LE MONASTERE CAROLINGIEN de saint Genis de la fin du VIIIème à la fin Xème siècle
En 1711 deux bénédictins mauristes Martène et Durant ( de la congrégation de Saint-Maur créée en 1618 ) en visite dans la région écrivent que « ...l'abbaye de Saint-Genis est la plus ancienne du Roussillon ... » tout en signalant que la décadence est largement amorcée.
Ancienneté réelle sur le site présent puisque les deux autres monastères créés à la même période, le premier : Arles sur Tech est implanté au départ aux Bains d'Amélie et l'autre Saint-André de Sureda sis à l'origine dans la vallée de Lavall au cœur des Albères. Ils ne gagneront leur emplacement présent que quelques décades plus tard.
DATATION ET IMPLANTATION
Trois textes fondateurs,complétés par des donations ultérieures, consultables et téléchargeables dans le « Fonds documentaire ASVAC » de ce site ainsi que les textes de Louis Boulet et Raymond Barde de l'ASVAC, nous donnent les indications nécessaires autant qu'importantes à une bonne compréhension du mécanisme d'implantation dés le départ.
LA CHARTE DE 819 concédée par l'empereur Louis le Pieux à l'Abbé Assaric et précisant :
◦ La construction «... par un homme très pieux du nom de Sentimir … depuis les fondations... » du monastère de Saint Genis, de la Cella de Saint Jean et au Puig Oriol.
◦ Les possessions originelles «... qu'ils ont tirées du désert, qu'ils ont pu tirer d'eux-mêmes, de dons d'hommes craignant Dieu, ou de l'aprisio... » Cette référence à l'aprisio – la loi trentenaire- est importante car cela signifie que l'implantation s'est faite avant 789 donc probablement dans la décade 780-790 immédiatement après le désastre militaire de 778.
◦ Des possessions «...que la divine piété a bien voulu accroître par la suite, qu'il leur soit permis de les avoir et posséder en tranquillité... » qui s'élargissent donc rapidement.
◦ L'autorité : « ...prescrivant nous ordonnons donc qu'aucun juge public, ni qui que ce soit parmi les juges, n'osent à aucun moment entrer dans le susdit monastère ou les Cellas ou les lieux soumis à lui... ». Cette autonomie tirée de « l'immunité » sera l'une des grandes caractéristiques du monastère de Saint Genis jusqu'à sa vente en 1796.
◦ L'administration : «... tant que les moines eux-mêmes ont pu élire parmi eux des hommes capables de diriger la congrégation selon la règle de Saint Benoît par concession de notre part qu'ils aient la permission d'élire les Abbés... »
LE PRECEPTE DE 834 accordé par l'empereur Lothaire au monastère de Saint Genis confirmant la charte de 819 concédée par son père l'empereur Louis, signée à Cluny le 8 des ides d'avril 834.
Ces deux textes sont extrêmement importants car ils précisent directement ou indirectement la datation mais surtout l'organisation du monastère, sa gestion, l'étendue dés le départ de ses possessions, les activités « … a cultivé les terres, planté des vignes et des olivettes et a construit beaucoup de bâtiments... »
LE PRECEPTE DE 981 de Lothaire, roi des Francs, accordé à la requête de Gausfred « duc du Roussillon », signé à Laon la 27ème année du règne de Lothaire, la 3ème de son fils le seigneur Louis.
Nous sommes au crépuscule de la période Carolingienne dans l'ancienne Francia Occidentalis née à Verdun. Ce texte qui confirme les précédents est intéressant sur plusieurs points :
- La mise du monastère de Saint Genis sous la protection de Gausfred 1er qualifié de Duc de Roussillon, étant à la tête de 3 Comtés : Roussillon, Perelade et Empories.
- La mention en 981 d'un monastère « … qui a été jadis par les païens et reconstruit maintenant grâce à la protection de la miséricorde de Dieu... ». De quels païens s'agit-il ? Et à quel moment intervient cette destruction ?
- Mais l'intérêt majeur de ce texte est la liste longue et complète des possessions du monastère confirmée par ce texte, ainsi que la mention des activités. On s'aperçoit que les possessions sont nombreuses en Roussillon et en Salanque, dans les Albères mais également en Conflent où on relève les noms d'Escaro, d'Evol, d'Espira, de Vall Manya et de Cellas dans le Comté de Besalu. L'implantation territoriale du monastère de Saint Genis en cette fin du Xème siècle, les activités agricoles et minières, ainsi que les revenus sont considérables.
A la même époque une donation importante va considérablement agrandir encore les possessions du monastère en Conflent et en Cerdagne. Il s'agit de :
LA DONATION ASENAR ET DACHOLINE son épouse de 990
Concernant notamment un alleu à Escaro, un alleu à Llivia dans le Comté de Cerdagne « … en pleine propriété... » ainsi qu'à Soanyes et Marians, avec la liste des activités agricoles associées.
Un détail intéressant : le document est signé de l'an IV après la mort de Louis V fils du roi Lothaire alors que depuis 987 Hugues Capet est sur le trône.
LA RECONNAISSANCE D'UN ALLEU par le Comte de Roussillon Gausfred quelques décades plus tard en 1068 en pleine propriété par le monastère sous l'abbatiat de l'Abbé Ponç augmente encore le patrimoine.
Nous avons donc fin Xème début XIème siècle un monastère puissant, placé sous la protection des Comtes de Roussillon, à l'implantation territoriale large et aux activités agricoles nombreuses et variés. Un relevé cartographique de cette implantation est particulièrement significative.
