Quand Serge est allé rejoindre Hortense en Bourgogne, il m’a laissé les clefs de son appartement. Il m’a dit:
— Si tu peux, de temps en temps, arroser les plantes, relever le courrier…
Il n’avait pas demandé que son courrier soit transféré à sa nouvelle adresse parce qu’il n’était pas certain alors qu’il y resterait longtemps. À leur âge, le pari était risqué.
Hortense, Serge et moi, nous nous connaissions depuis les années de lycée, et maintenant nous étions vieux.
Hortense et Serge avaient noué une liaison tardive après être tombés dans les bras l’un de l’autre, un soir, à l’hôtel Splendid, lors d’une réunion des anciens du Parc Impérial à laquelle je n’avais pas assisté. C’était il y a une bonne dizaine d’années. Joris, le mari d’Hortense, était encore de ce monde. Dans les années qui ont suivi, les deux amants se sont retrouvés dans des restaurants et des salons de thé plus souvent que chez Serge; puis Joris est mort, ce qui les laissait tout à fait libres d’habiter ensemble, mais ils ont hésité, ils ont reculé le moment de le faire jusqu’à ce qu'Hortense ne voie plus qu’à peine, et qu’elle décide d’aller vivre en Bourgogne. Elle avait une maison dans la campagne, près de Dijon, au bord d’une rivière. Serge m’a dit:
— Il paraît qu’on vend là-bas d’excellentes cannes à pêche. Je n’ai jamais pêché mais il ne doit pas être difficile d’apprendre. J’achèterai aussi un siège pliant et je pêcherai pendant qu’Hortense finira d’aménager la maison en prévision du moment où elle ne verra plus.
Il n'était pas effrayé à l'idée de vivre avec une Hortense aveugle. Pas le moins du monde. Malgré les airs qu’il se donnait, il était amoureux. En revanche, il n'était pas certain que celle-ci s’habitue à l’avoir auprès d’elle du matin au soir et encore la nuit, leur expérience de vie commune s’étant réduite, jusque-là, à trois ou quatre courts voyages en Italie et une semaine toute entière à Paris.
Serge était avocat. Il y avait un bout de temps déjà qu’il avait quitté son cabinet de l’Impasse Longchamp, dans le centre-ville, pour s’installer sur les collines, du côté de Gairaut. Il a continué d’exercer à sa nouvelle adresse jusqu’à ce qu’Hortense décide de partir. Alors, il a dirigé ailleurs les quelques clients qu’il gardait encore et il a fait sa valise.
Son appartement était en rez-de-jardin d’une résidence luxueuse: trois pièces lumineuses, le salon ouvert sur le jardin, avec son mandarinier, son yucca et une pelouse tirée à quatre épingles. Derrière la haie de pittosporums, l’eau bleue de la piscine miroitait et je ne me lassais pas d’entendre les voix et les soudains éclats de rire des personnes invisibles qui s’y baignaient.