Avec des mots
.
Un hibou hululant dans le lointain de la nuit éveilla en lui un étrange effroi. Une grosse bouffée de souvenirs, presque étouffante, lui sauta au visage, comme si la main glacée de la mort s’était posée à l’instant sur son épaule. Au cours de son sommeil il devenait la proie de cauchemars qui s’évanouissaient peu à peu à son réveil mais l’assaillaient de nouveau au cours du rêve suivant. La journée le livrait à des idées obsédantes. Des angoisses inexpliquées, propres aux heures fantasques de l’enfance, tels d’intimes démons impossibles à exorciser s’emparaient de lui. Il ne parvenait plus à évacuer cette perpétuelle tension, éprouvait une incapacité grandissante à départager l’approche claire de la réalité et la vision paranoïde dans laquelle son esprit s’abîmait peu à peu. Il lui fallait laisser exsuder de son corps l’intense fatigue que son existence passée y avait accumulée. S’habituer à ne plus être dans la ruche sociale lui demanda un certain temps d’adaptation. On n’en sortait pas subitement sans malaise. Il lui semblait qu’il voguait en plein océan, privé de toute aide à la navigation. Il faut faire le point pensa Jack en s’allongeant, comme pour mieux observer dans cette position les astres de son destin. D’ailleurs il n’y avait raisonnablement pas d’autre solution dans l’immédiat. Il gardait en tête un foisonnement d’idées trop imprécises pour lui permettre de prendre des décisions et d’entamer véritablement une phase de convalescence en vue de rétablir le lien social altéré. De manière assez paradoxale, il se mit en quête de moments d’existence qui ne seraient pas empruntés à la sienne et dont aucune intrigue n’aurait romancé le cours. Il partit à la recherche de façons d’exister différentes de la sienne, ou perçues différemment, pour mieux analyser ainsi, par comparaison, son propre fonctionnement. Si à ce jeu il finit par éprouver la nausée de l’Homme toujours recommencé, du moins pouvait-il ancrer derechef en lui la certitude que le fonctionnement du cerveau posait problème et qu’il n’était pas le seul à chercher à mieux en déchiffrer le mode d’emploi. Gagné par l’obligation de paraître, chacun s’accommodait de ses propres dysfonctionnements, mais la frontière entre le normal et le pathologique connaissait d’étonnantes fluctuations. Il aurait été bien singulier de voir le fonctionnement de chaque individu s’afficher par des marques extérieures qui auraient affecté sa morphologie, et lui auraient ainsi conféré une plastique changeante, en rapport direct avec ses pensées. Cela aurait donné naissance à un univers monstrueux face auquel les œuvres de Jérôme Bosch auraient fait pâle figure. Jack déposa devant lui les pages qu’il avait écrites. Ce passé n’était-il pas un fardeau dont il aurait été bien préférable de tenter de se défaire ? Mais il lui en coûtait beaucoup de se départir d’une œuvre qu’il avait façonnée au fil du temps. Ces lignes étaient les témoins intimes de ses errances et de ses cheminements. Leur silence noir d’encre faisait assurément d’elles des confidentes très complices. Elles représentaient une projection de lui-même qu’il pouvait ainsi scruter et interroger à son aise, à laquelle il s’efforçait d’arracher une vérité ultime. Son erreur consistait à trop considérer que l’existence de chacun recelait une énigme qu’il suffisait de résoudre pour que les portes du bonheur s’ouvrissent enfin. Il avait tenté, à travers la transcription de son vécu, de figer dans une suite de phrases une vie qui ne pouvait pour ainsi dire qu’exister à l’état de mouvement. Il avait désiré asservir à l’aide de ses mots une réalité dont par ailleurs il ne pouvait être maître. C’était de sa faute, une fois de plus il s’était trompé, il ne lui restait plus désormais qu’à livrer au feu ses souvenirs et ses tentatives vaines, et à abandonner cette sorcellerie trompeuse à laquelle il s’était voué sans qu’elle ne parvînt à contenir ni à apaiser les démons intérieurs qui le tourmentaient. On ne changeait pas sa vie en l’écrivant, tout au plus en devenait-on davantage spectateur. Maintenant l’oeuvre voulait prendre plus d’importance que son créateur, elle semblait exiger une attention exclusive, comme si cette ombre de lui, qu’il avait projetée sur le blanc de la page, cherchait à travers les lignes à vivre de sa propre vie. Refusant de céder à l’amertume de ces conclusions, Jack se décida néanmoins à poursuivre, ainsi que l’on persiste dans une entreprise jusqu’à son aboutissement, parce que l’on n’a pas le cœur de briser l’élan en cours, ou bien plus désespérément afin que tout soit accompli. Progressivement de nouvelles perspectives s’ouvraient à lui sur ce qui semblait hier encore sans issue. L’existence ne lui apparaissait plus comme l’impossible compromis. Il choisit de faire taire pour l’heure des interrogations dont la seule évocation remettait en cause son équilibre. Il ne fallait plus qu’il laisse errer ses pensées mais qu’il considère uniquement la lueur qui éclairait son cheminement. Jack se sentait devenir un Gandalf dans les mines de la Moria. Pour le coup, considérant le potentiel d’adaptation dont témoignait indéniablement son système nerveux dit « supérieur », il ne douta plus que celui-ci ne le conduisît sûrement à une évolution. Il s’abandonna un instant, dans un statu quo salutaire, s’accordant le temps de vivre tout simplement sa vie.
