Les mots en transe

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Ce fut comme s’il était parvenu, sans y prendre garde, aux limites d’une existence dont le rassurant confinement ne le satisfaisait plus. Jack se sentait à l’étroit dans cette vie. Il en eut assez de cet étau culturel qui emprisonnait son corps. Un corps complice, un intime refuge délimitant la frontière entre l’intérieur et l’extérieur, le témoignage premier de sa personne dans un monde par essence imaginaire. N’était-ce pas à partir des limites et des mesures du corps que l’homme appréhendait le monde ? Les battements de son coeur et le rythme de son souffle réglaient son existence sur une allure biologique, représentaient le lien fondamental qui le rattachait directement à la réalité de sa vie. Il souhaitait éprouver le sentiment de vivre exclusivement en suivant ce tempo corporel.  Ainsi arrimé aux rythmes de son corps, il pouvait envisager une exploration plus audacieuse du champ de sa conscience dont il se sentait bien en peine de maîtriser les différents états. Mais on n’évoquait pas les états modifiés de conscience sans les associer presque aussitôt à des pratiques isolées, occasionnelles, ou bien encore pour certains à des activités contraires à la norme et dangereuses. Nombre d’entre eux s’entouraient peut-être effectivement d’une aura de mystère qui éveillait de la méfiance mêlée à de la peur, celle de forces obscures et diaboliques qui hantaient de façon récurrente l’histoire de l’humanité et empoisonnaient la vie des hommes. Toutes ces réactions s’organisaient sans doute, au second niveau, autour d’une opposition plus fondamentale, et presque manichéenne, entre une forme de renoncement au corps et à soi, qui aurait poussé à prendre le parti de l’interdit sur le corps, et un épanouissement de soi, prônant l’ouverture à tout ce qui pouvait enrichir les sensations et mettre en oeuvre un potentiel caché. Jack ne pouvait se résigner à ignorer ces champs du possible qu’il portait en lui, ni ne voulait se résoudre à les refouler en invoquant un pouvoir maléfique sous-jacent. D’autre part, fort de cette réplique empruntée au Dom Juan de Molière, il partageait pour une part l’avis de « ces esprits forts qui ne veulent rien croire » et refusait obstinément de considérer en cela l’œuvre d’instances magiques. Au fond ce qui l’intéressait dans ce voyage au cœur des dimensions de la conscience, c’était de parvenir à une connaissance plus effective d’un potentiel qu’il n’utilisait que partiellement et de procéder à son investigation complète, à la façon d’un gestionnaire qui souhaite connaître exactement les ressources dont il dispose. Pouvait-il modifier naturellement ses états de conscience sans avoir pour cela à les altérer ? Que deviendrait son existence s’il parvenait à régner en maître absolu sur son cerveau ? Jack rêvait de disposer pleinement de l’exercice de ces facultés occultes et de jouir à volonté du pouvoir qu’elles devaient immanquablement conférer. « Vous voyez, dit-il, n’avez-vous jamais éprouvé le sentiment de vivre comme compartimenté ? » La question s’adressait à ce personnage dont il ne percevait plus, à cette heure et dans l’ombre de ce lieu, que les contours déjà flous, et que de plus en raison de son immobilité ajoutée à une sorte de discrétion impersonnelle il aurait presque assimilé à un élément du mobilier, s’il n’avait été dans l’attente de sa voix. « Au commencement était le verbe », pensa Jack. Puis la Voix interrompit cette idée, lui demandant : « Que voulez-vous signifier par le terme “compartimenté” ? » « Et bien, fit-il, rebondissant alors sur cette question, il s’avère difficile d’établir une unité entre ce que l’on pourrait nommer les diverses dimensions de sa personnalité. Car lorsqu’on se trouve dans un compartiment, on a oublié ce que l’on pouvait être et ressentir dans un autre, de sorte que l’on devient prisonnier de ce dernier, comme s’il était à nos yeux pour ainsi dire l’unique possible, sans parvenir à intégrer la personne que l’on était dans un compartiment précédent. » Il y eut quelques instants de silence. Jack ressentait un certain plaisir à avoir formulé cette idée qu’il aurait en fin de compte souhaité développer plus encore. Mais la Voix lui proposa : «Voulez-vous que nous parlions du “on” par lequel vous vous êtes exprimé, ou bien de ce “moi” qui vous représenterait davantage ? » – « De “moi” ? », répéta