ANALYSE DE DEUX ROMANS
Le Why Café de John et Le Secret de Rhonda
Réflexion sur la manière d’obtenir ce que l’on veut et de faire ce que l’on aime
Réflexion sur la manière d’obtenir ce que l’on veut et de faire ce que l’on aime
Il faut se perdre pour se retrouver. Après avoir été influencés par nos familles, leur vision du monde, la télévision, la publicité, les stratégies de pouvoir qui nous dictent amicalement ce que nous devrions penser, qui croire, et ce que nous devrions faire, nous devenons tellement déterminés socialement que nous finissons par se perdre, par ne plus savoir exactement ce que nous voulons et ce que nous ferions dans la vie si nous n’étions pas soumis à toutes ces influences, bonnes ou mauvaises. C’est alors un voyage à l’intérieur de soi qu’il faut faire. John Strelecky a fait ce voyage.
En fait, il ne fit pas le voyage auquel il s’attendait. Parti en vacances avec l’idée de s’éloigner de tout, du travail surtout, et incertain de sa direction dans la vie, il fit un voyage inattendu. Jusque- là, John avait suivi la voie que les autres lui avaient suggérée parce que d’autres lui avaient également conseillé : celle où les gens échangent leur vie contre de l’argent, le salariat. Détourné de son itinéraire par un accident sur l’autoroute, il s’égara sur une route secondaire qui le conduisit au milieu de nulle part dans le Why café; ce qui allait changer sa vie. Sur le menu du café, on pouvait lire deux choses: « Avant de commander, s’il vous plaît, informez-vous auprès de notre personnel sur le sens que pourrait avoir votre passage ici ». On pouvait également lire: « point à méditer pendant que vous attendez : Pourquoi êtes-vous ici ? Craignez-vous la mort ? Êtes-vous pleinement épanoui ? ». C’est Casey, une serveuse, qui l’accompagne dans sa réflexion. Lire la question telle qu’elle : « pourquoi êtes-vous ici ?», est une chose dit-elle. Mais la transformer en « pourquoi suis-je ici ? » en est une autre. Et quand on se pose la question, plusieurs choses risquent de se produire.
Premièrement, on y pense en se levant le matin. Durant la journée, la question nous revient constamment en tête. C’est comme une porte qu’on a ouverte et que l’on ne peut plus refermer sans savoir ce qui se cache derrière.
Raison et passion
Il s’agit de se demander pourquoi sommes-nous ici-bas. Pourquoi existe-t-on? Quelle est notre raison d’être? Ce n’est pas un geste banal. C’est un changement important. Parce qu’on voudra trouver la réponse. Une fois que la personne connaît sa raison d’exister, elle voudra l’accomplir. C’est donc à une question existentielle à laquelle John est convié. Viendra ensuite la question de savoir comment réaliser sa raison d’être et ce que sont nos limites (professionnelles, financières, sociales). Les seules limites que nous avons sont celles que nous nous imposons à nous-mêmes, celles de nos connaissances, expériences et perceptions limitées de la réalité. Ce n’est donc pas une question d’accessibilité. Il faut explorer de nouvelles choses en relation avec sa raison d’être. L’expérimentation permet de savoir ce qui entre en résonnance avec ce que l’on veut faire. Beaucoup de gens qui ne se sont jamais posé la question sur leur raison d’être font aussi beaucoup de choses, mais elles ne sont pas reliées à leur raison d’être. « Ne sachant pas exactement pourquoi je suis ici ni ce que je veux faire, alors je ne fais que ce que la plupart des gens font ». Bien qu’ils soient très insatisfaits de leur propre vie, plusieurs personnes continuent à faire ce qu’ils ont toujours fait et à dépenser une énergie considérable pour des choses qui usent la force dont ils auraient besoin pour accomplir ce qu’ils voudraient faire quand les occasions se présentent. Plusieurs de nos activités quotidiennes en effet prennent notre énergie et sabotent notre planification quotidienne. Car chaque jour, des gens tentent de nous persuader de leur donner de notre temps. Le télémarketing en est un exemple. Le courrier non désiré en est un autre. Des masses de publicités tentent d’influencer ce que nous allons manger, ce dont nous avons besoin, où nous allons prendre nos vacances.
