À quel moment Louis m’a-t-il raconté l’histoire de l’accident ? Était-ce avant ou après la nuit où nous avons inventé le personnage de Charles Lam ? Je dirais plutôt après. L’invention du personnage de Charles Lam était un jeu. Le jeune homme à qui je servais de mentor était d’une pureté parfaite : pas grand, une tête ronde, un visage rieur, des cheveux châtain, coiffés à l’ancienne, avec la raie sur le côté. Il nageait, jouait au tennis, se déplaçait à bicyclette. Il avait appris à dessiner tout seul, dans sa chambre, en écoutant à la radio Des Papous dans la tête qui le faisait beaucoup rire. Il avait une petite amie ravissante, aussi simple et joyeuse que lui. Mais, quand il m’a raconté l’accident dont ses parents avaient été victimes, un accident dont il m’a assuré qu’il ne l’avait raconté à personne avant moi, du moins dans sa version complète, j’ai compris que l’aile de l’Oiseau noir avait frôlé sa tempe.
Les parents de Louis étaient propriétaires d’un chalet à La Colmiane-Valdeblore où ils passaient leurs fins de semaines et la plus grande partie de leurs vacances, puis un jour, comme ils étaient à Nice, ils reçoivent un appel téléphonique du commissariat de police de Saint-Martin-Vésubie. Des voisins ont signalé que, dans la nuit, leur chalet a été ouvert, qu'on y a fait un grand tapage. On leur dit qu’il s’agit probablement de cambrioleurs et qu’on les attend pour les constatations d’usage. Le jour-même, ils s’y rendent en voiture, ils font la liste des pertes et des dégâts en compagnie d’un policier, puis celui-ci les quitte, et, quand ils se retrouvent seuls, ils comprennent qu’ils ne peuvent pas rester dans cette maison, que c’est impossible.
Évelyne, la mère de Louis, appelle Madame Sibony, sa meilleure amie, pour lui faire part de ce qui leur arrive, et de ce mauvais sentiment qu’ils éprouvent, son mari et elle, à l'égard de la maison, comme s’ils ne la reconnaissaient pas, comme si non seulement ses murs avaient été souillés, mais son âme aussi.
— Nous ne pouvons pas dormir ici, dit Evelyne à Madame Sibony. Des bijoux m’ont été volés, mais l’important est qu’on soit rentré chez nous en notre absence, qu’on ait mis son nez partout, qu’on ait fouillé dans les tiroirs, tourné les pages de nos albums photos, arraché le rideau de la baignoire, écrit ce qu’ils ont écrit sur le miroir de la salle de bain avec mon rouge à lèvres, dormi dans notre lit, c’est odieux comme un viol !
Ce sont-là les propos que Madame Sibony rapportera à la police le lendemain de l’accident. Dans un autre appel qu’elle a reçu, une heure plus tard, Évelyne lui disait que son mari et elle avaient décidé d’aller dîner puis de dormir dans un hôtel du village ; mais on est en novembre, à Saint-Martin-Vésubie les hôtels sont fermés, le village est désert, et comme il fait nuit, le couple décide en fin de compte de rentrer à Nice.
Le dernier appel d’Évelyne est passé au départ de La Colmiane, et c’est sur la route du retour que l’accident se produit. Une voiture les percute de face dans les gorges de la Vésubie, ils meurent tous les deux sur le coup, le mari et la femme, en laissant un fils, Louis, qui est alors âgé de dix-sept ans.
Pierre n'était pas proche de sa sœur et de son beau-frère. Ils continuaient de s’appeler quelquefois au téléphone, sa sœur et lui, mais il y avait bien longtemps qu’il n’avait aucun contact avec le mari de celle-ci. Et voilà qu’un beau jour il apprend la mort accidentelle de l’un et l’autre, et qu’ils laissent un garçon de dix-sept ans qu’il ne connaît pas autrement qu’en photos mais dont il est le parent le plus proche.
Louis et l’oncle Pierre se consultent à distance, ils s'accordent concernant les démarches à effectuer, le rituel des funérailles, et la première décision qu’ils prennent, quand ils se rencontrent à Nice, pour la première fois, devant la tombe du couple défunt, c’est d'habiter ensemble au moins pendant quelques mois. Le jeune Louis ira vivre chez son oncle, qui lui-même habite une très jolie maison du côté de Séré, dans les Yvelines.
Le séjour de Louis à Séré durera un peu plus d’un an, puis il revient à Nice et s’installe dans petit appartement de la rue du Rocher, qui est proche de son ancien lycée.
Il veut renouer avec les lieux où il a grandi, il veut retrouver Suzanne, en même temps qu’il essaie de s’inventer un avenir, et Pierre comprend sa décision, il l’accepte, mais il ne peut pas s’empêcher de trouver mystérieuses les circonstances de l’accident.
