'avons indiqué dans la première partie de cette étude) le problème de la perversité et des perver­sions pathologiques. Pour nous, en effet, ces formes d'existence morbide ne sont ni les données primitives, ni des anomalies hétérogènes à la nature humaine, ni « simplement» pathologiques à la mesure de leur excès. Elles sont des aspects typiques des anomalies de la conscience morale, c'est­à-dire des accidents évolutifs qui empêchent ou dérèglent le mouvement par lequel l'homme choisit son destin relativement à autrui.

Nous nous trouvons en présence de la « monstruosité morale » du « génie du mal », devant le même problème que celui que posent devant la psychiatrie, la sainteté, l'art (1), le crime ou le génie. Et c'est dans une même conception des valeurs et des niveaux structuraux que doivent être envisagées toutes ces « apories » , ces difficultés, qui surgissent sous les pas du psychiatre.

 

1. Nous avons dans notre article « La Psychiatrie devant le Surréalisme ». (Évolution Psychiatrique, 1948) traité de ce problème en concluant que si le poète fait du merveilleux, le malade est merveilleux. C'est une analyse structurale de même ordre qui doit être entre­prise au sujet de la perversité, nous nous contentons d'en indiquer le sens général.

 

Tout d'abord nous pouvons dégager de notre étude ce qui est essentiel, ou mieux existentiel, dans la notion de perversité. Qu'un enfant égorge un rossignol, qu'un coprophile se délecte d'excréments, qu'un masochiste crie de plaisir ou de douleur sous l'éperon, que cette jeune fille mente, vole ou envoie des lettres anonymes, que cet hypocrite savoure un plaisir clandestin, ou calcule ses perfidies, qu'un gourmet se délecte d'un fromage « très fait » ou d'une bécasse faisandée, qu'un spectateur frissonne au Grand Guignol, tous jouissent du « fruit défendu », défendu par des règles morales, sociales ou traditionnelles. La recherche d'un plaisir frelaté ou prohibé constitue le fond d'intentionnalité des goûts « dépravés » . La perversité jouit d'une triche introduite dans « l'ordre »  moral ou « naturel » .  Elle fait lever dans la conscience avide du «  pervers »  un désir ou un besoin qui, refoulé par l'interdiction, se vivifie quand celle-ci étant enfreinte, elle ajoute au plaisir de la pulsion primitive la joie de la singularité et de l'affranchissement. La perversité est une trahison et un défi. La structure essentiellement  « réflexive »  de la perversité a toujours été par les psycho­logues, psychiatres et moralistes opposée à l'acte purement instinctif ou réflexe à qui, pour être « pervers »  il manque précisément d'être une volonté de mal.

Pour qu'il y ait perversion, il faut et il suffit qu'il ait cette « Schadenfreund » qui non seulement nous livre aux instances abyssales de notre nature ou de notre supranature « amorale » , mais nous engage dans un système de valeurs « antimorales » et antinormales. La perversité est à cet égard une « manière d'être-au-monde »  qui, retournant le sens des contacts avèc autrui et la réalité, plonge dans « l'immonde ». Ce monde, l'immonde (qui est le « contraire » du monde »), est soumis à un télescopage des perspectives vitales (érotisation et même inversion de la nausée et du dégoût) et éthiques (renversement des rapports de sym­pathie, de respect et d'amour).

 

« Faire » est la forme même de la vie humaine normale en tant que nous ne sommes que ce que nous nous faisons et que ce que nous nous faisons (1) en tant que nous nous séparons dans un mouvement de « sissiparité réflexive » (SARTRE) de c que nous sommes d'abord, de la « facticité » de notre existence (2). L' « œuvre de mal» suppose un projet et en un certain sens un « idéal ». C'est le cas de ces « monstres » de cruauté, de subversivité ou de vice qui, comme CALIGULA ou SADE (3), ont érigé en règle morale l'absence de morale.

