Au réveil, le vent s’est levé et nous est favorable. Nous avalerons donc les kilomètres jusqu’à la ville d’Ahar, où nous nous ravitaillons, accompagnés par des gens en voiture qui nous indiquent gentiment où trouver ce dont nous avons besoin. À la sortie de la ville, un homme à la mine un peu sombre s’avance à mon niveau, et tout en conduisant, me tend une pomme ! Nous suivons une vallée dont la principale ressource semble être la pomme. Nous sommes en pleine récolte, et à peut-prêt tout ce qui roule en est rempli.
Après les espoirs déçus d’une petite plate-forme en surplomb de la route principale, nous décidons de bifurquer sur la droite pour trouver un emplacement tranquille pour y passer la nuit. Qu’avions nous fait. Une voiture, puis deux s’arrêtent immédiatement pour nous indiquer que cette route ne mène à rien ! Nous expliquons que nous souhaitons juste planter notre tente, et aussitôt dit, nous voici invités à camper dans le champ de la famille d’Arash ! Mais celui-ci se situe à quelques kilomètres de là, et en hauteur de surcroît ! Aucun soucis, nous nous accrochons à la camionnette de notre hôte, et c’est parti ! L’exercice n’est pas si simple et demande un peu d’habitude, Pierrot finira d’ailleurs dans le fossé, après avoir pour la énième fois lâché la voiture et perdu l’équilibre. Arash décide finalement de le remplacer, mais bien qu’ayant apparemment plus l’habitude, il éprouve bien des difficultés, spécialement quand il s’agit de mouvoir les 50 kgs de la Vigoureuse en montée pour rattraper la voiture tracteur. Nous arrivons finalement jusqu’au champ, et Arash nous demande de planter nos tentes et de l’attendre, car il nous rapporte un repas chaud. Nos tentes sont rapidement montées à l’abri du vent dans une petite maison en construction, et nous attendons. 4 heures plus tard, nous décidons néanmoins de nous coucher, étant sans nouvelles de Arash. Mais celui-ci débarque vers 23 h, avec un poulet rôti et du riz, directement rapportés de Ahar ! Merci pour tout Arash ! Et c’est à côté d’un feu d’enfer que nous restaurons, réchauffés du froid descendant du mont Sabalan (4811 m), tout proche. Le petit déjeuner est matinal car Arash et sa famille sont de bonne heure à l’ouvrage dans le verger. En effet, il y a déjà une montagne de pommes attendant d’être mis en caisses (et une montagne de caisses en atteste !) et probablement autant encore dans les arbres. C’est ainsi que nous déjeuneront sur des tapis posés à même l’herbe verte, dégustant un verre de thé et un morceau de pain avec du fromage dans la fraîcheur du matin.
La route nous rappelle sitôt le petit déjeuner engloutit, avec son lot de curiosités. Un professeur de math s’arrête le long de la route pour nous proposer du thé. Pierrot essaye la moto rutilante d’un habitant d’un des villages traversés. Pierrot obtiendra finalement la brochette qu’il appelle de ses vœux depuis des lustres, dans un petit restaurant typique du coin. Le concept est un peu déroutant puisque jouxtent chaque restaurant un petit enclos contenant des moutons, et un petit abri sous lequel ces derniers sont égorgés et débités. Nous choisirons celui dont l’abri n’hébergeait, à cet instant, pas la carcasse sanguinolente d’un mouton. À vrai dire, si tous les restaurants étaient comme ceux de cette région, les gens consommeraient probablement moins de viande ! Tout en mangeant, nous observons des cyclistes locaux en tenue, c’est à dire T-shirt et short moulants, assez éloignés des préceptes du régime en vigueur, ce qui retire nos scrupules de rouler en short. Meshkin Sharh, la ville suivante est encore à quelques dizaines de kilomètres et une côte assez ardue nous attend. En haut de celle-ci, nous effectuons une courte pause qui nous vaudra d’être rattrapés par les cyclistes aperçus précédemment. Nous sympathisons immédiatement et continuons la route ensemble. Ceux-ci habitent Meshkin Sharh, ils sont donc sur le chemin du retour. Après avoir bien rigolé en échangeant nos montures (« Alors, les gars, on fait moins les fiers avec 40 kg supplémentaires »), le dénommé Poyan nous invite à passer la nuit chez lui ! Aussitôt dit, aussitôt fait, nous arrivons dans la maison familiale, au seuil de laquelle sa mère, fière de ses nombreux enfants, nous accueille en nous attrapant la tête pour nous embrasser ! Surprenant ! Les perspectives économiques de la région n’étant pas fabuleuses, plusieurs des frères vivent encore sous le toit des parents, ce qui, de plus, est la manière de vivre traditionnelle avant d’être marié.
