La fin du rêve

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Jack rêva à des ruelles, à des passages couverts débouchant sur des cours intérieures où s’amplifiaient le bruit des pas sur les pavés et les éclats des voix dont les échos mystérieux se répondaient d’un mur à l’autre, sans que l’on puisse en apercevoir les auteurs, puis se perdaient finalement dans le gargouillement rebondissant des fontaines. Du miroir brisé de son enfance s’échappaient tout à coup mille masques. Les allées bruissantes d’une foule joyeuse exhalaient les fragrances si enivrantes du carnaval. Un étrange arlequin aux habits de mémoire l’entraîna par le bras au milieu de la foule, parmi les rires, les cris. Il l’invitait à diriger son regard vers un spectacle qu’en raison de sa taille il ne pouvait malheureusement apercevoir car il y avait trop de monde. Finalement, un clown gigantesque le jucha sur ses épaules. Il découvrit, merveilleusement ébahi, un cortège étonnant de personnages fantastiques aux énormes têtes peinturlurées et grimaçantes, un défilé de géants à la démarche incertaine, de pitres hilarants, de jongleurs, d’acrobates, de cracheurs de feu. Pour clôturer la fête, on brûla l’immense roi de papier qui trônait grotesquement sur son char, dans une orgie de couleurs, de clameurs et d’éclats ! Ainsi que le lui avait suggéré son guide, Jack examinait les énoncés qui provoquaient dans son esprit un douloureux inconfort, telles des voix intérieures rigides quant à leurs exigences et qui portaient sur sa conduite un jugement inflexible. Il s’efforçait d’étudier l’incidence de chacun d’entre eux sur son comportement et cherchait, par un questionnement en cascade, à savoir de quels schémas originels il était dépendant. Il ressassait ces phrases dans sa tête et tentait d’appliquer les techniques que lui avait enseignées le guide, en souhaitant ardemment qu’un «éveil» se produisît à la fin en lui, qui lui aurait permis d’accéder à une forme de libération. Toutefois l’influence du guide rétrécissait comme une peau de chagrin, à mesure que s’épuisaient les tactiques déployées pour contenir «ça» dont l’ingéniosité rebelle semblait ne pas avoir de cesse, ni de limites. Jack ressentait une indéfinissable mais profonde affinité pour les ondes que provoquait par irradiation le moindre choc sur la surface plane de l’eau. Il ne pouvait manquer d’assimiler cette liquidité réactive à l’image de sa conscience dont la surface était elle aussi incidemment affectée par des troubles extérieurs. Il ne parvenait pas de façon satisfaisante à relativiser leurs incidences susceptibles de l’émouvoir jusqu’au tréfonds de lui-même et de venir troubler par vagues successives le miroir de sa pensée… Il affectionnait particulièrement cette image d’un «tréfonds», d’une profondeur de la personne, pour  qualifier cette dimension qui lui échappait, car elle lui parlait davantage que l’évocation d’un passé ou d’une histoire psychique, ces termes étaient trop empreints de chronologie. Il préférait penser qu’il se penchait sur ses racines, cette analogie préservait plus le caractère intemporel contenu dans cette dimension. Il se voyait, tel le personnage d’Alice, à l’orée d’un univers intérieur fantastique dans les profondeurs duquel plongeaient les racines de sa conscience. Jack se sentait sombrer dans cet abîme intérieur. Comme au bord du sommeil des images se succédaient devant ses yeux, semblaient se superposer ; la dernière évinçait la précédente et le plongeait ainsi dans un nouvel univers… Une odeur d’éther avait envahi ce monde imaginaire dans lequel il percevait maintenant des sons confus, des bruits de pas et des éclats de voix qui paraissaient provenir d’un long couloir, à en juger par la légère résonance qui leur conférait un effet d’écho. Puis il y eut des lumières, tantôt très vives, tantôt adoucies. Étranges lumières toutefois qui semblaient absorber la vivacité des couleurs. Prostré, Jack demeurait dans l’attente du ressenti d’une douleur physique imminente. Pourtant tout son corps lui paraissait enveloppé dans une ouate qui le préservait de toute atteinte. Il éprouvait seulement une immense détresse face à la séparation tant redoutée, et tentait de toutes ses forces d’implorer la seule présence rassurante qu’il sentait encore à ses côtés, afin que celle-ci ne l’abandonnât pas… Ces épisodes volontairement passés sous silence restaient accrochés