Dans cette forme de perversité, la plus libre, la plus criminelle mais la plus « humaine» aussi dans son « inhumanité », la psy­chiatrie n'a précisément rien à faire. Car il ne suffit pas, pour que le pervers soit malade, que sa perversité soit ou devienne monstrueuse et comme érigée en conception satanique du monde. Le pervers qui construit dans son histoire ou dans l'histoire, dans son monde ou dans le monde, les situations, les malheurs ou les bouleversements individuels ou collectifs que commandent sa férocité ou sa dépravation, fait du mal, exactement comme d'autres font du bien. La structure de la conscience morale reste la même dans les deux cas, elle change seulement de sens.

 

1. Cf. SARTRE, « L' Étre et le Néant ».

2. C'est en ce sens que F. RAUCH, dans son admirable petit volume (L'expérience morale, 1909), " On a souvent identifié l'être à l'action ».

3. Dans son excellent article, BLANCHOT (« A la rencontre de Sade », Temps modernes, octobre 1947) a bien mis en lumière que la violence de l'idéal de Sade, sa « négation de l'homme» qui rejoint toutes les « mystiques» de la violence est vécue et réalisée par lui dans l'incontestable grandeur du déchirement de la conscience humaine. Aussi comprenons­nous que ROYER-COLARD considérait que sa place n'était pas à Charenton ...

 

Par contre, la perversité qui est l'objet de la psychiatrie, est une perversité tout autre, décapitée de la plénitude de son intentionnalité. Le malade mental est un être qui reste accroché ou revient à la forme de la « facticité » de son existence. Sous son aspect le plus patho­logique et somme toute justement le moins pervers, la perversité est un « vice de la nature », une malformation organique, une monstruosité tératologique. Nous l'avons bien vu à propos de l'homosexualité herma­phrodite dont SCHWARZ a fait remarquer que sous cette forme « la perver­sité » cesse d'être « perversité ».  Elle est seulement une manière d'être mal fait. Envisageons dans cette perspective la manière d'être du pervers pathologique, c'est-à-dire de celui qui n'est pas assez « mal fait » pour qu'il soit possible à dire de lui qu'il est mauvais, qu'il est pervers. Dans le cas du « pervers constitutionnel » il s'agit d'une prise en masse dans une forme archaïque d'existence, celle qui précède l'établissement des rapports de sympathie avec autrui, et qui est chez lui demeurée comme la loi même de son défaut de développement affectif. Il s'agit d'un état de rétivité qui l'enchaîne à cette manière d'être, d'où le caractère « constitutionnel », que tous les cliniciens lui reconnaissent. Mais pour si « anachronique » que soit cet état il ne saurait être tenu pour le même que celui qui traverse, en cours de son développement, un enfant. Il manque en effet à l'enfant pour être constitué comme le pervers, d'être constitué. - Dans le cas de « psychopathe sexuel » il en est de même. Rivé à une phase de développement libidinal non pas seulement en ceci que son système pulsionnel est caracté­ristique de cette phase, mais en cela que ce « complexe »  libidinal constitue la forme même de son existence, il diffère de l'enfant coprophile ou homo­sexuel en ceci que pour lui le monde est clos, qu'il s'est refermé sur sa cécité ou son ipséité (1).

Nous pouvons bien dire par conséquent que c'est en tant qu'elle est une forme d'existence qui exclut l'ouverture libre au monde que la per­version est pathologique (2).

Les perversités normale et pathologique, si elles se distinguent comme les catégories du faire et de l'être, constituent cependant toutes deux des « expériences morales » (3), en ce sens que, pour le rappeler encore, la perver­sité est essentiellement une « morale à rebours ».

 

1. La discussion qui s'est instituée ces dernières années entre les « anthropologistes» (SCHWARZ-GEBSATTEL) et M. Boss tourne tout entière autour de cette structure « ouverte » ou fermée de la perversité. Il nous semble que plus une perversité a une structure « patholo­gique » plus elle est « fermée ».

