Une fiction littéraire se déroule dans le temps, mais elle met en jeu des actants co-présents dans l'histoire, qui existent tous en même temps, qui la composent ensemble, qui en déterminent le contenu imaginaire (ou le style) même si le récit les fait apparaître dans un ordre successif.
Les actants sont ensemble les pièces d’un même puzzle. Ils composent un système de type phonémique dans lequel ils entrent dans des relations d'oppositions (de contrastes) et d'interdépendances multiples.
Ces actants sont des entités de natures diverses. On compte dans leur nombre les personnages et les lieux, mais aussi les actions, les idées, et même les formes langagières, chacun prenant une valeur différente en fonction des autres avec lesquels il se conjugue, comme une même couleur prend une valeur différente selon celles avec lesquelles on la fait contraster.
Le lecteur, pendant le temps de sa lecture, est attentif au déroulement des faits, c'est-à-dire au sens de l'histoire, tel qu'on peut la résumer. Mais, quand il a fini sa lecture, c'est comme si le fil qui retenait les perles dans un ordre contraint, venait à casser. Et chacune parle alors pour elle-même selon la subjectivité du lecteur à un moment donné.
Pour autant, je ne prétends pas qu'il soit possible d'inventorier tous les actants dont se compose une fiction. On peut en dénombrer beaucoup mais jamais tous. Et c'est en cela que le structuralisme computationnel (et donc l'IA) trouve sa limite. Nous devons accepter qu'il existe et qu'il existera toujours des trous dans la structure — ce que Jacques Lacan affirme dans une formule devenue célèbre, selon laquelle "Il n'y a pas de méta-langage" (Écrits, 1966).
Les actants d'une fiction littéraire entrent dans des rapports d'oppositions fortement hiérarchisés, mais à chaque lecture que j'en fais (que ce soit à livre ouvert ou de mémoire), ces hiérarchies se modifient en même temps que le nombre des actants eux-mêmes. Chaque fois, j'y découvre "autre chose".
Est-ce à dire que la fiction la plus riche serait celle qui se prête au plus grand nombre de lectures différentes — celle capable de se renouveler indéfiniment dans mon esprit ? Oui, sans doute, le structuralisme aurait aimé le dire. Pour autant, parmi celles qui ont le plus compté pour moi, il en est dont je ne garde en mémoire qu'un seul personnage, qu'un seul lieu, qu'une seule scène. Un seul propos, une seule image. Ou plusieurs.
La hiérarchie des œuvres est mouvante. Elle ne peut pas s'établir sans moi à chaque moment de ma vie. Les œuvres ont une valeur mais pas de prix.
En cela, la littérature (et l’art en général) ne se réduit jamais à ce que peut en dire ni le marché ni la science. Ça échappe.