Le corps retrouvé

.

Jack tentait de retrouver le cheminement qu’avait suivi son esprit avant de connaître l’apaisement. Sa mémoire semblait s’être refermée sur les événements, renouant chaque fil rompu, remodelant les édifications intérieures qu’il avait bousculées. Comment cet état de plénitude intérieure avait-il pu succéder au vécu d’une aussi singulière étrangeté ? Il voulait mettre des mots sur son ressenti, rationaliser la crise qu’il avait vécue. Redoutant d’être un jour de nouveau submergé par le trouble qui s’était créé au sein de lui-même, il voulait ancrer sa pensée sur des supports rationnels pour tenter d’apporter des réponses claires à un comportement aussi inhabituel. C’était devenu pour lui une nécessité, car tant qu’il ne serait pas parvenu à l’expliquer, il vivrait avec l’appréhension de ne pas maîtriser un accès à venir. Parallèlement, et malgré son malaise, l’explosion régénératrice qui l’avait animé lui faisait fuir toute tentative de contenir, dans le cadre trop étriqué d’une explication forcément réductrice, la réalité indescriptible de cette expérience inhabituelle. Il ne pouvait oublier les moments délirants qu’il avait vécus, même si ceux-ci l’avaient submergé par leur intensité. Peut-être avait-il subi une initiation ou un envoûtement, car il lui apparaissait, mais de façon encore confuse, que son intelligence des situations atteignait à la suite des pics d’acuité inhabituels, comme s’il lisait certaines fois dans le coeur même des êtres qu’il côtoyait, partageant leurs pensées les plus secrètes. Il se surprenait à manifester une attention plus grande que jamais à ces mille petits liens qui fondent toute communication, développait envers l’Autre des capacités d’empathie telles qu’il faisait preuve souvent d’une étonnante clairvoyance. Il explorait tout, à la recherche de la moindre sensation, pris par le vertige des plaisirs multiples et renouvelés que lui procurait son corps qu’il sentait devenu autre qu’un objet de paraître ou qu’un lieu d’interdits, et dont il entrait en pleine possession avec un sentiment d’unité encore inconnu à ce jour. Cependant il développait la conscience aiguë de forces obscures en lui, et sur lesquelles il était bien loin d’avoir toute emprise. Devant le constat de cette impuissance à maîtriser les dimensions de sa personne, il décida de renouer avec la magie de la Voix. Pour y parvenir, il fallait suivre un long trajet dans le ventre de la ville, puis après un dédale de ruelles, on gravissait enfin de vieux escaliers de pierre.

