J’habitais encore au deuxième étage de la Villa Madeleine, située à mi-hauteur de l’avenue Buenos-Aires, où j’avais aménagé trente ans auparavant, quand Anne-Laure avait bien voulu enfin m’épouser, où donc Suzanne avait grandi et où à présent je vivais seul.
L’été était venu. Je passais mes journées en caleçon, derrière les volets tirés des deux fenêtres qui donnaient sur la rue. Louis arrivait à l’heure où le soleil n’en finissait pas de descendre. Je le faisais entrer dans la pénombre de mon champ de décombres. Je lui disais:
— Tu permets que je termine quelque chose ?
— Prends ton temps, me répondait-il. Tu as refait de la limonade ?
— Elle est dans le frigo. Je te laisse te servir.
Je me souviens que je numérisais et transcrivais, lors de ses premières visites, des courriers relatifs au “Projet Fantômas”. Jean-Christophe Averty n’avait cessé de répéter, sur tous les plateaux de télévision, lors des réunions du Collège de Pataphysique où nous nous étions connus, qu’on ne pouvait pas s’en tenir à la trilogie commise par André Hunebelle, qui n’était pas digne des romans de Souvestre et Allain, et bien inférieure à la première adaptation de Louis Feuillade, qui était un chef-d’œuvre du cinéma muet. Un jour, il m’avait demandé d’imaginer un scénario, qu’il réaliserait lui-même dans l’esprit de son Ubu roi et des Raisins verts. Et, pour m’acquitter de cette tâche, j’avais demandé conseil à Dominique Kalifa et Francis Lacassin.
Le projet n’avait pas vu le jour, mais les lettres que j’avais reçues de ces deux incontestables spécialistes du Maître de l’effroi étaient pleines d’une malicieuse érudition, et je tenais à ce qu’elles s’ajoutent à leur tour à mon terrier, à mes Indes noires, à ma pyramide égyptienne.
Le travail de déchiffrage demandait un soin extrême. Pendant ce temps, Louis avait débarrassé l’unique fauteuil des dossiers qui s’y trouvaient entassés, il s’y était enfoncé au risque de disparaître et il dessinait sur ses genoux. Bran, mon lévrier irlandais, était venu le rejoindre. Il s’était couché à ses pieds et il avait repris sa sieste. Quand je quittais l’écran de mon ordinateur pour me tourner vers lui, je voyais mon jeune visiteur, le front baissé, qui dodelinait de la tête, et je me demandais s’il ne s’était pas endormi, lui aussi, laissant son crayon enregistrer sur la page, en pilotage automatique, le contenu de ses rêves.
Puis, en compagnie du chien qui trottait devant nous, nous descendions manger une assiette de couscous à la terrasse d’un restaurant arabe, sur un trottoir du boulevard Gambetta, pas loin de la rue Vernier. Nous buvions du thé vert, brûlant, dans des verres guillochés que nous tenions à deux doigts. Après le couscous, nous commandions des makrouts et de nouveau du thé. J’allumais ma pipe. Le chien remuait la queue. Nous faisions durer le repas jusqu’à ce que la nuit soit complète. Après quoi, nous partions en promenade.
Personne n’a envie de dormir quand les nuits sont si chaudes. Nous pouvions marcher pendant des heures sans trop nous éloigner. Nous choisissions de préférence les rues les moins éclairées, où nous parlions sans nous voir, où nos voix se répondaient d’elles-mêmes, comme si elles ne nous avaient plus appartenu. Et c’est ainsi que, par une nuit étouffante et brumeuse, nous avons inventé le personnage de Charles Lam.
Nous étions arrivés au sommet de l’avenue Bellevue totalement déserte, et, à un moment, j’ai dit:
— Regarde-le, là-bas, qui marche d’un bon pas, devant les grilles de ce petit immeuble, oui, là où fleurit un laurier ! Où va-t-il ? Il a la silhouette haute de Corto Maltese, c’est un voyageur, un aventurier comme lui, mais je ne suis pas certain que ce ne soit pas un voyou.
— Pas un monstre, non plus. Pas un ange du Mal.
— Un être intermédiaire entre l’ange et le démon. Capable du meilleur comme du pire.
— Séducteur et violent.
— Débauché. Impliqué dans des trafics, dans des complots. Mais bienveillant peut-être à l'égard des peuples autochtones. Prêt à leur venir en aide quand il le faut, prêt à se battre, pourvu que ce soit contre les horribles représentants du monde occidental avec lequel il a rompu, suite à quelque malheur qu’il a connu dans sa jeunesse. Comment s’appelle-t-il ?...
— Il faut qu'il s'appelle Charles, prononcé à l’anglaise.
— Ok pour Charles !
— Charles Lindon !
— Non (rire), “Lindon”, ce n’est pas possible. Nous avons déjà Jérôme Lindon pour la littérature et Barry Lindon pour le cinéma.
— Charles Lime, alors !
— Non, “Lime”, c’est déjà pris par Orson Wells.
— Charles Grettir, peut-être, ou Charles Lam ?
— Oui, Charles Lam, c’est très bien, c’est parfait. Tu as raison. Tu es très fort. On le tient !