Il y a ce qu’on voit, et il y a ce qu’on sait concernant ce qu’on voit.
Ce qu’on voit ici, c’est un homme qui marche dans la nuit. Tout au plus peut-on deviner qu’il marche dans la campagne, et que cette campagne est plantée de vignes dont les sarments se profilent dans un rayon de lune.
Tout le reste de ce qu’on sait, on le voit pas, ce n’est pas l’image qui nous l’apprend, mais c’est plutôt comme si l’image (l’apparition) était porteuse d’un phylactère qui se déroulait au-dessus d’elle, et qui nous entraînait très loin, bien au-delà de ce qu'on pourra jamais dire.
Ce phylactère nous dit d’abord que la nuit en question touche à sa fin, que les premières lueurs de l’aube ne tarderont pas à apparaître, et que les cris des oiseaux invisibles se feront alors entendre en même temps que les étoiles s’éteindront une à une. Et il nous fournit aussi plusieurs informations sur ce que fait cet homme, à la fin de la nuit, dans cette campagne du sud de la France où il marche seul.
Il vient de quitter la maison d’un ami où il est demeuré quelques jours à son invitation, et à présent il se dirige vers la ville voisine où il y a une gare et où il va prendre le train pour rentrer à Paris.
Il s’appelle Georges, son ami s’appelle Théo. Ils se sont connus à Montmartre, Georges est peintre, plus âgé que Théo d’une quinzaine d’années, ils s’écrivaient, Théo insistait dans ses lettres pour que Georges vienne le retrouver dans la petite maison de la Montagne noire qu’il tient de sa famille, et le séjour de Georges dans cette maison était prévu pour durer plus longtemps, peut-être tout l’été, et d’abord ils ont été heureux de se retrouver, ils sont allés nager à la rivière, ils ont beaucoup ri, beaucoup bu, fait la cuisine, mais Georges s’est aperçu bien vite que Théo était fou, malade de l’alcool.
Théo l’a entraîné presque de force dans un bordel, ils se sont querellés, Théo est devenu violent, si bien que Georges a décidé de partir, de retourner à Montmartre. Et, ce matin-là, avant le jour, quand Théo dormait encore, Georges s’est habillé à tâtons, dans l’obscurité, il a fait son bagage, et jamais la nuit ne lui a paru si belle, si lumineuse que lorsqu’il a passé la porte, jamais l’air ne lui a paru si frais, si délicieusement chargé de parfums, que sur les quatre ou cinq kilomètres de route où il marche à présent au milieu des vignes, en direction de la ville où se trouve la gare et où le train l’attend pour le ramener à Paris.