L’intérieur est typique de beaucoup d’habitations iraniennes. Très peu de meubles, la vie se déroule sur d’épais et riches tapis, que ce soit pour manger comme pour se prélasser, et l’on est donc assit en tailleur la plupart du temps, ou avachit sur les multiples coussins suppléant les tapis. En découle l’impression d’un espace vide, mais coloré et spacieux, très aéré, surtout comparé aux intérieurs occidentaux surchargés de tout un tas de choses dont l’utilité est parfois douteuse. Poyan ne parlant que très peu anglais, et nous très peu persan, c’est avec un joyeux mélange de signes que nous parvenons à discuter. Après nous être douchés et restaurés, Poyan nous invite à découvrir la ville. Meshkin Sharh n’est pas gigantesque, et le tour du centre-ville est vite opéré. Nous retrouvons finalement ses amis dans un snack pour y déguster des jus de carotte et de grenade. D’autres personnes se joignent à nous et nous expliquent leurs griefs envers le gouvernement actuel. Après quelque temps de discussions animées, on nous explique soudain qu’il est urgent de partir, et nous quittons rapidement le snack sous le regard un peu inquiet des gens avec qui nous discutions. Les voitures s’égayent dans la rue dans la minute. Il semblerait que la surveillance policière soit à l’origine de ce départ précipité, même si nous n’en saurons pas plus.
De retour à la maison familiale, Poyan nous indique la pièce gigantesque dans laquelle nous allons dormir. Il nous installe une sorte de gros coussin à même les magnifiques tapis persans. Toutes les épaisseurs assemblées en font un matelas bien moelleux. C’est alors que Poyan, fan de Mickael Jackson, entreprend de nous faire une démonstration de ses talents de danseur. Pendant 10 minutes, nous resterons stupéfiés par sa souplesse et sa perfection dans l’exécution des chorégraphies de M. Jackson ! Encore bravo Poyan ! On n’ose imaginer les centaines d’heures passées à pratiquer ces mouvements ! Il nous raccompagne le lendemain jusqu’à la sortie de Meshkin Sharh, avant de nous laisser continuer vers Ardebil, notre prochaine destination.
La journée se passe, monotone, à pédaler le long d’une voie rapide. Vers midi, je dépanne un vieux monsieur, tombé en panne d’essence avec sa moto hors d’age, du demi-litre d’essence que l’on utilise pour cuisiner avec le réchaud. Il me remercie chaleureusement et repart tout content. En fin d’après-midi, il est temps de dresser le bivouac, mais sans essence nous ne pouvons ni faire à manger, ni préparer de boisson chaude. Je demande donc à un fermier le long de la route s’il peut me donner quelques centilitres d’essence. Celui-ci réfléchit puis ramène un bidon contenant ce qu’il pensait être de l’essence. Il me donne même quelques pommes en plus et nous nous quittons. Le soir, je complète la bouteille à une station service, puis nous plantons notre campement. Pierrot décide de faire de la compote pour écouler les kilos de pommes que nous portons, et c’est alors que nous nous apercevons que le liquide donné par le fermier n’était pas de l’essence, mais un produit non inflammable qui nous causera des problèmes toute la soirée, étant obligés de rallumer le réchaud toutes les trente secondes. Nous finirons quand même par obtenir notre compote, mais ce ne fut pas simple !
