Nous longeons durant plusieurs kilomètres la frontière Arménie/Iran ce qui nous permit de répondre à la question de savoir si la frontière est protégée sur toute sa longueur. La double clôture de barbelés électrifiés nous y répond par l’affirmative. Nous demandons à un homme travaillant son jardin la permission de s’installer au milieu de ses arbres fruitiers, et après l’apéro pris en sa compagnie, nous voici à dévorer un poulet rôti acheté avec les derniers drahms arméniens.
Un orage nous force malheureusement à rejoindre rapidement nos abris. Levés à l’aurore afin d’éviter les files que nous imaginions mais qui ne sont probablement pas légions, et après avoir remercié notre hôte et décliné le verre de lait chaud tout juste tiré de sa vache, nous arrivons au poste frontière arménien pendant qu’un officier tire à la carabine sur des chiens errants, sans trop sembler se soucier de la présence des gens. Le passage de la frontière iranienne n’est, contrairement à ce que l’on aurait pu penser, qu’une simple formalité et nous revoici rapidement à grimper ! Nouveaux panneaux, nouveau langage, il faut recommencer de zéro, même si on était loin d’être des pros ! La journée se passe à avancer à nouveau au ralenti sur des kilomètres, afin de regagner tout ce que nous avons descendu ! Le paysage devient progressivement plus minéral, et les couleurs plus chaudes. Le vent, lui, continue de nous glacer la peau. Arrivée en haut de l’avant-dernière ascension de la journée, Mathew crève.
Ne pouvant l’aider, Pierrot et moi nous restaurons avant de faire une petite sieste dans un fossé, abrités du vent. Au réveil, le pauvre Mathew est toujours en train de se battre avec sa pompe hors d’âge. « Écoute Mathew, là, je pense qu’elle est morte ! ». Quelques coups de notre pompe moderne redonnent la fermeté nécessaire à son pneu. La journée se poursuit entrecoupée des coups de klaxons de bienvenue des paysans locaux. Premier village, nous voulons ravitailler, mais les horaires d’ouverture sont différentes de celles de l’Arménie. Il est 16 h et tout est fermé, sauf un marchand de gâteaux, donc va pour des gâteaux. Par la même occasion, on s’apercevra qu’il nous faudra apprendre rapidement des rudiments de langue persane ! En sortant de la boutique tenue par un petit monsieur très sympathique, une quinzaine de gamins se sont attroupés autours des vélos. Nous repartons sous une avalanche de sourires amusés, surtout quand je me renverse sur la figure le contenu de ma gourde au bouchon mal vissé ! Ils nous suivent durant quelques centaines de mètres avec leurs motos, parfois à trois sur le même engin, ce qui s’avérera par la suite tout à fait normal !
La pente s’inverse et nous prenons enfin un peu de vitesse entre les champs, pour finir par longer une rivière coulant dans son écrin de couleur ocre. Un magnifique emplacement s’offre rapidement à nous, avec accès aisé à de l’eau claire pour toilette, lessive et vaisselle.
Au petit matin, Mathew nous quitte, (sniff !) car il a rendez-vous le lendemain, à 140km de là, avec une personne censée l’héberger près de Tabriz. Vu que nous avons pris le parti de prendre les petites routes, ce sont également celles qui ont le moins de trafic, et donc le moins d’opportunités de « camion-stop ». Ce sera la dernière fois que nous le verrons. Mathew si tu nous lis, donne-nous de tes nouvelles ! Pour notre part, nous lézardons un peu au soleil, après ces derniers jours éprouvants, avant de prendre la route en milieu de journée, d’autant que nous savons qu’une chaîne de montagnes nus barre encore la route. La pente est douce et régulière et nous progressons rapidement jusqu’à un village à l’entrée duquel nous sommes accueillis par un homme tout sourire.Il se nomme Saleh, géologue de profession et nous invite à prendre le thé, puis à déjeuner. Il nous expliquera les richesses minérales cachées de la région, et les différentes sources du village, dont une qui soi-disant attire jusqu’à des marques de cosmétiques réputées. Repus comme des nababs, nous reprenons la route qui attaque frontalement la montagne devant laquelle nous nous sommes restaurés auparavant, dur ! Nous traverserons ainsi plusieurs petits villages endormis typiques du nord-ouest iranien. Nous continuons à monter jusqu’à la tombée de la nuit, en croisant quelques paysans rentrant des champs sur leur âne.