C’est donc vers la gestion rationnelle de son temps, pour ne pas éparpiller nos énergies vers des activités sans importance avec notre projet de vie que John nous invite à se tourner. Mais avec le questionnement suggéré, survient, en cours de lecture, un rapport spécifique à l’argent où interviennent des besoins non comblés et un vide existentiel. La consommation de biens de toutes sortes procure une forme de compensation à ce vide. C’est à ce vide que John s’adresse. Car les publicitaires ont compris l’importance de cibler les peurs des gens et leur désir d’accomplissement personnel. Ils cherchent donc à motiver les gens à se procurer tel produit en le leur laissant croire qu’ils pourront s’épanouir grâce à lui. Un message subtil sous-jacent y est véhiculé au même moment : «si vous ne possédez pas ce produit, cela peut vous empêcher de vous épanouir ». Les gens se retrouvent alors dans un cercle vicieux. Moins ils font ce qu’ils aiment dans la vie, plus ils achètent, et plus ils doivent gagner de l’argent pour rembourser leurs dépenses et plus ils demeurent prisonniers de ce travail qu’ils n’aiment pas. Ils sont donc aspirés dans une spirale descendante. « Nous espérons que ces choses que nous achetons nous apporteront un sentiment de plénitude que notre travail ne nous procure pas. Malheureusement, plus nous achetons de choses et plus nous devons travailler pour les payer. On tente de se convaincre que l’on mérite de s’acheter telle ou telle chose. Après tout, pourquoi travailler, sinon de pouvoir se payer toutes sortes de choses? On compense son vide intérieur en achetant des choses. Mais puisque notre travail ne correspond pas à ce que nous aimerions faire, travailler plus, crée encore plus de frustration parce que nous avons encore moins de temps pour faire ce que nous aimerions faire.
Épanouissement et argent
Ce qui nous conduit à nous poser la question de vie sous l’angle du rapport qu’entretiennent l’épanouissement et l’argent. Deux scénarios sont envisagés. Le pire scénario : on ne fait pas beaucoup d’argent à entretenir sa passion. Mais toute sa vie, on fait ce qu’on aime. À la retraite, on continue à faire ce qu’on aime. Mais il y a le meilleur scénario possible. Une personne peut gagner beaucoup d’argent à faire ce qui la comble. Mais l’argent n’est pas le problème. Car « combien de ces choses voudrais-je vraiment si je n’avais pas besoin de m’évader? » En vivant moins de stress, j’aurai moins besoin de me changer les idées, car je me consacre aux activités qui me comblent et serai aussi moins préoccupé par l’argent. C’est donc un programme qui propose de compenser ses manques dans des activités désirées. Évidemment, si mon travail consiste à faire quelque chose que j’aime vraiment faire, je n’aurai pas l’impression de travailler.
Pour l’illustrer, John raconte cette histoire de l’homme d’affaires en vacances qui rencontre un pêcheur : chaque jour, ce dernier prend son déjeuner avec sa famille, part pêcher pendant que sa femme peint, et rapporte assez de poissons pour nourrir sa famille. Après le souper, sa femme et lui vont admirer le coucher de soleil sur la plage. Il passe donc du temps avec sa famille et fait son activité préférée. L’homme d’affaires lui fait remarquer qu’il pourrait pêcher davantage de poissons, s’acheter un second et éventuellement un troisième bateau et avoir une compagnie de distribution internationale. Mais pourquoi se demande-t-il ? « Faire plus d’argent et prendre votre retraite » répond-il. « Quand je me retirerai, je pourrai prendre du temps avec ma famille, pêcher tant que je veux, et aller regarder le coucher de soleil ? » « Bien sûr » répond l’homme d’affaires. « Vous pourrez faire tout ce que vous aimez ». Le pêcheur lui serre la main et lui souhaite bonne chance pour refaire son plein d’énergie. Chaque jour est une occasion de faire ce qu’on veut sans attendre une quelconque retraite dans un futur lointain conclu John. Alors, pourquoi se compliquer la vie pour arriver à un résultat plus tard de quelque chose que l’on peut faire dès à présent.
