Quelques pas de plus

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Merveilleux instants d’équinoxe, il en connaissait l’incomparable douceur lorsque dans le ciel azuré s’étiraient des voiles de fins nuages gonflés par le vent comme autant de caravelles chargées de rêves et de senteurs venus des nouveaux mondes. La nature épuisée par la course folle de l’été semblait vivre ses derniers soubresauts avant les froidures, tandis qu’une pluie tiède avivait les feux de l’automne qui déjà se répandaient dans les feuillages alentours. Pourquoi ne pas partir, et pourquoi ne pas rester ? Il vivait ce malaise d’oiseau migrateur, pris entre l’envie de fuir l’imminence de l’hiver et le désir de jouir pleinement de cette nature venue à maturité. Il imaginait que montaient en son corps agité les grandes marées d’équinoxe, la conscience de son appartenance à une existence plus générale s’éveillait en lui et le conduisait à renforcer un lien entre son être propre et une altérité de la nature avec laquelle il se sentait à cette occasion pleinement à l’unisson. Puisqu’il lui fallait bien admettre que la mouvance et l’évolution étaient les conditions de l’existence, comment aurait-il pu vouloir que ses édifices intérieurs soient eux immuables envers et contre tout, qu’ils ne s’apparentent pas pour une part aux châteaux de sable, éphémères et dérisoires dans la durée ? Développer sa gestion du changement, cette attitude l’assurait paradoxalement de la stabilité des instances de sa personne. L’équinoxe figurait l’équilibre, celui des jours et des nuits, mais aussi l’équilibre de la part qu’il devait accorder à chaque événement de sa vie, relativisant chacun de ses engagements dans l’action. C’était un beau programme que l’or de la saison lui apportait en présent. Jack prit donc la sage décision de compartimenter davantage chacune de ses activités, pour se protéger ainsi d’un débordement intempestif de l’une sur l’autre… Nulle obligation, nul projet intrus ne viendrait le préoccuper dans le cours de cette journée qu’il avait réservée à l’étude dilettante des ouvrages qu’il avait peu à peu retenus pour composer sa bibliothèque et qui figuraient pour lui l’assurance d’une rencontre toujours heureuse avec un personnage immuable, disponible, dont il pouvait à tout instant interrompre le discours ou bien le répéter à loisir. Puis, s’essayant à son tour à la rédaction de quelques lignes, et bien qu’il se torturât les méninges, il ne réussit qu’à jeter sur le papier une pauvre suite de phrases qu’il désavoua instantanément, les jugeant sans talent et sans envergure aucune. Face à la prose et au discours savant de ses auteurs préférés, il lui sembla qu’il ne faisait que balbutier malhabilement. Jack baissa la tête pour mieux cacher sa honte et confesser sa médiocrité.

« Mais peut-être n’est-elle que momentanée ? », dit-il en se ressaisissant, pour s’efforcer de ne plus céder à cette grisaille qui l’habitait, car ce chagrin finissait par donner à son existence une amertume tenace qui contrariait tout enthousiasme et lui aurait fait perdre le goût de croquer la vie à belles dents. « Je suis heureux », marmonna-t-il sans conviction en guise d’antidote, et à voix basse de crainte que cette déclaration ne l’exposât à un délit de bonheur. Il chercha à se réfugier dans la lecture de quelque ouvrage « parfait ». Ce dernier mot résonna en s’amplifiant dans sa tête comme un coup de gong, formant mille échos partis en quête de l’obsédante perfection. Quel ouvrage était parfait ? Auquel de ces ouvrages ne fallait-il rien retrancher tant sa rédaction aurait été parfaite ? En portant ainsi à un paroxysme délirant la quête de la perfection, il faisait choir l’un après l’autre de leur piédestal tous ses auteurs de prédilection, se livrait à leur encontre à une implacable critique dans laquelle il ne put s’empêcher de déceler une forme de pied de nez qu’il leur aurait adressé en désespoir de cause. Jack fixa la lueur rouge et chaude de la lampe qui attirait son regard telles des braises dans la nuit et délimitait des domaines d’ombre et de lumière. La vie se moquait de trouver la perfection, elle réalisait maints exemplaires différents de chacune de ses oeuvres, l’un d’eux peut-être atteindrait cet état, c’était la réponse qu’elle apportait à ce problème. Il préféra alors considérer ces livres comme des viviers de rencontres et d’idées plutôt que de les voir s’empoussiérer sur leur piédestal.

