A nu

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En se retirant à marée basse, la mer découvrait les recoins secrets de la côte, témoins de ses rencontres avec le continent. Jack foulait respectueusement un sol marqué par ces amours tumultueuses. Les affrontements renouvelés de ces amants titanesques avaient, dans leur déchaînement, donné naissance à des formes tourmentées, à des cavités obscures, créant un monde apocalyptique. Un coquillage nacré semblait béer d’extase dans une flaque d’eau tiède. En s’agenouillant, Jack le saisit avec maintes précautions, puis il passa délicatement sa langue sur les valves ourlées, pour une discrète caresse au goût d’algue et de sel. Une larme roulait sur sa joue d’enfant, une larme au goût d’algue et de sel… Il lui sembla qu’en lui aussi la mer s’était retirée, découvrant la partie cachée de son âme qu’elle viendrait de nouveau lécher et recouvrir au rythme de sa marée haute. A la lumière d’un soleil intérieur, il en explorait avec détachement les replis, les contours. Il y voyait ce qu’il avait pris, ce qu’il avait donné, ce qu’il avait gagné, ce qu’il avait perdu, ce qui lui avait été arraché. C’était une côte secrète et intime.  L’eau le portait tel un fétu de vie. Il se redressa, le regard fixé sur l’horizon doré, partagé entre l’envie de quitter cet univers et le désir d’y demeurer. L’été si brûlant avait rompu pour un temps l’équilibre d’un monde, accablant les animaux, assoiffant les hommes, desséchant les végétaux à tel point que certains feuillages paraissaient déjà roussis par l’automne. Il fut incapable d’entreprendre et il n’entreprit pas. Chaque jour nouveau lui signifiait dès l’aube qu’il fallait s’en tenir au repos. Les premiers frissons de l’automne le tirèrent de cette insouciante béatitude et lui rappelèrent qu’il devait de nouveau sur le métier remettre son ouvrage, après avoir été en quelque sorte « cigale », il se sentait redevenir « fourmi ». Cependant, au moment de refermer le grand album des photos de l’été, il réalisa quelle part importante l’imaginaire pouvait tenir dans sa pensée. Ainsi les paysages qu’il avait gardés en mémoire n’existaient-ils plus maintenant que sous la forme d’une suite d’images à évoquer pour en raviver le souvenir. C’était à la fois vrai car ce qu’il avait connu alors ne serait plus à jamais conforme à l’identique, puisque ce qu’il avait vécu à un moment déterminé de son existence ne pouvait que s’avérer unique. A l’évidence, cela était aussi bien entendu faux, puisque la réalité de ces mondes existait sans lui. Il préféra s’en tenir à la seconde proposition qui l’assurait de cette permanence, dans un ailleurs, des paysages qu’il avait aimés, et qui l’aidait, dans son quotidien, à appréhender la conscience d’une distanciation, celle qui lui aurait conféré le fabuleux pouvoir d’être non plus le prisonnier d’une réalité immédiate, mais le metteur en scène de son vécu, pour s’incarner dans le rôle imaginaire de son choix. Sans envisager l’exercice réel d’une telle fantaisie, dans cet ailleurs des vacances il avait existé avec une autre identité et il aspirait à prendre dorénavant en considération la totalité de ces images différentes qui composaient sa personne, pour affirmer une personnalité plus authentique. L’idée d’un fil directeur guidant sa progression dans les méandres ténébreux de son existence s’imposait à lui toujours davantage. Jack recherchait jusqu’aux frontières de sa connaissance une explication à ce qu’il ressentait, mais il lui semblait qu’il ne pourrait rien saisir de cet insaisissable, ni rien expliquer de cet inexplicable.D’un point de vue le plus objectif possible, pouvait-il même effectivement user du terme « ressentir » à propos de cette étrange impression ou bien s’autosuggestionnait-il pour confirmer dans une forme de réalité ce qui sinon pouvait apparaître comme le produit de son imagination ? Il était ce laboureur cessant dès les premiers carillons du soir d’œuvrer dans son champ, émerveillé