aux fibres même de sa mémoire, tels des éclats d’acier dans un corps blessé. Le tourment qu’ils avaient fait naître et grandir n’était pas moins présent en lui aujourd’hui que par le passé. Ils connaissaient maints avatars sous la forme desquels ils renaissaient pour faire éprouver à Jack un malaise qu’il ne parvenait pas à maîtriser. L’étonnante capacité de cicatrisation dont faisait preuve tout organisme l’avait toujours fasciné. Il se souvint du tronc d’un arbre traversé de part en part par un pieu métallique que l’on semblait avoir voulu ficher en son coeur. Quelques années plus tard, il ne subsistait plus de ce forfait qu’une légère boursouflure sur l’écorce rugueuse, à l’emplacement de la blessure. Il songea aussi à ce vieil homme meurtri par l’expérience des tranchées lors de la Grande Guerre. Après tant d’années, il évoquait encore l’horreur de ces moments. Était-ce pour mieux exorciser ces douloureux souvenirs et prendre à chaque fois plus de distance face à eux ? Néanmoins il avait survécu à ce traumatisme, la nécessité de la vie lui avait fait reprendre le cours de son existence, même s’il gardait au fond de lui les stigmates de ces épisodes cauchemardesques. Survivre, comme cicatriser, ces processus témoignaient d’une puissante dynamique de la vie. Il se développait une forme de résilience en réaction au choc de l’événement traumatisant. Les tissus déchirés, les liens sociaux mis à mal ou rompus, la dimension affective étouffée voire annihilée par le vécu d’un enfer, ce soi que la situation avait nécessairement restreint et blessé, tout ce monde interne reprenait vie, retrouvait ses contours et ses droits, même si les cicatrices venaient rappeler les blessures du corps et de l’âme. Rien ne serait plus jamais pareil, mais on s’efforçait toujours de croire que l’on finirait par oublier. S’il y avait des impératifs à respecter pour que la plaie cicatrisât, il y avait certainement de même des impératifs à respecter pour que la vie psychique retrouvât un équilibre que le cours des choses avait compromis. Si l’on tenait compte, par nécessité, des premiers, on négligeait les seconds, par méconnaissance, mais aussi parce que les blessures infligées à l’esprit étaient moins visibles, cela rendait leur guérison plus incertaine… Jack abandonna cette hydre que figurait pour lui la foule et se réfugia dans la solitude d’un abri propice au recueillement. Il s’identifia au Cinquième fils, celui qui ne possédait rien excepté l’histoire des quatre autres. Le premier naviguait, le deuxième bâtissait, le troisième priait, le quatrième guerroyait. Le cinquième écrivait leur histoire… Lorsqu’il retrouva sa place dans la meute de ses semblables, il se sentit à la fois identique de nouveau à lui-même et à la fois différent, comme guéri. Il avait pris le temps de se regarder vivre. Son existence unidimensionnelle s’était effondrée sous l’effet d’une vague de liberté. Allait-il comme à l’accoutumée s’empresser de reconstituer son pauvre édifice emporté par le flot ? L’image du jeu d’échecs lui rappelait qu’il ne devait pas réduire son fonctionnement à celui d’une seule pièce dont le déplacement était obligatoirement restreint par les règles du jeu. Se déciderait-il enfin à développer la conscience d’une multidimensionnalité de sa personne? Son demi-siècle d’existence lui donnait le vertige, Jack réalisait que lui aussi était mortel et ce constat, parce qu’il s’inscrivait chaque jour un peu plus dans sa chair, renforçait son trouble. Depuis la date de ce fatidique anniversaire qu’il souhaitait effacer de sa mémoire, dans un refus obstiné de vieillir, il éprouvait l’indicible sentiment de vivre le deuil renouvelé de soi, tout au désarroi de ne pouvoir partager son malaise. Les rencontres qu’il faisait lui laissaient l’âpre sentiment d’être incompris et venaient renforcer l’idée, à laquelle il voulait se tenir, que cette situation résultait d’une incommunicabilité existentielle. S’enfermer dans ce mode de pensée lui offrait un refuge dont il devenait lui-même prisonnier. Jack avait dans la tête, en guise de cerveau, une araignée géante qui produisait du fil mais ne savait plus le tisser pour composer ses toiles. Au cours de circonstances accidentelles, les ombres du passé, celles qu’il avait tenues au secret, allaient reprendre forme avec le rappel de ces épisodes douloureux qu’il avait vécus précédemment… Locaux aseptisés, bruits