Jack. Il lui sembla que l’on touchait soudain du doigt le cœur même de son être. Il retint un sanglot. Il eut l’impression de se sentir rattrapé par une période de sa petite enfance. Il se sentit tout à coup nu, vulnérable, dépendant de cette Voix qui le faisait exister au sein d’un désir et l’invitait à se raconter. « Maman ! », cria-t-il éperdu dans sa tête. Il aurait tant souhaité se jeter à l’instant dans les bras de sa mère. Mais il se ressaisit, la Voix n’avait-elle pas proposé de parler du « moi » ? Jack réalisa que peu importait effectivement le contenu, seule comptait sa parole, son expression, un « verbe » qui le définissait, le faisait exister, conférait un espace et un temps à sa personne. « Connaissez-vous toutes les solutions ? », demanda-t-il ensuite sur un ton apaisé. « Ne dit-on pas que les solutions sont plus aisées à trouver lorsque les problèmes sont bien posés ? » Jack sourit en guise d’approbation. Cette séance l’avait complètement épuisé, mais il se sentait détendu, il lui semblait aussi qu’il avait fait quelques pas de plus en direction de lui-même. Il soupira, avec cette sensation de mieux-être que confère la guérison, bien qu’à ce propos il lui parût impropre de parler de guérison. Y avait-il un commencement et y avait-il une fin dans son aventure introspective ? Il ne s’engagea pas plus avant dans cette réflexion car il lui apparut confusément que la fin qui mettrait un terme à ce processus ne pouvait être que la sienne et il frissonna… Vivere militaire est, mais comment se résoudre à affronter cette dimension de mystère qui composait sa personne ? Plus il poursuivrait cette ombre, plus elle le devancerait, dans une poursuite sans fin. Au hasard des vitrines Jack croisa sa propre image dans un miroir… « Salut ! », lança-t-il à son adresse. Il ferma les yeux et fit dans l’instant un effort pour retrouver le souvenir exact de son visage. Jack se remémora assez aisément tous les visages qu’il avait vus récemment, leurs traits lui apparaissaient distinctement. Mais son visage à lui avait presque instantanément disparu de sa mémoire. « On devrait se voir plus souvent », déclara-t-il avec humour, comme s’il venait de rencontrer ainsi une personne de connaissance qu’il aurait perdue de vue depuis longtemps.  Quelques jours plus tard, Jack rêva d’un édifice complexe fait de chambres successives qui communiquaient entre elles par une sorte de sas. Une fois que l’ouverture était refermée, il devenait impossible de repérer une nouvelle issue. Celle-ci s’ouvrait cependant d’elle-même lorsque l’on s’en approchait. Dans chacun de ces lieux cohabitaient des gens dont l’existence avait croisé un jour la sienne. Leur présence variait en fonction de la scène qui elle aussi différait à chaque fois afin que tous les acteurs puissent jouer un rôle. Certains personnages figuraient plusieurs fois dans des tableaux différents, comme s’ils pouvaient participer de la sorte au même moment à des représentations distinctes. Il rapporta ce rêve à la Voix. Mais elle demeura silencieuse, peut-être pour l’inviter à poursuivre ? La Voix ne manifestait jamais d’enthousiasme, il avait fini par se faire à l’idée que ce spectateur n’applaudirait pas. A l’inverse la Voix ne témoignait d’aucune déception, quelque discours qu’il tînt. Jack comprit que c’était une condition de sa liberté. Une liberté toujours à sa portée, pour peu qu’il veuille d’elle. Mais il éprouvait encore de l’appréhension à faire ses premiers pas, libre… Le temps du départ et de la séparation semblait venu. A quoi cela se voyait-il ? Il n’aurait pas su l’expliquer d’une façon claire, cependant il sentait impérieusement s’affirmer en lui une force qui le rendait plus inattentif à la Voix, plus impatient. Suspendre cette aide équivaudrait à une rupture avec ce qu’il avait investi de lui-même dans cette relation. Il se voyait chiffonner presque des pages de son histoire et se privait de plus d’une aide devenue pourtant si précieuse pour l’édification de son identité. Mais Jack devenait sourd aux commentaires de la Voix, devançait les explications, ressentait par trop exigu ce lieu qui avait figuré l’univers de son expression. Il tâchait d’introduire des aménagements dans le rythme que lui imposaient les séances. Même si le temps de la séparation n’était pas compté, même s’il était convenu que cette décision lui reviendrait entièrement quand il la jugerait propice, cette rupture ne pouvait être indolore. Il se sentait néanmoins prêt à en réaliser la cicatrisation. Tout cela deviendrait ensuite matière à souvenirs, il s’approprierait la Voix. Il se rappela alors, non sans émotion, ces mots de jadis griffonnés un peu par hasard : « … des arlequins allègres gravissent à la fin les marches interdites du crime symbolique et jouissent de l’obscur justement possédé… »