Le temps revenait souvent sur toutes les lèvres. Beaucoup de gens cherchaient du temps, peu de monde semblait en trouver. D’une banale remarque à propos du « temps qu’il fait » naissait même indirectement un écho au « temps qui passe ». Il décida d’instaurer dans sa vie des instants réservés au temps, une sorte de fumoir où les pipes seraient bourrées de temps à savourer. Jack s’interrogea sur la difficulté qu’il éprouvait à ne pas savoir toujours faire front dans le feu de l’action. Il associa cette peur de perdre la face à l’impossibilité dans laquelle chacun se trouvait de gagner à tous les coups. Au cours d’un jeu remarqua-t-il, ce constat était une évidence même, et à bien y regarder la vie sociale était-elle si différente, sur ce point, d’un jeu changeant et impromptu ? Du moins en gardait-elle certains des éléments fondamentaux, tels que des partenaires, des enjeux, des stratégies à mettre en place. Dans ce cas, s’établissait alors une incontournable corrélation entre perdre et gagner, bien que, évidemment, on préférât gagner. Il s’attarda davantage sur cette idée. Il éprouvait le sentiment désolant qu’il perdait toujours depuis quelque temps. Il se lança donc dans une analyse plus fine de chacune des dernières « parties » qu’il avait jouées et en déduisit qu’il devait en définitive prendre plus souvent en considération les gains, sans s’abîmer dans le désespoir des pertes. En somme, cela ressemblait fort à une recette du bonheur : ne considérer que le « verre à demi-plein » et faire abstraction du « verre à demi-vide ». Dans la gestion de son vécu au quotidien, quelles réponses pouvait-il apporter à ces blocages qui le paralysaient lorsque se renouvelait une situation inconfortable identique à celle qu’il avait connue antérieurement et qu’il perdait tout espoir de parvenir un jour à surmonter ? A n’en pas douter, répéter ce que l’on avait acquis préalablement au cours d’un apprentissage s’avérait être une bonne stratégie qui permettait de vivre ou d’analyser plus vite et plus efficacement l’action en cours. Hélas, dans le cadre des émotions, cette mémorisation se révélait tout à fait désastreuse quand on était confronté de nouveau à un épisode identique à celui qui avait été malheureux. Le rappel de cet « apprentissage » antérieur faisait alors éprouver un insurmontable trouble qui ruinait à la suite toute espérance d’un changement. Il compatissait volontiers au désespoir de Sisyphe condamné à pousser éternellement son rocher jusqu’en haut de la colline, car les situations qui l’accablaient semblaient elles aussi devoir se renouveler sans fin, pour son plus grand malheur, sans que jamais il ne parvienne à en modifier l’issue. A chaque fois il ne pouvait que constater son impuissance face à elles. En désespoir de cause, et ainsi qu’il en avait été convenu, Jack franchit de nouveau le dédale de ruelles, gravit la montée d’escaliers, retrouva la Voix. Elle lui apportait une distanciation qui lui faisait de nouveau douloureusement défaut. Il sentait surgir alors en lui ce qui lui apparaissait comme la source même de son existence. Une instance intérieure se manifestait et s’édifiait dans le murmure de ses paroles. Les images déformées de lui-même que lui renvoyait le miroir toujours changeant de l’Autre, mais aussi la mascarade sociale qui le forçait à endosser différents rôles, tout cela n’avait plus cours dans la pénombre de ce lieu où il venait se réfugier. La Voix l’invitait peut-être à ne plus se sentir condamné à une seule identité ?