A trois kilomètres au nord de Saint-Genis, à proximité de la bordure droite du Tech, cette chapelle se trouve sur le tracé supposé de l' antique Via Domitia.
Une ancienne station aurait peut-être déjà occupé les lieux ou un antique temple.
Elle est le vestige d' une implantation mentionnée dans un privilège royal de Louis le Pieux de 823 pour le monastère de Saint André de Sureda.
Une construction d ' origine préromane (ou de premier art roman) pour laquelle nous n' avons que peu de documents connus. Peut-être un
ancien lieu de culte devenu par la suite un petit prieuré dépendant du monastère proche de St André (1),
faisant suite (c'est une hypothèse émise par Pierre Ponsich) aux problèmes rencontrés par l' établissement au cours de la période, particulièrement au XIVème siècle.
C'est à cette même époque que Sainte Colombe est remaniée suite à l'effondrement de l'abside.
Quatre chapiteaux sur colonne sont intégrés et constituent, avec sa structure, le grand intérêt de cet édifice.
Ces pierres sont la moitié des chapiteaux
restants connus à ce jour, de l'ancien cloïtre de Saint André.
Devenue propriété privée à la Révolution française puis chapelle funéraire, cédée à la commune de St Genis en 1990
elle a été restaurée au début du XXIème siècle.
L'édifice que nous avons sous les yeux, en forme actuelle de croix latine avec à son extrémité Est, en guise de chevet, un bâtiment en ruines
était à l'origine à nef unique.
Les historiens d'Art nous la présentent, sans doute du Xème siècle, avec une nef de 4 travées se prolongeant par une abside quadrangulaire,
carrée ou trapézoïdale, constituant un chevet plat plus étroit.
Cette abside est détruite pour des raisons et dans des conditions inconnues (au XIVème siècle selon Pierre Ponsich) mais ces traces sont
encore visibles à l'extérieur, dans le bâtiment en ruines, l'ancien arc triomphal outrepassé qui marquait le passage de la nef vers le choeur de même le départ
de sa voûte en berceau.
A cette même époque le fonds de la quatrième travée est muré et devient ainsi le chevet plat actuel de la chapelle. Ce mur est parfaitement
visible à l'extérieur puisqu'il obstrue l'ancien arc triomphal. La quatrième travée est ainsi devenue la nouvelle abside.
La nef était-elle charpentée à l'origine ? Régis Martin nous la présente voûtée déjà au XIème siècle en plein cintre outrepassé. Géraldine Mallet est moins affirmative
quant à la datation de cette voûte en berceau sur doubleaux reposant sur de larges et profonds arcs latéraux renforçant les murs gouttereaux et
formant ainsi des niches larges et profondes. Dans la première travée l'arc est nettement outrepassé.
A une date indéterminée, peut-être également dès le XIVème selon Pierre Ponsich, à une date plus tardive selon Géraldine Mallet, deux
chapelles au Nord et au Sud furent ajoutées formant un faux transept greffé sur la nef à la hauteur de la troisième travée dont les murs furent ainsi percés.
C'est à cette nouvelle croisée que les arcs d'entrée des chapelles reposent sur les colonnes en marbre blanc portant les chapiteaux sculptés provenant du monastère
de Saint André de Sureda.
Une porte primitive, percée dans le mur Sud à hauteur de la deuxième travée fut bouchée certainement à cette même période (son portail a disparu) et remplacée par l'actuel portail ouest.
Régis Martin, architecte en chef des Monuments Historiques, nous fait dans son étude pour la restauration qui a eu lieu début XXIème une description détaillée du monument :
les murs sont en galets maçonnés à la chaux avec des harpages d'angle pour la nef et les chapelles en pierres de taille.
La façade Ouest est percée du portail actuel en marbre blanc de Céret sans tympan ni linteau caractérisé par une taille précise et une grandefinesse des joints.
Ces matériaux, ainsi que ceux de l'oculus ellipsoïdal du dessus proviennent sans doute du monastère de Saint André et placés là peut-être également au XIVème.
Cette façade est surmontée de 3 massifs en pierres de taille, ceux des extrémités surmontés d'une pierre entaillée au centre.
Ces deux cavités ainsi que les trous des piliers étant sans doute destinés à recevoir les éléments du portique supportant les cloches.
Les baies sont à simple ébrasement vers l'intérieur, celle de l'Ouest du bras Nord conserve un encadrement mixte d'alternance de pierre ocre et cairous
ainsi que sa sarrasine en fer forgé. L'épaisseur du métal ayant permis sa conservation.
La toiture est probablement au départ en llauses, une rangée de dalles de schiste soutenant le débord de couverture est toujours visible.
Elle est actuellement en tuiles canal avec un faîtage constitué de cairous posés à plat.