Arrivés à Ardebil, Pierrot insiste pour demander à des gens où trouver un hôtel. Bien évidemment, nos têtes d’occidentaux les conduisent à nous indiquer l’hôtel le plus dispendieux de la ville, l’hôtel Sabalan, quatre étoiles prétendues et prix en conséquence. Je n’approuve pas la décision, mais OK, nous y prenons une chambre. Le personnel est désagréable, et le hall d’entrée tape-à-l’œil cache en fait des chambres microscopiques et absolument négligées. Pas de doutes, nous nous sommes bien fait avoir ! Pas grave, c’est comme ça que l’on apprend !
En chargeant nos vélos dans la rue au petit matin, un premier homme nous hèle et nous invite à manger chez lui, se présentant comme ayant été général d’armée durant la guerre Iran-Irak. Finalement, plusieurs personnes s’arrêtent également et nous questionnent en farsi dans un vrai brouhaha. Difficile de comprendre, et encore moins de répondre, quand un deuxième homme, parlant très bien anglais, nous propose quant à lui de nous faire visiter les sources chaudes réputées du coin. Il discute un moment avec le général qui finit par s’en aller, non sans que nous l’ayons chaleureusement remercié pour sa proposition. Rahman, de son nom et ingénieur à la retraite, nous entraîne donc jusqu’à un bar à chicha, où nous y rencontrons Barhman (désolé pour l’orthographe !), prof d’anglais avec qui il discute fréquemment. Après avoir partagé son repas avec nous, Rahman nous donne rendez-vous pour aller à Sarein le soir même pour aller se baigner. Il nous donne également l’adresse d’une guest house dans laquelle nous pourrons passer la nuit pour un prix défiant toute concurrence : 3 euros par personne ! Rahman passe donc nous chercher le soir et après avoir embarqué Barhman et acheté sur la route un poulet rôti, nous voici en direction de Sarein. Nous passerons la soirée à faire trempette dans des bains plus ou moins chauds, voire carrément brûlants, en faisant bien attention aux sournoiseries des deux compères, qui ne perdent pas une occasion pour nous mettre la tête sous l’eau ! Finalement, nous déposons Barhman chez lui, et Rahman étant fatigué et ne voyant plus bien à la nuit tombée, c’est Pierrot qui, sans permis valide en Iran, nous reconduira jusqu’au centre-ville, au milieu d’un trafic d’enfer que je ne vous décris pas.
Au petit matin, Rahman est de retour pour nous dire au revoir ! Nous prenons la direction d’Astara, ville située sur la mer Caspienne, le long de la frontière avec l’Azerbaïdjan. Après une paire d’heures à suivre une voie rapide, les montagnes s’annoncent, et il va falloir grimper un peu. De plus, le temps tourne à la pluie après des jours de soleil ininterrompus. Nous longeons une vallée très populaire des habitants du coin car tout le monde est en train de pic-niquer, jusqu’à, désolé Pierrot, un tunnel sombre et embouteillé qui traverse la montagne. Mais c’est le dernier effort avant une descente dantesque qui nous attend ! Nous sommes à plus de 1300 m et la mer Caspienne est 60 m sous le niveau moyen des océans ! Nous passerons donc un bon moment à slalomer entre les voitures, avec les saluts des conducteurs souvent très enthousiastes de nous voir faire la course avec eux ! Nous eûmes plusieurs fois, à l’occasion de nos courtes pauses, la visite de personnes nous proposant quelque nourriture et discutant quelques instants. Nous camperons alors en bordure d’un lac à l’entrée d’Astara, lieu également prisé pour pic-niquer.
Un groupe de gens nous invite à nous joindre à eux et nous passerons la soirée avec Ali et sa famille, qui nous ferons découvrir les yellow koukou (sorte de tarte-omelette), les feijoa (un fruit vert au goût de fraise) et un breuvage crémeux avec de la coriandre dont j’ai oublié le nom. De plus, on nous propose un petit verre de vodka en accompagnement, Ali m’expliquant que dans le cadre familial, et tant que cela reste invisible, il n’y a pas trop de problèmes à craindre !