de voir s’empourprer le ciel au soleil couchant, les pieds comme enracinés dans le sol, les yeux rêveurs tournés vers la voûte céleste. De cet espace mystérieux aurait pu surgir une vision fantastique… mais il ne vit que le sourire bonhomme d’un gros nuage pommelé qui s’étirait paresseusement dans l’infiniment bleu du ciel avant de disparaître dans une nouvelle métamorphose. Cette apparition éphémère parut se moquer de lui, petit homme désireux d’en capturer les contours fugitifs. Alors le petit homme sourit lui aussi et ses mots prirent la forme changeante des nuages qu’il aurait bien aimé retenir. Photos de vent, visions de rien, voix muettes, main d’ombre à peine entrevue, à peine effleurée… juste l’impression d’un sourire, juste l’intuition de l’énorme, du gigantesque, ou bien rien qu’un nuage dans le ciel ? La nécessité conduisit Jack vers un nouveau guide qu’il ne put toutefois se résoudre à assimiler à la Voix car, au sein d’une pratique inverse, ce personnage quant à lui occupait par son discours tout l’espace d’expression, et avait fixé à l’avance un terme à des entretiens au bout desquels « on serait sûrement parvenu à dominer la bête». « Je vais dans un premier temps vous soumettre en quelque sorte à la question », poursuivit avec humour ce personnage. « Questionnez, questionnez, il en restera toujours quelque chose », se dit-il aussitôt à lui-même en son for intérieur, cédant volontiers à la parodie. Du moins était-il ainsi assuré que, durant ce laps de temps, l’intérêt manifesté pour sa personne revêtirait une certaine importance. Il remercia le guide et dormit ce soir-là d’un trait, laissant à sa bonne étoile le soin de remédier aux suspicions que ce premier entretien n’avait pas manqué d’éveiller. Devait-il faire part au guide de la démarche d’écriture qu’il avait entreprise pour mieux faire le point ? Il se ravisa aussitôt, l’expérience lui avait enseigné à ne point recevoir d’invité en ce havre d’encre et de papier. Paradoxalement, ces entretiens le laissaient à présent dubitatif. Au fond n’avait-il peut-être plus envie de parler de sa vie ? Certains souvenirs le fouaillaient. Cela lui faisait mal et, lui semblait-il, le confortait implicitement dans un état avéré d’anormalité, le conduisait à admettre malgré lui que cet état relevait de la pathologie. Néanmoins une part certaine de curiosité l’incita à poursuivre ces rencontres, mais à la condition expresse qu’il procédât de temps en temps à quelques réajustements salutaires et qu’il gardât à l’esprit la claire conscience qu’il avait désormais de son évolution. Il se laissa donc doucement porter par le flot des questions que lui posait le guide, tout à la sensation d’une existence devenue pour un temps un légitime sujet d’interrogation. Effectivement, comme le disait le guide, c’était toujours « ça » de pris. « Le meilleur spécialiste de vous, c’est vous-même », lui avait déclaré celui-ci, aussi cet abord ne pouvait-il lui paraître que plein de bon sens. A partir de ce questionnement, on s’acheminerait ensuite très probablement vers la mise en place de la « cure » proprement dite. Mais Jack redoutait que ce processus n’aboutisse au bidouillage d’une formule miraculeuse ou à un truc pour que « ça » aille mieux… Hors, probablement en raison du développement que « ça » avait pris, quelle que fût la cage, « ça » ne voulait à présent plus en entendre parler. « Ça » refusait tout autant désormais d’avaler des couleuvres. « Ça » se fatiguait d’appartenir au bon peuple, docile, crédule et confiant. Dans un élan abusif « ça » eut même l’irrespect d’assimiler le guide, sans doute parce que celui-ci se montrant trop désireux d’affirmer son infaillible efficacité avait dévoilé imprudemment l’arsenal dont il disposait pour remédier aux troubles, à un certain docteur Hugo sévissant dans les années 1930… « Bien, aurait dit la Voix, nous allons en rester là pour aujourd’hui ? » Peut-être que «ça » ne voulait seulement qu’un peu d’aide pour être plus