feutrés, couleurs atténuées : ce monde semblait l’avoir rattrapé dans sa course, et l’enveloppait à nouveau de sa blancheur, estompait la réalité du monde extérieur qui conférait à chacun une identité particulière. Il fallait en ces lieux se défaire de ses oripeaux, de ses apparences d’existence, pour revêtir un habit d’anonymat. On s’affairait autour de lui afin de lui prodiguer en urgence des soins qui, bien qu’ils s’apparentassent à un protocole rigoureux de prise en charge, respiraient une certaine douceur. Il se sentait comme cet enfant de jadis, relativement docile, mais plus riche à présent d’une culture relationnelle qui lui avait fait forcément défaut à une époque précoce de sa vie, étant donné son jeune âge. L’efficacité de ce monde hospitalier reposait sur une organisation hiérarchisée, les «patrons» des services paraissaient à des heures plus inégales, ils manifestaient une autorité qui était l’apanage de ceux à qui appartenait la charge des services mais aussi la responsabilité des soins. Il songea que sa vie avait commencé dans un hôpital et qu’il y avait une probabilité pour qu’elle s’y achevât également. S’il avait voulu laisser vagabonder son imagination vers des images quelque peu fantastiques, il aurait assimilé l’institution hospitalière à un être monstrueux générant puis recyclant ses propres créatures… Son esprit entreprenait de dissocier la situation présente du souvenir qu’un séjour douloureux en ces lieux lui avait autrefois gravé dans la mémoire. En lui grandissait l’idée que ce milieu médicalisé, où il se trouvait à nouveau, ne générait pas que de la souffrance. L’odeur propre à ces locaux aseptisés, les bruits assourdis, les couleurs volontairement neutres, le mobilier, les divers instruments jadis inquiétants, tout cela rimait plutôt avec fonctionnalité des soins, secours, efficacité dans l’urgence. La douleur se tapissait dans les recoins de son corps, à l’affût, veillant plus vraisemblablement en serviteur brutal mais fidèle qu’en ennemi barbare. La mort vaquait sans cesse à ses occupations. Presque invisible, elle hantait assurément les esprits : échéance heureusement repoussée pour certains, pour les autres adversité imminente qu’il fallait affronter en combat singulier et inégal, délivrance aussi pour ceux dont le compromis avec la souffrance était devenu à la fin insupportable. La solitude paraissait malgré tout demeurer le quotidien du malade, certaines fois venait le recueillement… ou bien une vacuité d’esprit mêlée à de la rêvasserie conduisait à l’assoupissement… ou bien naissait et s’imposait une obnubilation anxieuse.  L’hôpital lui évoquait un monde à part, certes fait de souffrance et de misère, où se mêlaient toutes sortes de maux et de gens, mais on ne le quittait pas sans un indéfinissable regret car, semblait-il, au-delà de ce que l’on en voulait oublier, subsistait peut-être la magie d’instants au cours desquels patients et soignants n’avaient fait qu’un face à l’adversité, où le cours de la vie avait semblé pour un temps comme suspendu, où l’on avait peut-être pénétré dans l’antichambre de la mort. On pouvait y avoir fait la part de l’essentiel et du dérisoire, et en garder dans le secret de son cœur les traces quasi initiatiques. Il y avait dans l’existence des moments que l’on n’aurait pas souhaité connaître. Plus encore sans doute que la mort, la souffrance s’apparentait à ces créatures cauchemardesques que la vie forçait inévitablement à affronter. Des philosophes, des psychologues s’employaient à contenir la souffrance morale, à combattre ce tourment qui assaillait l’esprit et lui ôtait une part de sa liberté. D’autres avançaient qu’au sortir de ces affres naissait un homme nouveau, grandi par l’épreuve. Bien qu’il en convînt, cette dernière pensée suscitait en lui un indicible malaise, sans doute parce qu’il lui apparaissait que l’on ne pourrait alors jamais connaître de grandeur et de plénitude sans avoir à endurer au préalable des épreuves qu’il jugeait aussi injustes qu’insupportables. Il aurait volontiers adressé des reproches et des invectives à l’encontre du créateur divin qui avait voulu faire dépendre ainsi les unes des autres. Il y avait aussi la douleur physique, celle qui brisait le corps et l’esprit. Ils étaient alors nombreux ceux qui reprochaient à Dieu d’avoir permis que ses créatures connaissent ce mal. Mais la douleur était aussi