Quand le commissaire Langlois est venu me trouver, il avait déjà interrogé Anselme Gy au téléphone, et celui-ci lui avait appris tout ce qu’il était important de savoir. Tout ce qu’il savait lui-même et qui avait un sens. Que Louis et moi étions voisins ; que nous nous étions beaucoup fréquentés ; qu’ensemble nous avions inventé le personnage de Charles Lam ; que nous lui avions consacré quatre albums en trois ans, qui s’étaient bien vendus ; mais qu’ensuite, plus rien, notre production s’était arrêtée là.
Le commissaire a consulté son calepin, il en a tourné les pages, puis il a dit :
— Le dernier de ces albums, L’Homme à tête de chien, si j’ai bien noté, est paru il y a six ans. Et, dans l’intervalle, Monsieur Lenoir a fait un long voyage.
— C’est le moins qu’on puisse dire. Il est parti pour un séjour exploratoire dans les îles Samoa, sur les traces de Robert-Louis Stevenson. Anselme Gy avait conçu le projet d’un gros livre consacré aux dernières années de la vie de Stevenson, dont il demandait à Louis de faire les illustrations, à la manière d’un carnet de voyage. Son absence était prévue pour durer deux ou trois mois tout au plus, et pendant les trois premiers mois, il paraissait content, il nous envoyait des photos de ses dessins, et puis ses courriers sont devenus plus rares, jusqu’à ce qu’il cesse de nous écrire. Nous sommes restés sans nouvelles de lui pendant trois années entières. Nous le croyions perdu…
— Pardon, mais quand vous dites “nous”, il s’agit de qui ?
— Il s’agissait d’Anselme Gy, bien sûr, notre éditeur, qui finançait le voyage ; de Suzanne Dalmain, sa petite amie de l’époque, et de moi.
— Personne d’autre ?
— Pas à ma connaissance. Louis avait perdu ses parents dans un mystérieux accident de voiture. Ceux-ci lui avaient laissé une petite rente. Il lui restait un oncle, prénommé Pierre, je crois, qui habitait je ne sais où et qui semblait compter beaucoup pour lui.
— Oui, Pierre, en effet… Le contact est établi. On vérifie son alibi, par simple routine. Rien à attendre de ce côté-là. Et donc, un beau jour, après trois ans d’absence, Louis revient…
— Sans nous prévenir, sans nous le faire savoir. Un soir, je le rencontre sur un trottoir, pas loin d’ici. Je n’en croyais pas mes yeux. J’ai eu du mal à me convaincre que c’était lui.
— Vous vous êtes parlé ?
— Nous avons échangé quelques mots. Je lui ai dit combien nous avions été inquiets. Je lui ai demandé ce qu’il lui était arrivé, et il m’a répondu qu’il m’expliquerait un jour, mais pas tout de suite, pas maintenant. Il n’évitait pas mon regard, mais il semblait inquiet, fiévreux. Amaigri. Nous l’avions perdu, il était revenu, et je tremblais à l'idée de le voir s’enfuir, disparaître de nouveau, raison pour laquelle je n’ai pas insisté. Il m’a dit qu’il me faudrait être patient. “Ne m’appelle pas, s’il te plaît, je préfèrerais que tu ne m’appelles pas, je ne pourrais pas te répondre; c’est moi qui t’appellerai.”
— Et cette rencontre a eu lieu…?
— C’était il y a trois ans. Je l’avais noté. J’ai vérifié la date. C’était à l’automne.
— Et depuis ?
— Depuis trois ans, il nous est arrivé de nous rencontrer ainsi peut-être une demi-douzaine de fois, dans les mêmes circonstances. C'était au hasard des petites rues de notre quartier, toujours à la nuit tombée, à l’heure où j’ai l’habitude de sortir mon chien. Il ne se dérobait pas à ces rencontres, mais chaque fois le dialogue était le même, sans plus de résultat. Il me demandait d’attendre.
— Et c’est donc vous qui avez informé Anselme Gy de ce retour ?
— C’est moi, dès le lendemain de notre première rencontre. À ma connaissance, Anselme Gy n’a jamais reçu de réponse aux courriers ni aux appels téléphoniques qu’il a adressés à Louis.
— C’est en effet ce qu’il déclare. Un avocat, désigné par Monsieur Lenoir, s'est entremis pour traiter les questions juridiques. En somme, vous ne m’apprenez pas grand-chose. Et vous ne voyez pas qui aurait pu lui en vouloir, qui a pu faire cela ?
— Je ne vois même pas qui pouvait savoir qu’il existait encore. À l’exclusion de son oncle, bien sûr.
— On pense à un vagabond. On commence toujours par penser à un vagabond. Et puis, avec le temps, les idées s’ordonnent, les pièces du puzzle s’emboîtent, on commence à y voir plus clair. Votre ami avait raison : il faut savoir attendre !