authentiquement « ça » ? Petit à petit Jack poursuivit ces entretiens avec une sérénité retrouvée, reconnaissant à ce nouveau guide une autorité qu’il ne souhaitait plus lui contester et une connaissance du fonctionnement psychique dont il désirait bien profiter à son tour. Néanmoins, la confiance qu’il avait pu mettre auparavant dans la Voix manquait à ce rendez-vous, sans doute parce que le guide tenait à se départir d’une telle approche qu’il qualifiait de problématique, surtout parce que ce bouillonnement intérieur qui s’était depuis quelque temps manifesté à nouveau ne trouvait plus ici aucune occasion de s’exprimer, ignoré voire traqué par le manège du guide. Il prenait conscience, à chaque fois un peu plus, de la différence entre son mode de raisonnement et celui du maître, tâchait de s’en accommoder ou de s’en inspirer, investissait peu à peu dans cette relation, s’installait pour ainsi dire dans ces entretiens comme on s’installe dans ses meubles. Pour régler certains sujets il acceptait de s’en remettre à son guide dont la parole lui permettait de faire l’économie d’un questionnement. Il fallait, pour que la magie de cette délégation opérât, que le maître ait réponse à tout. A ses yeux s’instaurait maintenant une distribution tacite des rôles : l’élève questionnait, le maître expliquait, l’un s’efforçait de croire les réponses, l’autre affirmait qu’il les détenait. Dès lors tout semblait aller pour le mieux dans « le meilleur des mondes ». Ce qui ne l’empêchait pas de revendiquer son droit à l’expression lorsque le guide se laissait trop emporter par son discours. La conscience d’être immergé dans un flux d’informations et d’idées, et d’appartenir à un collectif qu’il ne parvenait pas à déterminer, ne le quittait plus. La mort pouvait bien le happer un jour au hasard de sa destinée, comme elle avait englouti un parent, un ami, un compagnon de fortune, une information de vie lui survivrait, qui poursuivrait une aventure humaine partagée et développée au cours de chaque existence. Il ne s’agissait pas pour lui d’une consolation. Malgré ses différents avec « l’Autre », le sentiment d’une unité qui les transcendait et le ressenti d’une appartenance à un élan commun progressaient au fond de lui et lui communiquaient une énergie nouvelle. Tant pis si le temps ridait son visage et rétrécissait la durée de sa vie, car la considération d’une existence rendue plus conforme à celle qu’il souhaitait connaître devenait un précieux viatique. Il aspirait humblement à participer plus pleinement à un mystérieux chant de la vie, en parvenant à se réaliser dans une existence qu’il aurait pleinement choisie. Il restait toutefois bien conscient de la dérision que ne manquerait pas de soulever une telle aspiration face à l’indifférence apparente de la mythique et obscure Destinée. Pouvait-il du moins revendiquer son destin, ou bien ne faisait-il seulement que subir les caprices de l’histoire et du hasard ? La littérature n’abondait pas en « seul portrait d’homme, peint exactement d’après nature ». Il aurait souhaité lire plus souvent le récit des errances et des cheminements de chaque existence. Ce n’était ni pour satisfaire sa curiosité, ni pour connaître le fonctionnement de l’Autre, mais dans la volonté d’approcher une structure dont il n’avait que l’intuition et des liens invisibles qu’il pressentait sans les connaître. L’automne empourpré avait jeté ses ors sur le feuillage des forêts. Les sommets fraîchement enneigés naissaient aux premières lueurs du jour en arborant des teintes subtiles, depuis le jaune de chrome jusqu’au blanc le plus étincelant, pour flamboyer le soir venu dans toutes les nuances du pourpre et de l’orangé. Sur les tombes de marbre éclataient les mille feux de chrysanthèmes aux couleurs de soleil, çà et là luisaient aussi des bouquets changeants et on eut dit des braises avivées par le vent. Enivré par ce spectacle rayonnant, l’esprit apaisé empli de souvenirs, Jack flânait dans les allées du