L'intérieur de l'édifice est très sobre, un sol de cairous en pente croissante vers le choeur. Le rythme des travées est souligné par des doubleaux en briques enduites et
par les niches profondes sous les arcs formerets.
Les autels des chapelles n'ont aucun décor, l'autel majeur adossé au mur obstruant l'ancienne abside détruite possède un décor d'enduits peut-êtredu XVème siècle.
La marche pour y accéder est chanfreinée.
La trace de l'ancienne porte dans le gouttereau Sud au niveau de la deuxième travée est parfaitement visible.
La partie Est de l'édifice était dans un état trop avancé de dégradation et l'absence de documentation sur son usage expliquent une simple conservation en l'état.
L'autre grand intérêt de cette chapelle est donc de disposer à la retombée des arcs percés dans les murs gouttereaux Nord et Sud à hauteur de la troisième travée pour constituer,
à l'aide des deux chapelles rapportées, le faux transept de quatre colonnes chapiteaux et bases formant (de l'avis quasi général) la moitié des éléments restant connus de
l'ancien cloître du monastère de Saint André de Sureda.
En marbre blanc veinés de gris bleu, des carrières du Mas Carol près de Céret, ces éléments ont été exécutés vers 1160-1170 et proviennent de « l'atelier de Saint André »
resté longtemps méconnu mais donc Marcel Durliat (in « Sculptures romanes en Roussillon ») avait déjà noté la ressemblance avec une série de chapiteaux de Saint Martin du Canigou
de la même époque.
L'un des chapiteaux de Saint Martin est quasiment identique à celui de l'angle Nord Est de Cabanes, décorés tous deux « d'oiseaux jumelés à tête unique disposée aux angles et
séparés sur les faces par un personnage revêtu d'une curieuse tunique dont l'encolure dessine comme des « chevrons ».
C'est l'origine des marbres qui authentifie les sculptures car on aurait pu se demander si un certain nombre d'éléments de Saint Martin ne venaient pas du cloître de Saint André
tant ils lui sont étroitement apparentés. Il n'est pas douteux qu'ils sont issus du même atelier, certains marbriers ont travaillé sur les deux chantiers.
Quelques éléments montrent une filiation avec le deuxième atelier de Cuxa du premier tiers du XIIème siècle mais la maîtrise est moins
affirmée notamment dans le traitement des animaux. Des détails sont déjà rencontrés à Cuxa : emploi du trépan, feuillages, palmettes et oiseaux affrontés mais les proportions
sont plus écrasées.
Les dés médians sont occupés par des personnages aux traits allongés et joues arrondies assez finement travaillés ou par des personnages
simiesques. Ils sont encadrés par les grandes volutes d'angles.
Si l'atelier de Saint André et celui de Saint Martin restent fidèles globalement à Cuxa certaines innovations et libertés se font au détriment de l'harmonie de la composition
qui est l'élément remarquable de l'atelier de Cuxa.
Les chapiteaux s'inscrivent dans un cube d'environ 35cm de côté. Ils sont en forme de cloche retournée ou alors tronconique. Les tailloirs font 46cm de côté sur 13cm de hauteur,
les bases environ 37cm de côté et 22cm de hauteur, les fûts environ 86cm de hauteur sur 19cm de diamètre. Ce qui nous donne une hauteur moyenne de l'ensemble de colonne
d'environ 1,57m.
Les chapiteaux de Cabanes ont été classés monuments historiques en mars 1931.
Chapiteau tronconique avec un abaque travaillé en dés médians ornés d'animaux difficiles à identifier ou de personnages simiesques.
Les volutes d'angles émergent de deux rangées de feuilles lisses, très épaisses, encerclant la corbeille. Le relief est remarquable et les lignes très épurées.
L'astragale est torique.
Le fût cylindrique est sans décoration.
Un tailloir a été réutilisé comme base.
Chapiteau tronconique, les dés médians de l'abaque montrent les personnages aux visages étirés, joufflus et barbus typiques de l'atelier dont les bustes ornent les faces
de la corbeille avec une tunique finement travaillée en chevrons.
Les volutes d'angles surplombent des oiseaux disposés de profil dont les têtes sont unis dans les angles mais sans se fondre (c'est une composition utilisée à Saint Michel de Cuxa).
Les animaux et personnages sont pesants mais le traitement a été simplifié par l'utilisation de formes linéaires et géométriques (le procédé se retrouve à Saint Martin du Canigou).
Les animaux prennent appui sur l'astragale.
Le fût est lisse.
Un tailloir a été ici aussi réutilisé comme base.
Chapiteau tronconique. Sur les dés de l'abaque, très prononcés figurent des visages humains où le trépan a été utilisé.
Les volutes d'angles protègent de grandes feuilles d'où pendent des pommes de pin à crochets.