Mais qu'en est-il des bâtiments monastiques eux-mêmes et de l'abbatiale ?
BATIMENTS ET ARCHITECTURE
Si comme nous venons de le voir des documents extrêmement intéressants nous informent sur la création, le développement, l'organisation, la règle et l'importance territoriale ainsi qu'économique du monastère, par contre en ce qui concerne le bâti la caractéristique est l'absence de documents pour la période.
Nous devons donc partir de l'existant et intégrer les éléments de l'histoire politique générale et locale. Il semblerait que l'emprise au sol des bâtiments monastiques à savoir un quadrilatère d'environ 60m sur 40m soit déjà en place dès l'origine mais sans aucune certitude. Encore moins en ce qui concerne l'apparence des divers bâtiments.
L'église abbatiale (actuelle église paroissiale) telle qu'elle se présente aujourd'hui – croix latine avec un chevet choeur composée d'une abside principale et deux absides latérales sur transept saillant prolongeant une nef à quatre travées, la première faisant office d'entrée – est du XIIème siècle. Deux consécrations successives en 1127 et 1153 suivent la fin des travaux de l'époque. La façade ayant été modifiée au XIème siècle. Il semblerait cependant (là encore avec toutes les réserves d'usage) que l'emprise au sol soit celle du bâtiment d'origine.
Quelques éléments viennent étayer cette hypothèse :
Les piles en très gros appareil de soutènement et séparation entre les trois absides à la croisée du transept sont de construction carolingienne ainsi que les deux passages avec arcs à gouttière des absides latérales vers l'abside principale particuliers à Saint Genis et à San Pere de Roda.
Certaines traces noirâtres sur ces grosses pierres pourraient attester encore d'un incendie ayant détruit les bâtiments lors des raids normands des années 858-859 qui ont affecté également les autres monastères carolingiens. La reconstruction ultérieure s'est faite ainsi sur les restes subsistants de la construction antérieure.
Le voûtement du XIIème siècle sera réalisé en s'appuyant sur des contreforts intérieurs adossés portant des arcs doubleaux et soutenant des arcs formerets s'appuyant sur les murs qui seraient donc d'emplacement originel.
Des pierres de remploi en gros appareil sont également visibles à l'extérieur de l'édifice aux angles (notamment des pierres d'origine antique provenant d'une villa gallo-romaine proche)
Un synode se serait tenu au monastère en 888 (contesté par certains), après une rencontre en 882 (signe donc d'une reconstruction en cours sinon achevée) réunissant l'évêque d'Arles sur Rhône et l'archevêque de Narbonne. Les synodes locaux et provinciaux sont nombreux à l'époque. Celui de l'an 1000 est présidé par l'archevêque de Narbonne. Quoi qu'il en soit le monastère est reconstruit à la fin du Xème mais ne l'était-il pas avant
C'est ce que nous précise le précepte de Lothaire de 981 cité plus haut : « … que les choses qui appartiennent au monastère de Saint Genis qui a été naguère détruit par les païens et reconstruit maintenant grâce à la protection de la miséricorde de Dieu et qui s'appelle Les Fontanes … nous les confirmons par privilège... ».
Nous nous permettrons ici deux interrogations :
- s'agit-il de la destruction par les Normands qui remonte à presque un siècle et demi, Normands qui par ailleurs sont christianisés depuis Saint Clair sur Epte, donc depuis 70 ans au moment où Lothaire fait rédiger son précepte ?
- La reconstruction mentionnée dans le précepte remonte-t-elle à la fin du IXème ou est-ce une reconstruction plus récente après d'autres incursions de païens ?
Osons ici une hypothèse : les Hongrois entre 924 et 932 ont ravagé la Provence, le Languedoc jusqu'à Toulouse avant d'en être chassés par le Comte Raymond Pons III également Marquis de Gothie en 932 ils reviendront en Aquitaine quelques années plus tard. Sont-ils venus plus au Sud ?
Dans l'Histoire Générale du Languedoc au Livre 12 Vaissette et Devic, bénédictins mauristes et auteurs de cet important ouvrage font état d'une lettre des évêques de la Province de Narbonne au Pape décrivant un pays ravagé vidé de ses habitants. Ces envahisseurs magyars ont une réputation épouvantable causant des ravages terribles, se nourrissant disait-on de chair humaine, aimant dévoré le cœur de leurs victimes et enlevant les enfants ( le terme « ogre » viendrait de « hongrois »!).
Ont-ils fait à l'époque des incursions en Roussillon en y causant des dégâts ou leur seule réputation apocalyptique serait-elle à l'origine de nos « simiots » d'Arles, monstres à tête de singe ou monstres imaginaires originaires de Hongrie dans l'inconscient ( ou le conscient) collectif ? C'est en 960 qu' Arnulfe va chercher les reliques d'Abdon et Sennen à Rome ! Si incursions il y a eu cela expliquerait peut-être la reconstruction mentionnée dans le précepte de 981.
Quoi qu'il en soit notre monastère va recevoir au début du XIème siècle (1019-1020) d'un atelier de sculpteur-tailleur de pierres une œuvre qui le fera entrer plus tard dans l'Histoire de l'Art et connaître du monde entier :
le linteau du « Maître de Saint Genis » maître inconnu mais au combien important pour les débuts de « l'Age Roman ».