Rien de plus banal à première vue qu'un accident de la route, même s’il entraîne la mort d’une ou plusieurs personnes, comme c'est le cas ici, mais cette fois il survient après un cambriolage qui a pour conséquence qu'une honnête épouse et mère ne reconnaît plus sa maison, ne peut pas y dormir, est contrainte de la fuir par une nuit d’automne froide, venteuse, sans étoiles et sans lune, rien moins que sympathique. Bien sûr, aucun rapport de causalité directe ne peut être envisagé entre le cambriolage du tranquille chalet de La Colmiane-Valdeblore et l’accident de voiture qui s'est produit le lendemain, à cinquante kilomètres de distance, dans les gorges de la Vésubie, mais Pierre ne peut pas s’empêcher de penser que, sans ce cambriolage, sa sœur et son beau-frère ne seraient pas montés à La Colmiane, ce jour-là, puis qu’ils n’auraient pas fui à huit heures du soir pour la raison que la demeure qu’ils retrouvaient ouverte n'était plus celle qu’ils avaient toujours connue, qu’ils avaient aménagée année après année, où Évelyne avait eu la malheureuse idée de laisser des bijoux (on se demande bien pourquoi et s’il y avait quelqu’un d’autre que son mari et leur fils pour le savoir), une maison de famille, un chez-soi auquel se rattachaient tellement de souvenirs, d’amis venus les visiter, de Noël qu’on avait célébrés, où Louis avait fait ses premiers pas, et qui leur semblait à présent abîmée jusqu’au fond de son âme.
Le correspondant de Nice-Matin qui avait relaté l’accident dans l’édition locale du surlendemain mentionnait le cambriolage qui l’avait précédé comme une circonstance annexe, aussi bien aurait-il pu le passer sous silence. Mais il indiquait aussi que le corps de l’autre conducteur impliqué dans le drame manquait à l'appel, et qu’il serait difficile de retrouver sa trace dans la mesure où la voiture qu’il conduisait avait été volée, et ces informations étaient de nature à éveiller la curiosité et les soupçons de Pierre.
Il a voulu en savoir davantage, il a interrogé l’officier de police, il a pris contact avec le journaliste en question, et comme ni l’un ni l’autre ne semblaient accorder beaucoup d’importance à l’affaire, il a fini par engager un détective. Or, celui-ci, plusieurs mois plus tard, devait lui rapporter un autre fait troublant.
Depuis le premier jour, la police disposait du témoignage fourni par le premier conducteur arrivé sur les lieux, celui-là même qui avait alerté les services de secours. Il s’appelait Laurent Picot, il était éleveur de chevaux, il descendait, cette nuit-là, par la route étroite, dans les virages où le rocher forme des voûtes. Il conduisait un 4x4 qui tractait un van dans lequel était enfermé un cheval de son écurie qu’il amenait à l’hippodrome de Cagnes-sur-Mer, et Picot n'était pas certain d’avoir entendu le fracas de l’accident, peut-être parce qu’il écoutait de la musique en conduisant, mais comme il sortait d'un virage, soudain il les a vues : la Peugeot des Lenoir (la sœur de Pierre et son beau-frère) encastrée de face dans le rocher, et la Porsche Carrera rouge qui l’avait heurtée en pleine vitesse, avant de faire un tête-à-queue, et qui se trouvait maintenant en équilibre instable, une roue dans le vide, au bord du ravin où le moindre coup de vent aurait pu la jeter. Et ce Monsieur Picot avait aussitôt arrêté son véhicule, il en était sorti et il avait marché lentement en direction de la voiture des Lenoir, en se demandant quel spectacle horrible l’attendait à l’intérieur de l’habitacle, derrière les vitres brisées, sous le métal écrasé, dans l’odeur de l’essence qui s'écoulait du réservoir.
— Je ne sais pas pourquoi mais je ne m’intéressais qu’à eux, dit le précieux témoin, c'était à eux que je voulais porter secours, je voulais au moins couper le contact sur leur tableau de bord. J’agissais comme si j'avais déjà su que l’autre voiture était vide, encore que, de là où j'étais, j’aurais pu ne pas voir le conducteur dans le cas où le choc l’avait couché sur son volant. Mais de loin j’ai vu autre chose. J’ai vu, ou j’ai cru voir la silhouette d’un homme qui se déplaçait en sautant d’un rocher à l’autre, plus bas dans le lit du torrent. Qui s'éloignait jusqu’à disparaître en quelques sauts, et alors je me suis détourné, j’ai appelé les secours. Je ne voulais plus penser à lui. Je voulais chasser son image de mon esprit. Car, oserai-je le dire ? Dans le court instant où je l'ai vu, il portait une cape et j’ai entendu des rires !
A suivre...