Il livrait ses idées de la journée au souffle régulier qui les emportait peu à peu, berçant déjà ses songeries d’un rythme lent et régulier. Le sommeil à la fin viendrait apaiser ses pensées. En une immuable succession les vagues venaient toucher le rivage. Ainsi s’étaient succédés les êtres qui avaient peuplé ces lieux. A cet égard la Terre pouvait ressembler à un tombeau où d’innombrables créatures étaient ensevelies. Que demeurait-il de ces existences pour la plupart anonymes ? L’Histoire décidait du nom de celles qu’il fallait retenir et de celles que l’on allait oublier. Cette Histoire n’appartenait-elle pas en définitive à ceux qui l’écrivaient ? Comment s’accommodait-on de cette instance morale que l’on nomme la conscience ? Elle pouvait vous tenailler avec intransigeance ou bien revêtir le passé d’un voile épais de mensonge. On développait habituellement la faculté de composer avec le refus de l’inacceptable, en raison d’une certaine lâcheté, ou par égoïsme, ou devant le constat de son impuissance à s’opposer, mais aussi au nom d’un étonnant respect tacite de l’ordre établi. La vie résidait dans un fatras d’accommodements et de compromis jusqu’au dernier jour où s’esquissait l’ultime arrangement avec soi, aux portes d’une éternelle nuit. Il y avait des mots pour affronter les maux. Des mots que l’on dit et des mots pour le dire, des mots que l’on a et des mots que l’on cherche, des mots en l’air, des mots vides de sens et des mots lourds de signification, des mots célèbres, de grands mots ou de petits mots, des mots grossiers et des mots doux, des mots d’amour, des mots de passe, des mots pour rire, des mots de tous les jours et des mots savants, des mots sous-entendus et des mots non-dits, des mots d’ordre, des mots d’espoir, des mots très forts, des mots de paix, les derniers mots et les mots de la fin… La Terre bruissait de mots qui racontaient, qui reliaient, qui parfois liaient. « Au commencement était le verbe »… et à la fin? Les marionnettes humaines devenaient si dérisoires hors du théâtre des mots. Quant à moi se décida-t-il à poursuivre, comment vais-je donc accommoder mon histoire afin qu’elle me soit acceptable ? Cette fois, c’était bien d’un accommodement avec son histoire personnelle dont il s’agissait. Certains épisodes qu’il ne souhaitait vraiment pas archiver s’effaçaient quasiment de sa mémoire. Il refusait un inconfort que ces souvenirs n’auraient pas manqué de raviver. Il préférait s’efforcer d’oublier ce qui de toute manière ne pouvait être changé, ce auquel il ne pouvait plus remédier, ce qui aurait pu faire naître en lui la conscience de manquements de sa part. Bien que son comportement ne l’ait à l’époque pas satisfait, à présent il faisait répondre celui-ci à une logique incontestable qui le justifiait après coup, et l’assurait lui-même du bien-fondé de son attitude. Mais pourquoi aurait-il dû en être autrement ? Pourquoi aurait-il dû supporter un inconfort remettant en cause son équilibre, ou bien tolérer l’œil implacable d’une conscience qui l’aurait poursuivi jusque dans son dernier refuge ? Il éprouvait la sensation d’une onde chaude qui l’envahissait, sans doute était-ce son propre sang ? Il se sentait empli par cette chaleur agréable, elle seule lui appartenait et tout le reste lui faisait figure d’oripeaux. Il se considéra nu, dépouillé de ses défroques sociales pour l’heure inutiles, ferma à demi les yeux pour mieux se ressentir à l’intérieur de lui, insensible aux reflets que pouvait lui renvoyer une extériorité étrangère. Il développa son intention de vivre à l’avenir davantage en spectateur l’intrigue sociale qui se déroulerait devant lui, comme si les événements et les situations abandonnaient toute prégnance émotionnelle pour prendre à ses yeux l’apparence de simples faits dont il aurait établi le récit dans sa tête et qu’il aurait accommodés à sa façon. Jack se promit de ne plus se départir d’une relative indifférence, tout comme s’il assistait, dans l’obscurité anonyme d’une salle de projection, à la mise en scène de sa propre existence. A peine manifesterait-il par moments le désir de reprendre le jeu des acteurs, en se gardant bien d’investir en cela une part trop grande de sa personne.