Qu’était-il venu faire ici ? Dérouler un catalogue de questions ? Jouer aux devinettes avec lui-même ? Attendait-il la réponse du maître ? Peu à peu il comprit ce qu’il cherchait. Il avait besoin d’une présence qui témoignerait de son travail d’introspection. Il demandait à la fois une officialisation de son évolution et un blanc-seing signé de la main du maître pour poursuivre cette évolution. Mais la Voix demeurait silencieuse… Déçu, Jack se surprit à envisager de saisir désormais toutes les occasions qui s’offriraient à lui de prendre la Voix en défaut. Il savait pourtant que ce silence ne tenait lieu ni de désaveu, ni non plus d’approbation. Il interprétait néanmoins le mutisme de la Voix comme une absence d’étonnement et d’interrogation à propos des faits qu’il lui avait relatés, ce qui par défaut pouvait signifier une incitation tacite à poursuivre s’il le souhaitait dans son entreprise, ce qu’il avait ressenti comme une crise ne marquant qu’une étape de celle-ci. Il se résolut à admettre que jamais il ne parviendrait à domestiquer cette part d’obscur en lui, qu’il nommait improprement « la bête ». Malgré toutes les tentatives qu’il pourrait réaliser pour l’apprivoiser, elle se montrerait toujours sauvage, imprévisible. Il devait se faire à cette idée. Il décida de ne plus prêter attention à ses inquiétudes, mais raconta encore et encore son histoire, comme pour mieux la contempler à travers les mots, sans pour autant éprouver par là le sentiment de réduire la dimension de son expérience. Son discours finit enfin par se tarir. Il se sentit exister à l’écoute de son corps et non plus dans l’exacerbation d’un pouvoir qu’il aurait exercé sur lui. « Soyez prudent avec vous, lui dit la Voix avant qu’il ne prenne congé, épargnez-vous ». Le voyage qu’il avait programmé venait à point pour entériner symboliquement cette rupture avec un mode de pensée dépassé. Naturellement, en cette période de mutation interne, quitter un monde familier qui l’assurait d’une relative stabilité lui demandait un nouvel effort d’adaptation en plus de celui qu’il venait déjà de fournir. Mais qu’importe, Jack sentait monter en lui des forces nouvelles et ce voyage-là ne comportait dans le fond que bien peu d’incertitudes. Au bout de quelques jours, et une fois passé le bouillonnement intérieur dans lequel l’avait plongé la nouveauté de la situation, ses préoccupations antérieures et ses questions, de même que l’intense tension qui l’avait animé, tout cela parut s’éloigner comme des nuages sur le front de mer, à tel point que bientôt de telles idées lui devinrent étrangères. A partir de son corps se construisaient les définitions de son nouvel univers, dans l’altérité de ce monde sans points de repère connus et qu’il côtoyait pour l’heure. La violence de la crise passée l’avait toutefois épuisé, en lui laissant l’inconfortable sensation d’avoir un mental irrité par une sollicitation incessante. Comme si s’opérait ainsi une forme de renaissance, le bercement répété des vagues et la magie du sable, avec les sensations que procurait sous les pieds son contact, frais et compact à l’approche directe de l’océan, instable et presque mouvant au contact même de l’eau, puis plus chaud et mou à mesure que l’on s’éloignait du rivage, devenant alors très doux à la marche et presque irréel dans le ressenti de sa plasticité, éveillaient en lui des jouissances physiques immédiates. Il cherchait des mots dans son vocabulaire pour exprimer des plaisirs si intenses, mais les mots ne rendaient qu’imparfaitement compte du chatoiement des sensations éprouvées et de leur intensité à l’état brut. Il vivait avec bonheur la mobilité de son enveloppe corporelle, s’émerveillait de la capacité de son corps à s’accommoder aux différents milieux et des étonnantes facultés qu’il développait. Il découvrait dans la mer des formes de vie dont il n’avait pas connaissance. Il se demandait quel était le potentiel d’adaptation aux changements de ces créatures si différentes. Il éprouvait avec bonheur la mouvance interne de tout son corps. Son ressenti, lorsque soudain l’entouraient des vagues étincelantes de lumière qui tourbillonnaient avec violence autour de lui, était bien différent de celui que faisait naître l’étendue grise aux mille facettes mobiles de la mer scintillant sous le soleil de cette fin d’après-midi. Tout ce qui influait sur son être, le jour, la nuit, les variations de lumière ou de température, l’humidité de l’air, la proximité de l’eau ou son éloignement, la nourriture, le sommeil, tout devenait source de mesures, de comparaisons, d’appréciations. Il constatait, cette fois avec émerveillement, à quel point la trame de la réalité pouvait être instable et fragile, et avec quelle importance son ressenti personnel pouvait varier. A partir de son corps, de ses mesures, de ses sensations, de ses capacités, s’organisait sa relation au monde. Les fortes chaleurs de l’été faisaient se succéder en lui les états de torpeur et les états d’intense excitation, perturbaient les rythmes profonds de son sommeil. Elles ranimaient sans nul doute son agitation intérieure. Comble de malheur, « elle » s’était absentée, et ces moments d’absence se métamorphosaient toujours en une éternité d’abandon. « Seul… », Jack répéta à plusieurs reprises ce mot pour bien l’appréhender, en ressentir toute la profondeur et toute l’amplitude, pour bien exister seul dans cet univers de solitude. Il se voyait devenir un récipient qui peu à peu se remplirait du mot « seul ». Ensuite il partirait à la découverte de toutes les sensations que cette étrange substance aurait provoquées en lui. Il nota qu’il y avait, précédant le moment du départ de l’Autre, le temps du tourment que suscitait l’appréhension de la séparation. Il aurait volontiers qualifié cette période de phase aiguë, tant celle-ci le faisait souffrir. Puis venait pour lui le temps du « vide », celui qu’occasionnait un état de manque lié à l’absence.

