Après une nuit peu réparatrice car des petits soucis intestinaux m’empêchèrent de dormir, je regarde avec envie Pierrot se délecter (s’empiffrer) du petit déjeuner, quand je préfère rester au pain sec. Bref, nous voici repartis, direction la frontière arménienne. La route est maintenant correcte, vu qu’il s’agit d’un des trois axes rejoignant l’Arménie. Toute la journée, le bitume nous tient compagnie jusqu’à un village appelé Sapharlo. Les villages se font plus rares et il nous faut de l’eau. La fontaine est située dans l’enceinte du poste de police local. Je demande donc l’autorisation au préalable, réveillant du même coup l’officier en faction faisant sa sieste ! C’est vrai que ce n’est pas l’activité du coin qui doit les maintenir en haleine ! Plus nous nous rapprochons de la frontière, plus la route devient piste, malgré un trafic de camions assez conséquent, soulevant des nuages de poussières. De plus, la route grimpe constamment, et ce sont encore des centaines de mètres de dénivelés que nous abattrons ce jour-ci. Il est tard et sur cet « axe » encaissé dans des gorges, encombré de camions et aménagé à l’aide d’antiques bulldozers, il semble difficile de bivouaquer. Nous trouvons finalement une zone acceptable de l’autre coté de la gorge, reliée avec un pont suspendu fait de câbles et de vieilles planches vermoulues. Le passage des vélos n’est pas des plus aisés, mais nous y faisons finalement relâche. Le trafic des camions persistera durant la nuit, et c’est de la poussière que nous respirerons toute la nuit, même à l’intérieur des tentes !
Au réveil, nous avalons rapidement un petit déjeuner pain/poussière, puis décampons. Arrivés à Guguti, juste avant la frontière, nous espérons pouvoir nous ravitailler, car Pierrot n’a pas encore perdu l’habitude de faire bombance à midi. Malheureusement, hormis une famille de suidés au complet en train de déjeuner dans la rue, nous ne trouvons rien de ce qui semble être un petit commerce. Nous croisons finalement la police des frontières à qui nous demandons des renseignements. Le conducteur du véhicule nous propose d’emmener l’un de nous jusqu’à un « market » près de l’endroit où nous sommes. Je commence à rentrer donc dans le véhicule pendant que son collègue récupère précipitamment les kalachnikovs déposées sur le siège. Finalement, il nous conseille plutôt de passer la frontière, car nous aurons plus de choix de l’autre côté. Ceci rentre en contradiction avec la description désastreuse que l’on nous a fait de l’Arménie, mais OK, voyons ce qu’il y a de l’autre côté !
Le passage de la frontière terrestre est quelque chose de nouveau pour nous, car nous n’avons vraiment jamais vécu ça, à l’heure de l’Europe et des aéroports. Il faut d’abord se faire tamponner le passeport pour sortir du territoire géorgien, marcher jusqu’au poste arménien pour faire la démarche de rentrée dans le territoire. Celle-ci fut assez folklorique puisque si le tamponnage des passeports fut assez protocolaire, le passage à la douane le fut nettement moins. La vue de nos vélos sembla amuser l’officier en charge des fouilles, qui après une rapide inspection (ouverture d’un sac, coup d’œil, fermeture, 20 s maximum tout compris), invita tous ses collègues, jusqu’au chef de la douane, pour se payer une bonne tranche de rigolade !
Et nous voici à discuter de cognac arménien, quelle marque acheter, etc. Je serai même dans l’obligation de leur jouer un rapide morceau à la guitare quand ils s’aperçurent que l’on avait des instruments ! Ils en oublièrent même apparemment de nous donner une carte (magnétique ?) que des militaires nous demandèrent en quittant la frontière, ceux-ci nous laissant quand même passer en levant les yeux au ciel comme pour souligner la légèreté de leurs collègues douaniers !
