Elle s'appelle Agathe Bonitzer, elle a une trentaine d'années, elle est mariée, elle a deux enfants, elle habite à Paris, dans le dix-huitième, et ce soir-là elle descend au pied de son immeuble pour répondre au téléphone tandis que son mari fait dîner les enfants.
D'abord je me suis dit: “Mais enfin, pourquoi descend-elle au pied de son immeuble pour répondre au téléphone, ne peut-elle pas le faire chez elle, dans l'appartement du deuxième étage dont on voit deux fenêtres éclairées au-dessus de sa tête?” Une jolie femme comme elle, à son âge, bien sûr, qu’est-ce que tu imagines? Mais non, elle ne se cache pas, tous les passants la voient et entendent ce qu’elle dit: le Tunisien derrière ses étals, à qui elle achète ses fruits et ses légumes et qui l'appelle “Ma chérie”. Il s’agit d’autre chose.
On remarque qu'en parlant au téléphone elle allume une cigarette, et bientôt on comprend que son correspondant, c'est son père. Il a fait son Alyah, maintenant il habite à Tel Aviv. Il lui dit: “Tu viendras cet été avec Robert et les enfants, tu me promets? Nous irons à la plage, nous mangerons des brochettes devant la mer.” Elle acquiesce. La tête baissée, elle dit oui à tout, elle dit pour finir: “Fais attention à toi!” Et ensuite, quand elle remonte chez elle, comme elle tourne la tête pour qu’on ne la voie pas, l'aîné des deux garçons lui demande si elle a pleuré, à quoi Robert lui répond: “Laisse ta mère tranquille.” Puis, se tournant vers Agathe, il lui dit: “Il va bien Pascal?” À quoi elle lui répond: “Oui, il va bien, mais coupe la télé, je t'ai dit. Quand tu fais dîner les enfants, coupe la télé. Je n'en peux plus de ces horreurs.” Alors, il la prend dans ses bras, il la serre dans ses bras et elle pleure.