un signal d’alerte, lui rappelait une voix médicale. Elle prévenait de l’urgente nécessité d’apporter un secours à l’organisme, avant que l’intégrité de celui-ci n’ait eu à subir une atteinte conséquente. Le choix entre Charybde et Scylla s’était-il présenté aussi à Dieu lui-même ? Nombre d’esprits tordus s’adonnaient à la torture de leurs semblables. On ne pouvait même pas se rassurer sur la valeur de l’humanité en mettant ces pratiques inhumaines sur le compte d’un état délirant. Des excuses, les tortionnaires s’en trouvaient toujours eux-mêmes pour justifier ainsi leurs forfaits, ou encore ils invoquaient une logique élémentaire confrontant par exemple chacun au dilemme d’avoir à torturer des vies pour sauver d’autres vies. Le fait de ressentir le besoin de chercher une justification pour excuser leurs pratiques, indiquait-il la vague conscience d’un trouble éprouvé par les auteurs de ces actes innommables ? L’afflux de violence que faisaient grandir en lui ces évocations l’aida à réaliser qu’au fond de lui aussi se dissimulait une folie meurtrière. Tout ce qu’il réprouvait au plus haut point, tout ce qui paraissait lui être à jamais étranger, il devait considérer qu’il pouvait l’accomplir un jour à son tour. Demeurer toujours vigilant, c’était sans doute le seul remède à ce mal. En cette belle nuit, les compères réunis entrechoquèrent joyeusement leurs verres. Jack ne put s’empêcher de rapprocher ce moment d’une scène imaginaire dans laquelle ces individus si différents auraient cette fois entrechoqué en quelque sorte les éprouvettes représentant leurs personnalités, emplies d’une savante substance, et dans lesquelles se serait accomplie une alchimie changeante et extrêmement complexe. Il pouvait être sûr que la recette : un désir de compréhension, plus un soupçon de compassion, plus les ingrédients que chacun d’eux à cette occasion avait dû ajouter, devait contribuer au bon déroulement de cette rencontre. Il songea ensuite, jusqu’à une heure avancée de la soirée, à ce que l’on appelait un «apprentissage». Il y avait l’apprentissage d’un métier, l’apprentissage d’une langue, l’apprentissage de l’indépendance, celui de la liberté, et on parlait aussi de «l’apprentissage de la vie». Jack en déduisit que chaque personne avait la qualité « d’apprenti », que cet état dépendît d’une volonté consciente ou bien qu’il découlât d’un processus automatique inconscient. Une semblable déduction le conforta dans l’idée qu’il y avait effectivement une multitude d’apprentissages au cours de l’existence, a fortiori lorsque les situations ou les événements présentaient un caractère répétitif. Cette réflexion l’incitait à se montrer plus vigilant sur ses propres apprentissages, susceptibles d’influer sans qu’il y prît garde sur les fondements de son comportement. Comment devait-il comprendre les émotions que certaines déclarations faisaient naître en lui ? Ce ressenti découlait-il d’un apprentissage ? Un comité d’aide aux personnes alcooliques déclarait dans un clip de soutien : «Nous recherchons tous les mêmes choses, l’approbation, la compréhension, l’acceptation». Une publicité émise par une compagnie d’assurance interrogeait : «Quand vous étiez enfant, vous ne compreniez pas que vos créations puissent disparaître en une seconde. Pourquoi auriez-vous changé ?». Puisque de semblables propos touchaient un large public, Jack en conclut qu’il n’était de toute évidence pas le seul à en ressentir les effets mobilisateurs. Il croisa un instant son regard dans le miroir, remarqua autour de ses yeux quelques cernes qui lui semblèrent inhabituelles. Son front lui apparaissait à présent marqué de rides nouvelles. Sur son corps il pouvait lire les marques que le temps y avait imprimées. La question de sa propre durée revenait dans son esprit, et bien entendu l’idée de sa fin. Il avait beau tenter de s’en défendre, tôt ou tard surviendrait cette échéance. Imperceptiblement, le temps marquait son visage, affaiblissait son corps, modifiait les repères sur lesquels sa pensée bâtissait son monde. Il sentit souffler sur sa tête un vent d’infini et cela le fit tressaillir… La seule idée de se voir, lui si dérisoire, marcher à son tour sur le grand axe de l’Histoire, lui causait un vertige, ouvrait la porte du monde étriqué où l’avait jusqu’ici maintenu prisonnier son ego. Il lui sembla qu’il venait de faire un grand pas hors du cocon