L’Arménie dévoile immédiatement un autre visage. Nous continuons à monter et ce sont des paysages de grandes plaines d’altitude, à l’herbe rase et sèche, ainsi que des horizons décuplés qui nous attendent. Soit dit en passant, la piste de cailloux a laissé la place à un bitume impeccable, bien que nous soyons sur la même route ! Arrivée à Tashir, première ville d’importance sur notre chemin, nous faisons quelques courses. J’attends Pierrot qui part avec une certaine Nelly pour trouver une carte du coin, celui-ci étant peu confiant dans les cartes de l’armée soviétique que nous avons (on ne maîtrise pas encore le cyrillique, et les cartes datent de 40 ans). Je me fais pendant ce temps un ami, Sergueï de son petit nom, qui me demande si nous venons chercher des filles pour les ramener en France. Je lui explique difficilement que non, ce n’est pas dans nos intentions. Il en conclut alors que c’est alors probablement pour profiter des services offerts par les prostituées apparemment réputées de la capitale, j’arrête d’essayer de le convaincre que non, ce n’est encore pas pour ça, mais c’est une cause perdue ! J’aurai toutes les peines du monde à m’en décrocher de celui-là, jusqu’à ce que Pierrot, ayant fait tous les bazars du coin, finisse par trouver un atlas de la région. Le soir, nous campons dans un champ quand, aux environs de 21h30, une voiture, phares éteints, décide de venir couper du bois dans ce qui semble être une plantation de peupliers toute proche. Un concerto pour tronçonneuse bercera notre soirée jusqu’à 23h. Je précise que, étant physiquement éprouvés et que la nuit tombant à 19h, 21h30 est une heure relativement tardive pour des vagabonds comme nous, et 23h est donc le milieu de la nuit ! Une vache viendra encore traîtreusement troubler mon sommeil durant la nuit, comme si les ronflements de Pierrot n’étaient pas suffisants !
La journée suivante est attendue avec angoisse par ce dernier car sur notre route se trouve un combo ascension/tunnel particulièrement ardu. Je m’arrête le long de la route pour acheter une bouteille que beaucoup de paysans vendent, contenant ce que je pensais initialement être de l’essence. Il n’en est rien, c’est un mélange visqueux de miel et d’autres choses non identifiées. Le petit vieux à qui j’achète la chose m’explique que je dois utiliser ça en frictions sur la poitrine, mais j’ai probablement mal compris. Depuis, ça fait un très bon substitut à la confiture sur le pain au petit dej’. Pierrot a attendu une journée avant de goûter, préférant vérifier que ça ne me rendait pas aveugle, pfff ! Pendant ce temps, le perfide usait de ses charmes pour se faire offrir des poires par une vieille dame, poires dont il se bâfra immédiatement prétextant avoir besoin de forces pour affronter la montée au pied de laquelle nous étions. Plusieurs kilomètres de montée ininterrompue, heureusement partiellement ombragée, nous attendaient effectivement. J’en arrivais à me demander si le tunnel existait vraiment ! Finalement, le fameux tunnel dévoile sa gueule noire. Pierrot, claustrophobe notoire donc n’aimant pas particulièrement ce genre d’ouvrage confiné, avait récemment vu sa crainte confirmée d’autant par une émission passant sur France Inter durant laquelle un voyageur expliqua avoir failli crever dans un tunnel non ventilé en Iran. Nous échangeâmes beaucoup sur le sujet, mais la présence heureuse du gardien du tunnel m’assura qu’il n’y avait pas de risques. Ah oui, j’oubliai de préciser que le tunnel, vétuste et au bitume défoncé, mesure environ 2300 m et il y fait noir comme dans un four, la plupart des lampes d’éclairage étant grillées !
Relax, Pierrot, ce n'est qu'un mauvais moment à passer !
Mon ami Pierrot, mais sans clair de lune !
Ça passe assez vite en voiture, mais moins en vélo, surtout avec une file de voitures au cul, enragées de ne pas pouvoir doubler, vue l’étroitesse de la chose. Le gardien, que je rencontrai en allant inspecter l’entrée du tunnel, fait forte impression. Le bonhomme, jovial et à la bedaine prenant l’air au travers d’une chemise largement ouverte, me fit visiter sa garçonnière, à l’entrée de l’édifice dont il a apparemment la garde, cahute minuscule, au mobilier très fatigué. Pour vous donner une idée, ça revient à habiter la petite cabane des péages autoroutiers, côté télépéage ! Vivre dans de telles conditions de bruit et de poussières, respect !
La traversée du tunnel se passa finalement plutôt bien, Pierrot, un peu crispé sur son guidon, me gueulant « Va pas trop vite ! » à l’entrée du tunnel, puis « Magne-toi le cul ! » dès que la sortie apparut. Les poignées de guidon s’en souviennent néanmoins, tant il les a serrées ! Une belle descente nous attendait ensuite, durant laquelle nous perdîmes quelques denrées mal accrochées. Et oui, ça déborde de partout sur un vélo ! Vanadzor, puis Spitack, la ville d’Aznavour, se trouvant dans des vallées, le reste de la journée fut plutôt calme et nous nous arrêtâmes avant la montée vers le col que nous préférons franchir le lendemain, dernière difficulté avant Yerevan, la capitale.
Aller, encore un petit kilomètre !