« Moi, un arlequin ? », s’interrogea Jack incrédule, en observant dans le miroir son air criminel… Il perdit pied quelques instants avec la réalité, plongé dans une torpeur passagère… Un être monstrueusement difforme s’extirpait de son crâne, opérait des métamorphoses successives à la façon d’un gros nuage dans un ciel orageux. Jack demeurait silencieux, figé, paradoxalement désireux de ne pas retrouver en ces instants toute sa conscience, de peur que le monstre ne s’échappât en disparaissant tel un poulpe géant derrière un nuage obscur. Il ressentait si fort cette singulière présence, il la vivait si intensément qu’il en éprouvait presque la perception tactile. Il lui semblait palper les circonvolutions de son propre cerveau, ou bien une sorte de racine noueuse et ramifiée dont les excroissances naissaient, enflaient, se déformaient sous ses doigts, ou bien encore un magma minéral très dense donnant naissance en surface à des boursouflures visqueuses, sous l’effet d’une énorme pression interne. D’un prodigieux élan vers le ciel, les gouttes d’eau étincelantes dans leur singularité se détachaient soudain de la masse liquide, en une incessante féerie, puis se fondaient à nouveau dans le flux rebondissant. Le jet d’eau ainsi créé par leurs apothéoses liquides devenait à son tour une fascinante entité cristalline. La mare sereine et profonde, à peine troublée en surface par cette agitation, aurait figuré l’univers infini où jaillissaient des existences éphémères.Jack rentra car l’air commençait déjà à fraîchir. Il choisit avec soin dans le tas de feuilles blanches celle qui lui parut la plus complice. Après tout, n’allait-il pas passer en cette compagnie quelques instants privilégiés ? Mieux qu’un cigare made in Cuba, mieux qu’un Single malt délicieusement tourbé, par le témoignage qu’elle garderait ensuite de son existence, cette page viendrait suspendre le cours du temps. En relisant les lignes qu’il aurait écrites, il se régénèrerait tout entier dans ce voyage intérieur, contemplant de nouveau ce moment capturé d’où naîtrait le jaillissement de mille éclats que l’écriture aurait magiquement détachés du flux de son existence. Puis tinta le carillon des heures enneigées de l’hiver, avec ces instants secrets où le temps semblait suspendre ses pas. Le quotidien recouvert d’une blancheur immaculée prit les contours incertains d’un rêve, tandis que s’éveillait l’enfant des Noëls anciens que la magie des premiers flocons appelait. A la lueur de la chandelle dansaient les ombres de son existence. Celles démesurées que les murs ne contenaient plus, celles qui jamais peut-être ne grandiraient. Il neigeait du silence. Il neigeait des souvenirs, ce temps que l’on pouvait à la fin saisir et faire sien. L’hiver refermait le livre terminé, remettait les peines, incitait à recommencer une nouvelle vie. Un guignol dérisoire hors de son théâtre, voilà comment Jack aurait pu se représenter. L’Autre le confortait dans une identité, lui donnait une assise, un rôle. Hors de cette présence il se trouvait en peine d’exister, pauvre marionnette désemparée sans spectateur. Dans le regard de l’Autre se reflétaient inéluctablement des indices qui le contraignaient à considérer de douloureuses mais incontournables évidences, telles ces méchantes rides qu’il ne voulait voir s’inscrire sur son front parce qu’elles lui rappelaient la fugacité de toute existence, et qui marquaient irréversiblement les visages qui lui étaient familiers, plus encore ceux dont il n’avait gardé qu’un souvenir figé. « Tiens, pensait-il, comme l’Autre a changé ! » Ses yeux fouillaient discrètement cette face familière, à la recherche des traits qu’ils avaient connus. En s’efforçant de cacher son émotion, il comparait ce visage devant lui avec celui qu’il avait gardé en mémoire… En vain cherchait-il à déceler dans le regard de l’Autre un déni de l’inévitable changement qui avait dû affecter également son propre visage. Alors Jack se sentait misérablement floué par le temps.