Ce motif très utilisé à Cuxa prend ici une dimension particulière car il est situé sur les angles.
Le relief est assez prononcé et traité de manière complexe. Un pont réunissait les volutes et les motifs d'angles (deux sont encore visibles). Le dessin et la taille sont très linéaires.
L'astragale est un tore lisse ainsi que le fût.
La base est de type roman classique (tores et griffes).
Le chapiteau est ici en forme de cloche renversée (ou retournée).
Les dés présentent des visages humains dont les yeux sont soulignés au trépan.
Les grandes feuilles de la corbeille d'où sortent les volutes d'angles sont séparées les unes des autres par une hampe torsadée couronnée d'un feston trilobé que
nous retrouvons également communément à Cuxa. Le feuillage aux formes pures est parfaitement dessiné. Par exemple la taille en biseau des nervures.
L'astragale est lisse ainsi que le fût et la base est également de style roman classique, tores et griffes.
Pierre Ponsich avait signalé un autre chapiteau, erratique, qui a disparu depuis de cette chapelle.
Le précepte de Louis le Pieux de 823 concerne un monastère déjà bien établi sur ce site, faisant suite à une première fondation dans la vallée de Lavall vers 800.
Après l'époque carolingienne l'histoire de l'abbaye devient mal connue et difficile. Cette décadence est sans doute à l'origine du rattachement, en 1109, à la grande abbaye
de La Grasse ( St Martin le sera en 1114 ) pour permettre la restauration. Cette union est à l'initiative de la Comtesse Agnès de Roussillon, conseillée par l'évêque d' Elne,
sous réserve de l'acceptation de son époux Gérard Ier, alors en croisade. Notons que cette union se fait également dans l'esprit de la réforme grégorienne.
Quelques années plus tard , en 1121, l'église est consacrée, mais en 1139 de nouvelles difficultés (cf Marcel Durliat « Roussillon roman »)
nécessitent une nouvelle intervention du Comte de Roussillon, Gauzfred, et un nouveau rapprochement avec La Grasse. La description de l'état du Monastère se faisant
dans les mêmes termes que ceux employés par la Comtesse Agnès trente ans auparavant.
Ce rattachement fut sans doute un temps bénéfique pour le monastère car c'est dans la période suivante qu'un cloître en marbre est installé (1160-1170) dans l'angle entre
le mur Nord de la nef et le mur Ouest du transept Nord et que travaillent les marbriers de l'atelier de Saint André.
Cette embellie, liée au nouveau « contrat d'union » de 1139, est de courte durée car en 1288 il n'y a plus que 4 religieux pour élire l'Abbé et un document de 1398 signale
« l'urgence à réparer les bâtiments monastiques menacés d'une ruine prochaine... ».
C'est après cet épisode, donc extrême fin XIVème siècle ou courant XVème, que Pierre Ponsich situe le démembrement et la disparition du cloître. Mais les documents sont muets.
En 1592 l'établissement est définitivement rattaché à Sainte Marie d'Arles sur Tech. L'unique document faisant mention du cloître date de 1744.
C'est un devis de réparation mais selon Géraldine Mallet « il semble qu'il ne soit plus question de l'édifice mais seulement de son emplacement ».
La cause de ces difficultés est difficile à cerner. Pour certains, comme Henri Guiter, serait la trop grande proximité avec le monastère, prospère à l'époque,
de Saint-Genis des Fontaines. Une autre explication, liée à l'expédition militaire royale française de Philippe III le Hardi de 1285, est avancée par l'abbé Borallo début XXème siècle
en reprenant les textes d'un chroniqueur de l'époque : Desclots qui faisait état de destructions liées au passage des troupes. Un autre grand chroniqueur de l'époque,
très impliqué dans les affaires militaires, Ramon Muntaner n'en parle pas. Par contre l'Abbé de Saint André ayant, semble-t-il, facilité contraint ou volontaire le passage
des troupes françaises de Philippe III, allié en l'occurrence du Roi Jacques de Majorque, vers l'Empourdan, il se pourrait qu'après le milieu du XIVème le monastère de
Saint André en payât les conséquences.
Marcel Durliat :
Roussillon roman
Sculptures romanes en Roussillon
Peter Klein :
Cahier de Cuxa n°21
Géraldine Mallet :
Eglises romanes oubliées du Roussillon
Les cloîtres démontés du Roussillon Régis Martin : Dossier de restauration de Cabanes
Régis Martin :
Dossier de restauration de Cabanes
Pierre Ponsich :
Catalunya romanica
Cahier de Cuxa n°7
Documents pdf sur la Chapelle Saint Colombe de Cabanes :
(1) pour plus d'informations sur le cloître de l'église abbatiale de Saint André, consulter la page "Magazine municipal de Saint André"