Ce fameux col s’avéra être plutôt ardu, puisque sitôt le petit dej’ avalé, un panneau indiquant 7kms de côte à 9 % nous accueille. Avec des vélos de 40 kg, voire probablement plus, ça inspire un certain respect. Ajoutez à cela une température frôlant les 30 °C et absolument aucun arbre, ça inspire de la crainte. La seule consolation éventuelle, c’est la descente qui s’ensuit logiquement ! Mais non, le col n’est en fait pas un col, mais un accès aux plateaux d’altitude. Encore mieux, un fort vent de face nous attends en haut, ce qui certes, rafraîchit, mais surtout empêche d’avancer ! Bref, la douce ivresse de la vitesse en descente n’est pas au rendez vous ! Un routier me propose de mettre mon vélo dans sa benne, car selon lui, on perd notre temps en vélo. Je décline. Plus tard, un camion nous barre subitement le passage au milieu de la route ! Un réfractaire aux vélos qui veut nous faire la peau ? Nenni ! Le chauffeur nous tend une poignée de prunes avec un grand sourire ! A peine le temps de le remercier et le voici reparti ! Nous pousserons jusqu’à la sortie d’Aparan pour bivouaquer, après une petite pita locale. Pierrot prépare néanmoins des pâtes pour le dîner. Mon assiette finit malencontreusement à terre. Pas grave Pierrot, je n’avais pas très faim de toute façon !
La journée suivante doit nous conduire aux abords de Yerevan car la capitale est trop éloignée pour le faire en une fois. Mais c’était sans compter les quelques 1000m que nous avons à descendre ! Nous alignons rapidement les kilomètres à travers les plateaux quand nous croisâmes une roulotte stationnée sur le bord de la route, avec une armée de ruches devant. Malik, apiculteur local, surpris de nous voir débarquer, nous invite dans sa roulotte, et nous fait goûter sa production avec de larges morceaux de pain. Nous lui embarquons un pot qui remplacera la substance visqueuse suspecte que Pierrot dédaigne toujours.
Comme toute ville d’importance, Yerevan ne se rejoint que par autoroutes, et c’est donc 20km de quatre voies arméniennes qui nous attendent pour atteindre la capitale. La première mission consiste à trouver un plan de la ville, et c’est avec une certaine tension que nous essayons de la mener à bien, tant nos façons de faire sont différentes. La fatigue et la pression du trafic n’arrangent rien, mais Pierrot finit par dénicher une carte dans un centre commercial, pendant que je fais la causette (ou plutôt l’inverse) au gardien du parking. La guest house que j’avais repérée ne nous convenant pas, nous trouvons refuge au Sakharov Hostel, tenu par un couple de personnes retraités fort sympathiques. Bon, OK, Pierrot, la chambre n’a pas de fenêtre, mais ce n’est pas la mort, non ? Ce séjour nous permet de prendre un peu de repos.
L’objectif principal est d’obtenir nos visas pour l’Iran. Je consulte donc la liste des prérequis et je m’aperçois de la grossière erreur que je viens de commettre. En effet, si le formulaire de demande de visa paraît anodin, celui requiert en plus, une lettre d’invitation officielle devant être fournit au ministère des affaires étrangères, qui délivrera ensuite un numéro de référence, valable un mois, indispensable à l’obtention du visa. Le problème est la durée d’obtention de ce numéro qui est d’environ 10 jours ouvrés. Nous sommes jeudi, et demain vendredi n’est pas travaillé en Iran, cela rallonge d’autant le début de la procédure. Des agences spécialisées s’occupent de ce genre de transaction, et nous nous adressons donc finalement à l’une d’elle. Ça commence mal !
Après des jours de cuisine avec un réchaud brûlant du sans-plomb 95, aller dans un petit restaurant se savoure particulièrement, même si le cuisinier en chef du dit réchaud se débrouille fort bien ! Nous y rencontrons Giev et Arham, deux arméniens de Yerevan avec qui nous passerons la soirée, puis la nuit, ceux-ci nous faisant apprécier la gastronomie locale. Le dénommé Junior, le fils du patron du resto, une de leur connaissance, en profitera pour nous arroser de sa vodka maison, ainsi que d’une note des plus copieuses. Et oui, la curiosité se paye parfois au prix cher ! Mais la soirée fut néanmoins excellente et déambuler de nuit sur les « Cascades » désertes et fantomatiques de Yerevan a quelque chose d’un peu magique, surtout avec un petit coup dans le nez, pendant que Giev nous raconte des pans d’histoire de l’Arménie.
La journée suivante est évidemment laborieuse et se résume à aller faire des photos d’identité, un jour de fête nationale durant laquelle beaucoup de commerce sont fermés et visiter le musée de l’histoire arménienne. Nous en profitons pour remplir les demandes de visa pour l’Inde, on ne sait jamais, des fois que ceux pour l’Iran nous seraient refusés !