cimetière, saluant au passage quelques voisins, échangeant des paroles avec des amis venus se recueillir à leur tour en ce lieu et fleurir les tombes de parents disparus. Maintes fois il avait tenté en vain de déchiffrer les inscriptions gravées sur la pierre tombale dressée vers le ciel tel un obélisque, tant celle-ci était usée par le temps. Aujourd’hui les noms s’en détachaient clairement et chacun d’eux, s’il ne lui évoquait un visage qu’il n’avait pas pu connaître, néanmoins lui devenait tout à coup étrangement familier. Ce quotidien qui lui semblait la seule vérité vacilla un instant, sa conscience n’était plus une sorte de coquille qui le protégeait par sa rationalité mais devenait une fluidité déformable susceptible de s’unir pour un temps à d’autres entités dont la réalité lui échappait. Cent ans, cela représentait quasiment le maximum de l’existence humaine. C’était exactement l’espace temporel qui séparait la date de sa propre naissance de celle de son arrière-grand-mère. Quatre générations s’étaient succédées entre eux durant cet intervalle de temps. A l’échelle d’un homme, un siècle représentait une durée importante, à l’échelle du monde cela devenait une unité de temps relativement dérisoire. Dans la mesure où il n’avait pas connu l’un des quatre personnages familiaux qui avaient vécu durant cette période, ce siècle passé représentait une unité temporelle qu’il ne parviendrait jamais à appréhender dans sa totalité de façon sensible. Le temps fait défaut à l’homme, désireux depuis toujours d’en suspendre le cours. Si la durée de l’existence humaine avait été plus longue, l’histoire de l’humanité aurait-elle été différente puisque chacun l’aurait alors enrichie d’une expérience personnelle plus conséquente ? A moins que, à en croire le proverbe, cette expérience ne soit condamnée à rester « la lanterne que l’on porte derrière soi pour éclairer son chemin » ? Aut Caesar, aut nihil, cette devise exprimait une aspiration qui conduisait Jack aux portes du désespoir, tant il avait constaté maintes fois son incapacité à s’y conformer. Il avait tenté de n’y plus prendre garde, passant outre et s’efforçant par la force des choses de composer, mais bien sûr vainement, avec une telle intransigeance. Les jours où il avait bien conscience que cette extravagante ambition ne pourrait que demeurer insatisfaite, il lui semblait malgré tout qu’il ne serait jamais libéré de ce fardeau. Quelquefois même ce mal l’envahissait au point d’annihiler en lui tout esprit critique. Il devenait alors tout à fait incapable de se libérer de l’état obsessionnel dans lequel l’avait plongé un accès de délire perfectionniste. Jack rassembla ce qui aurait pu représenter les cartes de son existence. Il prit une feuille blanche, y traça plusieurs colonnes dans lesquelles il inscrivit tous les événements de sa vie auxquels il avait dû faire face. Il fit apparaître clairement pour chacun d’eux ses atouts et ses faiblesses. En dressant cet inventaire, il prenait plus de distance face aux situations qui l’avaient oppressé dans le feu du moment. Il les tenait à la pointe de son crayon tel un caricaturiste. Il cercla de plusieurs traits ce qui représentait ses bonnes cartes, comme s’il souhaitait de la sorte qu’elles demeurassent plus présentes à son esprit et finissent par primer sur les autres. Le silence dans lequel il se reprochait de s’être cantonné certaines fois par défaut lui apparaissait après coup comme l’attitude la plus pertinente face à l’escalade des mots. L’idée lui vint d’une nouvelle stratégie qui le décida à théâtraliser, en les mettant intérieurement en scène, toutes les situations déstabilisantes qui lui venaient spontanément à l’esprit, afin de donner libre cours à leur représentation et de les développer en toute quiétude hors d’une dimension d’actualité. Il y jouait son propre rôle en s’efforçant de ne rien censurer, de ne pas juger, explorant seulement, mais avec application, le personnage de nihil et celui de Caesar. Il