L’insécurité, le contrôle et la mort
Le voyage de John le mène nécessairement à réfléchir à la notion de contrôle sur sa propre vie, sur sa destinée. Surtout, nous sommes bien avisés du contrôle des autres : « ne laissez jamais les choses ni les gens vous amener au point où vous sentez que vous n’avez pas le contrôle de votre propre destinée. Choisissez vous-même votre voie, ou les autres la choisiront pour vous ». Mais il y a une forme de contrôle idéologique et économique tout aussi sournoise : on trouve des gens en effet « qui obtiennent leur pouvoir en convainquant les autres qu’ils – ou ce qu’ils fabriquent ou vendent – sont la réponse à l’épanouissement ». Imaginez leur défi s’ils se rendaient compte que les gens veulent garder le contrôle du degré d’épanouissement souhaité et choisir eux-mêmes les sources de celui-ci. Ces vendeurs de rêve perdraient alors leur pouvoir sur les autres. Comme notre définition du bonheur est souvent déterminée par les autres (et d’extérieur à soi) et le sachant, nous devrions être plus vigilants par rapport aux messages cachés dans les paroles des autres. Mais il y a un lien avec cette course folle et la mort. Les gens qui n’auraient jamais entrepris l’accomplissement de leur mission (raison d’exister) seraient ceux qui craindraient le plus la mort. En fait, ce qu’ils craindraient, c’est ce jour où ils n’auront plus la chance de faire ce qu’ils aimeraient faire dans la vie. Que tout s’arrête brusquement. Or, « vous ne pouvez pas craindre de ne pas avoir la chance de faire quelque chose si vous l’avez déjà faite ou si vous le faites chaque jour » lui explique Anne, une cliente du Why café.
Forces et limites
Mais que se passe-t-il concrètement, quand, finalement, après s’être posé la question un peu chaque jour, on trouve ce que l’on croit être la réponse, notre mission, notre raison d’exister ? Il semble que des choses inattendues arrivent. Ces gens passent leur journée à faire ce qui est en rapport avec leur raison d’exister et des coïncidences semblent leur arriver continuellement. Certains parlent des forces de l’Univers, ou d’une puissance supérieure à l’œuvre. Mais toutes disent que cela se produit. Ils sont alors complètement absorbés par leur passion et la transmettent avec un enthousiasme communicatif à d’autres. Mais encore, comment trouver la réponse ? Certains prêtent davantage attention à ce qui se passe en eux lorsqu’ils écoutent leur musique favorite par exemple. D’autres se retirent dans la nature. D’autres en parlent avec des amis ou se laissent guider par les idées des autres. Mais nous sommes les seuls à pouvoir trouver notre réponse. Il peut toutefois être utile d’être en contact avec d’autres cultures, d’autres perspectives, un nouvel entourage qui entre en résonnances avec soi. Certains ressentent même une réaction physique, ou encore un sentiment de déjà vu ou de joie lorsque la réponse surgit.
Reste à savoir si la raison d’être d’une personne fait en sorte qu’elle aura nécessairement les habiletés pour l’accomplir et comment elle va les acquérir si elles ne les possèdent pas déjà. Après s’être posé la question de savoir quelle est sa raison d’être, et d’avoir trouvé la réponse, la personne commence, graduellement, à consacrer un peu de temps à son activité favorite chaque jour. Du coup, elle tente moins de se récompenser de sa dure journée de travail par des achats qui visent à compenser son mal de vivre. À force de consacrer du temps à son activité favorite (lire sur le sujet, assister à des conférences), elle finit par se positionner en véritable conseiller sur le sujet. Après tout, des habiletés cela peut s’acquérir, et d’autant plus facilement qu’on s’y intéresse. John, le personnage principal du roman, qui est aussi l’auteur de sa création, a voulu s’éloigner de tout et s’est rapproché de lui-même. Alors qu’il était perdu, il s’est enfin trouvé. Il sait maintenant que notre vie n’est qu’une portion plus petite de quelque chose de plus grand, que beaucoup de choses qui semblent importantes ne le sont pas. John s’est posé de profondes questions. Il n’est pas un grand philosophe qui fournit les réponses à de grandes questions existentielles et profondément personnelles. Il pose des questions, dont la plupart demeurent sans réponse : que signifie s’épanouir pleinement ? Quel est le sens de la fuite contemporaine de la mort ? Mais sa fiction est utile, et elle pose les jalons pour une réflexion plus personnelle dans un petit roman de 150 pages où se mêlent des éléments de la réalité, de la spiritualité et du rêve. Depuis le jour où John s’est posé la question pour la première fois dans ce petit roman, il a consacré un peu chaque jour une petite portion de son temps à faire des activités aimées. Sa raison d’être devint plus claire. Mais celui-là même qui invite les gens à l’autodétermination et à la résistance envers les influences extérieures, dit vouloir influencer les gens : à la fin de son livre, il dit vouloir influencer deux millions de personnes touchées par son travail à donner un dollar à un organisme à but non lucratif qu’il a fondé. Il est clair que John a trouvé une façon ludique et lucrative de mener son projet à bien. Pourquoi se contenter de devenir millionnaire quand on peut l’être deux fois !