Cette séparation marqua au sein de sa relation le début d’un intense retour sur lui-même. Il lui fallait impérativement se résoudre à faire très prosaïquement le point là-dessus. Que lui apportait cette personne et que lui coûtait-elle ? Il insista délibérément sur les troubles que lui causait l’objet de son désir, en souligna à dessein tous les menus travers. Au besoin se surprit-il à en inventer, comme pour mieux se consoler de l’état de désespérance dans lequel son départ l’avait plongé… Seul, seul, enfin seul ! Ne dépendant que de lui, avec une définition personnelle de son temps, retrouvant un riche potentiel qui ne connaissait plus d’autres frontières que ses limites personnelles. Il sentait grandir en lui une insatiable envie de voir, d’agir, d’expérimenter, comme s’il avait eu soudainement à sa disposition le tapis volant d’un conte oriental lui permettant de conduire ses investigations vers des ailleurs insoupçonnés. Il connut l’ivresse de la solitude et il ne manqua pas d’en abuser. Mais le soir tomba aussi sur son bonheur et les montagnes de ses désirs devinrent à leur tour violettes. N’aurait-il pas échangé en ces instants tout l’or du monde pour un petit sourire amical, pour une main solidaire serrant la sienne ? Une à une s’éteignaient les lumières des habitations. Il ne demeura bientôt plus que la lueur froide et impersonnelle de l’éclairage public et des enseignes. La solitude de la nuit s’installait, envahissant les chambres des malades, les quais des gares, les allées des cimetières. A cette heure que n’aurait-il pas donné de ce qu’il possédait en échange d’un regard, d’un geste, d’un contact lui apportant un peu de chaleur au fond de sa nuit ? Le soleil se leva enfin sur l’obscurité de son chagrin. Tout cela était sans importance bien sûr, mais il guettait dans son ciel un petit rayon d’amour complice et sensuel. « Elle », si semblable et pourtant tant de fois si différente. « Elle », avec qui il partageait peut-être trop intimement une existence que le feu de l’amour par trop exclusif qu’ils se témoignaient transformait parfois en un enfer, car un détail devenait prétexte à jalousies et à disputes. Était-ce l’absence ou bien la séparation qui résonnait douloureusement en lui-même, ébranlait d’une façon intense les assises de sa personne, le précipitait, bien au-delà de l’événement actuel, dans le désespoir ? Jack eut le sentiment que cette réponse résidait au plus profond de lui, à la source même de sa vie.

Malgré ses multiples réticences, Jack se résolut à user d’expédients pour modifier sa chimie intime. Il ajouta donc dans l’éprouvette de son milieu intérieur un ingrédient pharmaceutique. Il admit que l’inconvénient dû à l’usage de cette substance, apparemment peu toxique pour son organisme dont il était devenu respectueux, lui apportait un apaisement artificiel certes, mais réellement salutaire, et il décida de passer outre les effets indésirables et les contre-indications, ne voulant profiter que du mieux-être que le remède lui procurerait. Il se fit couler un bain, il voulait ne plus penser à rien, s’isoler à l’intérieur de ce corps ami pour ne plus rien ressentir des événements extérieurs. Il convint volontiers qu’il n’était pas le seul à avoir des états d’âme et à souffrir, c’était peu ou prou le lot quotidien de chacun. Nombreuses étaient les personnes confrontées à des difficultés bien pires que les siennes, mais ce constat ne lui apportait qu’une piètre consolation. Par contre, lorsqu’il avait l’occasion de partager ce même ressenti avec d’autres personnes, il se sentait solidaire d’elles, et à la fin cette solidarité contribuait à banaliser le trouble qu’il éprouvait.

Il devenait urgent, dans l’immédiat, qu’il respecte impérieusement ses rythmes biologiques, et à cette fin qu’il structure un temps qu’il devait se réapproprier, animé par l’intention de renforcer ses repères temporels, mais aussi pour faire davantage sienne la gestion de cette durée fondamentale, celle du déroulement de son existence. L’Autre, quel qu’il puisse être, devait demeurer autre, dans le respect et dans l’acceptation quelquefois difficile d’une différence avec laquelle il devait composer, en se gardant bien d’une vaine et épuisante tentative d’assimilation. Il se résolut à se glisser à l’intérieur de sa « cuirasse caractérielle » qui le protégeait dans ses contacts avec une altérité tellement imprévisible. Il lui semblait loin le temps où cette cuirasse avait un moment explosé. Mais il semblait bien difficile de vivre à la longue avec cette intensité. Il trouvait plus judicieux de se protéger à l’avenir derrière un masque d’impassibilité et de conformisme.