Derniers jours d'enfance
.
L’hiver pénètre la croisée de sa bise glacée. La vie se terre dans la pénombre du sol gelé que le givre pare de fins cristaux. A peine l’entend-on venir le souvenir, ce compagnon des nuits d’hiver, cette créature de silence et d’obscurité… Quelquefois la fièvre l’obligeait à rester au lit pour la journée. Il se réjouissait d’avoir près de lui la rassurante présence de sa mère. Quand elle ouvrait les volets, une clarté douce pénétrait dans la pièce avec l’air frais et vif du matin. Il aimait ce monde de tendresse et d’apaisement où les voix, les bruits, semblaient tamisés comme l’éclat du dehors par le tulle des rideaux. Plus tard dans la matinée, sa grand-mère venait à son tour à son chevet. Elle apportait son grand panier rempli de légendes et d’histoires qu’elle animait d’une voix tranquille. Souvent une paisible somnolence les emportait tous deux au pays des contes. Hélas ces instants délicieux connaissaient une fin lorsqu’il quittait sa chambre. Il y avait dans la maison familiale des pièces bruyantes où les choses et les gens se rencontraient avec éclats. Dès son retour en ces lieux, des odeurs de cuisine lui donnaient toujours l’impression d’un sevrage prématuré et mettaient ainsi un terme à cet univers idyllique.
Parmi les instants magiques qu’il avait gardés en mémoire, le moment du bain était riche de féerie. Il imaginait que la mousse épaisse formait une banquise sur laquelle s’aventuraient quelques explorateurs intrépides déjouant les pièges des eaux polaires que lui évoquaient les trouées bleues dans l’eau du bain. A bord d’un radeau, il pénétrait dans un cirque sauvage au fond duquel grondaient les eaux d’une gigantesque cascade. Il pouvait aussi s’inventer des étendues désertiques avec leurs peuplades touarègues, ou des marais infestés de dangereux crocodiles, des terres immergées par des pluies diluviennes, ou encore un volcan en éruption… Puis venait l’instant où il quittait ces mondes aventureux. Il voyait disparaître avec l’eau du bain l’étendue des mers chaudes, et dans un frisson qui le saisissait tout entier son être marin s’apprêtait alors à renouer avec une existence terrestre et aérienne.
Il errait dans les allées du parc où les lanternes donnaient aux arbres des ombres immenses. La flamme qui avait réchauffé son enfance s’était éteinte dans la nuit. Il s’abîmait dans l’examen des jours qui avaient précédé ce cataclysme, cherchait à en faire l’analyse détaillée, prostré dans cette attitude mentale où il semble que la recherche d’un sens peut contribuer à modifier l’inadmissible réalité. Ployant sous le choc de cette annonce, déchiré par le sentiment d’avoir été amputé d’une part de lui-même, il ne pouvait mesurer tout à fait, dans l’instant, l’immensité du vide que lui causerait la perte d’un être si cher. Une sorte de vertige s’empara de lui, faisant se succéder l’abattement le plus total, la nécessité de préserver malgré lui un indispensable équilibre intérieur qui se trouvait confronté à des réalités quotidiennes, la haine d’un dieu inflexible ou impuissant qu’il avait prié en vain. Il refusait de céder à l’acceptation encore trop douloureuse d’un sort aussi injuste… Peu à peu s’élevaient les images du souvenir, comme des fantômes du passé, elles l’aidaient à suspendre momentanément le fil du temps et devenaient pour lui l’illusoire assurance d’une persistance de l’être disparu. Il fut étonné de voir qu’en ces circonstances elles restaient toujours nettes et précises, le film des scènes évoquées semblait pouvoir être repassé à l’infini sans subir la moindre atteinte, révélant la mobilisation intense de capacités mémorielles insoupçonnées. Quelque part au fond de lui demeurerait donc inscrite cette histoire commune qui lui apparaissait, pour consoler son esprit affligé, comme une entité toujours vivante et à jamais indissoluble. Intensément se détachaient de ces moments écoulés appartenant à un vécu commun, les instants de complicité, de solidarité. Il en éprouvait un immense réconfort, malgré l’imminence d’une étrange aliénation que faisait courir à son identité trop d’assimilation avec la personne décédée dont il pleurait l’absence. Insidieusement et par bouffées confuses grandissait en lui la peur d’être happé par une gueule d’ombre pour disparaître à son tour comme avait disparu l’être aimé. Cette peur, telle une figure monstrueuse surgie des heures de l’enfance, tentait dans un mode fantasmagorique de s’incarner dans une représentation hideuse de la mort. Il devait en affronter l’incessante adversité. L’identification avec la personne qui n’était plus devenait si angoissante qu’elle le contraignait à s’en défendre désespérément, à contrecœur. Malgré l’apaisement dû à la distanciation enfin acceptée, il savait qu’en lui demeurerait la mémoire d’une blessure profonde. Il se surprenait à imaginer des liens renoués dans une dimension qui lui échappait mais qui secrètement lui apparaissait pourtant manifeste, bien qu’elle défiât sa raison.