Nourriture et spiritualité, imaginaire et réalité
John était prêt pour quelque chose de nourrissant et c’est affamé devant un bon repas qu’il trouva un autre genre de nourriture, celle-là spirituelle, qu’il était prêt à avaler. Certains d’entre nous se retrouvent face à un carrefour où nous pourrions avoir la vie à laquelle on a rêvé, mais refermons la porte parce qu’on n’était pas prêt pour cela. Le fait d’avancer à son propre rythme semble faire partie de la quête. La sérénité avec laquelle nous prenons des décisions n’est-elle pas un signal que l’on est en accord avec celles-ci. Lorsque John doute du réel de son expérience, il dit ouvrir un tiroir de son secrétaire pour sortir le menu du petit café où il se perdit - ou plutôt se trouva - pour se rappeler que tout ce qu’il a vécu dans ce restaurant est « réel». Nous sommes donc conviés à notre rapport au réel avec un personnage qui porte le même nom que son auteur, tout en sachant que tout ce qui s’y trouve n’est qu’une fiction. Mais si c’était vrai ?
Le Secret et le Why Café
Certaines prémisses amenées dans le roman de John Strelecky sont près de la pensée de Rhonda Byrne qui a écrit Le Secret. En fait, Le Why café aurait très bien pu en être le préalable. Le Secret invite son lecteur à être très précis sur ce que l’on veut pour l’obtenir. C’est la première étape : demandez. Ensuite, il faut y croire – avoir la foi- que l’on aura ce que l’on veut. Mais pour savoir ce que l’on veut dans la vie, il faut d’abord s’être posé la question. Et la réponse à cette question peut changer au fil du temps. Comme Brenda, John fait appel à la loi de l’Univers, à la différence que chez elle, le comment des choses ne doit pas nous préoccuper, car la loi de l’attraction présume que tout ce que l’on pense, on le veut, et qu’on a qu’à demander sans se demander comment l’Univers se restructurera pour exaucer nos désirs. C’est pourquoi la question que pose John Strelecky n’est pas sans intérêt. Mais Le Secret va beaucoup plus loin. Il ne s’agit pas seulement de convaincre les gens de faire ce qu’ils aiment. Il affirme qu’ils l’obtiendront et que les délais temporels ne se mesurent qu’au temps dont on a besoin pour y croire ou pour réévaluer les pensées négatives entretenues. Le Secret se trouve donc dans la foi et la capacité de recevoir, la troisième étape. Il s’agit seulement de se convaincre qu’on le mérite et qu’on y a droit. Car la pensée émet une fréquence dans l’Univers qui trouvera une pensée jumelle. Demander une petite chose ou une grande n’a aucune différence pour l’Univers. Mais le sentiment qui lui est associé a son importance. On peut avoir ce que l’on veut à condition de se sentir bien, car on ne peut se sentir mal et avoir des pensées positives en même temps. Dans les deux cas, il faut faire un premier pas : décider ce que nous voulons. C’est pourquoi le livre de John aurait pu être antérieur à The Secret.
Dans Le Secret, la dernière étape consiste à recevoir, et à croire que ce que l’on veut, on l’a déjà, d’où la technique de visualisation suggérée. On saura que nous sommes sur la bonne voie, lorsque le projet en question ne demande aucun effort. On n’a pas à lutter ou à aller à contre-courant. Le Why café ne donne aucune indication à ce sujet, mais on sent bien que le rythme de chacun soit pertinent puisque de nombreuses personnes ferment des portes à un moment où elles n’arrivent pas à aller voir ce qu’il y a derrière à ce moment précis. Mais Rhonda et John croient tous les deux qu’il faille se débarrasser de certaines croyances culturelles et sociales pour créer ce que nous voulons être. Dans les deux cas, le message est le même : faites ce que vous aimez. Car l’amour est le plus puissant des pouvoirs d’attraction. Quant à la peur de la mort, John a bien ciblé le fait que la peur de la mort était en fait un désir de vivre. Car derrière chaque peur se cache un désir. Mais combien de gens font ce qu’ils veulent vraiment ? Combien de gens ne feront jamais ce voyage d’exploration tout en parcourant le monde entier ?
Bibliographie
BYRNE, RHONDA, 2007. Le Secret, Éditions Un monde différent, Canada, 238p.
STRELECKY, JOHN, P. 2009. Le Why Café, Éditions le Dauphin blanc, 154p.