Le paysage de cette partie de la côte nous rappelle plus des images d’Epinal du Sud-Est asiatique que de la mer Caspienne, dont, il est vrai, nous n’avions aucun idée préconçue. En effet, cette région, coincée entre les montagnes et la mer, a pour principale production agricole le riz ! La température et l’humidité ambiante sont effectivement montées en flèche durant notre descente, et il règne désormais une moiteur à laquelle nous n’étions pas habitués. Chemin faisant, nous rencontrons Farid, sur le bord de la route en rase campagne, qui s’avère être une des six personnes animant le site « WarmShower », bien connu des voyageurs à vélo à travers le monde. Le concept est de mettre en relation les adeptes des voyages à vélo, pour que ceux, sédentaires, puisse accueillir les autres, voyageant à vélo. Un « couchsurfing » spécial vélo en somme… Néanmoins, la coïncidence est quand même extraordinaire !
Nous atteignons Talesh en fin d’après midi, et décidons de trouver une route nous conduisant à la mer. En effet, nous avons passé la journée à entre-apercevoir la mer, sans même la voir directement, la route la longeant à quelques kilomètres de distance. Nous nous arrêtons rapidement en comprenant que la route ne mène à rien et que nous perdons notre temps. Quand une voiture s’arrête devant l’entrée d’un jardin, nous demandons au conducteur s’il accepterait de nous laisser planter nos tentes dans son jardin. Après un moment d’hésitation, il accepte finalement. Pendant que sa femme rentre les poules, nous nous installons tranquillement près du point d’eau. Ibrahim, le conducteur, nous propose alors de nous faire découvrir le coin dans sa voiture, et nous voici partis à découvrir de nuit la côte et la grouillante ville de Talesh, de différents points de vue. De retour à la maison, les gens nous invitent finalement à partager leur repas, et dénichent par la même occasion une de leurs connaissances parlant anglais, qui nous servira d’interprète ! Nous discuterons jusqu’à tard dans la soirée et nous coucherons exténués.
Au petit matin, de la confiture de coin et du thé nous attendent pour le petit déjeuner. Après une photo de groupe, nous prenons congés de ces braves gens, direction Anzali.
Les rizières et champs de kiwi nous accompagnent sur notre route, avec en trame de fond, les coteaux escarpés et embrumés des montagnes alentours. Je finis par rouler sur un tesson de bouteille qui crèvera mon pneu avant. Des passants me proposent immédiatement leur aide que je refuse poliment. La route se fait plus passante et présente maintenant moins d’intérêt, la circulation est plus intense et le paysage s’est ouvert, ne présentant plus le côté sauvage des troubles collines coiffées de leur masse nuageuse. C’est néanmoins à partir de maintenant que nous nous rapprochons de la côte et nous nous réjouissons des futurs campements le long de la plage. Mais le bord de mer n’est pas si attrayant qu’il aurait pu paraître. De plates dunes de sable et une maigre végétation séparent la mer de l’arrière-pays. De plus, la plupart de la côte est urbanisée, ce qui fait qu’il nous sera à chaque fois difficile de trouver un emplacement où dormir. Chose remarquable néanmoins, nous y verrons la seule femme à vélo depuis notre arrivée en Iran (et peut-être depuis le début). Nous nous saluons chaleureusement, fraternité cycliste oblige !
Après nous être fait dégager d’un emplacement intéressant mais à côté d’un complexe hôtelier (le lampadaire était certes pratique, mais la discrétion en prenait un coup), nous nous retrouvons sur du sable mouillé, en compagnie de tous les déchets que peuvent laisser les gens sur la plage. Toutes nos affaires prendront l’humidité durant cette nuit particulièrement brumeuse et dont l’hygrométrie atteindra des sommets.