Des voix claires venaient parfois troubler de leurs éclats la solitude des longs couloirs ajourés de baies ouvertes dominant la cour intérieure ombragée de platanes. Il escaladait à grand peine les marches de pierre dont la hauteur lui apparaissait alors démesurée. Certains jours, il entendait le martèlement des pas cadencés résonner sous la voûte des porches. Uniformes et fanfares défilaient au son des clairons et des tambours, il assistait émerveillé à la manoeuvre brillante et ordonnée de la troupe. Parfois il accompagnait son père dans les bureaux où régnait une odeur de cuir mêlée à celles du tabac et de l’encre d’imprimerie. Celui-ci lui prêtait une paire de jumelles avec laquelle il aimait observer l’univers environnant que le subterfuge de la lunette mettait tout à coup illusoirement à portée de sa main, comme s’il avait exercé de la sorte un pouvoir relevant de la magie… Au-delà de l’allée gardée par une barrière s’étendait la ville, avec ses ruelles pavées en maints endroits, et où il vivait un enchantement renouvelé d’odeurs, de couleurs, de bruits et de lumières. Sa mère jouait avec lui dans la cour qui lui semblait immense et pourvue de recoins mystérieux, d’objets étranges. Son sourire doux et rassurant l’accompagnait dans ses découvertes. Elle protégeait ses rencontres, il regrettait le mal que pouvaient lui causer ses emportements.
Le soir venu, au creux des chemins s’immobilisaient les heures chaudes et secrètes que les glycines embaumaient de senteurs. L’obscurité se peuplait de lanternes incertaines et fugitives, de bruits furtifs, de hululements doux. Reinettes et crapauds ponctuaient de leurs chants le murmure des ruisseaux. De la terre chaude, enivrée des senteurs de l’herbe mûre, montait la stridulation de milliers de grillons exaltés. Des papillons de nuit aux ailes moirées et splendides se laissaient prendre au piège de lueurs assassines. Le lendemain se muait en un continent lointain vers lequel l’océan des feuillages semblait dérouler le velours somptueux de ses vagues mystérieuses. Émaillé d’astres scintillants, l’écran noir s’animait peu à peu de chimères, de sirènes, de rêves. La nuit régnait désirable et exquise, seule la lune jetait sur les ombres sa lueur, un jour bleu, mystérieux, d’une infinie douceur.
Quand l’occasion lui était donnée de confronter la réalité des lieux où il avait grandi avec l’idée qu’il en avait gardée dans sa mémoire, cela n’avivait pas ses souvenirs mais contribuait au contraire à les troubler, tant le surprenait alors la différence entre sa représentation d’un passé qu’il se remémorait et sa perception actualisée de la réalité. Pourtant le temps n’avait pas travesti ces images, il s’était simplement écoulé depuis. Lorsque sa mémoire devenait plus incertaine, elle procédait alors autant par reconstitution que par restitution, et suivait des voies que peut-être il souhaitait lui voir emprunter. S’il lui arrivait de transformer ses souvenirs incomplets, c’était sans intention, il n’en avait en tout cas pas conscience. La plupart des sensations éprouvées jadis demeuraient quant à elles intactes, et inopinément, à la faveur de la coïncidence, elles venaient raviver avec une rare intensité les moments de vie auxquels elles étaient rattachées. Il en éprouvait une griserie pareille à celle qu’aurait pu faire naître en lui un voyage à travers le temps.
Il évoquait avec nostalgie les êtres chers disparus dont la mort avait changé en souvenir l’éclat des voix aimées. La mort rimait sinistrement avec rupture et avec déchirure, avec dépossession et avec dépouillement. La mort ressemblait à ces jeux de l’enfance dans lesquels il n’est pas possible de revenir à la case précédente, où le temps s’arrête durant un instant qui semble interminable et à l’issue duquel le coup suivant mettra un terme fatidique à la partie. Il avait lu que certains condamnés à mort appellent leur mère à leur secours à l’ultime moment de leur exécution. Quand il s’interrogeait sur la façon dont se terminerait sa vie, c’était avec l’insatiabilité d’un enfant qui pose des questions sur le monde qui l’entoure. On se retrouvait désespérément démuni face à la mort, régressant à ce stade infantile devant tant de peur et d’impuissance. La lumière et le jour figuraient la vie, la mort prenait pour représentation l’obscurité et la nuit, l’épais drap noir dont on recouvre le cercueil des défunts, la cagoule dont on affuble les condamnés. La mort était à la fois banale et néanmoins insupportable. Comme dans le conte du jeune prince qui ne voulait pas mourir, tous les pouvoirs du monde n’y pourraient rien changer, il fallait accepter cette évidence douloureuse que venait peut-être compenser la croyance en un au-delà de la vie.