Durant la nuit, le couvert brun et sombre des forêts cédait la place à une blancheur immaculée. De fins nuages embrumaient le ciel d’hiver au soleil couchant. D’autres humains avant lui avaient contemplé ce paysage. Eux aussi avaient assurément été confrontés au redoutable constat du temps qui s’écoule inexorablement. Une forme d’empathie le solidarisait avec tous ces gens auxquels il s’identifiait dans l’instant à travers la contemplation d’un paysage presque identique à celui qui jadis s’était offert à leurs yeux. Au-delà des époques se créait un lien qui ne s’apparentait plus à l’anonyme fil du temps.

Si l’obscurité lui avait quelquefois inspiré la peur de disparaître, comme happé par la nuit, Jack gardait à l’esprit l’apaisement que lui avait jadis procuré la pénombre, le refuge dans une obscurité qui portait en germe tous les possibles auxquels le jour n’avait pas prêté vie. Des méandres de sa pensée naissaient, dans l’ombre et le silence, des créatures oniriques aux contours magmatiques, et cette manifestation lui procurait un intense soulagement. Il ne pouvait que déplorer ensuite son impuissance à générer à volonté cette activité de son cerveau, à mi-chemin entre le rêve éveillé et l’hallucination. Bien sûr il existait nombre d’expédients pour modifier provisoirement le fonctionnement de sa conscience, mais ces artifices ne l’assuraient pas toujours des résultats escomptés. Autant accepter que les paramètres qui avaient présidé à la venue d’un instant qu’il avait savouré avec délice résultaient d’une alchimie impossible à renouveler. Du moins gardait-il la consolation de collectionner ces épisodes uniques. A force de menacer, la crise qu’il pressentait finit par atteindre un paroxysme et déborda les digues de sa raison. Il lui semblait qu’un courant électrique parcourait les circonvolutions de son cerveau et provoquait dans sa tête, en réaction au plus infime de ses mouvements et au plus léger des bruits qu’il percevait, un intense retentissement qui se dissipait en ondes successives comme à la surface d’une étendue liquide. Au sein de son corps résonnait un brouhaha de paroles qu’il ne parvenait pas à identifier clairement tant celles-ci se mêlaient les unes aux autres ou bien appartenaient à des langues qui lui étaient inconnues. Puis les mots parurent émaner des objets mêmes qui l’environnaient, comme si chacun d’entre eux lui avait renvoyé en écho toutes les paroles dont il avait été le témoin. Ce tourbillon langagier lui donna ensuite l’impression d’être emporté vers des heures lointaines où des voix avaient proféré ces mots pour la première fois, les lançant ainsi dans l’histoire des hommes. Dans son hallucination, Jack se sentait participer à ces élaborations du langage mais, comme dans ces cauchemars où l’on voudrait crier sans y parvenir, il éprouvait le désir de s’exprimer en étant confronté au désespoir de ne plus disposer de mots pour y parvenir. Le hasard de ses pas l’avait conduit en vue d’un monastère. Il n’osa pousser la lourde porte, de crainte de se sentir en quelque sorte encore plus à l’étroit dans cette enceinte, puis passant outre il entra. En scrutant l’obscurité que venait dissiper une lueur dorée au centre du chœur de l’abbaye, il découvrit des silhouettes anonymes qui semblaient être figées dans la contemplation. Jack s’entendit chuchoter dans le silence, c’était ici le seul signe de son existence. Par discrétion ou par mimétisme, sa voix se fit de plus en plus feutrée, jusqu’à un murmure presque inexistant. Il fut gagné à son tour par l’atmosphère particulière de ce lieu, son tourment l’abandonnait… Dehors la pluie avait enfin cessé. Il se plut à souligner cette coïncidence entre la fin de la perturbation et la transformation qui s’était opérée en lui quelques instants plus tôt. Il n’éprouvait plus de tension, ni d’obligation de paraître. Il ouvrit ses mains pour témoigner de ce relâchement. Calmement, en harmonie avec le rythme lent de ses pulsations cardiaques, sa poitrine s’élevait et s’abaissait en un flux et un reflux réguliers. Jack respirait un air apaisé, comme lavé par l’averse. Il se sentait le cœur léger, avec le sentiment d’avoir goûté un moment à une plénitude à laquelle il appartenait et qui faisait de son être une simple émanation d’une entité occulte. On entendait alentour chanter des oiseaux sans les voir, ils semblaient ne pas appartenir à une réalité sensible. Son indicible agitation le quittait tel un obscur ensorcellement.