d’égocentrisme qui protégeait sa personne. Qu’était-il, sinon une terre en friche qu’il lui fallait perpétuellement remettre en culture, sinon une matière pensante livrée à une forme d’entropie de l’esprit s’il ne veillait à canaliser sans cesse son énergie vers les tâches qu’il s’était fixées ? Son mental lui avait certes joué bien des tours, mais il lui semblait inexact de vouloir dissocier inconsidérément le corps et l’esprit, tant il avait pu éprouver leur étroite interaction, tant il avait pu souffrir de cette  stérile dichotomie, tant il aspirait à leur fondamentale synergie. «Un point me chiffonne…», demanda Jack à la Voix, mais presque sur le ton d’un soliloque. Il lui semblait qu’il n’attendait plus de réponse, et qu’il souhaitait seulement faire part d’un questionnement, sans que celui-ci ne figurât une vraie demande. La Voix resta muette et Jack poursuivit : «Nous avons auparavant évoqué la prévalence ici d’un mode de relation différent du statut habituel “maître-élève”, celui-ci s’apparenterait davantage à un fonctionnement du type “maître-apprenti”». Il s’interrompit un instant, peut-être pour mesurer l’effet produit par ses paroles, peut-être pour mieux jouir de leur écho résonnant dans le silence. Il y avait, dans l’espace social, ce lieu privilégié où il pouvait s’exprimer sans contradiction systématique, sans indifférence anonyme, sans approbation complice, sans susciter immédiatement un déferlement de paroles qui aurait rappelé en quelque sorte la présence bien réelle de l’Autre, dans sa différence. «Lorsque je vous interroge sur moi, expliqua-t-il, je renouvelle ainsi l’aveu de mon incapacité à trouver les réponses concernant ma propre personne. En agissant de la sorte, je ne puis que tacitement reconduire un lien de dépendance à votre égard». «Le fait que vous me définissiez comme “la Voix” ne m’oblige-t-il pas également à une dépendance envers vous ? Ce Tiers qui nous encadre l’un et l’autre confirme notre dépendance réciproque mais garantit notre indépendance hors de nos rôles définis», avança à son tour la Voix. Il eut envie de flâner dans les ruelles adjacentes, tardant à rentrer. La Voix détenait-elle toutes les réponses ? Connaissait-elle par exemple tous les passages où le conduiraient ses pas ? Quelquefois, au cœur d’une impasse, la Voix ne l’avait-elle pas laissé désemparé ? «Impasse et manque», s’amusa-t-il à prononcer en parodiant la formule. L’un cherchait ce que l’autre était sensé connaître, l’autre était sensé connaître ce que l’un cherchait. Certes ils étaient dépendants l’un de l’autre, mais il ne lui échappa pas que l’un paraissait plutôt subir cette dépendance, alors que l’autre l’avait choisie. Néanmoins, l’existence même de la Voix dépendait de sa demande à lui et de ses attentes. Jack entrouvrit la porte de son passé, glissant avec circonspection dans ses souvenirs. Il en venait de toutes parts, c’étaient des rires, des voix, des instants secrets… Il les laissait approcher, sans hâte, sans heurt, soucieux de n’en point oublier, dans le respect de chacun d’eux, en les considérant comme autant de pièces rares et précieuses qui pour une part composaient sa personne. Ils figuraient les trésors de sa caverne, des moments choisis et collectionnés de son existence qu’il pouvait à loisir évoquer, revivre, appréhender. Ceux-là ne le trahiraient pas, ne lui échapperaient pas. Il en connaissait le début et la fin, appréciant de faire à volonté des arrêts sur image, sélectionnant ce qui lui plaisait, éliminant ce qui n’avait pas son agrément. Protégé par cette vision empreinte de fantaisie, que lui avait aménagée sa mémoire, peut-être vivait-il plus pleinement dans le souvenir que dans l’instant présent fait d’un bonheur incertain et fugitif ? Les beaux jours ne le devenaient qu’après qu’on les ait vécus. Il connaissait la difficulté que l’on rencontrait à imaginer dans l’instant que le soleil brillerait de nouveau, lorsque le ciel s’était trop assombri, et combien il en coûtait alors de lutter pour ne pas céder au désespoir. C’est pourquoi il appréciait de pouvoir, même illusoirement, suspendre le cours du temps pour un instant, peut-être un instant privilégié qui aurait donné du sens à la vie. «Mais pourquoi chercher un sens à l’existence ?», s’exclama-t-il en contemplant les lueurs radieuses de l’aube, tandis que s’illuminaient avec le jour naissant les cimes enneigées des montagnes.