En hiver, à la tombée du jour, il lui arrivait de frapper discrètement à cette porte. Selon le ton de la réponse, il s’introduisait dans ce lieu comme on pénètre dans une bibliothèque réservée à l’étude. Les livres dont les pages étaient marquées à l’aide de signets de papier témoignaient d’une lecture en cours. Il y avait, posée sur une table basse, une lampe d’où irradiait une lueur rouge. Souvent son père fumait la pipe. Jack se plaisait à assimiler secrètement cet objet à une sorte de calumet. On feuilletait certains livres dans la pile d’ouvrages, on faisait appel à des anecdotes, à des souvenirs. On aimait à argumenter, puis à disputer à bâtons rompus. La plupart du temps commençaient alors d’interminables échanges que seule l’heure tardive venait interrompre. Ces entretiens le conduisaient à considérer la trame complexe des événements, à travers les divers sujets évoqués. Il dressait le constat de ce qui apparaissait comme la réalité des faits, avant de découvrir à quel point cette réalité pouvait parfois être travestie, au service d’un pouvoir. A la fin, l’entretien débouchait presque toujours sur un questionnement philosophique ou sur une sorte d’interrogation métaphysique dont nul ne pouvait connaître la réponse. Il confrontait le regard crédule qu’il portait sur les événements, propre à l’enthousiasme de son âge, avec le jugement plus critique que l’expérience de la vie et des gens avait conféré à son père qui qualifiait ces travestissements de « comédie humaine » et naturellement ne manquait jamais une occasion d’évoquer les oeuvres de Balzac. Il s’étonnait alors de ce ton quelque peu désabusé, mais depuis il avait pu mesurer la pertinence de tels propos… Au dehors la neige recouvrait tout, les contours et les blessures du sol. Le paysage avait revêtu un uniforme de silence et le temps semblait suspendre magiquement son cours. Depuis l’hiver marquait pour lui le retour de cet hier disparu.
En traversant l’étroit pont de pierres jeté sur le torrent impétueux dont les eaux tumultueuses se jetaient en grondant sur un chaos d’énormes blocs de pierre probablement détachés des hautes parois abruptes bordant le précipice, il oublia un instant la peur que suscitait en lui le spectacle grandiose de cette impressionnante cataracte et il fut saisi par le sentiment d’harmonie que faisait naître la vue de cette masse liquide rebondissant de rocher en rocher, indomptable dans son élan déchaîné mais soumise néanmoins à la contrainte des lois physiques qui régissaient son mouvement.
Il considéra avec émerveillement cette fleur unique, caressant du regard chacun des éléments si délicats. Il lui avait fallu de longues années d’effort et de travail, et de multiples tentatives pour finalement obtenir cette étonnante production du monde végétal, qui touchait au sublime. Il ne sut plus quand il fallait situer le début de sa recherche. Il lui sembla même que sa vie se confondait avec la quête de cette fleur qui paraissait palpiter comme la mémoire vivante de son existence tout entière, tandis qu’il découvrait avec stupéfaction dans son calice irisé le reflet de son propre regard. Il prit délicatement la fleur entre ses doigts qui en comparaison lui apparurent alors grossiers et communs, en respira encore le parfum. L’espace d’un instant sa conscience sombra dans un voyage sans fin au coeur de cette subtile fragrance… Puis une idée étrange lui traversa soudainement l’esprit, il se vit foulant aux pieds le précieux trésor, désireux de se libérer à la fin de son emprise.
Grandir, cela ne se voit pas toujours. On dit d’un enfant qu’il grandit, puis lorsque le corps a atteint sa pleine maturité, durant les années qui suivent et avant que de nouveau ne s’opèrent des modifications de son apparence, le temps paraît alors s’immobiliser. Le corps continue pourtant de connaître durant ce temps une foule de mutations invisibles à l’oeil et dont la succession rythme chaque existence. Jack se sentait brusquement interrogé par ce fonctionnement qui échappait à sa vue et à sa conscience, et par l’information que son corps avait pu accumuler au cours de son existence. Il ressentait en lui la manifestation de ces souvenirs auxquels ils ne pouvaient néanmoins faire appel dans sa mémoire.