Genèse


Dans l’obscurité de la nuit aurait pu scintiller, tel un serpent de feu, cette longue succession d’existences. Combien avaient-ils été à se relayer pour transmettre une flamme vacillante dont la lueur disparaissait puis renaissait en un obstiné fil de vie ? Leur nombre devenait incalculable. A quoi rimait cette succession ? Une telle demande n’aurait été qu’un cri dérisoire perdu dans l’immensité. Exister devait être l’unique raison suffisante. L’étendue liquide bruissait de clapotis et de gargouillements donnant naissance à une symphonie primordiale qui accompagnait les gigantesques bouleversements de cet univers en proie à d’étonnantes mutations. Une brume épaisse donnait au paysage ses allures de commencement du monde. Dans la lueur incertaine de l’aube de la vie surgissaient des contours fantomatiques. Des formes naissantes semblaient avoir du mal à s’extraire du magma indistinct pour acquérir une identité propre qui aurait permis de les différencier.

Quelles étapes séparaient la nuit de la clarté ? Quels épisodes successifs avaient conduit à l’émergence de la vie, infiniment précieuse mais aussi insignifiante en raison de sa prodigieuse profusion ? A l’origine de ces interrogations était sans doute apparu un jour l’homme, étrange créature dans un univers où la question de la problématique de l’existence se posait en termes de survie, où prenaient vie de nouvelles créatures ou bien retournaient à l’obscurité celles qui en avaient été tirées. Le Verbe originel quel était-il : influx, énergie, vibration, souffle divin ? Puis il n’y eut plus que la lumière, elle inondait tout le paysage plongé brusquement dans un indistinctement blanc d’où irradiait peu à peu un rayonnement étincelant qui viendrait dissiper bientôt cette uniformité brumeuse. Jack émergea à son tour de l’infiniment blanc. Il était né un certain jour, un certain mois, une certaine année. Devait-il croire qu’il s’agissait d’un hasard ou bien considérer que sa naissance coïncidait avec un agencement particulier? Les astres ou les Parques avaient peut-être décidé de sa venue et décideraient peut-être de sa fin, au fond cela changeait peu de choses dans l’existence de Jack. Il était le résultat d’un déterminisme génétique, mais d’abord le fruit d’une coïncidence et de la rencontre fortuite de ses deux parents, ce qui le situait dans un contexte biologique, social et culturel particulier qu’il n’avait pas choisi. Il lui fallait de toute façon composer avec un sort qui maintenant était devenu le sien. Il se surprit à envisager, non sans humour, que tous les gens protestaient – par nécessité vitale – en venant au monde et que tous ou presque protesteraient également lorsque l’heure serait venue pour eux de le quitter.

