On peut écouter les musiques qu’on veut. Et les réécouter. Approfondir ainsi la perception qu’on en a. C’est ce que j’ai fait pendant la plus grande partie de ma vie, avec toujours cette question en arrière-plan de savoir si on préfère les symphonies de Beethoven ou celles de Mahler, le piano de Thelonious Monk ou celui d’un autre, jusqu'à une période récente où je me suis converti à la radio. Le soir de préférence, en préparant mon repas et en buvant une bière ou deux, à l’heure de Jazzafip et du Jazz Club de France-Musique, dont les horaires coïncident, ce qui me fait passer d’une station à l’autre, selon l’humeur. Et ainsi j’ai pris goût à la musique qu'on n’attend pas. Toujours des moments brefs qui vous viennent par surprise, qui se succèdent dans un apparent désordre.
Presque chaque soir, il m’arrive de découvrir ainsi une musique qui me ravit, dont je note aussitôt le titre pour aller à sa recherche, le lendemain, sur Deezer, pendant ma promenade du matin, et pour découvrir ainsi d’autres titres du même album, et d’autres albums des mêmes auteurs. Et de plus en plus souvent aussi, je me branche à présent sur Radio Nelly, qui accorde une place importante à la musique populaire extra-européenne. Il me semble qu’avec cette acceptation des effets du hasard, il y a quelque-chose qui change dans mon rapport à l’art. Il y avait de cela dans Le Cornet à dés de Max Jacob, que j’ai découvert quand j'étais très jeune et qui m’a beaucoup impressionné, plus précisément encore dans la suite d’histoires courtes que John Cage intitule Indétermination et qu’il place en clôture de Silence.
J’ai dit que je note le titre pour aller à sa recherche, le lendemain, sur Deezer. C’est vrai, mais il y a bien des fois où je n’ai pas le temps de le noter, où, le lendemain matin, j'ai autre chose en tête, et, dans ce cas, cette musique se perd, ou du moins va-t-elle s’enfouir dans un tréfonds de ma mémoire d’où je ne pourrai pas la tirer quand je veux, ce qui n’empêchera pas qu’elle continue d’exister et qu’elle puisse resurgir un jour, sans que je m’y attende, sans que je l’aie voulu, et qu’elle le fasse avec plus de force alors que si j’en avais décidé.