2. Nous croyons rejoindre ici les pénétrantes analyses de Max SCHELER et les études de E. DE GREEFF (Notre destinée et nos instincts, 1945 ;  Introduction à la criminologie, 1946 ; Les instincts de défense et de sympathie, 1947).

3· Dans le sens de RAUH et des phénoménologistes. Si l'on voulait donner à la formule une valeur métaphysique on retomberait naturellement dans les" hérésies» du manichéisme de MARCION, de MANI, et des « Catarrhes ».

 

Cette morale « à rebours » a sa hiérarchie comme nous venons de le voir en conclusion de cette étude. Mais en tant que, sous toutes ses formes (et d'autant plus qu'elles sont « typiques », la réaction perverse se définit par l'inversion systématique des valeurs morales, le problème de la perversité est celui des rapports de la personne avec autrui.

C'est le courant d'ouverture au monde, de positivité, de sympathie et d'amour qui constitue la polarisation normale du champ de la conscience morale. Et nous pouvons ainsi mieux apercevoir quel est le sens que nous avons entendu donner à cette étude : celui de la fusion au stade primitif, mais à ce niveau seulement, du problème de la « perversité » et de celui des « perversions sexuelles ». S'il n'ést pas, s'il ne peut être exact de faire dépendre tous les rapports du moi avec autrui des « rapports » sexuels, et tout le système des relations interhumaines, de l'érotique, il ne peut être question non plusl de réduire la « libido » à une forme générale de l'exis­tence, de la « manière d'être-au-monde ». - C'est donc, seulement dans une perspective génétique des relations du moi et d'autrui qu'il est possible de voir que la première forme d'union du moi avec les autres est entièrement investie de valeurs libidinales et que c'est dans cette première couche de rapports avec les personnes qui entrent dans la « constellation affective » du champ de la préconscience que se condensent les sentiments d'identi­fication, de sympathie et d'antipathie, d'attraction et de répulsion qui lient le moi à un « objet »  humain dans une relation « prémorale ».

De telle sorte que toute forme pathologique de « moralité perverse » qui gardera cette structure ou y reviendra sera celle d'une inversion des rapports qui lient le Moi au monde de ses premiers objets libidinaux. La structure érotique radicale de toute perversité pathologique est l'expression vitale de l'enracinement des rapports avec autrui dans le jeu primitif des fantasmes objectaux.

La perversité « pure »  ou normale en tant que retournement ou boule­versement plus ou moins obstiné - « criminel » ou « héroïque » - du monde des devoirs, celle qui naît d'une expansion libre de l'être qui s'est détaché de son existence première pour créer une antimoralité n'aura d'autres ressources que de se proposer comme idéal, un retour au monde des instincts et des voluptés, de toutes les voluptés qui, virtuelles «sommeil­lent » dans le cœur humain.

Ainsi qu'elle en jaillisse, ou qu'elle la reflète, toute perversité, toute forme de la négation des rapports non pas seulement « physiques » mais aussi « moraux » de l'homme avec autrui, est une inversion, une stérilisation de l'amour.

 

1. C'est le seul intérêt du chapitre consacré par MERLEAU-PONTY dans sa «Phénoméno­logique de la Perception» au « Corps sexué» que de poser le problème en termes excellents.

 

Advertencia al lector.

Este es un texto clásico de la psiquiatría, y su único ineterés es el estudio de la psicopatología clásica, careciendo de actualidad para el estudio y tratamiento de las disfunciones sexuales, y “perversiones sexuales” en la actualidad.

Sdólo tiene interés docente e investigador de la historia de la psiquiatría, y en el contexto de la docencia a mir psiquiatría y pir.

 

 

Bibliothèque neuro-psychiatrique de langue française,

Études psychiatriques. Aspects séméiologiques.

Étude nº 13.

« Perversité et perversions ».

III. - LES PERVERSIONS « PARTIELLES »  Les PERVERSIONS SEXUELLES.

H. Ey.  Año : 1950.

Editado por : Desclée de Brouwer & CIE Paris.