Nous campons à plus de 2000 m d’altitude sur de l’herbe rase, l’ambiance est grandiose avec un village en contrebas et la lumière du couchant sur les montagnes, renforcée par la rumeur de l’appel à la prière du muezzin qui se perd dans les étroites vallées. Nous finissons notre repas à la nuit tombée, en regardant les paysans allumer, les uns après les autres, des feux le long d’une route lointaine sur un versant opposé. Étrange vision d’un serpent de feu descendant des sommets jusqu’au village...
Il nous restait encore 300 m d’altitude à gagner pour passer le col final. Cela pouvait sembler aisé après ce que nous avions franchi, mais pour Pierrot, ce ne fut pas le cas. L’attendant au niveau du col, je le vis arriver en grimaçant, puis vomir à quelques centimètres de mes pieds. A 100 m du sommet, le mal de l’altitude l’avait repris, avec vertiges et mal de tête à la clé. Nous redescendons donc rapidement de l’autre côté afin qu’il se sente mieux, ce qui advint quelques kilomètres plus loin. Tabriz nous tendait les bras, n’ayant plus qu’à descendre jusqu’à elle. Évidemment, c’est encore par l’autoroute que nous devrons l’atteindre. Les Iraniens seront par contre très enthousiastes quant à notre présence sur ce ruban d’asphalte déconseillés aux vélos, et nous passerons notre temps à répondre à leurs saluts !
Sans carte, et avec pour seule indication le mot « bazaar », difficile de s’orienter dans ce qui est la cinquième ville d’Iran. Heureusement, une personne bien intentionnée nous propose son aide et nous voici bientôt précédés d’une voiture avançant au ralenti en feux de détresse sur la voie rapide ! Il nous conduira ainsi aisément jusqu’au quartier du bazaar, auprès duquel nous serions susceptibles de trouver un hôtel bon marché. L’hotel Azerbaidjan de la rue Shariati nous accueille et accepte de conserver nos vélos pleins de poussières dans leur hall. Ok, ça dénotait un peu avec les tapis persans, mais nous n’avions pas le choix ! Le soir, nous découvrons avec émerveillement le bazaar de Tabriz, sorte de marché couvert, vanté comme le plus grand du monde (c’est vrai que 7 kms de couloirs sous voûtes, c’est assez énorme, et il y a de quoi s’y perdre). Tout est regroupé par secteurs et on passe de celui des vendeurs de fruits secs à celui des tapis, en passant par ceux des fromagers, des sous-vêtements, des cuirs, des bijoux, des devises, … Même si de temps à autre un marchand de tout autre chose perturbe cette belle organisation. Il est amusant de voir comment les commerçants arrivent à disposer autant de marchandises sur des espaces aussi restreints. Toute la surface de leur échoppe est utilisée, le sol, comme le plafond. Les odeurs d’épices et le grouillement des gens qui animent ce marché sont indescriptibles et la lumière et les couleurs que diffusent les échoppes dans la pénombre des galeries sont simplement enchanteresses.
Nous resterons au final deux jours dans cette ville, le temps de nous reposer, et nous repartons rapidement. La durée des visas est assez courte quand on est en vélo, et rien ne nous garantit que nous pourrons les prolonger. Direction la mer Caspienne, mais d’abord, il faut sortir de Tabriz, et donc encore 30 kms d’autoroute ! Nous finirons par trouver un petit vallon entre d’étranges formations géologiques marbrées de différentes couleurs. Nous observerons par habitude le ciel afin d’y discerner tout nuage suspect, car nous sommes en réalité dans le lit d’un torrent. Mais comme nous sommes en Iran, le ciel est bien entendu vierge de toute menace, ouf !