lui fallut tôt ou tard convenir que l’on ne pouvait tenir le rôle de Caesar en toutes circonstances. A la sentence originale : aut Caesar, aut nihil, il ajouta donc par dérision la phrase de l’humoriste : « Être moins que rien, c’est déjà être quelque chose ». Qui donc lui avait mis dans la tête cette alternative rigide ? Il s’interrogea sur les « il faut » et sur les « je dois », dressés devant lui telles des idoles sévères et inaccessibles. Il paraissait si simple de les ignorer, mais leur réalité persistait et s’imposait à lui. Du moins pouvait-il tenter d’en adoucir l’intransigeance. En s’absentant quelques jours, elle ne pouvait pas soupçonner à quel point elle aviverait en lui l’angoisse de la séparation, survivance probable d’une peur enfantine de l’abandon. Jack savait comment calmer ce tourment, en concentrant toute son attention sur les premières tâches qu’il accomplirait après qu’elle l’aurait quitté. Cela lui laissait du temps avant de penser à soigner cette blessure secrète, comme un chien lèche ses plaies, à l’abri des regards. L’absence faisait taire pour un temps les incompréhensions, les différends, les ressentiments mutuels nés de cette relation avec la personne qui partageait sa vie. Pour déjouer le piège de cet ensorcellement, il se prenait aux heures les plus sombres à imaginer la présence à ses côtés d’une personne différente, d’une nouvelle « altérité » partageant son existence. Quels reflets de lui-même cette autre compagne lui aurait-elle renvoyés, comment aurait évolué à la suite sa propre identité ? A partir de quelles limites temporelles l’absence de l’Autre déclenchait-elle le ressenti de la séparation, il ne savait le dire précisément. Il eut envie de répondre : au-delà d’un cycle de vingt-quatre heures, c’est-à-dire au-delà d’une alternance jour-nuit. Les jeunes enfants ne déclarent-ils pas couramment afin de pouvoir mieux apprécier de la sorte la distance qui les sépare d’un événement : « Combien de “dodos” y a-t-il avant » ? En usant de cette unité de temps, il considéra qu’au-delà d’un « dodo » l’absence représentait pour lui une séparation. S’il arrivait à sa mémoire d’effacer en quelques heures des souvenirs désagréables dont il lui paraissait pourtant impossible de parvenir un jour à se départir, à l’inverse il pouvait douloureusement compter sur elle pour reproduire par trop fidèlement, à l’occasion de cette absence, un déchirement qu’il avait dû éprouver il y avait de cela bien longtemps. L’attachement, la durée et l’éloignement : la séparation résultait de ces trois composantes. L’Autre aurait pu figurer une chimère de soi. En le considérant semblable on le croyait identique. Cette argile pétrie de soi refusait de se figer dans la forme qu’on lui avait prêtée et qu’on aurait souhaité lui voir garder. Construire sur la relation à l’Autre, tragiquement transitoire et factice, n’allait pas sans évoquer les châteaux de sable, l’édifice tenait à la fois du merveilleux et de l’éphémère. Ce dessein s’avérait irrémédiablement sans fin, semblable à une Tour de Babel de la relation, il s’évanouissait dans la confusion. Assurément, lorsqu’il était devenu à son tour une «illusion» pour l’Autre, il avait dû également étonner, décevoir, tourmenter. Ces trajets aller et retour imaginaires que, dans une forme de voyage, on aurait faits de soi vers le monde de l’Autre, puis de l’Autre vers son univers à soi, lui rappelaient les mouvements d’un océan, occasionnant immanquablement une usure perpétuelle de la côte. L’alter existerait quand l’ego lui ferait une place. Mais l’ego paraissait voué à persévérer dans son égocentrisme. « L’Autre est une fichue paire de godasses qui fait mal aux pieds, maugréait donc son ego, on ne la porte pas sans qu’elle n’occasionne des meurtrissures. » Certes, marcher sans chaussures aurait causé à la longue plus de douleur. Néanmoins la vie avec l’Autre demandait des talents d’équilibriste et nécessitait un réajustement incessant de ses opinions à son égard.