Jack se rappelait clairement le moment où il avait commencé à s’interroger sur ce que serait son avenir. Il devait avoir entre cinq et six ans, la nuit qui était tombée l’avait peut-être rempli d’inquiétude. Que deviendrait dans quelques années ce cercle de famille au sein duquel il trouvait refuge ? Et lui, Jack, que ferait-il dans la vie ? A présent son avenir ne le tourmentait plus mais une interrogation grandissait en lui sur le sens de sa vie. Ses lectures et ses rencontres l’avaient conduit vers des formes de réponses, celles que d’autres que lui avaient apportées à ce problème. Ce n’était pas qu’il les trouvait toutes insatisfaisantes mais plutôt que ces convictions, pour séduisantes qu’elles fussent, ne lui appartenaient pas. Il lui devenait de plus en plus difficile de se satisfaire d’un matériau qui lui était étranger pour construire ses propres convictions sur un sujet aussi intime et aussi personnel. Une crise menaçait à l’intérieur de lui, contraint qu’il était de poursuivre un cheminement auquel il n’avait pas trouvé de sens. Cela se manifesta tout d’abord par un flot de paroles qu’il répandit sur le silence de la page blanche. De l’intense émotion qu’il ressentait naissaient des images fugitives comme au sortir d’un rêve, leur évanescence les faisait ressembler davantage à des ébauches de souvenirs qu’à des évocations précises. Il refusait de fermer la porte sur son bouillonnement intérieur. Il avait le sentiment d’errer solitaire dans une forêt aux arbres immenses qui auraient figuré ses maîtres à penser, et dont les sommets accédaient au rayonnement d’une connaissance qu’il ne percevait lui que par éclats. Le temps lui apparaissait comme une denrée rare dont il viendrait bientôt à manquer et une certaine angoisse quelquefois l’habitait insidieusement, semblable à celle que l’on peut éprouver à la fin d’une radieuse journée d’été, lorsque le soleil commence à décliner, emportant avec lui un rayonnement vital essentiel, et que bientôt grandit l’obscurité de la nuit dont il semble que l’on ne connaîtra jamais plus la fin. A mesure que disparaissaient les personnes qu’il avait jadis côtoyées, celles qui comme une partie de lui-même appartenaient à son histoire, le souvenir de son enfance se brisait tel le miroir de l’hier, telle une construction de soi dont on ne pourrait plus recoller les morceaux. Sa vie cannibalisait son existence, il refusait de se laisser dévorer comme un morceau de chair inerte, anonyme. Finalement Jack fit la rencontre d’un personnage relativement obscur et qui, pendant un temps, lui sembla devoir demeurer presque muet. A quoi bon alors consulter ce guide puisqu’il se refusait à toute explication et se montrait avare de paroles ? Néanmoins il y avait quelque chose de mystérieux dans l’attitude de ce personnage. De manière assez embarrassante, Jack se retrouvait face à quelqu’un qu’il ne pouvait classer dans aucune de ses catégories habituelles. Quelqu’un qui ne se serait montré ni amical ni hostile, ni sympathique ni antipathique, quelqu’un qui était seulement là. Pourtant, au fil des entrevues successives, Jack sentait que quelque chose grandissait au fond de lui-même, cela aurait pu ressembler à une ombre de lui. Jack se décida à ne plus attendre de son interlocuteur silencieux ni une forme quelconque d’enseignement, ni de savants discours, pas même des conseils avisés. Non, il ne désirerait plus entendre que l’éclat de sa voix à lui résonant dans le silence que cet étrange Autre lui avait aménagé. Une voix que Jack percevait non sans embarras, une vibration toujours incertaine qui parfois lui paraissait presque étrangère. Il en éprouvait de la sorte quelque gêne, ne l’identifiait pas encore tout à fait, ne parvenait pas à se l’approprier définitivement. Progressivement il effaça jusqu’au visage de ce personnage un peu mythique qu’il retrouvait à intervalles réguliers et dont il ne parvenait déjà plus à se remémorer les traits. Il n’avait en tête que le cadre dans lequel se déroulait l’étrange cérémonial. Il prit donc l’habitude d’appeler son hôte de circonstance : « la Voix », et bien qu’il ne lui fût jamais suggéré d’évoquer son enfance, c’est pourtant naturellement vers ses tous premiers souvenirs qu’il se tourna, dans le rappel d’une dépendance fondamentale qu’il avait jadis vécue. Une situation de dépendance que, lui semblait-il, il n’avait par ailleurs cessé de répéter en cherchant auprès de ses maîtres à penser une réponse qui ne pouvait émaner que de lui-même. Jack entreprit d’évoquer son passé, et par un curieux retournement il se prit à parler de lui au style indirect. L’usage de cette forme pour se mettre en scène lui-même dans le récit le rendait un peu plus spectateur de sa propre existence. Ce subterfuge lui laissait par ailleurs le loisir de manipuler dans un imaginaire une réalité à laquelle il voulait parfois tenter de se soustraire, certes par nécessité mais également par jeu. Cette façon d’écrire sa vie le livrait à l’étrange fascination des mots qui s’assemblaient, se combinaient pour représenter et relier des morceaux sinon disparates de son existence, qui devenaient de la sorte un peu plus les siens, lui appartenaient comme autant d’éléments lui permettant de mieux appréhender sa personne en suivant le fil d’un récit anonyme dans lequel il pouvait ne pas s’investir. Un ensemble confus de souvenirs, voilà comment il aurait pu qualifier ce qui lui venait à l’esprit. Il s’interrompait souvent, éprouvait le besoin de mettre de l’ordre dans ses idées afin de présenter un ensemble cohérent. Il éprouvait la sensation pénible de bafouiller sans cesse et s’empêtrait lamentablement dans ses formulations, se désespérait de ne pas trouver de liens qui eussent articulé clairement ses propos. A la fin il n’osait plus regarder son interlocuteur de peur de lire sur ce visage l’expression d’une sorte de moquerie qui lui aurait pourtant paru légitime. La honte le saisissait face à ce témoin silencieux. Il lui arrivait de se réfugier dans un mutisme obstiné. Il lui semblait qu’il se vidait d’une précieuse substance ou bien que ces morceaux de lui qu’il arrachait à chaque fois étaient comme emportés par le vent. Quelquefois une colère sourde l’habitait au sortir de la séance, il se jurait de ne plus jamais s’avilir en livrant à un inconnu les éléments les plus intimes de sa vie. Étonnamment le personnage qu’il avait en face de lui semblait absorbé par ses propres pensées, comme s’il était à la fois ailleurs et à la fois ici. Jack était rassuré par cette impassibilité. Il poursuivait et tentait parfois d’amorcer une forme de conversation qui l’aurait renseigné indirectement sur l’état d’esprit de son interlocuteur, il le prenait à partie ou tentait de lui arracher un sourire de complicité. En vain. Quoi qu’il fît à l’intérieur du cadre fixé, il avait droit à la même neutralité, à la fois bienveillante et distante. A la fin il n’y prit plus garde et ne songea plus qu’à mener à bien son projet initial à l’intérieur de cette liberté surveillée.